
Bernard, Sermons divers - TRENTE-QUATRIÈME SERMON. Sur les paroles d'Origène.
1. Je crains que le passage qu'on vous a lu hier, d'une homélie d'Origène, sur le chapitre de la Loi (Lv 10,3), qui défend à Aaron et à ses fils de boire du vin quand ils doivent monter à l'autel, n'ait produit une mauvaise impression sua plusieurs d'entre vous, s'ils l'entendent simplement et au pied de la lettre. Il disait: «Mon Sauveur pleure encore maintenant mes péchés, et sa douleur durera aussi longtemps que notre erreur. a Il continue ainsi dans un style plus abondant peut-être que prudent,, et -dans un langage plus disert que sobre. Que signifient ce grognement insolite et ce je ne sais quel murmure qui s'élève parmi vous! Je sais bien que ceux qui sont instruits dans la loi de Dieu, se rient de ces paroles, mais je ne m'en reconnais pas moins le débiteur de ceux qui sont moins instruits. Il n'est pas question de la manière dont Origène entendait ses propres paroles; il a pu s'exprimer ainsi par hyperbole; c'est son affaire non point la nôtre. Toutefois, je ne puis passer sous silence que les saints Pères nous ont donné comme très-certain qu'il a écrit plusieurs choses contre la foi, et qu'ils nous avertissent de ne le lire, par conséquent, qu'avec circonspection. Quant au passage qui nous occupe, il n'est pas question pour moi de rechercher quelle fut sa pensée; je ne me propose seulement de vous prémunir, vous tous qui n'avez que des sentiments parfaitement conformes à la saine doctrine, contre l'impression que pourraient vous faire les paroles citées plus haut.
2. Il faut bien se garder de croire qu'il y ait place au ciel pour la tristesse non plus que pour le péché. On ne saurait y faillir ni y verser des larmes, de même que sur la terre il n'y aurait jamais eu de peine s'il n'y avait eu d'abord une faute. Or, dans le ciel, il n'y a que la justice, et par conséquent on n'y tonnait que la joie; dans l'enfer, il n'y a que le péché et la peine du péché. Entre l'un et l'autre, on trouve le mélange des deux extrêmes;aussi ne sont-ils point consommés. Nous souffrons en bien des choses parce que «nous péchons tous en bien des points ().» C'est parce qu'il n'y 'a point place dans le ciel pour la souffrance et la douleur, que le Fils unique de Dieu le Père, voulant racheter les hommes par sa passion, non-seulement prit un corps dans lequel il pût souffrir, attendu qu'il ne pouvait souffrir dans sa divinité, mais encore «il se montra sur la terre et vécut parmi les hommes (Ba 3,38),» afin de s'humilier lui-même dans le lieu de l'affliction. Il a donc bien voulu se troubler ici-bas, éprouver de la frayeur et de l'abattement, être tenté en toutes choses pour nous ressembler, sauf le péché. Oui, dis-je, sur la terre Jésus a versé des larmes, il s'est vraiment attristé, il a vraiment souffert, il est vraiment mort, et il a été véritablement enseveli; mais, par sa résurrection, toutes les choses anciennes ont passé. Ne cherchez plus maintenant davantage votre bien-aimé dans votre lit; il est ressuscité, il n'est plus là. C'est le mot de l'Epouse: «J'ai cherché dans mon lit celui qu'aime mon âme; je l'ai cherché et ne l'ai point trouvé (Ct 3,1).» C'est Marie qui a cherché le Seigneur dans son lit;.elle l'a cherché dans le tombeau et ne l'a point trouvé: mais les gardes l'ont trouvée elle, et lui ont dit: «Pourquoi cherchez-vous un vivant parmi les morts (Mt 28,5)?» Il a été en effet, parmi les morts, mais il n'y est plus; oui, il fut couché parmi les morts, mais alors même il n'était pas moins libre; car c'est lui-même qui s'est troublé, c'est lui-même qui a déposé son âme, «s'il a été offert c'est parce qu'il l'a bien voulu (Is 53,7).» Toute faiblesse en lui fut le résultat de sa propre volonté, non pas de la nécessité; voilà pourquoi ce qui parait en Dieu une faiblesse est plus fort que, les hommes (1Co 1,25); C'était alors un grand parmi des petits, un Dieu plein de santé au milieu d'infirmes, un être libre entre les morts.
