
Bernard, Sermons divers - VINGT-NEUVIÈME SERMON. Sur le triple amour de Dieu.
1. «N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde, car tout ce qui est dans le monde est, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou ambition du siècle, toutes choses qui ne viennent point du Père (Jn 2,17).» Mais quoi, y a-t-il donc quelque chose qui vienne du Père, et qui nous indemnise de tout cela? Oui certainement, et ce quelque chose est bien plus doux et bien plus aimable que tout ce qui précède; mais il n'est point confié aux serviteurs, il ne l'est qu'aux amis. Or, quiconque veut être ami de ce monde se fait ennemi de Dieu. C'est aux amis qu'il fait part de ses desseins, à eux qu'il dit: «Je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père (Jn 15,15).» Saint Grégoire démontre que cette connaissance n'est autre que l'amour. Or, il y a trois sortes d'amour qui excluent ces trois choses qui ne viennent point de Dieu. C'est pour cette raison, je pense, que le Seigneur a dit par trois fois à saint Pierre . «M'aimes-tu, m'aimes-tu , m'aimes-tu ()?» Peut-être bien, est-ce aussi à cause de cela qu'il est dit dans la Loi: «Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre coeur, de toute votre âme et de toutes vos forces (Dt 6,5);» c'est-à-dire vous aimerez avec tendresse, avec affection, vous aimerez avec prudence, vous aimerez avec force. L'amour du coeur a quelque ressemblance avec l'amour de la chair, puisque les affections sont particulièrement attribuées au coeur. Quant à l'âme, elle sonne déjà à nos oreilles comme quelque chose de plus élevé, aussi est-elle appelée le siège de la sagesse, en sorte que c'est à elle qu'il semble départi d'aimer Dieu avec prudence.
2. Il est certain que ce qui porte le plus à l'amour affectueux dont je parle, c'est la pensée de l'incarnation de Jésus-Christ, la pensée, dis-je, de toute l'économie de ce qu'il a fait dans sa chair, et surtout de sa passion. En effet, Dieu, en voyant que tous les hommes étaient devenus charnels, leur a témoigné, dans sa chair, tant de douceur, qu'il faudrait avoir le plus dur des coeurs pour ne point l'aimer de toute l'étendue de ses sentiments. Comme il voulait reconquérir l'homme, sa noble créature, il se dit, si je le contrains malgré lui, je n'aurai qu'un âne, non point un homme, puisque ce n'est pas de lui-même qu'il viendra à moi, ni spontanément, et qu'il ne pourra point dire: «C'est volontairement que je vais vous offrir mon sacrifice (Ps 53,8).» Est-ce que je donnerai mon royaume à des ânes? Et Dieu se met-il donc en peine des boeufs? En conséquence, pour l'avoir par le fait de sa volonté, je l'épouvanterai, peut-être se convertira-t-il, et vivra-t-il. Alors, il le menaça des plus affreux supplices qui se puissent penser, des ténèbres éternelles, des vers inaccessibles aux coups de la mort, des feux inextinguibles. Mais quand il vit que par ce moyen l'homme ne revenait point encore à lui, il se dit: S'il est accessible à la crainte, il ne l'est pas moins aux désirs, je lui promettrai ce qui lui semble le comble de ses voeux. L'homme désire l'or, l'argent et les choses semblables, mais ce qu'il préfère à tout cela, c'est la vie éternelle, cela est clair, on ne peut même plus clair. Si donc ils désirent conserver cette vie si misérable, si remplie de peines et de si courte durée, combien plus soupirera-t-il après une vie calme, éternelle et heureuse? Il lui promet donc la vie éternelle il lui promet ce que l'oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui ne s'est jamais présenté au coeur de l'homme.
3. Mais en voyant qu'il n'avançait toujours à rien, il se dit: «Il me reste encore une chose; l'homme est accessible, non-seulement à la crainte et à la cupidité, mais il l'est aussi à l'amour, et. d'ailleurs, il n'y a rien de plus fort que cela pour l'attirer. Il vint donc dans la chair et-il se montra sous des traits si aimables qu'il en vînt jusqu'à nous témoigner une charité plus grande qu'on ne peut l'avoir, puisqu'il donna sa vie pour nous. Aussi, ceux qui, après cela, ne voudront point se convertir ne méritent-ils pas de s'entendre dire: «Qu'ai-je dû faire que je n'aie pas fait (Is 5,4)?» Au fait, Dieu ne nous donne nulle part une aussi grande preuve de son amour que dans le mystère de son incarnation et dans celui de sa passion: nulle part sa bonté ne se révèle aussi bien à nous, nulle part sa bénignité n'apparaît autant que dans son humanité, selon le mot de saint Paul qui nous dit: «La bonté de Dieu, notre Sauveur, a paru en même temps que son humanité (Tt 3,14).» En effet, sa puissance était cachée aux yeux puisqu'il vint dans la faiblesse. Aussi Abacuc a-t-il dit: «C'est là,» certainement dans la croix, dont «les bras sont dans ses mains, que sa force est cachée (Ha 3,4).» Et sa sagesse, il la dissimula aussi, et la cacha dans la chair; il voulut, en effet, sauver les croyants par la, folie de sa parole. D'ailleurs. ne s'est-il pas fait insensé, en quelque façon, quand il a livré son âme à la mort, quand il a pris les péchés de la foule et payé ce qu'il ne devait point? N'était-il pas ivre du vin de la charité, et ne s'oubliait-il pas lui-même malgré le conseil de Pierre qui lui disait: «Ayez pitié de vous (Mc 8,32).» Ainsi, il a caché sa force, et il a complètement voilé et incarné sa sagesse; mais pour sa bonté, il n'avait pas de moyen de la proclamer davantage, de l'exprimer plus complètement et de la faire plus clairement connaître.
