
Bernard, Sermons divers - DIX-SEPTIÈME SERMON. De la triple garde de la main, de la langue et du coeur.
1. Nous nous plaignons tous que la grâce nous manque, mais la grâce pourrait peut-être se plaindre beaucoup plus justement que c'est nous qui, le plus souvent, lui manquons. En effet, la grâce de la dévotion que nous recherchons, est une affaire de coeur, et quiconque ferme à la grâce l'entrée de ce sanctuaire intime se prive lui-même de sa présence. Après tout, comment celui qui ne veille ni sur ses mains ni sur ses lèvres, pourrait-il s'occuper de son coeur2 Faut-il s'étonner que celui qui n'a pas encore su commencer, ne puisse point couronner l'oeuvre, quand on ne saurait la terminer même après l'avoir commencée , si on ne l'a point continuée? C'est un grand point pour un homme du monde de conserver ses mains pures; pour un religieux, ce n'est pas un grand mal seulement, mais c'en est un très-grand, de ne pas fuir tout ce qui peut les souiller. Que dis-je? on veut même trouver dans nos mains une pureté beaucoup plus grande que dans les leurs, et on exige de nous une justice bien plus abondante que celle des gens du monde. A eux, il est dit seulement: «Fuyez la fornication (1Co 6,18),» et ailleurs, «Que celui qui dérobait ne dérobe plus désormais (Ep 4,28),» et le reste qu'on ne peut faire sans perdre le royaume des cieux. N'avons-nous pas, nous aussi, à redouter la souillure de pareilles oeuvres, et le contact de pareilles impuretés pour nos mains? Plus elles sont pures, plus la moindre tache, en elles, est choquante, et, de même qu'il suffit de la plus petite tache pour déparer un habit précieux, ainsi est-ce assez d'une très-petite désobéissance, pour souiller un religieux; ce n'est même plus pour nous une simple tache, mais une vraie souillure, si dans nos actions, nous ne tenons compte même des moindres préceptes. C'est donc à observer soigneusement toutes les pratiques que doivent être consacrés les commencements de notre profession, alors que nous avons encore une lumière qui brille en nous, si faible qu'elle soit, car ceux à qui la Vérité même a dit: «Quand vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous devions faire (Lc 17,10) ,» ne sauraient , sans doute, penser qu'ils ont une grande lumière. Peut-être, me direi-vous que la Vérité, en parlant ainsi, n'a voulu que nous donner un conseil d'humilité. Je le veux bien, mais pensez-vous qu'elle nous ait conseillé une humilité contraire à la vérité? D'ailleurs , si nous nous trouvons encore bien négligents pour ce qui est de la garde de nos oeuvres, il n'y a pas de sage qui songe à empêcher un homme d'avaler un moucheron, quand il faudrait commencer par le détourner d'avaler un chameau.
2. Une fois les mains purifiées, on ne peut pas encore passer de suite au coeur; il faut, en second lieu, nous occuper de purifier nos lèvres, ce doit être le soin qui tienne le milieu entre celui des mains et celui du coeur. Si vous me répondez, il y a bien peu de gens qui règlent leurs discours avec jugement, vous pourrez conclure de vos propres paroles, combien rare est la perfection, et combien ce progrès-là est étranger à la plupart des hommes. Qui pourrait compter toutes les souillures dont un organe aussi petit que la langue peut se couvrir, quelle masse d'impuretés peuvent s'accumuler sur les lèvres incirconcises, et quelle peste est une bouche sans circonspection? Il y a les langues d'où s'écoule un flot de paroles oiseuses; il y a les langues impudiques et les langues aux grandes paroles; les unes au langage lascif, et les autres au langage plein d'arrogance. Il y a aussi les langues trompeuses, dont les unes sèment le mensonge, et les autres distillent la flatterie; et les langues médisantes, dont les unes aussi disent le mal en face, et les autres le répandent en secret. S'il est vrai que nous rendrons compte à Dieu, au jugement dernier, de toute parole même oiseuse (Mt 12,30), à combien plus forte raison devons-nous nous attendre à être sévèrement jugés pour des paroles mensongères, mordantes et injurieuses, orgueilleuses ou lascives, des paroles d'adulation ou de détraction?
