Audiences 1977 35

35 Et ainsi, c’est dans l’ivresse de ce mirage non trompeur du triomphe final de notre vie dans le Christ, que nous nous inclinons sur la tombe de nos Morts. Nous nous avançons dans l’obscurité de l’« autre monde » ; un monde dont les images précises nous manquent et que nous ne pouvons, par conséquent, nous représenter selon notre manière actuelle de connaître et de penser. Mais nous connaissons par contre quelques vérités qui nous instruisent et nous réconfortent ; et avant tout, nous savons que nos Morts sont encore vivants ! L’âme humaine est immortelle Même séparée du corps dont elle a été la forme vivante, elle survit. Et nous savons également qu’une présence divine les enveloppe: le jugement de Dieu ! nous tremblons ! (cf. Rm Rm 2,2 Rm 14,12 Mt 16,27 etc. ). Mais nous savons que le Seigneur est bon et clément ; il connaît la faiblesse de l’homme ; il est « riche en miséricorde » (Ep 2,4). Et nous en savons même plus ! nous savons qu’une bonne et bénéfique action de notre part peut, dans le mystérieux décompte des mérites devant Dieu, se révéler utile pour nos Défunts ! C’est ce que l’Eglise enseigne dans l’ordre des suffrages : un enseignement des plus consolants ! La « communion des Saints » peut opérer également à travers le cosmos ultra-terrestre : prières, aumônes, pénitences, bonnes oeuvres, tout cela, nous pouvons le faire et en créditer nos Défunts.

Une consolation ineffable envahit nos coeurs attristés ! Nous accueillons comme s’il venait d’outre-tombe, le message de Dante : « on a grand profit ici par ceux de là-bas » (Purgatoire, chant III, 145) et, le faisant nôtre, adressons pour les défunts nos suffrages.

Avec notre bénédiction apostolique.






9 novembre



UNE TRANSFORMATION INTÉRIEURE





Nous regardons vers le monde. Vous-mêmes Frères et Fils bien-aimés, vous êtes aujourd’hui pour nous des signes du monde dans lequel nous sommes et que nous voudrions rencontrer. Nous savons maintenant deux choses qui viennent se confronter : nous sommes au milieu de vous comme messager d’une annonce de vie et cherchons à qui confier ce message. Vous nous apparaissez comme des gens qui cherchent, des gens qui attendent, des gens qui désirent : n’est-ce pas là votre attitude, aujourd’hui ? Des gens inquiets, des gens qui se sont mis en route et ne savent où se diriger. Spécialement si parmi vous il y a des jeunes : ceux-ci sont anxieux de marcher, mais ils ne savent pas exactement où aller. Et même beaucoup et précisément parmi les jeunes ou parmi ceux qui sont vigilants et curieux de contrôler la juste direction de leur vie, doutent de la justesse de leur marche et se demandent : Où allons-nous ? où va-t-on ? et leur regard plonge au loin, à la recherche d’un point d’arrivée, qui est le point d’orientation. On est généralement persuadé qu’il faut aller en avant, mais où, cela on ne le sait pas bien. Parmi les foules de notre temps règne le soupçon de faire fausse-route, ou au moins se fait une réflexion sur la direction à préférer et à décider pour les nouveaux pas à choisir. Vous comprenez. que cette image d’une foule en mouvement, agitée du besoin de savoir où se diriger, se réfère au monde dans lequel nous nous trouvons. Après tant de travail, après tant de progrès, surgit dans la conscience de beaucoup et, nous le répétons, spécialement des jeunes, la demande : sommes-nous sur la bonne voie ; et même sans vouloir discuter si la voie de l’évolution de notre temps est légitime et digne d’être parcourue, il est évident pour chacun qu’elle ne suffit pas, c’est-à-dire qu’elle n’est pas arrivée là où il est nécessaire d’arriver ; il faut au moins aller au-delà. Où va-t-on ? Mieux, plus long est le chemin parcouru, et plus grand est le besoin de savoir s’il a un but, et lequel.

