
Audiences 1976 30
Chers Fils et Filles,
On parle beaucoup d’un congrès prochain, à caractère national italien, mais d’un intérêt général pour l’Eglise et consacré au thème, si discuté aujourd’hui, de « Evangélisation et promotion humaine ». De quoi s’agit-il ? Il s’agit de la confrontation de deux éléments fondamentaux : l’activité de l’Eglise d’une part ; l’amélioration des conditions dans la société humaine d’autre part. C’est la confrontation dont parle le Concile dans son ample Constitution Pastorale, connu désormais comme « Gaudium et Spes », selon les premiers mots de ce texte, et qui traite de l’annonce du message évangélique dans le monde contemporain ; c’est une confrontation si radicale (son énoncé même révèle immédiatement un dualisme aujourd’hui très accentué), si étendue, si grave et si pressante, qu’elle met tout de suite en évidence une immense quantité de problèmes qui engagent toute la vie de l’Eglise qui seule nous occupe en ce moment, même si elle n’est pas considérée directement en elle-même, mais dans sa manière de s’adresser à l’humanité au milieu de laquelle et pour laquelle, digne et instrument de salut, elle est appelée à vivre. Parmi les quatre notes qui caractérisent l’Eglise et en laissent entrevoir les propriétés essentielles : unité, sainteté, catholicité, apostolicité, nous prendrons particulièrement cette dernière en examen : l’apostolicité ; et considérant celle-ci plus dans sa structure, dans sa fonction pratique et dynamique : celle d’annoncer et diffuser l’Evangile, descendu du ciel et introduit par Jésus Christ dans l’histoire humaine ; c’est-à-dire celle de l’« évangélisation » ; et d’une manière générale on peut dire, celle de la diffusion de la foi.
La foi, entendue dans le sens de religion catholique, comment se communique-t-elle à l’humanité ? Imbus d’anthropocentrisme comme nous le sommes, c’est-à-dire portés à donner la première place à l’homme — et, pour beaucoup, à lui donner la seule place dans la gamme de nos intérêts ; nous nous demandons aussitôt : à quoi sert la foi ? la religion ? avantagent-elles l’homme ? et dans quelle mesure ? l’homme a encore d’immenses besoins, d’immenses droits : la foi, la religion, est-ce utile ou non ? La « promotion humaine », comme on dit aujourd’hui, tire-t-elle profit de l’évangélisation ? et lequel ? comment ? Légitime, et même juste, ce souci utilitaire qui domine pratiquement la philosophie et la politique contemporaine ; l’homme est au centre de nos pensées ; mais considéré comment ? seulement dans les besoins de sa vie temporelle, ou bien dans la vision globale et supérieure de ses aspirations profondes, spécifiques ? quel est le véritable salut de l’homme ? son vrai bonheur ? son destin prédominant ? La science de l’homme, la vraie science de la vie côtoie ainsi le message de l’Evangile et l’interpelle : qu’as-tu à me donner ? l’économie, la science du bien-être qui se trouve en vedette dans la maison humaine, plus spécialement dans la cuisine, demande : donne-moi du pain ; j’ai faim !
31 Quelle puissance de persuasion dans cette simple et universelle question ! Le Christ lui-même l’a bien compris quand il a, par deux fois, opéré la multiplication des pains pour la foule à jeun. Il a eu l’intelligence des besoins de l’homme : « celui qui aura donné ne serait-ce qu’un verre d’eau à mes petits... en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense » (Mt 10,42). Et le jugement final annoncé par le Christ ne portera-t-il pas sur la réponse que nous aurons donnée aux exigences des misères humaines (Mt 25,21 et ss.) ? Et la Vierge elle-même, n’a-t-elle pas à Cana provoqué le premier miracle de son divin Fils en lui faisant une implorante observation de nécessité domestique ? : « ils n’ont plus de vin » (Jn 2,3).
Mais faisons attention : pour Notre Seigneur qui, au-dessus de l’horizon temporel, déploie le royaume des deux, les besoins de l’homme ne sont pas uniquement économiques, terrestres. Celui qui méconnaît cette destination supérieure de l’homme à un aliment transcendant, la Parole de Dieu, à un royaume de Dieu, méconnaît sa vraie nature, la rabaisse au niveau temporel et matériel et porte finalement préjudice à son véritable salut : « L’homme ne vit pas seulement de pain... » (Mt 4,4) ; « cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice... » (Mt 6,33), a dit le Seigneur.
