
Bernard, Sermons divers - SIXIÈME SERMON (a). La peau, la chair et les os de l'âme.
1. Le bienheureux David dit en parlant des justes dans un de ses psaumes. «Les justes son exposés à beaucoup d'afflictions, et le Seigneur les délivrera de toutes ces peines. Il garde tous leurs os, il ne s'en brisera pas un seul (Ps 33,20).» Or, personne n'entend pas ces mots, les os du corps, d'autant plus que nous voyons que la main des impies et la dent des bêtes brisé ou broyé les os d'une foule de martyrs. Mais la condition de l'âme humaine est aussi surprenante que dune de pitié: en effet, quand elle est capable de pénétrer tant de choses hors d'elle, par la force de son intelligence, elle n'a pourtant aucune perspicacité pour se connaître et se voir telle qu'elle est; il lui faut des figures et des comparaisons tirées des choses corporelles, pour arriver à concevoir, à l'aide des êtres extérieurs et visibles, quelque idée des choses intérieures et invisibles. Regardons donc la pensée comme la peau de l'âme; les sentiments comme sa chair, et l'intention comme ses os; de cette manière nous dirons qu'elle est en vie, tant que ses os ne seront point brisés, qu'elle est en bonne santé tant que, sa chair ne sera point corrompue, et qu'elle est belle tant que sa peau le sera. Ainsi les tribulations des justes, c'est-à-dire ce qui flétrit parfois la fraîcheur de la peau de l'âme, ce ne sera pas autre chose que les pensées inutiles qui agitent l'âme. Quant aux blessures qui pourront quelquefois entamer sa chair, ce seront les pensées mauvaises qui auront pénétré assez avant pour corrompre les sentiments du coeur par la délectation. Pour ce qui est de ses os, le Seigneur même les garde de tout ce qui pourrait les endommager ou les rompre, c'est-à-dire, veille à ce que les bons propos de son coeur ne soient jamais brisés, et que son intention de faire son salut ne soit jamais réduite en poussière: il l'empêche de céder jamais aux attraits de la concupiscence. Ainsi, de même que la pensée ternit la fraîcheur de l'âme, l'affliction au péché la blesse, et le consentement la tue.
2. Aussi, mes bien chers frères, tenons-nous en garde contre les pensées inutiles si nous voulons que nos âmes conservent toute, leur fraîcheur, oublions tout ce qui est derrière nous, c'est-à-dire notre peuple et la maison de notre père, et notre beauté éveillera les désirs du grand Roi. Sortons de notre pays pour ne nous pas laisser prendre aux pensées des voluptés charnelles. Sortons même du milieu de nos parents, c'est-à-dire éloignons-nous des pensées de curiosité, la curiosité
a Ce sermon fait aussi suite à ceux de Nicolas de Clairvaux; mais il n'est pas indigne de saint Bernard. On y retrouve plusieurs pensées du trente-deuxième des Sermons divers n. 3. Il est cité dans le livre XIII des Fleurs de saint Bernard, chapitre LXVIII. Il a été édité pour la première fois à Rouen sous le nom de saint Bernard, sans désignation de date.
a son siège dans les sens du corps, et se trouve avoir un certain degré de parenté avec les voluptés de la chair. Quittons enfin la maison de notre père, et fuyons les pensées d'orgueil et de vanité. Nous avons été nous aussi, autrefois, des enfants de colère, nous avons eu aussi le démon pour père, le démon qui règne sur tous les enfants de l'orgueil, et qui est allé fixer sur les monts de l'arrogance son siégé et son infortunée demeure. S'il arrive quelquefois que de semblables pensées se glissent dans notre âme, hâtons-nous de laver ave tout le soin possible, de gratter même, la tache dont nous nous voyons souillés, et écrions-nous avec le prophète: a Seigneur, vous m'arroserez avec l'hysope et je serai purifié, vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige (Ps 50,9).» Mais s'il arrive un jour que, par suite de notre incurie et de notre négligence, une pansée inutile s'insinue dans notre coeur, et arrive jusqu'à l'affection, rappelons-nous que ce n'est plus une simple souillure, mais une vraie plaie, et recourons en toute hâte à l'assistance du Saint-Esprit, qui aidera notre faiblesse, et disons lui, avec le Psalmiste: «Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous.» Ces tentations sont naturelles à l'homme, et il n'est pas possible de les éviter toutes, tant que ce corps de mort nous tient en exil, loin du Seigneur. Toutefois qu'on se garde bien de les regarder comme de peu d'importance, ou de fermer les yeux sur elles; car si elles ne sont pas mortelles, elles ne laissent point d'être dangereuses.
