Audiences 1978



Audiences 1978

1 Eglise et documents, vol. XI – Libreria editrice Vaticana





PRÉFACE





« Que l’Eglise écoute les paroles que, pour elle, avec tant d’amour, j’ai prononcées ». Cette phrase, écrite par Paul VI dans son testament, exprime bien le désir intime de l’âme si grande du Pontife disparu. Durant ses quinze ans de ministère comme Pasteur suprême de l’Eglise universelle, par son enseignement, il a éclairé d’une lumière brillante et radieuse le chemin du Peuple et a orienté l’humanité dans sa marche d’espérance. Par ses paroles et ses écrits, Paul VI a été le grand maître des temps nouveaux. En réalité, le testament complet du Pape Montini se trouve dans l’ensemble de ses écrits : catéchèse, homélies, discours, messages, encycliques, et exhortations apostoliques. C’est là le même héritage que Paul VI a laissé à l’Eglise : un ensemble de doctrine et d’orientations pastorales d’une actualité permanente.

L’édition de langue française de « l’Osservatore Romano » révèle cet héritage, au long des années, aux personnes de la francophonie. Le volume que nous présentons aujourd’hui est le onzième. Il correspond à l’année 1978, depuis le 1er janvier jusqu’au 6 août, date à laquelle le Pape Paul VI rendit son âme au Seigneur. C’était, ce 6 août, un dimanche, fête de la Transfiguration du Seigneur et, pour la récitation de l’Angélus à midi, à Castel Gandolfo, où il se trouvait, Paul VI avait préparé un texte bref qu’il ne put prononcer. Ce fut la dernière allocution écrite par le Pape Montini.

Avec elle se clôt la deuxième partie de ce volume où se trouvent les messages, homélies et discours pontificaux qui méritent une attention spéciale dans l’ensemble des écrits du Saint Père du fait de leur contenu doctrinal ou des célébrations et circonstances au cours desquelles ils jurent prononcés.

La première partie rassemble tous les discours prononcés par Paul VI le mercredi au cours de sa rencontre hebdomadaire avec les pèlerins. Se référant à ces discours, le Pape Jean Paul Ier, dans sa première audience, affirme : « Durant le Synode 1977, beaucoup d’Evêques dirent : les discours du mercredi que prononce le Pape Paul sont une authentique catéchèse adaptée au monde moderne ». En effet, dans ces dialogues hebdomadaires, avec le Peuple de Dieu, Paul VI a fait un condensé, sous forme systématique, de la doctrine chrétienne, de ses orientations de Père et Maître.

A travers eux, la voix du très aimé Pontife défunt continuera à résonner dans l’Eglise et dans le monde, unie à celle de ses successeurs. L’enseignement de Paul VI ne peut tomber dans l’oubli. Il sera encore aliment et lumière pour tous les chrétiens et hommes de bonne volonté. L’Eglise l’écoutera toujours, comme il l’a demandé dans son testament. C’est précisément par ce document évangélique et impressionnant que le Pape écrivit de sa main et intitula « Notes pour mon testament » que se termine ce volume et, avec lui, la série de cette oeuvre : « Enseignement de Paul VI ».



