
Homélies 1976
Le 7 mars s’est déroulée, en la Basilique Saint-Pierre de Rome la célébration liturgique du centenaire de la naissance de Pie XII. Après la lecture de l’Evangile, Paul VI qui présidait à la cérémonie a prononcé un discours dont voici la traduction :
Attentif à l’annonce évangélique de Saint Marc (1, 12-15) que la liturgie de ce premier dimanche de Carême propose à notre méditation, notre esprit se trouve en présence de deux tableaux de grand intérêt : le premier est le tableau aride, inhabité et désolé du désert, peut-être celui de la montagne voisine de la Mer Morte — de la pierre et du sable —. Qui s’aventure dans cette morne solitude se trouve presque obligatoirement mis intérieurement en contact avec lui-même, alors qu’il se trouve exposé à quelque dangereuse rencontre avec les bêtes sauvages de ce lieu brûlé par un soleil impitoyable et ravagé par les rafales d’un vent inclément. C’est là qu’après le baptême pénitentiel qu’il avait voulu, lui aussi, recevoir des mains de Jean le Précurseur, Jésus poussé par l’Esprit, se retira et demeura quarante jours, se soumettant, comme Moïse (Ex 34 Ex 28 cf. 1R 19,8) à un jeûne surhumain ; puis, à la fin, affaibli par la fatigue et la faim, il eut à soutenir une triple lutte mystérieuse avec le diable, Satan comme l’appellent les Evangélistes Mathieu et Marc (Mt 4,10 Mc 1,13) ; et finalement il fut servi par les anges. Tableau peu propice à un commentaire littéral, mais assez bien fait pour servir d’introduction caractéristique à la mission messianique que Jésus allait entreprendre (cf. dostoievski, Les frères Karamazov).
Puis Saint Marc nous présente un autre tableau : il se situe sitôt après l’arrestation de Jean-Baptiste qui disparaît de la scène du Jourdain. Jésus remonte en Galilée et il y commence sa prédication celle dite de « l’Evangile du Royaume de Dieu » (Mc 1,14) et qui s’ouvre sur cette annonce fatidique : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche ; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1,14-15). Nous tous, fidèles à l’école de la liturgie, nous garderons devant l’esprit ce double tableau comme si aujourd’hui il créait le cadre idéal et, en un certain sens, l’éclairage pour un autre personnage qui semble surgir de ce fond évangélique et venir vers nous : à un siècle de sa propre naissance historique il nous semble toujours présent, à nous et à tous ceux qui l’ont connu personnellement ; et réfléchissant en lui-même la solitude du Christ ermite dans le désert, et donc le mystère du Christ évangélisateur, il nous tend encore hiératique-ment et paternellement ses douces mains en signe de bienveillance et de bénédiction: c’est le Pape Pie XII. Derrière lui se dessine le Christ du Désert, domine le Christ prophétique de l’Evangile. Nous n’avons pas l’intention de tracer maintenant son histoire, de faire son panégyrique ; qu’il nous suffise simplement d’évoquer sa mémoire, de manière laconique mais suffisamment compréhensible, comme une de ces biographies de Pape dans le célèbre Liber Pontificalis.
Nous devons d’abord situer la date de sa naissance : le 2 mars 1876 ; il était le troisième fils de Philippe Pacelli, noble patricien de Acquapendente dont la famille s’était transférée à Rome et qui avait acquis un grand prestige pour son intègre profession juridique et pour les emplois publics auxquels il fut appelé au service de l’Urbs, en ce temps-là peu florissante de prospérité matérielle, celtes, mais toujours au sommet des événements historiques qui bouleversèrent l’Europe et agitèrent l’Italie, lancée désormais vers le difficile objectif de son unité nationale.
Il reçut le nom d’Eugenio auxquels s’ajoutèrent ceux de Maria, Giuseppe, Giovanni ; le baptême lui fut conféré en l’Eglise Ss Celse et Julien. Les fonts baptismaux sont actuellement conservés à Saint Pancrace sur le Janicule, l’Eglise des Carmes Déchaux. Rendons aussi hommage à la vénérée mère d’Eugenio, Virginia Graziosi dont les nombreux enfants qu’elle éleva se rappelèrent toujours avec affectueuse émotion.
