
Bernard, Sermons divers - VINGT-SEPTIÈME SERMON. Contre le vice détestable de l'ingratitude.
1. La miséricorde de notre Dieu a été bien grande, oui, mes frères, bien grande à notre égard , car il nous a arrachés, par l'ineffable vertu de son esprit, et par le don inestimable de sa grâce, à la vanité de la vie que, nous menions dans le siècle où nous étions, en quelque sorte, sans Dieu, ou même, qui pis est encore, où nous étions contre Dieu, non pas parce que nous ne le connaissions point, mais parce que nous le méprisions. Ah! plut à Dieu que nous ayons souvent sous les yeux de notre coeur l'image affreuse de cette vie ou plutôt de cette mort, «car l'âme qui pèche mourra (Ez 18,4 Ez 18,20)!» En effet, quel aveuglement, quelle perversité! si nous pesions avec soin, par la pensée, le poids de notre misère, nous pourrions nous faire une idée, sinon parfaitement juste, du moins assez vive de la grandeur de la miséricorde qui nous a sauvés. Oui, si nous considérons attentivement , non-seulementd'où nous avons été tirés, mais encore où nous avons été placés, non-seulement ce à quoi nous avons échappé, mais aussi ce que nous avons reçu; non pas seulement enfin d'où, mais où nous avons été appelés, nous ne manquerons certainement point de trouver que les trésors de la seconde miséricorde l'emportent de beaucoup sur ceux de la première. Dieu n'en a point agi de la sorte envers tous les hommes, et ne leur a point à tous manifesté, non-seulementses jugements, mais encore ses desseins. Il nous a traités bien grandement, je ne dis pas seulement en nous prenant pour ses serviteurs, mais en nous choisissant pour ses amis, car ce n'est pas nous qui l'avons choisi, c'est lui qui a fait choix de nous, et qui nous a placés ici, afin que nous avancions, et que nous portions du fruit, oui, du fruit, non pas un fruit de mort, car, n'ayant rapport qu'an jugement, c'est une connaissance qui n'est pas refusée même aux serviteurs, mais un fruit qui ne saurait périr, ce qui a rapport. au conseil, et n'est révélé qu'aux amis.
2. Nous sommes donc ici pour n'être point esclaves du péché, car le péché est une oeuvre de mort, non plus que du siècle, comme nous voyons que le sont ceux qui sont astreints aux soins de la terre, lors même qu'ils s'y trouvent mêlés sans péché; impliqués dans les offices, sinon dans les vices du corps, et travaillant pour soutenir leur propre vie et la vie des leurs dans cette figure du monde qui passe. En effet, les peines qu'ils se donnent, si elles ne tendent point à les damner, ne tendent point non plus à assurer leur salut. Aussi, tout en conservant le fondement du salut , cependant ils souffrent un détriment par la perte de tout ce qu'ils édifient sur ce fondement; pour eux-mêmes, s'ils se sauvent, ce ne sera toutefois que comme en passant par le feu. Mais à nous, qu'est-il dit? Quel conseil le Seigneur donne-t-il à ses amis? «Travaillez pour une nourriture qui ne périt pas, mais qui demeure éternellement (Jn 6,27).» Ne cessons point de travailler pour cette nourriture, quand bien même nous serions occupés de travaux temporels, soit à la voix de l'obéissance, soit par une pensée de charité, car notre intention est bien différente de l'intention de ceux dont nous avons dit que le travail est destiné à périr. Si notre travail est pareil au leur, comme il n'a point les mêmes racines, il ne doit pas périr de même. Or, il est enraciné dans l'éternité qui ne saurait jamais périr.