4. Or, j'ai dit que cela se rapportait à l'amour tendre du coeur. On voit, en effet, des hommes qui, sous l'impression de cet amour peuvent à peine en parler, ou s'en souvenir sans fondre en larmes. Or, cet amour va contre la concupiscence de la chair; en effet, que peut-il y avoir pour lui de doux dans la chair quand il trouve tant de douceur dans la passion de Jésus-Christ? Mais cette tendresse peut se tromper, si elle n'est accompagnée de la prudence, et il n'est pas facile de se mettre en garde contre le poison qui se trouve mêlé au miel. Il faut donc la prudence pour pouvoir scruter avec soin le fond même des mystères, en sorte que nous soyons en état d'en rendre compte à tous ceux qui nous le demandent. Cet amour prudent exclut la curiosité, car l'esprit appliqué à ces mystères ne saurait éprouver de curiosité pour les choses du temps, et dit avec le Prophète: «Combien grand, Seigneur, est l'amour que j'ai pour votre Loi! Elle est l'objet de mes méditations durant tout le jour (Ps 118,97).»
5. En troisième lieu, il faut aimer avec force, de sorte que, si notre amour ne peut se tromper, il ne puisse pas non plus être contraint et soit prêt à tout souffrir pour la justice. Or, qui ne sait que celui qui est le Roi du ciel et de la terre, non-seulement n'ambitionne pas, mais même dédaigne les royaumes et les honneurs de la terre? Or, «bienheureux ceux qui souffriront persécution pour fa justice, le royaume des cieux est à eux (Mt 5,10).» Voilà pourquoi Pierre fut interrogé trois fois sur ces trois sortes d'amour: c'est qu'il s'était trouvé en manquer auparavant. En effet, la première fois qu'il entendit parler de la Passion du Seigneur, il ne put le supporter; il avait l'amour tendre, mais il s'écrie: «Loin de vous, Seigneur, qu'il en soit ainsi!» parce que son amour n'était pas sage. Aussi s'attira -t-il cette réponse: «Arrière, Satan, tu n'as pas de goût pour les choses de Dieu. (Mc 8,33).» Il y avait quelque chose de semblable dans les apôtres à qui il était dit: «Si vous m aimiez, vous vous réjouiriez certainement de ce que je m'en vais à mon Père (Jn 14,28);» mais c'est précisément parce qu'ils l'aiment qu'ils sont tristes. Oui, ils l'aiment et ne l'aiment pas; ils l'aiment de l'amour doux, mais ils ne l'aiment point de l'amour sage. La nuit où le Seigneur devait être livré, Pierre l'aimait d'un amour tendre et prudent, puisqu'il s'écriait: «Je suis prêt à aller à la mort et à la prison avec vous (Lc 22,33),» mais il ne l'aimait pas d'un amour fort, car «Celui qui tombe n'était pas solide en sa place (a) (Boet. de consol. Phil. lib. I. metr. 1.).» Il n'avait pas, encore reçu la force d'en haut qui le fit plus tard non point nier mais dire avec une entière liberté: «jugez vous-mêmes s'il ne vaut pas mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ().» N'est-ce pas avec raison que le Christ s'enquiert de la charité dans celui qui est appelé à faire paître son troupeau? Il faut que celui qui est à la tête des' autres soit enivré et bouillant du vin de la charité et qu'il s'oublie lui-même, pour qu'il ne cherche point son intérêt, mais bien celui de Jésus-Christ (Jn 21,15). Remarquez encore que saint Pierre, interrogé s'il aime plus que les autres, se contente de répondre qu'il aime, n'osant point affirmer ce qu'il était confus d'avoir eu la témérité d'assurer une première fois; peut-être même est-ce pour cela qu'il s'attrista. En effet, il avait dit d'abord: «Quand même tous les autres se scandaliseraient à votre occasion, moi je ne me scandaliserai point (Mt 26,33).»
a Saint Bernard cite le même vers dans son premier sermon pour la fête de Saint André.