Et à ce point les deux finalités de l’homme, celle spirituelle et chrétienne et celle temporelle et a-religieuse semblent s’attester sur des positions en contraste qui souvent, dans l’histoire, ont motivé de graves oppositions, s’exprimant parfois par l’oppression, par la persécution exercées par ceux qui disposaient du pouvoir et de la force contre ceux que défendaient seulement leurs positions spirituelles et leurs raisons surnaturelles. Dans la coexistence d’une même société (cf. lettre à Diognète, V) deux conceptions de vie sont définies, irréductibles sous certains aspects, mais providentiellement distinctes (voir le « rendez à César... rendez à Dieu. .., Mt Mt 22,21), mais difficiles à équilibrer et à harmoniser. Une discussion séculaire est née de ce dualisme qui, en soi, libère l’une et l’autre thèse (cf. Fornari, Vita di Gesù Cristo, vol. II, C. X. pp. PP 501 et ss.), mais dont il est peu facile de respecter les nécessaires limites. En faisant l’histoire de cet équilibre instable entre Evangile et monde, entre Eglise et Etat, il faudra probablement en reparler (cf. la lettre « Famuli nostrae pietatis » du Pape Gélase à l’Empereur Anasthase, a. 494 Denz.-Schon., 347 ; St Augustin, De Civit. Dei, 19, ch. 7 ; Léon XIII Immortale Dei, Denz.-Schon. 3168 et ss. ; etc.).
Ce qu’il importe de relever dans ces notes rapides, c’est la thèse de base de la Constitution Pastorale Gaudium et Spes concernant le sujet qui nous occupe en ce moment, c’est-à-dire le rapport entre l’Evangélisation et la promotion humaine; cette thèse regarde non pas l’opposition radicale, mais plutôt le caractère complémentaire de ces deux formes fondamentales de notre activité, c’est-à-dire la fonction civilisatrice de l’évangélisation qui peut également être favorisée par la promotion civile sans que l’une ni l’autre devienne un instrument pour faire prévaloir son propre avantage.
De grandes questions, des questions vivantes. Essayons de mieux les connaître pour être capables d’y trouver la lumière et de résoudre les problèmes de notre vie chrétienne. Avec notre Bénédiction Apostolique.
29 septembre
Chers Fils et Filles,
On commence à s’intéresser vivement au rendez-vous ecclésial italien d’octobre prochain au cours duquel sera examiné le thème bicéphale de « Evangélisation et Promotion humaine » ; et il nous a été posé à nous-même une question qui, en soi, est d’une extraordinaire dimension, celle du rapport historique entre les deux termes de ce thème ; c’est-à-dire quel aspect, considéré dans la succession des temps, ce rapport entre l’Evangélisation et la Promotion humaine, assume-t-il ? C’est là une question insidieuse, dont la solution semble la réponse à un conflit. Cette réponse est déjà reçue par l’opinion publique, comme si l’Evangélisation disons même la Foi, représentait l’immobilisme hostile à toute adaptation au progrès de la vie toujours mobile dans son déroulement dans le temps. En effet le temps, disons plutôt l’histoire, est en vertu de sa nature même, changeant et elle doit l’être et c’est dans la succession de ses mutations que nous mettons l’espoir de cette promotion humaine que nous sommes, aujourd’hui, entrain de chercher avec une haletante ou plus exactement une victorieuse aspiration.
Le thème peut se traduire en termes plus connus, plus synthétiques, de « Foi et Progrès », considérés l’un et l’autre dans l’expérience de l’histoire. Le thème de la prochaine réunion devient alors scientifique, documentaire et, en un certain sens, encyclopédique ; et il n’est certes personne qui osera prétendre qu’il peut être prospecté de manière adéquate, et encore moins résolu entièrement en quelques leçons de vulgarisation lors de ce prochain congrès. Il est utile, cependant, de rappeler, durant cette période d’orientation que le thème : « Foi et histoire », s’il est toujours actuel en vertu de ses termes et des problèmes qu’il comporte n’est pas nouveau dans le répertoire de notre culture: innombrables sont les auteurs de diverses tendances que nous pourrions citer à ce propos si nous parcourrions la liste de toutes les célébrités qui en ont traité, à commencer par les apologistes des premiers siècles du christianisme (cf. par exemple la lettre à Diognète et l’Apologétique de Tertullien), jusqu’à nos jours. Considérons même un moment les citations de Saint Augustin avec son oeuvre célèbre « De civitate Dei » et de Bossuet, avec son non moins célèbre Discours sur l’histoire universelle ; mais l’histoire moderne, elle aussi, peut nous valoir une bibliographie extrêmement riche, avec des oeuvres de caractère différent, parmi lesquelles quelques-unes de grande et incontestable valeur (cf. Godefroid Kurth, Les origines de la civilisation moderne et L’Eglise aux tournants de l’histoire ; P. Charles, Les dossiers de l’action missionnaire ; etc.). La philosophie moderne, théorisant sur le concept de l’histoire, en dit beaucoup à ce sujet ; mais l’économie de notre bref entretien ne nous permet pas de nous engager sur l’océan d’études aussi vastes et, pour nous, pas toujours utiles.