3. Mais enfin, s'il nous était arrivé, en même temps que nous ne faisions rien d'illicite, sans faire toutefois rien qui fût utile au salut, de renoncer à nos premiers désordres pour vivre dans la chasteté conjugale, sans tenir aucun compte du conseil qui nous est donné au sujet de l'abstention du mariage (Mt 19,18), mais pourtant , en ayant soin de nous interdire les rapines et les fraudes, et de nous contenter de l'usage légitime de ce qui nous appartient, tout en n'atteignant point à la perfection évangélique, dont il est écrit: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, puis venez et suivez-moi (Mt 19,21),» quel ne serait pas notre bonheur, si pour tant de crimes dont nous sommes, pour la plupart, recouverts, nous étions sûrs qu'il n'y a que nous qui soyons voués à la mort et à la damnation? Nous pourrions respirer du moins au dernier rang. Certainement, l'enfant prodigue n'osait espérer à se trouver placé au rang des enfants de son père , et s'estimait heureux s'il pouvait réussir à être rangé parmi les mercenaires. Mais ce p'était point assez pour la bonté de son père, tant qu'il ne lui avait pas montré une miséricorde si grande, que son fils aîné, qui ne s'était jamais éloigné de lui, en conçût de la jalousie. Ainsi, en est-il de nous, mes bien chers amis, la miséricorde de notre Dieu s'est répandue avec abondance sur nous , et d'enfants de colère et d'infidélité, il nous a non-seulement admis au rang des élus, mais encore il nous a appelés dans le collège des parfaits. En effet, si la négligence de quelques-uns d'entre nous ne s'élève point à la perfection, c'est à eux de voir quelle excuse ils peuvent en donner, car nous avons tous fait profession de la vie des apôtres, tous, nous nous sommes enrôlés sous le drapeau de la perfection apostolique. Je ne veux pas seulement parler de la gloire de sainteté qu'ils ont mérité de recevoir, non pas pour eux seuls, mais pour le monde entier. selon ce mot de l'Écriture: «Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines la justice (Ps 71,3);» mais je parle plutôt de leur profession dont saint Pierre disait, au nom de tous les autres: «Voici que nous avons tout laissé pour vous suivre (Mt 19,27).»
4. Je suis peu surpris, mes frères, si la clémence de Dieu semble être moins libérale maintenant à notre égard, et si elle paraît refuser aujourd'hui à nos prières, à nos supplications et à nos demandes des grâces bien moins considérables que celles qu'elle nous a accordées jadis quand nous ne les demandions point dans nos prières, lorsque, au lieu de les désirer, nous les repoussions même peut-être de toutes nos forces. Qu'en pensons-nous, mes très-chers frères? Nous figurons-nous que le bras de Dieu s'est raccourci, ou que le trésor de sa grâce est vide? A quoi, dis-je, attribuons-nous cela? Est-ce que sa volonté a changé, ou sa puissance diminué? Il ne nous est pas permis, d'avoir, ni l'une ni l'autre de ces pensées sur lui, on ne saurait, croire aucune de ces deux alternatives, quand il s'agit de la toute puissante, et immuable majesté. D'où vient donc que, malgré nos prières, nos supplications, et nos demandes incessantes, nous ne sommes point exaucés, après que nous avons reçu de Dieu des preuves si grandes et si gratuites de miséricorde? Si on me répond, comme à saint Paul, (2Co 12,9), qu'il nous suffit de la grâce de Dieu, c'est une erreur complète, car toutes les prières, les supplications et les demandes que nous faisons, c'est précisément pour obtenir cette grâce de ne point nous élever dans des pensées d'orgueil, et de ne point concevoir des sentiments au-dessus de notre condition; voilà ce que nous demandons à Dieu, quand nous le prions de nous donner l'humilité qui convient, je ne dis pas à des saints, mais à de. pauvres religieux pécheurs; voilà la grâce que nous sollicitons dans nos supplications, quand-nous prions le Seigneur de nous accorder la patience, je ne dis pas une patience pareille à celle qui s'est trouvée. dans les martyrs, mais telle qu'il convient à notre profession; voilà ce que. nous demandons à Dieu, quand nous lui demandons la charité, non pas une charité semblable à celle des anges, mais une charité telle que celle que les Saintes Écritures nous apprennent avoir été, donnée d'en haut à nos pères, qui furent des hommes, semblables à nous , passibles comme nous, et même pécheurs comme nous le sommes nous mêmes.