1. La sécurité ne se trouve nulle part, mes frères, ni dans le ciel, ni dans le paradis terrestre; encore moins se trouve-t-elle dans le monde. En effet, au ciel c'est l'ange qui tombe en présence de la divinité; dans le paradis terrestre, c'est Adam qui se voit chassé de ce lieu de volupté; et Judas, en ce monde, tombe de l'école même du Sauveur. Si je vous parle ainsi, c'est afin que nul d'entre vous ne se flatte d'être en sûreté parce qu'il est ici dans le lieu dont il est dit: Ce lieu est saint; car ce n'est pas le lieu qui sanctifie les hommes, mais les hommes qui sanctifient le lieu. En. effet, jusque parmi nous, il y a trois sortes d'hommes qui se trouvent même assez peu en harmonie avec cet ordre et avec l'homme qui s'est engagé dans cette voie. Il y en a qui ont bien commencé, mais qui sont vite tombés en défaillance; il y en a qui n'ont jamais commencé, mais qui ont toujours persévéré et qui persévèrent encore dans leur mollesse; enfin, il y en a qui sont emportés par un esprit de légèreté, qui sont lents à écouter, prompts à parler, tout disposés à, raconter partout ce qu'ils ont fait, si toutefois ils font quelque chose. Est-ce que Dieu ne les rejetteras pas? Non, il ne le fera point; s'ils persévèrent dans le fondement, ils seront sauvés, mais comme en passant par le feu. Par quel feu passeront-ils? L'Apôtre répond: «Personne ne peut oser d'autre fondement que celui qui a été mis, et ce fondement, c'est Jésus-Christ. Si donc on élève sur ce fondement un édifice de bois, de foin et de paille, il en souffrira la peine; néanmoins, il ne laissera point d'être sauvé, mais ce sera comme en passant par le feu (1Co 3,33).» Le fondement c'est donc Jésus-Christ; le bois est fragile, le foin en mou, la paille est légère. Le bois, ce sont ceux qui ont commencé avec force, mais qui, une fois brisés, ne se recollent point. Le foin, ce sont ceux qui, attiédis par la mollesse qu'ils auraient dû fuir, ne veulent pas même toucher du bout du doigt, comme on dit, aux travaux pénibles. La paille, ce sont ceux qui, mis hors d'haleine par les mouvements de la légèreté. ne restent jamais dans le même état.
2. Sans doute il faut craindre pour ces religieux-là, mais il ne faut pas désespérer, attendu que, s'ils ont le Christ â la base de leur édifice, c'est-à-dire s'ils finissent leur vie dans cette voie, ils seront sauvés, mais toutefois ce sera comme en passant par le feu. Il y a trois choses dans le feu: la fumée, la lumière et la chaleur; la fumée excite les larmes, la lumière éclaire les objets environnants, et la chaleur brûle. C'est ainsi que celui qui se trouve en cet état doit avoir dans son âme la fumée, c'est-à-dire l'amertume, parce qu'il est tiède, relâché, parce qu'il trouble et bouleverse l'ordre autant qu'il est en lui. Mais il faut aussi qu'il ait. la lumière sur les lèvres, afin qu'il se dise et se pleure dans la confession, tel qu'il est au fond de l'âme, que sa conscience aiguise sa langue et que sa langue accuse sa conscience. Il faut aussi qu'il sente la chaleur dans son corps, je veux dire les tribulations de la pénitence, et, s'il n'en ressent pas de nombreuses, que du moins il en ressente quelqu'une. Pensez-vous due celui qui veut que tous les hommes soient sauvés et que personne ne périsse, rejettera ceux qui seront ainsi contrits de coeur, qui confesseront de bouche et qui se seront fatigués de corps? Mais il y en a d'autres aussi qui élèvent sur ce fondement un édifice d'or, d'argent et de pierres précieuses; qui commencent avec force, continuent avec plus de force encore, et terminent avec toute la force possible; qui se mettent peu en peine de ce que peut la chair et ne voient que ce que veut l'esprit.
1. Mes frères, saint Benoît nous recommande de veiller à nos pensées (Reg. cap. VII); il suit en cela le conseil du sage, qui engage les hommes à veiller tout spécialement à la garde de leur coeur «parce qu'il est la source de la vie (Pr 4,23).» Or, je trouve qu'il y a trois sortes de pensées dont doit se garder quiconque se convertit dans son coeur et a hâte d'offrir à Dieu, au dedans de soi, un temple digne de lui. Ainsi, il y a dès pensées oiseuses et qui ne mènent à rien; il est aussi facile à l'âme de les rejeter que de les recevoir, pourvu qu'elle habite avec elle-même au fond de son coeur et qu'elle se tienne en présence du maître de la terre entière.
2. Il y en a d'autres qui sont plus violentes et plus tenaces; ce sont celles qui ont rapport aux nécessités du corps et qui sont nées en quelque sorte, du même limon que nous. Pour peu qu'elles séjournent dans l'âme, on ne peut plus les en arracher sans peine et sans blessure. En effet, il arrive souvent que la pensée du boire, du manger et du vêtement nous préoccupe tellement, qu'on a toutes les peines du monde à en débarrasser le coeur. Cela ne vient que de ce qu'étant limoneuses et gluantes, si je puis ainsi parler, elles trouvent une terre aussi limoneuse et aussi gluante qu'elles; car ce n'est pas sans raison qu'il est dit que l'homme a été fait non pas de la première terre venue, mais du limon (Gn 2,7). Voyez, en effet, comme le corps tient du limon; il est collé à l'esprit même avec tant de force et d'une manière si indissoluble, qu'il ne peut s'en séparer sans une grande douleur. Que faut-il donc faire quand ces pensées limoneuses s'emparent de notre esprit? Il ne nous reste plus qu'à nous écrier avec le saint homme Jacob: «Ruben, mon fils aîné, vous ne croîtrez plus, parce que vous êtes entré dans le lit de votre père (Gn 49,4).» En effet, cette sorte de concupiscence est rouge (a), charnelle et couleur de sang, et elle monte sur notre lit quand, non contente de toucher à notre mémoire par ce seul souvenir, elle se met sur la couche même de notre volonté et la souille de ses jouissances dépravées. Or, c'est avec raison que l'appétit charnel est appelé notre premier-né, car il se manifeste en nous dès les premiers jours de notre existence, tandis que les autres vices ne se montrent qu'avec le temps et ne naissent que de la malice des siècles et de diverses occasions. Il faut donc réprimer cet appétit que nous ne pouvons éteindre tout à fait, et, sitôt qu'il entre dans notre lit, au lieu de le laisser grandir, dominons-le, selon le mot de l'Écriture: «Votre concupiscence sera sous vous et vous la dominerez (Gn 4,7).»
