Bernard, Sermons divers - QUATORZIÉME SERMON (a). Les sept dons du Saint-Esprit, opposés à sept sortes de péchés.

QUATORZIÉME SERMON (a). Les sept dons du Saint-Esprit, opposés à sept sortes de péchés.


1. «La sagesse prévaut sur la malignité (Sep. VII,80),» tant que

a On trouve de nombreuses variantes entre le texte que nous donnons ici de ce sermon et celui du manuscrit de Cîteaux; mais elles ne changent rien au sens général. Ce sermon est cité dans les Fleurs de saint Bernard, livre VII, chapitre XLVI.

la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, qui est le Christ, dompte Satan. «Elle atteint depuis une extrémité jusqu'à l'autre avec une force infinie, dans le ciel, en en précipitant le superbe, dans le monde, en prévalant sur le Malin, et dans l'enfer, en dépouillant l'avare. Et elle dispose tout avec une égale douceur (Sg 7,1),» dans le ciel où elle affermit les anges fidèles, sur la terre où elle rachète les hommes vendus au péché et dans l'enfer, où elle délivre les captifs. Mais si vous l'aimez mieux, on peut entendre ces paroles d'une autre manière encore. L'Esprit aux sept dons, procède contre sept degrés du péché, comme avec une armée rangée en bataille. Et d'abord, contre la négligence s'élève la crainte qui frappe l'âme, agite la conscience, la tire de son sommeil de mort, et la remplit de sollicitude, car «celui qui craint Dieu ne néglige rien (),» il tremble dans tout ce qu'il fait.

2. D'ailleurs, pour que la lutte soit plus terrible, les mailles de la cuirasses se resserrent, comme on dit, car en même temps que le coeur de l'homme se néglige lui-même, il s'occupe avec curiosité des antres. Il y a trois choses, dit le Sage (Pr 27,15), qui font de la maison un désert, ce sort la fumée, la pluie et une femme acariâtre. Or, comment le négligent pourrait-il s'en garder? Celui qui se néglige, n'a pas soin de chasser la fumée, de corriger sa femme, et de réparer le toit de sa maison. Les péchés, que ni le goût de la miséricorde, ni les ruisseaux de larmes n'éteignent point , répandent de la fumée, une fumée très-épaisse et insupportable. La volonté tourne au mal et devient tous les jours pire, à force de négligence, et le courroux du céleste juge tombe goutte à goutte dans l'âme, par les fentes de la charité qui seule peut couvrir une multitude de péchés. Il faut donc que l'âme sorte de chez elle et porte ses regards curieux sur les choses du dehors, puisqu'elle néglige de considérer celles du dedans, ne tourne plus ses regards vers le passé, ne les arrête plus sur le présent et ne les fixe plus sur l'avenir. Évidemment, la piété est l'ennemie naturelle de la curiosité, et elle fait rentrer en elle-même l'âme que la curiosité en a fait sortir. Or, la piété, c'est le culte de Dieu , et c'est dans le coeur qu'on honore celui qu'on sait avoir établi son séjour dans le coeur. Quant à la curiosité, elle enfante l'expérience du mal , en sorte que l'âme qui se répand aisément au dehors, se heurte, tombe facilement dans les pièges qui lui sont tendus, et trouve sans peine des choses qui lui plaisent pour son malheur. On ne peut douter que l'esprit de science n'aille contre l'expérience du mal, car c'est lui qui nous apprend à choisir le bien et à repousser le mal, et nous instruit de ce qu'il est dangereux ou utile d'expérimenter.