5. Malheur à cette génération misérable, à cause de ses imperfections, à cette génération, dis-je, à qui une insuffisance, que dis-je, une disette si. grande semble suffire! En effet, où est celui qu'on voit seulement aspirer à cette perfection. dont les Saintes Lettres nous parlent? Ce n'est certainement pas sans cause que nous nous trouvons faire si peu de progrès dans notre profession, quand notre conversion a commencé, comme celle de nos pères. Ils avançaient tous les jours de plus en plus, lisons-nous dans l'histoire, et ils ont atteint au terme de leur course; parmi nous, au contraire, on estime, grand (a) celui qui conserve da perfection: de, ses débuts et qui, n'est pas moins humble, ni moins timoré, pas moins vigilant. ni moins circonspect, pas moins fervent en esprit, ni moins patient et moins doux, au milieu de sa carrière qu'il ne l'était au début. Combien n'en voyons-nous pas qui semblent s'être oubliés eux-mêmes, avoir perdu le souvenir de leurs péchés, ne plus penser même ni à Dieu, ni à ses bienfaits, et je ne dis
a Il semble que l'auteur de l'Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est inspiré de ce passage quand il a dit dans son livre 1, chapitre XI. «Mais à présent on compte pour beaucoup d'avoir pu conserver une partie de sa première ferveur.»
pas ne plus racheter le temps, mais le perdreau peint que c'est à peine s'il est encore question pour eux de moeurs et de sentiments? N'est-ce pas l'état de ces religieux qui ne comptent plus pour rien-les bouffonneries et les détractions, les paroles de jactance et d'impatience; à qui il en coûte peu de contrister leur prochain, de contrister même le Saint-Esprit qui est en eux, qui se mettent peu en peine de scandaliser les faibles, qui semblent tantôt fermer les yeux avec négligence et tantôt tout embrasés des feux de la colère, quand il s'agit de reprendre les mitres, et quine se font point scrupule, après cela, de se présenter à l'Église comme s'ils n'avaient rien fait que de juste; qui chantent avec les autres, mais non point en esprit et du fond de l'âme; qui, à l'heure de l'oraison, ont l'esprit occupé de je ne sais quelles inepties, et qui ne craignent pas de participer au sacrement du corps de Notre-Seigneur qui fait trembler les anges,eux-mêmes? Ces religieux-là font-ils autre chose dans la sécurité où ils sont déjà au sujet de la grâce de leur Seigneur que de présumer dans leur confiance de son amitié qu'ils ont méritée, il y a déjà bien longtemps? C'est bien le cas de rappeler le dicton populaire: Un maître familier nourrit un sot serviteur. Mais, ô mes très-chers frères, où donc se trouve la vérité de ces paroles qui se rencontrent si souvent dans vos chants: «Je suis devant vous, Seigneur, étranger et voyageur, ainsi que tous mes pères le furent (Ps 38,17). Hélas, hélas!on n'en voit pas qui reviennent sur leurs pas et rendent grâces à Dieu, si ce n'est cet étranger. «N'ont-ils pas été guéris tous les dix; où sont donc les neuf autres (Lc 17,17)?» Vous vous rappelez, je pense, que c'est en ces termes que le Sauveur se plaignait de l'ingratitude des neuf autres lépreux. Nous, lisons qu'ils surent bien prier, supplier et demander, car ils élevèrent la voix pour s'écrier: «Jésus, fils de David, ayez pitié de nous;» mais il leur a manqué la quatrième chose que réclame l'Apôtre (1Tm 2,1), je veux dire l'action de grâces, car ils ne revinrent point sur leurs pas et ne rendirent point grâces à Dieu.
6. Nous en voyons bien encore de nos jours un certain nombre qui demandent à Dieu, avec assez d'instance, ce qui leur manque, mais on n'en voit qu'un bien petit nombre qui semblent reconnaissants des bienfaits qu'ils ont reçus. Il n'y a pas de mal à demander avec instance, mais ce qui fait qu'il ne nous exauce point, c'est qu'il nous trouve (a) ingrats. Après tout, peut-être est-ce encore un acte de clémence de sa part de refuser aux ingrats ce qu'ils demandent, pour qu'ils ne soient pas jugés d'autant plus rigoureusement à cause de leur ingratitude, qu'ils seront convaincus de s'être montrés plus ingrats, après avoir reçu de plus nombreux bienfaits. C'est donc par miséricorde que Dieu nous refuse miséricorde, de même que c'est dans sa colère et son indignation qu'il fait preuve de cette miséricorde dont le Père
a Saint Bernard donne une autre cause de ce qu'il avance ici dans son sermon II pour la fête de saint André, n.5. Ce passage est cité dans le livre V, du chapitre 8, des Fleurs , comme étant extrait des Sentences.
