Bernard, Sermons divers - TROISIÈME SERMON. Sur le cantique du roi Ézéchias: «Lorsque je ne suis encore qu'à la moitié de mes jours, etc.»

TROISIÈME SERMON. Sur le cantique du roi Ézéchias: «Lorsque je ne suis encore qu'à la moitié de mes jours, etc.»

(Is 38,10)


1. Les hommes sanguinaires (a) et trompeurs ne diminueront point. leurs jours de moitié (Ps 54,24), mais ils persévéreront dans leur vieillesse jusqu'à la mort, et cela parce qu'ils ne craignent pas le Seigneur. Quant à l'homme qui est invité, par la crainte de Dieu, à la sagesse, à l'instant même il diminue ses jours de moitié, en s'écriant dans sa crainte: «Je m'en vais aux portes de l'enfer (Ps 38,10).» Mais lorsque la crainte de l'enfer a commencé à apaiser son ardeur au mal, il se met à chercher la consolation dans le bien, attendu qu'il faut que l'homme se console d'une manière ou d'une autre. La bonne consolation est celle qui repose sur l'espérance du salut éternel, où, par la grâce de Dieu, il retrouve la vie et la gaieté, loin du péché qui élevait un mur de séparation entre lui et Dieu. Lorsqu'il commence à faire des progrès dans la crainte de Dieu, comme c'est proprement ce qui s'appelle vivre avec piété en Jésus-Christ, il ne peut éviter, selon le témoignage même de la sainte Écriture, de souffrir la persécution (2Tm 3,12); en sorte que sa joie, récente encore, se change en tristesse, et la douleur du bien qu'il a à peine effleurée du bout des lèvres, s'il m'est permis

b L'auteur des Fleurs de saint Bernard rapporte ce passage dans son livre VIII. chapitre 33.

de parler ainsi, en amertume, et lui fait dire: «Ma harpe est devenue un instrument de deuil, et mes chants ne sont plus que des lamentations (Jb 30,31).» Il pleure donc plus amèrement la perte de cette douceur qu'il n'avait pleuré auparavant d'avoir goûté à la douceur du péché, et il demeure dans ces larmes jusqu'à ce que, par la grâce de Dieu, la consolation rentre dans son âme. A peine y est-elle revenue, qu'il reconnaît que la tentation qu'il a soufferte était une épreuve plutôt qu'une désolation. Or les épreuves tendent à nous instruire, non point à nous détruire, selon ce mot de l'Écriture: «Vous visitez l'homme au matin de sa vie, et aussitôt vous le mettez à l'épreuve (Jb 7,18).» Voilà ce qui fait que, connaissant le profit qu'il recueille de la tentation, bien loin de la fuir, il l'appelle de tous ses voeux, et s'écrie «Éprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi (Ps 25,2).» Ces fréquentes alternatives de la grâce qui la visite, et de la tentation qui l'éprouve, font faire des progrès à l'âme; car en même temps que la visite de la grâce l'empêche de tomber dans le découragement, celle de la tentation ne lui permet pas de s'enorgueillir. A peine son oeil intérieur est-il purifié par un tel exercice, que la lumière sur laquelle elle aspire à fixer fidèlement ses regards, lui apparaît, mais accablé par le poids de son propre corps, elle retombe bon gré mal gré sur elle-même. Cependant, après avoir goûté, pendant quelque temps, combien le Seigneur est doux, elle en retient la saveur au palais de son coeur, lorsqu'elle est rentrée en elle-même, ce qui la fait soupirer, non plus après un de ses biens, mais après lui. C'est même' en cela que consiste la vraie charité qui ne cherche pas ses intérêts ainsi que les dispositions d'un fils qui n'aime que son père, et ne recherche point son propre avantage. La crainte ne saurait faire qu'un esclave qui ne songe qu'à ce qui lui est avantageux; et l'espérance, qu'un mercenaire, qui ne voit que le profit à faire.

2. Évidemment Ézéchiasa passé par ces degrés, et il a voulu les faire connaître à ceux qui doivent y passer aussi, quand il s'est écrié: «A la moitié de mes jours, je m'en vais aux portes de l'enfer (Is 38,10).» C'est comme s'il avait dit: Le jour où, déposant l'image de l'homme terrestre, j'ai commencé à porter celle de l'homme céleste, je conçus dans la crainte, comme on dit, et je, m'écriai: «Je vais aux portes de l'enfer.» Mais la crainte n'était pas du désespoir en moi, «j'ai cherché le reste de mes années,» pour commencer enfin à vivre pour moi, après avoir vécu jusqu'alors contre moi. Or je les ai cherchées ces années auprès de celui qui a dit: «Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5).» En effet, sans lui je ne pouvais, je ne dis point venir à lui, mais pas même me retourner de son côté, car je ne suis qu'une vapeur qui passe, et ne sait revenir sur ses pas (Ps 77,39). «J'ai donc cherché le reste de mes années, et, après l'avoir trouvé, car celui qui excite à le chercher ne le refuse point à ceux qui le cherchent, aussitôt j'ai éprouvé la vérité de cette parole du Sage «Mon Fils, lorsque vous entrerez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice et dans la crainte du Seigneur et préparez votre âme à la tentation ().» Aussi, quand je me sentais pressé par la tentation, et qu'il me semblait que je me trouvais comme circonvenu dans les espérances du salut que je venais de concevoir, je me suis écrié: «je ne verrai pas le Seigneur Dieu dans la terre des vivants,» comme j'avais eu la présomption de l'espérer aux jours de mon abondance; car «j'avais dit dans cette abondance je ne saurais jamais déchoir (Ps 29,7);» je ne faisais point réflexion que c'est par un pur effet de votre bonté, Seigneur, non pas par ma propre force, que vous m'aviez affermi dans l'état florissant où j'étais. Aussi «avez-vous détourné votre visage de moi, et je me suis trouvé tout rempli de trouble (Ps 29,9),» attendu que je ne dois plus voir le Seigneur Dieu, c'est-à-dire le Père, dans la terre des vivants. «Je ne verrai plus l'homme;» sans doute le Fils de Dieu dont il est dit: «Il est homme, qui l'a connu ()?» «ni celui qui habite dans le repos,» c'est-à-dire le Saint-Esprit dont il est écrit. «Sur qui mon esprit se reposera-t-il, sinon sur l'humble et le paisible (Is 66,2)?»