3. Or, il y a bien des hommes chez qui l'expérience semble se changer en concupiscence, comme on peut, en voir un exemple dans Dina, fille de Jacob (Gn 34,1); sortie d'abord pour regarder les femmes étrangères, elle se vit enlevée et violée par Émor, fils de Sichem; plus tard, dit l'Écriture, elle trouve un adoucissement à sa tristesse, dans les caresses de son ravisseur, et son coeur finit. par s'attacher à celui d'Émor. Je dis donc que l'expérience se change en concupiscence, et, comme dit le Prophète, en un penchant de coeur dans l'homme qui a méprisé la loi de Dieu , répudié l'honnêteté, foulé la pudeur aux pieds, et franchi les bornes de la crainte du Seigneur (Ps 72,7). Il n'est plus porté que par ses appétits, il ne suit plus que la concupiscence, il n'a d'autre mobile que la volupté, sa volonté seule lui tient lieu de raison. Or, l'ennemie de la concupiscence du mal est l'esprit de force, il n'y a plus, en effet, de salut pour l'âme qui en est là, que dans un bras paissant. Que l'homme se condamna. au jeûne, qu'il mâte sa chair sous le fouet, et la réduise en servitude, s'il ne veut pas que de la racine de la couleuvre ne lui naisse un petit roi, c'est-à-dire, s'il ne veut pas que la concupiscence n'enfante une habitude. Que n'ignorons-nous tous comment la malheureuse et vraiment misérable nature humaine se trouve antérieure an mal parla seule habitude, sans y être portée par les ardeurs de la concupiscence, ou parla violence du désir? C'est que, quiconque fait le péché, devient esclave du péché (Jn 8,35), esclave du diable même qu'il suit dans toutes les voies mauvaises où il l'attire; il est évidemment son esclave, et n'agit qu'à sa volonté.

4. Or, c'est l'habitude qui est sa chaîne aussi pesante que funeste, mais c'est une chaire qu'y est plus facile de délier que de rompre, car on peut lui appliquer le proverbe , industrie fait plus que violence. De même qu'on repousse la force par la force, et. que l'ardeur des désirs est éteinte, par la ferveur de l'esprit, on déjoue la ruse du Malin par la ruse, et., à l'habitude , on oppose le conseil. An lieu de cela, si vous avez recours à la violence, et si vous espérez triompher de l'habitude par la mortification de la chair, il est bien à craindre que ce ne soit peine perdue de le tenter, et due le corps lui-même ne fasse défaut, avant que la concupiscence cède, une fois enracinée dans l'âme, d'autant plus que l'habitude est. comme une seconde nature. C'est donc une nécessité de recourir au conseil, mais à celui qui nous est donné par l'ange même du grand conseil, ou par un homme spirituel qui connaisse les pensées de Satan, et les remèdes de l'esprit. Il faut nous éloigner des occasions du péché, et en fuir les moyens. Nous voyons, mes frères, que jusque dans le désert, un moine assailli de pensées de fornication, se trouva. guéri de ce mal par une ruse, digne de louanges, de sou abbé. En effet, ce dernier, ayant pris un antre religieux à part, lui ordonna de poursuivre de ses injures celui qui était tenté par le démon de la chair, et de revenir se plaindre à lui, comme s'il avait été lui-même attaqué en paroles, le premier. Le religieux en question, était dans un tel bouleversement , et dans une si grande confusion, qu'il n'avait plus l'esprit à ses tentations passées; aussi, quand son abbé lui en demanda des nouvelles , il ne put s'empêcher de s'écrier, avec une surprise extrême . Hélas! mon Père, je n'ai pas même le temps de savoir si je vis, comment l'aurais-je d'être tenté par l'esprit de fornication?

5. Mais peut-être n'en êtes-vous point encore arrivés au point que la victoire soit assurée, que le triomphe vous soit réservé, que la couronne vous soit due; le mépris naît souvent de l'habitude; souvent, péchant d'autant plus librement qu'on a plus complètement perdu toute espérance, on lâche la bride à la concupiscence, et on se laisse emporter de toute son ardeur vers l'abîme selon ce qui est écrit du pécheur «qu'une fois arrivé au fond de l'abîme du péché, il n'a plus que du mépris (Pr 18,3).» Pour combattre ce mépris il faut l'esprit d'intelligence qui illumine les ténèbres du coeur, et y répande à flot la lumière de la miséricorde de Dieu, et les richesses de la compassion divine. En effet, c'est vers les choses de Dieu, aux choses les plus hautes que la raison de l'homme ne saurait comprendre du tout, et que la foi même ne peut que difficilement atteindre , telles que cette proposition: «Là où le péché a abondé la grâce a surabondé (Rm 5,20),» que l'intelligence doit s'élever.

6. Mais, si le mépris persiste, on ne peut plus que tomber dans la malice, et le malheureux pécheur n'a plus qu'une consolation dans son désespoir, c'est, puisqu'il n'a plus de part dans le bien, de se réjouir au moins dans le mal; d'être heureux de son péché et dans l'allégresse pour les pires choses. Alors il n'y a plais de remède à son mal que dans la sagesse, si elle daigne combattre elle-même pour lui de sa droite, elle qui ne sait pas ce que c'est qu'être vaincue. En effet, comment pourrait être délivré celui qui s'en est allé à Babylone, s'il n'était prévenu des bénédictions de la grâce d'en haut, si le clou n'était chassé par un clou , si la douceur de l'onction spirituelle n'éloignait la douceur pestilentielle des vices?