Cette angoissante question nous touche directement, nous, ministre de Celui qui a dit : « Je suis la Voie ! » et nous avons l’impérieux devoir d’indiquer, comme si c’était un secret du salut (et c’en est un), quelle est la voie, véritable et vitale, qu’il faut parcourir. Ici se présente notre messianisme, c’est-à-dire notre ministère qui dévoile et offre la vision et, avec la vision, une première expérience ou une garantie de conquête satisfaisante au sujet de la réalité d’une nouvelle plénitude de vie, d’un nouveau « royaume » pour employer un terme biblique. Et voici que nous nous trouvons, précisément au seuil de ce royaume, instruits par une autre Parole du Christ qui, faisant écho au cri du Précurseur, en fit le prélude de toute sa prédication évangélique : « Convertissez-vous, car le Royaume des deux est proche » (Mt 4,17).

Cette parole « Convertissez-vous » constitue un programme et elle synthétise en grande partie le processus spirituel et moral qui rend possible l’action rénovatrice de l’Evangile. On a beaucoup discuté en commentant l’Evangile, du sens de ce terme : metanoia, en grec, et paenitentiam agere, conversio, en latin ; et à bon droit, car il s’agit d’un terme-clé qui pose globalement les conditions d’accès à ce « royaume des cieux » ou « royaume de Dieu » qu’est pour nous la nouvelle vie, la bonne fortune évangélique. Et ici, chacun est invité à faire de l’Evangile un problème personnel. Sommes nous disposés à résoudre ce problème comme le Christ nous le propose ? C’est précisément au début de la voie du salut que se présente une option qui peut être décisive. Que nous demande-t-on pour pénétrer dans le milieu du « royaume des cieux » ? On nous demande une transformation intérieure, une métamorphose de mentalité. Il y a des personnes qui se refusent à admettre pour, elles-mêmes la nécessité de changer quelque chose à leur propre manière d’être et de penser : tout le naturalisme qui soutient que l’homme est bon tel qu’il est et qui prétend que c’est un droit et un devoir pour l’homme de se conduire selon les impulsions instinctives de son propre être, jugé déjà parfait en lui-même et pas du tout imparfait, et moins encore altéré par l’héritage du pèche originel, ce naturalisme, donc, s’oppose radicalement à la grande nouveauté du salut chrétien et accepte la triste espérance de la vie humaine abandonnée à elle-même avec toutes les conséquences dramatiques et tragiques de son développement irrégulier et souvent pervers.

Et cela, c’est l’histoire d’une grande partie de l’humanité à qui n’est pas encore échu le bonheur de recevoir l’Evangile avec ses richesses prodigieuses de vérités et de vie.

Ne nous refusons pas à considérer cette condition mise à notre entrée dans la voie du Christ et à oser introduire dans notre psychologie et dans notre vie morale la « conversion » que cette voie exige de nous ; elle nous obligera, certes, à la pédagogie de l’humilité (cf. St Augustin, De Trinitate, VIII, 5-7 ; P.L. 42, 952) qui est proprement la joyeuse vérité du chrétien.

Ainsi soit-il, avec notre bénédiction apostolique.






16 novembre



SEIGNEUR, QUE VEUX-TU QUE JE FASSE ?





36 Chers Fils et Filles,



Il est clair, pensons-nous, que dans un milieu et, à un moment comme celui-ci, dans un climat social comme le nôtre aujourd’hui, il doive s’instaurer dans la conscience de chacun une demande impérieuse : moi, que dois-je faire ? suis-je sur la bonne voie ? quelle est l’orientation dominante de ma vie ? Une semblable question s’impose avec une exigence décisive lorsque les circonstances de la vie confèrent à l’esprit un moment de clairvoyance, et imposent un choix qui, par la suite, peut gouverner la manière de penser et d’agir. Rappelez-vous Saul (qui, ensuite, sera Paul) sur le chemin de Damas, surpris par la fulgurante vision du Christ qui lui reprochera : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » et Saul, après avoir demandé : mais qui es-tu Seigneur ? et que la réponse fut, comme nous le savons : « Je suis Jésus, que tu persécutes !, et alors Saul dit en tremblant : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (
Ac 22,10). Voilà la grande question du salut : que faut-il faire ?