La famille Pacelli habitait au numéro 34 de la Via Monte Giordano, dans le quartier noble et populaire de la Rome historique. Et il importe ici de noter une circonstance toute particulière : Pie XII fut un Pape Romain non seulement en vertu de la charge apostolique qui lui fut confiée, mais romain de naissance ce qui n’était plus arrivé depuis bien longtemps. Il fallait en effet remonter jusqu’au Pape Innocent XIII, Michelangelo dei Conti (1721-1724) pour retrouver un fait analogue. Romain de naissance, de tradition, de coeur, comme pour témoigner que cette Rome aux mille vies en a une, proprement sienne, une vie de sang et d’histoire, toujours féconde et fidèle à son unique et séculaire vocation spirituelle : « présider dans la charité » (Ign. Romanis). Dieu le veuille !
Eugène Pacelli fréquenta le lycée classique Visconti installé dans le vieux Collegio Rotnano dont il garda toujours un souvenir très fidèle et très affectueux. Puis le Capranica, l’Université Grégorienne, Saint-Apollinaire; puis la Messe, sa première Messe célébrée à Sainte-Marie-Majeure et, plus tard, son entrée à la Congrégation pour les Affaires Ecclésiastiques extraordinaires sous l’égide de Mgr Cavagnis ; puis le grand Mgr Gasparri, sous la direction duquel le jeune Pacelli travailla pendant 14 ans — avec le zèle et l’intelligence qui lui étaient habituels — à cet ouvrage de grande valeur qu’est le Codex Juris Canonici, le Code de Droit Canonique — en voie de révision depuis le Concile, synthèse monumentale et savante de l’immense littérature du Droit de l’Eglise.
Législateur dans l’Eglise, Eugène Pacelli nous force à nous souvenir de son action concernant la législation hors de l’Eglise, c’est-à-dire relative aux contacts avec les Etats modernes ; grâce à une étude extrêmement délicate, en grande partie personnelle, il réussit à établir des rapports normaux et loyaux, par non moins de trois Concordats, avec l’Allemagne ; des Concordats que ni la guerre ni les changements qui y firent suite ne parvinrent à détruire ; au contraire, les événements ne firent que les confirmer comme structures pacifiques et efficaces pour les intérêts spirituels et civils des hautes Parties contractantes : le fait qu’aujourd’hui ces Concordats sont toujours substantiellement en vigueur, à la satisfaction de tous, démontre leur bienfaisante efficacité.
Enfin Pacelli à Rome, comme Secrétaire d’Etat, les dernières années du Pontificat de Pie XI qui eut pour lui une immense estime et en reçut un service extrêmement fidèle. Ce serait une page d’histoire psychologique du plus grand intérêt, celle qui, de manière adéquate pourrait décrire et déchiffrer les caractéristiques particulières de ces deux grandes personnalités que seule la pratique la plus convaincue, la plus consciente des vertus ecclésiastiques réussit à fondre en une constante, complémentaire et exemplaire harmonie.
Nous avions à l’époque l’inestimable fortune de prêter, comme Substitut de la Secrétairerie d’Etat, nos très humbles services — presque quotidiennement — à ces deux vertueux Pontifes. Nous pouvions être le témoin, rempli d’admiration, spécialement de ce qui concerne les quinze longues années de notre humble conversation avec le Pape Pie XII et dire ce qu’étaient sa bonté, sa culture, son assiduité au travail, sa compassion pour les peines d’autrui, son âme pastorale et apostolique.
Pour nous, il est impossible de tout dire, même en synthèse. Deux points semblent toutefois mériter que nous en faisions mention tout particulièrement à l’occasion de cette commémoration. Le premier point concerne son attitude face à la deuxième guerre mondiale. On a beaucoup parlé de lui à ce propos et pas toujours conformément à la vérité ; on a faussement commenté la timidité seigneuriale de son caractère, on lui a faussement attribué des sympathies partiales pour tel ou tel peuple. Ce n’est pas ainsi qu’il faut juger ce magnanime Pontife, extrêmement délicat, certes dans son humaine et chrétienne sensibilité, mais toujours sage et droit. Nous pouvons entre autre ajouter qu’il fut toujours fort et juste, doté d’une parfaite maîtrise de ses sentiments, défenseur intrépide de la justice, toujours tendu, se sacrifiant lui-même, à secourir les souffrances humaines, à servir courageusement la paix.