Cité du Vatican, août 1978










I. CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI






4 janvier



NE CRAIGNEZ PAS : UN SAUVEUR VOUS EST NÉ





Chers Fils et Filles,



« Il faut repenser Noël » disions-nous à nos visiteurs au cours de la précédente audience générale et nous le répétons encore en cette deuxième rencontre après Noël, convaincu, comme nous le sommes, que, de ce fait évangélique, — et il vaut mieux dire ce « mystère » évangélique — découle une manière de penser et de vivre qui qualifie notre fidélité au Noël lui-même, comme une joyeuse nouveauté, c’est-à-dire notre christianisme. Et ce prolongement de notre réflexion sur cet événement peut se faire sur deux voies, diversement orientées, mais substantiellement égales, parce qu’elles partent l’une et l’autre de ce Jésus dont nous célébrons la naissance, c’est-à-dire la venue en ce monde. L’une de ces voies est guidée, pourrait-on dire, par l’aspect narratif et moral de la célébration de la Nativité et elle nous conduit à la crèche de Bethléem. L’autre, au contraire, fixe notre attention sur l’aspect doctrinal et théologique de la célébration elle-même. Elle nous met à l’école de l’analyse du mystère de l’Incarnation auquel l’Eglise Catholique a principalement appliqué sa contemplation spéculative avec ses premiers Conciles, célébrés en Orient. La première voie est caractérisée par la liturgie de notre Noël illuminé par son foyer central, c’est-à-dire la naissance de Jésus dans le monde, en temps et lieu comme il est raconté dans l’Evangile ; la seconde voie est celle qui trouve une expression caractéristique dans l’Epiphanie, c’est-à-dire dans le « mystère » — disions-nous — de l’Incarnation, du Verbe de Dieu, donc, qui s’est fait homme.

Nous nous tiendrons cette fois sur la première voie, celle du récit que nous connaissons tous parfaitement et qui a pour nous ce point de départ : l’annonce du Noël de Jésus, telle que nous la décrit l’Evangile de Saint Luc et qui est exprimée dans les paroles inoubliables que l’Ange adresse aux bergers, les premiers représentants de l’humanité à être informés et, ainsi, à participer aux premiers effets de la venue du Christ dans le monde. Nous les rappelons une fois de plus ces paroles qui sont comme une annonce prophétique du christianisme. Paroles de l’Ange : « Ne craignez point ; voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui, dans la cité de David, un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur » (Lc 2,10-11).

2 Faisons une pause. Ce message venu du ciel, nous devons le recueillir sur de mystérieuse lèvres évangéliques. C’est un message de joie. D’abord, en raison de sa source : il nous vient du ciel ; il vient de l’horizon mystérieux, et infini du « royaume des cieux ». C’est une économie nouvelle, un régime nouveau qui s’inaugure sur la face de la terre ; un rapport surnaturel a commencé entre ciel et monde ; un rapport — second élément à inscrire à la première page de l’histoire humaine — un rapport de joie. Le christianisme — quel qu’en soit le développement spirituel et historique — qui réalisera ce rapport, est un fait substantiellement réjouissant; et de plus il est destiné à l’universel, ad omni populo.

Frères et Fils ! donnons immédiatement toute son importance à cette arrivée du Christ dans le monde. Il s’agit d’un fait transcendantal qui devient la clé normative et interprétative de tout le monde religieux qui en a découlé. La vocation chrétienne est une vocation à une joie essentielle pour qui l’accueille. Le christianisme est fortune, il est plénitude, il est bonheur. Nous pouvons en dire plus : il est une béatitude qui ne se dément jamais ; le chrétien est élu à un bonheur qui n’a pas d’autre source plus authentique. L’Evangile est la « Bonne Nouvelle », il est un royaume dans lequel la joie ne peut manquer. Un chrétien, invinciblement triste, n’est pas authentiquement chrétien.

Nous sommes appelés à vivre et à témoigner ce climat d’une vie nouvelle, alimenté par une joie transcendante. Les douleurs et souffrances de toutes espèces de notre existence personnelle ne peuvent l’étouffer, mais, bien au contraire, lui susciter simultanément une expression victorieuse.

De cette vocation à la félicité supérieure, spirituelle et indéfectible, nous avons parlé plusieurs fois déjà et, notamment, de manière solennelle dans notre Exhortation Apostolique Gaudete in Domino publiée durant l’Année Sainte (9 mai 1975). Nous voudrions vous inviter tous à considérer attentivement ces paroles qui ont également leur source intarissable — il nous plaît de le relever dans le Noël que nous venons de célébrer.

Et nous voudrions qu’à cette même source vienne puiser remède et réconfort l’actuelle tristesse des temps, que les difficultés de toutes espèces qui convergent sur la vie vécue de nos jours font renaître avec de bien pénibles résultats : ou bien en ployant vers un pessimisme défiant la sotte sagesse du monde, résignée à un incurable désespoir intérieur; ou bien suggérant à la psychologie moderne le recours à de fallacieux remèdes, comme le sont l’hédonisme ou l’égoïsme qu’on propose souvent à la jeunesse moderne qui en accueille l’illusoire et toujours amère expérience... remède et réconfort spécialement pour cette nouvelle génération de jeunes dont nous saluons l’approche à la crèche de Noël, chantant avec un aspect poétique nouveau l’antique et toujours neuf salut au Sauveur du monde.

