
Audiences 1977 17
Chers Fils et Filles,
Nous allons relire ensemble la déclaration de Saint Jean l’Evangéliste qui figure au début de sa première Epître, un message que nous trouvons dans les Saintes Ecritures reconnues par l’Eglise. Voici comment il s’exprime :
18 « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; — car la vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père, et avec son Fils Jésus-Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que votre joie soit parfaite » (1Jn 1,1-4).
Ce prologue de la merveilleuse lettre apostolique nous amène à considérer un aspect très important de notre religion, c’est-à-dire le témoignage apostolique sur lequel, dans le milieu historique et externe, se fonde notre foi. Le passage que nous venons de lire démontre comment notre foi, c’est-à-dire ce que nous croyons au sujet de l’histoire et de la révélation chrétienne, nous est connue grâce a un témoignage apostolique. Les Apôtres, et avec eux la génération qui vécut à l’époque de Jésus et put avoir de Lui une connaissance immédiate et sensible, reçurent de Jésus lui-même le mandat de la transmettre, cette connaissance immédiate et sensible qu’ils avaient de Lui, pour en donner une connaissance indirecte et spirituelle, c’est-à-dire un « témoignage », une foi. Le Seigneur l’avait prédit, avant son Ascension, c’est-à-dire avant de disparaître de la scène de ce monde. Il leur avait dit : « … vous allez recevoir une force, celle de l’Eprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et jusqu’aux confins de la Terre » (Ac 1,8). Et il en fut ainsi. La première prédication des disciples, devenus Apôtres, et de tous ceux qui ont pris leur suite dans la charge d’annoncer le christianisme au monde, a été un témoignage qu’a rendu persuasif et, à certains moments, irrésistible, un charisme de l’Esprit opérant tant dans les Apôtres que dans leurs auditeurs. Elle témoignait, cette prédication, du fait évangélique de la mort et de la résurrection de Jésus de Nazareth ainsi que de l’interprétation prophétique et théologique de ce réel et stupéfiant événement.
Le témoignage apostolique qui, dans des conditions déterminées, reçoit de manière concomitante l’influence divine de l’Esprit Saint, est la source de notre foi ; celle-ci nous vient par l’intermédiaire du magistère, par voie de transmission extérieure et sociale dans laquelle opère la présence éclairante de l’Esprit Saint : c’est l’Eglise, dans son authentique mission évangélisatrice qui nous donne la foi.
Et l’on reconnaît ici le miracle historique de cette condition dont dépend rien de moins que notre salut et le fait d’être chrétien : « le juste vivra par la foi », nous enseignent les Saintes Ecritures (Ga 3,11).
Ici, chers Fils et Filles, s’impose une méditation consciencieuse sur cette parole-pivot de notre système religieux, nous voulons dire: la foi. « Sans la foi, il n’est pas possible de plaire à Dieu » (He 11,2). Peu de termes ont subi, sans doute, des interprétations plus variées que celui-là, depuis celle d’un sentiment spirituel et général jusqu’à une autre, d’opinion personnelle aussi imprécise que spécieuse. Aujourd’hui toute utilisation subjective semble devenir légitime. Chacun se croit autorisé à supprimer ce terme dans le langage scientifique, alors que dans un sens purement naturel, la foi domine tout enseignement scolaire et rationnel. De même tant d’intelligences modernes, lorsqu’elles admettent un langage de quelque manière spirituel, donnent au terme « foi » une signification imprécise et complaisante de vague sentimentalisme religieux. Ce terme prend alors un sens à peu près synonyme de pénombre, de doute, d’inquiétude intérieure quand ce n’est pas de tourment et de vaine attente d’une lumière autant désirée dans son réconfort sincère que repoussée dans ses exigences logiques. La pensée protestante au sujet du « libre-examen » réhabilite cette grande parole de « foi » et lui donne la dimension d’une conviction religieuse ; mais, décrochée d’un magistère autorisé et permanent, celui de notre Eglise catholique, que devient-elle ? Elle devient une opinion subjective, privée d’autorité supérieure ; elle devient une évasion dans un pluralisme équivoque ; elle devient une foi nominale et élastique, ouverte à trop d’insignifiantes adaptations. Ce n’est plus le trésor divin pour lequel tant d’hommes ont donné leur vie ; ce n’est plus la lumière matinale de la vie chrétienne qui permet d’avoir d’avance quelque lueur de la Vérité divine (cf. 1Co 13,12) et qui soutient effectivement la vie morale et intellectuelle. Et ainsi de suite.