L’autre point concerne son esprit religieux. En d’autres circonstances nous en avons parlé à Milan et nous le réaffirmons maintenant, reprenant ici les paroles que le Liber Pontificalis réserve à l’éloge du Pape Eugène I et qui semblent écrites pour son successeur Eugène Pacelli :
« Eugenius, natione romanus, / dericus ab incunabulis... / Fuit... benignus, mitis mansuetus, omnibus affabilis et sanctitate praeclarior » (cf. duchesne, Liber Pontificalis, I, 341, ss. 654-657).
Notre voix tremble et notre coeur bat vivement en adressant à la vénérée et paternelle mémoire d’Eugène Pacelli, Pape Pie XII, l’affectueuse louange d’un humble fils, l’hommage pieux d’un pauvre successeur.
Souvenez-vous de lui, Romains, de votre insigne et noble Pontife ; que s’en souvienne l’Eglise ; que se le rappelle le monde, que s’en souvienne l’histoire. Il est bien digne de notre souvenir pieux, reconnaissant et plein d’admiration.
16 avril
Le soir du Vendredi-Saint, selon la coutume le Saint-Père a participé au Chemin de Croix, du Colisée au Palatin, et a porté lui-même la Croix durant les quatre dernières stations. Ensuite de la place dominant la foule, il a adressé aux nombreux fidèles le discours suivant :
Nous venons d’achever le chemin de la Croix. Nous avons suivi ce douloureux et tragique itinéraire, en évoquant tous les épisodes de la cruelle exécution du condamné Jésus, le Maître, le Prédicateur du Royaume de Dieu, le bon Pasteur « doux et humble de coeur » (Mt 11,29), qui était passé « en faisant le bien et en guérissant » (Ac 10,38), qui s’était manifesté comme le Fils de l’Homme et ensuite comme le Fils de Dieu et par conséquent le Messie, le « Roi des Juifs », déchaînant contre lui la fureur des Chefs du peuple et la condamnation du Procurateur romain Ponce Pilate. Ce fut un drame où se mêlèrent les motifs politiques (Jn 11,48 Jn 19,12) et plus encore les motifs religieux (Mt 26,63-64 Jn 11,51 Jn 19,7). Ce fut une mort bouleversante, injuste, un événement violent et douloureux, comme lorsqu’on fait de sa mort un témoignage, un martyre ; et celui-ci s’acheva à la neuvième heure du jour qui précédait le rite de la Pâque, et fut suivi d’une sépulture hâtive. « Consummatum est, tout est achevé » (Jn 19,30), s’était exclamé Jésus mourant.
Chers Fils et chers Frères, devant nos yeux et surtout dans nos esprits la déchirante histoire de Jésus vient de se dérouler. Nous avons été saisis et peut-être bouleversés, comme on peut l’être par l’effusion du sang et par toute situation dramatique. Mais un doute demeure, une question reste à résoudre, et qui nous regarde à présent et personnellement. Est-ce que nous ne sommes pas impliqués dans cette histoire ? Comment y avons-nous assisté ? Comme de simples spectateurs étrangers au drame profond ? Comme des gens curieux de voir la mort d’un sage et d’un juste, comme à la mort de Socrate par exemple ? Non, chers Frères et chers Fils ! Non, nous ne sommes pas des observateurs curieux et impassibles. Non, nous portons tous attention aux conclusions de cette histoire dans laquelle nous sommes tous impliqués. Que nous le voulions ou non, nous sommes coresponsables de la mort de Jésus. C’est la première conclusion que ce pieux exercice du chemin de la Croix doit éveiller dans nos consciences. Nous savons bien que l’affirmation de notre culpabilité relativement à la crucifixion du Christ exigerait des preuves formidables, et nous savons bien que nos tribunaux humains ne pourraient les reconnaître légales. Mais la réalité de l’histoire des hommes, rappelée par la théologie la plus profonde, attribue à l’humanité entière la responsabilité de la mort de la divine victime. En effet une solidarité universelle rend tous les fils d’Adam coupables et débiteurs devant Dieu. Et de cela découlent deux choses : la première est que tout homme fait pencher la balance de la Rédemption et rend nécessaire une expiation dont le Christ est la victime, « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29 et 36). Les Saints, ces experts de la conscience humaine dans ses profondeurs réelles, ont très bien fait comprendre cette expérience morale, à savoir que chacun de nous a été un bourreau lors de la crucifixion du Seigneur (cf. He He 6,6). C’est pourquoi tout péché exige une réparation que seul le Verbe de Dieu Sauveur, venu dans le monde pour notre salut, pouvait offrir à la justice et à la miséricorde de Dieu.