3. Quant à l'intention, au bon propos de l'âme, gardons-la, mes frères, avec toute la sollicitude que nous avons pour la garde même de la vie de nos âmes, car le péché mortel est celui que nous commettons avec un plein consentement, après délibération, et malgré la réprobation de notre propre conscience. Je ne parle point ainsi pour jeter le désespoir dans l'âme de ceux qui peuvent se sentir coupables de quelque pêché de ce genre, mais pour leur faire craindre de tomber dans le précipice, ou, s'ils y sont tombés pour leur inspirer d'en sortir au plus tôt. Or, il faut que l'on sache bien qu'on a perdu l'état de grâce, dès qu'on a commis un péché de la nature de celui dont je viens de parler. Quiconque a les os brisés ou rompus, doit se regarder comme étant retranché du corps de Jésus-Christ, dont il est écrit: «Vous ne romprez aucun de ses os (Ex 12,46).» Aussi voyons-nous que, dans sa pas, sien, si sa peau avait perdu toute sa fraîcheur, sous l'es coups des verges, parce qu'il voulait nous racheter par son sang, cependant aucun de ses os ne fut brisé. C'est là ce qui faisait dire au saint prophète David: «Aucun de mes os ne vous est caché à vous qui les avez faits dans un endroit fermé à la lumière (Ps 138,15),» et ailleurs: «Mes os sont devenus aussi secs que le bois destiné à allumer le feu (Ps 101,4).» Ce qui arrive quand l'âme semble avoir perdu toute délectation pour ce qui est bien, et n'a plus qu'une force d'intention aride. Peut-être bien est-ce quelque chose d'analogue que souffrait le saint homme, Job, quand il disait: «Mes chairs ont été réduites à rien, mes os se sont collés à ma peau (Jb 9,29).» C'est-à-dire que, après que l'affection de son âme se fut corrompue, c'est à peine s'il lui restait l'intention de l'esprit.
(1Co 1,31)
1. «Que celui qui se glorifie, le fasse dans le Seigneur (1Co 1,31).» L'Apôtre, savait que la gloire appartient en propre au Créateur, nullement à la créature, selon ces paroles: «Je ne donnerai point ma gloire à un autre (Is 42,8),» et ces autres: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (Lc 2,14).» et celles-ci encore . «Non, Seigneur, non, ne nous donnez point la gloire, mais attribuez-la à votre nom (Ps 113,8).» L'Apôtre vit que la créature raisonnable désire tellement la gloire, que c'est à grand'peine, si tant est quelle y réussisse, qu'elle peut maîtriser ce désir, car elle est faite à l'image de son créateur; mais avec la sagesse qu'il a reçue de Dieu, il a trouvé un expédient, on ne peut plus salutaire, il se dit: puisqu'on ne saurait persuader à l'homme de ne point se glorifier, que du moins celui qui se glorifie ne le fasse que dans le Seigneur. Or, voyez combien la sagesse de Paul l'emporte sur celle des sages du inonde qui n'est en effet que folie aux yeux de Dieu. En effet, les philosophes ayant remarqué que bien des hommes s'enivraient des louanges de leurs semblables, et en réclamaient les uns des autres, les principaux d'entre eux furent assez sages pour comprendre que cette sorte de gloire est vaine et méprisable. Priais considérant ensuite et recherchant avec soin quel genre de gloire était digne de l'ambition du sage, ils commencèrent alors à s'égarer dans leurs pensées, en se figurant que chacun pouvait se contenter de sa propre gloire, comme si l'âme qui ne tient pas l'être d'elle-même pouvait en tenir le bonheur. Aussi, comme dans leurs désirs de la gloire d'autrui, ils s'adonnaient avec toute la sollicitude possible à faire des choses que le public admirât, de même, les vrais sages pensèrent qu'on ne devait rechercher que le genre de gloire que la conscience, notre juge intérieur, peut approuver.