Donc, il faut se rappeler qu’il y a deux questions fondamentales pour l’orientation de notre vie : l’une regarde l’être, ce qu’il est ; elle naît de notre capacité de connaître et nous confronte avec les problèmes scientifiques et théologiques, les problèmes de la culture et de la conscience ; question fondamentale, indispensable, prioritaire, mais spéculative, et non décisive pour le destin suprême de notre existence. L’autre question concerne l’activité humaine et s’adresse plutôt à la volonté : elle s’exprime précisément dans la demande : que dois-je faire pour donner à ma vie son sens le plus plein, sa signification la plus élevée ? Elle regarde l’aspect moral, cet aspect qui est, lui aussi, indispensable ; et, à certains égards il l’est à un degré supérieur à l’aspect spéculatif. Les destinées de la vie humaine dépendront en fin de compte, de la réponse que nous aurons donnée à cette demande relative à l’activité dans laquelle sera engagée notre vie elle-même. Nous ne seront pas jugés pour ce que nous sommes, mais plutôt pour ce que nous faisons. A cet égard, l’Evangile est très clair : lisez le Magnificat, lisez les béatitudes ; rappelez vous la parabole du Christ au sujet des talents : ce n’est pas la bonne fortune de les posséder qui compte, mais les fruits qu’on est capable de faire produire aux talents eux-mêmes ; ce sont ces fruits qui constituent leur véritable fortune pour nous. Le « faire », le « bien faire », le « faire le bien », tout cela, dans le jugement final, l’emporte sur la valeur de notre existence, sur l’être et sur le savoir.

Et alors, ce qui importe par-dessus tout, c’est l’engagement de notre volonté.

Ceci comporte un complément dans notre éducation moderne, dans laquelle la liberté a, très justement, une première place subjective dont nous devons tous être les gardiens et défenseurs jaloux (voyez la déclaration du récent Concile au sujet de la liberté religieuse). Mais la liberté est appelée objectivement à s’exercer dans la recherche et dans le choix du bien; elle est appelée à faire son propre devoir. L’obligation morale invite à soi la liberté, qui apparaît alors le visage éclairé de lumière divine, lorsqu’elle choisit la loi du devoir, lorsqu’elle ne se décompose pas dans le caprice arbitraire qui avilit la liberté même dans la sujétion à des passions aveugles ou à de bas intérêts.

Pour nous, croyants, la foi sera la norme et le soutien dans l’orientation tant spéculative que pratique de notre vie, nous souvenant toujours de l’affirmation capitale de Saint Paul qui nous répète : « l’homme juste vit de foi » (Rm 1,17).

La vie chrétienne exige un engagement total de la volonté. Ce don du coeur est ce qui la caractérise. Elle est amour, elle est bonheur, elle est sacrifice, elle est communion avec le Christ de notre foi, guide et source de notre action. Il vaut la peine d’en faire l’expérience !

Avec notre bénédiction apostolique !






23 novembre



SEIGNEUR, SANS TOI, OÙ IRONS-NOUS ?





O Vous tous, présents à cette audience qui se place au seuil de cette période liturgique que nous avons l’habitude de considérer comme particulièrement importante dans le discours du temps, et que nous appelons « l’Avent », pourquoi êtes-vous venus ? Quel motif vous a poussé à venir à cette rencontre ? Une simple curiosité touristique (« allons voir également cette figure singulière qu’est le Pape ») ? ou une simple raison de dévotion catholique (« il est toujours beau d’assister à une Audience générale du Pape ») ? ; ou une impulsion spirituelle qui soit presque la conclusion d’un processus intérieur d’inquiétude personnelle, et semble faire siennes les paroles du pécheur Saint Pierre après le discours du Christ pré-annonçant le pain eucharistique, un discours qui avait déconcerté les auditeurs de Capharnaüm encore émerveillés par le miracle de la multiplication des pains, accompli la veille, mais incapables de supposer qu’il était le signe prémonitoire d’un miracle plus étonnant, plus insolite, celui de l’Eucharistie ; ce jour-là, voyant la foule incrédule se disperser, Pierre, comme éperonné par les paroles du Christ : « Voulez-vous partir, vous aussi ? », répondant au nom de tous ses collègues, s’exclama : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous croyons, nous, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,67-69).