Et la seconde conclusion est la suivante : nous qui avons crucifié le Sauveur, nous sommes devenus les bénéficiaires, de la victime sacrifiée pour nous, à notre place, pour notre salut. Lorsque nous parlons de Rédemption, de sacrifice divin, nous nous référons à ce drame, où les coupables peuvent recevoir la récompense du repentir de leur forfait.
Tel est le mystère contenu dans le chemin de la Croix. C’est le mystère de notre salut, le mystère de la force rédemptrice de notre douleur quand elle s’unit à la Passion du Christ (cf. Col Col 1,24), le mystère immolé de l’amour du Christ qui a fait de sa mort la source de notre vie éternelle (cf. He He 5,9).
C’est ainsi qu’en achevant ce rassemblement par l’offrande de nos voeux de Pâques et par le don de notre Bénédiction Apostolique, nous souhaitons que chacun, au fond de son coeur, fasse vraiment sien le témoignage, à la fois difficile et générateur de renouveau et de très grande joie, du Centurion romain au moment de la mort du Christ : « Vraiment, Celui-ci était le Fils de Dieu » (Mt 27,54).
2 mai
Dimanche 2 mai, Place Saint-Pierre, le Pape a proclamé bienheureux le Père Léopold capucin Croate.
Après la lecture de l’Evangile, le Saint-Père a prononcé le discours suivant :
Chers Frères, Fils et Filles,
Qui est-il, qui est celui qui nous rassemble ici pour célébrer dans son nom bienheureux un lumineux rayonnement de l’Evangile, un phénomène inexprimable, bien que clair et évident, celui d’une transparence enthousiasmante, qui nous laisse entrevoir dans le profil d’un humble petit frère une figure exaltante et tout en même temps déconcertante : regardez, regardez, c’est Saint François ! le voyez-vous ? regardez comme il est pauvre, regardez comme il est simple, regardez comme il est humain ! c’est vraiment lui, Saint François, si humble, si serein, si absorbé, au point de sembler comme plongé dans l’extase, dans sa propre vision intérieure de l’invisible présence de Dieu ; et cependant, pour nous, il est si présent, si accessible, si disponible que c’est presque comme s’il nous connaissait, nous attendait; comme s’il savait tout de nous, qu’il pourrait lire en nous-même... Regardez bien ! c’est un pauvre petit capucin, il semble souffrant, vacillant, mais si étrangement assuré qu’on se sent attiré par lui, comme enchantés. Regardez-le bien avec la loupe franciscaine. Vous le voyez ? Vous tremblez ? Qu’avez-vous vu ? Oui, disons-le ; c’est une faible, populaire, mais authentique image de Jésus : oui, de ce Jésus qui, simultanément, parle au Dieu ineffable, au Père, Seigneur du Ciel et de la terre ; et il nous parle, à nous, minuscules auditeurs renfermés dans les proportions de la vérité, c’est-à-dire de notre petite et souffrante humanité... Et que disait Jésus par la voix de cet humble oracle ? Oh ! de grands mystères, ceux de l’infinie transcendance divine, et ce langage assume aussitôt une dimension émouvante qui vous emporte : un écho de l’Evangile : « Venez à moi, vous tous qui êtes las et opprimés, je vous soulagerai » (Mt 11,28).