3. Il ajoute après cela: «Les enfants que j'ai engendrés,» c'est comme s'il avait dit: les enfants de mes oeuvres que j'avais commencé à mettre au monde dans la crainte, afin qu'on putdire de notre âme: «elle avait beaucoup d'enfants, elle est tombée à rien (1S 2,5), m'ont été enlevés, ils ont été roulés.» Mais cette pieuse lignée «Qui m'a été enlevée, qui a été roulée comme on roule la tente des bergers,» et mise en réserve pour un temps, non rejetée pour toujours. Il continue: «ma vie a été coupée comme le fil que coupe le tisserand,» pour que je susse bien que le progrès de ma vie n'est pas entre mes mains; mais dans celles du Tout-Puissant, de même que la toile est sous la main du tisserand, d'autant mieux «qu'il la tranche lorsqu'elle ne faisait que commencer,» à son principe même, en sorte qu'il a repris ce qu'il me donnait. Toutefois si ma force a, défailli elle ne m'a pas pourtant abandonné tout à fait, au point, de laisser croire que celui qui avait pu commencer n'a pas pu achever. Mais qu'ai-je besoin de m'étendre davantage? J'ai pu bientôt me convaincre de cette vérité que «c'est dans la faiblesse que la puissance éclate davantage (2Co 12,9),» et je me suis écrié: «c'est un bien que vous m'ayez humilié (Ps 118,71).» J'ai vu par là en effet, «dès le matin, que vous termineriez ma vie le soir même,» c'est-à-dire que vous me consommeriez moi-même. Ce n'est pas air matin seulement de votre visite, ou le soir de la tentation, mais dans l'un et dans l'autre, que consiste la perfection pour moi. J'étais un insensé, moi qui me contentais «d'espérer jusqu'au matin,» puisque David dit: «Israël doit espérer dans le Seigneur depuis le point du jour jusqu'à la nuit (Ps 129,6).» Mais comme j'étais faible dans mon espérance, il a brisé comme un lion tous mes os:» je veux dire la force dans laquelle je mettais imprudemment toute ma confiance pour l'avenir, sous l'aile tutélaire de la grâce. Mais qui est celui qui a brisé ainsi mes os, sinon le diable notre ennemi, qui rôde comme un lion rugissant, et cherche quelqu'un à dévorer? Mais vous, Seigneur, vous me relevez de cette humiliation et de cette épreuve qui m'ont brisé, «et vous ne finirez ma vie que le soir,» attendu que c'est du soir et du matin que se compose un jour tout entier.

4. Voilà pourquoi je bénirai le Seigneur, comme j'ai appris à le faire, en tout temps, c'est-à-dire, le matin et le soir (Ps 48,19), non pas à la manière de ceux qui ne vous bénissent que lorsque vous leur faites du bien; non pas comme ceux qui ne croient que pour un temps, et se retirent lorsque la tentation s'approche (Lc 8,13); mais je dirai avec les saints: «Si nous recevons le bien de la main de Dieu, pourquoi donc n'en recevrions-nous pas aussi le mal (Jb 2,10)?» Le matin «je crierai donc comme le petit de l'hirondelle vers le Seigneur,» et le soir, «Je gémirai comme la colombe,» c'est-à-dire, lorsque le matin de la grâce me sauvera, je me réjouirai comme l'hirondelle et je ferai comme elle entendre ma voix pour remercier la grâce de sa visite: puis, quand viendra le soir, le sacrifice du soir ne fera point défaut, je gémirai comme la colombe, et répandrai des larmes dans la tribulation. Voilà comment le matin et le soir seront également consacrés à Dieu, puisque le soir sera donné aux larmes et le matin à la joie. Oui, à la nuit tombante, je serai plongé dans le deuil et l'affliction, après avoir joui du bonheur et de la joie du matin. Dieu aime également le pécheur dans la componction et le juste dans les joies de la dévotion, de même qu'il hait le juste ingrat autant que le pécheur que rien ne trouble. Certainement, «semblable au petit de l'hirondelle,» on me verra voler ça et là, m'occuper des emplois de Marthe, et donner joyeusement à tout ceux qui se trouveront dans la nécessité. «Je gémirai comme la colombe;» sur ce qui résiste en même temps que je verrai ce qui reste. Voilà ce que je ferai le matin et le soir, c'est-à-dire avant et après, selon ce que Laban a dit, en parlant de celles qui étaient le type de ces deux époques de la vie: «Ce n'est pas la coutume chez nous de marier les plus jeunes avant leurs aînées (Gn 29,26), bien qu'on passe indifféremment de l'une à l'autre. C'est, je pense, ce que Job veut faire entendre quand il dit: «si je m'endors je dis aussitôt: quand me lèverai-je, et de même quand je me lève, j'aspire au soir (Jb 7,4).» Si, arrivé au soir de la contemplation, il était en repos, il aspirait au matin pour ressusciter à l'action, de même que, fatigué aussi, il attendait le soir pour revenir avec bonheur, aux doux loisirs de la contemplation.