Oui, à qui irions-nous ? Vous, tout au moins quelques-uns d’entre vous (et nous supposons que ce sont les jeunes, d’âge ou d’esprit) vous êtes ici précisément avec cet esprit ; ce sont ceux-là qui viennent chez le Pape dans l’espoir d’entendre de lui quelque parole secrète et prodigieuse qui réponde à une de leurs intimes « demandes de vie » ; une demande qui se débat entre désillusions et incertitudes, et plus encore entre tensions et besoin anxieux de certitudes nouvelles, par faim intérieure de vérités qui interprètent véritablement le monde bouleversé qui les entoure, et qui leur enseigne une voie sûre, digne d’être parcourue par leur vitalité insatisfaite mais frémissante.

37 Il existe, pensons-nous, une aspiration — inquiète jusqu’à la souffrance chez beaucoup — vers une solution vitale, le besoin d’un choix, le besoin d’une vie qui ne se perde pas dans les sables d’un désert de problèmes non résolus, ou qui ne s’enfonce pas dans le marais trompeur des fausses et indignes promesses. Dans tant d’âmes généreuses, mais aux yeux bandés, il existe le besoin urgent de trouver une formule de vie qui assure un emploi plein et valeureux aux énergies dont elles débordent, mais qui sont déçues par les flatteries de la vie ordinaire ou par l’attrait de programmes illusoires, ou seulement médiocrement capables de donner un sens plein et noble à ce que nous concède la propre existence.

Après les bouleversements des guerres récentes, après un mode de vie sans idéal ou soutenue par des objectifs de médiocre valeur ou aveuglée par des conceptions politico-sociales incomplètes et peut-être inhumaines et défaitistes, renonçant aux idéaux de l’esprit de la vérité supérieure, une crise se précise dans la génération des hommes nouveaux et libres qui cherchent anxieusement une vocation qui vaille vraiment la peine d’être vécue avec un héroïsme muet mais non fallacieux.

Il y a probablement parmi vous, jeunes, hommes et femmes qui nous écoutez, des personnes, des personnes vivantes qui souffrent dans leur recherche de ce modèle de vie non pas étrange mais caché. Vous attendez peut-être de nous la formule de la vraie vie, celle qui possède en soi le trésor des valeurs qui justifient le risque, le don d’un choix qui ne souffre aucune comparaison ?

Eh bien, à vous qui êtes avides de cette réponse suprême, la réponse concernant l’engagement authentique, sage, vraiment humain de la vie, nous dirons deux choses : d’abord notre ignorance au sujet de celles qui forment la richesse, la force, l’attrait du monde extérieur. Nous sommes des étrangers, nous sommes des pauvres en esprit. Ne nous demandez pas, ne demandez pas à l’Eglise ce que nous ne pouvons vous donner. Nous ne connaissons plus le bonheur de la terre (cf. Jn
Jn 16,20).

Mais si vous nous demandez le secret de la vie véritable, celle qui est fondée sur la vérité, sur l’amour, sur la concomitance de la grâce divine ; celle des hommes forts, austères, et joyeux, celle des hommes qui vivent la vie, même modeste et pauvre, de la société moderne, mais soutenue par des idées vraies, par une communion transcendante qui rend l’esprit heureux même dans l’adversité, celle, en bref, de la vocation du baptême, pleine de chant intérieur et qui ne s’éteint pas avec la mort, la vie bonne et simple et honnête et sereine, la vie chrétienne, en somme, celle-là, oui, nous pouvons vous l’enseigner et vous aider à la vivre. Le voulez-vous ?

Avec notre bénédiction apostolique.