3. Comme elle est vraie, mes frères, cette sentence «les longs discours ne seront point exempts de péchés (Pr 10,19)?» En effet, sans parler du reste, si on appelle oiseuse toute parole qui n'a pas de cause raisonnable d'être prononcée , quel compte ne rendrons-nous point pour celle qui va contre la raison elle-même? Que personne parmi vous, mes frères, ne regarde comme de peu d'importance le temps qu'il perd en paroles oiseuses, car le temps vaut bien que nous en tenions compte, et ces jours sont des jours de salut. La parole qu'on prononce s'envole sans retour, le temps s'envole aussi sans revenir sur ses pas, et l'homme insensé ne s'aperçoit pas de ce qu'il perd. Devisons ensemble, dit-on, pour faire passer l'heure. (a) Hélas! pour faire passer l'heure! Hélas! pour faire passer le temps! Pour faire passer cette heure, dis-je, qui vous a été donnée par la miséricorde de notre Créateur, pour faire pénitence, pour obtenir le pardon de vos fautes, pour obtenir la grâce et mériter la gloire! Pour faire passer le temps, encore une fois, dont vous deviez profiter pour vous concilier l'amour de Dieu, pour vous hâter d'entrer dans la société des anges, pour soupirer après l'héritage de. votre père , pour aspirer à la félicité promise, pour réveiller votre volonté endormie, et pour pleurer sur vos iniquités! Est-ce ainsi qu'on voit le laboureur, quand l'époque des semailles est arrivée, ou le vigneron, quand le jour de tailler la vigne se lève, se livrer à d'autres occupations, et passer sans se le reprocher , et même dans la joie, ce temps et ce jour, à ne rien faire? Est-ce ainsi qu'à l'approche des jours de foire, les négociants cherchent des retards , et saisissent toute occasion de perdre le gain qu'ils peuvent espérer faire dans ces marchés? Est-ce ainsi, enfin, que les pauvres, les mendiants, après avoir attiré près d'eux par leurs cris lamentables, celui qui répand de larges aumônes sur leur misère, cherchent des distractions, vont se cacher dans quelque recoin impénétrable, avec la troupe de leurs semblables, et se retirent dans les angles les plus obscurs des places publiques?
4. Mais encore plût au ciel qu'on ne perdît que le temps en paroles! Mais que d'âmes perdent aussi la vie par ce moyen; non-seulement elles la perdent pour elles-mêmes, mais encore elles la font perdre aux autres. Peut-on douter que les détracteurs perdent la vie, quand nous savons qu'ils sont odieux à Dieu, odieux à la Vie par excellence? Or, la Vie fuit ceux qu'elle hait, et ceux que la vie abandonne ont-ils autre chose à faire que de mourir? Et celui qui boit le poison que lui
a On conclut de ce passage qu'on accordait quelquefois aux Cisterciens une heure d'entretien à passer entre eux. Un peu plus loin, n. 5, saint Bernard parle encore «de ces longs entretiens.» C'est ce qui engageait notre Saint, dans son sermon sur Humbert, n. 8, à blâmer dans ses religieux, les entretiens inutiles, les mots plaisants et les bouffonneries, ainsi que les détractions. Toutefois, on ne peut douter, d'après le troisième sermon de saint Bernard, pour l'Avent, n. 5, et de plusieurs autres endroits de ses ouvrages, que les Cisterciens n'observassent, le reste du temps, la loi du silence avec un religieux scrupule.
verse la langue malveillante du détracteur, ne reçoit-il pas aussi la mort? La vie de la charité lui est ravie comme par un voleur, et, sans qu'il s'en aperçoive, l'amour fraternel s'éteint peu à peu dans son coeur. Et celui qu'atteint la médisance, peut-être en entendra-t-il aussi quelque chose, car les paroles volent de tous côtés, et, après avoir passé d'abord par la bouche de bien des gens, il est bien difficile qu'elle ne se soit accrue sur les lèvres de chacun et qu'elle ne finisse par arriver aux oreilles de celui que l'offense concerne. De cette manière, celui qui entend la médisance est scandalisé et périt, et la charité s'éteint d'autant plus aisément en lui, qu'elle semblait auparavant être plus vivante en son coeur. Le Psalmiste a dit: «Si c'eût été mon ennemi qui m'eût chargé de malédictions, je l'aurais bien certainement supporté (Ps 54,13).» En effet, un auditeur prudent se tient, quant à lui, sur ses gardes, et, de son côté, celui qui sait qu'on a médit de lui, s'y tient également, pour peu qu'il soit sage; celui-là parce qu'il redoute d'être infesté par le poison, et celui-ci, pour ne point être ébranlé par le scandale. Mais cela n'empêche pas que le médisant ne tue en même temps qu'il se tue lui-même, et celui dont sa langue médisante attaque la conscience de ses coups et celui dont il blesse la charité. Une pareille langue n'est-elle point une langue de vipère? Oui, c'en est une, et des plus féroces mêmes, puisque d'un seul souffle elle touche à mort trois âmes à la fois. N'est-ce point un dard qu'une telle langue? Oui, c'en est un, et même un dard bien aigu, puisqu'il perce trois victimes d'un seul coup. Le Prophète a dit: «Leur langue est un glaive pointu.» Oui, un glaive à deux, que dis-je, un glaive à trois tranchants, voilà ce qu'est la langue du détracteur.