3. Il semble, à la vérité, qu'au sein même de nos tribulations, nous jouissons aussi d'une certaine liberté, quand, par une charité aussi libre que libérale, nous faisons des oeuvres de pénitence pour les péchés du prochain, nous pleurons, nous jeûnons et nous nous mortifions pour lui, payant ainsi des dettes que nous n'avons point contractées. C'est même ce qui faisait dire à saint Paul: «Quand j'étais libre à l'égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous (1Co 9,19).» Mais, d'ailleurs, il n'y a là aucun rapport avec la liberté de celui qui n'eut point de péché qui lui fût propre, qui e devait rien à la mort et qui ne mérita aucune tribulation. Pour nous, au contraire, si le prochain n'est pas en droit d'exiger de nous ces pénitences volontaires, Dieu, toutefois, les exige; et s'il se trouve des hommes qui semblent rendre au prochain plus qu'ils ne lui doivent, jamais ils ne rendent à Dieu tout ce dont ils lui sont redevables. Aussi l'Apôtre dit-il: «Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit; je n'ose pas me juger moi-même (1Co 4,3)..» Remarquez bien ce qu'il dit ailleurs: «Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés (1Co 11,31),» et ailleurs: «L'homme spirituel décide de tout (1Co 2,15).» Il ne dit pas simplement «il juge» mais, «il décide» de tout, parce que celui qui décide d'une chose l'approuve; il dit, en effet, ailleurs: «Bienheureux celui que sa conscience ne condamne point en ce qu'il approuve ().» Il se mettait donc fort peu en peine d'être jugé par ceux envers qui sa conscience ne lui reprochait d'avoir omis aucun devoir, d'avoir commis aucune faute, à qui plutôt il savait qu'il avait rendu tous les services possibles, au point qu'il pouvait dire ingénument et en pleine sûreté de conscience: «Lui est faible parmi vous, sans que je m'affaiblisse avec lui Qui est scandalisé sans que je brûle (2Co 11,29)?» En effet, pour les Juifs il s'est fait Juif afin de les gagner tous; et pour ceux qui n'avaient point la Loi, il a vécu comme s'il ne l'eût pont eue lui-même; enfin il s'est fait tout à tous pour les sauver tous (1Co 9,22). Aussi a-t-il bien raison de se mettre peu en peine du jugement que pouvaient porter de lui ceux à qui il avait donné si peu d'occasion de scandale et au milieu de qui il avait si bien fait honneur à son ministère. Mais il ne se jugeait pas même dans les choses qu'il approuvait, bien qu'il s'acquittât parfaitement, même envers lui, de ce qu'il se devait, en châtiant son corps, en affligeant son âme et en gardant son propre coeur avec toute sorte de sollicitude, en sorte que sa conscience n'avait rien à lui reprocher en ce qui concernait les devoirs qu'il se devait à lui-même. «Mais je ne suis pas justifié pour cela, dit-il, c'est le Seigneur qui est mon juge (1Co 4,4):» Pour celui-là, je ne saurais échapper à son jugement, et quand même je serais juste je ne lèverai point la tête, car toute ma justice à ses yeux est semblable aux linges souillés d'une femme à son époque (Is 44,6). Non, personne, pas un seul homme ne saurait se dire juste à ses yeux.
4. Car il n'y a personne qui ne doive dire à Dieu: «J'ai péché contre vous (Ps 50,6),» mais celui-là est bien grand qui peut dire «Je n'ai péché que contre vous.» De même il n'y a de vraiment libre parmi les morts, que celui qui n'a point fait de péché et dont la justice est semblable aux montagnes de Dieu. D'ailleurs, il n'est plus parmi les morts, il s'est élevé du milieu d'eux, changé de corps, changé de coeur, il est entré dans les puissances du Seigneur, exempt de toute faiblesse, après avoir quitté les vêtements souillés dont il apparut d'abord revêtu, dans le Prophète Zacharie, (Za 3,3), pour se revêtir d'habits splendides selon ces paroles du Psalmiste: «Vous avez déchiré mon sac et vous m'avez revêtu de joie (Ps 29,12).» Comme il avait pris véritablement la substance de la chair et de l'âme humaines, ainsi que leur vraie nature, il connut les souffrances du corps et celles de l'âme, mais il a trouvé dans les unes et dans les autres une source de gloire. C'est je crois de la glorification de l'une et de l'autre que le Prophète a voulu parler quand il a dit dans ce petit verset: «Le Seigneur a régné, et il a été revêtu de gloire, le Seigneur a été revêtu de force (Ps 92,1).» Par la gloire de son corps il veut dire l'éclat dont il est revêtu, et par la force, l'état inaltérable de son âme. Enfin si le Seigneur a dit: «Mon âme est triste jusqu'à la mort (Mt 26,83);» plus tard, en inclinant la tête, il s'est écrié: «Tout est consommé (Jn 19,30);» afin que désormais on ne soupçonnât pas l'ombre de la faiblesse en lui.