7. C'est donc bien d'une extrémité à l'autre que la sagesse victorieuse atteint avec force, en déracinant tous les vices l'un après l'autre., et en les remplaçant un à un par les vertus opposées. Ainsi, la négligence cède la place à la crainte qui remplit l'esprit; la curiosité se retire devant la piété qui lui succède; l'expérience du mal est mise en fuite par la science qui la remplace. La force l'emporte sur la concupiscence, le conseil rompt l'habitude dans sa racine, l'intelligence, par sa vigueur, écarte le mépris, et, quand toute malice a disparu la sagesse règne à sa place. A peine triomphe-t-elle que la crainte réveille, la piété flatte doucement, la science, en rappelant ce qui s'est fait, attriste, la force, selon sa propre vertu, relève, le conseil délie, l'intelligence fait sortir de sa prison, la sagesse reçoit à sa table, rassasie et répare par des aliments salutaires, cette pauvre âme que la négligence avait endormie d'un sommeil pernicieux, que la curiosité avait animée d'une activité mauvaise, que l'expérience du mal avait attirée, dont la concupiscence s'était rendue maîtresse, que l'habitude avait chargée de fers, que le mépris avait plongée au fond de l'abîme, et que la malice avait égorgée.


QUINZIÈME SERMON. Il faut chercher la sagesse.


1. Que faisons-nous en ce monde, mes frères, oui, qu'y faisons-nous, je vous le demande? Si nous avons à coeur de nous sauver de ce siècle pervers, qu'avons-nous affaire d'en tenir compte encore? Si nous avons résolu d'en sortir pourquoi traîner encore les entraves aux pieds? Qu'elles soient d'or, je le veux bien, mais mieux vaut nous voir libres sans elles, qu'esclaves à cause d'elles. Ne les jugeons pas au point de vue de la richesse de la matière, mais à celui de l'obstacle qu'elles nous présentent. Il ne faut pas que, sans compter encore la nécessité de notre état qui déjà ne se fait que trop durement sentir, nous soyons attachés à ces entraves par la glu de la cupidité, et que nous nous chargions des liens d'une vaine sollicitude. Que peut-on faire au milieu des entraves? Peut-être n'est-ce point une question à poser, puisque les entraves semblent plutôt destinées à faire souffrir qu'à aider les hommes à faire quoi que ce soit. Les entraves sont un empêchement à l'action, un rappel de la souffrance. Or noirs avons quelque chose à faire en ce monde, ainsi nous avons à faire pénitence, mais peut-être, faire pénitence semble-t-il avoir plus de rapport avec le pâtir qu'avec l'agir- Néanmoins nous avons quelque chose à faire ici-bas, non pas pour ce monde mais en ce monde. Quand on lit que Adam fut placé dans le paradis dit plaisir pour y agir, il faudrait être fou pour croire que ses enfants ont été placés dans un lieu de douleur pour n'y rien faire. Faisons donc quelque chose mais que ce soit une nourriture qui ne périsse point, opérons l'oeuvre de notre salut travaillons à la vigne du Seigneur, afin de mériter de recevoir le denier de la fin du jour. Travaillons dans la sagesse qui dit: «Ceux qui opèrent en moi ne pécheront pas ().» Or le champ, dit la Vérité même, c'est le monde (Mt 13,38). Bêchons ce champ: un trésor y est caché, retournons-le. Ce trésor ce n'est pas autre chose que la sagesse elle-même qui sort du fond de l'obscurité. Tous nous la cherchons, tous noirs soupirons après elle.