3. La troisième sorte de pensées comprend les pensées sales et immondes auxquelles nous ne devons donner accès dans notre âme sous aucun prétexte que ce soit; il faut que de loin même leur mauvaise odeur nous les signale, et nous devons les écarter de toutes nos forces et les repousser de tout notre esprit. Puisa, nous tournant aussitôt vers les gémissements, invoquer, avec des larmes et des soupirs, l'Esprit Saint qui vienne en aide à notre infirmité. Chassé ainsi avec confusion, le malin esprit n'osera plus si facilement présenter ni offrir rien de semblable à une âme qui résiste avec tant de vigueur. Or, les pensées que j'appelle sales et immondes, ce sont celles qui ont rapport à la luxure, à l'envie, à la vaine gloire et à tous les autres vices que nous devons détester.
a Il y a dans le texte latin, en cet endroit, un jeu de mots par à peu près, qu'il est impossible de faire passer dans notre langue: il consiste tout entier dans le rapprochement du nom Ruben et de l'adjectif rubea: Ruben a souillé la couche de son père, et la pensée rouge, c'est-à-dire charnelle, souille la couche de notre volonté.
Si nous voulons conserver nos âmes pures, il faut, de si loin que ces pensées s'avancent vers nous, les repousser avec indignation, les écarter de notre esprit et ne leur en point ouvrir les portes. La première sorte de pensées dont je vous ai parlé, comprend les pensées oiseuses et qui ne mènent à rien; c'est de la boue, mais de la boue simple, c'est-à-dire qui ne s'attache point et ne sent pas mauvais, à moins toutefois qu'elles ne séjournent trop longtemps en nous et que, par notre incurie et notre négligence, elles ne se changent en une autre sorte de pensées; c'est ce que nous éprouvons tous les jours. En effet, en méprisant les pensées oiseuses comme étant de fort peu d'importance, nous tombons dans les pensées honteuses et déshonnêtes. La seconde sorte de pensées n'est pas de la boue simple, mais, comme je l'ai déjà dit, c'est une boue tenace et limoneuse. Quant à la troisième sorte, il faut nous en garder, non pas seulement comme de la boue et du limon, mais comme d'un bourbier on ne peut plus immonde et fétide.
1. «Que les hommes nous considèrent comme les ministres de Jésus-Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu (1Co 4,1).» Tout ministre de Jésus-Christ doit se conduire de telle sorte que, par les mceurs de l'homme extérieur qui se voit, on puisse juger de l'homme intérieur qui ne se voit pas, et qu'il ne puisse être jugé ni par un autre, ni par lui-même, et qu'il dise avec le même Apôtre: «Pour moi, je me mets peu en peine d'être jugé par vous, ou par quelque homme que ce soit: je ne me juge pas moi-même, c'est le Seigneur qui me juge (1Co 4,3-4).» On voit par ces paroles qu'il y a trois sortes de jugement, le jugement que les hommes portent de nous, celui que nous en portons nous-mêmes et le jugement porté de Dieu. Les hommes peuvent juger des choses extérieures qui sont perçues par les sens, mais ils ne sauraient juger des choses intérieures. Voilà pourquoi il est écrit: «Quel homme connaît ce qui est dans un homme, sinon l'esprit de cet homme qui est en lui (1Co 2,11).» Ainsi l'esprit qui est dans l'homme peut juger ce qui est en lui; mais Dieu peut le juger bien mieux encore, puisque l'Apôtre nous déclare qu'il ne saurait échapper à son jugement, bien qu'il se fût mis déjà au dessus du sien propre, et de celui des hommes. En effet, il ne faisait point un grand cas du jugement des hommes, celui qui disait: «Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous, ou par quelque homme que ce soit,» et il ne redoutait guère son propre jugement quand il ajoutait: «Je ne me juge pas moi-même; car ma conscience ne me reproche rien.» Il n'y a donc que le jugement de Dieu, et c'est de lui qu'il dit: «C'est le Seigneur qui me juge.»
2. Toutefois (a), chacun doit se montrer irréprochable autant que
a Tout ce passage se trouve rapporté dans le livre VII des Fleurs de saint Bernard, chap, VI.
possible, d'abord aux yeux de Dieu, et ensuite aux yeux des hommes. Voilà ce qui fait dire ailleurs au même Apôtre: «Ayez soin de faire le bien, non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes (Rm 12,17).» Or, nous faisons le bien devant les hommes de trois manières différentes, c'est-à-dire par notre manière d'être, par notre conduite et, par notre langage: par notre manière d'être, en ne nous faisant point remarquer; par notre conduite, en l'ayant irréprochable, et par notre langage, en ne. le rendant point digne de mépris. Nous avons également trois manières de faire le bien devant Dieu, par la pensée, par le sentiment et par l'intention. Quant à la pensée, il faut qu'elle soit sainte, aussi est-il écrit: «La pensée sainte vous sauvera.» Le sentiment doit être pur et l'intention droite. Or, ces trois choses, je veux dire la pensée, le sentiment et l'intention, sont dans l'âme; mais en même temps, elles semblent y avoir chacune une place distincte; en effet, la pensée est dans la mémoire; le sentiment, dans la volonté, et l'intention dans la raison.