5. Origène a dit encore: «Si son apôtre pleure sur quelques fidèles qui ont péché auparavant, et n'ont point fait pénitence de leurs fautes, que dirai-je de celui qui est appelé le Fils de la charité?» Et ailleurs il continue: «Quoi donc, après avoir cherché nos intérêts, il ne nous chercherait plus à présent, et ne songerait plus à ce qui nous touche, il ne serait plus affligé de nos erreurs, et il ne pleurait point sur notre perte et sur notre ruine, lui qui a pleuré sur Jérusalem?» Ailleurs il dit encore: «Et maintenant puisque le Seigneur est compatissant et miséricordieux, il verse plus de larmes encore que son apôtre avec ceux qui pleurent, et il pleure ceux qui ont péché auparavant; car on ne saurait croire que pendant que Paul gémit et pleure pour les pécheurs, le Seigneur ne verse aucune larme.» Si on entend les choses ainsi, pourquoi ne point chercher encore le bien aimé dans son petit lit? Un mort ne saurait chercher ailleurs que dans le sépulcre, ni un infirme ailleurs que dans son lit, ni un petit enfant ailleurs que dans son berceau, celui qu'aime leur âme. Mais pour lui, comme je l'ai dit plus haut, non moins glorifié de corps que de coeur, que dis-je, d'autant plus glorifié de coeur que l'âme est plus grande et plus capable de gloire que le corps, s'il ne peut négliger les siens, il ne saurait non plus pleurer pour eux. Mais quand sera-t-il donné à la fragilité humaine de comprendre comment il a pitié sans être affecté par la tristesse, comment il aime, et même beaucoup ceux qui souffrent, et sont en danger sans toutefois éprouver lui-même ni trouble ni douleur? Mais cela est bien au dessus de tout ce que nous éprouvons; toutefois il n'y a rien d'impossible à Dieu. Aussi peut-il donner, soit à lui-même, soit à tous les siens qu'il a revêtus de force après qu'ils eurent dépouillé les faiblesses de la chair, et qu'il a introduits dans ses puissances, une charité telle qu'elle puisse se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, sans pleurer avec ceux qui pleurent, et réunir par les liens les plus sûrs et les plus affectueux celle qu'elle aime, sans cesser toutefois de demeurer imperturbable elle-même. On ne saurait même révoquer en. doute que cette charité ne soit bien plus grande que l'autre, de même qu'un médicament, s'il en existait qui guérît nos blessures et ne perdît absolument rien de sa vertu ni de sa substance, serait regardé comme plus précieux que ceux dont la vertu s'épuise et la substance s'altère. Ainsi quoique le Seigneur ait pleuré sur Jérusalem (Lc 19,41), désormais il ne pleurera plus; de même, qu'étant mort et ressuscité, il ne doit plus mourir (Rm 6,9), et qu'après avoir reposé sur son lit tumulaire, il ne doit plus y être cherché maintenant qu'il est ressuscité.
6. Et pourtant les saints sont doués d'une sensibilité infiniment plus grande et plus efficace que ceux qui pleurent pour les pécheurs ou qui sacrifient leur vie pour leurs frères, bien que, pour le Seigneur, il ne puisse plus faire ni l'un ni l'autre maintenant que son oeuvre est accomplie. C'est le propre de notre faiblesse de pouvoir pleurer avec ceux qui pleurent, parce que nous sommes encore dans le filet qui nous tire dans la mer et qui renferme des poissons de toute sorte (Mt 3,48) sans faire aucun discernement entre les uns et les autres. Pour ce qui est du Sauveur, au contraire, non-seulement de lui, mais aussi des apôtres et de tous les autres saints qui sont en lui, ils ont déjà touché au rivage et ils n'ont point placé pèle mêle toute sorte de poissons dans leurs vases; ils n'y ont placé que les poissons de choix, que les bons; quant aux mauvais ils les ont rejetés loin d'eux. Mais en attendant combien de mauvais poissons ne suis-je pas contraint de traîner dans mon filet; combien de poissons douteux, et quine me donnent que de la peine, n'ai-je pas rassemblés dans ce filet le jour où mon âme s'est attachée à vous! je me félicite avec ceux qui font des progrès, mes sentiments sont des sentiments de joie et de bonheur, parce que mon poisson est bon; mais je m'attriste avec ceux qui dépérissent, je pleure avec ceux qui pleurent, je partage les angoisses de ceux qui se trouvent en danger; je suis faible avec les faibles, et je brûle avec ceux qui sont scandalisés. Tous ces sentiments sont pénibles et poignants; mais aussi c'est que ces poissons sont de mauvais poissons; mauvais, entendons-nous, non pas à cause de leur péché, mais à cause de la peine qu'ils me donnent. Fasse le ciel que la multitude de ces mauvais poissons ne nous fasse point périr dans la pusillanimité de notre âtre sous les coups de la tempête, avant que nous soyons arrivés et débarqués au rivage où nous pourrons tirer et séparer les bons des mauvais, en sorte qu'il n'y aura plus ni pleurs, ni cri, ni affliction, ni aucun sentiment de crainte laps le pays de notre séjour (Ap 21,4), mais seulement des actions de grâce et des chants de joie et de bonheur.