2. Mais c'est en vain que cherche celui qui ne cherche que dans son lit, on ne saurait la trouver dans la terre de ceux qui vivent dans les délices. Votre lit est tout petit, et vous y cherchez un géant? Votre lit est à vous, et vous espérez y trouver celui qui n'a jamais habité dans une hôtellerie? Un Prophète a dit: «Si vous cherchez, cherchez bien, convertissez-vous et venez (Is 21,4).» Vous me demandez où il faut chercher? Ce n'est point dans votre lit. Vous voulez savoir de quoi vous devez vous convertir? «C'est de vos volontés,» répond le Prophète. Mais, me dites-vous, si ce n'est pas dans ma volonté que je trouverai la sagesse, où donc la pourrai-je trouver? Car mon âme la désire ardemment, ce ne sera même pas assez pour elle de l'avoir trouvée, supposé qu'elle la trouve, si elle ne la trouve dans une bonne mesure, dans une mesure bien pressée et bien entassée, dans une mesure qui déborde de son sein. C'est justice d'ailleurs; car il est dit: «Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse et qui est rempli de prudence.» Cherchez-la donc pendant qu'elle peut encore se trouver, et puisqu'elle est proche de vous, appelez-la. Voulez-vous savoir combien elle est près de vous? «La parole de Dieu est dans votre boucha, dit l'apôtre, elle n'est pas éloignée, elle est. dans votre coeur (Rm 10,8),» pourvu que vous la cherchiez avec un coeur droit. Élevez donc votre coeur, levez-vous de votre lit, si vous ne voulez pas entendre en vain la voix de celui qui vous crie: Élevez votre coeur. Voilà comment vous trouverez la sagesse par votre coeur, et comment la prudence coulera à flots de vos lèvres, elle coulera, dis-je, prenez garde qu'elle n'en tombe et ne s'en échappe comme ce qu'on vomit.

3. Vous avez trouvé un rayon de miel si vous avez trouvé la sagesse, seulement n'en mangez pas trop si vous ne voulez en être dégoûté et le vomir ensuite, n'en mangez que pour désirer en manger encore. C'est elle qui a dit: «Ceux qui me mangent auront encore faim de moi ().» Ne vous dites pas que vous en avez beaucoup, et n'en mangez pas à satiété, si vous ne voulez pas le vomir et vous voir enlever ce que vois semblez avoir, parce que vous aurez cessé de chercher avant le temps; car il ne faut pas renoncer à la chercher et à. l'appeler tant qu'on peut encore la trouver, ce qui n'empêche point d'ailleurs que, «de même que celui qui mange beaucoup de miel, comme dit toujours Salomon, cesse de le trouver bon; ainsi celui qui veut sonder la majesté de Dieu sera accablé du poids de sa gloire (Pr 25,27).» A quoi bon, ô Pilate, interroger le Seigneur en secret pour qu'il te dise à l'oreille ce que c'est que la vérité? C'est désirer beaucoup pour toi, une chose si sainte ne sera pas jetée à un chien, et cette perle ne saurait être donnée à un pourceau. Cherche plutôt le goût de la foi, mais en attendant garde-toi de rechercher la satiété de la foi. Aussi, mes frères, le vit-on avec raison se retirer aussitôt comme atteint dit dard de la vérité, et, sans attendre la réponse du Sauveur, sortir vers les Juifs, après avoir commencé à s'élever à une hauteur, et dans une région placée bien au dessus de lui, quand il demandait ce que c'était que la vérité (Jn 18,38).

4. Cherchons donc la sagesse dans notre coeur, la sagesse, dis-je, qui vient de la foi, comme s'exprime l'Apôtre quand il dit: «Il ne faut pas être sage au delà de ce qu'on doit, mais il faut être sage avec sobriété (Rm 12,3).» Or, on est sobre dans la Sagesse (a) quand on méprise les biens présents, et. quand on soupire après les biens à venir. Oui, vous avez trouvé la sagesse si vous pleurez vos péchés passés, si vous estimez peu les biens qu'on désire en ce monde, si enfin vous soupirez de toute l'ardeur de votre âme après la félicité éternelle.

a Ce passage est rapporté, dans le recueil des Fleurs de saint Bernard, livre 8, chapitre XXX.

Vous avez trouvé la sagesse si vous estimez ces biens pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire si vous trouvez les premiers amers et dignes d'être évités à tout prix, les seconds caducs, passagers et méprisables; et les troisièmes parfaits, dignes de tous vos désirs, si vous trouvez et jugez qu'il en est ainsi, par un goût intime de l'âme. Oui, on peut regarder comme une sagesse pleine de sobriété, et qui n'a point à craindre de produire le vomissement, celle dont le froid de la crainte, au souvenir des péchés passés, et la chaleur de la charité excitée par le désir des promesses divines, éloignent la tiédeur des préoccupations mauvaises du présent; dans ces dispositions vous ne rejetterez point la sagesse de votre bouche, et vous ne serez point rejeté par elle. S'il est vrai que l'homme qui a trouvé la sagesse est bien heureux, on peut dire que celui qui y demeure est bien plus heureux encore, peut-être peut-on dire que ce dernier point a rapport à l'affluence dont parle l'Écriture ().