des miséricordes même parle en ces termes, par la bouche de son Prophète: «Ayons pitié de l'impie, il n'apprendra point à être juste (Is 26,10).» En effet, combien de nos frères ne voyons-nous pas , avec chagrin, croire que tout est sauvé pour eux , tant qu'ils conservent l'habit et la tonsure. Ils ne considèrent point, les malheureux , que, semblable au ver (a) qui ronge le dedans du fruit, l'ingratitude a soin de ne point percer l'écorce qui se voit, de peur qu'ils ne s'en aperçoivent, ne rentrent en eux-mêmes, ne rougissent de leur état et que leur honte ne les sauve. Mais ce ver présume quelquefois que tout le dedans est si bien rongé dans plusieurs religieux, qu'il ne craint plus de montrer sa tête venimeuse, même dans les endroits qui paraissent au dehors, à moins que nous ne pensions que les religieux qu'on voit apostasier ouvertement, sont devenus mauvais tout à coup, au lieu de croire qu'ils se sont gâtés peu à peu, pendant que des étrangers dévoraient leur force sans qu'ils s'en aperçussent.
7. Vous voyez donc que tous ceux qui se trouvent guéris de la lèpre du monde, je veux dire des désordres manifestes, ne profitent point, pour cela, de leur guérison. Plusieurs, en effet, sont secrètement atteints d'un ulcère pire que la lèpre, d'autant plus dangereux qu'il est plus intérieur. Aussi est-ce avec bien de la raison que le Sauveur du monde demande, dans l'Évangile, où sont les neuf autres lépreux, car le salut est bien loin des pécheurs (Lc 17,17). C'est ainsi qu'après son péché, il demande au premier homme où il est (Gn 3,9), et que, au jugement dernier, il déclarera ouvertement qu'il ne connaît point les ouvriers d'iniquité (Lc 13,27), puisque nous lisons dans le Psalmiste: «Le Seigneur connaît la voie des justes, la voie des impies périra (Ps 1,6).» Mais ce n'est pas non plus sans cause que c'est au nombre de neuf que se trouvent ceux qui ne reviennent point au Sauveur, ce nombre est, en effet, composé des deux autres nombres, quatre et. cinq. Le mélange des sensualités corporelles et de la tradition évangélique, ne saurait être bon; or, il se produit, quand nous voulons allier ensemble la soumission aux quatre Évangiles, et la satisfaction des cinq sens du corps.
8. Mais heureux le Samaritain qui reconnut qu'il ne possédait rien qu'il ne l'eût reçu (Lc 17,15); aussi conserva-t-il le dépôt qui lui avait été confié, et revint-il vers le Seigneur, en lui rendant grâces. Heureux celui qui, à chaque don de la grâce, revient à celui en qui se trouve la plénitude de toutes les grâces, car si nous nous montrons reconnaissants à son égard pour tout ce que nous en avons reçu, nous préparons la place en nous à la grâce, et nous nous rendons dignes de la recevoir en plus grande abondance. Il n'y a, en effet, que notre ingratitude qui arrête nos progrès après notre conversion, attendu que le donateur, regardant comme perdu tout ce que l'ingrat a reçu, se tient, par la suite, sur ses gardes, de peur de perdre, d'autant plus qu'il
a On retrouve à peu près les mêmes paroles dans le deuxième sermon pour le mercredi des cendres, n. 2.