Ainsi soit-il. Avec notre bénédiction apostolique.






11 janvier



HUMILITE ET PAUVRETÉ : LEÇON DE NOËL





Encore Noël, un sujet de méditation sans fin, et, toujours inépuisablement riche de thèmes fondamentaux qui concernent nos rapports avec Dieu. Nous prendrons congé de cette célébration du grand événement de Noël, en gardant en mémoire sa particulière exemplarité. Elle est telle qu’elle peut nous servir comme révélation de la pensée divine sur nos vicissitudes. D’autre part, elle peut nous guider dans l’adaptation de notre existence présente à la forme qui permettra le mieux de la modeler sur celle de Dieu fait homme. Avant même de nous instruire par la parole, le Seigneur nous a enseigné par l’exemple de ses actions, par l’Evangile de sa venue comme homme parmi nous.

Et le seul fait de soumettre à notre réflexion l’histoire de la vie du Christ soulève des problèmes que nous ne pourrons jamais réussir à résoudre complètement ; mais nous constaterons toujours que la présence du Christ dans le monde fait rayonner une telle lumière de Vérité, un tel réconfort d’espérance que nous nous convaincrons qu’il est la lumière du monde et que c’est uniquement dans le cône lumineux de la doctrine que nous en donne l’Eglise que nous pouvons jouir de sa lumière et trouver notre salut. Cela veut dire que notre foi doit avoir le regard fixé sur le Christ dans une totale adhésion de pensée et de vie. Souvenons-nous des paroles par lesquelles Saint Jean termine le prologue de son Evangile : « Et le Verbe s’est fait chair, et il est venu habiter parmi nous ; et nous avons contemplé sa gloire, la gloire que peut recevoir de son père, un fils unique, plein de grâce et de vérité » (Jn 1,14).

Mais à ce point de notre contemplation fixée sur le Verbe de Dieu qui s’est fait chair, nous rencontrons, dans le cadre de la vie temporelle de Jésus, non pas sa gloire, mais son humilité, sa petitesse, son anéantissement ; nous rencontrons, non la grandeur, mais la négation des valeurs de notre vie présente. La crèche nous le dit. L’humilité du Christ sera notre surprise. Une humilité qui mortifie nos attentes messianiques et nous oblige à modifier et même à contredire l’estimation de ce que nous croyons être des biens nécessaires à notre existence naturelle. Et nous rappelons cela au sujet de deux vertus chrétiennes, c’est-à-dire de deux dimensions négatives, caractéristiques de notre présence dans le monde ; nous voulons dire l’humilité et la pauvreté.

Que Dieu ait voulu se manifester et qu’il ait voulu co-exister avec nous sous un vêtement d’humilité absolue est chose qui nous bouleverse et transforme nos jugements sur nous-mêmes et sur nos rapports avec les biens et avec les événements du monde. « Apprenez, enseignera Jésus dans son Evangile, que je suis doux et humble de coeur » (Mt 11,29). Et cette attitude d’humilité ne marque pas seulement les formes extérieures de la vie du Christ, mais aussi les formes essentielles de la vie, de la doctrine et de la mission du Dieu fait homme. Ici il est nécessaire de citer une sentence très connue de Saint Paul : elle contient la synthèse — et nous offre la clé pour la comprendre — de la figure du Christ ; il s’agit des termes relatifs à la Kénosis du Christ, c’est-à-dire de son abaissement dans l’accomplissement du dessein de notre rédemption. Voici ce que dit Saint Paul dans son Epître aux Philippiens : « Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus : lui qui, possédant la nature divine, n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme un trésor jalousement gardé ; mais il s’est anéanti lui-même en prenant la nature de l’esclave et en devenant semblable aux autres hommes. Et quand il fut bien constaté qu’il avait tous les dehors d’un homme, il s’humilia encore davantage en se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur la croix. A cause de quoi Dieu l’a exalté en lui donnant un nom au-dessus de tout nom pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame que Jésus-Christ est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père (Ph 2 Ph 5-11).