En nous souvenant du mystère pascal, et comme prélude à la fête dont nous sommes tout proches, la Pentecôte, essayons tous de rafraîchir notre foi, approuvée par le magistère vivant de l’Eglise. Et s’il le faut, faisons nôtre cette prière de l’humble personnage de l’Evangile : « Je crois, ô Seigneur, mais Toi, aide-moi dans mon incrédulité » (Mc 9,24).
Ainsi soit-il ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
1er juin
Chers Fils et Filles,
Nous avons célébré la grande fête de Pentecôte. Pourquoi grande ? Saint Jean Chrysostome la définit : « la métropole des fêtes » () Grande, parce qu’elle inaugure la religion nouvelle, la religion de l’Esprit, une nouvelle forme de rapports entre la Divinité et l’humanité ; et grande parce que c’est cette mission de l’Esprit Saint qui donne la vie à l’Eglise, au Corps mystique du Christ. La Pentecôte est la naissance de l’Eglise.
Ce terme « Eglise » qui, historiquement, a dans l’Ancien Testament un sens limité et profane, et indique simplement une assemblée, une réunion, une convocation de gens, a pris, dans le Nouveau Testament, une signification nouvelle, précise et qualifiée, celle de multitude réunie par un lien réel et spirituel, celle de société de fidèles, de croyants, gouvernée par un appel divin et par une autorité pastorale. Pour nous, ce terme a une signification religieuse complexe. Il caractérise ce groupe, ou mieux cette partie de l’humanité qui a accueilli une vocation intérieure et a suivi un guide extérieur autorisé pour rencontrer le Père, par le Christ notre Sauveur, « avec la lumière et la force de l’Esprit Saint » (cf. Jn Jn 14,23).
19 Nous nous bornerons, en ce moment, à esquisser simplement quelques notions élémentaires qui nous donnent une idée descriptive de ce qu’est l’Eglise. Et même cela n’est guère facile. Il semble que le Concile lui-même ait renoncé à nous donner une liste complète des termes qui désignent l’Eglise dans le langage religieux commun. Les images se multiplient pour nous suggérer quelque concept de cette immense vision évangélique du Royaume de Dieu dans laquelle est représentée l’Eglise, et pas seulement elle. Le Concile évoque la figure du troupeau dont le Christ est le pasteur; celle du champ de Dieu ; celle d’édifice de Dieu ; celle de famille de Dieu, de Temple de Dieu et même celle d’épouse du Christ ; puis, enfin celle de Corps Mystique du Christ (Lumen Gentium, LG 6 et 7). Alors, facile à saisir, intervient le concept essentiellement complémentaire de l’animation de ce corps, un concept qui se réfère à l’Eglise. Certes, celle-ci est un corps social, humain, une communauté d’hommes, mais elle n’est pas que cela; elle est un corps vivant, animé par une Présence, par une Energie, par une Lumière, par une Activité, c’est-à-dire, précisément, par l’Esprit du Christ (cf. Rm Rm 8,77 2Co 12,9). Pour notre culture religieuse, nous avons toujours à nous rappeler l’Encyclique Mystici Corporis ainsi que les documents du Concile ; puis encore les « Méditations sur l’Eglise » d’Henri De Lubac et « L’Eglise est une communion » de Jérôme Hamer.