5. Or la sagesse ou la prudence afflue. de trois manières dans notre bouche, d'abord, quand sur nos lèvres se trouve l'aveu de notre iniquité, puis l'action de grâces et des paroles de louanges, et enfin, un langage édifiant. «Car s'il faut croire pour obtenir la justice, il faut confesser sa foi, par ses paroles pour obtenir le salut(Rm 10,19).» D'ailleurs, le juste s'accuse lui-même le premier dès qu'il ouvre la bouche pour parler (Pr 18,17); car après cela, il lutte le Seigneur; colin, si la sagesse afflue à ce point, il doit édifier le prochain. Mais la sagesse doit-elle affluer aussi dans les couvres? Oui, beaucoup nième. Cherchons bien et nous trouverons qu'elle y afflue aussi du trois manières: un sage a dit, en effet, jadis, que la sagesse serait triplement décrite. Pour moi, si vous n'avez rien de mieux de votre côté à proposer, je pense, pour ce qui est des oeuvres, que la sagesse afflue abondamment dans un homme, quand il vit dans la continence, dans la patience et dans l'obéissance, en sorte que l'exactitude de son obéissance mortifie sa volonté propre, son humble continence coupe toute volupté charnelle et mondaine dans sa racine, et sa patience, remplie de bonne humeur, soutient virilement l'adversité de quelque côté qu'elle lui vienne, de son corps ou du monde.


SEIZIÈME SERMON. Il y a trois sortes de biens. Il faut veiller sur nos pensées.


1. Il faudrait apporter, mes frères, une application plus grande et une vigilance plus attentive à nos pensées (a), oui à nos pensées puisque ce sont elles qui alimentent constamment nos saintes méditations. Jour et nuit, nous lisons ou nous chantons des paroles tirées des prophéties et des Évangiles, ou empruntées aux apôtres, qui renferment,

a Nicolas de Clairvaux parle de même , de l'étoile dans le calme et dans le silence attentif, etc.,» dans le sermon qu'il fit le jour de la fête de saint André, jour où fut aussi prononcé le présent sermon, comme nous le verrons plus loin, n. 6.



soit la menace des peines de l'enfer, soit la promesse de la gloire du ciel. D'où nous viennent donc toutes ces pensées vaines, misérables, obscènes même qui, tantôt par l'impureté et l'arrogance, tantôt par l'orgueil et l'ambition, et par mille autres passions, nous tourmentent tellement que c'est à peine si nous respirons quelquefois dans la sérénité de saintes pensées? Malheur à nous, à cause de la torpeur et la tiédeur de nos coeurs! Malheur à nous qui nous laissons aller à ces vanités, au lieu de nous élancer d'un bond, à l'instant, vers les biens du Seigneur, soit mortels, soit spirituels, soit même éternels. Quant aux biens de la nature, il est certain qu'ils sont très-grands (a), mais ceux de l'esprit le sont bien davantage, quant aux biens de l'éternité, ils sont les plus grands de tous. Nous sommes réparés dans les premiers de ces biens, exercés dans les seconds, nous nous étendons, nous sommes béatifiés dans les troisièmes. Si vous ne pouvez fixer l'oeil de votre méditation sur la sublimité des biens éternels, parce qu'ils sont trop loin de vous, et tout à fait hors de la portée des sens, reportez-les du moins sur les biens de la grâce qui se trouvent dans l'exercice des vertus, et vous verrez combien pure est la conscience, combien libre est le front de ceux qui demeurent et vivent dans la chasteté et dans la charité, dans la patience et dans l'humilité; enfin dans toutes les autres vertus qui rendent l'âme aimable à Dieu, digne d'être imitée, et facile à fléchir par les hommes. Si c'est encore trop élevé pour vous, et trop au dessus de votre faiblesse, abaissez vos regards sur les biens naturels qui doivent vous è1re aussi familiers que vous fêtes à vous-mêmes. Il ne faut pourtant pas les tenir tellement pour naturels que toute pensée de la grâce en soit exclue: on ne les appelle naturels que, parce qu'ils étaient comme innés, plantés dans la nature avant le péché qui a infecté, non-seulement la personne, mais aussi la nature de l'homme. Depuis lors, ils ne sont plus faciles à reconnaître à cause de la blessure que nous avons reçue, niais nous n'en constatons pas moins, sinon par les affections de l'âme, du moins par mille autres preuves de raison, leur présence en nous et autour de nous. Aussi, comme nous sommes composés d'un corps et d'une âme, nous devons, selon le conseil de l'Apôtre (1Co 15,45), commencer par les biens du corps, puisque ce n'est pas le spirituel, mais le corporel qui a commencé en nous.