Contentons-nous de mettre en évidence quelques-unes des propositions qui peuvent servir de pivot aux discussions à prévoir. La première concerne, comme nous l’avons déjà dit, le caractère complémentaire des deux termes : foi et histoire entendus comme promotion humaine, même si des hérauts de l’Evangile, comme nous le sommes et devons l’être, sont obligés de reconnaître dans le binôme « Foi et histoire » le caractère prioritaire de la Foi, pour sa dignité, pour sa nécessité, et nous pouvons ajouter, comme l’a dit le Seigneur, pour son utilité ; nous répétons : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste (c’est-à-dire ce qui est nécessaire à la vie temporelle) vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33).
Seconde proposition, aujourd’hui la moins facile, mais, pour autant, non moins vraie et nécessaire : la vérité de la foi, dans son expression authentique et digne de foi, ne change pas avec le temps, ne s’use pas le long de l’histoire. Elle pourra admettre, et même exiger, qu’on lui garde sa vitalité pédagogique et pastorale de langage et qu’ainsi on lui trace une ligne de développement. Mais il faut que ce soit suivant la célèbre sentence traditionnelle de Saint Vincent de Lérins (la petite île au large de Cannes, en Gaule méridionale), un moine du Verne siècle qui dans son oeuvre, brève mais bien connue, le Commonitorium, défendit la tradition doctrinale de l’Eglise par la formule : « quod ubique, quod semper, quod ab omnibus » (ce qui partout, toujours et par tous) a été cru doit être considéré comme faisant partie du dépôt de la foi. Pas de libre invention, rien de « modernité », rien qui puisse faire interpréter la foi de manière différente de celle du magistère de l’Eglise. Cette fixité dogmatique défend et protège le patrimoine authentique de la Révélation, c’est-à-dire de la religion catholique. Le « Credo » ne change pas ,ne vieillit pas, ne se dissout pas (cf. Denz.-Schon., 3020).
32 Mais voici une troisième proposition : si la foi est vérité, elle peut être pensée (cf. Lc Lc 2,19 et 51) et avoir un développement intrinsèque et cohérent comme le scribe érudit de l’Evangile, qui, avec paternelle autorité « tire de son trésor du neuf et du vieux » (Mt 13,52). C’est-à-dire que la doctrine révélée, fixe dans son contenu, dépourvue de toute ambiguïté, peut recevoir quelque explication que seul celui à qui le Christ a donné l’autorité de magistère peut authentifier. C’est la thèse de Newman : d’une même vérité on peut tirer quelque conclusion qui rende explicite une doctrine déjà implicite dans le trésor de la foi cf. An essay on the development of Christian doctrine, écrit par Newman avant sa conversion et retouché ensuite par lui-même, mais sans altération du thème central. Cela, c’est la mission de l’Eglise enseignante, celle de défendre la doctrine révélée, de répondre aux difficultés et aux erreurs que l’histoire dresse devant la foi et de découvrir dans son trésor des vérités cachées qui, dans le processus de son expérience spirituelle et dans la casuistique des temps, réclament un témoignage nouveau. Ici, dans sa discussion avec des expressions douteuses et erronées de la pensée moderne, l’Eglise a eu des expressions très claires et vigoureuses qui, si elles ont endigué la doctrine catholique (cf. Denz.-Schon. 3475-3500) ne l’ont pas rendue inapte à parler de la vérité chrétienne. Au contraire, elle l’a stimulée : non nova sed noviter. Thème de très grande ampleur ; préparons nos âmes à en accueillir les enseignements, à jouir de sa lumière, à en vivre le salut.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
6 octobre
Chers Fils et Filles,
Le thème qui, en ce moment, se trouve au centre de la discussion religieuse dans les milieux catholiques est celui de : « Evangélisation et Promotion humaine ». Ce thème acquiert des proportions d’ordre général si l’on pense à la question fondamentale qui en découle : y a-t-il encore une place pour la religion catholique, pour l’Eglise et, l’on peut dire en simplifiant et en synthétisant : pour la Foi, dans le monde moderne ? Dans ce monde tendu vers toutes les formes de développement humain, spécialement là où ce développement est réclamé par des besoins essentiels de la vie des peuples ce thème s’impose donc du fait des droits non satisfaits et par cette évolution humaine que nous appelons progrès. La distinction, ou plutôt la séparation, créée entre l’activité temporelle et l’activité religieuse, établie aujourd’hui avec tant de netteté par la « sécularisation » ou, mieux, par le « sécularisme » qui imprègne la mentalité et l’activité de la société contemporaine, exclut-elle l’évangélisation, c’est-à-dire la religion, c’est-à-dire la foi, de l’aire de la vie moderne, affranchie de toute vision religieuse ?