lui donnerait davantage. Heureux donc celui qui se regarde comme un étranger, et qui rend de très-grandes actions de grâces, même pour les moindres bienfaits, dans la pensée que tout ce qui se donne à un étranger et, à un inconnu est un don purement gratuit. Que nous sommes au contraire malheureux et misérables, lorsque, après nous être regardés dès le principe, comme des étrangers, et nous être montrée d'abord assez timorés, assez humbles et assez dévots, nous oublions ensuite si facilement combien était gratuit ce que nous avons reçu, et nous présumons à tort, en quelque sorte, de l'amitié de Dieu, sans remarquer que nous nous rendons dignes de nous entendre dire que «les ennemis du Seigneur sont les gens mêmes de sa maison (Ps 54,13).» Nous l'offensons plus facilement a alors, comme si nous ne savions pas que nos fautes seront bien plus sévèrement jugées, selon ce que nous lisons dans le Psalmiste: «Si ce fût mon ennemi qui m'eût. chargé de malédictions, je l'aurais certainement supporté (Ps 53,13).» Je vous en prie donc, mes frères, humilions-nous de plus en plus sous la main puissante de Dieu, et faisons en sorte de nous tenir éloignés du vice si grand et si affreux de l'ingratitude. Tenons-nous avec une entière dévotion dans l'action de grâces, et nous nous concilierons la grâce de notre Dieu qui seule peut sauver nos âmes. Montrons notre reconnaissance, non pas seulement en paroles et du bout des lèvres, mais par les oeuvres et en vérité, attendu que ce n'est pas le mot, mais l'acte de la reconnaissance qu'exige de nous Celui qui nous donne la grâce, le Seigneur notre Dieu qui est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
a Telle est la version de nos trois manuscrits; mais quelques éditions présentent ici une variante que voici: «Nous l'offensons d'autant plus facilement que nous savons que les fautes que nous commettons seront plus sévèrement jugées. etc...
(Jb 5,19)
1. Il n'est rien de plus juste, rien de plus conforme à la raison que ceux à qui le royaume des cieux étant préparé depuis le commencement du monde ne négligent point de s'y préparer, de peur que ceux qui sont appelés à régner, ne se trouvent pas prêts à entrer .ans leur royaume le jour où le royaume sera préparé pour eux. En effet, nous lisons dans l'Évangile, qu'il en fut ainsi d'un certain souper, quand le Seigneur a dit: «Mon souper est prêt, mais ceux qui y ont été invités ne se sont pas trouvés dignes de s'y asseoir (Mt 22,2).» Nous
b Ce sermon se trouve au rang de ceux de l'abbé Guerri dans la Bibliothèque des Pères, mais au dire de Horstius, il ne se trouve point dans le manuscrit de Cologne, des sermons de ces abbé, et on ne peut hésiter à l'attribuer à saint Bernard, attendu qu'il est cité comme de lui dans le livre VI des Fleurs, et qu'il se termine par la formule habituelle à notre saint Docteur.
cherchons donc à savoir comment les futurs rois doivent se préparer pour le royaume qui les attend, et si nous cherchons avec piété avec le Prophète du Seigneur, nous entendrons avec lui de la bouche du Seigneur: «Seigneur, qui demeurera dans. votre tabernacle , ou qui reposera sur votre sainte montagne? Celui, répond-il, qui vit sans tache (Ps 14,1).» Vous me direz peut-être qu'une telle préparation ne convient qu'à Jésus-Christ; car nul autre que lui n'est exempt de souillure (Jb 15,14), pas même l'enfant qui ne compte encore qu'un jour d'existence sur là terre. Il n'y a donc que lui qui entrera dans ce tabernacle, puisqu'il n'y a que lui qui soit un agneau sans tache (Lv 21,2), que lui qu'on ne puisse convaincre de péché, puisque le péché n'a été ni fait par lui, ni trouvé en lui. Il n'y a absolument que mon Pontife suprême qui n'ait contracté aucune tache ni dans son père, ni dans sa mère, selon les propres termes de là Loi, puisque son père, c'est Dieu, et sa mère, la Vierge. Aussi, n'y a-t-il que lui qui entre dans le saint des saints, et «personne ne monte au ciel que celui qui est descendu du ciel, c'est-à-dire, le fils de l'homme qui est dans les cieux (Jn 3,13).»