Mais qui est-il donc ? C’est le Père Léopold ; oui, le Serviteur de Dieu, le Père Léopold de Castelnovo qui avant de se faire capucin s’appelait Dieudonné Mandic, un Dalmate, — comme Saint Jérôme — qui, certainement, devait avoir gardé dans son tempérament et dans sa mémoire, la douceur de cette terre adriatique enchanteresse, et dans le coeur, dans l’éducation familiale, la bonté, honnête et pieuse de cette forte population vénéto-illyrique. Il était né le 12 mai 1866 ; il mourut à Padoue où, devenu capucin, il vécut la plupart de ses années terrestres, concluant sa vie à 76 ans, le 30 juillet 1942, il y a un peu plus de trente ans. En ce cas-ci, le Droit Canon a fait preuve d’indulgence, dérogeant à la norme qui reporte à cinquante années de la mort, la discussion des vertus d’un serviteur de Dieu ; mais comment soumettre cet acte de procédure à un tel délai quand, au lieu de s’apaiser au fil du temps, la vox populi en faveur du Père Léopold se fait toujours plus insistante, plus documentée, plus sûre de son propre témoignage ? Au choeur spontané de ceux qui ont connu l’humble capucin, ou qui ont fait l’expérience de sa miraculeuse intercession, l’Eglise ne pouvait que répondre par son jugement (cf. canon 2101), anticipant en sa faveur ses conclusions favorables, si bien qu’à proclamer l’exceptionnelle valeur morale et spirituelle du Père Léopold, il n’y a pas seulement ceux qui recueillent son héritage posthume, mais également — et ils sont nombreux — ceux qui peuvent étayer cette célébration en disant : je l’ai connu ; oui, il était un saint religieux, un homme de Dieu, un de ces hommes singuliers qui donnent immédiatement l’impression de leur surnaturelle vertu. Et tout aussitôt, dans la mémoire de ceux qui connaissent quelque peu l’histoire de la Famille religieuse des capucins, se profilent les grandes lignes de ces moines, fidèles à la plus rigoureuse tradition franciscaine qui en ont personnifié la sainteté ; et, parmi ceux-ci, nous nous limiterons à une figure littéraire caractéristique, celle de Fra’ Cristoforo Manzoni. Mais non : Fra’ Leopoldo était plus petit, de taille, de facultés naturelles (il n’était même pas un prédicateur dans la ligne de ces nombreux capucins qui en avaient le talent) ; il n’avait même pas une excellente santé physique : vraiment, c’était un pauvre petit frère.
Il est toutefois une note particulière que nous ne saurions négliger ; il était originaire des rivages levantins de l’Adriatique, de Castelnovo, aux bouches du Cattaro, dans le territoire de la Croatie-Monténégro-Herzégovine-Bosnie ; et il garda toujours un amour fidèle à sa terre, même si, vivant à Padoue, il ne fut pas moins attaché à sa nouvelle patrie hospitalière et surtout à la population près de laquelle il exerça son silencieux et inlassable ministère. Aussi la figure du Bienheureux Léopold synthétise-t-elle en soi cette bivalence ethnique, presque au point d’en faire un emblème d’amitié et de fraternité, que chacun de ceux qui se vouent à son culte devrait prendre à son compte. Ce détail biographique particulier est un premier accomplissement d’une pensée, d’une résolution qui ont dominé sa vie. Comme nous le savons, le Père Léopold fut oecuménique ante litteram, c’est-à-dire qu’il songea, qu’il présagea, qu’il encouragea, toutefois sans agir directement, la recomposition de la parfaite unité dans l’Eglise, même si celle-ci est jalousement respectueuse des particularités multiples de sa composition ethnique ; unité voulue par ses origines historiques et plus encore par la sainte et mystérieuse volonté du Christ, fondateur d’une Eglise toute pénétrée des exigences essentielles du voeu suprême de Jésus : ut unum sint qu’ils soient un tous ceux qu’une même foi, un même baptême, un même Seigneur assemblent dans un seul Esprit, lien de paix (cf. Ep Ep 4,3 et ss. ; Jn 17,11-21). Oh ! Puisse le Bienheureux Léopold être prophète et intercesseur de tant de grâces pour l’Eglise de Dieu !
Mais la note caractéristique de l’héroïcité charismatique du Bienheureux Léopold fut autre; qui l’ignore ? ce fut son ministère au Confessionnal. Le regretté Cardinal Larraona, alors Préfet de la S. Congrégation des Rites, écrivait dans le Décret de 1962 pour la béatification du Père Léopold : « son genre d’existence était celui-ci: après avoir, de bon matin célébré le sacrifice de la Messe il s’asseyait dans la petite cellule du confessionnal et il demeurait là, toute la journée, à la disposition des pénitents. Un tel rythme de vie, il le conserva pendant une quarantaine d’années, sans jamais se plaindre ... ».
