Homélies 1977

CANONISATION DE CHARBEL MAKHLOUF



Homélie du Pape Paul VI prononcée, en la Basilique St. Pierre, lors de la canonisation du moine libanais, Charbel Makhlouf.



Vénérables Frères et chers Fils,



L’Eglise entière, de l’Orient à l’Occident, est invitée aujourd’hui à une grande joie. Notre coeur se tourne vers le ciel, où nous savons désormais avec certitude que Saint Charbel Makhlouf est associé au bonheur incommensurable des Saints, dans la lumière du Christ, louant et intercédant pour nous. Nos regards se tournent aussi là où il a vécu, vers le cher pays du Liban, dont nous sommes heureux de saluer les représentants : Sa Béatitude le Patriarche Antoine Pierre Khoraiche, avec nombre de ses Frères et de ses Fils maronites, les représentants des autres rites catholiques, des orthodoxes, et, au plan civil, la Délégation du Gouvernement et du Parlement libanais que nous remercions chaleureusement.

Votre pays, chers Amis, avait déjà été salué avec admiration par les poètes bibliques, impressionnés par la vigueur des cèdres devenus symboles de la vie des justes. Jésus lui-même y est venu récompenser la foi d’une femme syro-phénicienne : prémices du salut destiné à toutes les nations. Et ce Liban, lieu de rencontre entre l’Orient et l’Occident est devenu de fait la patrie de diverses populations, qui se sont accrochées avec courage à leur terre et à leurs fécondes traditions religieuses. La tourmente des récents événements a creusé des rides profondes sur son visage, et jeté une ombre sérieuse sur les chemins de la paix. Mais vous savez notre sympathie et notre affection constantes : avec vous, nous gardons la ferme espérance d’une coopération renouvelée, entre tous les fils du Liban.

Et voilà qu’aujourd’hui, nous vénérons ensemble un fils dont tout le Liban, et spécialement l’Eglise maronite, peuvent être fiers : Charbel Makhlouf. Un fils bien singulier, un artisan paradoxal de la paix, puisqu’il l’a recherchée à l’écart du monde, en Dieu seul, dont il était comme enivré. Mais sa lampe, allumée au sommet de la montagne de son ermitage, au siècle dernier, a brillé d’un éclat toujours plus grand, et l’unanimité s’est faite rapidement autour de sa sainteté. Nous l’avions déjà honoré en le déclarant bienheureux le 5 décembre 1965, au moment de la clôture du Concile Vatican II. Aujourd’hui, en le canonisant, et en étendant son culte à l’ensemble de l’Eglise, nous donnons en exemple, au monde entier, ce valeureux moine, gloire de l’Ordre libanais maronite et digne représentant des Eglises d’Orient et de leur haute tradition monastique.

Il n’est point nécessaire de retracer en détail sa biographie, d’ailleurs fort simple. Il importe du moins de noter à quel point le milieu chrétien de son enfance a enraciné dans la foi le jeune Youssef — c’était son nom de baptême — et l’a préparé à sa vocation: famille de paysans modestes, travailleurs, unis ; animés d’une foi robuste, familiers de la prière liturgique du village et de la dévotion à Marie ; oncles voués à la vie érémitique, et surtout mère admirable, pieuse et mortifiée jusqu’au jeûne continuel. Ecoutez les paroles que l’on rapporte d’elle après la séparation de son fils : « Si tu ne devais pas être un bon religieux, je te dirais : Reviens à la maison. Mais je sais maintenant que le Seigneur te veut à son service. Et dans ma douleur d’être séparée de toi, je lui dis, résignée : Qu’il te bénisse, mon enfant, et fasse de toi un saint » (P. Paul Daher, Charbel, un homme ivre de Dieu, Monastère S. Maron d’Annaya, Jbail Liban, 1965, p. 63). Les vertus du foyer et l’exemple des parents constituent toujours un milieu privilégié pour l’éclosion des vocations.