Nous disons ceci pour que s’anime, que se perfectionne en nous ce vrai concept de l’Eglise qui, à peine énoncé, doit transformer notre mentalité de croyant, que tant de laïcisme, tant de matérialisme menace aujourd’hui d’obscurcir et de priver d’un de ses éléments de la plus haute importance, c’est-à-dire : la connaissance de nous-mêmes, l’éternel problème de la pensée humaine : « Connais-toi toi-même » se complique d’une extraordinaire nouveauté introduite dans notre être — déjà par lui-même si mystérieux — cette nouveauté étant précisément l’Esprit Saint qui vient habiter en nous : « Ne savez-vous pas, écrit Saint Paul aux Corinthiens, que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1Co 3,16). Mais observons bien le résultat de cette hospitalité qui nous offre l’immense privilège d’arbitrer le Saint-Esprit en nous : le privilège est comparable à une lumière allumée dans une chambre obscure ; rien n’est modifié, rien n’est touché, mais tout acquiert une figure, une position, une fonction, un nom : tout devient clair et donne la joie. C’est le mystère de la grâce ; c’est le mystère de l’Eglise qui est source de lumière ; la Lumière divine de l’Esprit reflète en sept faisceaux les dons de l’Esprit Saint : faisceaux d’intelligence, faisceaux d’amour dans l’humble cellule de la psychologie humaine si infantile ou primitive soit-elle.
Ce n’est pas facile à dire ; il est probablement plus facile d’en avoir quelqu’expérience, même dans la vie modeste et commune du chrétien fidèle. Nous devons tous aspirer à cette condition privilégiée de vie, y aspirer avec cette intention que nous tous cultivons en nous-mêmes, celle de vivre toujours dans la grâce de Dieu. Et nous devons ajouter à ceci, un culte supérieur et ardent rendu à l’Esprit Saint que Lui-même, le Paraclet, alimentera si nous nous souvenons de l’exhortation de Saint Paul : « N’éteignez point l’Esprit ! » (1Th 5,15).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
8 juin
Chers Fils et Filles,
Nous suivons le fil des pensées qui découlent de la célébration du grand mystère de la Pentecôte. Il est la continuation de l’Evangile ; il est l’héritage du Christ dans le monde. Il vaut mieux encore dire qu’il consiste en l’effusion de l’Esprit Saint, Dieu Amour vivifiant, la troisième Personne de la Très Sainte Trinité, dans les hommes qui reçoivent ainsi l’hospitalité au sens passif, de l’Hôte divin qui les sanctifie et les unit. Avec « la communication de l’Esprit Saint » (2Co 13,13) se réalise l’animation de l’Eglise qui acquiert ainsi son unité vraie et surnaturelle « en s’appliquant, comme nous l’enseigne Saint Paul, à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix » (Ep 4,13). Et l’Apôtre ajoute : « Il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous qui est au-dessus de tous, par tous et en tous » (ib. 4-6). Cette conséquence de la présence de Dieu dans les croyants, dans les fidèles, dans l’humanité sanctifiée par la grâce et organisée en un corps social qui s’appelle l’Eglise, cette unité mystérieuse et réelle marquent le sommet des désirs du Christ au regard de son oeuvre de Frère de tous les hommes (Mt 23,8), de Maître Universel (ib.), de Sauveur (Lc 2,11 Jn 4,42 1Tm 4,10 etc. ). Ceci, d’ailleurs Il l’a affirmé et synthétisé dans la prière testamentaire que, la nuit précédant la Passion, il a répétée quatre fois : « Que tous soient un » (Jn 17, 11, 20, 21, 22).
Ce n’est pas que cette unité mystique, qui prend modèle dans l’unité divine et qui intercède entre le Père et le Fils, exclue les diverses articulations et fonctions qui distinguent les hommes composant le Corps du Christ qu’est l’unique Eglise ; la doctrine apostolique explique que, comme organes distincts d’un même Corps, le Christ lui-même « a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’oeuvre du ministère en vue de la construction du Corps du Christ » (Ep 4,12 1Co 12,4 et ss. ).