2. Telle est en somme toute la philosophie des sages de ce monde, elle est bien peu de chose, quoique bien près de la vérité. Aussi, l'Apôtre, s'élevant par une sublime contemplation, au dessus de l'une et l'autre gloire, s'écrie: «Que celui qui se glorifie, le fasse,» non dans un autre, non pas même en soi, mais «dans le Seigneur.» Puis, s'en prenant avec une sollicitude plus grande à celle qui semblait plus être plus
a Ce sermon fait aussi suite à ceux de Nicolas de Clairvaux; mais il rappelle très bien la manière de saint Bernard, et d'ailleurs, il se trouve au nombre ses sermons de notre saint, de même que le précédent, dam tous les manuscrits et dans toutes les éditions des oeuvres de notre saint Docteur.
voisine de la vérité, il la condamne par le jugement certain de la vérité elle-même, en disant: «Ce n'est pas celui qui se rend témoignage à lui-même qui est vraiment estimable; mais celui à qui Dieu même rend témoignage (2Co 10,18).» Au fait, pourquoi donc me mettre si fort en peine du jugement des autres, ou même de mon propre jugement sur moi, quand ce n'est point le blâme ni la louange venant de ce côté qui peuvent faire que je sois approuvé ou désapprouvé! Certainement, mes frères, si j'avais à comparaître devant votre tribunal, j'aurais raison de me glorifier de vos louanges, de même, si je' ne devais subir que mon propre examen et être jugé en conséquence , j'aurais droit de m e montrer satisfait de mon propre témoignage, et d'être heureux de mes propres louanges. Mais comme ce n'est ni à votre tribunal ni au mien que je dois comparaître, quelle déraison, disons plus, quelle folie de me glorifier de votre témoignage ou dit mien? Surtout quand on pense que mon juge est tel que, pour lui, tout est à nu et à découvert, et qu'il n'a pas besoin que personne lui rende témoignage sur qui que ce soit. Aussi, est-ce avec raison que l'Apôtre, en réprouvant la gloire vaine et trompeuse, s'écrie: «Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous, ou par quelque homme que ce soit; je n'ose pas me juger moi-même. Car, encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela. C'est le Seigneur qui me juge (1Co 4,34).» On voit dans ce langage, si on pèse avec soin toutes les paroles de l'Apôtre, que s'il fait fort peu de cas du jugement des hommes, il ne veut point s'en tenir au sien propre, bien qu'il en fasse un peu plus de cas que de l'autre. En effet, il n'y a personne qui sache ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui (1Co 2,11), en sorte qu'en comparaison du témoignage qu'il reçoit de l'intérieur, tout témoignage, venant du dehors, n'est absolument plus rien. En effet, que m'importait à moi les louanges de ceux qui ne me connaissent point? L'esprit de l'homme, qui seul e:t à même de connaître tout ce qui est en lui, pourrait sans doute lui rendre un témoignage suffisant; mais le coeur de l'homme est mauvais, il est insondable même pour lui (Jr 17,9), au point qu'il ignore en grande partie le présent, et ne peut en aucune façon savoir quel sera l'avenir qui l'attend; toutefois comme notre conscience voit son état présent, si elle ne nous reproche rien, nous pouvons, sinon nous glorifier, «du moins avoir confiance en lui (Jn 2,21),» comme dit saint Jean. Mais nous ne pourrons nous glorifier pleinement et avec une entière sécurité que le jour où nous aurons mérité d'entendre une sentence, favorable de celui qui est la vérité même, et à qui rien n'est caché.
3. Mais en attendant l'Apôtre nous dit: «Ne jugez pas avant le temps où le Seigneur viendra, et fera pénétrer la lumière au sein des plus épaisses ténèbres (1Co 4,5).» La gloire qu'on recevra alors de Dieu sera une gloire parfaite et complètement sûre. Dès maintenant, si nous ne pouvons nous glorifier pleinement, sans aucune crainte, sans nul souci, nous nous glorifions cependant dans une certaine mesure, dans le Seigneur, quand le Saint-Esprit rend témoignage à notre propre esprit, que nous sommes les enfants de Dieu. Nous pouvons, en effet, nous glorifier d'avoir un tel Père, et d'être un objet de sollicitude pour une aussi ineffable majesté. C'est ce qui faisait dire au Prophète: «Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, pour mériter que vous le regardiez comme quelque chose de grand, et que vous incliniez votre coeur vers lui (Jb 7,7)?» Que celui donc qui se glorifie, ne se glorifie point dans ses propres intérêts. Qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu? Que celui donc qui a reçu quelque chose, se glorifie en cela, non pas comme s'il était grand par lui-même; mais parce que Dieu l'a grandi, c'est là ce qu'il faut entendre pour ne point se glorifier en ce qu'on a reçu, comme si on ne l'avait point reçu. L'Apôtre ne dit pas: Si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous? Mais «pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous ne l'aviez point reçu.» il ne veut donc point nous défendre de mous glorifier; mais seulement nous apprendre à le faire.