Mais la vocation comporte toujours aussi une décision très personnelle du candidat, où l’appel irrésistible de la grâce compose avec sa volonté tenace de devenir un saint : « Quitte tout, viens ! Suis-moi ! » (ibid. p. 52 ;cf. Mc Mc 10,32). A vingt-trois ans, notre futur saint quitte en effet son village de Béqà-Kafra et sa famille pour ne plus jamais y revenir. Alors, pour le novice devenu Frère Charbel, commence une formation monastique rigoureuse, selon la règle de l’Ordre libanais maronite de Saint Antoine, au monastère de Notre-Dame de Mayfouk, puis à celui plus retiré de Saint-Maron d’Annaya ; après sa profession solennelle, il suit des études théologiques à Saint Cyprien de Kfifane, reçoit l’ordination sacerdotale en 1859 ; il mènera ensuite seize ans de vie communautaire parmi les moines d’Annaya et vingt-trois ans de vie complètement solitaire dans l’ermitage des Saints Pierre et Paul dépendant d’Annaya. C’est là qu’il remet son âme à Dieu la veille de Noël 1898, à soixante-dix ans.

Que représente donc une telle vie ? La pratique assidue, poussée à l’extrême, des trois voeux de religion, vécus dans le silence et le dépouillement monastiques ; d’abord la plus stricte pauvreté pour ce qui est du logement, du vêtement, de l’unique et frugal repas journalier, des durs travaux manuels dans le rude climat de la montagne ; enfin et surtout une obéissance totale à ses Supérieurs et même à ses confrères, au règlement des ermites aussi, traduisant sa soumission complète à Dieu. Mais la clé de cette vie en apparence étrange est la recherche de la sainteté, c’est-à-dire la conformité la plus parfaite au Christ humble et pauvre, le colloque quasi ininterrompu avec le Seigneur, la participation personnelle au sacrifice du Christ par une célébration fervente de la messe et par sa pénitence rigoureuse jointe à l’intercession pour les pécheurs. Bref, la recherche incessante de Dieu seul, qui est le propre de la vie monastique, accentuée par la solitude de la vie érémitique.

Cette énumération, que les hagiographes peuvent illustrer de nombreux faits concrets, donne le visage d’une sainteté bien austère, n’est-ce pas ? Arrêtons-nous sur ce paradoxe qui laisse le monde moderne perplexe, voire irrité ; on admet encore chez un homme comme Charbel Makhlouf une héroïcité hors de pair, devant laquelle on s’incline, retenant surtout sa fermeté au-dessus de la normale. Mais n’est-elle pas « folie aux yeux des hommes », comme s’exprimait déjà l’auteur du livre de la Sagesse ? Même des chrétiens se demanderont : le Christ a-t-il vraiment exigé pareil renoncement, lui dont la vie accueillante tranchait avec les austérités de Jean-Baptiste. Pire encore, certains tenants de l’humanisme moderne n’iront-ils, pas, au nom de la psychologie, jusqu’à soupçonner cette austérité intransigeante, de mépris, abusif et traumatisant, des saines valeurs du corps et de l’amour, des relations amicales, de la liberté créatrice, de la vie en un mot ?

Raisonner ainsi, dans le cas de Charbel Makhlouf et de tant de ses compagnons moines ou anachorètes depuis de début de l’Eglise, c’est manifester une grave incompréhension, comme s’il ne s’agissait que d’une performance humaine ; c’est faire preuve d’une certaine myopie devant une réalité autrement profonde. Certes, l’équilibre humain n’est pas à mépriser, et de toute façon les Supérieurs, l’Eglise doivent veiller à la prudence et à l’authenticité de telles expériences. Mais prudence et équilibre humains ne sont pas des notions statiques, limitées aux éléments psychologiques les plus courants ou aux seules ressources humaines. C’est d’abord oublier que le Christ a exprimé lui-même des exigences aussi abruptes pour ceux qui voudraient être ses disciples : « Suis-moi... et laisse les morts enterrer leurs morts » (Lc 9,59-60). « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs et jusqu’à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14,26). C’est oublier aussi, chez le spirituel, la puissance de l’âme, pour laquelle cette austérité est d’abord un simple moyen, c’est oublier l’amour de Dieu qui l’inspire, l’Absolu qui l’attire ; c’est ignorer la grâce du Christ qui la soutient et la fait participer au Dynamisme de sa propre Vie. C’est finalement méconnaître les ressources de la vie spirituelle, capable de faire parvenir à une profondeur, à une vitalité, à une maîtrise de l’être, à un équilibre d’autant plus grands qu’ils n’ont pas été recherchés pour eux-mêmes : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6,32).