3 Ici notre méditation s’arrête et devient admiration sans limite. La mortification du Christ devient principe et modèle de notre exaltation. Ceci au sujet de l’humilité que l’Homme-Dieu a introduite dans son apparition dans le monde; mais de semblables observations peuvent se faire également au sujet de la pauvreté de la venue du Christ parmi les hommes. De là naît un changement radical dans l’évolution des biens propres au milieu naturel de notre vie présente ; ce changement qualifie le christianisme où l’humilité et la pauvreté trouveront des expressions qu’ignorent les conceptions naturelles de la manière humaine de vivre, mais, en compensation, nous aurons la conquête surnaturelle du Royaume de Dieu, de la vie nouvelle promise aux humbles de coeur et aux pauvres en esprit. Pensons-y bien ! c’est cela, l’Evangile (cf. St Augustin, Srm. 30 ; P.L. 38, 191-192 ; P. Giammaria da Spirano, I fioretti di San Francesco d’Assisi, Martello, Milano, 1960). Avec notre bénédiction apostolique.






18 janvier



CONSCIENCE DE L’UNITÉ ET PRIÈRE : LES VOIES DE L’OECUMÉNISME





Chers Fils et Filles,



Nous ne saurions faire abstraction d’une coïncidence de calendrier qui porte cette Audience générale au 18 janvier, aujourd’hui, première journée de la « Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens ». Nous nous sentons obligé de vous inviter tous à vous associer pour prendre en considération cette question toujours pressante de l’oecuménisme : c’est-à-dire de la recomposition de l’unité effective, dans la foi et dans la discipline, de tous ceux qui croient en Jésus Christ. C’est en effet, pour tous les chrétiens, un devoir, constitutionnel peut-on dire, d’être unis entre eux, d’être, selon la volonté de Jésus Christ, « une seule chose » (Jn 17,11-21 Jn 22,23) ; un devoir que les siècles de division entre chrétiens n’ont pas atténué, mais au contraire rendu plus sensible alors que notre époque nous impose de manière plus clairement consciente: il faut que les chrétiens soient unis !

Première chose à faire : avoir conscience de ce devoir ! c’est la volonté solennelle du Christ ! Nous nous sommes accoutumés à une situation paradoxale, celle de nous croire chrétiens authentiques même si les divisions entre tous ceux qui se disent chrétiens sont toujours en cours, et sont graves, multiples, invétérées. Si nous sommes soucieux d’être de vrais et fidèles disciples du Christ, nous devons éprouver du malaise, de la douleur, de l’anxiété à cause de la situation dans laquelle son Eglise se trouve encore aujourd’hui. Mais les difficultés pour refaire une vraie fusion unitaire des diverses dénominations chrétiennes sont telles qu’elles risquent de décourager toute espérance humaine de la voir historiquement se réaliser. Les ruptures intervenues se sont ossifiées, solidifiées, organisées à tel point que l’on pourrait qualifier d’utopie toute tentative de rétablir, sous la dépendance du Chef, qui est le Christ, « un corps, comme écrit Saint Paul, qui reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l’actionnent selon le rôle de chaque partie, opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même dans la charité » (Ep 4,16). Le problème de l’unité des chrétiens semble insoluble également en raison du fait qu’il s’agit de véritable unité ; et, au sujet de cette parole sainte et sacrée d’unité qui prend exemple sur l’ineffable unité du Père céleste avec son divin Fils (Jn 17,22) on ne saurait admettre une interprétation pluraliste abusive quelle qu’elle soit. L’unité du Corps mystique du Christ — qui est l’Eglise — admet et même exige une multiplicité de fonctions (Ep 4,11-15), mais toujours dans le cadre organique d’une foi unique et d’une charité unique.