4. Mais quelle est sa pensé, quand il dit: «Ce n'est pas celui qui se rend témoignage à soi-même qui est vraiment estimable , mais bien celui à qui Dieu rend témoignage (1Co 10,17)?» A qui Dieu rend-il témoignage en ce monde? Comment la Vérité même pourra-t-elle rendre témoignage à celui en qui il se trouve encore quelque chose de répréhensible? D'ailleurs, ne dit-elle pas: «Je reprends et châtie ceux que j'aime (Ap 3,19)?» Est-ce là toute sa manière de rendre témoignage à l'homme? Oui, à mon avis, le témoignage qu'elle nous rend est là tout entier. Eu effet, où trouver un témoignage meilleur et plus efficace que la preuve que Dieu nous aime? Or, la preuve d'amour la plus croyable et la plus certaine que nous puissions recevoir de lui en cette vie, est celle que le Prophète désire pour lui, quand il dit . «Le juste me reprendra avec miséricorde, et me corrigera avec charité (Ps 140,5).» En effet, la réprimande par laquelle l'esprit de vérité nous reproche ce qui nous manque, met en fuite l'orgueil, la négligence et l'ingratitude. L'état religieux, presque tout entier, est travaillé par ce triple mal, parce que beaucoup ne prêtent point une oreille du coeur assez attentive à ce que leur dit, au dedans d'eux-mêmes, celui qui ne flatte personne, je veux parler de l'esprit de vérité. Cela vient, je crois, de ce que la plupart, arides de leur propre gloire , ne peuvent se tenir en repos pour aucun motif , parce qu'ils ne trouvent absolument rien en eux qui les autorise à se glorifier. Or, notre gloire n'est sûre et parfaite, que lorsque nous craignons tout ce que nous faisons, comme le saint homme Job dit qu'il craignait lui-même (Jb 9,28), et que nous regardons avec le Prophète Isaïe toutes nos justices comme les litiges souillés d'une femme à son époque (Is 44,6). Néanmoins, nous nous confions, et nous nous glorifions dans le Seigneur , dont la miséricorde est si grande à notre égard, qu'il nous garde dis fautes les plus graves, qui vont jusqu'à la mort, et qui daigne nous remettre sous les yeux, et nous pardonner avec tant de bonté les fautes échappées à notre faiblesse, et les souillures de notre vie, après nous les avoir fait connaître, afin que nous étant enracinés plus profondément dans l'humilité , la sollicitude est l'action de grâce, nous nous glorifiions , non plus en nous, mais dans le Seigneur.
1. Quand nous donnons à Dieu les noms tantôt de Père, tantôt de Maître et de Seigneur, nous n'avons point en vue une diversité quelconque dans sa nature parfaitement simple et invariable, mais nous parlons d'après les sentiments multiples et variés de notre âme, selon l'état différent de ses progrès ou de ses défaillances. En effet, il y a des âmes qui semblent faire tout ce qu'elles font sous les yeux du père de famille, d'antres sous les regards du Seigneur, quelques-unes sous l'oeil du maître, et quelques autres sous les yeux d'un père, ou même d'un époux, si bien qu'il semblerait qu'il progresse lui-même avec ceux qui marchent en avant, et qu'il change avec ceux qui changent, quand au contraire, selon le mot du Prophète, il change ses créatures et elles sont changés pendant que lui-même il demeure constamment le même et que ses années ne déclinent point (Ps 101,27). Remarquez d'ailleurs ce que le même psalmiste dit dans un autre endroit, en s'adressant au Seigneur lui-même: «Vous serez saint avec celui qui est saint, innocent avec l'innocent, pur et sincère à l'égard de celui dont la conduite est pure et sincère (Ps 17,26),» mais ce qui est plus étonnant. encore, c'est ce qui suit: «Et à l'égard de celui dont. la conduite n'est pas droite, vous vous conduirez, poursuit-il, avec une sorte de détour.» Et voulant expliquer comment l'immuable par excellence change ainsi et se fait muable à ce point, il continue en ces termes: «Parce que vous sauverez le peuple qui est humble, et vous humilierez les yeux des superbes.»