Et de fait, qui n’admirerait, chez Charbel Makhlouf, les aspects positifs que l’austérité, la mortification, l’obéissance, la chasteté, la solitude ont rendus possibles à un degré rarement atteint ? Pensez à sa liberté souveraine devant les difficultés ou les passions de toutes sortes, à la qualité de sa vie intérieure, à l’élévation de sa prière, à son esprit d’adoration manifesté au coeur de la nature et surtout en présence du Saint-Sacrement, à sa tendresse filiale pour la Vierge, et à toutes ces merveilles promises dans les béatitudes et réalisées à la lettre chez notre saint : douceur, humilité, miséricorde, paix, joie, participation, dès cette vie, à la puissance de guérison et de conversion du Christ. Bref l’austérité, chez lui, l’a mis sur le chemin de la sérénité parfaite du vrai bonheur ; elle a laissé toute grande la place à l’Esprit Saint.

Et d’ailleurs, chose impressionnante, le peuple de Dieu ne s’y est pas trompé. Dès le vivant de Charbel Makhlouf, sa sainteté rayonnait, ses compatriotes, chrétiens ou non, le vénéraient, accouraient à lui comme au médecin des âmes et des corps. Et depuis sa mort, la lumière a brillé plus encore au-dessus de son tombeau : combien de personnes, en quête de progrès spirituel, ou éloignées de Dieu, ou en proie à la détresse, continuent à être fascinées par cet homme de Dieu, en le priant avec ferveur, alors que tant d’autres, soit-disant apôtres, n’ont laissé aucun sillage, comme ceux dont parle l’Ecriture (Sg 5,10 épître la messe).

Oui, le genre de sainteté pratiqué par Charbel Makhlouf est d’un grand poids, non seulement pour la gloire de Dieu, mais pour la vitalité de l’Eglise. Certes, dans l’unique Corps mystique du Christ, comme dit saint Paul (cf. Rm Rm 12,4-8), les charismes sont nombreux et divers ; ils correspondent à des fonctions différentes, qui ont chacune leur place indispensable. Il faut des Pasteurs, qui rassemblent le peuple de Dieu et y président avec sagesse au nom du Christ. Il faut des théologiens qui scrutent la doctrine et un Magistère qui y veille. Il faut des évangélisateurs et des missionnaires qui portent la parole de Dieu sur toutes les routes du monde. Il faut des catéchètes qui soient des enseignants et des pédagogues avisés de la foi : c’est l’objet du Synode actuel. Il faut des personnes qui se vouent directement à l’entraide de leurs frères... Mais il faut aussi des gens qui s’offrent en victimes pour le salut du monde, dans une pénitence librement acceptée, dans une prière incessante d’intercession, comme Moïse sur la montagne, dans une recherche passionnée de l’Absolu, témoignant que Dieu vaut la peine d’être adoré et aimé pour lui-même. Le style de vie de ces religieux, de ces moines, de ces ermites n’est pas proposé à tous comme un charisme imitable ; mais à l’état pur, d’une façon radicale, ils incarnent un esprit dont nul fidèle du Christ n’est dispensé, ils exercent une fonction dont l’Eglise ne saurait se passer, ils rappellent un chemin salutaire pour tous.

Permettez-nous, en terminant, de souligner l’intérêt particulier de la vocation érémitique aujourd’hui. Elle semble d’ailleurs connaître un certain regain de faveur que n’explique pas seulement la décadence de la société, ni les contraintes que celle-ci fait peser. Elle peut d’ailleurs prendre des formes adaptées, à condition qu’elle soit toujours conduite avec discernement et obéissance. Ce témoignage, loin d’être une survivance d’un passé révolu, nous apparaît très important, pour notre monde, comme pour notre Eglise.

Bénissons le Seigneur de nous avoir donné saint Charbel Makhlouf, pour raviver les forces de son Eglise, par son exemple et sa prière. Puisse le nouveau Saint continuer à exercer son influence prodigieuse, non seulement au Liban, mais en Orient et dans l’Eglise entière ! Qu’il intercède pour nous, pauvres pécheurs, qui, trop souvent, n’osons pas risquer l’expérience des béatitudes qui conduisent pourtant à la joie parfaite ! Qu’il intercède pour ses frères de l’Ordre libanais maronite, et pour toute l’Eglise maronite, dont chacun connaît les mérites et les épreuves ! Qu’il intercède pour le cher pays du Liban, qu’il l’aide à surmonter les difficultés de l’heure, à penser les plaies encore vives, à marcher dans l’espérance. Qu’il le soutienne et l’oriente sur la bonne et juste voie, comme nous le chanterons tout à l’heure ! Que sa lumière brille au-dessus d’Annaya, ralliant les hommes dans la concorde et les attirant vers Dieu, qu’il contemple désormais dans la félicité éternelle ! Amen !