5. On peut désigner également parle ramage de la babillarde hirondelle, et par les gémissements de la plaintive colombe, les chants de l'Eglise, et les secrets soupirs de la prière; mais il semble qu'un sentiment intermédiaire doive être préféré si on lient compte des paroles suivantes: «Mes yeux se sont lassés à force de regarder en-haut.» Soit qu'on entende le mot d'Ezéchias, en ce sens que ses yeux sont devenus plus fils et plus pénétrants à force de regarder en-haut et de contempler les choses sublimes et élevées, soit qu'il faille le prendre dans le sens d'affaiblis, de privés de leur pénétration première, selon cette expression d'un Prophète: «Mes yeux sont devenus languissants dans l'attente de vos promesses (Ps 118,82),» et de cette autre: «Je me suis souvenu de Dieu, et j'ai trouvé ma joie dans ce souvenir, je me suis exercé dans la méditation, et mon esprit est tombé en défaillance (Ps 76,4),» enfin, soit qu'on l'entende d'une manière, soit qu'on l'entende de l'autre, il n'en désigne pas moins la contemplation. D'ailleurs, le dernier sens paraît plus en rapport avec le contexte. En effet, Ézéchias ajoute: «Je souffre une violence extrême.» C'est comme s'il avait dit: Seigneur, ce n'est pas de mon plein gré, mais bien malgré moi que je me vois détourné, arraché de votre contemplation; attendu que «le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et que cette demeure de terre abat l'esprit par la multitude des soins qu'elle exige. (Sg 9,15).» Répondez donc pour moi, ô vous qui êtes mon Créateur, vous qui connaissez la condition de ma nature. Si ce sont mes péchés qui sont cause de cela; s'il ne faut point s'en prendre au vice de la nature, mais à mes détestables habitudes, n'en répondez pas moins pour moi, en attachant mes péchés à la croix, en les effaçant par votre sang, afin qu'il n'y ait plus rien qui nuise à ma contemplation. «Car que dirai-je, ou bien que me répondra-t-il, puisque c'est lui qui me fait souffrir ces maux?» Vers quel autre que lui tournerai-je mes regard, ou quel autre répondra pour moi? Car ce n'est que lui, non point un autre qui m'a fait la difficulté, ou plutôt l'impossibilité où je me trouve, en me frappant de cette sentence: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gn 3,19).»

6. Si au lieu de ces mots: «c'est lui qui m'a fait souffrir,» on lit «c'est moi qui me suis fait souffrir,» 1e roi Ézéchias s'en prend à lui-même, comme s'il avait voulu faire retomber sur son auteur la faute dont il charge la nature, et s'impute le tout à lui et à ses péchés, en s'écriant: «Que dirai-je et que me répondra-t-il, puisque c'est moi qui ai fait le mal?» C'est-à-dire ce que je souffre, et que j'ai mérité de souffrir en péchant. Il n'y a qu'une chose à faire pour moi: «C'est de repasser devant vous, Seigneur, toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme.» Évidemment je ne suis pas digne de penser à vous avec douceur: je ferai ce que je puis; je penserai à moi dans l'amertume de mon âme. Vous habitez une lumière inaccessible, et je ne saurais, de mes faibles regards, contempler longtemps l'éclat de votre lumière, aussi reviens-je avec confusion aux ténèbres habituelles et familières de mon ancienne vie, non pas pour y demeurer étendu encore avec tin plaisir mortel, mais pour les punir, et pour les repasser dans l'amertume de mon âme. Il aurait fallu, si c'eût été possible, que je revinsse à la vie une seconde fois, si je puis parler ainsi, puisque j'ai mal vécu; mais comme je ne le saurais, du moins je repasserai devant vous toutes mes années passées, dans l'amertume de mon âme; Je referai ainsi, par la pensée, ce que je ne puis refaire par l'action. Je les repasserai devant vous, parce que ce n'est que contre vous que j'ai péché; afin que vous me justifiiez pendant que je me condamnerai, et que vous l'emportiez en miséricorde quand vous me jugerez vous-même. Sans doute j'y avais pensé bien des fois auparavant; mais comme ce qui peut m'arrêter n'a point encore été assez puni, je reviens de nouveau à repasser toutes ces choses dans l'amertume de ma vie , jusqu'à ce qu'elles soient si bien extirpées, qu'elles ne puissent plus causer aucun obstacle.

7. Ce zèle, je le pense, ne sera point stérile; «car c'est ainsi que l'on vit,» ou plutôt puisque c'est ainsi que l'on vit, non point selon la chair, mais selon l'esprit. «Si la vie de mon coeur et de mon esprit se passe dans de telles dispositions,» c'est-à-dire non moins dans la considération de ce que je suis que dans la contemplation de ce que vous êtes, Seigneur, «vous me châtierez» de plus en plus,«et vous me rendrez la vie.» Or, je suis repris et châtié, quand je rentre avec des sentiments de componction au-dedans de moi, et je reviens à la vie, dès que, me relevant un peu, je puis vous contempler de quelque manière que ce soit. Ainsi, vous me reprendrez en me montrant à moi-même , et vous me rendrez la vie en vous montrant à moi. Or, il faut nécessairement que vous me vivifiiez «car c'est dans la paix que j'ai trouvé la plus profonde amertume.» J'ai souffert, en effet, une bien grande amertume pour mes péchés, dans le commencement de ma conversion, c'est même ce qui m'a fait pousser ce cri: «Je vais descendre aux portes de l'enfer.» j'en ai ressenti une bien plus grande encore, à cause des terreurs dont étaient accompagnés les progrès de ma conversion, et qui me faisaient dire: «Je ne verrai point le Seigneur Dieu dans la terre des vivants.» Mais après que les péchés et les terreurs qui m'assaillaient le plus ordinairement, se sont trouvés expiés par la pénitence ou assoupis, je n'en ai pas moins senti dans cette paix une incroyable amertume, à cause du manque de contemplation. Mais vous, Seigneur, qui d'un côté, par pitié pour moi, m'avez pardonné mes péchés, et par votre secours, m'avez fait vaincre mes tentations, vous me rendrez maintenant la joie de votre salut. C'est là le sens des paroles d'Ézéchias , quand il continue: «Vous avez délivré mon âme et l'avez empêchée de périr,» a dans le conflit de ses vices et dans le choc de ses tentations, et vous avez jeté derrière vous tous mes péchés,» selon la multitude de vos miséricordes.