2. Que sera-ce donc de nous? Faut-il que nous désespérions d'y entrer? Bien au contraire, il faut en nourrir l'espérance, et nous y attacher de toutes nos forces. Sans doute, il n'y a que lui qui entrera dans le royaume, mais il y entrera tout entier, car on ne doit briser aucun de ses os (Jn 19,36). Le chef ne se trouvera point sans ses membres dans ce royaume, pourvu que les membres soient conformes et attachés à la tête; conformes par les moeurs, attachés par la foi. Les enfants même dans l'âge le plus tendre, ont aussi la conformité et l'attache dont ils sont susceptibles, pourvu qu'ils soient entés en Jésus-Christ parla ressemblance de sa mort; en vertu de la triple immersion de leur baptême, ils reçoivent la foi comme enveloppée, a puisqu'ils ne sont pas encore capables d'une foi développée. Sans doute, l'esprit de sagesse est bon, et la justice qu'il accorde délie celui que la faute, qui lui vient d'ailleurs, avait lié, mais plus tard, ce n'est plus de la même manière qu'il délivrera celui qui s'est maudit de ses propres lèvres, «si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n'y a plus désormais d'hostie pour nos péchés ().» Il ne délivrera donc point de la même manière celui qui s'est maudit de sa propre bouche, et celui qui l'a été par une bouche étrangère. La malédiction, mes frères, est une grave souillure, car nous savons que ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme qui le souille, mais ce qui en sort (Mt 15,11). Ainsi, la malédiction et la souillure viennent de la même source, c'est-à-dire de la même bouche, mais elles ne viennent pas toujours de notre propre bouche, quelquefois elles viennent d'une bouche étrangère. En effet, ce n'est pas de son propre corps, ni de son propre coeur que vient la faute originelle qui souille un enfant, qui
a On retrouve à peu près les mêmes expressions dans le soixante-dixième sermon sur le Cantique des cantiques, n. 9.
non-seulement n'a donné aucun consentement au péché, mais qui n'a pu même en avoir le sentiment. Mais comment se fait-i1 que l'Esprit ne délivré pas celui qui s'est maudit de sa propre bouche, et en quel sens n'y a-t-il plus d'hostie pour l'homme qui pèche volontairement? N'est-ce pas en ce sens que Jésus-Christ n'est pas crucifié une seconde fois pour lui; et qu'il ne peut plus être enté de nouveau par le baptême dans là ressemblance de sa mort? On exige alors de lui qu'il se lave dans les ondes de ses larmes, qu'il porte sa croix, qu'il mortifie ses membres et qu'il immole sa propre hostie. Autrement, c'est en vain qu'il dirait son Credo; Il faut qu'il expie par ses propres lèvres la malédiction de ses propres lèvres; Ce n'est, en effet, que par de nombreuses tribulations qu'on peut entrer dans le royaume de Dieu; où personne ne saurait arriver sans tribulations de lui ou d'autres que lui (Ac 14,21).
3. Or, il n'y a que les tribulations du second Adam qui purifient ceux que la faute du premier a souillés,. Ce n'est pas que notre propre satisfaction puisse nous suffire. Pourquoi, en effet, toutes nos oeuvres de pénitence, si ce n'est parce que, si nous ne partageons point les souffrances de Jésus-Christ, nous ne saurions avoir part à son royaume? Il supplée à ce qui nous manque; mais il ne veut pas que nous, nous dispensions de ce que nous pouvons faire, quelque peu de chose que ce soit. Si l'attache à Jésus-Christ par le lien de la foi sans la conformité des moeurs, ne peut sauver les adultes, à plus forte raison les oeuvres sans la foi ne sauraient-elles les sauver. En effet, il est bien plus facile de réformer un membre, si difforme qu'il soit, qui adhère encore au chef, que de l'y rattacher une fois qu'il en est séparé, quelque conforme qu'il lui soit d'ailleurs. Mais pourtant, tout membre difforme doit nécessairement redevenir conforme à l'image du fils de Dieu, qui est son chef, ou en être séparé tout à fait, et devenir anathème de Jésus-Christ, car dans la plénitude de son corps il ne saurait se trouver tien qui ne fût en rapport avec sa beauté.
4. Ainsi donc partout où la faute est propre à l'homme, il faut que sa purification lui soit propre également, et, si ses souillures son multiples, ses tribulations doivent l'être aussi. Mais d'où lui viendront ces tribulations, si non de sa résistance à la souillure, de sa lutte contre la concupiscence? Est-il une place dans l'homme qui soit nette de cette tache, exempte de cette contagion? Le virus mortel s'écoule du dedans, c'est de son coeur qu'il sort, pour infester ensuite son corps tout entier, il remplit son esprit de désirs a et ses membres de séductions. Puis viennent la démangeaison des oreilles, et la pétulance des yeux; les plaisirs de l'odorat, les voluptés désordonnées du goût, les douceurs de la mollesse dans tout le corps, et les charmes pernicieux du toucher: à l'intérieur, dans l'âme, c'est l'enivrement des désirs, et comme une fournaise ardente où bouillonnent l'ambition, l'avarice, l'envie, la révolte, là malice, enfin tous les sentiments mauvais réunis.
a Ce passage se trouve cité dans les Fleurs de saint Bernard, livre 6, chapitre V, comme étant extrait de ses sentences.