Le Saint-Père poursuit en italien :



Que soit louée la Très Sainte Trinité qui nous a donné la joie de proclamer saint le moine libanais Charbel Makhlouf, en confirmation de la durable et inépuisable sainteté de l’Eglise.

L’esprit de la vocation érémitique qui se manifeste dans la personne de ce nouveau saint, loin d’appartenir à un temps désormais révolu, nous apparaît comme une chose très importante pour notre monde comme pour le monde de l’Eglise. La vie sociale d’aujourd’hui est souvent marquée par l’exubérance, l’excitation, la recherche insatiable du confort et du plaisir, qui s’allie à une croissante faiblesse de volonté. Elle ne retrouvera son équilibre qu’avec un accroissement de maîtrise de soi, d’ascèse, de pauvreté, de paix, de simplicité, d’intériorité, de silence (cf. le discours du Pape aux moines du Mont Cassin, du 24 octobre 1964 : AAS 56, 1964, p. 987). La vie érémitique lui en donne l’exemple et lui apprend à en avoir le goût. Et dans l’Eglise, comment surmonter la médiocrité et réaliser un authentique renouveau spirituel qui ne s’appuie pas sur ses propres forces, sans développer une soif de sainteté personnelle, sans exercer les vertus cachées, sans reconnaître la valeur irremplaçable et la fécondité de la mortification, de l’humilité, de la prière ? Pour sauver le monde, pour le conquérir spirituellement, il est nécessaire, comme le veut le Christ, d’être dans le monde mais de ne pas appartenir dans le monde à tout ce qui éloigne de Dieu (cf. Salvatore Garofalo, Le parfum du Liban, Saint Charbel Makhlouf, Rome 1977, p. 216).

L’ermite d’Annaya nous le rappelle aujourd’hui avec une force incomparable.






16 octobre



PRIER POUR L’ÉVÊQUE



Homélie du Saint-Père

Le 16 octobre 1977 une grande foule de pèlerins s’est rassemblée à la Basilique Saint-Pierre autour des Pères du Synode et du diocèse de Rome pour prier avec et pour le Pape Paul VI. C’était une sorte de fête de famille destinée à célébrer dans le recueillement les quatre-vingts ans du Souverain Pontife. Voici la traduction de l’homélie du Pape, prononcée en italien :



Cette célébration, due à la charité de l’Eglise de Rome et du Synode qui s’y trouve présentement réuni, veut honorer publiquement et de façon particulière un événement de ma vie personnelle. Cela m’oblige à relier au texte évangélique lu dans toutes les églises du monde en ce XIX° dimanche ordinaire, tous les sentiments que cette célébration suscite en mon âme.

L’Evangile proposé aujourd’hui à la réflexion de l’Eglise parle de la nécessité de prier toujours sans se décourager : « Il faut toujours prier sans se décourager » (cf. Lc Lc 18,1-8). Il nous sera donc facile, à moi qui suis concerné à titre spécial, comme à vous, présents à cette cérémonie en tant que fidèles du diocèse de Rome, qui est « mon » diocèse, et encore à vous, vénérables Frères, membres du Synode actuellement en cours, et représentants de l’Eglise catholique du monde entier, oui, il nous sera facile de transformer en prière commune le motif, apparemment extérieur, mais en réalité essentiellement ecclésial, de la présente liturgie. Comme vous le savez, elle a été organisée pour inviter tous les participants à prier le Seigneur pour mon humble personne qui vient d’atteindre l’âge vénérable, mais humainement peu enviable, de quatre-vingts ans.