8. Ce n'est pas sans raison que vous avez agi ainsi «car ce n'est, pas l'enfer qui vous bénira,» l'enfer, dis-je, où j'étais déjà presque tombé quand je me vis renversé pas le choc de mes tentations; or «si Dieu ne m'eût assisté il s'en serait fallu de peu que mon âme ne fût tombée dans l'enfer (Ps 93,17); mais la mort ne vous louera point non plus,» la mort, dis-je, dont je sentais les étreintes, lorsque je gisais encore victime de mes péchés. «Et ceux qui descendent dans le lac ne s'attendront point à voir votre vérité.» Je veux parler de ceux qui, après avoir goûté la douceur de la contemplation, tombent ensuite dans le lac du désespoir. La mort, c'est l'état de ceux qui gisent dans leurs péchés avant leur conversion. L'enfer, c'est celui de l'âme qui succombe à la tentation après avoir obtenu la rémission de ses péchés; enfin le lac est le gouffre qui engloutit ceux qui tombent dans le désespoir après avoir connu la contemplation. Car plus on s'est élevé haut, plus la chute est grave et la brisure certaine. «Non, par conséquent, l'enfer,» je veux dire ceux qui, après leur conversion, se laissent encore vaincre par la tentation, «ne vous louera point, Seigneur, non plus que la mort,» c'est-à-dire ceux qui ne se sont point encore ni convertis ni confessés, qui se réjouissent du mal qu'ils font, et sont dans la joie pour les pires choses (Pr 2,14 et ). Il est clair, en effet, que la confession d'un mort est comme si elle n'était pas. «Et ceux qui descendent dans le lac, ne s'attendront point à voir votre vérité: «Je veux parler de ceux qui ont eu le malheur de rouler du faite de la contemplation de Dieu dans le lac de leur propre défiance, ce qui ne manque jamais d'arriver, quand on se laisse absorber par une tristesse excessive, après avoir connu les excès de la joie. Mais «ce sont les vivants, ô mon Dieu, oui ce sont les vivants qui vous loueront.

Or, il y en a qui sont vivants selon la chair et morts selon l'esprit, de même qu'il y en a qui sont morts en même temps selon la chair et selon l'esprit; or, ni les uns ni les autres ne vous loueront et ne vous béniront, Seigneur. Mais «les vivants et les vivants seuls confesseront vos louange,» je veux dire ceux qui seront vivants, non-seulement selon la chair, mais aussi selon l'esprit, voilà ceux qui vous béniront, «comme je le fais aujourd'hui.» Or, par cette grâce, j'espère vivre de cette double vie. Mais continuons.

9. «Le Père annoncera votre vérité à ses enfants.» La vérité n'est point révélée au serviteur, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître (Jn 15,15). Le mercenaire n'est pas non plus admis à le contempler, parce qu'il ne recherche que son propre avantage. Mais le Père fera connaître sa vérité au fils qu'il entend lui dire: «Toutefois, ô mon Père, que votre volonté soit faite (Mt 26,39).» Ainsi, au serviteur, Dieu révèle sa puissance; au mercenaire, sa félicité et au fils, sa vérité. Ce n'est pas que ces choses en Dieu soient distinctes les unes des autres; car, pour lui, être puissant, heureux et vrai, c'est tout un; mais c'est que le créateur est diversement connu de ses créatures, à raison des divers sentiments et des différents rapports de ces mômes créatures. En effet , il est dit: Vous serez saint, Seigneur, avec celui qui est saint, et à l'égard de celui qui n'est pas droit, vous aurez aussi comme des détours (Ps 17,26). Écoutons le langage du fils: «Seigneur , sauvez-moi,» Pourquoi s'exprime-t-il ainsi? Peut-être, est-ce pour ne point brûler dans l'enfer, et n'être point frustré de sa récompense. Non , répond-il, «Mais, pour chanter tous les jours de notre vie, nos cantiques à votre gloire dans la maison du Seigneur.» Je ne recherche pas mon salut, dit-il, pour échapper aux peines de l'enfer, ou pour régner dans les cieux , mais pour vous louer éternellement avec ceux dont il a été dit: «Heureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur, ils vous loueront dans les siècles des siècles (Ps 83,5).» Le serviteur dit de son côté: «Je m'en vais aux portes de l'enfer,» le mercenaire dit du sien: «Je ne verrai pas le Seigneur Dieu dans la terre des vivants,» et le Fils: «Nous chanterons tous les jours de notre vie nos cantiques dans la maison du Seigneur.» Ce qui a bien du rapport avec cette autre exclamation: «Ouvrez moi les portes de la justice , afin que j'y entre et que je rende grâce au Seigneur (Ps 117,19).» Que celui qui a peur d'aller aux portes de l'enfer et celui qui désire voir Dieu pour se reposer, cherchent l'un et l'autre leurs propres intérêts. Mais celui qui aspire à chanter des cantiques dans la maison du Seigneur, n'a pas la pensée d'échapper à un péril, de même qu'il ne soupire point après certains avantages, il n'est évidemment préoccupé que de l'amour de celui qu'il ambitionne de louer tous les jours de sa vie. C'est donc avec raison qu'est loué dans l'éternité Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


QUATRIÈME SERMON. Il faut rechercher Dieu: il y a trois liens qui nous rattachent à lui.