5. Je ne craindrai pas de dire que cette sorte de langue est plus cruelle que la lance qui a percé le côté du Seigneur. En effet, elle perce aussi le corps du Christ, car c'est un membre de Jésus-Christ, comme il en est un lui-même, que blesse le détracteur; il y a même cette différence entre sa langue et la lance, que celle-là ne perce pas un membre inanimé du Sauveur, mais lui donne la mort en le perçant. Elle est pire que les épines que la fureur des soldats lui mit sur sa tête sublime; pire même que les clous de fer que les juifs, pour mettre le comble à leur iniquité, ont enfoncés dans ses mains et dans ses pieds. En effet, s'il n'avait préféré, à la vie de son propre corps celle du corps, que frappe et perce la langue du détracteur, jamais il ne se serait, pour lui, exposé aux coups d'une mort injuste, et aux ignominies de la croix. Nous disons: c'est bien. peu de chose qu'un mot, la langue de l'homme est si tendre, si molle, si petite, qu'un sage ne saurait en faire un grand cas. Assurément, une parole est chose bien légère, mais si son vol est rapide, ses coups sont mortels, elle passe vite, mais elle fait de profondes brûlures; elle entre légèrement dans l'âme, mais elle n'en sort pas de même; on la lance en courant, mais ce n'est pas en courant qu'on la rappelle; elle vole facilement, voilà pourquoi elle viole aussi facilement la charité. C'est un insecte bien petit qu'une mouche, mais quand elle meurt dans un vase de parfum, elle en gâte la bonne odeur (). C'est un organe bien tendre que la langue, mais on a du mal à la contraindre; si on ne voit que ce qui la compose, elle est faible et sans!tendue; mais si on en voit l'usage, elle est aussi grande que puissante. Oui, ce n'est qu'un faible organe, mais si on n'y prend garde c'est un grand mal. Mince et aplatie, c'est un instrument parfaitement propre à vider le coeur. Je pense même qu'il y en a plusieurs, parmi vous, qui sont de mon avis, au fond de leur conscience, à moins toutefois que nous soyons tous si parfaits qu'il ne nous soit jamais arrivé, après de longs entretiens en commun, de trouver notre coeur vide, notre méditation moins dévote, notre charité plus sèche et plus aride, et l'holocauste de notre prière beaucoup moins gras , à cause des paroles que nous avons dites ou entendues, et pourtant ce n'étaient que des paroles.
6. S'il est facile d'ouvrir la bouche pour parler, il n'est pas moins facile à la langue de s'ouvrir le coeur pour y pénétrer; aussi arrive-t-il souvent qu'il ne sert pas beaucoup d'avoir mis un frein à sa propre langue, dans un entretien, si on n'a pu se mettre en garde contre celle des autres. Le frère qui vous parle est sage, il est religieux et craint Dieu; je dis plus, c'est un ange, et même un ange de lumière, cela n'empêche pas que vous ne preniez garde à vous, si vous ne voulez entendre un mot qui blesse voire âme. Ce n'est pas que je veuille vous suggérer des soupçons contre personne, mais je veux vous prémunir contre la langue des hommes, surtout dans les entretiens que l'on a en commun. La simplicité de la colombe est bonne assurément, mais, en cette matière., il ne faut pas oublier la ruse du serpent. Marie ne laissa point passer sans discussion la parole même d'un ange, «Elle se demandait quel pouvait être ce salut (Lc 1,29).» pour vous donc qui avez fréquemment remarqué, par votre propre expérience, combien la langue fait de mal, vous ferez sagement, puisque vous ne pouvez éviter toute espèce d'entretien, si vous savez placer non-seulement la circonspection sur vos lèvres, mais encore une garde de précaution à vos oreilles, ne vous étonnez pas si je m'arrête si longtemps à ce degré des progrès de la vie religieuse, c'est que je crois qu'il y en a parmi nous beaucoup plus en marche vers la perfection, qu'il ne s'en trouve d'arrivés au but.
7. Toutefois , peut-être paraîtrai-je aller trop loin dans la guerre que je fais aux conversations des hommes. Mais rappelez-vous que c'est la langue même qui parle contre les maux qui viennent de la langue, afin de se les faire pardonner, en ne s'épargnant pas elle-même, et en prémunissant les oreilles qui l'écoutent, contre les périls dont elle est la source. La parole est un vent, mais ce n'est pas toujours un vent brûlant: «Levez-vous, dit l'Époux des Cantiques, levez-vous, Aquilon, venez, vent du Midi, soufflez de toutes parts dans mon jardin, et que l'odeur de ses parfums se répande partout (Ct 4,16),» car la parole a aussi son bon côté, et souvent la langue produit des fruits bien précieux. Ainsi, si le juste vit de la foi, la foi vient par l'ouïe, mais par l'ouïe qu'a frappée la parole de Dieu. Comment avoir la vie, comment vivre si on n'a point la foi? Or, comment avoir la foi, si on ne l'a point entendue, et comment l'entendre si elle ne s'est point annoncée? Évidemment si on doit veiller sur sa langue avec un très-grandsoin et placer sur ses lèvres une garde diligente, c'est parce que, selon-la parole même de l'Écriture: «La vie et la mort sont au pouvoir de la langue (Pr 18,21).» S'il n'y avait que la vie, il n'y aurait pas lieu à lui rien retrancher, et s'il n'y avait que la mort, il faudrait la retrancher tout entière. Il faut donc placer une garde à nos lèvres et une porte de circonspection à notre bouche (Ps 140,3), car il né faut pas qu'elle soit à jamais fermée à toute parole de vie et d'édification, ni librement ouverte à des paroles de mort et de damnation. Veillons (a) donc, mes frères, sur nos actions, afin de ne pas omettre ce qui nous est prescrit et de ne pas faire ce qui nous est défendu. C'est à cette double garde que le Prophète nous exhorte quand il nous dit «Éloignez-vous du mal, et faites le bien (Ps 36,27).» Veillons de même sur nos paroles, de peur qu'il ne nous arrive, dans nos discours, ou d'offenser pieu, ou de nuire au prochain. Heureux donc celui qui, dans tous ses entretiens, est sous l'empire d'une double crainte; et préoccupé de la pensée que deux sortes d'auditeurs l'écoutent, la crainte et la pensée d'abord de la majesté du Dieu dans les mains de qui il est horrible de tomber, puisse la faiblesse de nos frères, à qui il n'est que trop facile de fournir une occasion de chuté.