Eh bien, oui ! Cela vaut la peine de prier pour un Evêque, à plus forte raison quand cet Evêque est le Pape, arrivé à un si grand âge. Et cela pour deux motifs évidents. D’abord, parce que la durée de notre vie constitue, tout bien considéré une grande responsabilité. Tel est bien le sens du temps accordé à notre existence terrestre. Celui-ci n’est qu’une somme de devoirs et de grâces dont nous devons rendre compte. Ensuite, parce que cette durée annonce comme étant plus proche la fin du temps concédé à notre vie mortelle, et le « memento homo » de la mort prochaine plane inexorable et toujours plus grave sur la précarité accrue de ma journée terrestre. Et ces deux motifs constituent une raison bien grave d’anxiété et de crainte, à cause de l’approche du jugement de Dieu désormais imminent (cf. Jn Jn 21,19 Mt 16 Mt 27 Rm 2,6).

C’est pourquoi je dois vivement remercier de cette heure de prière, organisée si pieusement, si filialement, si communautaire-ment, afin d’obtenir l’assistance divine pour mes années de vieillesse, dont je reconnais l’importance décisive par rapport à mon destin final. Merci, vénérables Frères; merci, très chers Fils, du témoignage réconfortant de votre piété et de votre communion.

Eh bien ! permettez-moi, un bref instant seulement, de vous livrer à mon tour le témoignage de mon affection qui répond à la vôtre. Les paroles d’infinie charité que Saint Paul réserve à l’amour du Christ pour l’Apôtre lui-même : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,20) — et elles sont à la fois pour moi un motif de confusion et un stimulant — ont guidé mes très humbles activités au cours de mon long séjour romain. Oui, j’ai aimé Rome, dans le désir ardent et permanent d’en méditer et d’en comprendre le secret transcendant, incapable certainement de le pénétrer et d’en vivre, mais toujours passionné, comme je le suis encore, de découvrir comment et pourquoi « le Christ est romain » (cf. Dante 2, 32, 102).

Et à vous, Romains — c’est presque l’unique héritage que je puis vous laisser — je vous recommande d’approfondir, de tout votre coeur et avec un intérêt inépuisable, votre « conscience romaine », que celle-ci provienne du fait d’être né citoyen de cette Ville exceptionnelle, ou du fait d’y résider ou d’en être l’hôte ; « conscience romaine » qui, ici, a la vertu de communiquer à qui sait s’en imprégner, le sens d’un humanisme universel qui émane non seulement des époques classiques auxquelles Rome a survécu, mais plus encore de sa vitalité spirituelle, chrétienne et catholique.

Mon souhait s’étend bien au-delà. Que tous les croyants de la sainte Eglise, et aussi ceux qui aspirent à un oecuménisme religieux authentique, puissent à bon droit, grâce à leur foi et à leur amour, s’appliquer à eux-mêmes la définition, plus spirituelle que juridique, que l’on donna de Saint Paul : « Hic homo civis Romanus est », « cet homme est citoyen romain » (Ac 22,26).

La présence, en cette Basilique, des Pères du Synode, qui manifestent la catholicité de l’Eglise répandue par le monde entier, me fait penser aux milliers de messages de voeux qui me sont parvenus de toutes les nations à l’occasion de mon anniversaire. Ils viennent de personnalités civiles, de pasteurs, de prêtres, de religieux, de religieuses, de pères et de mères de famille, de travailleurs, de savants, de jeunes, de malades, d’enfants. Ils ne se contentent pas d’extérioriser leur affection sincère pour ma modeste personne, mais ils réaffirment clairement leur foi dans l’Eglise et dans la fonction singulière du Successeur de Pierre.

Peut-être ne sera-t-il pas possible de donner à tous et à chacun la réponse qu’ils mériteraient. Je voudrais donc prier, vous, les Pères du Synode, une fois rentrés dans vos diocèses, de vous faire auprès de vos fidèles les interprètes de ma gratitude et de mon affection paternelle.

Avec ces souhaits et en vous remerciant de votre présence à cette célébration, je vous bénis tous de grand coeur.



Le Souverain Pontife s’est exprimé ensuite en français, en anglais et en espagnol. Nous donnons ici le texte de son adresse en français :



Je suis heureux de profiter de la présence des Evêques, venus du monde entier au Synode sur la Catéchèse. Je leur confie le soin d’exprimer ma plus chaleureuse gratitude à leurs compatriotes, qui m’ont adressé de si nombreux témoignages d’affection et de reconnaissance à l’occasion de mon quatre-vingtième anniversaire. Et je me permets d’insister : à tous leurs compatriotes, depuis les plus hautes personnalités civiles et religieuses jusqu’au monde combien sympathique des adolescents et des enfants. Que Dieu les récompense tous de leur démarche si réconfortante !