En effet, que de charmes le corps semble posséder, que d'attraits le monde paraît avoir. L'homme juste souffre autant de tribulations, soutient autant de tentations. Et, de même que l'homme, tant qu'il vit dans la chair, est sensible aux voluptés de la chair et calcule (a) que les délices se trouvent sous les épines, ainsi quiconque veut semer en esprit, s'efforce d'arracher plutôt que de propager les ronces et les épines que son propre fonds produit, parce qu'il a été maudit, et se tourne dans sa douleur toutes les fois qu'il se sent percé par la pointe d'une épine (Ps 31,4).
5. Quelles nombreuses tribulations n'attendent donc point l'homme qui a résolu de résister une à une à ces pestes nombreuses? De la plante de mes pieds au sommet de ma tète, il n'y a pas un endroit de sain, la concupiscence a tout infecté, et la loi du péché se trouve dans tous mes membres. De tous côtés la mort fait des efforts pour entrer par les fenêtres, pendant qu'au dedans de moi tout un foyer d'iniquité, bien plus dangereux et plus redoutable encore, fait sentir sa cruelle influence. Mais dans cette lutte si remplie de difficultés, il ne faut ni défaillir, ni céder au désespoir; car si les tribulations pour Jésus-Christ abondent par lui, les consolations surabondent. Après tout, écoutez ce qui doit vous consoler. Le péché est à la porte, mais il ne saurait entrer dans votre âme, si vous ne lui en ouvrez l'accès. La concupiscence est dans votre coeur, mais c'est sous votre empire (Gn 4,7), et si vous ne lui cédez pas de votre plein gré, elle ne peut rien contre vous. Écoutez ce qui doit vous consoler; retenez votre consentement, empêchez que toutes ces choses ne prévalent en vous, et vous serez exempts de faute, en sorte que vous pourrez vous avancer sans tache pour habiter dans le tabernacle, et vous reposer sur la sainte montagne du Seigneur votre Dieu. Si vous n'en êtes point dominés, vous serez sans souillure et purs d'un très-grand péché (Ps 18,14); car c'en est un très-grand que celui qui tient l'homme tout entier, son corps et son âme. Écoutez encore une fois quelque chose qui doit être pour vous une consolation. Il est dit: «Après vous avoir affligés six fois il vous délivrera, et à la septième, il ne permettra pas que le mal vous touche (Jb 5,29).» Si vous êtes de la race des Hébreux, vous servirez six ans, et la septième année vous vous en irez en liberté. Vos six tribulations ne sont autre chose que vos luttes contre les désirs de votre coeur, et la quintuple volupté de vos sens charnels. Mais après ces six tribulations vous serez délivrés de la septième, non pas qu'elle ne doit point venir, mais c'est qu'elle ne vous blessera point, le mal ne vous approchera point. Ainsi la mort, car c'est elle qui est la septième tribulation, la mort, dis-je, viendra, mais elle ne sera qu'un sommeil pour les amis du Seigneur, et bientôt après s'ouvrira son héritage. Ce sera la porte de la vie et le commencement du rafraîchissement, ce sera l'échelle de cette sainte montagne, et l'entrée dans le lieu du tabernacle admirable que Dieu même, non point l'homme, a dressé. Ainsi dans
a Les mêmes expressions se retrouvent plus haut dans le vingtième sermon, n. 4.
la septième tribulation le mal ne vous touchera même pas. Mais la mort est un triple mal réservé dans la septième épreuve à ceux qui ont négligé de se délivrer parfaitement dans les six premières tribulations, et qui ne se sont point purifiés à fond d'anses six urnes pour se présenter, sans tache ni ride, aux noces de l'agneau. En effet, l'horreur les attend à leur sortie, la douleur dans le passage et la confusion en la présence de la gloire de leur grand Dieu.