3. Mais, pour en apercevoir plus clairement encore l'usage et la différence, prenons un exemple tiré des choses extérieures. Ainsi dans les corps, si une couleur laide n'affecte que la peau, le corps peut en être rendu moins beau, mais cela ne lui fait rien perdre de sa santé. Mais si la chair est atteinte par quelque pourriture, ou si elle devient le siège d'une humeur de mauvaise apparence, clora ce n'est plus seulement la beauté du corps qui est altérée, mais sa santé même est en péril. S'il arrive que le mal s'accroisse, et pénètre jusque dans la moëlle des os comme il s'est insinué dans sa chair, alors on s'inquiète, non sans raison, de sa vie. Il en est de même pour l'âme, si le péché n'entre dans la mémoire que par la pensée, sans que la volonté l'aime et que la raison réfléchie y consente, j'avoue qu'il en résulte une sorte de laideur qui empêche qu'il ne soit dit à l'âme: «Vous êtes toute belle, mon amie (Ct 4,7),» évidemment, c'est une tache, mais ce n'est point une maladie. S'il arrive que la volonté, préoccupée par la pensée du péché, en éprouve une certaine délectation, bien que la raison réfléchie résiste encore, l'âme est malade, mais elle n'est point morte encore, et elle doit s'écrier: «Seigneur, guérissez-moi et je serai guérie (Jr 17,14).» Mais on peut dire qu'elle de meurt, quand la raison elle-même se courbe par l'intention vers le péché. En effet, elle consent alors] et c'est d'elle qu'il est dit: «L'âme qui pèche, mourra (Ez 18,4).» Ce sont ces trois degrés que déplore David dans la personne du pécheur, quand il dit au Seigneur au moment où il le chasse du paradis terrestre pour le long exil de ce monde, «Vous avez appesanti votre main sur moi (Ps 37,3).» Or, comme les désirs charnels sont la peine du péché, «il n'est rien resté de sain dans ma chair à la vue de votre colère,» et même ma raison a perdu toute sa force, car à la vue de mes péchés il n'y a plus aucune paix dans mes os. Ailleurs, David, dans la personne du juste, parle encore de ces trois degrés dans ses chants; il dit, en effet: «Je me suis souvenu de Dieu, j'y ai trouvé une joie, et je me suis exercé dans la méditation (Ps 76,4);» il s'est réjoui par la volonté et exercé par la raison.
4. Si vous ne voulez pas que la foule envahissante de vos pensées, semblable à une vile populace qui se précipite dans une demeure, ne chasse Dieu de votre mémoire, placez à la porte un portier qui s'appelle le souvenir de votre propre profession, et quand votre âme se sentira accablée par ces pensées honteuses, il se gourmandera lui-même et se dira: sont-ce là les pensées que tu dois avoir, toi qui es prêtre, ou clerc, ou moine? Est-ce que celui qui cultive la justice doit se permettre quoi que ce soit d'injuste? Convient-il au serviteur du Christ, à l'amant d'un Dieu, d'avoir même un seul instant de pareilles pensées? En parlant ainsi, il repassera le flux des pensées illicites par le souvenir de sa propre profession. De même à la porte de la volonté où ont coutume d'habiter les désirs charnels comme une famille demeure dans sa maison, placez un autre portier qu'on appelle le souvenir de la patrie céleste; car, semblable au coin qui chasse le coin, il peut chasser les mauvais désirs et ouvrir sans retard à celui qui dit: «Me voici à la porte et je frappe (Ap 3,2).» Mais auprès du lit de la raison il faut placer un gardien si féroce qu'il n'épargne personne, et écarte tout ennemi quel qu'il soit qui osera tenter d'y entrer, soit ouvertement, soit en secret; je veux parler du souvenir de l'enfer. Pour les deux premières, c'est-à-dire pour la mémoire et la volonté, il n'est pas aussi intolérable de voir, soit la mémoire accueillir quelquefois une pensée un peu vague, soit la volonté, une affection impure. Mais ce qu'il y a de plus grave et de vraiment dangereux, c'est quand il arrive que la raison perd la droiture d'intention.
(Ps 23,3)
1. C'est une parole d'exhortation, mes frères; puisque tous nous nous efforçons de monter, tous nous tendons en haut, tous nous aspirons à nous élever, et tous nous faisons des efforts pour grandir, efforçons-nous du moins de monter là où nous puissions être bien, où nous nous trouvions en sûreté, d'où nous ne puissions tomber, là enfin, où nous puissions nous tenir fermes. Mais si le Prophète demande où est celui qui montera sur cette montagne, ce n'est pas seulement pour exciter eu nous le désir d'y monter, mais encore afin de nous apprendre le moyen de le faire si nous en avons le désir. Heureux celui qui a disposé dans son coeur des degrés pour s'élever sur cette montagne et qui soupire après la maison du Seigneur, et tombe presque en défaillance par la force de ce désir. Cette montagne est fertile, où se trouve le comble de tous les biens, c'est la montagne d'éternelle volupté, la montagne de Dieu. Et «bienheureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur, ils vous loueront dans les siècles des siècles (Ps 83,5).» Ci vous voulez être sûrs que c'est effective ment une maison, écoutez un témoin fidèle qui vous le dira: «O Israël que la maison de Dieu est grande, et combien étendu est le lieu, qu'il possède! Il est vaste et n'a point de bornes, il est élevé, il est immense (Ba 3,24).» Que dis-je, non-seulement c'est une montagne, mais c'est le mont des monts; on y voit beaucoup d'habitations, beaucoup d'autres montagnes, ses fondements mêmes se trouvent placés dans les montagnes saintes (Ps 86,2).