30 octobre



UNE GRANDE LEÇON D’AMOUR DES JEUNES ET DE CONFIANCE EN EUX



Homélie du Pape Paul VI lors de la béatification, en la basilique Saint Pierre, des Frères des Ecoles Chrétiennes, Mutien-Marie et Miguel.



Vénérables frères, très chers Fils et Filles réunis ici pour cette célébration solennelle,



L’acte que nous venons d’accomplir nous remplit le coeur d’une joie très pure. Nous avons proclamé bienheureux deux religieux, deux Frères des Ecoles Chrétiennes Miguel Febres Cordero et Mutien-Marie Wiaux et autorisé leur culte, livrant leur exemple à l’admiration et à l’imitation de tous les croyants. Deux astres nouveaux se sont allumés au firmament de l’Eglise. Comment ne pas exulter en contemplant ces frères qui sont déjà arrivés au but que chacun de nous aspire atteindre un jour ? Comment ne pas éprouver une grande joie en sachant que nous pouvons compter sur la puissante intercession de ceux qui ont connu des vicissitudes pareilles aux nôtres et qui sont donc en mesure de comprendre la grandeur et la misère de notre condition humaine ? Ils se trouvent sous nos yeux, dans la splendeur de la seule gloire qui ne craint pas l’usure du temps: la gloire de la sainteté. De continents divers, avec des caractéristiques humaines nettement différentes, ils sont unis par de profondes affinités intérieures qui révèlent une empreinte spirituelle identique ; celle de Saint Jean-Baptiste de La Salle qui a inspiré et guidé leur maturation chrétienne. Pour apprécier les mérites des deux nouveaux Bienheureux il importe d’évoquer à cet effet les mérites de la Famille religieuse à laquelle ils ont appartenu : le célèbre et méritant Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes que Saint Jean-Baptiste de La Salle fonda à Reims en 1680, donnant à l’Eglise une de ses institutions les mieux adaptées à la mission d’éducation qui lui est propre : une école pour l’école. Le but en vue duquel le Fondateur a conçu là nouvelle société religieuse était en effet la préparation d’éléments spécialisés dans les diverses tâches de l’éducation, capables de se consacrer avec succès à la formation chrétienne et humaine de la jeunesse pauvre, des fils du peuple.

Les caractéristiques de l’Institut découlent de tels desseins : il s’agit d’une société religieuse qui recueille des personnes engagées dans la pratique des conseils évangéliques dans une forme de vie pauvre et austère, vécue en commun et manifestée également à l’extérieur par la forme de l’habit ; ce sont des personnes dont la mission principale est l’enseignement scolaire — enseignement élémentaire et celui qu’on appelle aujourd’hui « secondaire » — basé sur des critères didactiques perfectionnés et réalisé avec la conscience de l’apôtre qui se sait responsable, devant les élèves, de leur annoncer l’Evangile, par la parole et par l’exemple, afin de conquérir leur coeur au Christ.

C’est cela, en effet, le but visé par toute école catholique : faire connaître et aimer Jésus. Et c’est avant tout pour cette raison que l’école catholique mérite la considération et l’estime de tout chrétien. Il est donc juste et nécessaire de soutenir nos écoles qui ouvrent les jeunes à la vie, leur assurent une formation humaine et spirituelle et, ainsi, édifient en même temps la cité terrestre et l’Eglise.

Quant à l’Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes, l’histoire nous informe que malgré les difficultés qu’il eut à surmonter, il connut une rapide et large diffusion : alors que son saint fondateur était encore en vie l’Institut était déjà présent dans 15 diocèses français, avec 22 communautés. Aujourd’hui il accomplit son oeuvre dans 78 pays des cinq continents.

Les deux Bienheureux que nous contemplons aujourd’hui dans la gloire du Royaume de Dieu témoignent éloquemment de la vitalité de l’ancienne plante sur laquelle ils ont fleuri.

Au Supérieur général, à ses collaborateurs, aux nombreux membres de cet Institut si riche de mérites nous manifestons notre vive satisfaction et nous les saluons en les bénissant.