Et c’est cela, croyons-nous, le premier titre à la béatification qu’a méritée cet humble capucin et que nous célébrons aujourd’hui. Il s’est sanctifié principalement dans l’exercice du Sacrement de la Pénitence. Par bonheur de nombreux et splendides témoignages ont déjà été mis par écrit et diffusés au sujet de cet aspect de la sainteté du nouveau Bienheureux. Nous n’avons qu’à admirer et à remercier le Seigneur qui, aujourd’hui offre à l’Eglise une si particulière figure de ministre de la grâce sacramentelle de la Pénitence ; qui rappelle, d’une part, les prêtres à un ministère de si capitale importance, de si actuelle pédagogie, de si incomparable spiritualité ; et qui, d’autre part, rappelle aux fidèles, fervents ou tièdes ou indifférents qu’ils soient, quel providentiel et ineffable service est pour eux encore aujourd’hui, et aujourd’hui plus que jamais, la Confession individuelle de bouche à oreille, source de grâce et de paix, école de vie chrétienne, réconfort incomparable au cours du pèlerinage terrestre vers l’éternelle félicité.
Veuille le Bienheureux Léopold réconforter et soutenir les âmes amoureuses de spiritualité en multipliant l’assidue fréquentation au confessionnal que certaines critiques courantes, certainement pas inspirées par une sagesse chrétienne, mûre, voudraient voir reléguée parmi les formes périmées de spiritualité vive, personnelle, évangélique. Veuille notre Bienheureux savoir rappeler à ce tribunal de pénitence, sévère certes, mais non moins aimable refuge d’encouragement, de vérité intérieure, de résurrection à la grâce, d’entraînement à la thérapie de l’authenticité chrétienne, rappeler, disons-nous de nombreuses, très nombreuses âmes engourdies à cause du caractère fallacieusement profane des moeurs modernes pour leur faire expérimenter les secrètes et toujours renaissantes consolations de l’Evangile, du colloque avec le Père, de la rencontre avec le Christ, de l’ivresse de l’Esprit Saint, et pour rajeunir en elles l’anxiété du bien d’autrui, de la droiture et de la dignité des moeurs.
A vous, Frères Franciscains de l’Ordre Capucin, merci d’avoir donné à l’Eglise et au monde un « type » de votre école austère, amicale, pieuse d’un christianisme aussi fidèle à lui-même que capable de réanimer dans le coeur des hommes la joie de la prière et de la bonté.
Et honneur à vous, Fils de Croatie, du Monténégro, de la Bosnie-Herzégovine, de la Yougoslavie tout entière pour avoir engendré à notre époque un modèle si élevé et si humain de votre tradition catholique.
Et vous, Fils de Padoue, sachez honorer à côté de votre Saint Antoine, ce très humble frère de la généalogie franciscaine, et sachez de l’un et de l’autre, transfuser dans les générations nouvelles, les vertus humaines et chrétiennes déjà aussi célèbres dans votre histoire.
27 mai
Le jour de l’Ascension, en la Basilique Saint-Pierre, Paul VI a présidé une concélébration solennelle avec les 20 nouveaux Cardinaux auxquels il a remis l’anneau pastoral à l’issue de la cérémonie. Après la lecture de l’Evangile, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :
Aujourd’hui le Martyrologe offre ce titre à notre fête : « In monte Oliveti Ascensio Domini nostri Jesu Christi ». C’est ainsi que l’Ascension attire et fixe le regard de nos âmes sur cette merveilleuse et lumineuse image du Seigneur s’élevant vers le ciel comme un globe de feu qui, au fur et à mesure qu’il s’éloigne de nous, se fait plus ardent, plus éblouissant au point de surpasser la lumière du soleil cosmique et de devenir Lui-même la splendeur de l’univers, en révélant ainsi de nouveaux et profonds aspects résultant de cette illumination révélatrice elle-même (cf. Is Is 60,19 Ap 21,23 Ap 22,5). Les yeux en restent éblouis et la splendeur devient mystère. Mais notre joie demeure et se fait conscience, se fait parole, se fait chant.