Comme on le voit ceci pose des problèmes du plus grand intérêt. Considéré en termes absolus, ce peut être une question de vie ou de mort pour la religion, pour la foi et aussi pour l’humanité. L’athéisme contemporain, qu’il soit pratique ou théorique, nous a fourni une réponse négative à laquelle se rangent tant de personnes, souvent de manière passive, les yeux fermés, comme si la foi était étouffée dans l’esprit des nouvelles générations et que l’homme jouissait en conséquence d’une libération, débarrassée des scrupules religieux. Les gens y adhèrent sans se demander assez ce que serait la démarche même de l’homme privé de la lumière des grandes vérités que la foi lui offre pour le guider ou, pis encore, aveuglé pour avoir volontairement fermé les yeux sur les plus grands problèmes de l’existence tant du monde que de la vie humaine. La foi n’a-t-elle pas ses yeux propres ? Saint Augustin nous le rappelle : « habet oculos fides, et maiores oculos, et potentiores et fortiores » (En. in Ps CXLV, PL 37, 1897).
Nous l’avons déjà dit, il n’existe, dans la raison profonde des choses, aucune opposition radicale entre foi et progrès : parmi d’autres affirmations semblables, une de nos Encycliques, Populorum Progressio le démontre : foi et progrès, disions-nous, sont complémentaires et non antithétiques par nature. Nous pouvons même aller plus loin, et rencontrer cette mentalité qui se soucie le moins — et certainement pas selon le véritable ordre des choses et les valeurs — de la primauté du royaume de Dieu sur celui de l’utilité temporelle qui est pour de nombreuses personnes, même chrétiennes, l’étalon décisif pour mesurer par-dessus tout l’intérêt de la vie humaine (cf. Mt Mt 6,33 1Co 10,33 Am 5,4-10).
Et relisons une page merveilleuse, inoubliable, de l’Encyclique In monde Dei de Léon XIII (1er novembre 1885) qui affirme et pour ainsi dire fait découvrir à quel point la recherche du Royaume de Dieu produit dans le royaume temporel également des effets bénéfiques qui ne sont peut-être pas intentionnels, mais découlent toutefois directement de cette recherche.
« Bien qu’en vertu de sa nature même l’Eglise, oeuvre impérissable du Dieu Très-miséricordieux, ait directement en vue le salut des âmes et la félicité éternelle, elle apporte également dans l’ordre temporel des avantages si nombreux et si grands que ceux-ci ne pourraient être supérieurs en qualité et en nombre même si elle avait été destinée directement et par-dessus tout à procurer la prospérité dans la vie présente. En effet, partout où elle peut mettre le pied, il s’opère un changement immédiat de l’aspect des choses et les moeurs de la population s’ouvrent aussitôt à des vertus jusque là inconnues et à une civilisation nouvelle. De ce fait, ceux qui l’ont accueillie, ont dépassé immédiatement les autres par la douceur de leur caractère, par leur équité et par la splendeur de leurs entreprises. Aussi, est elle vraiment infondée cette injurieuse accusation lancée contre l’Eglise, selon laquelle elle serait hostile aux intérêts civils et incapable en fait de promouvoir ces conditions de bien-être et de gloire auxquelles, à bon droit et par tendance naturelle, aspire toute société bien ordonnée ». (Immortale Dei, 1).
Nous avons dit qu’il s’agissait d’effets non intentionnels, non prévus ; mais ce n’est pas exact. Ces effets, en réalité, sont prévus, voulus, poursuivis avec sagesse, avec constance et avec un esprit de sacrifice et d’amour. C’est l’Evangile qui nous l’enseigne quand il résume le code des commandements religieux et moraux dans le double devoir d’aimer Dieu par-dessus toute chose et de tout son coeur et d’aimer le prochain comme nous nous aimons nous-mêmes (Mt 22,36-40). Et l’Apôtre Saint Jacques, dans cette épître que Luther n’aimait pas en raison de sa manière impérative d’imposer l’accomplissement de bonnes oeuvres, nous rappelle et répète : « La dévotion pure et sans tache devant Dieu consiste en ceci : secourir les orphelins et les veuves dans leurs épreuves... » (cf. 1, 27 ; 1, 22-23 ; 2, 2 et ss. ; 2, 5, 14).