Et en présence des conditions concrètes et historiques des diverses fractions de fidèles adhérant aux différentes dénominations chrétiennes, cet impératif semble décourager toute espérance oecuménique ; l’histoire ne revient pas en arrière ! Toutefois il ne peut pas en être ainsi: la parole du Christ : « nous sommes tous une seule chose » n’est pas seulement pour nous un précepte, mais elle est également une promesse prophétique ; elle a été prononcée par le Seigneur dans sa prière suprême avant la passion; elle ne saurait demeurer inexaucée !

C’est pourquoi il y a deux conclusions positives pour notre « Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens ». La première nous est suggérée par le thème lui-même de la présente Semaine et elle nous dit : « Vous n’êtes plus des étrangers ». C’est là une autre parole de Saint Paul qui nous informe que déjà est en cours une communion, une charité, ce qui nous permet d’appeler « frères » même ces chrétiens qui malheureusement, sont encore aujourd’hui séparés de la véritable unité catholique. Ils sont baptisés, ils croient en l’Evangile, et nous pensons qu’eux aussi, ils aspirent à l’unité de tous les chrétiens. Il existe donc déjà des liens que nous ne pouvons ignorer ni sous-évaluer ; des liens encore imparfaits ; des liens qui démontrent encore aujourd’hui la déchirure subie par le corps mystique dans son intégrité et son organisation ; des liens qui imposent à l’Eglise-mère de les renouer avec une immense patience et une humilité exemplaires, mais qui sont encore susceptibles d’une nouvelle et digne vitalité ; des liens brisés qui ne peuvent être aujourd’hui un motif de polémiques inépuisables, mais qui doivent être un motif d’amour accru s’ils favorisent encore la recomposition de l’unité.

Et voici, la seconde conclusion: il faut prier ! Vue à contre-jour, la prière pour l’unité est un aveu d’impuissance à atteindre par nos seuls moyens humains l’objectif que nous nous sommes fixés: « hors de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5) ; c’est le moment de repenser aux paroles du Seigneur afin de lui adresser notre prière avec d’autant plus de confiance. Il n’est rien que la prière ne saurait obtenir. C’est sur cela que repose l’espérance secrète de la recomposition de l’unité des chrétiens.

Prions donc, tous. Avec notre bénédiction apostolique.






25 janvier



VAINCRE LE MAL PAR LE BIEN





Chers Fils et Filles,



4 L’Eglise célèbre aujourd’hui la conversion de Saint Paul, un événement décisif pour le christianisme; il confirme la vocation universelle de la nouvelle religion qui, née dans une région déterminée dans le milieu de la tradition juive, eut dans le nouvel Apôtre le missionnaire qui, plus que les autres, comprit l’Evangile et le prêcha à tous les hommes. En effet Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps fixés « et de celui-ci, moi (c’est Saint Paul qui l’atteste à son propre sujet, dans sa première Epître à Timothée, 2, 5-7), moi, écrit-il, j’ai été établi héraut et apôtre — je dis vrai, je ne mens pas —, docteur des gentils, dans la foi et la vérité ». Adressons aujourd’hui à l’Apôtre Paul un salut plein de respect et d’affection ; et joignons-y la pensée que malgré toute la dévotion de l’Eglise, le désir qu’avait l’Apôtre d’une pleine unité, dans la prière et dans l’espérance, n’est pas encore réalisé. Puisse cette aspiration, devenue plus ardente et plus plausible grâce à l’oecuménisme contemporain, célébrée dans nos coeurs et, Dieu le veuille, dans les coeurs de nos frères encore séparés, être couronnée d’un heureux succès.