De même nous saluons avec une toute particulière cordialité et déférence les Délégations gouvernementales qui représentent si dignement à cette cérémonie les deux pays d’origine des nouveaux Bienheureux, et nous entendons saluer en même temps les Pasteurs qui ont voulu intervenir.

Le Saint-Père a poursuivi en langue espagnole :



La vie du Frère Miguel, le chétif enfant né dans les replis andins de Cuenca, se déroula dans une famille aisée, de tradition catholique, ayant rendu de grands services à son pays.

L’enfance du nouveau Bienheureux fut attristée par un grave défaut physique : l’enfant avait, de naissance, les pieds déformés. Une raison de vive angoisse pour la famille qui ne tarda pas à se consoler en constatant les qualités d’intelligence et de bonté du nouveau rejeton qui grandissait sous la protection spéciale de la Vierge Marie. Miguel lui-même considérait comme un signe providentiel qu’il fût né l’année de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception.

Son amour pour Marie envers qui il avait la plus grande confiance, ne fit que croître. C’est pourquoi, ne pouvant visiter les sanctuaires de Lourdes ou de Lorette ou n’importe quel autre pour demander sa guérison à la Reine des Cieux, il s’exclamera avec une confiante sérénité : « Je la verrai au ciel ».

Ayant pu, non sans obstacles, réaliser son idéal de se donner au Christ et à l’Eglise dans la Congrégation des Frères des Ecoles Chrétiennes, le Frère Miguel fit preuve d’un esprit profondément religieux, d’une admirable capacité de travail, d’une grande volonté de se sacrifier au service d’autrui. Et, parmi ses qualités émerge surtout, comme cela ne pouvait manquer chez un fils de Saint Jean-Baptiste de La Salle, l’amour de la jeunesse et un inlassable dévouement à sa droite formation humaine et morale.

Sur ce plan, notre Bienheureux atteignit des cimes telles qu’il est devenu un authentique modèle dont la réussite constitue un véritable titre de gloire pour l’Eglise, pour sa famille religieuse, pour sa patrie qui le nommera académicien titulaire de l’Academia Ecuatoriana, Correspondiente de la Espanola. Si nous nous interrogeons sur la raison fondamentale d’une telle fécondité humaine et religieuse, d’un tel succès et d’une si grande efficacité dans sa charge exemplaire de catéchiste, nous le trouvons au plus profond de son riche esprit qui le mena à acquérir une science revêtue d’amour, une science qui voit l’être humain, à la lumière du Christ, comme une image divine qui se projette — avec ses droits et ses devoirs sacrés — vers les horizons éternels. Voilà le grand secret, la clé du succès obtenu par Frère Miguel, la réalisation sublime d’un grand idéal et de ce fait une figure modèle pour notre temps.

En effet, lorsque peu de jours avant de mourir en terre d’Espagne, il dira : « D’autres travailleront mieux que moi », il léguait un héritage à l’Eglise, surtout au monde religieux et à ses frères en religion : poursuivre, dans son sillage, la tâche de former la jeunesse, faisant en sorte que l’école catholique, moyen toujours perfectible mais valide et efficace, soit un centre permanent de formation d’une jeunesse sincère et généreuse, imprégnée d’idéaux élevés, capable de contribuer au bien commun, consciente de son devoir de faire respecter les droits de toutes les personnes — des plus défavorisées d’abord et surtout — une formation qui les rende toujours plus humaines et ouvertes à l’espérance apportée par le Christ. Un défi merveilleux et exigeant qu’il faut relever avec courage et esprit d’initiative. C’est le grand message que le Frère Miguel nous a confié pour que nous le complétions aujourd’hui.

Le Saint-Père s’adresse ensuite en français aux assistants :



Le second Bienheureux que nous vénérons a passé toute sa vie en Belgique. Ce n’est pas une formule stéréotypée de dire du Frère Mutien-Marie qu’il a vu le jour dans une famille d’humble condition mais profondément chrétienne. C’était en 1841 à Mellet. Dans l’amour attentif de ses parents, dans leur exemple, dans la prière et le chapelet récités chaque jour en famille le jeune Louis Wiaux trouva tout ensemble une jeunesse heureuse, une foi solide et le désir de se donner à Dieu.

Dès l’âge de quinze ans, il répondit, à la lettre, à l’appel du Seigneur, quitta tout pour le suivre, renonçant même à son nom pour prendre celui d’un martyr très peu connu : geste symbolique de soixante années d’une vie religieuse effacée aux yeux des hommes, mais grande aux yeux de Dieu et exemple maintenant pour l’Eglise entière.