Nous, en attendant, nous jouissons de cette heureuse coïncidence : la célébration de la gloire du Christ qui monte au ciel et s’assied à la droite du Père, projette sa lumière sur la liturgie solennelle que nous célébrons en ce moment et qui voit, recueillis autour de nous dans l’accomplissement des saints rites eucharistiques, appelés à partager avec le successeur de Saint Pierre l’appartenance au clergé de siège romain, l’honneur et la charge de participer au gouvernement pastoral du centre de l’unité et de la catholicité de la Sainte Eglise Romaine, et de témoigner et d’assurer la régulière succession de son Evêque, Vicaire du Christ et serviteur des serviteurs de Dieu. Comme il est rempli de beauté spirituelle et rayonnant de signification prophétique, le fait que sur ce tableau ecclésial, sur ce moment liturgique, resplendit la mystérieuse, mais, dans quelques instants de cette célébration sacrée, la réelle, présence de Jésus lui-même, Fils de Dieu et fils de l’homme dont l’Eglise fête aujourd’hui le céleste et, désormais, éternel triomphe ! Le Christ est avec nous et, bien que représenté dans l’acte de son sacrifice rédempteur, Il est avec nous dans la plénitude de sa gloire.
Oh ! gloire à Toi, ô Seigneur qui, bien que soustrait à notre expérience sensible, est quand même avec nous, dans la divine fidélité à ta promesse finale : « Voilà, je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Nous, en ce moment, nous regardons le cadran de notre histoire et nous croyons et disons en toute franchise : en ce moment, oui, Lui, le Christ ressuscité, vivant et céleste, se trouve avec nous ; aujourd’hui nous honorons et proclamons à nous-même, à l’assemblée qui nous entoure et aux Peuples dont nous sommes, nous, respectivement les fils et dont nous assumons, d’une certaine manière la représentation : Le Christ, le bon Pasteur de l’humanité, le Maître et le Sauveur du monde, celui qui « est appelé : Conseiller admirable, Dieu puissant, Père pour toujours, Prince de la Paix » (Is 9,5), est parmi nous. Il l’a dit : « Que deux ou trois soient réunis en mon Nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20). Et nous tous qui nous trouvons ici, nous sommes précisément réunis en Ton Nom.
Et, si intime, si urgent se fait le sens de cette divine, ineffable présence du Christ qu’un désir ingénu mais évangélique, nous surprend : Seigneur, nous voudrions te voir ! » (cf. Jn Jn 12,21). Comment est-il, le visage du Christ ? Combien nombreuses sont-elles, ô Jésus, les images de Toi que la piété et l’art chrétien nous ont mises devant les yeux ; et il y en a beaucoup, parmi elles, qui, de quelque manière, ne représentent pas seulement l’aspect humain et douloureux de Jésus, mais aussi son aspect céleste et glorieux ; nous pensons à celui de la transfiguration, décrit par l’Evangile : « son visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent éblouissants comme la lumière » (Mt 17,2) ; nous pensons à celui de l’Apocalypse : « ... je vis sept candélabres d’or entourant comme un fils d’homme, revêtu d’une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or. Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche ou de la neige, ses yeux comme une flamme ardente... » (Ap 1,12-14).
Mais ces images bibliques du Jésus céleste enchantent nos esprits et nous font, pour ainsi dire, ressentir la sublime distance du Christ ressuscité plutôt qu’engager notre trépidant discours à tisser à nouveau cette conversation humaine à laquelle sa présence terrestre avait permis aux apôtres de participer (cf. Ba Ba 3,38).
Et alors, Frères? Allons-nous demeurer éblouis nous aussi, comme Saint Paul sur le chemin de Damas quand, foudroyé par l’apparition du Christ, terrorisé par son appel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » il demanda : « Qui es-tu, Seigneur ? » (Ac 9,4-5) ? La vision resta gravée dans la mémoire et dans l’âme de l’apôtre (cf. Ac Ac 22,6 Ac 23,13), éclaira sa vocation et orienta sa vie.