A Saint Paul nous demanderons une parole pour le réconfort de nos âmes, troublées par les nombreuses vicissitudes de la vie actuelle qui ébranlent notre confiance en un progrès pacifique du monde. Nous éprouvons tous une immense tristesse devant une désolante recrudescence de la violence privée, mais organisée, dans la société contemporaine, une violence qui traduit en phénomènes de barbarie désordonnée l’insécurité qui la tourmente, cette société, et qu’un pluralisme dominant, moral et politique, contrefaçon de la liberté, semble justifier. En outre, les difficultés économiques et sociales prolifèrent avec des effets négatifs écrasants et semblent annoncer des situations encore plus redoutables, tant et si bien que le désir insensé de jouissance superflue et la crainte qui paralyse l’accomplissement normal du travail se propagent, créant une psychologie de méfiance qui stérilise l’activité productrice et suggère des remèdes aussi vains que désordonnés. Et, de la sorte, un mal en engendre un autre, souvent pire. Nous sommes tous préoccupés. Le pire est comme un puits sans fond, dit-on. Il s’agit d’une tentation contagieuse de pessimisme qui se propage et paralyse tant d’énergies qui étaient nées de l’espérance d’un meilleur avenir.

Cette situation, chacun la connaît ; son ombre menace ce moment de notre civilisation et se projette sur l’histoire de demain.

Alors, voici notre remède ; nous le tirons du trésor qu’est l’enseignement de l’Apôtre. Il nous l’offre dans son Epître aux Romains, là où, après les avoir exhortés par de vibrantes suggestions dans différentes directions de la vie morale, telle qu’elle doit être vécue par des gens illuminés par la foi et soutenus par la grâce, il résume son enseignement dans cette sentence bien connue : « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien » (
Rm 12,21). Si simples qu’apparaissent ces paroles de l’Apôtre, il semble bien qu’il vaut la peine que nous les fixions dans notre mémoire. Notons entre-temps : la doctrine apostolique est intérieure. Elle tend à modifier la mentalité, trop facilement influençable, de celui qui cède au dégoût et au trouble des conditions externes dans lesquelles se déroule notre vie. Nous nous trouvons dans un monde non seulement adversaire de notre existence pour de nombreux motifs physiques et matériels, mais également ennemi du fait de son organisation sociale ou, plutôt, du désordre des facteurs qui l’empêchent d’être raisonnable et juste. Nous mesurons bien l’existence de cette malignité qui rend difficile et parfois insupportable la coexistence sociale : alors, que devons-nous faire ? Devons-nous laisser le mal triompher de nous, c’est-à-dire nous dominer, nous absorber dans ses spirales, ce qui nous rendrait méchants, nous aussi ? Cela, c’est le processus de la vengeance qui accroît le mal et ne le guérit pas. Ou bien devons-nous céder au pessimisme, à la paresse et nous abandonner à une lâche résignation ? cela n’est pas chrétien. Le chrétien est patient, mais il n’est pas aboulique, il n’est pas indifférent, L’attitude que suggère l’Apôtre est celle d’une réaction positive ; c’est-à-dire qu’il nous apprend à opposer la résistance du bien à l’assaut du mal. Il nous apprend à multiplier l’effort de l’amour pour réparer et vaincre les dégâts du désordre moral. Il nous enseigne comment tirer de l’expérience du mal rencontré sur notre route, le stimulant, pour notre coeur, à de plus grandes vertus, à une activité plus efficiente. Il en fut ainsi de Saint Paul. Il en est ainsi des Saints. Puisse-il en être ainsi de nous tous.

Avec notre bénédiction apostolique.