a Ce sermon, dans un manuscrit de la Colbertined'une grande valeur, se trouve placé avant le sermon pour la nativité de la Vierge Marie; dans un manuscrit de la bibliothèque royale, il est placé après, avec ce titre: Sermon aux abbés venus au chapitre de Cîteaux. Le manuscrit français des Feuillants le place parmi les sermons du carême. Autrefois le chapitre de Cîteaux se tenait aux Ides de septembre. Dans les Fleurs de saint Bernard ce sermon est cité au livre 8, chapitre 11, et. au livre 8, chapitre XXXVI, XXXVII et autres.
1. Cette grande et vaste tuer, je veux dire le siècle présent si amer et si agité, est navigable pour chacune des trois sortes d'hommes d'une manière différente, s'ils veulent la traverser sains et saufs. Il y a, en effet, trois hommes, Noé, Daniel et Job, (Ez 14,14); le premier lapasse sur l'arche, le second sur un pont, et le troisième à gué. Or, ces trois hommes sont les trois ordres de l'Église. En effet, Noé a dirigé la marche de l'arche pour qu'elle ne périt pas dans le déluge, et je reconnais en lui la figure de ceux qui sont chargés de conduire l'Église. Daniel, l'homme de désirs, l'homme de l'abstinence et de la chasteté, représente l'ordre des pénitents et des continents qui ne vaquent qu'au service de Dieu. Quant à Job, qui sait faire un bon usage des biens de ce monde dans l'état du mariage, il est la figure du peuple fidèle qui possède licitement les biens de la terre. Je veux vous parler du premier et du second des trois, puisque il y a ici présents, d'un côté, nos vénérables frères et co-abbés qui sont du nombre des prélats de l'Église, et de l'autre, de simples moines qui sont de l'ordre des pénitents, ce n'est pas à dire pour cela que nous autres abbés nous devions nous regarder comme étant étrangers à cet ordre, à moins que nous n'ayons oublié notre profession. Quant au troisième ordre qui comprend les gens mariés, je n'en dirai que quelques mots, attendu qu'il nous touche de moins près. On peut le considérer plus particulièrement comme celui qui trac erse à gué la grande mer, traversée aussi laborieuse et aussi dangereuse que longue, attendu que celui qui la fait n'y trouve aucun profit. Que ce soit une traversée dangereuse, cela n'est que trop évident par le nombre de ceux que nous avons la douleur d'y voir périr en regard du petit nombre de ceux qui l'accomplissent comme il faut. Il est en effet bien difficile, surtout de nos jours où la malice est si grande, d'éviter les trous creusés par des pécheurs criminels, dans les eaux de ce siècle et dans les tourbillons des vices.
2. Quant à l'ordre des continents, ils passent la mer sur un pont, c'est comme on le sait, la voie la plus courte, la plus facile et la plus sûre. Mais sans la louer davantage, je veux vous en montrer les dangers, ce sera beaucoup meilleur et plus utile. Sans doute, mes très-chers, le sentier que vous suivez est droit et bien plus sûr que la vase où marchent les gens mariés, pourtant il n'est pas d'une sécurité complète. Il y a trois périls à craindre le long de ce chemin, ainsi, il est possible qu'on veuille y marcher de front avec un autre, regarder en arrière, s'arrêter ou s'asseoir au beau milieu du pont. Il est si étroit et la voie qui mène à la vie a si peu de largeur qu'ils ne permettent de faire ni l'une ni l'autre de ces trois choses. Contre le premier danger, disons tous de notre côté avec le Prophète, «que le pied de l'orgueil ne vienne point jusque à moi, car c'est là que sont tombés ceux qui commettent l'iniquité (Ps 35,42).» Quant à celui qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde ensuite en arrière, il est certain qu'il tombe à l'instant même et que les flots de la mer l'engloutissent tout entier. Pour celui qui veut s'arrêter sur ce pont et qui, sans quitter l'Ordre, ne veut plus avancer, il ne peut que tomber aussi, parce qu'il est poussé et renversé par ceux qui viennent après lui, car le passage est étroit, et il empêche de passer ceux qui veulent aller plus loin et arriver au terme. Aussi arrive-t-il qu'ils le reprennent et le gourmandent, ils ne peuvent souffrir sa tiédeur et sa lenteur, ils le pressent en quelque sorte de l'aiguillon et le poussent de leurs mains. Or, de deux choses l'une, ou il avancera ou il tombera. Il ne saurait donc point s'arrêter, il ne peut non plus regarder en arrière, et, d'un autre côté, il ne lui est pas avantageux de vouloir marcher de front avec les autres; il faut donc que nous courions, que nous nous hâtions en toute humilité, si nous ne voulons pas que celui qui est parti comme un géant pour parcourir sa carrière ne s'éloigne beaucoup de nous. Si nous sommes sages, nous ne le perdrons jamais de vue, et, attirés par l'odeur de ses parfums, nous courrons plus vite et plus sûrement.