30 novembre



L’AVENT DU CHRIST





L’Avent est commencé. Qu’est-ce que l’Avent ? L’Avent est cette période de temps qui, dans la prière officielle de l’Eglise, précède et prépare la célébration de Noël. La prière de l’Eglise suit le cours du temps qui, pour nous, se déroule non seulement selon le cycle cosmico-saisonnier des périodes thermo-agraires, mais aussi dans le souvenir renouvelé de la vie temporelle du Christ et de l’oeuvre qu’il a accomplie, et qui est la Rédemption, le mystère de Dieu dans l’histoire. L’Eglise fixe un tel événement dans le rythme solaire du temps, pour le constituer comme point central dans la succession de l’histoire même, c’est-à-dire dans le temps qui passe : « Notre Mère la sainte Eglise estime qu’il lui appartient de célébrer l’oeuvre salvifique de son divin Epoux par une commémoration sacrée, à jours fixes, tout au long de l’année... » (Sacrosanctum Concilium, SC 102) ; de telle sorte que la première observance de la vie religieuse consiste à percevoir la relation qui existe entre le temps qui passe et cette présence du Christ qui domine les vicissitudes de notre vie en transit dans le temps, l’inexorable succession des causes et des événements dans laquelle notre existence actuelle naît, s’affirme et meurt.

Aussi, la première pensée qui vient du fond de notre conscience doit-elle être cette forme et cette mesure d’existence dans laquelle nous nous trouvons, afin comme le dit Saint Paul dans son célèbre discours d’Athènes « de chercher Dieu pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons et le trouver; aussi bien n’est-il pas bien loin de chacun de nous. C’est en lui, en effet, que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,27-28). Le sens naturel, fondamental, primordial de Dieu doit s’ouvrir, au milieu des mille expériences de la vie profane, dans quelqu’éclair d’illumination qui soulève en notre esprit le problème fondamental de Dieu. Dieu frappe à notre porte (Ap 3,20). Alors l’Eglise, par sa sage et maternelle pédagogie, nous parle du Christ et, les jours que nous appelons jours du Seigneur, c’est-à-dire les dimanches, nous racontent l’histoire de sa venue et transfigurent le récit en célébration parce que — et nous devrons y revenir — cette célébration liturgique est un moment de présence : nous dans le Christ et le Christ en nous. Le Christ qui vient, voilà la présentation de son arrivée historique et figurative ; ceci est l’Avent que nous devons célébrer en premier lieu. Ce n’est pas de l’imagination, mais du souvenir, de l’histoire. Une histoire rétrospective par rapport à notre actualité contemporaine ; une histoire qui a commencé il y a 1977 années (si l’on s’en tient au calcul initial de Cyrille d’Alexandrie que le moine Denis, dit le Petit, composa à Rome entre le V° et VI° siècle après le Christ, compilant la collection des Conciles).

Ce besoin de recourir aux documents antiques pour avoir des renseignements chronologiques sur l’Avent du Christ nous apprend qu’il s’agit d’un fait déterminé, d’un fait historique, comme nous le disons, qui ramène à la réalité du temps, ou mieux, au mystère du temps choisi par Dieu pour la venue de son divin Fils sur la scène du monde (cf. He He 1,2) ; et nous rappelle notre devoir de connaître l’« histoire sainte » ou pour mieux dire l’Ecriture Sacrée, la Bible (cf. Dei Verbum, DV 9-10). C’est le livre de la Révélation qui constitue, avec la Tradition, (ibid. n. 8) la source historico-divine de notre foi. Elle a le regard fixé sur le passé, d’où se projette dans les siècles cette Parole de Dieu dont notre religion tire certitude et richesse.

Pour bien célébrer l’Avent, nous devons avoir le plus grand respect pour cette sage attitude : regarder en arrière, regarder l’histoire, l’« histoire sainte » à travers laquelle à jailli la lumière sur le monde. Relisons Vito Fornari : « Jésus vint au monde comme vient à nous une personne dont nous avons déjà entendu le bruit des pas. Le bruit de la venue fut d’abord léger, comme il est normal quand il vient de loin, puis il s’est fait plus sonore et tout proche ; mais, commencé depuis l’origine, puis continué sans arrêt et en dernier ressort tellement clair que toute chose paraissait une voix d’annonciation, et que le monde semblait, ne plus être autre chose, tout entier qu’une préparation de la venue du Christ » (Vita di Gesù Cristo, 4. 1, vol. 1P 31).

38 Faisons tous le projet de compléter notre culture profane, d’enrichir notre formation religieuse en recherchant dans les Ecritures, sous l’éclairage du Magistère de l’Eglise la Vérité qui sauve.