Mais l’unité, avant tout. C’est tellement vrai que Jésus lui-même admet la possibilité d’exclure de la communion fraternelle celui qui, après des appels répétés, s’y est montré réfractaire (Mt 18,15-17).
Maintenant, cette réflexion au sujet de l’unité que le Christ a voulue pour ceux qui puisent en Lui leur foi, leur raison d’être, doit éclairer notre profession religieuse ; nous ne saurions avoir de rapport avec Dieu — c’est encore Lui qui nous en avertit — si nous n’avons pas des relations pacifiques avec notre frère (Mt 5,23-24). Ceci est un des principes dynamiques de l’oecuménisme moderne. C’est une exigence pour la paix du monde. Un des principes les plus clairs de l’Evangile est qu’il faut s’abstenir de toute vengeance personnelle, qu’il faut exclure toute haine tribale, toute haine entre frères ; dans cette prière fondamentale que Jésus Lui-même nous a enseignée, nous disons à Dieu le Père : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. S’écartent donc des voies du Seigneur ceux qui provoquent des fractures ou des discordes dans l’association harmonieuse et unitaire du Corps mystique du Christ. Rappelons-nous toujours l’exhortation de l’Apôtre : « Je vous en conjure, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il n’y ait point parmi vous de divisions (schismes) ; soyez bien unis dans le même esprit et dans la même pensée » (1Co 1,10).
Le ton plein d’autorité de cette leçon devrait nous inciter à réfléchir sur la signification qu’a prise, dans notre langage et dans nos habitudes, le mot « pluralisme » ; ceci à cause d’une conception philosophiquement inexacte de la liberté considérée comme arbitre autonome, dégagée de la norme qui doit l’ennoblir et la diriger, c’est-à-dire de la vérité (Jn 8,32), et non comme élection et adhésion personnelles à ce que l’esprit juge bon et vrai.
20 Et cette rapide considération nous ramène sur le chemin d’où nous sommes partis : à l’unité qui naît en nous comme invitation et conséquence de l’Esprit et qui nous éclaire les voies du salut présent et du salut éternel.
Répétons avec l’Eglise, la merveilleuse invocation à l’Esprit Saint : Lumière bienheureuse, illumine les profondeurs intérieures de tes fidèles.
Nous le souhaitons ; avec notre Bénédiction Apostolique.
15 juin
Chers Fils et Filles,
Avez-vous, vous aussi, célébré dimanche dernier, la fête du Corpus Domini, la Fête-Dieu ? C’est-à-dire la fête liturgique solennelle de l’Eucharistie qui, d’une certaine manière, synthétise l’itinéraire religieux qui nous a conduit à l’union, et même, à la Communion avec le Christ ? Eh bien, vous avez tous, certainement compris que nous sommes arrivés à un sommet de notre démarche : nous sommes arrivés à Lui, à sa présence cachée mais réelle, mais toujours dans le cadre du temps qui passe et ne change pas ; qui au contraire, affirme sa fugacité et nous entraîne vers l’avenir, vers notre mort corporelle, vers l’océan mystérieux de l’autre vie. L’Eucharistie, soit comme sacrifice rappelant la Passion de Jésus pour notre mort corporelle, vers l’océan mystérieux de l’autre vie. L’Eucharistie, soit comme sacrifice rappelant la Passion de Jésus pour notre rédemption, soit comme Sacrement de sa Table divine, n’est pas, pour nous, la dernière rencontre. Elle demeure comme gage et promesse d’une vie future, dans la plénitude de la joie de notre incorporation au Christ glorieux. Ceci indique que la rencontre eucharistique peut et doit se répéter. Jésus a voulu se représenter sous les apparences du pain, comme pour nous stimuler à le désirer, à le recevoir encore, à faire de Lui un aliment qui doit nous donner le désir et la joie de renouveler la communion qu’il nous permet d’avoir avec lui. Ceci nous paraît une conclusion du moment eucharistique : sublime et habituel ; extraordinaire et ordinaire ; nous obligeant donc à vivre dans un climat vraiment surnaturel, même si aujourd’hui, notre existence reste terrienne, coutumière, mortelle. Une fois de plus, une parole de Saint Augustin semble résumer parfaitement ce dualisme, humain divin de la vie chrétienne alimentée par l’Eucharistie : « sic vive, ut quotidie possis sumere » ; vis de telle manière que tu puisses chaque jour te nourrir de l’Eucharistie (cf. Cath. ad Par. de Eucb. Sacr., n. 60). Cette spiritualité, surveillée et excitée par la proximité et la facilité de la rencontre eucharistique, peut être la source d’une authenticité chrétienne dont un vrai fidèle doit faire son programme.