8. Toutefois je ne pense pas qu'on doive tenir pour parfait l'homme qui évite toute faute en parole, si ce n'est par comparaison avec celui qui n'en est encore qu'à veiller sur ces actions. En effet, la Vérité même nous . dit dans l'Évangile, en parlant des serviteurs vigilants qui se tiennent sur leur, arde dans l'attente de l'arrivée de leur maître: «Si leur maître arrive à la troisième veille de la nuit, et les trouve dans ces dispositions, ces serviteurs seront bienheureux (Lc 12,38).» Or, cela ne se rapporte ni à la première ni à la seconde veille; mais à la veille qui s'exerce sur le coeur crue le sage nous engage à garder avec tous les soins possibles, attendu que «c'est lui qui est la source de la vie (Pr 4,23).» Toutefois je crois que cette garde consisté particulièrement en deux choses, attendu que l'esprit doit avoir l'oeil attentif sur le troupeau de ses sentiments et de ses pensées. Or, c'est justice que toute garde soit confiée à celui de qui les deux autres dépendent, à moins que, par hasard, ce qu'à Dieu ne plaise, elles ne soient le résultat que de la feinte, et n'aient que l'apparence, non point la réalité de la piété. En effet, de même qu'une source d'eau jaillissante ne peut ni refluer, ni s'apaiser, ni se monter plus haut, pour remplir d'autres fontaines qu'elle, n'ait commencé par remplir les fossés des environs, ainsi en est-il de l'âme de l'homme: tant qu'elle ne s'acquitte pas avec zèle de la garde des mains et de la langue dont j'ai
a Ce passage est cité dans les Fleurs de saint Bernard, livre 8, chapitre XXVI.
parlé plus haut, elle ne saurait se replier sur elle-même, pour s'occuper de ce soin, ni jouir des douceurs d'une tranquille dévotion ni s'élever aux sublimes degrés de la contemplation divine. Eh bien donc, mes frères, si nous cherchons la grâce qui nous visite d'en haut, si nous voulons recueillir les consolations spirituelles, demandons-les de cette manière, si nous voulons que le ciel s'ouvre devant nous; voilà comment il faut frapper à la porte. Enfin veillons de ces trois manières si nous voulons être admis aux noces de l'Époux, Notre Seigneur Jésus-Christ qui est béni (a) dans les siècles. Ainsi soit-il.
a Cette manière de terminer ses sermons est très-familière à Saint Bernard, comme on peut le voir dans plusieurs autres sermons, mais surtout dans ceux qu'il a faits sur le Cantique des cantiques.
(Rm 14,17)
1. Pourquoi nous éloignons-nous de la route, nous qui courons après la joie! Sans doute on se réjouit ans le royaume de Dieu, mais cette joie n'est pas la première. La joie qu'on goûte dans le royaume de Dieu n'a rien de charnel, rien de mondain, ce n'est pas une joie qui à la fin se change en deuil, mais une joie -en laquelle la tristesse elle-même finit par se changer, car ce n'est pas la joie de ceux qui se réjouissent quand ils ont mal fait, ni l'allégresse qu'ils ressentent dans les pires choses, mais c'est une joie qu'on ressent dans le Saint-Esprit. D'où vient une pareille joie, sinon de la justice et de la paix de l'âme? Que celles-ci donc s'écoulent comme le miel coule de ses cellules, afin qu'il soit plus facile d'en recueillir la douce liqueur, pendant qu'elle est fluide encore, dans des vases plus solides. Un jour viendra où nous mangerons le miel dans toute sa pureté, alors notre joie sera pleine et entière,et nous nous réjouirons non-seulementdans le Saint-Esprit, mais encore par la vertu du Saint-Esprit. Oui, un jour viendra où nous goûterons une joie spirituelle complète, qui ne prendra plus sa source dans des motifs corporels, ni dans les oeuvres de miséricorde, ni dans les larmes de la pénitence, ni dans la pratique de la justice, ni dans les épreuves de la patience, mais bien plutôt dans la présence du Saint-Esprit, sur qui les anges mêmes brûlent du désir de fixer leurs regards. Sans douté, en attendant, la sagesse me tient lieu de sel, et assaisonne le reste comme si elle n'était pas elle-même un aliment, oui, en attendant, je soupire après ma réfection, car je n'ai pas même le loisir maintenant d'avaler ma salive. En effet, il y a le sage qui trouve aux choses le goût qu'elles ont, quant à celui qui trouve, à la sagesse elle-même, le goût qui lui est propre et qu'elle a en effet, celui-là non-seulement est sage mais de plus il est heureux; car c'est là proprement voir Dieu tel qu'il est, et ce qu'on entend par le fleuve de délices dont le cours réjouit la cité de Dieu, par le torrent de volupté, et l'abondance enivrante de sa maison.