3. Après tout le pont ne semblera pas trop étroit encore à ceux qui voudront y courir. En effet, il est composé de trois essences de bois, et ceux qui voudront s'appuyer sur ces bois ne verront point le pied leur manquer en route. Or, ces trois essences sont: la peine du corps, la pauvreté des biens du monde, et l'humilité de l'obéissance. En effet, «c'est par beaucoup de peines et d'afflictions que nous devons entrer dans le royaume des cieux (Ac 14,21), et ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans les piéges du diable (1Tm 7,9);» enfin celui que la désobéissance a écarté de son Dieu, n'a qu'une voie sûre de revenir à lui, la voie droite de l'obéissance. Mais il faut que ces trois essences de bois soient bien liées ensemble; en effet, la peine du corps ne dure guère au milieu des richesses, et d'ailleurs sans l'obéissance elle ne sera pas facilement discrète; quant à la pauvreté au sein des jouissances et de la volonté propre, elle n'a aucun mérite et n'a absolument aucune valeur aux yeux de Dieu: pour ce qui est de l'obéissance dans les richesses et les plaisirs, elle n'a rien de stable, rien de glorieux.
4. Tout cela étant bien disposé, voyez si vous n'avez pas échappé parfaitement aux trois périls de cette mer, je veux dire à la concupiscence de la chair, à celle des yeux, et à l'orgueil de la vie: tout cela étant, dis-je, bien disposé., c'est-à-dire, étant disposé de telle sorte que dans la peine vous échappiez aux noeuds de l'impatience, dans la pauvreté vous évitiez la pierre d'achoppement de la cupidité, et dans l'obéissance la tache de la volonté propre. En effet, si ceux qui se sont laissés aller aux murmures périrent sous les morsures des serpents, (1Co 10,9) «ceux qui veulent devenir riches,» non pas ceux qui le sont, «tombent dans la tentation et dans les piéges du diable (1Tm 6,9).» Mais après tout qu'importe cela, si par hasard, ce qu'à Dieu ne plaise, vous désirez les choses de la pauvreté avec autant de force ou d'ardeur même que les hommes du monde soupirent après les richesses? Qu'importe la différence des objets qu'on désire, dès lors qu'on les désire d'une manière déréglée. Il semble même que s'il y avait une excuse dans l'un ou l'autre cas, ce serait plutôt pour le désir de ce qui est plus estimé. Mais quiconque fait ouvertement ou en secret tout ce qu'il peut pour que son père spirituel lui enseigne ce qui fait secrètement l'objet de sa volonté, se séduit lui-même, s'il se flatte d'avoir la vertu d'obéissance, car en cette occasion ce n'est pas lui qui obéit à son supérieur, mais c'est son supérieur qui lui obéit.
5. Toutefois, puisque, selon la parole du Sauveur, on doit se servir envers nous de la même mesure dont nous nous serons servis nous-mêmes (Mc 4,24), il est bon de donner beaucoup, afin d'être du nombre de ceux à qui on doit donner une bonne mesure, une mesure foulée, tassée, une mesure qui déborde de leur sein. Pour le salut, il suffit de souffrir patiemment les souffrances corporelles, mais le comble est de les embrasser de plein gré, et avec la ferveur de l'esprit. Il peut suffire de ne point rechercher le superflu, et de ne pas se laisser aller aux murmures, s'il vient à manquer; mais le comble c'est de se réjouir, de voir les autres pourvus du nécessaire, quand on est soi-même dans le plus complet dénuement, et de chercher les moyens qu'il en soit ainsi. C'est encore assez pour le salut de ne point contraindre la volonté de noire supérieur, ou par notre impatience, ou par nos feintes à se plier à nos désirs, mais le comble c'est de fuir les choses que nous sentons flatter notre volonté propre, autant toutefois que cela se peut faire, sans blesser la conscience.