Et, nous trouvant encore dans l’antichambre, c’est-à-dire dans la phase préparatoire, de la prochaine assemblée consacrée à l’étude du thème : « Evangélisation et promotion humaine », nous disons ceci en souhaitant et en espérant avec confiance que cela serve à renforcer dans la conscience solidaire des bons, la volonté de témoigner, par la pensée et par l’action, de la présence active de l’Eglise dans la nouvelle histoire qui s’ouvre devant la génération présente et la génération future.
33 Avec notre Bénédiction Apostolique.
13 octobre
Chers Fils et Filles,
Nous allons parler encore du Congrès ecclésial des catholiques italiens qui aura lieu à Rome fin octobre et début novembre prochains et fixera l’attention sur un thème désormais notoire : « Evangélisation et promotion humaine ». Ce n’est pas un thème qui intéresse seulement l’Eglise italienne. Au contraire il s’offre à la considération du monde catholique tout entier car il se propose, suivant les grandes leçons du Concile oecuménique, de marquer la ligne d’action de notre religion dans l’histoire nouvelle de l’humanité. Nous en parlerons sans entrer dans le vif du sujet lui-même, ce dont s’occupera le Congrès, mais, pour ainsi dire, en tournant autour pour signaler brièvement quelques-unes des qualités dont, selon nous, doivent témoigner ceux qui auront le bonheur de participer à cette assemblée. L’issue de cet événement ecclésial destiné à exercer une très grande influence sur la vie ecclésiale des prochaines années dépendra de la disposition d’esprit des participants tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du cadre de sa célébration. Il est important qu’ils aient tous l’âme animée des meilleures dispositions.
Ces dispositions d’esprit à envisager pour que réussisse le Congrès, quelles sont-elles ? Il faut admettre franchement qu’il n’est guère facile de les pressentir car elles semblent se signaler par leur manque d’uniformité. On se rend compte que sur divers points de notre champ ecclésial pèse l’incertitude au sujet du propre être et du propre destin : pensez combien fréquemment et avec insistance on se pose la question insolite de sa propre identité. Le doute est devenu un brouillard opaque et l’on ne voit plus facilement clair au-dedans comme en-dehors de sa propre conscience ; ceci s’étend même parfois à ceux qui, par héritage d’éducation et par charisme propre à leur état dans l’Eglise de Dieu devraient avoir une vision limpide de leur être chrétien et de leur devoir de fidélité. Le doute s’est fait plus dense et habituel à cause de l’interprétation équivoque que l’on donne souvent aujourd’hui à ce qu’on appelle le « pluralisme », comme si cette formule admettait l’incertitude sur des vérités et sur des doctrines qui ne la permettent pas, ces vérités et ces doctrines étant garanties par l’inviolable protection de la foi et du magistère plein d’autorité de l’Eglise. La liberté n’a pas toujours été employée conformément à sa vocation à la vérité et au choix amoureux de la volonté divine (2Co 3,17), mais au contraire comme une licence arbitraire de marcher à l’aveuglette, suivant les impulsions, les instincts ou les intérêts personnels, d’en arriver à se perdre, même dans le domaine religieux, dans ce libre-examen qui détruit l’unité de la foi et débilite l’énergie de l’amour chrétien.
En outre, des influences externes ont contribué à dévitaliser la franchise intérieure des âmes, à désagréger la solidarité harmonieuse du corps ecclésial : pensez à la crise qui frappe notre conception coutumière d’association ; pensez à la contagieuse diffusion du refus de l’autorité, aujourd’hui tellement à la mode ; pensez à l’envahissante opinion qu’est licite, permise et même féconde la contestation systématique comme source de nouveauté vitale et de créativité originale. Tout ce problème complexe de la désagrégation spirituelle et sociale qui caractérise tant de phénomènes de notre monde contemporain pourrait faire l’objet d’une étude analytique extrêmement instructive, non seulement pour en découvrir les aspects pathologiques et en prévoir les fatales conclusions de décadence civile ou d’oppression politique, mais aussi pour en revenir, la pensée réconfortée, à notre vision de l’humanité appelée par dessein divin à être Peuple de Dieu, Corps mystique du Christ, Famille de frères, unie dans l’amour et dans l’unité, c’est-à-dire à être Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. La meilleure conclusion du Congrès en question serait: la recomposition lumineuse et joyeuse de notre agissante conscience ecclésiale.