Une seconde conséquence de l’introduction de l’Eucharistie dans notre style de vie concerne la bonne entente et la bonté qui doivent caractériser nos relations sociales avec les personnes de notre entourage. Jésus nous enseigne que nous ne saurions accomplir dignement un acte religieux si nous ne sommes pas réconciliés avec notre frère (Mt 5,23). Comme le monde serait transformé si cette discipline découlant de l’Eucharistie était d’application générale ! Du reste, elle l’est déjà par tant d’âmes évangéliques et généreuses qui vivent dans un continuel exercice de charité d’oblation, de sacrifice silencieux. Et elles le vivent justement en vue du moment de la sainte communion qui luit et brûle comme une lampe dans leur for intérieur !
Cette relation entre la célébration eucharistique et la dignité, la pureté, l’innocence de l’âme chrétienne, est la première et permanente recommandation que l’Apôtre Paul — à qui nous pourrions attribuer la qualité de premier évangéliste de l’Eucharistie — a faite dans le célèbre récit de la « synaxe » liturgique aux premiers moments du christianisme. Il vaut la peine de relire ce texte béni. De fait, Saint Paul a écrit, dans sa première Epître aux Corinthiens : « Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : « ‘Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.’ De même, après le repas, il prit une coupe en disant : ‘Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi’. Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ». Suivent alors ces très graves paroles : « C’est pourquoi, quiconque mange le pain ou boit la Coupe du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur.
Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’il mange alors de ce pain et boive de cette coupe ; car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s’il n’y discerne pas le Corps ».
Avec quelle conscience sincère, avec quelle tremblante humilité, avec quelle humble confiance devrons-nous donc diriger nos pas vers Jésus Christ dans l’Eucharistie !
Ceci, il faut que chacun de nous se le répète, pour que le grand Sacrement soit vraiment pour nous l’heureux viatique pour la vie éternelle !
21 Avec notre Bénédiction Apostolique !
22 juin
Chers Fils et Filles,
Une pensée nous domine, ici, près de la tombe du premier Apôtre, de celui a qui le Seigneur a dit, avec spirituelle solennité, les célèbres et ineffaçables paroles : « Tu es Pierre ; et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16,18) : cette pensée est celle de l’Eglise.
Nous ferons bien de laisser cette pensée nous dominer. Elle contient de nombreux secrets ; des secrets qui nous concernent. Et avant tout, le secret de nos véritables, inéluctables, inépuisables rapports avec Dieu. Tout de suite, le mystère attire et éblouit notre regard. Pouvons-nous faire fi de ce besoin de la solution duquel tout dépend ? : notre intelligence du monde, du temps, de notre destin. On peut ignorer, on peut nier la religion ; mais sa réalité, son exigence demeurent, s’imposent ; elle est la clé qui permet de saisir quelque chose du sens de l’univers ; elle est la lumière qui, comme le soleil illumine le monde, éclaire l’histoire, le bien et le mal, l’esprit humain, la vie, notre vie. Sous l’éclairage de la religion toute chose acquiert un sens, même si celui-ci dépasse notre entendement, et nous fait entrevoir des profondeurs qui accroissent le sens universel du mystère ; mais ce n’est plus un mystère d’obscurité : c’est un mystère ouvert à la pensée, à la joie de la connaissance, à la découverte des trésors inépuisables de la science. Commençons par fixer dans notre esprit cette conviction : la religion est lumière.