2. Tous les biens du corps se résument dans la santé, nous ne lui devons pas autre chose, nous n'avons rien de plus à lui donner ou à chercher pour lui, il faut le restreindre à cela, et le renfermer dans ses limites, attendu que les fruits que nous pouvons attendre de lui sont nuls, et que la mort est sa fin dernière. Mais là même se trouve un piège caché, que je ne veux pas vous laisser ignorer. En effet, le plaisir tend des embûches à la santé, il le poursuit avec tant de ruse et de malice qu'il est bien difficile de pouvoir et de savoir même lui échapper. Or, si on agit en vue des plaisirs non de la santé du corps,

a Ce passage se trouve cité dans les Fleurs de saint Bernard, livre 8, chapitre IV et V, ainsi que dans le chapitre XC du même livre, n. 7.

dès lors on n'est plus dans la nature, on est sous la nature qui donne la main à la mort quand elle fait de la volupté, sa maîtresse. Voilà comment il se fait qu'il y a tant d'hommes qui descendent, ou plutôt disons le mot, qui tombent dans ces mouvements d'une nature bestiale et révoltée, et se vautrent si souvent dans les jouissances qu'ils savent trouver dans les passions les plus difficiles et les plus violentes. Mais, de même que le bien naturel au corps est la santé, ainsi le bien propre de l'âme, c'est la pureté; car elle ne saurait voir Dieu si elle n'a l'oei1 pur; en effet, elle n'est faite que pour voir son Créateur. Si donc, nous devons pourvoir avec sollicitude à la santé du corps, nous devons pourvoir à celle de l'âme avec une sollicitude d'autant plus grande que l'âme l'emporte davantage sur le corps. Or, pour elle, toute la santé est dans la pureté qui nous permette, dans tout ce que nous faisons, de rendre témoignage à Dieu dans la prière, et à l'homme, dans la confession, et de dire: «Je confesserai contre moi mon injustice au Seigneur, et vous, Seigneur, vous m'avez aussitôt remis l'impiété de mon péché (Ps 31,5).»

3. Mais l'homme étant fait pour vivre en société, passons de ce qui est en nous à ce qui est autour de nous, afin d'avoir, si c'est possible, et autant qu'il dépendra de nous, la paix avec tout le monde. Or, la loi naturelle de la société, est que nous ne fassions point aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit à nous-mêmes, et que nous ayons soin de leur faire, au contraire, tout ce que nous voudrions qu'on nous fit. Ainsi, de même que nous devons à notre corps la santé, à notre âme la pureté, ainsi devons-nous la paix à notre frère. Passons maintenant aux saintes âmes qui se sont envolées de la prison de cette mortalité, vers les joies du royaume des cieux. Ce que nous leur devons, c'est bien certainement de les imiter. Les saints ont été semblables à nous, et sujets aux mêmes passions, et ils nous ont montré les voies de la vie qu'ils ont parcourues sans fatigue et sans relâche. Pour ceux qui ne sont pas morts dans une aussi grande sainteté, ou qui n'avaient pas autant fait pénitence, quand ils ont quitté ce monde, nous leur devons la compassion et la prière, car ils sont de la même nature que nous, pour que notre Père, dans sa bonté, les débarrasse de toute souillure, change ses châtiments en bienfaits, et les fasse par là, rentrer dans les joies de la cité bienheureuse. En effet, si les taureaux versent des larmes quand ils rencontrent un des leurs mort et rendent ainsi une sorte de devoir d'humanité à la dépouille de leur frère, que ne doit pas à son semblable, l'homme que la raison éclaire et que l'affection conduit? Ainsi donc, de même que nous devons imiter les saintes âmes, ainsi devons-nous compatir aux souffrances de celles qui le sont moins, et, d'un côté, prendre exemple sur les premières, et de l'autre, occasion de gémir sur les secondes.