2. Comme ce n'est pas le côté spirituel qui commence dans l'homme, mais le côté animal, et que le spirituel ne vient que plus tard, il me semble (b) qu'on peut distinguer en lui, avant sa conversion, quatre états différents, l'un est sous nous, les trois autres se trouvent sous le prince de ce monde. L'âme est sous elle-même quand elle ne suit que sa volonté propre au sein d'une liberté funeste. Elle est alors semblable à l'enfant prodigue (Lc 15,2) , qui a reçu la portion qui lui revenait des biens de son père, je veux dire l'intelligence, la mémoire, les dons du corps,
a Dans la bibliothèque des pères, ce sermon est attribué à Guerry, abbé d'Igny; mais dans le manuscrit de Cologne, il ne se trouve point rangé parmi les sermons de cet abbé; et dans tous les autres manuscrits, ainsi que dans toutes les éditions, et dans les Fleurs de saint Bernard, il est compté parmi les sermons de notre saint Docteur.
b L'auteur des Fleurs de saint Bernard rapporte ces paroles dans son livre 4, chapitre 2, et dans son livre X, chapitre XVII.
et tous les autres biens analogues de la nature, pour s'en servir à sa guise, nullement au gré de la volonté de Dieu, et pour vivre sans Dieu au milieu de ce monde. L'homme est donc placé sous sa propre dépendance, lorsque, tout esclave de sa volonté qu'il soit, il n'est plus sous son propre esclavage, mais sous l'esclavage du péché. Mais bientôt après celui qui n'avait fait que se séparer de son père, mais ne s'était pas encore éloigné de lui, s'en va dans une région lointaine, car après avoir reçu la part des biens qui lui revenait, il s'est trouvé n'avoir plus d'autre maître que soi; toutefois, bien qu'il eût quitté son père, il n'était pas encore fort loin de lui, tant qu'il ne s'était point éloigné de sa manière de vivre, et cet état a duré aussi longtemps que, usant de sa liberté, il s'est contenté de faire des choses qui ne laissaient pas d'être permises, bien qu'elles ne fussent point convenables; mais une fois qu'il se fut éloigné de lui-même en prenant la route du péché, alors il partit pour une région lointaine. En effet, il n'est rien de plus loin de celui qui est l'Être souverain par excellence que ce qui n'est, absolument rien du tout, non, il n'y a rien qui soit plus éloigné de Celui de qui, par qui et en qui tout est, que le péché, qui est un néant, an milieu de tout ce qui est.
3. Or, c'est un juste jugement de la vengeance divine, qu'un étranger prenne pour esclave le fils qui s'est éloigné de son père; aussi voyons-nous dans le récit de l'Évangéliste que, lorsqu'il fut arrivé dans un pays éloigné, le prodigue se mit au service. d'un habitant de la contrée. Or, il rue semble qu'on ne peut entendre autre chose, par là, que quelque esprit malin: en effet, ces esprits méchants, faisant désormais le péché avec une irréparable obstination, ont fini par contracter le sentiment du mal et de l'iniquité, au point de n'être plus dans les régions lointaines du péché, des étrangers et des hôtes qui ne font que passer , mais des citoyens, si je puis m'exprimer ainsi , et des habitants du pays. Mais que faut-il entendre par ces mots, il s'est mis au service d'un habitant de la contrée , sinon que le pauvre enfant, étranger dans le pays, s'est fait esclave de l'un des habitants de la contrée? D'ailleurs la suite du récit évangélique nous montre assez comment il se mit à son service. En effet, nous lisons que a il se mit au service d'un des habitants du pays qui l'envoya à sa maison des champs, pour y garder les pourceaux (Lc 15,15).» Or remarquez bien, mes frères, que c'est, forcé par la faim, qu'il se mit au service d'un des habitants de la contrée, je veux dire du Malin, de même que nous voyons, dans l'histoire, que c'est aussi poussé par la famine, que le peuple d'Israël descendit en Égypte (Gn 46,6). Quelle dangereuse et bien funeste famine que celle qui jette les hommes libres dans une triste servitude, les force à travailler l'argile, et à faire des briques, les réduit à vivre avec les pourceaux. D'où vient qu'un homme si riche d'abord, car il avait reçu tout ce qui lui revenait de l'opulente fortune de son père, soit tombé dans une pareille. détresse? L'Évangéliste nous l'apprend quelques lignes plus haut, de
ce qu'il avait dissipé tout son bien en débauches, avec des femmes de mauvaise vie. «Voilà comment il se trouva lui-même dans l'indigence.»