Cet exemple sera-t-il compris et suivi ? N’est-il pas opposé aux orientations du monde actuel ? Bien loin de chercher d’abord sa propre autonomie et son épanouissement personnel, le Frère Mutien-Marie s’est donné totalement, du jour où il est entré dans l’Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes, à plus grand que lui, à Dieu d’abord ; et à l’oeuvre de l’éducation chrétienne de la jeunesse. Et pourtant, dans cette vie sacrifiée en apparence, quelle autonomie intérieure profonde, quel épanouissement spirituel n’a-t-il pas trouvé, aux yeux du coeur qui voient la sagesse ? Obéissance, humilité, dévouement et sacrifice furent les maîtres-mots de sa vie. Par là, dans le grand collège Saint-Berthuin de Malonne, sa vocation de pédagogue prit des formes imprévues, polyvalentes, déterminées essentiellement par le souci de servir là où il y avait à servir ! Qui dira assez la volonté et la maîtrise de soi que suppose une telle existence ? Quelle richesse humaine et spirituelle, sous des dehors si simples ! Il n’a pas eu le charisme de réaliser des oeuvres scolaires aussi brillantes que celles de Frère Miguel, mais il est devenu le « maître » de beaucoup de jeunes, en leur dévoilant comment l’amour désintéressé peut inspirer toute une existence. Oui, durant plus d’un demi-siècle, en communauté, dans la vie scolaire et dans la vie religieuse, le Frère Mutien-Marie fut un exemple pour tous ceux qui passèrent dans son école, élèves, professeurs et parents. Exemple, il le demeure aujourd’hui surtout pour ceux qui, répondant à l’appel du Seigneur, ne font pas de l’enseignement une profession seulement, mais une vraie vocation religieuse !

Comment ne pas exalter ici de nouveau la grandeur et la signification particulières de l’école chrétienne ? Comment aussi ne pas mettre en lumière aujourd’hui la grandeur de la vocation des Frères et des Soeurs qui se consacrent à Dieu dans l’éducation chrétienne de la jeunesse, et particulièrement celle de cet Institut des Frères de Ecoles chrétiennes, dans lequel nos deux Bienheureux ont trouvé le chemin de la perfection. Le service ardent de l’Evangile mérite aux Fils de Saint Jean-Baptiste de La Salle l’honneur que l’Eglise leur rend, de façon éclatante en ce jour, silencieuse le plus souvent, mais toujours avec fidélité et confiance. Prions le saint Fondateur, prions les Bienheureux Miguel et Mutien-Marie, de soutenir l’engagement religieux de tous leurs Frères, d’obtenir lumière et force aux enseignants chrétiens, dans leur patient travail d’éducation, d’intercéder pour les chères populations d’Equateur et de Belgique, de procurer à toute l’Eglise, à la veille de la fête de la Toussaint, un nouvel élan de sainteté !

Et le Pape conclut en italien :



Oui, Frères, notre invocation s’élève, confiante vers les nouveaux Bienheureux, après la conclusion du Synode dédié à la catéchèse et en particulier à la catéchèse de la jeunesse que ces Bienheureux, qui dépensèrent leur vie à former des générations entières de jeunes à la connaissance et à l’amour du Christ et de son Evangile, nous soient proches pour nous indiquer la voie et nous assister dans les engagements d’une catéchèse convaincante et incisive.

Qu’ils nous enseignent la grande leçon de l’amour pour les jeunes et de la confiance en eux; un amour et une confiance qui puissent s’exprimer sans atténuer à leurs yeux la rigueur des idéaux évangéliques, mais en proposant courageusement à la fraîcheur encore intacte de leur enthousiasme, la Parole du Christ sans aucune adaptation de complaisance. Le témoignage de ce que la Parole du Seigneur a pu accomplir en Frère Miguel et en Frère Mutien-Marie et, grâce à eux, en tant de générations de jeunes, est la preuve inattaquable de la force victorieuse de l’Evangile.

Que le Christ qui a vaincu en eux, triomphe également de nos résistances humaines. Et qu’il veuille faire de chacun de nous un témoin crédible de son amour.






24-25 décembre




Homélies 1977