4. Mais il faut nous adresser aux saints anges pour obtenir leur secours, parles secrets soupirs de notre âme, et par des larmes abondantes; afin qu'ils offrent nos prières à la suréminente majesté de Dieu, et qu'ils nous en rapportent la grâce, car ce sont des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et de ministres, étant envoyés pour exercer, leur ministère en faveur de ceux qui doivent être héritiers du salut (). Quant au Seigneur de toutes choses, il faut lui demander d'être bon pour nous, et qu'il daigne, puisque sa nature le porte sans cesse au pardon et à la miséricorde, ne point arrêter les yeux sur la multitude de nos iniquités, et nous traiter, au contraire, avec pitié selon toute l'étendue de sa miséricorde. Quant à nous, nous lui devons amour et sujétion en toute révérence et toute humilité. Nous lui devons l'amour, parce qu'il nous a faits et qu'il nous fait du bien; la sujétion parce qu'il est au-dessus de nous, et qu'il l'exige de nous, lui qui est terrible dans ses desseins sur les enfants des hommes. Ainsi, nous devons la santé au corps, la pureté à l'âme, la paix à nos frères, l'imitation aux saints, la compassion aux nôtres, et nuits devons demander aux antes, leur secours, chercher et recevoir de Dieu (a), du coffre fort des biens naturels, le bien de sa bonté, pour savoir que lorsque nous aurons fait ce qui est ordonné et prescrit à la nature, nous ne sommes plus que des serviteurs inutiles, puisque nous aurons fait ce que nous avions à faire. Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver un seul précepte lait aux hommes qui suit au dessus des forces et du pouvoir de la nature. Or, comme je l'ai dit plus haut, nous sommes réparés dans ses biens, et nous y sommes en quelque sorte remis à neuf, quand nous revenons à la douceur innée de notre nature, et quand nous mettons chaque chose à sa place en ce qui regarde les êtres qui nous entourent, et à ceux qui sont placés au dessus de nous. Or, tout cela n'a rapport qu'aux biens de la nature.

5. Quant aux biens de l'esprit, dans lesquels nous sommes exercés pour tendre vers les biens éternels, il en est de même que pour ceux du la nature. Ils en diffèrent sans doute à cause du point de vue où on les considère, mais ils se confondent cependant avec plusieurs d'entre eux, qu'il serait trop long d'énumérer. Les premiers sont naturels et les seconds surnaturels. En effet, dans les exercices spirituels, ce que nous voulons, ce n'est pas de donner la sang an corps, mais de le réduire en servitude, de le mortifier, de le forcer au travail, selon ce mot d'un homme spirituel, très-spirituel même: «Je traite rudement mon corps, et je le réduis en servitude (1Co 9,27).» Quant à l'âme, nous ne lui devons pas non plus simplement cette pureté qui nous fasse confesser purement et simplement nos péchés, mais qui nous fasse observer dans nos pensées, dans nos intentions et dans nos actions cette circonspection qui rende notre vie fructueuse et notre réputation glorieuse, non pas fructueuse à nos propres yeux, mais aux yeux même de Dieu; non pas glorieuse pour nous, mais pour notre Père qui est dans les cieux. Quant à nus frères, ce n'est pas assez de leur procurer la paix pendant que nous sommes en ce monde, mais il faut encore que nous sachions aimer la paix avec ceux mêmes qui ne l'aiment

a Quelques éditions présentent ici une variante de peu d'importance.

point, supporter tout le monde sans forcer personne à nous supporter nous-mêmes. Pour ce qui est des morts, ce n'est pas seulement la compassion et la prière que nous leur devons, mais encore les félicitations de l'espérance; car, s'il faut s'attrister avec eux de ce qu'ils souffrent dans le purgatoire, nous devons, à bien plus forte raison, partager leur joie, parce que le jour approche où Dieu doit essuyer toutes les larmes de leurs yeux, en sorte que, pour eux, il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, attendu que les premières choses sont passées. Pour les âmes saintes, ce n'est plus seulement l'imitation que nous leur devons, de même que ce n'est pas seulement leur secours que nous avons à demander aux anges, mais nous devons brûler du désir de jouir de leur présence, d'être avec eux, de voir quelles sont ces colonnes du ciel qui soutiennent le globe de la terre, ces êtres où brille et reluit, d'un vif éclat, le signe si grand et si excellent de la divinité. En ce qui est du Seigneur, ce n'est pas seulement la bonté que nous devons rechercher, mais il faut encore que nous dirigions vers lui toutes nos affections, en ne nous aimant que pour lui, et que nous considérions quelle est cette majesté qui fait toutes choses, qui contient tout, et sur laquelle les créatures raisonnables aspirent à fixer leurs regards.