1. Nous ne demeurons point là toute la journée à ne rien faire, nous savons, en effet, ce que nous cherchons et qui nous a loués. C'est Dieu que nous cherchons, c'est Dieu que nous espérons. Ce n'est pas une chose de peu d'importance, ni l'objet d'une ambition commune, puisque celle qui se glorifie, d'une piété particulière se plaint bien souvent d'en être privée, quand elle s'écrie: «Je l'ai cherché et ne l'ai point trouvé (Ct 3,1).» S'il est aimable il est aussi admirable, et si on ne le trouve point quand on le cherche, on le trouve aussi quand on ne le cherche point. Si nous avions vu le jour au moment où l'homme apparut sur la terre et que notre vie durât jusqu'à des centaines de mille ans, le temps présent n'en serait pas plus digne pour cela d'être mis en comparaison avec la gloire qui sera un jour révélée en nous. C'est maintenant le temps de chercher, maintenant luisent les jours propices pour trouver. Il est dit . «cherchez le Seigneur tandis qu'on peut le trouver; invoquez-le pendant qu'il est proche de vous (Is 55,6).» Un jour viendra où on ne le pourra plus, où la source des miséricordes sera tarie par une éternelle sécheresse. «Vous me chercherez, dit le Seigneur, et vous ne nie trouverez point (Jn 7,34).» Vous êtes bon, Seigneur, à l'âme qui vous cherche.; mais si vous êtes bon à celui qui vous cherche, combien plus fêtes-vous à ceux qui vous ont trouvé? S'il est doux de penser à vous, combien plus l'est-il de jouir de votre présence? Si vous êtes doux comme le lait et le miel quand vous n'êtes encore que sous la langue, que sera-ce quand vous serez dessus?

2. Voyez donc, mes frères, si vous êtes dans la voie, assurez-vous que vous n'êtes point sortis de votre orbite. Il est dit: «Que le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur soit dans la joie (Ps 104,3).» Si donc vous vous réjouissez au milieu des fatigues et des peines, si vous courez d'un pas allègre et d'un pied infatigable dans les voies des commandements de Dieu, si tous les jours l'état des deux hommes qui sont en vous est plutôt en voie de progresser qu'en voie de commencer, il est sùr que vous ne cessez point de recherchez sa face. Où donc s'en est allé votre bien-aimé entre tous, et nous nous mettrons à sa recherche? Que dis-je, malheureux homme que je suis, où est a votre bien-aimé, c'est plutôt où il n'est pas que je devrais demander? Il est plus haut que les cieux, plus bas que l'enfer, plus étendu que la terre, plus répandu que la mer. Il n'est nulle part et il est partout, attendu que s'il n'est absent d'aucun, en droit il n'est renfermé dans aucun lieu. Il est ici et moi je n'y suis pas. Combien semblerait-il plus vraisemblable de dire que vous n'êtes point ici, mon Dieu, et qu'il n'y a que moi qui y suis! Mais je ne suis ni ici ni là; car «je suis réduit à rien et je ne le sais même point (Ps 72,22).» Oui, je suis réduit à rien, c'est-à-dire an péché, et je ne l'ai pas su, car je n'étais point là quand mon premier père m'a dévoré d'une dent infiniment amère. Voilà d'où vient que, brisé de coeur et de corps, je me laisse aller au plaisir et à l'amertume, portant en moi une faute innée et ayant la peine pour parente, et pourquoi je suis faible et languissant. Mais pour celui qui est toujours lui-même, et qui a dit: «Je suis celui qui est (Ex 3,4),» il est véritablement, parce que, pour lui, être, c'est être ce qu'il est.

3. Or, quel rapport, quel rapprochement peut-il y avoir entre celui qui n'est pas et celui qui est? Comment réunir deux choses si diverses? «Pour moi, dit le saint Roi, il m'est bon de m'attacher à Dieu (Ps 72,28).» Or, nous ne pouvons lui être attachés immédiatement, peut-être y a-t-il un moyen qui rende cette union possible. Pour ne pas vous tenir plus longtemps en suspens, je vous dirai qu'il y a trois attaches qui nous relient à Dieu, mais ces trois attaches sont telles qu'elles n'en font qu'une, il n'en est pas d'autres, à moins qu'elles ne leur ressemblent, qui puissent unir ensemble ce qui est uni. La première de ces attaches ce sont des liens, la seconde des clous de bois ou de fer, et la troisième une sorte de ciment. La première unit fortement et durement, la seconde plus fortement et plus durement que la première, mais la troisième unit doucement et sûrement. Nous sommes rattachés au Rédempteur par une sorte de lien, si dans les assauts d'une forte tentation nous ne fixons nos regards que sur ce qui est honnête, et n'oublions point les promesses qui nous ont été faites; dans ce cas, c'est par une sorte de lien que nous nous retenons à lui, pour que notre bon propos ne vienne point à se rompre. Ce lien est dur et fatigant, bien plus, il n'est pas sans de nombreux dangers et ne

a Ce passage se trouve reproduit dans les Fleurs de saint Bernard, du chapitre III sous forme de sentence.