C’est là un projet qui peut le mieux nous conduire dans cette nouvelle année liturgique et renforcer nos pas pour le chemin suivant.

Avec notre bénédiction apostolique.






7 décembre



LE CHRIST EST VENU. LE CHRIST VIENDRA





Chers Fils et Filles,



Noël est proche. Si nous essayons de le comprendre comme point de contact du Dieu éternel avec le flux ininterrompu du temps qui s’écoule, nous parvenons plus facilement à considérer cet événement dans le passé, que l’Evangile fixe dans l’histoire, et dans l’avenir, dont l’Evangile se fait prophétie. Noël nous oblige à penser au Christ qui est venu, et au Christ qui viendra. Sur la bande de l’histoire se trouve enregistrée l’apparition du Verbe de Dieu qui s’est fait homme. Nous, nous ne finirons jamais de considérer cet événement : dans sa lente et séculaire préparation, dans sa brève apparition, dans ses conséquences qui nous touchent encore et font de notre existence temporelle une expérience, une épreuve, en comparaison de cette présence momentanée du Christ durant les brèves années de sa vie sur la terre, notre modèle, notre type d’humanité notre maître, notre sauveur et fondateur de la société du salut, de la communion existentielle avec Lui que nous appelons l’Eglise. Cet Avent, constaté dans des événements prodigieux en eux-mêmes mais presque inaperçus sur la scène du temps, fut cependant d’une importance telle qu’il constitue le point central de l’histoire du monde : « … mysteria clamoris, quae in silentio Dei operat a sunt » ; ce furent, écrivait déjà, au début du deuxième siècle, Ignace, le célèbre Evêque d’Antioche, martyrisé à Rome, ce furent des mystères retentissants, mais accomplis dans le silence de Dieu (Ad Ephes, 19). Le Noël temporel du Christ fut l’épilogue de l’ancien Testament, mais il fut, en même temps, l’inauguration du nouveau Testament, celui dans lequel se déroule aujourd’hui notre présente existence. C’est ainsi que Noël nous fait célébrer deux venues du Christ, celle de Bethléem, passée mais fulgurante dans les siècles qui lui ont succédé jusqu’à nous, et jusqu’à la fin du monde ; et l’autre, celle future, lorsque le Christ reviendra. Ce sera, sous une forme que nous ne pouvons même pas imaginer, qu’il viendra, dans toute sa gloire, pour juger l’humanité entière, « les vivants et les morts », c’est-à-dire ceux qui sont vivants de la vie du Christ et ceux qui, par leur culpabilité, s’en sont privés.

Noël n’a pas seulement le regard tourné vers le passé, vers la naissance de Jésus dans la chèche. Noël a le regard projeté également vers l’avenir, vers la nouvelle et future venue glorieuse du Christ (cf. ). Cette prévision est pleine de mystère, mais pleine également d’ineffable réalité : « En effet, comme il est écrit, dit Saint Paul, nous annonçons ce que l’oeil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Mais Dieu nous l’a révélé par l’Esprit... ». Et nous, nous ne devons pas oublier ce futur, eschatologique comme on le définit, avènement qui conclura pour l’éternité le royaume de Dieu et fixera notre sort pour toujours. Il est suspendu au-dessus de nous, presque comme une sanction prophétique, à la fin du temps, de l’accueil que nous aurons fait au premier Noël dans le temps qui nous est accordé. Le sens de la vie présente s’éclaire à la lumière de la vie future. Les valeurs morales de notre existence s’imposent à nous au moment de l’extrême confrontation avec l’Avènement du Juge, qui pour nous fut un frère, un maître, un modèle et même le pain de vie dans le temps présent, et qui nous a enseigné le sens de la charité fraternelle comme titre pour être admis à nous associer, pour toujours et pleinement, à la vie divine.

Que notre Noël ne soit donc pas un événement mondain et profane, mais un moment de convergence du Noël évoqué par l’Evangile avec celui auquel on croit et qu’on espère pour l’éternité : une fête de Noël, pieuse et bonne et bénéfique, celle de celui qui est chrétien.

Avec notre bénédiction apostolique.