6. Telles sont les voies de l'exercice spirituel, dans lesquelles un esprit religieux se dilate et se délecte, et par lesquelles, oubliant les choses du passé, et tendant vers celles qui sont placées devant lui, je veux dire vers les biens éternels, il marche à la palme de sa vocation céleste. Est-ce que le bienheureux apôtre André, dont nous célébrons aujourd'hui la fête, ne s'élevait pas, par cette voie, au dessus de la nature, quand il disait: «O bonne croix, après laquelle je soupire depuis si longtemps et qui vas enfin combler les voeux de mon coeur, je viens à toi plein de joie et de sécurité.» Ce langage est celui d'un homme qui n'est plus homme, et qui était déjà ressuscité des biens de la nature à ceux de la grâce, en sorte qu'il ne se glorifiait plus seulement dans ses espérances, mais même dans ses tribulations, et qui s'éloignait gaiement de la présence du conseil, parce qu'il avait été jugé digne de souffrir pour le nom de Jésus-Christ. En effet, il marchait, mais non pas avec patience, mais volontiers, mais avec ardeur aux tourments, comme on marche à la décoration; il allait au supplice, comme on court après les délices.

7. Quant aux biens éternels, ce sont des biens que l'oeil n'a point vus, dont l'oreille n'a point entendu parler, et qui ne sortent jamais de la patrie, où on ne tonnait que joie et que jubilation, où rien ne manque, où règne une abondance capable de satisfaire tous les désirs de l'homme. Quelle abondance n'y a-t-il pas, en effet, là où ce qu'on ne veut pas ne se fait pas, et ce qu'on désire arrive toujours. Le Prophète disait, en s'adressant à Jérusalem: «Que la paix soit dans tes forteresses et l'abondance dans tes tours (Ps 121,6).» Oui, dans ces tours, qui, selon un autre prophète, sont construites avec des pierres précieuses (Ap 21,19), et au sein desquelles le Seigneur nourrit les saints du plus pur froment, non pas seulement de l'écorce du sacrement Si, pendant qu'il ne . manque rien au ciel, il y a quelque chose qui demeure caché à nos yeux, peut-on dire que notre gloire sera consommée? Non, rien ne nous sera caché, et c'est en cela que consistera la sagesse qui rassasiera la curiosité de l'homme. O sagesse, par laquelle nous connaîtrons alors parfaitement tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, et boirons à la source même de la sagesse, la connaissance de toute chose! Je ne craindrai plus alors les soupçons, je n'appréhenderai point les desseins des méchants, attendu que, selon saint Jean, cette cité sera semblable au cristal le plus pur (Ap 21,19), et que de même qu'on voit très-distinctement à travers le cristal, ainsi notre oeil verra très-clairement la conscience des autres. Mais qu'est-ce que cela, si en même temps que rien ne nous fera défaut et que tout sera clair à nos yeux, il nous reste dans l'âme une crainte et une appréhension de perdre? Aussi n'y a-t-il pas lieu à la crainte dans le ciel, et c'est la conséquence de la force qui rend forte la faiblesse humaine. Le Prophète a dit: «Le Seigneur a fait régner la paix jusques aux confins de tes états, et il a fortifié les serrures de tes portes (Ps 47,3),» si bien qu'en même temps que nul ennemi ne peut y pénétrer, nul ami n'en peut sortir. Là où règnent une souveraine abondance, une souveraine sagesse , une souveraine puissance, il me semble qu'il ne manque rien à la plénitude du bonheur, en ce qui regarde la félicité humaine. Voilà quels sont les biens de la nature, de la grâce et de la gloire; les biens de l'humanité, ceux de la vertu et ceux de l'éternité. Pensons-y, méditons-les, mes frères, et, selon. le précepte de la loi, ruminons-les; là, en effet, est la vie, oui c'est dans ces biens qu'est la vie pour notre esprit. Ces pensées saintes nous conserveront si bien, que nous pourrons dire avec un saint: «La méditation de mon coeur est constamment en votre présence, Seigneur, mon aide et mon rédempteur (Ps 18,15).»




Bernard, Sermons divers - QUATORZIÉME SERMON (a). Les sept dons du Saint-Esprit, opposés à sept sortes de péchés.