6. Quant aux prélats, ils descendent sur la mer dans des vaisseaux, et ils travaillent au milieu des eaux (Ps 106,33). Ils ne sont resserrés ni par l'étroit passage d'un pont, ni par le peu de largeur d'un gué, ils peuvent voguer dans tous les sens, où il leur plaît, et aller au devant de qui il est nécessaire pour diriger le passage du pont ou du gué, veiller à la marche de ceux qui s'avancent, découvrir les périls et les écarter, exciter les tièdes, et soutenir les faibles. Enfin, ils montent jusqu'aux cieux, et descendent jusqu'aux enfers, et tantôt s'occupent de choses spirituelles et sublimes, et tantôt jugent des choses horribles et infernales. Mais où trouver un navire capable de soutenir le choc de flots si terribles, et de voguer en sûreté au milieu de si grands périls? Je vous répondrai: «L'amour est fort comme la mort, et le zèle de l'amour est inflexible comme l'enfer:» aussi suivant ce qui est dit ailleurs: «Les grandes eaux n'ont pu éteindre la charité (Ct 8,7).» Voilà le navire nécessaire, indispensable aux prélats; il doit avoir trois côtés, comme tous les navires, et se trouver conforme à la doctrine de saint Paul, quand il réclame la charité qui naît d'un coeur pur, d'une bonne conscience, et d'une foi sincère (1Tm 1,5).» Or, la pureté d'intention, pour un prélat, consiste à ne se proposer que d'être utile non point de faire sentir qu'il est le supérieur. Il doit donc rechercher dans son office de prélat, non son avantage personnel, ni les hommages du monde ou tout autre chose pareille, mais seulement le bon plaisir de Dieu, et le salut des âmes. Mais à la pureté d'intention, il faut joindre encore une vie irréprochable, être le modèle du troupeau, commencer par pratiquer soi-même la règle, avant de l'enseigner aux autres, et, suivant la règle de notre Maître, (S. Bénéd. in Reg. cap 2.) ne pas apprendre à ses disciples, par sa conduite, à faire ce qu'il leur a dit être contraire à leurs intérêts, s'il ne veut pas que les religieux murmurent quand il les reprendra, et disent: «Médecin, guérissez-vous vous-même (Lc 4,23).» Là où il peut en être ainsi, c'est la condamnation complète du supérieur, et la perte de beaucoup de ses intérieurs. Si je parle ainsi, ce n'est pas que je réussisse à ne pas tomber dans ce malheur, mais c'est que la Vérité même me crie , comme elle. crie à tous les supérieurs: Il faut que celui qui est le supérieur des autres soit irrépréhensible (1Tm 3,1) et qu'il puisse, avec le Seigneur, répondre, en toute sécurité de conscience, à ceux qui le blâment: «Quel est celui d'entre vous qui pourra me convaincre de péché (Jn 8,46)?» de ne veux pas dire qu'on puisse vivre en ce monde absolument sans péché, mais je dis qu'il faut qu'un supérieur évite tout particulièrement de tomber dans les fautes qu'il reproche à ses inférieurs.
7. Et, pour cela, il faut qu'il soit dans le secret même de sa vie, tel qu'il se montre dans sa conduite publique, de peur de n'être humble qu'au-dehors, tout en étant orgueilleux au fond du coeur, et plein d'une confiance présomptueuse dans sa sagesse, sa vertu et sa sainteté. On ne peut douter que la foi de celui qui ne met pas toute sa confiance dans la seule bonté de Dieu, comme l'humilité apparente de sa conduite le fait croire, ne soit une foi feinte. Or, voyez combien, à ces trois vertus, je veux dire à la pureté du coeur, à la bonne conscience, et à la foi vraie, non pas feinte, semblent se rapporter encore ces autres paroles l'Apôtre qui dit: «Pour moi, je me mets peu en peine d'être jugé par vous, ou par quelque homme que ce soit, etc., car je ne me juge pas moi-même, dit-il, parce que ma conscience ne me reproche rien (1Co 4,3),» c'est-à-dire ne me reproche point de rechercher mon intérêt, je ne cherche que celui de Jésus-Christ. Si je me mets peu en peine que vous me jugiez, c'est parce que ma conscience est bonne, et ma conduite irréprochable: «Celui qui me juge, continue-t-il, c'est le Seigneur.» Il veut, par là, nous apprendre que toutes ses espérances sont placées en Dieu, sous la main puissante de qui il se tient humilié. Mais je vous laisse à juger si la triple question, faite par le Seigneur à Pierre, peut se rapporter aussi à ce que je viens de dire, en sorte que ces mots: m'aimes-tu, m'aimes-tu, m'aimes-tu (Jn 21,15), signifieraient: as-tu la charité qui vient d'art coeur pur, d'une bonne conscience, et d'une foi qui ne soit pas feinte. C'est d'ailleurs avec justice qu'il est demandé à celui qui doit être pêcheur d'hommes, si son navire a la charité.