2. Mais à présent, Seigneur, voici que le vin fait défaut; oui le vin manque à ces noces, je veux dire le vin des désirs charnels et des concupiscences mondaines. Il est dit: «Le fiel des dragons, et le venin des aspics dont la morsure est incurable, voilà leur vin à eux (Dt 32,33).» Ah, mes frères, puisse ce vin nous faire constamment défaut, car ce n'est point là de bon vin. Le bon vin ne se récolte pas dans les vignes de l'iniquité, on ne le puise que dans les urnes de la purification. Ce n'est point avec le raisin de Gomorrhe, mais avec l'eau de la Judée qu'il se, fait. «Vous avez conservé le bon vin jusqu'à cette heure (Jn 2,10),» disait le maître d'hôtel de l'Évangile. Et, en effet, c'est le meilleur vin qui se trouve réservé jusqu'à présent, je veux parler non pas de celui qui se fait avec de l'eau, mais bien de celui qui s'exprime des grandes grappes de raisin de la terre promise, qu'on est obligé de porter en attendant, dans des voiturés, tant que nous ne connaissons que Jésus-Christ et même que Jésus-Christ crucifié. Est-ce que le vin ne faisait point défaut ainsi à celui qui, s'écriait: «Mon âme a refusé toute consolation (Ps 66)?» Mais il semble avoir goûté de l'eau changée en vin quand il ajoute: «Je me suis souvenu dit Seigneur, et me suis trouvé dans les délices.» En effet, que n'éprouve-t-on point en la présence de celui dont le seul souvenir est plein de délices? C'est de la même manière que les apôtres ont aussi goûté de l'eau qui avait été changée en vin, quand «on les vit sortir du conseil pleins de joie, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (Ac 5,41).» N'est-ce pas. en effet, du vin qui vient de l'eau, que la joie qui naît des opprobres C'était l'accomplissement des promesses de la Vérité qui leur avait dit: «Votre tristesse se changera en joie (Jn 16,20),» c'est-à-dire, votre eau se change en vin. Vous vousétonnez que de l'eau devienne du vin? Mais elle devient même du pain, car vous n'avez pas oublié sans doute de manger votre pain, ce pain dont il est dit: «Vous nous pourrirez d'un pain (le larmes, et vous nous ferez boire l'eau de nos pleurs avec abondance (Ps 79,6).» Et la table quelle est-elle? Ecoutez, le voici: «Il y avait six urnes de pierres placées là pour les purifications des Juifs (Jn 2,6).» Si vous êtes un vrai Israélite, un Israélite non point selon la chair, mais selon l'esprit , vous serez six ans entiers au service du Seigneur, et la septième année vous serez libre; vous vous purifierez dans six urnes; vous travaillerez pendant six jours, vous serez délivré après six épreuves, et le septième jour le mal n'approchera pas, de vous. Non-seulement vous serez délivré dans ces six urnes, mais même vous boirez un vin que vous puiserez en elles, quand vous commencerez, selon le conseil de l'Apôtre, à vous glorifier non pas seulement dans vos espérances, mais même dans vos tribulations (Rm 5,3).
3. Voilà en effet, les deux sortes de joie qu'on goûte dans le Saint-Esprit, l'une a la pensée des biens de la vie future, l'autre dans le support des maux de là vie présente. II n'y a là rien de charnel, rien de mondain, rien qui sente la vanité, il n'y a que l'esprit de vérité, la sagesse céleste même dont la douceur se fait sentir également dans la pensée des biens futurs, et dans le support des maux présents. L'Apôtre a dit: «Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, oui je vous le répète, réjouissez-vous;» et, nous faisant connaître aussitôt quels sont les motifs de cette double joie, il continue en ces termes: et Que votre modestie soit connue de tous -les hommes, le Seigneur est proche (Ph 4,4-5).» Or, que faut-il entendre par cette modestie, sinon la patience et la mansuétude? Réjouissons-nous donc à la:pensée des choses que nous espérons, car le Seigneur est proche. Oui, je vous le redis, réjouissons-nous des choses que nous avons à souffrir, pour que notre modestie soit connue de tous, car, selon l'Apôtre: «La tribulation produit le, patience, la patience l'épreuve et l'épreuve l'espérance, or cette espérance ne nous trompe point (Rm 5,4).»