saurait durer longtemps; car il est dans la nature des cordes de se pourrir, dans celle du lien de la pudeur de tomber en oubli ou même de se rompre promptement. Il y en a qui sont attachés au Seigneur de majesté par des clous, ce sont ceux que la crainte de Dieu tient unis à lui; il en est dis-je qui ne tremblent pas devant les hommes, mais qui sont saisis de crainte à la pensée des tourments de l'enfer; ce dont ils ont peur ce n'est pas de pécher, mais de brûler. Toutefois ils sont serrés à Dieu plus durement et plus fort que les premiers; car, tandis que ceux-ci sont flottants dans leur bon propos, ceux-là ne s'en laissent point écarter. Enfin, il y en a d'autres, ce sont les troisièmes, qui sont unis à Dieu par une sorte de ciment, je veux dire par la charité, et ceux-là sont attachés au Seigneur avec non moins de douceur que de sécurité, ils ne font plus qu'un seul esprit avec lui. Ceux-ci font tourner à leur avantage et rétorquent en leur faveur tout ce qui arrive de quelque côté que cela leur arrive, tout ce qu'ils font et tout ce qui leur est fait. Heureux celui qui en est là, il se sent rempli de l'abondance de l'esprit de majesté, qui, dans sa douceur et l'onction de ses grâces, porte ceux qu'il remplit, et ne charge personne. Il tient pour quelque chose de plus horrible et de plus redoutable que l'enfer même, que d'offenser sciemment, en face, le Seigneur, même dans les plus petites choses. «C'est là le véritable amateur de ses frères, et du peuple d'Israël, c'est là celui qui prie beaucoup pour le peuple, et pour la ville sainte de Jérusalem (Ps 2). Ce ciment est bon (Is 41,1), «dit Isaïe; oui bon et agréable, car pour les deux autres attaches, si je ne puis dire qu'elles ne sont pas bonnes, toujours est-il qu'elles sont lourdes et insupportables en comparaison de celle-ci.

4. Mais l'oeil de miséricorde qui connaît notre limon, ne laisse aucun de ceux qui doivent se sauver dans le premier dé ces trois liens, il l'attire vers le second, et là même, ne l'abandonnant pas encore, il le conduit du second au troisième. Dans le premier de ces liens la honte nous empêche de nous éloigner du Seigneur, mais c'est à peine si nous pouvons y durer une heure au milieu des épreuves; dans le second la crainte et l'espérance commencent à nous faire faire un pas en avant, mais ce n'est que dans le troisième que l'amour nous perfectionne. Aussi, après avoir mis de côte les deux premières attaches, je veux dire la crainte et la honte, nous nous arrêtons sur le lit de repos de la charité. Voilà comment le Christ a commencé par être lié, puis crucifié avant d'être enfin recouvert de l'onctueux ciment des aromates, non pas que son corps eût eu besoin d'être raffermi par ces parfums, il ne pouvait ni se dissoudre ni se corrompre; mais celui qui, pour nous, a essuyé les crachats des Juifs, a daigné pour nous encore point repousser les parfums des âmes fidèles. Mais remarquez que s'il ne reste qu'un jour dans les liens et sous les clous, il ressuscite victorieux de la mort avec les parfums et pour ne plus mourir jamais. Il en est de même des élus: il ne souffre pas qu'ils demeurent longtemps dans les deux premiers liens, mais il les oint de l'onction de sa miséricorde, afin que, crucifiés au monde comme le monde est crucifié pour eux, ils ressuscitent enfin dans la nouveauté de l'esprit et disent: «Qui nous détachera de la charité de Dieu (Rm 8,35)?»

5. C'est avec ce ciment qu'il nous attache à lui, après avoir abaissé ses divins regards sur nous depuis le commencement du monde, afin que noirs soyons saints et sans tâche, dans la charité, en sa présence. «Nous savons, en effet, que quiconque est né de Dieu ne pèche point, attendu que sa naissance divine le conserve pur de tout péché (1Jn 5,18).» Par cette naissance divine, il faut entendre la prédestination éternelle, par laquelle Dieu a prévu que nous serions rendus conforme à l'image de son Fils. Or, nul de ceux-là ne pèche, (a) c'est-à-dire ne persévère dans le péché, attendu que le Seigneur tonnait ceux qui sont à lui, et que ses décrets sont immuables. David peut se souiller de crimes horribles, Marie Madeleine peut être soumise à sept démons à la fois, le prince des apôtres peut s'enfoncer dans le gouffre du reniement, personne ne peut les arracher ni les uns ni les autres à la main de Dieu. «Car ceux qu'il a prédestinés il les a aussi appelés, et ceux qu'il a appelés il les a aussi justifiés (Rm 8,30).» N'était-ce pas un bien pour le dernier des trois de s'attacher à Dieu? Cherchez, mes frères, «cherchez le Seigneur, et fortifiez-vous de plus en plus dans cette recherche, cherchez sa face sans cesse (Ps 104,4), cherchez Dieu et votre âme vivra (Ps 18,33). Mon âme» dit encore le Prophète, mon âme qui est morte au monde «vivra par lui (Ps 21,31).» L'âme qui vit au monde ne vit pas pour lui. Cherchons-le donc de telle sorte que nous le cherchions toujours, et qu'il dise de noirs, quand il viendra nous chercher à son tour: «Voilà la race de ceux qui le cherchent, de ceux, dis-je, qui cherchent à voir la face du Dieu de Jacob (Ps 23,6).» Et qu'ainsi les portes éternelles s'ouvrent, que le Roi de gloire s'avance, et que nous nous avancions aussi avec lui qui est Dieu et béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

a Comparer à ce sermon, le sermon vingt-troisième sur le Cantique des cantiques. n. 15; le livre de la Grâce et du libre arbitre, n. 29, et le premier sermon pour la Septuagésime.


