Augustin, Sermons 5060

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SOIXANTIÈME SERMON. POUR LE LENDEMAIN DE PAQUES.

ANALYSE. - 1. Les contradictions entre les évangélistes ne sont qu'apparentes. - 2. Combien imparfaite était la fui des Apôtres. - 3. Doutes des disciples d'Emmaüs opposés à la profession de foi de Pierre. - 4. Foi vive du larron qui reconnaît le Christ en le voyant mourir. - 5. Douleurs du Christ parvenu à l'âge de maturité: elles servent à expier les fautes de tons ses membres. - 6. Le larron est le premier qui ait reçu la promesse d'entrer au Paradis. - 7. Pourquoi cette grâce de choix lui a-t-elle été accordée?- 8. Conclusion.

1. Mes frères, votre charité ne l'ignore nullement: pendant les jours de la sainte fête de Pâques, on fait lecture solennelle du récit, selon tous les évangélistes, de la résurrection du Sauveur: ils ont, en effet, écrit cette histoire de telle manière que, parfois, ils racontent les mêmes faits, et que, parfois aussi, les uns omettent ce que disent les autres; aucun d'eux, pourtant, ne se met en opposition avec la réalité des événements. Ils sont unanimes à rapporter que Jésus a été crucifié et enseveli, qu'il est ressuscité le troisième jour; quant à la manière dont il a apparu à ses disciples, comme ses apparitions ont eu lieu bien des fois, ils ne s'accordent plus: ce que l'un omet, l'autre en fait mention; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le récit de chacun d'eux est conforme à la vérité.

2. Si vous vous en souvenez, pendant la nuit de la vigile de Pâques on nous a lu que le Sauveur apparut aux femmes après sa résurrection; il les salua le premier par ces paroles: «Je vous salue. Or, elles s'approchèrent de lui et embrassèrent ses pieds et (741) l'adorèrent (1)». Aujourd'hui encore, on nous a lu le fait de son apparition à deux de ses disciples, pendant qu'ils faisaient route: «Ils marchaient avec lui et ne le reconnaissaient pas; car leurs yeux étaient fermés, afin qu'ils ne pussent le reconnaître (2)». Il attendait, pour se manifester, à eux le moment de la fraction du pain. Car il marcha avec eux, et ils lui offrirent un gîte; alors, il bénit le pain et le rompit, et ils le reconnurent. C'est ainsi que vous reconnaissez aussi le Christ, ô vous qui croyez en lui. Mais que votre charité remarque bien aussi quels hommes étaient tous les disciples du Sauveur avant la résurrection. Qu'ils me pardonnent: ils n'étaient pas encore fidèles. Plus tard, ils sont devenus grands; mais alors ils ne nous valaient même pas. En effet, nous croyons que le Christ est ressuscité, et eux ne le croyaient pas encore; mais, dans la suite, ils l'ont vu, ils l'ont touché et palpé avec leurs yeux et leurs mains; c'est par là que la loi leur est venue et que les saintes Ecritures ont affermi leurs coeurs. Ils ont bu à la source de la vérité; aussi nous ont-ils donné de leur surabondance et nous en ont-ils remplis.

3. Les disciples s'entretenaient donc ensemble et se désolaient de la mort du Christ, comme s'il eût été un homme ordinaire: tout-à-coup, Jésus leur apparut, se joignant à eux comme troisième et leur demanda le sujet de leur conversation: «Tu es le seul étranger à Jérusalem», lui répondirent-ils, «pour ignorer ce qui vient de s'y passer en ces jours, et comme les princes des prêtres ont fait mourir Jésus qui était un grand Prophète?» O disciples, où était le Dieu? N'était-ce déjà plus qu'un prophète? Est-ce que le Christ n'était pas l'oracle qui a inspiré tous les Prophètes? Voyez, mes frères, comme les disciples avaient cru d'abord, mais comme, par l'effet du découragement qu'ils avaient éprouvé en voyant mourir le Christ, ils en étaient revenus à parler de lui à la manière des gens qui ne le connaissaient pas. Vous vous en souvenez, mes très-chers frères, le Sauveur fit un jour cette question à ses disciples: «Que dit-on du Fils de l'homme? «Qu'est-ce que les hommes pensent de moi (3)?» Aussitôt, et sans faire mention de leur foi personnelle, ils lui citèrent les paroles et les opinions des autres: «Les uns disent: C'est