4. Or qu'est-ce que ces femmes de mauvaise vie? ce sont, comprenez-le ainsi, les concupiscences de la chair; car c'est avec elles qu'il mène une vie de débauches, dans laquelle il dissipe tous les biens de la nature en les faisant servir à la volupté. Après cela, comme je l'ai dit, se font sentir les funestes atteintes du besoin; car, selon les saintes Lettres, l'oeil ne se rassasie point de voir et l'oreille ne se lasse point d'entendre (Qo 1,4). C'est alors qu'il est envoyé paître les pourceaux, je veux dire les sens corporels qui ne trouvent de charme que dans la fange et les immondices, peut-être sont-ce là les pourceaux où sont entrés les esprits malins que le Seigneur avait chassés du corps d'un homme. En effet, une fois chassé de notre raison, je veux dire de notre âme, le péché s'attache encore à nos sens, -à notre corps qui, selon l'Apôtre, par l'esprit se soumet à la loi de Dieu et, par la chair, à celle du péché qui vit dans nos membres (Rm 7,22). Aussi, dans un autre endroit, le même Apôtre dit-il «je sais qu'il n'y a rien de bon en moi, je veux dire dans ma chair (Rm 7,48).» Mais que faire cependant, quand les esprits immondes, chassés ainsi de l'homme, vont se loger dans les pourceaux? Il n'y a plus d'autre remède que les larmes, il faut courir à la mer dont les eaux abondantes noient en eux la racine vivace du péché. Il est vrai que l'extinction complète n'en semble guère possible qu'à la fin des temps.
5. Tout ce que je viens de vous dire, c'est, dans ma pensée, pour en venir à vous faire mieux comprendre comment le malin esprit soumet à son joug l'âme qui se trouve placée sous son propre joug à elle, tel que ce fort armé qui entre dans la maison du pauvre et du faible, et se met en possession de son foyer. Or, il me semble que les hommes sont, de trois manières différentes, sous la puissance du prince des ténèbres. D'abord, ils s'y trouvent sans qu'on puisse dire qu'ils veulent ou ne veulent point y être, attendu qu'ils n'ont point encore l'usage de leur volonté. Ils n'en sont pas moins des vases de colère à cause de la faute originelle, tant qu'un plus fort armé n'est pas venu, comme un nouveau Moïse, non pas seulement dans l'eau, mais dans l'eau et le sang par le sacrement du baptême, lier le fort qui les opprime, et s'emparer de tous ses meubles. En second lieu, viennent ceux qui se trouvent sous l'empire du démon, par le fait de leur volonté , après avoir volontairement commis le péché. En troisième lieu, ceux qui s'y trouvent malgré leur volonté, ce sont ceux qui voudraient revenir à résipiscence, mais qui, se trouvant misérablement enchaînés par les liens que crée l'habitude du péché, par un juste jugement de Dieu, se recouvrent de nouvelles souillures à raison même de leurs souillures anciennes. Il me semble que c'est dans ce triste état que se trouvait l'enfant prodigue, oui trop justement appelé prodigue, qui non seulement avait dissipé tous ses biens, mais encore s'était, le malheureux, soumis à une affreuse servitude en se vendant au péché comme il en fait lui-même la remarque en ces termes: «Que de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ici (Lc 15,17)!» Ceux qui ont éprouvé quelque chose de pareil n'auront pas de peine, je pense, à reconnaître dans ces paroles la peinture du triste état de leur âme. En effet, quelle âme, dans les liens que crée l'habitude du péché, ne s'estimerait pas heureuse, s'il lui était, donné de vivre comme une de celles qu'elle voit tièdes au milieu du monde, vivre sans péché, bien que ne cherchant point les choses d'en haut, mais uniquement celles d'ici-bas? «Combien de mercenaires, dit-il, dans la maison de mon Père, ont du pain en abondance!» C'est-à-dire, combien sont consolés dans leur innocence, et jouissent du bien de leur propre conscience; «tandis que moi je meurs de faim ici,» c'est-à-dire, je suis tourmenté des insatiables désirs du péché et de l'affection au mal. On peut croire il est vrai que ce n'est pas de la faim du pain et de la soif de l'eau, mais de la faim et de la soif de la parole divine dont le Prophète menaçait la Judée (Am 8,44), qu'il veut parler, quand il se montre dans les tourments de la faim. Ce n'est pas que je veuille dire par-là qu'il en soit effectivement ainsi, mais seulement que tels sont les sentiments du malheureux qui se voit courbé sous le péché. Ceux dont l'intention est mondaine et mercenaire ne se glorifient point du témoignage de leur propre conscience: mais le pécheur dont la componction remplit l'âme, tient pour très-saint celui qu'il voit innocent en quelque chose. «Traitez-moi, dit le prodigue, comme un des serviteurs qui sont à vos gages.