4. Mais pour que notre coeur devienne capable de ressentir cette double joie spirituelle, il y a deux choses également nécessaires pour pratiquer la justice et pour conserver la paix, deux choses que la Sainte-Écriture nous recommande avec instance.. Ainsi l'exercice de la justice semble se renfermer tout entier dans le double précepte de ne point faire aux autres ce que nous ne voudrions point que les autres nous fissent, selon la recommandation que l'Apôtre en fait aux Gentils, dans sa lettre, et selon le précepte même du Seigneur qui a dit à ses propres apôtres: «Faites aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent (Mt 7,11 et Lc 6,31).» D'ailleurs, comme nous péchons tous en bien des choses, il est impossible que dans ce lieu et ce temps de scandales , car les anges qui doivent les arracher tous du royaume de Dieu, ne sont pas encore venus s'acquitter de leur mission, et nous ne somme pas encore citoyens de l'heureuse cité jusqu'aux conflits de laquelle le Seigneur fait reposer la paix, il est impossible, dis-je, que nous réussissions à conserver ici-bas une paix inaltérable entre nous, si celui à qui il arrive par hasard de blesser son frère ne prend garde de ne pas se laisser aller à des sentiments pleins de hauteur et d'animosité, en même temps que celui qui se sent blessé fait en sorte de ne pas se montrer inexorable.
5. Etudions-nous donc, mes frères, à nous montrer aussi humbles pour donner satisfaction à ceux qui ont quelque chose à nous reprocher, que faciles à pardonner à ceux qui nous ont offensés, attendu que, non-seulement la conservation de la paix entre nous est à ce prix, mais encore parce que, sans cela, nous ne saurions nous rendre Dieu même propice, il ne veut point, en effet, recevoir le présent que lui offre l'homme qui n'a pas commencé par aller se réconcilier avec son frère (Mt 5,24), et il réclame rigoureusement le paiement de la dette qu'il avait d'abord remise à son serviteur quand il voit qu'il ne fait pas grâce lui-même à son compagnon, de ce qu'il lui doit. Mais si nous avons ces trois choses en nous, la. justice, la paix et la joie dans le Saint-Esprit, n'en soyons pas pour cela peins d'assurance que le royaume de Dieu est en nous, mais au contraire, travaillons à l'oeuvre de notre salut avec plus de crainte et de tremblement, nous souvenant que nous ne portons encore ce précieux trésor que dans des vases de terre faciles à se briser.
(Rm 14,17)
1. L'Apôtre saint Paul est ordinairement (a) aussi plein de sens que sobre de paroles, c'est ce que savait fort, bien le père de l'Église que sou éloquence, non moins que les dons de la sagesse, a rendu célèbre, et qui croyait entendre la voix du tonnerre dans chaque mot de saint Paul. En effet, cet apôtre s'exprime avec une telle précision, et sa voix tonnante est si bien inspirée par la farce même de l'esprit, qu'on trouve un ordre admirable dans la suite, de ses penses, une plénitude étonnante dans le sens de ses paroles, et. un rapport surprenant entre les uns et les autres. «En effet, le royaume de Dieu, dit-il, ne consiste pas dans le boire et dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit (Rm 15,17).» Que répondrez-vous, ô vous, hommes de bonne chère et de débauche, qui vous faites un Dieu de votre ventre, et qui ne vivez que pour le ventre, ou même pour ce qui est placé plus bas encore; vous qui, selon le mot de l'apôtre saint Jacques, «nourrissez votre coeur et votre corps dans les excès de la luxure ().?» Mais écoutez, écoutez encore: «Les mets, dit saint Paul, sont faits pour le ventre, et le ventre est pour les mets; mais un jour, Dieu les détruira l'un et les autres (1Co 6,13)?» Malheur à vous qui reposez sur des lits d'ivoire, et vous livrez à tous les excès de la débauche sur votre couche (Am 6); malheur à vous qui mangez le veau gras pris au milieu du troupeau, à vous qui buvez un vin clarifié avec soin, et qui vous parfumez avec des essences de premier choix. «O enfants des hommes, jusques à quanti aurez-vous le coeur appesanti dans un corps trop bien nourri? Pourquoi cet amour pour la vanité, quand vous négligez la vertu? L'embonpoint du corps, les délices de la chair, la satiété du ventre, tout cela vous quittera avant la mort, ou du moins, à la mort, vous le quitterez vous-mêmes. Un saint a dit, en effet: «Tous ces biens, à la mort, on ne les emportera, point, et votre gloire ne descendra point avec vous dans la tombe (Ps 48,18). On sera placé dans l'enfer comme des brebis qu'on mène à la boucherie, et la mort nous dévorera (Ps 48,15).» Combien il a raison de dire, «comme des brebis,» car une fois durement et rigoureusement
a Nicolas de Clairvaux mentionne ce sermon dans sa lettre 24, à l'abbé de Celles comme nous en avons fait la remarque dans la préface de ce volume.
dépouillés de la toison des richesses mondaines nous serons jetés tout nus dans les flammes éternelles. «La mort nous dévorera,» nous mourrons sans cesse à la vie, et nous ne vivrons plus que pour la mort. D'un côté, le corps sera la proie des vers, et de l'autre , l'âme sera celle des flammes, jusqu'au jour où réunis l'un et l'autre pour leur commun malheur, ils partageront la peine, et le châtiment des vices qu'ils ont déjà partagés.