2. Le saint prophète Isaïe ne s'en tait pas non plus: «La montagne, dit-il, qui est la demeure du Seigneur, sera fondée sur le haut des monts, et s'élèvera au dessus des collines. (Is 2,2).» Et pourquoi ne serait-ce pas le mont des monts (fondé sur les hauteurs mêmes) de la terre entière, où se trouve une abondance si variée de toutes sortes de délices, où seulement est la plénitude de toutes les abondances? En effet, ce sera le mont de la paix, le mont de la joie, le mont de la vie, le mont de la gloire. Or, tous ces monts ne forment qu'un mont, le mont de la félicité consommée N'est-ce point le mont de la paix, la paix même sur la paix, la paix qui passe tout sentiment? Oui, certainement c'est un mont bien élevé que la paix dans le coeur, la paix dans la chair, la paix du côté des hommes méchants, la paix avec tous nos proches, la paix de la part des démons mêmes, la paix avec Dieu. Or, cette paix sera sans fin. Il y aura aussi de la joie, mais une joie telle que le Seigneur la dépeint, «une joie pleine (Jn 16,22).» Une joie sûre, une joie que personne ne nous ravira. Nous aurons aussi la vie, nous l'aurons même avec une grande abondance, car la venue d'un si grand pasteur, qui n'est venu vers ses brebis, comme il le dit lui-même, que «pour qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient avec abondance (Jn 10,10),» ne saurait demeurer sans effet. Est-ce qu'il ne vous semble pas aussi que cette montagne c'est ce poids éternel de gloire qui s'élève au delà de toute mesure? Or, tout cela et tout ce qu'on peut encore se figurer d'aussi désirable, ce n'est point autre chose que la bonne mesure de la félicité, la mesuré foulée, agitée, et qui se répand par dessus les bords (Lc 6,38), c'est comme si on accumulait les uns sur les autres pour n'en plus faire qu'un seul, un mont d'or, un mont d'argent, un mont d'hyacinthe, un mont d'émeraudes et de toutes les plus belles pierres fines, un mont d'étoffes de pourpre, d'écarlate et de lin et de toutes choses aussi précieuses. En effet, tout nous sera rendu avec usure, ceux qui auront élevé sur le fondement un édifice d'or, d'argent, de pierres précieuses, verront avec surprise, leur humble construction se changer en d'immenses montagnes; ils n'auront répandu qu'une modique semence et ils moissonneront, je ne dis pas de grandes gerbes, mais de grands monceaux de gerbes.
3. «Qui donc montera sur la montagne du Seigneur, et qui se tiendra dans son lieu saint? Ce sera celui dont les mains sont innocentes, et dont le coeur est pur (Ps 23,4).» Heureux cet homme-là, si toutefois il en existe un tel. Qui peut se flatter d'avoir les mains innocentes et le coeur pur? «personne n'est sans souillure, pas même l'enfant qui ne compte encore qu'un seul jour d'existence sur la terre (Jb 15,14).» Toutefois, parmi tant de coupables, il s'en trouve un de pur, il y en a un de libre, au milieu de tous ces morts, nul autre que lui ne saurait compter; c'est celui dont on lit: «personne n'est monté aux cieux que celui qui en est descendu, le Fils de l'homme qui est dans les cieux (Jn 14,13)?» Il avait, en effet, les mains innocentes lui qui, non-seulementn'a point fait de péché, mais encore a fait beaucoup de bonnes oeuvres, et qui pouvait dire aux Juifs librement: «Qui de vous me convaincra de péché (Jn 8,46).» Comment douter de la pureté parfaite d'un coeur qui était personnellement uni à la Sagesse par excellence, dans laquelle il ne se trouve rien de souillé et qui atteint partout à cause de sa pureté? Ce n'est pas en vain que celui qui a eu le pouvoir de déposer la vie et de la reprendre, quand il a voulu, a reçu son âme (Jn 10,18). Non, ce n'est pas en vain qu'il l'a reçue en naissant, qu'il l'a déposée en mourant, et qu'il l'a reprise en ressuscitant.