1. Mt 28,9 - 2. Lc 24,18 - 3. Mt 16,13

Jean-Baptiste; les autres? Elie; les autres, Jérémie ou l'un des Prophètes (1)». Voilà où en sont revenus les disciples: ils ont perdu leur propre foi et se sont rangés à l'opinion des autres. «Il était un prophète». En parlant de la sorte, ils, s'exprimaient comme des étrangers à l'égard du Christ. Et les Apôtres, qu'ont-ils dit? A cette question du Sauveur: «Et vous, qui dites-vous que je suis? Simon Pierre répondit: Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit: Tu es bienheureux, fils de Jona, car la chair et le sang ne t'ont point révélé ceci (2)», comme cela a eu lieu pour ceux qui voient en moi un prophète, «mais mon Père, qui est dans les cieux. Et, moi, je te dirai: Tu es Pierre». Tu m'as dit une chose, moi je t'en dirai une autre; tu m'as rendu hommage en proclamant ce que je suis: écoute-moi, je vais te bénir. Le Sauveur avait parlé de la partie moindre de lui-même, et Pierre avait parlé de ce qui était plus grand en lui. En Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce qui était moindre, c'était sa qualité de Fils de l'homme; et ce qui était plus grand, c'était sa qualité de Fils de Dieu. Celui qui s'est humilié a parlé de ce qui était moindre; et celui qui a été honoré par le Christ a parlé de ce qui était plus grand. «Je bâtirai», dit le Sauveur, «mon Eglise sur cette pierre (3)», sur cette profession de foi, sur ces paroles que tu viens de prononcer: «Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (4)». Les portes de l'enfer avaient prévalu contre les disciples d'Emmaüs, mais elles avaient respecté Pierre; elles étaient, devant lui, tombées en poussière. Seigneur, venez au secours de vos disciples; rompez le pain, afin qu'ils puissent vous reconnaître. Si vous ne les recueillez point, c'en est fini d'eux. Comment les avez-vous interrogés? Voilà que vos disciples disent que vous êtes un prophète!

4. Alors Jésus leur ouvrit le sens des Ecritures, en raison de ce qu'ils lui avaient dit dans leur désolation: «Pour nous, nous espérions qu'il délivrerait Israël (5)». O disciples, vous espériez, et vous n'espérez déjà plus? Viens, larron, viens instruire les disciples du Christ. Pourquoi désespérez-vous? Parce que

1. Mt 16,14 - 2. Mt 16,15-18 - 3. Mt 16,15-18 - 4. Mt 16,15-18 - 5. Lc 24,21

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vous l'avez vu crucifié, parce que vous l'avez vu attaché à l'instrument de son supplice, parce que vous l'avez cru impuissant. Cloué à une croix comme lui, le larron l'a aperçu dans son état de faiblesse: il partageait ses tortures, et, néanmoins, il l'a aussitôt reconnu et il a cru en lui. Et vous, vous avez oublié qu'il est le maître de la vie! O larron, crie du haut de ta croix. Ta conscience est chargée de crimes: n'importe! Convaincs d'infidélité des saints. Que disent les uns? «Pour nous, nous espérions qu'il rachèterait Israël». Que dit l'autre? «Seigneur, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1)». Vous espériez donc qu'il rachèterait Israël. O disciples, s'il doit racheter Israël, vous avez faibli mais comme il vous a raffermis, il ne vous a pas abandonnés. Celui qui est devenu votre compagnon de route, s'est fait lui-même votre voie (2). Mais alors n'était pas là cet apôtre Pierre qui a dit: «Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant». Il n'était pas avec eux. Avant la mort du Sauveur, il pensait que le Christ, n'importe où il fût, se trouvait avec ses Apôtres; mais, au moment de la Passion, il le nia, puis il pleura quand Jésus eut jeté sur lui ses regards. Maintenant que le Christ a été crucifié et qu'il est mort... Peut-être le pensait-il encore, lorsque les Juifs l'insultaient et lui disaient: «S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de sa croix, et nous croyons en lui (3)». Peut-être le pensait-il encore, lorsque les disciples lui disaient eux-mêmes; non pour l'insulter, mais pour l'en conjurer, de descendre de sa croix. Mais quand il eut vu que le Christ, au lieu de descendre de sa croix, rendait l'esprit; quand il l'eut vu mourir sur la croix comme meurent les autres hommes; lorsque Jésus fut enveloppé dans un suaire et enseveli, et que ses disciples perdirent confiance, alors Pierre lui-même se découragea comme eux. Aussi l'évangéliste Marc dit-il qu'après sa résurrection le Sauveur «apparut aux femmes et leur dit: Allez annoncer aux disciples et à Pierre que je suis ressuscité d'entre les morts (4)». En effet, il s'était déjà montré aux saintes femmes; elles s'en retournèrent donc, et annoncèrent aux disciples que des anges leur étaient apparus et leur avaient dit: «Pourquoi cherchez-vous