CINQUIÈME SERMON. Sur ces paroles d'Habacuc: «Je me tiendrai en sentinelle à l'endroit ou on m'a placé.., etc.

(Ha 2,1)

1. Nous lisons dans l'Évangile que le Sauveur ayant parlé un jour à ses disciples et leur ayant donné à entendre, sous le mystère de son corps, qu'il devait leur donner à manger, qu'ils auraient à partager ses souffrances, plusieurs d'entre eux s'écrièrent: «Cette parole est dure (Jn 6,61),» et cessèrent dès lors de marcher à sa suite. Les autres disciples interrogés par le Seigneur s'ils voulaient eux aussi s'éloigner de lui, répondirent: «Seigneur à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle.» Eh bien je vous le dis de même, mes frères, il est manifeste que, de nos jours encore, les paroles du Seigneur sont esprit et vie, et que pour cela il en est qui le suivent, mais qu'il en est aussi à qui elles semblent dures et qui vont chercher ailleurs une misérable consolation. La sagesse élève la voix dans les places publiques et crie dans la voie large et spacieuse qui conduit à la mort afin d'en faire sortir tous ceux qui s'y sont engagés. «Il y a quarante ans, dit le Psalmiste, que je m'approche de cette race et que je lui dis: le coeur de ce peuple est toujours dans l'égarement (Ps 94,10).» Or, dans un autre endroit le même Psalmiste a dit: «Le Seigneur n'a parlé qu'une fois (Ps 41,12);» et il a dit vrai, attendu qu'il parle toujours, il n'a parlé qu'une fois, puisqu'il n'a jamais cessé de parler, puisqu'il parle continuellement, sans cesse.

2. Or, il invite les pécheurs à rentrer dans leur coeur, parce que c'est là qu'il habite, et là qu'il fait entendre sa voix, là qu'il fait ce qu'il nous dit par un Prophète à qui il inspirait ces paroles ainsi: «Parlez au coeur de Jérusalem (Is 11,2).» Quant à Babylone, au contraire, comme elle est toute terrestre, elle ne peut porter ses paroles, elle est éloignée de son coeur, elle vit selon la chair comme une femme qui serait morte pour le coeur (Ps 30,13), ou plutôt comme une colombe séduite qui n'a plus son coeur (Os 7,11). En effet, elle veut se réjouir quand elle a fait le mal, et tressaille de bonheur dans les pires choses; vient-elle à entendre la voix du Seigneur qui, loin d'approuver cette joie, la déteste, lui en fait des reproches et la condamne, elle fuit et va se cacher comme le fit Adam après sa chute. Mais, hélas! ô ma pauvre âme, à quel triste, à quel inutile palliatif as-tu recours! Tu te caches derrière un tissu de feuillage , oui tu ne te couvres que de feuilles qui n'ont ni chaleur, ni consistance. A peine le soleil se lèvera-t-il qu'elles se faneront, et le souffle du veut les emportera après les avoir desséchées, et te laissera dans ta nudité et ta misère. Alors, il n'y a rien de caché qui ne se découvre, parce que le Seigneur voudra porter la lumière au sein des plus profondes ténèbres, et manifeste les secrets des coeurs; il n'y aura donc plas moyen pour toi de demeurer cachée. En vain, tu crieras aux montagnes: tombez sur nous, et aux collines, recouvrez-nous, il faudra bien que tu te tiennes nue et découverte au tribunal du Christ, pour entendre la voix de ton juge, puisque tu as méconnu celle de ses conseils qu'il te fait entendre en ce moment, quand il te dit: «Faites pénitence (Mt 3,2).» Beaucoup feignent de ne le point entendre, se bouchent même les oreilles et s'écrient: Cette parole est dure. O impies, vous ne pourrez plus, non, vous ne pourrez plus feindre ainsi quand retentira cette terrible sentence, quand vous entendrez ces dures paroles: «Allez, maudits, au feu éternel (Mt 25,41).»

3. Vous voyez donc bien, mes frères, quel avis salutaire nous donne le Prophète quand il nous dit: Si aujourd'hui vous entendez sa voix, gardez-vous bien d'endurcir vos coeurs (Ps 94,8). Ce sont, à peu près les mêmes paroles chez le Prophète que celles que vous lisez dans l'Évangile. En effet, dans l'Évangile, le Seigneur nous dit: «Mes brebis entendent ma voix (Jn 10,27).» et dans le psaume, David dit: «Vous qui êtes son peuple,» c'est-à-dire le peuple du Seigneur, «et ses brebis, si aujourd'hui vous entendez sa voix, gardez-vous bien d'endurcir vos coeurs (Ps 114,7).» En effet, il est plus utile et plus salutaire de prêter maintenant l'oreille à ses conseils et à ses consolations, à ses avis et à ses leçons: il l'est même beaucoup plus d'écouter ses reproches, ses blâmes et ses réprimandes, que d'avoir dans le grand jour des amertumes, dans ce jour de deuil et de ténèbres, à entendre ses jugements, son indignation, ses vengeances, sa colère, ses condamnations. Oui, il est préférable pour moi de m'humilier pour que ce juste juge ne me reprenne qu'avec miséricorde; oui, mieux vaut qu'il me reprenne plutôt que l'huile du pécheur ne coule sur ma tète, et que je ne sois trouvé terre et poussière et qu'il me frappe de la verge de sa parole, quand il nous brisera de sa verge de fer comme on brise les vases du potier. Mieux vaut pour moi, à cause des paroles sorties de vos lèvres, garder vos voies, Seigneur, avec votre Prophète, bien qu'elles soient dures (Ps 16,4) que d'être tué avec l'impie du souffle de vos lèvres.