Pour atteindre cet heureux résultat, nous synthétiserons nos recommandations en une brève formule, empruntée à l’art de la navigation : « remis velisque », il faut naviguer à la voile et avec les rames. Lorsque nous parlons d’Evangélisation et promotion humaine, nous nous plaçons sur le plan opérationnel de l’Eglise ; nous supposons que la foi est acquise et même nous en faisons le principe de notre action caritative : « La foi opère par la charité » disait Saint Paul (Ga 5,6). Il importe d’agir. A cette fin, dans l’océan du temps, dans l’écoulement de l’histoire, deux ordres d’énergies se révèlent nécessaires : les énergies de nos bras, c’est-à-dire l’appel à notre activité humaine : voilà les rames, symbole de notre labeur personnel ; et il faut aussi les énergies impondérables, mais effectives et supérieures de l’Esprit Saint, que les voiles symbolisent éloquemment. Remis velisque : revient, avec d’autres mots la formule bien connue, cette fois chrétienne et non plus profane : ora et labora ; prie et travaille. Il faut le concours simultané de l’aide de Dieu et de l’activité humaine.
Cela ressemble presque à un jeu de mots, alors qu’au contraire, cela nous force à réfléchir, en synthèse à la causalité complexe et concordante dont doit procéder la réalisation du double programme qui nous est proposé : évangéliser et promouvoir le bien-être humain. Un programme positif et pas du tout négatif ou simplement critique, polémique et contestateur ; un programme optimisme, non pas rongé au départ par un pessimisme critique et acerbe puisé aux sources polluées de la lutte systématique de l’homme contre l’homme ; un programme qui coordonne la force transcendante de la religion et la force expérimentale des moyens humains. Et ceci nous persuade, une fois de plus qu’il faut préparer l’imminent Congrès ecclésial avec le souci et l’intention de renforcer cette charité ecclésiale qui est le lien de la perfection de sorte que, comme conclut Saint Paul « la paix du Christ règne dans vos coeurs : tel est bien l’appel qui vous a rassemblés en un même Corps. Et vivez dans l’action de grâces ! » (cf. Col Col 3,15 lubac, Méditations sur l’Eglise, p. Col 198 et ss. ).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
20 octobre
Chers Fils et Filles,
34 Ce prochain congrès au sujet de « l’évangélisation et la promotion humaine » dont on parle beaucoup en ce moment peut avoir une grande importance pour l’orientation de la vie catholique ; cela dépend des intentions, bonnes ou ambiguës qui l’ont inspiré et vers lesquels il tend. Il faut, dès le départ, se rendre compte de la mentalité qui l’anime et de celle qu’il entend servir. Il est un chemin idéal : le visage tourné vers le soleil ? Ou bien le soleil dans le dos et devant soi une ombre inquiétante sur la route à parcourir ? C’est pourquoi, une fois de plus et sans entrer dans le vif des sujets que le congrès entend proposer, nous nous interrogerons sur la mentalité qu’un tel événement peut réveiller et former et nous nous demanderons, pour employer une phrase courante, « quelle manière nouvelle il nous propose pour être chrétiens », spécialement dans la vie sociale.
Essayons de voir clair nous-mêmes sur notre position de départ et avant de nous mettre en route, répondons à une question : n’avons-nous pas, par hasard, une mentalité déjà formée qui risque de nuire au sens de la réflexion à laquelle nous invite le congrès ? Ou bien portons-nous à cette étude une attention libre et disponible qui nous permettra d’accueillir cette « vérité libératrice » et orientatrice dont nous parle l’Evangile ? (cf. Jn Jn 8,32).
Nous nous permettons d’inviter, et même de prier, tous ceux qui interviendront au congrès et tous ceux qui, de loin, dans les Eglises locales, feront cercle autour de lui, d’apporter à cette assemblée un esprit chrétien authentique, c’est-à-dire désireux plus que jamais de convergence, d’unité ; de cette unité qui naît de la charité imprégnée de l’adhésion à une même vérité (cf. Ep Ep 5,15), à la foi propre de notre Eglise, mieux encore, de l’Eglise du Christ en tant que telle (cf. Jn Jn 17,21-22). Relisons Saint Paul : « Je vous en conjure, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus Christ, soyez unanimes dans votre langage pour qu’il n’y ait point de divisions parmi vous, mais que vous soyez tous bien unis dans le même esprit et dans la même intention » (1Co 1, 10, et ss.).