2. O homme délicat, c'est au sein des délices et des richesses que tu attends la mort et la confusion; «non, le royaume de Dieu ne consiste point dans le boire et le manger,» non il n'est point dans les vêtements de pourpre et de lin. Il fut un riche à qui rien de tout cela ne manquait, et en un clin d'oeil, il est descendu dans les enfers (Lc 16,10). Mais en quoi donc consiste-t-il? «C'est dans la justice, dans la paix et dans la joie du Saint-Esprit.» Avez-vous entendu, avez-vous remarqué que la joie se trouve placée au dernier rang? Mais vous, fils insensés d'Adam , vous passez d'un bond par dessus la justice et la paix, et vous voulez commencer par la. fin, en intervertissant l'ordre des choses. Il n'y a, en effet, personne au monde qui ne veuille goûter la joie. Mais cela ne peut ni durer ni même subsister un seul instant; car, de même «qu'il n'y a point de paix pour les impies (Is 48,22),» ainsi, le Seigneur l'a dit, il ne saurait non plus y avoir de joie pour eux: Non, non, il ne peut y en avoir pour les impies. Il faut d'abord faire la justice, puis rechercher la paix, et la rechercher même avec ardeur, ce n'est qu'après cela qu'on peut trouver la joie, ou plutôt être soi-même trouvé par elle. Voilà comment le coeur dos anges a commencé par la justice, quand il demeura ferme dans la vérité, et se sépara de celui qui avait déserté le parti de la vérité. Après -cela, ils se sont trouvés affermis dans cette paix qui surpasse tout sentiment, car lorsqu'ils se voient entourés des honneurs les plus grands et les plus variés, il n'y a personne qui murmure, personne qui leur porte envie.
3. Mais toi, ô Jérusalem, loue le Seigneur célèbre les gloires de ton Dieu, ô Sion, il a affermi les serrures de tes portes, il a béni tes enfants dans ton sein, il a fait régner la paix sur tes frontières. Oui, loue, célèbre le Seigneur, car il a fermé tes portes par des gonds très-solides et des serrures de sûreté, il n'y a pas d'ennemi qui puisse entrer par ces portes, pas un ami qui puisse en sortir. Tes fils sont en toi, comblés de toutes les bénédictions spirituelles dans les cieux avec Jésus-Christ. On ne connaît plus la crainte dans l'intérieur de tes frontières, attendu que le Seigneur y a fait régner la paix, tu n'as plus de tentation à redouter, plus de pensées dont le flot te couvre de confusion , le bourreau, à la peau changeante, est bien loin de tes murs et de tes fils, et celui qui ne change jamais unit et consolide tout par son identité, a celui, dis-je, dont toutes les parties sont dans une union parfaite entre et les ().» C'est pour la troisième fois que tes enfants puisent de l'eau avec joie dans les fontaines du Sauveur et contemplent à l'oeil nu, s'il m'est permis de parler ainsi, l'essence même divine, sans être déçus par aucune image de corps fantastiques. Telle sera la joie qu'on goûtera à la fin, et elle sera sans fin.
4. Que nous sommes malheureux ,nous qui avons été expulsés de cet heureux séjour, pour descendre, que dis-je, pour tomber dans la vanité où nous nous trouvons! «Comment les enfants de Sion, dit le Prophète, qui étaient si beaux et couverts de l'or le plus pur, n'ont-ils pas été réputés plus que des vases de terre (Lm 4,2)?» Les enfants de Sion, dit le Prophète, sans doute de la Sion spéculative que Dieu a bâtie pour être vue dans la gloire; les enfants de la Jérusalem d'en haut, qui est notre mère, beaux de l'éclat même de leur dignité et revêtus de l'or pur de l'image de la divinité. Comment se fait-il donc que nous qui. étions de leur nombre, nous avons été réputés des cases de terre et que nous avons dégénéré dans ces corps de boue, ces corps fragiles? En effet , mes bien chers frères, les anges exercent la justice sous les yeux de Dieu, ils ont la paix entre eux , et la joie dans leur coeur; ainsi en doit-il être de toi, ô homme , ne cherche pas à ravir ce qui t'est destiné au mépris de la justice que tu dois à Dieu, et de la paix que tu dois au prochain. La justice est une vertu par laquelle on rend à chacun ce qui lui appartient. Or, ce n'est pas une justice, mais beaucoup , mais de nombreuses justices que tu dois à ton créateur. En effet, «le Seigneur est juste, et il aimé les justices (Ps 10,8). Votre justice, Seigneur, est semblable aux plus hautes montagnes (Ps 35,7).» Oui, «semblables aux plus hautes montagnes ,» car il accumule en toi des monceaux de miséricorde.