Puis, presque d’elle-même, la pensée prend des ailes et survole l’histoire, l’humanité, le monde et ses vicissitudes. Et sous cette vision panoramique se profile un dessein précis : c’est une voie longue et disjointe, mais qui maintient toujours sa direction, enregistrée dans un livre en deux volumes, la Bible avec son Ancien et son Nouveau Testament : le grand, le dramatique poème de la Révélation qui se concentre sur le Christ. Le mystère se révèle à un nouveau degré de réalité. Nous ne pourrons jamais arriver au bout de notre lecture, de notre étude, de notre méditation au sujet de la Parole qui s’est faite Homme, du Verbe qui s’est fait chair et qui, avant de quitter la brève scène de sa prodigieuse histoire, nous a laissé deux choses : l’Eglise et l’Esprit qui deviennent l’âme d’une histoire bivalente, l’histoire de l’humanité réunie en assemblée, en Eglise, en société humaine ; et cette société humaine ne connaît plus de subdivisions de lieux et de temps, elle est une, unique et universelle ; elle est un seul corps composé de tous les hommes qui ont le bonheur d’y participer; l’Eglise réunie, disions-nous, et nous ajoutons : animée ; animée, oui, par l’Esprit Saint, Dieu-Amour vivifiant le Corps de l’Eglise qui est le Corps mystique du Christ : le Christus totus comme disait Saint Augustin, et que nous sommes, nous, en vertu de cette vie dans le Christ qui durera non seulement au-delà de notre mort corporelle, mais ensuite, pour toute l’éternité.
Et la pensée retourne sur elle-même et se fait conscience. Elle nous interroge intérieurement, jusqu’à nous faire trembler. Nous, oui nous, sommes-nous vraiment chrétiens ? Quels rapports de foi et de grâce nous unissent-ils à cette fatidique et bienheureuse Eglise de Dieu ? Sommes-nous catholiques ? de nom ou dans la réalité de notre vie ? l’Eglise est-elle vraiment notre Mère, notre Maîtresse ? est-elle vraiment notre confiance, notre barque pour le grand voyage sur la mer agitée du monde présent ?
Frères, que ceci soit un moment décisif pour notre vie. Renouvelons ici, sur la tombe de Pierre, notre engagement humble, fort, fidèle : oui, nous serons fidèles ! son Eglise sera notre sagesse, notre concorde, notre école de charité.
Que de joie pour notre vie tout entière !
Qu’il en soit ainsi, avec notre Bénédiction Apostolique !
6 juillet
22 Chers Fils et Filles,
Quand nous voyons devant nous l’assemblée que vous formez, visiteurs fidèles désireux de voir le Pape et d’entendre sa parole, ou encore pèlerins curieux de faire l’expérience de cette rencontre avec nous et de tirer de cette brève présence à une audience du Pape des conclusions au sujet de graves problèmes, plutôt difficiles à résoudre en se basant sur la simple et immédiate impression découlant de ce moment singulier, nous nous sentons heureux et ému, toujours surpris par une extraordinaire vision : celle de vos âmes ouvertes devant nous comme des livres personnels sur lesquels il nous semble pouvoir lire une question simple, mais décisive ; une question qui nous reste en mémoire pour l’avoir lue dans les premiers chapitres de l’Evangile, là où les auditeurs du solitaire et sage évangélisateur du désert jordanien, Jean le Baptiste, lui demandent : « Que nous faut-il donc faire ? » (Lc 3,10-12).
Oui, chers visiteurs, nous avons le sentiment de pouvoir lire une demande semblable dans vos âmes. Vous nous demandez une parole qui vous oriente, qui console, rafraîchisse, dirige vos esprits et éclaire ainsi le chemin de votre vie. Nous croyons ne pas nous tromper. Vous êtes ici, avides de recevoir des directives spirituelles qui puissent guider votre existence et donner toute sécurité à votre navigation sur la mer agitée de l’expérience quotidienne, assurant la direction générale de votre démarche dans la vie.