4. Mais comment dit-on qu'il n'a pas fait un serment faux et trompeur à son prochain, qu'il n'a pas pris son âme en vain, en un mot qu'il n'a pas fait tout cela en vain, s'il n'y a que lui qui ait reçu la bénédiction du Seigneur? Fallait-il donc que le Christ souffrit, qu'il ressuscitât et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (Lc 24,26)? Mais cette gloire était à lui. Quel profit trouvons-nous dans son sang, puisque nous sommes tous destinés à la corruption des tombeaux? Où est la vérité de ses promesses, s'il est vrai d'un autre côté, comme je l'ai dit plus haut, que «personne ne monte au ciel que celui qui en descend (Jn 3,13)?» Eh bien, soit, que la bénédiction ne soit que pour lui, mais quel besoin a-t-il de la miséricorde? Si vous y faites attention, il ne recevra point seul cette bénédiction, ou du moins il ne la recevra point pour lui seul. Relisez les paroles du Prophète, et remarquez comment, sans qu'il y paraisse, il amène la multitude. Il ne parlait que d'un et il disait: «Il recevra;» et aussitôt il passe à la race des hommes et dit: «Telle est la race de ceux qui le cherchent .» pour nous donner à entendre, dans l'unique dont il parle, non pas l'unité de personne, mais l'unité de l'esprit. En effet, quoique nous voyions un époux et une épouse, nous savons quel est celui qui a dit: ils ne feront plus l'un et l'autre qu'une même chair (Ep 5,31). Voilà comment il monte et reçoit la bénédiction, et comment nous monterons avec lui, ou plutôt en lui, car c'est de lui que nous recevrons la bénédiction. Entendons là-dessus comment s'exprime le Prophète: «Celui qui a donné la loi donnera aussi sa bénédiction, et on s'avancera de vertu en vertu (Ps 83,8).» Voilà pourquoi il fallait que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts (Lc 24,46); pour qua la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées en son nom, la pénitence qui doit tenir lieu de l'innocence, et la rémission pour remplacer la pureté. En effet, il est dit: «Bienheureux,» non pas celui en qui le Seigneur n'a point trouvé, mais celui «à qui il n'impute pas le péché (Ps 31,2). J'ai trouvé, dit-il , un homme selon mon coeur (Ac 13,22). Est-ce que cet homme peut se flatter d'avoir le coeur pur? non certes , car «les étoiles mêmes ne sont point pures à ses yeux (Jb 25,5).» Mais!Dieu ne méprise pas un coeur contrit et humilié (Ps 50,19). Un coeur contrit est bien près d'être un coeur pur. Voilà ce qu'on entend par être selon le coeur de Dieu, puisqu'il est dit qu'il se tient tout près de ceux qui ont le coeur troublé. Il est le Samaritain qui se tient pour le prochain de l'homme tombé entre les mains des voleurs. Non, il en fera point un serment trompeur à son prochain (Ps 23,4), mais il fera ce qu'il a promis, quand il a dit: «En vérité, je vous le déclare, vous serez assis comme des juges (Mt 19,28).»
5. Soyons donc nous aussi, mes frères, à notre petite manière, amis de l'innocence des mains et de la pureté du coeur. Avant tout, apportons tous nos soins, je ne dis point à nous garder entièrement, la fragilité humaine ne le permet pas; mais à nous éloigner du péché, autant que nous le pourrons, non-seulement en action, mais encore en pensée. Et, pour le reste, si nous ne voulons pas avoir reçu nos âmes raisonnables en vain, exerçons-nous nus bonnes couvres et suivons les conseils de la raison. Comment un homme quine songerait qu'aux voluptés corporelles et ne suivrait que les appétits de la chair, comme un être sans raison, n'aurait-il pas reçu son âme en vain? Le Prophète ajoute encore: «Et il n'a point trompé son prochain par de faux serments.» C'est que, en effet, de même que nous devons être purs dans le coeur, nous devons être innocents au dehors pour le prochain; voilà comment il faut faire en nous, et envers le prochain, des oeuvres de vertu, des couvres de charité. Ne soyons donc point des êtres inutiles à nous-mêmes, si nous ne voulons point avoir reçu nos âmes en vain; et ne soyons pas inutiles au prochain, de peur d'être convaincus .par-là de l'avoir trompé par de faux serments. L'Esprit qui faisait parler le Prophète connaît le limon dont nous sommes formés, et il n'a pas voulu seulement nous rappeler les intérêts du prochain. Il nous remet nos sarments en mémoire, afin que nous reconnaissions notre dette, et que nous craignions de rendre vaine la foi jurée, car nous nous sommes tous engagés, par serment, envers le, prochain, avec qui nous ne faisons qu'un dans l'Église. Et cette profession de da foi chrétienne fait que celui qui vit ne vit plus seulement pour lui, mais pour celui qui est mort lui-même pour tous les hommes.
6. Et qu'on ne me dise pas: je vivrai pour lui, mais non pour vous; attendu que lui non-seulement a vécu, mais encore est mort pour nous tous (1Co 5,15). Comment, en effet, vivre pour lui, quand on ne tient aucun compte de ceux qu'il a aimés à ce point? Comment vivre pour lui, quand on n'observe point sa loi, quand on n'accomplit pas son commandement? Vous me demandez de quelle loi, de quel commandement je veux parler? Il vous répond lui-même: «Voilà quel est mon commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés moi-même (Jn 13,34).» et l'Apôtre vous dit après lui «Portez les fardeaux les uns des autres, et de cette manière, vous accomplirez la loi du Christ (Ga 6,2).» N'allez donc pas croire que c'est un bien gratuit que vous donnez au prochain, et que vous pouvez le lui refuser, si vous voulez: vous lui devez sous la foi du serment, et vous y êtes tenus à raison de votre profession. «Celui-là donc recevra la bénédiction du Seigneur et la miséricorde du sauveur son Dieu.» Celui-là, dit le Prophète, c'est parce qu'il n'y en a qu'un qui reçoit la palme dans la lutte, mais ne le regardez point comme n'étant qu'un seul homme, «il comprend la race entière de ceux qui cherchent le Seigneur.» Il recevra la bénédiction, parce que le chef et les membres ne forment qu'un seul Christ (1Co 19). Mais il est toute une génération, parce que nous parviendrons tous à la mesure de l'âge et de la plénitude de Jésus-Christ (Ep 4,13).