a Ce sermon ainsi que les trois suivants se trouvent placés dans tous les manuscrits parmi les Sermons du temps. à la suite de ceux du sixième dimanche après la pentecôte: mais dans le manuscrit de Cîteaux, il est dit que ces quatre sermons doivent être placés après le trente-neuvième des sermons divers; toutefois dans toutes les éditions ils se trouvent placés après le trente-cinquième.
1. Je vous disais dernièrement qu'il y en a qui regardent en haut, et d'autres qui regardent en bas; il m'est encore venu, sur ce sujet, quelques réflexions dont je ne veux point priver votre charité, en les passant sous silence. Car si les deux pensées que j'ai développées alors devant vous, si je m'en souviens bien, ne sont pas également parfaites; elles sont toutefois également utiles. Or, il y en a qui ont le coeur placé les uns d'une manière, les autres d'une autre, ou qui l'ont élevé, selon ce que Dieu s'est proposé quand il a fait l'homme droit, et qui pourraient répondre sans crainte à la voix du prêtre qui les invite à tenir leur coeur élevé.» Nous l'avons élevé vers Dieu.» Il y en a d'autres qui, semblables aux animaux sans raison, sont penchés vers la terre, s'exposant ainsi aux dérisions des esprits immondes, qui leur crient en se moquant: «Baissez-vous, que nous passions (Is 51,23).» Vous savez, en effet, que dans toute réunion nombreuse il est impossible que i tous aient larriême force, le même corps et les mêmes moeurs, aussi notre règle, avec son autorité, nous rappelle-t-elle de souffrir patiemment la faiblesse des uns et des autres (S. Bened. Reg. Cap. LXXII), et la charité nous fait un devoir d'y condescendre, dans une certaine mesure. En voyant cela, peut-être s'en trouve-t-il qui se sentent plus portés à en ressentir de l'envie que de la compassion; aussi arrive-t-il souvent qu'on estime an fond du coeur quelqu'un bien heureux pour certaines choses qui le rendent malheureux, et qu'il supporte avec peine et parce qu'il ne peut pas faire autrement. Celui qui porte envie, même à la misère, montre assez qu'il est tout à fait. courbé vers la terre, et que, dans la bassesse de son coeur, il ne goûte que la chair; il n'a de coeur que pour les dispenses que son supérieur accorde, parce qu'il y est contraint par des pensées de charité, et pour le bien du prochain; il recherche de semblables dispenses et murmure contre le supérieur qui se refuse d'accéder à ses déraisonnables demandes. De là, les soupçons, les détractions, et les scandales.
2. Si je parle ainsi, mes très-chers frères, ce n'est pas que j'aie beaucoup à me plaindre de vous sur ce point, mais j'ai cru bon de vous engager à vous mettre sur vos gardes, et de vous prémunir, parce qu'il y en a beaucoup parmi vous qui sont encore jeunes ou délicats, et qu'il est nécessaire quelquefois d'adoucir pour eux, à cause de leur jeunesse ou de leurs infirmités, les rigueurs de la règle commune (a). Grâces à celui de qui vient tout don, j'en vois ici beaucoup, dont l'esprit tout entier à Dieu, est tellement éloigné de semblables pensées qu'ils ignorent même qu'il se trouve à côté d'eux des frères plus faibles qu'eux, et qui gémissent de faire eux-mêmes beaucoup moins que tous les autres. C'est qu'ils ont toujours les yeux sur ceux qui sont plus avancés qu'eux, et que, avec l'Apôtre, oubliant tout ce qui est derrière eux, ils ne songent qu'à marcher en avant. Quelle n'est pas, je vous le demande, mon admiration pour eux, quel respect n'ai-je point pour ces âmes au fond de mon coeur; quels sentiments de charité n'éprouvé-je point pour ces religieux qui paraissent ignorer ceux qu'ils voient tous les jours avec eux , ne font choix que d'un, de deux ou de plusieurs autres religieux qu'ils savent animés d'une plus grande ferveur, et, tout en étant plus parfaits qu'eux, ne laissent pas néanmoins de se mettre devant les yeux, et de se proposer pour exemples à suivre, leurs saintes études dans le Seigneur, leurs exercices corporels et même leurs exercices spirituels.