14 décembre



LE NOËL DU PRÉSENT





Chers Fils et Filles,



39 Comme il se doit, la fête prochaine de Noël mobilise notre attention. Quelle est la signification religieuse essentielle de cette fête ? Nous l’avons déjà considérée sous deux aspects: le premier est l’aspect commémoratif, historique : nous — c’est-à-dire l’Eglise — nous entendons célébrer la naissance de Jésus-Christ, advenue il y a 1977 ans à Bethléem. Noël est un souvenir d’une extraordinaire importance, il nous porte à évoquer l’histoire du monde et de l’humanité antérieure au fait commémoré que nous avons coutume d’admirer, après les siècles de l’attente et de la prophétie, dans la scène merveilleuse de la crèche au milieu de la nuit enchanteresse ; une scène dont nous ne finirons jamais de méditer, dans toutes ses circonstances, la relation avec l’histoire religieuse qui l’a entourée et qui l’a précédée ; l’extrême humilité de la scène évangélique et le chant ineffable des anges qui l’a exaltée avec une incomparable, une céleste solennité, rendent l’événement séduisant pour toute l’histoire du monde et pour chaque être humain qui a été gratifié de l’heureuse fortune d’avoir un Frère divin. Ceci est l’aspect que l’on considère le plus et, avec le souvenir ébloui de la contemplation de cet événement, il entraîne aussi l’imagination à l’exalter devant la familiarité pastorale dont la scène est inépuisablement féconde.

L’Eglise, qui naît de l’Avènement du Christ dans le monde, y a découvert un second aspect : l’aspect prophétique ; elle sait et croit que dans l’humilité de la crèche, Noël est un premier moment de la présence du Christ dans l’humanité, prélude et promesse de son autre et triomphale venue au terme de la présente vie historique des hommes sur la terre. De cet Avènement futur nous ne savons rien, sinon qu’il se réalisera dans la gloire et dans la puissance pour un jugement final de l’histoire du monde; voilà une pensée qui devrait pénétrer vos consciences et les entraîner à plus de vigilance et de sollicitude dans l’accomplissement de l’Evangile que le Christ nous a laissé, non seulement comme souvenir, mais aussi comme commandement responsable. L’Avent — comme l’avons déjà dit, a le regard fixé sur le passé, sur le Noël que nous commémorons, mais également sur l’avenir qui contient le secret d’une future venue du Christ, celle qui décidera de notre destin éternel.

Mais ce double rapport que nous avons avec le Christ en inclut un autre, et Noël nous invite à y penser : c’est le Noël du présent. Oui, le Christ nous a quittés: sa présence sensible et personnelle ne nous est plus accordée (elle le fut, dans d’exceptionnelles visions : souvenons-nous de Paul
Ac 9,7 etc. — et de quelques saints, pour de brefs épisodes intérieurs). Mais nous-mêmes, avons-nous le souvenir d’une présence du Christ dans notre vie, une présence qui est son « avènement » continu parmi nous ? Rappelons brièvement le nom sous lequel le désigna le Prophète Isaïe d’abord, puis l’Ange à Joseph dans un songe : il l’appela « Emmanuel », ce qui veut dire « Dieu parmi nous » (Is 7,14 Mt 1,23). Ce nom ne comporte-t-il pas une présence permanente dans le monde, parmi les hommes ? et Jésus lui-même n’a-t-il pas dit, au moment de prendre congé de ses disciples, avant que son Ascension le fit disparaître dans les cieux : « Voici, je suis avec vous chaque jour jusqu’à la fin des temps » ? (Mt 28,20). Puis, et tout spécialement, le Seigneur n’a-t-il pas institue le sacrement de l’Eucharistie dans lequel il se trouve réellement vivant et vrai ? Cet adorable sacrement, n’est-ce pas une présence permanente du Christ parmi nous ? Non pas, évidemment sous son apparence sensible, mais dans sa réalité sacramentelle ? Pour notre bonheur et pour notre réconfort, nous savons tous et nous croyons que c’est, non pas seulement à Bethléem, mais en tout lieu du monde où l’Eucharistie est célébrée que la véritable et réelle présence du Christ lui-même est offerte à chacun de nous, orphelins de sa présence sensible ; et offerte comme aliment sacrificatoire pour notre pèlerinage actuel vers la vie éternelle. N’est-ce pas là un Noël permanent ?