Il doit en être ainsi pour nous, également. Nous devrions porter dans l’âme le mystère de l’Ascension comme point transcendant assurément, et pour l’instant, invisible et ineffable, au-delà du voile de notre horizon sensible et temporel; et reporter à ce point céleste l’axe de notre existence présente. « Du moment donc que vous êtes ressuscites avec le Christ, nous avertit Saint Paul, recherchez les choses d’en-haut, là où se trouve le Christ assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d’en-haut, non à celles de la terre » (Col 3,1-2) ; et encore : « Pour nous, notre cité se trouve dans les cieux, d’où nous attendons ardemment, comme Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ » (Ph 3,20). Nous devons vivre eschatologiquement, tendus vers l’espérance qui ne déçoit jamais » (Rm 5,5).
Nous savons que l’esprit moderne refuse ce dessein constitutif de l’existence humaine. L’esprit moderne, nous voulons dire celui qui est privé du phare guidant l’espérance chrétienne, et tout imprégné du souci de conquérir les biens temporels, actuels. La science naturelle est sa seule source de lumière ; le bien-être économique son seul paradis terrestre ; et parfois, les besoins légitimes et importants de la vie naturelle et présente, on voudrait les opposer à la finalité religieuse de la vie, les considérant comme primordiaux et même comme les seuls qui méritent la recherche humaine, les seuls qui soient dignes de dominer et même de remplacer les besoins et les devoirs de l’esprit et les promesses de la foi. Ceci n’est pas conforme au programme chrétien dont le dessein, tout en reconnaissant et en servant les nécessités du temps, va bien au-delà des limites des intérêts matériels et des plaisirs momentanés du carpe diem. Et, merveille, le chrétien, pèlerin en marche vers le Christ au-delà du temps et par conséquent libre et agile, au coeur détaché de la scène éphémère de ce monde (cf. 1Co 7,31), sait précisément en raison de son amour attentif pour le Christ glorieux de l’au-delà, découvrir le Christ de l’en-deçà ; il entrevoit son Christ, digne d’un total dévouement, dans son frère pauvre, humble, souffrant où l’image mystique du Jésus céleste, s’incarne — selon la parole divine — dans la douleur humaine d’ici-bas. Notre fête de l’Ascension du Christ peut, en effet, être célébrée également ainsi, en écoutant et en réalisant sa bouleversante parole d’amour social : « En vérité je vous le dis, tout ce que vous ferez à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » (Mt 25,40). Qu’ainsi l’Ascension du Christ au ciel, éclaire, guide et soutienne notre démarche sur la terre !
17 juin
L’homélie du Pape
La fête du « Corpus Domini », a été célébrée le jeudi 17 d’une manière simple et émouvante. Paul VI s’est rendu à l’Institut Polyclinique « Agostino Gemetti ».
Après l’Evangile, le Saint-Père prononça une homélie dont nous donnons ci-dessous la traduction.
Le Saint-Père a personnellement distribué, la communion aux Autorité présentes à une délégation de malades représentant tous leurs frères souffrants.
Nous nous faisons un devoir de saluer notre auditoire tout particulier avant de lui adresser la parole religieuse que nous sommes venu annoncer et célébrer aujourd’hui dans cette citadelle d’études sanitaires, de soins propres à la science médicale, de souffrances humaines rassemblées ici dans l’expérience très commune de la douleur humaine et dans l’espoir d’y trouver, sens et remède. Oui, saluer cette communauté extrêmement significative qu’entouré une nombreuse et chère foule de parents et d’amis. Le coeur se dilate ; et nos intentions dépassent la mesure du temps accordé à notre expression. Mais nous ne saurions renoncer complètement à quelqu’accommodement de frères et de fils, de défunts et de vivants, de professeurs et d’étudiants, de personnel sanitaire et de malades, de ministres de cette maison et de tous ces hôtes qui nous entourent ; et nous ne pensons manquer ni au style ni à l’esprit de cette célébration si elle veut précisément évoquer le mystère de l’Eucharistie dont l’institution originelle eut pour cadre un repas rituel et fraternel. Nous adressons une respectueuse et reconnaissante pensée au toujours regretté Père Gemelli au génie duquel cette oeuvre doit sa fondation et à la mémoire duquel elle est dédiée. Et de même nous garderons dans le coeur et dans la prière le souvenir de tous ceux qui ont consacré à l’oeuvre elle-même leurs pensées, leur temps, leurs moyens, leurs laborieux efforts, qui lui ont donné sa structure et qui maintenant, sous le signe de la foi, dorment du sommeil de la paix.
Homélies 1976