3. Je vous ai déjà raconté, si je m'en souviens bien, mais je ne ferai aucune difficulté de vous le redire encore, dans quelle sublime méditation un laïc passa un jour tout le temps des vigiles. M'ayant, le plus grand matin, attiré dans le parloir, il se jeta à mes pieds et me dit: «Je suis bien malheureux, car j'ai passé tout le temps des vigiles à considérer un religieux, en qui j'ai compté trente vertus, dont je ne possède pas même la première.» Or, peut-être ce religieux n'en avait-il aucune aussi grande que l'humilité dont ce laïc faisait preuve dans l'envie qu'il lui portait. La conséquence à tirer pour nous de ce récit, c'est que nous devons avoir les yeux constamment ouverts sur ce qu'il y a de plus élevé dans les autres, c'est en cela que se trouve le comble de l'humilité, s'il vous semble qu'en certain point vous avez reçu une plus grande grâce que votre frère, vous ne manquez pas, si vous êtes animé d'une sainte émulation d'en trouver beaucoup d'autres où
a On peut comparer avec ce passage le n. 4 de sermon sur le moine Humbert, qui se trouve plus haut.
vous lui êtes inférieur. Qu'importe, en effet, que vous puissiez travaillez ou jeûner plus que lui, s'il vous surpasse de son côté en patience, et s'il s'élève plus haut que vous par la charité? A quoi bon passer toute la journée à considérer sottement ce qu'il vous semble que vous avez de plus que lui? Mettez-vous plutôt en peine de savoir ce qui vous manque encore, c'est beaucoup mieux. Plaise à Dieu, mes frères, que nous soyons aussi avides de la grâce spirituelle que les gens du monde le sont des richesses temporelles. Nous devons certainement, et c'est même pour nous une obligation de le faire, nous devons, dis-je, l'emporter en bien sur le mai, et désirer la grâce spirituelle, d'autant plus ardemment que l'objet de nos désirs est plus précieux; mais plaise à Dieu que nous la désirions du moins aussi vivement que les hommes du monde désirent les richesses. N'est-ce pas un grand sujet de confusion peur nous, de voir que les mondains désirent les choses pernicieuses beaucoup plus vivement que nous les choses utiles? En effet, qui pourra nous faire comprendre à quel point l'avare est tourmenté par le désir de l'argent, l'ambitieux, consumé par celui de la gloire, et les voluptueux, attirés par l'objet de leur passion? Il faut voir pour combien peu de choses ils comptent ce qu'ils ont une fois acquis, et comme ils oublient la peine qu'ils ont prise et l'ardeur qu'ils ont déployée pour arriver enfin à grand'peine au but de leurs désirs. Tout ce qu'ils possèdent n'est plus rien à leurs yeux, en comparaison de choses moindres peut-être , mais qu'ils se prennent à envier encore aux autres.
4. Pour vous donc, mes frères, ne faites pas non plus. un bien grand cas de ce qu'il vous semble que vous possédez, excepté peut-être pour en rendre de temps en temps grâce à Dieu, et pour vous reconnaître débiteurs de tout ce qu'il vous a donné, ou encore pour vous consoler en cas de besoin et vous empêcher de tomber dans un excès de tristesse. Autrement, n'ayez des yeux que pour voir ce que les autres ont de plus que vous; cette pensée vous conservera dans l'humilité, et non-seulement vous tiendra éloignés de la pente de la tiédeur, mais encore allumera au dedans de vous le désir de faire des progrès. Au contraire, voyez quel mal peut résulter pour vous de la complaisance avec laquelle vous contempleriez ce que vous croyez avoir dans lame, en pensant qu'un autre ne l'a point. En effet, vous commencez à vous élever sur les ailes de l'orgueil, dès que vous vous croyez grands. Et vous commencez à baisser, dès l'instant où en vous comparant à un autre, il vous semble que vous êtes plus parfaits que lui; voilà comment on tombe dans la tiédeur, et on commence à se relâcher. Or, nous savons que «Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne au contraire sa grâce aux humbles (),» nous savons aussi «que celui qui s'acquitte avec négligence de l'oeuvre de Dieu est maudit (Jr 48,10).» Mais heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car si nous mortifions par l'esprit les oeuvres de la chair, nous vivrons, mais si nous vivons selon le chair, nous mourrons.
Bernard, Sermons divers - TRENTE-QUATRIÈME SERMON. Sur les paroles d'Origène.