6. D'où vient cette négligence, mes frères? D'où viennent cette funeste tiédeur et cette sécurité maudite? Pourquoi, malheureux que nous sommes, nous laisser séduire ainsi nous-mêmes? Peut-être sommes-nous devenus riches, peut-être régnons-nous même déjà. Est-ce que ces horribles esprits n'assiègent point la porte de notre maison? Est-ce que ces larves, ces fantômes hideux n'attendent point notre départ? Quelle frayeur, ô mon âme, quand, après avoir quitté tout ce dont la présence te comble de bonheur, dont l'aspect t'est si agréable , et la présence sous le même toit que toi si familière, tu entreras seule dans une région tout à fait inconnue, et tu verras la troupe de ces monstres horribles se précipiter à ta rencontre? Qui est-ce qui viendra à ton secours dans ce jour de si grande détresse? Qui te protégera contre la dent de ces lions rugissants tout prêts à te dévorer? Qui te consolera, qui te conduira? O mes petits enfants, rappelons-nous nos fins dernières et nous ne pécherons point. Il nous faudra passer par le feu, le feu montrera ce que vaut l'oeuvre de chacun de nous; dans ses flammes notre or se changera en scories, toute notre impureté se montrera, et alors la vérité même, prenant le temps qui nous est donné, et que nous méprisons aujourd'hui, jugera les justices mêmes. Ah que seront alors tontes nos justices? Elles seront semblables au linge souillé d'une femme à son époque. Dans quels tourments la flamme vengeresse consumera-t-elle alors tout ce que nous laissons passer, parce que nous n'en tenons que peu de compte, tout ce que nous couvrons de nos caresses, tout ce que nous négligeons, en feignant de ne point le voir? Plût au ciel que quelqu'un donnât maintenant à ma tète une source d'eau, et à mes yeux des torrents de larmes, car peut-être ce feu dévorant ne trouverait-il rien à consumer, si des flots de larmes avaient entraîné ce qui peut lui servir d'aliment.
7. Et après ce feu, pensez-vous qu'il restera encore quelque chose en nous? Et ce qui restera sera-t-il assez grand pour que nous osions le placer sous les yeux de la majesté divine, ou nous présenter nous-mêmes, devant ses yeux? Quelle honte, quelle confusion d'apparaître si tièdes, si imparfaits, si vides, devant la face du Seigneur notre Dieu, après avoir reçu de lui tant de bienfaits? Adam s'enfuyait pour se cacher de sa présence, il n'avait mangé qu'un seul fruit défendu: qu'oserons-nous faire, nous autres, après tant de crimes et tant de forfaits? Quand sera purgé de cette confusion, l'oeil de notre coeur auquel nous négligeons maintenant de donner nos soins, et quand pourra-t-il contempler d'un regard assuré les rayons de ce soleil véritable? De même que la cire fond et s'écoule à la face du feu (Ps 67,3), ainsi les pécheurs périront à la face de Dieu. Que la pourriture entre jusqu'au fond de mes os, et qu'elle me consume au dedans de moi, afin que je sois en repos au jour de la septième tribulation (Ha 3,16), et que pendant son passage le mal ne me touche point. Ce mal est de trois sortes: l'horreur, la douleur et la honte. Heureuse, en effet, l'âme qui pourra adresser ces paroles avec confiance à ses ennemis sur le pas de sa porte Pourquoi te tiens-tu là, bête cruelle? Être funeste, tu ne trouveras rien en moi (a). Mais plus heureux encore celui dont les oeuvres ne seront point consumées, et qui se trouvera, examen fait de son ouvrage, qu' il a édifié sur le bon fondement de l'or, de l'argent et des pierres précieuses. Mais, infiniment plus heureux encore celui dont les yeux, dégagés de tout nuage de confusion et de tout voile qui les recouvre, contempleront la gloire du Seigneur, et qui se verra dans cette contemplation transformé en la même image (2Co 3,18), et lui deviendra semblable à lui qui est par dessus toutes choses le Dieu béni, louable et glorieux, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
a C'est en ces termes, au dire de Sulpice-Sévère, que saint Martin, près de la mort, s'adressait au démon.
Bernard, Sermons divers - VINGT-SEPTIÈME SERMON. Contre le vice détestable de l'ingratitude.