Cette noble curiosité peut se considérer comme un phénomène normal et général. Se rendre à une audience du Pape provoque en toute personne consciente le réflexe d’une interrogation intérieure : quel est — demande en effet une personne consciente — ma position effective devant celui qui se définit « Vicaire du Christ ? » Position tranquille, position cohérente, position soumise, ou position indifférente, peut-être même polémique ? La seule présence du Pape est déjà une provocation à faire le point, le point moralement astronomique, et, à définir, intérieurement et consciemment, où en est notre existence sur le plan spirituel. Et nous, en vous parlant, en vous saluant, en vous bénissant, nous sommes conscient de tous ces états d’âme et nous voulons, avec l’aide du Christ opérant dans notre ministère, vous donner ce moment de lumière, d’énergie, de béatitude qui correspond à nos intentions et à vos besoins spirituels particuliers. Dieu veuille qu’il en soit ainsi, avec l’abondance, la plénitude propre à la bonté divine qui, à cet effet, daigne se servir de notre ministère apostolique !
Nous ne saurions toutefois négliger la situation morale de l’heure présente tant sur le plan religieux que sur celui des moeurs publiques. Observez ceci : nous nous trouvons dans une période terriblement agitée en ce qui concerne les principes de base du style moral et religieux dont nous devons supposer la présence aux sources de notre conscience opérante. Existe-t-il encore des principes-pivots de notre manière d’agir ? Ou bien, dans notre style de vie ne domine-t-il pas une série d’axiomes négatifs qui privent notre navigation pratique sur la mer des moeurs modernes de tout gouvernail, de toute exigence, de toute distinction entre le bien et le mal, de tout impératif volontaire de droiture, de toute suprématie contraignante des valeurs religieuses ? Nous-mêmes, ne sommes-nous pas souvent « relativistes », c’est-à-dire enclins à nous adapter à l’opportunité, à l’intérêt personnel, à l’indifférence au sujet de la valeur éthique de nos actions ?
Eh bien, devant une telle situation qui se généralise et s’aggrave chaque jour, avec une ignorance progressive soit du sens du devoir, soit de la sensibilité religieuse, soit de la fierté personnelle dans le cadre de nos besoins propres ou de ceux d’autrui, que pouvons-nous vous dire aujourd’hui pour répondre à votre désir tacite de recevoir de nous une effusion de lumière ? Ce n’est pas une parole seule que nous aurions à vous dire ; mais tant, et tant ! Nous nous limiterons à vous en dire deux. Les voici : premièrement la nécessité d’un ordre moral dérivant d’une conscience au courant de la grande doctrine du bien et du mal. Nécessité, disons nous en pensant à la Croix ! Deuxièmement, la facilité relative de la morale voulue et observée ; nous dirions mieux, la félicité qui naît d’être bon, avec la grâce divine. Jésus lui-même l’a dit : « Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11,30). Frères et Filles ! Faisons-en tous l’épreuve !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
13 juillet
Chers Fils et Filles,
Ce que nous voulons vous dire pour donner également à cette rencontre spirituelle momentanée qu’est notre audience un noyau de bonnes pensées qui exhortent, qui régénèrent, qui méritent d’être rappelées et personnellement ré-élaborées, est extrêmement simple et nous l’avons, plusieurs fois déjà, soumis à l’attention de nos auditeurs : il s’agit d’un thème, ancien mais toujours neuf, celui de la conscience et, précisons-le tout de suite, de la conscience morale.
La raison de ce choix peut être cherchée au sommet de notre office pastoral : n’avons-nous pas en effet, pour tâche de parler de science de la vie, qui est celle de bien vivre ? Et nous pasteurs d’âmes, que désirons-nous, sinon que nos fidèles nous écoutent et nous suivent sur les sentiers de la vertu chrétienne ? (cf. Jn Jn 10,14).
23 On peut en voir le motif également dans une intention plus modeste plus immédiate, celle de vous rendre attentifs et fidèles à cette commune norme de vie — si précieuse et si souvent contredite aujourd’hui — qui s’appelle l’honnêteté, la bonne conduite, la dignité du comportement personnel.