Face aux discordes, à la variété d’opinions et de tendances, au pluralisme autonome et arbitraire qui s’installe aussi parmi des catholiques enclins à le confondre avec une légitime liberté d’opinions et avec une juste fécondité d’expressions substantiellement univoques, tâchons non seulement de conserver mais aussi de favoriser cette harmonie de sentiments, de pensée et d’action qui est caractéristique dans le concept universel des voix fidèles et qui par nécessité inhérente à toute assemblée humaine et par institution divine de Jésus, Maître et Pasteur, suppose et exige un pouvoir magistériel (cf. Mt Mt 23,8 Lc 10,16 Mt 28,20 Jn 21,15 et ss. ; 2Co 10, 8, etc. ). Quant à nous, nous vous exhortons à aimer l’Eglise, c’est-à-dire l’assemblée des chrétiens, le Corps mystique du Christ, à en promouvoir l’union à en aimer l’intime et agissante communion.
Voyez : quelques idées bonnes, séparées du contexte doctrinal et opérationnel de l’Eglise sont devenues dangereuses et nuisibles : l’autocritique, par exemple, c’est-à-dire l’examen de conscience que le chrétien doit faire à son propre sujet et qui a inspiré, ces derniers temps une nombreuse littérature, s’est transformée en contestation habituelle et, presque normalement, non plus pour faire son propre mea culpa mais pour accuser autrui, répandant l’amertume et la polémique dans la coexistence fraternelle et la privant de ses charismes propres, la bonne entente, la joie, la productivité sans lesquels, l’Eglise ne serait plus elle-même.
Voyez encore : l’ardeur de la vie moderne a mis plus nettement en évidence les besoins d’une immense catégorie de personnes maintenues à un très bas niveau social. C’est très bien d’avoir pris conscience de cette anomalie trop stabilisée de la civilisation ; mais le souci de porter remède à ces désordres structurels a fini par rendre incurables et profondes les divisions et la lutte entre les classes et, par conséquent, par engendrer de nouveaux malheurs et de nouveaux mécontentements. La recherche des fins économiques et prochaines, juste en soi, a fait oublier, à quelques-uns des nôtres également, la recherche des fins supérieures de la vie humaine, au détriment du bien moral et religieux qui devrait toujours l’emporter sur tout autre bien désirable, ne serait-ce que pour en faciliter la conquête et la jouissance (cf. Mt Mt 6,33).
Et encore. Observez comme, même dans notre camp — et peut-être avec les meilleures intentions — on est facilement tenté de se mettre au pas avec les vainqueurs, d’aujourd’hui ou de demain. Souffrir par fidélité devrait être, pour le chrétien, un impératif inné, dès le baptême et par la suite (cf. Jn Jn 16,20) ; mais le conformisme, même téméraire exerce un charme étayé par tant de raisons et d’espoirs séduisants.
Il y a tant d’autres formes d’inquiétudes relatives à l’adhésion personnelle et à celle d’autrui à une vie chrétienne forte, intégrale et joyeuse que certains en arrivent facilement à faire l’hypothèse que ce congrès, si attendu, sera une cause de contrastes bien plus que de convergences.
Non, chers Frères et Fils, Celui qui, dans l’Eglise de Dieu, nous a appelés « à son admirable lumière » (1P 2,9) nous offre certainement une occasion propice à cette plénitude de vie renouvelée que nous saluons, entendons-nous bien, comme la « civilisation de l’amour ».
Avec notre Bénédiction Apostolique.
27 octobre
35 Chers Fils et Filles,
Nous allons nous arrêter encore un moment au seuil de l’importante rencontre des représentants choisis par la communauté ecclésiale italienne qui se proposent, dès la fin de la semaine, d’étudier un thème fondamental de la vie catholique d’aujourd’hui et de demain, thème condensé dans un binôme d’intérêt suprême, non seulement pour l’Italie mais pour la catholicité toute entière. Ce binôme — aujourd’hui chacun le connaît — se présente ainsi. « Evangélisation et Promotion humaine » ; et tout aussitôt il laisse entrevoir que son importance ne réside pas seulement dans la définition des deux termes qui le composent — que signifie Evangélisation ? Que signifie Promotion humaine ? Définitions aussi vastes que des océans si l’on veut détailler leur contenu — mais aussi dans la détermination du rapport que ces deux concepts ont entre eux.
C’est-à-dire : Quel est, et que devrait être, le rapport entre Evangélisation et Promotion humaine ? Nous pouvons dire : entre activité religieuse et activité temporelle ? entre l’annonce de l’Evangile et le progrès civil ? entre la foi et l’activité profane ? entre l’Eglise et le monde contemporain ?