6. Le premier état des âmes qui commencent à être sous Dieu est celui qui ressemble à l'état des mercenaires sous le père de famille. Tels sont les hommes que nous voyons dans le siècle, sans aucun ou tout au plus avec un faible désir des choses éternelles, servir Dieu, en quelque sorte, comme des mercenaires, ne lui demander et ne souhaiter recevoir de sa main que les biens de la terre. Le second état des âmes qui sont sous le Seigneur commence quand, semblable à un esclave, on a peur de la prison, et on craint d'être exposé à quelque peine. Dans cet état, on se convertit, on renonce au monde, on entre dans la vie. Aussi lit-on quelque part: «Le principe de la sagesse est la crainte du Seigneur (Qo 1,16),» et trouvons-nous ces paroles dans un autre Prophète, «Votre crainte nous a fait concevoir et enfanter l'esprit du salut (Is 26,48).» A ce degré succède le troisième qui en est si voisin qu'il se confond presque avec lui, c'est le degré où se trouvent les hommes qui sont encore de petits enfants en Jésus-Christ, ne désirent que le lait, et vivent comme sous un maître et sous un précepteur. C'est à proprement dire l'état des novices; s'il leur est arrivé de commencer à goûter la douceur de la sainte méditation, des larmes, de la psalmodie et des autres choses semblables, ils sont encore comme des enfants qui craignent d'offenser le maître, d'être battus, de se voir privés des petites récompenses par lesquelles ce bienveillant instituteur se plait ordinairement à se les attacher. Ce sont les âmes qui ne perdent jamais de vue la pensée de la présence de Dieu, et qui sont toutes troublées s'il leur arrive de l'oublier, même pendant une heure seulement. Si elles ont peur d'être châtiées, ce n'est pas chez elles l'effet d'une crainte servile, mais d'une crainte filiale, de la crainte des enfants qui redoutent le fouet, c'est peur de la férule du maître, ce sont des âmes enfin qui craignent que Dieu ne se fâche contre elles, et qui appréhendent de s'écarter de la voie des justes. Elles ont peur de perdre la grâce de la dévotion, de voir tous les exercices spirituels leur devenir pénibles; l'ennui les accable et le fouet, si je puis parler ainsi, sévit sur elles par l'amertume de leurs pensées. Car, tels sont les châtiments que Dieu dispense à ses petits enfants; il est plus facile de les connaître par expérience que par la parole des autres. C'est ce qui fait dire au Seigneur par la bouche d'un Prophète: «Si, ses enfants abandonnent ma loi, etc., je visiterai leurs iniquités, la verge à la main, et je les châtierai de leurs péchés (Ps 88,31).»
7. Dans ces commencements de la vie religieuse qui sont comme l'enfance de l'âge, la crainte du Seigneur et la férule du maître se succèdent tour à tour, en sorte que ceux qui ont ces commencements à coeur, se croient tantôt dans un état et tantôt dans un autre; de là vient que, s'adressant à l'Église encore nouvelle, il se donne en même temps ces deux noms, en disant: «Vous m'appelez maître et Seigneur, vous faites bien, car je suis l'un et l'autre (Jn 13,13).» Que nos novices reconnaissent ici leur place, et qu'ils aient surtout à coeur de se maintenir de préférence à toute autre; car, avant tout, ce qui leur est nécessaire, c'est la crainte qui leur fasse effacer leurs iniquités passées et les mette en garde contre le péché pour l'avenir. L'Écriture dit, en effet, que «la crainte du Seigneur chasse le péché (Qo 1,27),» soit qu'on l'ait déjà laissé pénétrer dans son âme, soit qu'il tente d'y entrer; oui, elle chasse l'un par la pénitence, et l'autre par la résistance.Mais comme la voie qui conduit à la vie est étroite et difficile, il vous faut, mes petits enfants, un précepteur et un père nourricier qui institue et conduise votre enfance en Jésus-Christ, qui vous réchauffe dans son sein, semble jouer avec vous, et vous prodigue ses caresses et ses consolations, de peur que la faiblesse de l'âgé ne vous fasse périr. Voilà pourquoi je vous dis, non ce n'est pas moi, mais c'est le prince et le pasteur de l'Église qui vous le dit: «Désirez, comme des enfants qui ne font que de naître, le lait pur de la raison (),» non point pour vous en contenter à tout jamais, mais pour qu'il vous fasse croître pour le salut. Un autre auteur sacré exprime ailleurs la même pensée d'une manière plus claire encore en disant: «Réjouissez-vous tous, vous qui pleurez sur elle,» sur Jérusalem, car c'est de cette ville qu'il parlait, «sucez le lait, et abreuvez-vous aux mamelles de ses consolations; afin que lorsque vous serez sevrés de son lait, vous vous asseyiez à la table du festin qui sera dressée devant vous, à votre entrée dans sa gloire (Is 56,11).»