5. En premier lieu, il t'a créé avec les autres êtres, il t'a même distingué d'entre eux, en te créant avec le cachet d'une grande distinction. En effet, quand il a créé le monde , il n'a dit qu'un mot et il a été fait. Mais après cela, sa majesté se sentit enflammée du plus ardent amour pour toi, elle t'a racheté. Est-ce encore d'un mot facile à prononcer? Non certes, mais c'est par un travail de trente-trois ans passés, c'est attaché à la croix, mis à mort et couvert d'opprobres, qu'il a opéré ton salut sur la terre. Ton Dieu, ô homme , s'est fait ton frère, non pas le frère des anges, jamais, en effet, il n'a pris la forme de l'ange, mais il s'est fait de la race d'Abraham. Ce que tu as de commun avec les anges, c'est que tu as été créé, mais ce qui feu distingue, c'est que tu es son frère. Il a fait plus encore, car il nous a pris par ,la main pour nous tirer de la voie large et spacieuse qui conduit à la mort et nous placer dans la société et le conseil des saints. Que pouvait-il faire de plus qu'il n'ait pas fait pour toi? Et pourtant une pareille, une si grande multitude de bienfaits de la main d'un bienfaiteur si grand et si généreux, n'a pu attendrir ton coeur de pierre. Ainsi, tout ce que tu es, tout ce que tu peux, tu le dois à celui qui ta créé, qui t'a racheté, qui t'a appelé.
6. Mais après avoir fait la justice, il te reste à faire la paix. Tant que nous vivons dans ce vase de terre, dans cette fragile enveloppe de la nature humaine, nous ne saurions nous trouver tout à fait exempts de scandales; si donc vous vous rappelez que votre frère a quelque chose contre vous, soyez assez humble pour lui demander pardon, et si c'est vous qui avez quelque chose contré lui, ne faites pas difficulté dé lui pardonner, de la sorte, tous les membres du corps vivront en paix. Si nous sommes tout à fait prêts à pratiquer les deux vertus de charité et d'humilité, nous ne pourrons sentir les dissensions. Le Seigneur a dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (Mt 11,29): que je suis doux,» cela se rapporte à la charité, car la charité est patiente et bienveillante: «Que je suis humble,» voilà le propre de la parole. Tous ceux qui marcheront sur ses traces trouveront la joie dans le Saint-Esprit. Faut-il que je continue? Ce que je vais vous dire n'est connu que de ceux qui en ont fait l'expérience, il ne l'est point des antres, «car l'homme charnel ne saurait percevoir ce qui est de l'Esprit de Dieu.» Est-ce qu'il ne nous arrive pas bien souvent dans la prière d'être émus jusqu'au plus profond de nos entrailles , à la seule pensée de la joie qui nous attend dans la Jérusalem d'en haut, qui est notre mère et que des torrents de larmes inondent notre visage? O s'il pouvait en être toujours ainsi! «Si je t'oublie jamais, ô Jérusalem, que ma main droite tombe elle-même dans l'oubli; que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens plus de toi, si je ne me propose pas Jérusalem comme le principe de ma joie (Ps 26,5);» oui, comme le principe de ma joie, attendu que le terme s'en trouve aussi placé là.
7. Quand donc, ô Seigneur Jésus, quand donc déchirerez-vous le sac qui me sert de vêtement, et m'envelopperez-vous d'un manteau de joie? Ma gloire chantera vos louanges, et je ne serai point dans la tristesse. Le commencement de la joie que nous ressentons ici-bas, n'est qu'une goutte, une gouttelette même, tombée du fleuve de joie dont le cours impétueux réjouit la cité de Dieu. Quand viendra le jour où nous serons plongés plus profondément dans les joies éternelles à la source même de la divinité, où l'eau succédera à l'eau sans interruption et sans mélange? Quand viendrai-je et apparaîtrai-je devant la face du Seigneur? Quand passerai-je dans le tabernacle admirable, jusques à la maison de pieu? Quand donc enfin verrons-nous de nos yeux ce que nous avons appris de nos oreilles de la cité du Seigneur? Du courage donc, mes frères, tenons à faire fidèlement ces trois heureuses étapes, et n'oublions jamais ce mot: «Mon ami, pourquoi êtes-vous venu (Mt 26,50)?» Car nous ne sommes pas venus pour livrer de nouveau notre Roi à la mort, avec un visage hypocrite, mais pour le servir, lui qui est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Bernard, Sermons divers - DIX-SEPTIÈME SERMON. De la triple garde de la main, de la langue et du coeur.