Nous pouvons envisager quelques réponses hypothétiques. La première qui prévaut dans de nombreuses expressions de l’esprit moderne est radicalement négative. Il n’y a aucune relation et il ne peut en exister aucune entre l’Evangélisation et la Promotion humaine ; entre l’effort vertical, l’effort religieux tourné vers la Réalité divine et mystérieuse, et l’effort horizontal, c’est-à-dire terrestre, tourné vers la réalité accessible de notre expérience sensible et mentale. C’est la réponse athée, matérialiste, celle du sécularisme radical. Il est évident qu’une telle réponse ne peut être la nôtre, du fait que dans la présente discussion nous avons comme points de départ, la profession de notre foi chrétienne, l’Evangile que nous voulons annoncer et la certitude du droit souverain et du devoir fondamental que justifie et réclame notre religion dans la réalité de la vie. Entre évangélisation et promotion humaine il ne saurait y avoir un gouffre qui les rende incommunicables.
Une autre réponse est celle qui reconnaît la distinction entre les deux domaines, le religieux et le profane ; distinction simple en apparence, mais plutôt difficile à déterminer, même si la différence entre l’une et l’autre activité offre de larges possibilités de reconnaître leur relative autonomie et leur prévisible complémentarité pratique. C’est sur ce plan, où ces activités s’exercent normalement et où les relations entre la vie religieuse et la vie civile peuvent se distinguer, qu’elles peuvent aussi collaborer librement et utilement, chacune à sa manière. C’est ce que l’on dit à propos des relations publiques, qualifiées ; mais nous savons tous que cette combinaison du sacré et du profane doit s’affirmer dans chaque personne humaine, spécialement si elle est baptisée et associée à une communauté religieuse.
Et voici une autre hypothèse qu’on formule en interrogation, également dense de références spéculatives et pratiques : quel avantage, quel profit la Promotion humaine tire-t-elle de l’Evangélisation ? Ceci est une question qui déplace ces deux termes du champ de leurs valeurs respectives à celui de l’utilité, que nous allons maintenant considérer sous le profil de la Promotion humaine. Nous avons déjà, en d’autres circonstances, rappelé la parole décisive du Christ au sujet de la primauté du royaume de Dieu (Mt 6,43), tant sous l’aspect ontologique que déontologique. Nous nous demandons donc : la religion évangélique peut-elle favoriser le bien-être de l’humanité, même sur le plan temporel et civil ? Ceci est probablement le point saillant de la discussion. Quelques-uns des courants idéologiques sociaux qui envahissent le monde et ont grande influence même sur les catholiques tentent de décrire la mentalité religieuse comme paralysant le vrai et universel progrès de la société humaine ; et les motifs en seraient qu’elle vise des finalités transcendantes, ou qu’elle rend incapable de se servir des moyens humains scientifiques, économiques, politiques, etc. ; ou qu’elle est statique et conservatrice ; etc. Parmi ces courants il en est d’autres qui tentent d’exalter les réalités terrestres comme prévalant sur tout autre ordre de réalités spirituelles et d’attribuer au christianisme une finalité subalterne, au service d’une vision sociale purement temporelle. Cela, chacun le sait. Et il est probable que ce sera un des points cruciaux de la discussion qui se prépare (cf. R. spiazzi, Evangile et Promotion humaine, Oss. Rom., éd. en langue italienne des 25-26 octobre 1976 [*]; Lumen Gentium, Gaudium et ).
Eh bien, nous aimerions que nos fidèles Frères et Fils, aient la sagesse d’explorer ce problème sous l’éclairage de l’Esprit dont l’assistance est invoquée avant et durant les travaux. Et de bien vouloir mener leur enquête autrement qu’avec ce pessimisme et cette amertume, souvent peu chrétiens, qui ont parfois envahi certains esprits cultivés, bons et bien intentionnés et les ont rendus prêts à accueillir des méthodes qui n’ont certainement pas germé dans notre champ catholique ; de vouloir démontrer encore qu’ils ont confiance dans l’enseignement de l’Eglise et dans ses possibilités toujours intactes d’affronter avec amour, avec sagesse, avec sacrifice les questions d’extraordinaire importance qui font pression sur notre siècle.
Dilatantur spatia caritatis, dirons-nous avec Saint Augustin (Sermo 69, PL 5, 440-441) : qu’ils s’ouvrent à la charité, c’est-à-dire à cet amour qui a sa source dans l’amour de Dieu.
Et nous ajouterons avec le Christ lui-même : « Ce n’est pas celui qui dit : Seigneur, Seigneur ! qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est au ciel » (Mt 7,21). Oui, l’heure est venue de témoigner notre foi par une action caritative, bonne, prévoyante, sociale et fraternelle ; daigne le Seigneur nous rendre prêts et capables de répondre à l’appel de l’Evangile pour la nouvelle et véritable Promotion humaine.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
3 novembre
Audiences 1976 30