8. Ce dernier état est celui du fils déjà robuste qui vit sous l'autorité paternelle; il ne se nourrit plus de lait, mais d'aliments solides, et il a oublié le passé, le temps plein d'amertume on son oeil était encore celui de l'esclave; il n'a même plus un regard pour le présent, et, négligeant les petites consolations qu'on prodigue aux petits enfants, il va de l'avant., tend sans cesse vers la palme de sa vocation céleste, vers le port de la félicité future, et vit dans l'espérance du bonheur, dans l'attente de la gloire de son grand Dieu. Il s'est défait, de tort ce qui tenait de l'enfant, et ne tient plus aux consolations de cet âge qui sont douces, j'en conviens, mais qui ne sauraient durer toujours. Comme il est arrivé à l'état d'homme parfait, il faut qu'il soit tout entier aux choses de son père, qu'il soupire après son héritage, et qu'il ne songe plus qu'à cela dans ses méditations. Verrez-vous un mercenaire dans celui qui aspire après l'héritage de son père, qui l'attend et l'appelle de tous ses voeux, quand le Prophète nous assure que l'héritage est la récompense non du mercenaire, mais du Fils? Car, selon lui, «après le sommeil qu'il aura donné à ses bien-aimés, ils verront naître des enfants qui seront un héritage, et ainsi le fruit de leurs entrailles sert, la récompense de leurs travaux (Ps 126,4).»
9. Toutefois, il se trouve encore un degré plus élevé, un sentiment plus digne que celui-là; c'est lorsque le coeur est purifié, l'âme ne désire de Dieu et ne lui demande pas autre chose que Dieu lui-même. Elle a appris, en effet, par une expérience fréquemment répète que le Seigneur est bon à ceux qui espèrent en lui, à l'âme qui le cherche; si bien que c'est du fond de son être et dans toute la vérité de soi coeur qu'elle s'écrie avec le Psalmiste: «Qu'y a-t-il pour moi dans le ciel, et que désirai-je de vous sur la terre? Ma chair et mon coeur sont tombés en défaillance, ô Seigneur, Dieu de mon coeur, et mon partage pour l'éternité (Ps 72,25).» Ce n'est plus son avantage personnel, ce n'est pas sa propre félicité, ni sa propre gloire, ni rien de semblable que cherche l'âme, qui en est arrivée à ce point, comme si elle s'aimait encore elle-même; mais elle tend tout entière devant Dieu, elle n'a plus qu'un seul et unique, mais parfait désir, c'est que le Roi la fasse entrer dans sa tente, qu'elle puisse s'attacher à lui et jouir de lui, en sorte que, n'ayant plus de voile qui lui couvre le visage, autant du moins que cela est possible, elle contemple la gloire de son céleste époux, et se trouve transformée en la même image, en avançant de clarté en clarté, comme par l'illumination de l'esprit du Seigneur (2Co 3,48); et mérite, en conséquence, de s'entendre adresser ces paroles: «Vous êtes toute belle, ô mon amie (Ct 4,7);» et de répondre avec confiance: «Mon bien-aimé est à moi et moi je suis toute à lui (Ct 2,16).» Voilà le très doux et très agréable entretien que l'épouse, au sein de sa gloire, a avec son époux.
Bernard, Sermons divers - SIXIÈME SERMON (a). La peau, la chair et les os de l'âme.