4. Si je trouve quelque amertume dans sa voix, elle n'est pourtant point sans douceur, car lorsqu'il sera irrité il se souviendra de sa miséricorde (Ha 3,2), que dis-je, il ne s'irrite même que parce qu'il est miséricordieux, car il reprend et, châtie ceux qu'il aime, et il frappe de verges celui qu'il reçoit au nombre de ses enfants (He 12,6); il scrute, la verge en main, toutes ses iniquités et sévit avec le fouet contre tous ses péchés, mais il ne lui retire point ses miséricordes. Aussi les prudents, loin de cacher, dévoilent leurs blessures, ils rendent témoignage à Dieu qu'il est bon, et que sa miséricorde est éternelle, qu'il sait verser l'huile de la consolation en même temps qu'il répand le vin de la réprimande. Voilà, dis-je, pourquoi quiconque est sage se saisit de la discipline, de peur que le Seigneur ne se mette en colère, et que, au lieu de scruter sa vie selon toute l'étendue de son courroux, il ne s'éloigne de lui avec indifférence. C'est ce qui fait que le coeur du sage est là où se trouve la tristesse, tandis que celui de l'insensé est où règne la joie, mais la tristesse de l'un se changera en joie et les derniers accents de la joie de l'autre s'éteindront dans les larmes. Ecoutez enfin le langage du Prophète Habacuc: bien loin de se dissimuler les réprimandes du Seigneur, il les repasse dans son esprit avec soin et assiduité. En effet, il dit: «Je me tiendrai en sentinelle à l'endroit où vous m'avez placé, j'y demeurerai ferme sur les remparts, pour voir ce qu'on pourra rire dire, et ce que je devrai répondre à celui qui me reprendra (Ha 2,1).» Et nous aussi, mes frères, je ne vous conjure, demeurons comme des sentinelles à notre poste, car nous sommes en temps de guerre. Ce n'est pas sur la litière de notre malheureux corps, mais dans notre coeur, où Jésus-Christ a établi son séjour, que toute notre vie doit se passer dans le jugement et le conseil de la raison, mais que ce soit de telle sorte que, loin de placer notre confiance en elle, et de faire fond sur une garde aussi fragile, nous appuyions solidement le pied sur le rempart, et nous nous affermissions de toutes nos forces sur la pierre inébranlable qui est le Christ, selon ce qui est écrit: «Il a placé pieds sur le roc, et il a conduit mes pas dans la bonne voie (Ps 9,3).» Une fois placés ainsi et bien établis à notre poste, voyons et contemplons ce qu'on peut nous dire et ce que nous devons répondre à celui qui nous reprendra.

5. Or, le premier degré de la contemplation, mes bien-aimés frères est de considérer incessamment quelle est la volonté de Dieu, ce qui plaît, ce qui lui est agréable. Et comme nous tombons tous en multitude de fautes, et que nos voies tortueuses offensent la rectitude de sa volonté sainte et ne peuvent ni s'adapter, ni se confondre avec elle, il faut nous humilier sous la main puissante du Dieu Très-Haut, et prendre à coeur de nous montrer dans toute notre misère sous les yeux de sa miséricorde, en disant: «Seigneur, guérissez-moi et alors je serai guéri; sauvez-moi et je serai sauvé (Jr 17,14);» et encore: «Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme parce que j'ai péché contre vous (Ps 40,5).» Quand l'oeil de notre coeur s'est une purifié dans ces pensées-là, ce n'est plus dans nôtre esprit que nous nous trouvons avec amertume, mais plutôt dans l'esprit de Dieu que nous sommes avec une grande jouissance, et, au lieu de ne considérer quelle est la volonté de Dieu en nous, nous considérons plutôt quelle elle est en elle-même. Notre vie, en effet, est toute entière dans sa volonté, si bien que nous ne saurions douter que rien ne peut nous être plus utile et plus avantageux que ce qui est conforme à sa volonté. Aussi plus nous aurons à coeur de conserver la vie de notre âme, plus aussi nous aurons soin, autant qu'il est en nous, de ne nous point écarter de cette volonté. Mais après que nous aurons fait quelques progrès dans la voie de ces exercices spirituels, prenant pour guide le Saint-Esprit qui scrute les profondeurs de Dieu même, nous penserons combien le Seigneur est doux, combien il est bon en lui-même, et nous demanderons avec le Prophète, dans nos prières, de voir la volonté du Seigneur et de considérer non plus notre coeur, mais son temple (Ps 26,4), et nous dirons avec le Prophète: «Mon âme a été toute troublée en moi-même, aussi me souviendrai-je de vous, Seigneur (Ps 41,7).» Voici donc les choses qui constituent toute la vie spirituelle, être troublés et contristés pour notre salut, en nous considérant n mêmes, et respirer dans la considération de Dieu, afin de puiser notre consolation dans la joie même du Saint-Esprit; enfin concevoir, d'un côté, des sentiments de crainte et d'humilité, et de l'autre, d'espérance et de charité.



Bernard, Sermons divers - TROISIÈME SERMON. Sur le cantique du roi Ézéchias: «Lorsque je ne suis encore qu'à la moitié de mes jours, etc.»