Nous devons raviver, et précisément en célébrant la grande fête de Noël, notre foi en la mystérieuse et joyeuse présence eucharistique parmi nous. D’ailleurs, combien de moyens nombreux et divers, mystiques ceux-ci, sont à notre disposition pour rendre de manière habituelle et vraie la présence vivifiante, et dès maintenant sanctifiante, du Christ parmi nous ! : son Evangile, son Eglise, ses Pauvres... Chaque jour peut être un Noël pour nous !

Avec notre bénédiction apostolique.






21 décembre



NOËL, PRODIGE DE LA MATERNITÉ DE MARIE





Chers Fils et Filles,



Nous voici à Noël. Avec les voeux qu’une pieuse et aimable coutume fait abonder, pleins de cordialité, sur les lèvres et dans le coeur de tous ceux qui ont conscience du caractère très spécial de cette fête, source pour ainsi dire première de sentiments nobles et élevés dans la conversation sociale, accueillez, Fils et Filles bien-aimés, notre voeu particulier. Ce voeu, conforme à notre mission religieuse, est que vous puisiez à leur source authentique et originelle les raisons des joyeuses manifestations de la fête de Noël, c’est-à-dire, donc dans le fait, dans le mystère que Noël commémore et ravive : l’Incarnation du Verbe de Dieu. Le Fils éternel de Dieu, consubstantiel au Père, créateur de l’Univers, s’est fait Homme ; il est devenu un homme parmi nous, il s’est placé, en suprême humilité mais en effective réalité au centre de l’humanité au point de rencontre des prophètes avec l’histoire du monde, afin de donner aux hommes un Evangile, une foi et un salut qu’ils ne pouvaient conquérir d’eux-mêmes, marquant ainsi le centre du temps et des événements, le point focal, le sens du cosmos. Nous devons prêter la plus grande attention à ce dessein divin qui se greffe sur le déroulement du devenir terrestre et humain. Et, à la fin des temps, du vêtement d’humilité, de pauvreté et de douleur, dont il fut historiquement revêtu durant les jours de sa présence sur la terre, rayonnera, comme un soleil qui s’allume, une fulgurante majesté.

Oui, soyons empressés et avides de connaître, d’approcher, de toucher cette divine présence qui s’appela Jésus (cf. Mt Mt 1,20-23 He 1,1-4 1Jn 1,1-4). Nous voici alors conduits au lieu, à la scène de la naissance de Jésus, à la crèche de Noël que mille et mille artistes et saints et dévots ont tenté de représenter. Mêlés à l’humble escorte évangélique, nous suivons les pas hâtifs des bienheureux bergers réveillés par les anges ; et nous avons la joie de trouver, comme le dit textuellement l’Evangile de Saint Luc « Marie et Joseph, et le nouveau-né couché dans la crèche » (Lc 2,16). A ce point, il nous faut faire une pause et contempler. Contempler quoi ? le prodige de la maternité de Marie : la voilà la source !

Il importe de recueillir sur-le-champ cette révélation. La révélation du Dieu qui s’est fait homme; le mystère de l’Incarnation : dans notre esprit résonne aussitôt l’écho de ce verset fatidique de notre Credo : « Jésus- Christ, pour nous hommes, et pour notre salut, est descendu des deux, s’est incarné par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie et s’est fait homme ». Pour arriver à Jésus il faut d’abord saluer Marie. Nous devons accueillir avec allégresse et avec vénération ce Mystère de l’Incarnation.

Le Concile a dit : « Ce divin mystère de salut se révèle pour nous et se continue dans l’Eglise que le Seigneur a établie comme son Corps et dans laquelle les croyants, attachés au Christ chef et unis dans une même communion avec tous ses saints, se doivent de vénérer « en tout premier lieu la mémoire de la glorieuse Marie toujours vierge, Mère de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ » (Lumen Gentium, LG 52). Marie est la « janua caeli », la porte du ciel ; elle est l’« alma Redemptoris socia » (AAS 1974, p. 127).


Audiences 1977 35