Que la chronique de notre vie publique soit pleine de faits criminels, que la délinquance soit largement répandue, que la vie incorrecte soit une voie ouverte à tant le personnes que nous prenons pour des gens de bien, que la fausseté des moeurs civiles soit admise comme art de soigner ses propres intérêts ou de couvrir des actes vicieux, que trop de jeunes enfin se laissent entraîner à des formes déplorables et dégradantes d’une conduite insensée, il serait difficile de nier cette décadence de la moralité publique que rapportent amplement tous les moyens modernes de communication sociale.
On dirait que les normes de la moralité se sont affaiblies, que l’éducation civique admet désormais un abaissement vulgaire de la coexistence et que les anciennes lois de la civilisation et de l’honnêteté ne sont plus désormais que des formalités pédantes et périmées.
Que s’est-il passé ? Il est difficile de le dire en termes suffisamment précis, mais il est facile d’observer que ce ne sont pas seulement les formes extérieures mais également celles, intérieures, personnelles, de la vie moderne qui sont généralement discréditées. Sont en faveur aujourd’hui les formes de ce qu’on appelle la permissivité qui, malheureusement, n’attaque pas seulement le vernis apparent des coutumes civiles, mais se glorifie de détruire — et elle le fait — l’armature éthique et publique de la coexistence actuelle jusque dans les principes supérieurs mêmes de la civilisation humaine.
Il ne s’agit pas, en ce moment, de juger le monde ; contentons-nous d’exiger pour nous-mêmes le respect de notre dignité personnelle et d’avoir conscience, toujours plus fortement, de notre propre devoir d’être humain et de chrétien. Il n’est pas inutile de rappeler la double expression de la conscience qui, comme l’enseignement les maîtres, peut être psychologique ou morale. C’est là, une distinction importante. La conscience psychologique est une connaissance-réflexe de soi-même qui aujourd’hui peut évoluer, être maintenue en forme grâce à la culture, à l’environnement communautaire qui stimule cette réflexion psychologique dont nous ne parlerons pas en ce moment. C’est la conscience morale qui fait l’objet de cet entretien: elle est d’une importance capitale pour la conception de la vie que nous voulons servir et à laquelle nous voulons éduquer. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique a dans la conscience morale sa plus complète et sa plus haute expression en raison d’un aspect essentiel et décisif du développement de la personnalité humaine. Pourquoi ? parce que dans cette forme de conscience, l’esprit est guidé par une tendance naturelle, que les philosophes classiques appellent « syndérèse », à recourir intérieurement à des principes innés concernant l’agir humain, principes qui dépassent les limites de la sphère subjective et s’adressent à l’origine de l’activité consciente : ils tendent au rapport personnel de l’être humain avec l’Absolu, au rapport avec Dieu. La conscience morale se mesure donc à la relation entre le Bien et le Mal; elle guide l’homme vers sa source et vers son terme et donne à l’esprit le sens — qui sera alors un jugement — de sa responsabilité transcendante (cf. St Thomas 1, 79 et 12 ; 5-55, 94, Id E).
Perception extrêmement importante, disions-nous, sur laquelle se fonde l’évolution morale de notre esprit et donc de notre conscience morale.
Celle-ci, Fils bien-aimés, n’est pas une source de problèmes inutiles et fastidieux comme les scrupules, l’incertitude devant l’action, l’involution psycho-éthique de l’âme ; mais elle est simplement la conscience de l’homme en tant qu’homme et pour nous chrétiens, en tant que chrétiens. Celui qui a l’habitude d’insérer dans sa prière, c’est-à-dire dans son entretien avec Dieu, un examen de conscience, sait quelle force, quelle clarté, quelle source d’autonomie personnelle peut jaillir d’un tel examen qui a pour miroir l’oeil de Dieu.
Essayez-le. Avec notre Bénédiction Apostolique.
20 juillet
Audiences 1977 17