1er février



L’IMPORTANCE DU MILIEU SOCIAL POUR LE CHRÉTIEN





Chers Fils et Filles,



La vie chrétienne est une vocation sociale. Cette affirmation semble excessive et, en pratique, elle admet une formulation différente : la vie chrétienne est une vie personnelle, intérieure. Pour trouver son authenticité, elle doit s’isoler, se faire solitaire, se défendre de la contagion des contacts profanes, s’idéaliser dans une expression individuelle et fuir les tentations de la conversation extérieure, s’immuniser contre l’influence de la mode et des coutumes sociales. C’est vrai, mais pas tout à fait vrai, parce que l’homme a besoin d’autrui, il a même, et surtout, le devoir de s’occuper d’autrui. Il se doit au grand commandement de l’amour qui a une extension bien plus vaste que l’aire limitée à l’amour de la famille, de la parenté, des relations citadines ; et ceci comporte une dilatation de la sphère de l’amour instinctif, de l’amour naturel, de l’amour, peut-on dire, égoïste. Le moine lui-même, celui, donc, qui sagement donne la priorité absolue à la recherche de la perfection personnelle et renonce, dans ce but, aux relations sociales non indispensables, doit trouver dans son propre esprit un espace pour son prochain qu’il doit, de quelque manière aimer et servir, de sorte que le précepte évangélique de la charité envers tous, même envers les ennemis (Mt 5,44-48) soit toujours sauf. Nous aurons par conséquent à nous souvenir de cette loi souveraine qui caractérise le christianisme. Elle le rend vif, ouvert, non enfermé dans des dimensions seulement coutumières. Elle ne le réduit pas à un antidote aux désagréments et aux pressions de la coexistence sociale. Nous devons nous garder contre la tentation d’un réflexe antisocial que la vie vécue peut provoquer même chez ceux qui se proposent un programme honnête de coexistence sociale, mais se défendent contre les ennuis et les obligations qu’entraînent avec elles les relations communautaires. Pour de nombreux chrétiens de bon aloi, le moment présent où la société traverse une phase de changement peut être celui d’une tentation antisociale ; et, bon ou discutable qu’il soit, le changement peut provoquer une sensation d’ennui, ou d’offense, qui pousse l’individu à la réaction, ou à l’indifférence à l’égard de la norme perturbatrice, nouvelle et prédominante. La vie en commun semble devenir insupportable. Il y a le danger d’une « grève » des bons citoyens qui se bornent à subir leur appartenance à la collectivité, mais avec le dessein de se soustraire sans bruit aux charges qui contrastent avec leurs propres intérêts, leurs propres habitudes, leurs propres idées.

Si nous éprouvions une tentation semblable, essayons de la surmonter par un effort de bonne volonté sociale. Et mettons à notre programme des propos d’autant plus vigilants, d’autant plus fertiles pour le bien social que celui-ci semble loin de nos goûts et de nos intérêts. Le bien, baptisé du nom de chrétien, doit d’autant plus se soucier de sa propre présence, de sa propre ingéniosité, de sa propre générosité que les conditions extérieures sont moins propices à son accueil et à son développement. Répétons : « Vince in bono malum ». Même si le cadre social tend à le réduire au silence, à en faire un numéro dans la masse, à éteindre en lui l’étincelle de sa foi et de son amour, le chrétien possède toujours en lui-même un principe original de bonté et d’action qui a souvent, comme nous l’indique l’exemple des saints et des justes, tiré du contraste des temps l’idée et la force de s’affirmer sous une forme nouvelle et, pour tous, salutaire. Ce n’est donc ni dans la fuite ni dans le renoncement résigné que réside la sagesse, mais bien dans la présence tacite et tenace dans ce milieu social qui semble peu propice à la bonne réussite de l’initiative chrétienne. « Patientia vobis necessaria est »: nous avons besoin de patience (He 10,26), répéterons-nous à l’intention de nos amis et fidèles qui font parfois l’expérience de la difficulté d’agir dans le champ de l’activité libre et honnête qui devrait pourtant être ouvert à la bonne volonté de tous.

Courage donc, avec notre bénédiction apostolique.






8 février



LE CARÊME, PRINTEMPS DE L’ESPRIT





5 Les temps qui se succèdent durant le cycle chronologique annuel ont toujours constitué pour l’Eglise une importante base normative : elle y distribue avec grande rigueur sa pédagogie tant spirituelle qu’ascétique. Le Carême qui, cette année, commence liturgiquement aujourd’hui est une période spéciale, un temps fort. Il est nécessaire que nous prenions conscience de cette discipline traditionnelle de l’Eglise qui confère au calendrier une autorité particulière et attribue une signification spirituelle au temps qui passe. Un fidèle ne saurait être indifférent à la succession solaire et saisonnière des jours, comme s’ils étaient tous égaux, comme s’ils n’exigeaient pas d’être vécus d’une manière déterminée. Nous savons combien est importante la distribution hebdomadaire des jours qui, dans le calendrier civil, a également sa loi et fait du premier jour de la semaine un jour férié et impose au chrétien une observance religieuse particulière, c’est-à-dire la participation aux assemblées communautaires, liturgiques, (les « sinassi »), où se célèbrent la Parole sacrée et le sacrifice eucharistique. Le récent Concile a confirmé la norme selon laquelle « le jour dominical est le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie et de cessation de travail » (Sacrosanctum Concilium, SC 106). Cela, nous le savons parfaitement; et nous ferions bien de considérer toujours cette norme comme capitale dans nos coutumes civiles et religieuses qui, en outre, nous portent à donner un plus grand relief à la période précédant et préparant Pâques, c’est-à-dire au Carême.