7. Peut-être faut-il voir le Seigneur lui-même dans cette montagne du Seigneur, dont le Prophète a dit: «Qui montera sur la montagne du Seigneur ou bien qui pourra se tenir ferme dans son lieu saint?» Évidemment, il est la pierre qui s'est détachée sans le secours d'aucune main, et qui est devenue une montagne immense (Da 2,45): il est aussi «la montagne grasse , la montagne compacte (Ps 67,16)» qui, en s'élevant de terre, attire tout à elle. Et vous , ô Juifs, pourquoi ces soupçons à l'égard de cette montagne, au sol compacte de cette montagne, dis-je, dans laquelle Dieu se complaît à habiter? «C'est, disent-ils, parce que, s'il chasse les démons, ce n'est que par Béelzebub qu'il le fait (Mt 12,24).» O soupçon exécrable, ô blasphème digne de tout blâme! Le Christ est un prince, un grand prince, à la puissance duquel les démons mêmes ne peuvent se soustraire; leur empire divisé contre lui-même sera désolé (Mt 12,25), et le sien est uni et parfait, il n'aura même jamais de fin (Lc 1,33). Il y a donc une grande différence entre ce prince et ces princes, et on ne saurait établir de comparaison entre cette montagne, au sol compacte et fertile, et ces autres montagnes qui ne sont que grasses. Votre Béelzebub, dont vous parlez, n'est qu'une montagne au sol compacte, mais non fertile; au contraire, elle est maudite et stérile à jamais. C'est une montagne parce qu'il s'est élevé, une montagne au sol compacte, parce que ses écailles sont imbriquées les unes sur les autres, et que son coeur est dur comme le lait pris en fromage.
8. Notre-Seigneur Jésus-Christ est une montagne, mais une montagne au sol compacte et fertile. C'est une montagne, car il est élevé, une montagne compacte, car elle se compose de beaucoup d'êtres, une montagne grasse, à cause de sa charité. Voyez maintenant comment il attire tout à lui, comment il s'unit tout dans une unité substantielle, personnelle, spirituelle, sacramentelle. Il a le Père en lui, et il ne fait avec lui qu'une seule et même substance; li a pris l'homme, et ne fait qu'une seule personne avec lui; il s'est attaché l'âme fidèle avec laquelle il ne fait plus qu'un seul et même esprit; il a pour épouse l'Église de tous les élus, avec laquelle il ne fait plus qu'une chair. Peut-être même cette union devrais-je l'appeler charnelle, mais je préfère l'appellersacramentelle, je trouve ce mot plus digne, surtout après avoir entendu l'Apôtre dire: «Ce sacrement est grand, je veux dire en Jésus-Christ et dans l'Église (Ep 5,32).» Oh! oui, c'est une montagne très-grasseet très-fertile , où Dieu se plaît à habiter, aussi l'a-t-il oint d'une huile de joie, d'une manière bien plus excellente que tous ceux qui ont part à sa gloire (Ps 44,8). Il est la montagne des célestes parfums, la montagne des grâces spirituelles, il n'a pas reçu l'esprit avec mesure, mais il a reçu toute la plénitude des grâces. Il est la grande montagne où sont cachés tous les trésors de science et de sagesse, où habitent toute la vérité de l'humanité et toute la plénitude de la divinité: c'est une montagne haute, immense, où se trouve réuni tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, en sorte que Dieu soit tout en tous (Ep 1,10).
9. Venez, moutons sur cette montagne, mes frères, si la route nous parait raide, laissons là notre fardeau; si elle nous semble étroite, ne craignons pas de nous rapetisser; si elle est longue, hâtons le pas d'autant plus, et si elle est difficile , écrions-nous: «Entrainez-nous après vous, et nous courrons dans l'odeur de vos parfums (Ct 1,3).» Heureux celui qui courra de manière à saisir le but ou plutôt à en être saisi lui-même, et à mériter d'être admis dans cette grande et vaste montagne et dans la plénitude du corps de Jésus-Christ. Heureux celui qui montera sur cette montagne béatifique avec de si ardents désirs et une telle persévérance que méritant de recevoir une place, ou se tenir dans ce saint lieu, il apparaisse à, Dieu le Père dans son sanctuaire, et contemple en même temps sa vertu et sa gloire, qui n'est autre, après tout, que celui qui est le mont des monts, la montagne au sol compacte et fertile, Jésus-Christ même, Notre-Seigneur (Ps 62,3). Car c'est en lui que, de toute éternité, nous avons apparu par la prédestination devant les yeux de celui qui nous a aimés et nous a gratifiés de son fils chéri, en qui il nous a élus avant la création du monde. Alors nous le connaîtrons comme nous sommes connus (1Co 13,14), quand cette montagne élevée , très-haute et très-fertile, attirera tout à elle avec plus de plénitude et de force, elle qui est le Dieu béni par dessus tout, dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
Bernard, Sermons divers - VINGT-NEUVIÈME SERMON. Sur le triple amour de Dieu.