Le Carême est un temps de préparation sacramentelle. Au Sacrement du Baptême, d’abord, pour les néophytes. Pour les chrétiens déjà baptisés, il ne sera pas seulement un simple souvenir du premier et grand sacrement purificateur et régénérateur déjà reçu, mais il sera une rénovation psychologique et morale opérée par le baptême même, lequel comporte, avec l’acceptation de la foi, un style de vie conforme à celle-ci, en vertu du principe logique et mystique que « le juste vivra de la foi », selon la célèbre parole de Saint Paul (Rm 1,17). C’est là une opération toujours en voie d’accomplissement et d’exercice. Puis, le Carême est orienté vers la réconciliation des pénitents. Toute la doctrine concernant le péché commis après le baptême a ici son école et tout autant son ineffable conclusion qui se concentre dans la paix de l’âme, rendue à l’amitié de Dieu grâce au sacrement de la pénitence. La préparation quadragésimale se couronne ainsi, prédisposant aux pâques, lorsque le sacrifice eucharistique admettra le fidèle à la communion avec le Christ lui-même « notre pâque immolée pour nous » (1Co 5,7).

Et autour de ces Sacrements, la vie des fidèles s’exerce et se transforme. Elle se caractérise par une accentuation de sentiments religieux, d’ascèse, de charité. L’écoute de la Parole divine se fait plus attentive, plus assidue ; et si, aujourd’hui, les foules chrétiennes sont moins portées à suivre les prédications régulières de Carême, tout chrétien réfléchi devrait trouver le moyen et le temps pour participer au moins à une préparation pascale prêchée par quelque groupe particulier, étant donné que cette forme de prédication s’est, par bonheur, tellement diffusée et qu’elle est devenue d’accès très facile. Et ainsi la lampe de la prière — devenue instinctivement, ou plutôt par une mystérieuse rencontre avec l’Esprit, présente dans l’âme — se rallumera et conférera, sa propre lumière à un climat quadragésimal où règnent en même temps la tristesse et la joie.

Quant à l’obligation du jeûne et de l’abstinence pendant le Carême, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? jadis si importante, si sévère et, pour ainsi dire, devenue si rituelle, n’en subsisterait-il plus rien aujourd’hui ? A part les deux journées de jeûne qui s’imposent encore aux vertueux (le mercredi des cendres, aujourd’hui donc, et le Vendredi-Saint « la grande et amère journée »), l’obligation formelle des temps passés a été abrogée par l’Eglise, toujours sensible aux nouvelles conditions et exigences des moeurs modernes, mais pour les esprits vigoureux et fidèles, ce qui en reste est d’autant plus digne de notre vigilante mémoire. Cela se ramène au double devoir qui accompagnait déjà le jeûne d’autrefois : austérité personnelle, dans la nourriture, dans les distractions, dans le travail... et charité à l’égard du prochain, de celui qui souffre, qui a besoin d’aide, de celui qui attend notre secours ou notre pardon... Tout ceci subsiste, comme subsiste aussi l’obligation de l’abstinence chaque vendredi du Carême. Et même il s’impose que ce programme changé, mais pas toujours facile, obtienne spontanément notre adhésion et nos efforts d’austérité. C’est l’austérité seule qui rend authentique et forte notre vie chrétienne.

Que l’austérité soit, contre la mollesse aujourd’hui à la mode, l’exercice sans ostentation (cf. Mt Mt 6,1 et ss.), mais sincère et fortifiant, de notre pénitence chrétienne !

Avec notre bénédiction apostolique.






22 février




Audiences 1978