1. Lc 23,42 - 2. Jn 14,6 - 3. Mt 27,42 - 4. Mc 16,7 Mt 28,6

un vivant parmi les morts? il n'est point ici, il est ressuscité (1)», et qu'en effet elles n'avaient point trouvé son corps dans le tombeau. Voilà ce que disaient des femmes, et des hommes n'y croyaient pas; voilà ce qu'elles annonçaient à des Apôtres: elles annonçaient à des Apôtres ce qu'était le Christ. Lorsqu'il chassait des esprits errants, du corps des possédés, ces esprits se tordaient en quelque sorte, sous l'effort de la douleur, et ils s'écriaient: «Qu'y a-t-il entre toi et nous, Jésus, Fils de Dieu? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter avant le temps (2)?»

5. Le Christ s'est donc ainsi fait connaître pour le Fils de Dieu: nous en avons pour témoins les âges passés, et, par là, j'entends les âges que n'a point connus le premier Adam; car, vous le savez, lorsque Dieu a créé le premier homme, celui-ci est sorti jeune homme d'entre ses mains; sa vie n'a point commencé par l'enfance: au moment où il est venu à la vie, il était jeune homme, c'est-à-dire qu'il pouvait engendrer, puisque le Seigneur lui a dit: «Croissez et multipliez-vous remplissez la terre (3)». Mais le Christ a parcouru l'âge de l'enfance avant d'arriver à l'âge mûr, où se trouvait Adam quand if fut créé: il est parvenu à cette époque de la vie; et, dans le temps même du cinquième âge, où Adam se rendit coupable de prévarication et de désobéissance, il a commencé à subir les ignominies de sa passion. De même donc que, à l'instigation du diable, Adam avait criminellement porté la main sur le fruit de l'arbre défendu; de même, par l'arbre de sa croix, le Sauveur, poussant la patience jusqu'à l'excès, devait effacer les souillures de toutes nos fautes. Enfin Jésus-Christ a, du haut de sa croix et par toutes les parties de son corps, prononcé la condamnation de tous les membres qui avaient servi d'instruments à Adam pour cueillir le fruit du pommier mis en interdit. Le premier homme avait fait usage de ses pieds pour s'approcher de cet arbre maudit, et de ses mains pour prendre la pomme défendue: pour leur condamnation, les pieds et les mains de Jésus ont été cloués à son gibet. La bouche d'Adam avait servi à goûter un aliment pernicieux à son âme celle du Christ a été abreuvée de fiel et de vinaigre. Chez Adam, l'estomac avait été le réceptacle où s'était engloutie cette nourriture:

1. Mt 28,6 - 2. Mt 8,29 - 3. Gn 1,28

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chez le Christ, l'estomac a été percé d'un coup de lance, et du sang et de l'eau en ont coulé pour le salut des croyants. Dieu avait imprimé la beauté et placé une chevelure sur la tête d'Adam; celle du Christ a été dérisoirement couronnée d'épines. Sur le visage du premier homme venaient se peindre toutes les impressions subies par les différents membres chargés de pourvoir à tous ses besoins: celui du Christ a été couvert de sales crachats et de soufflets donnés à la sourdine. Le diable avait poussé Adam à l'adorer, et, par conséquent, à se soumettre à lui et à courber le dos devant son nouveau maître: Pilate a fait déchirer le dos du Christ à coups de verges. Le Sauveur n'a voulu laisser aucun de ses membres à l'abri des tortures de sa passion, parce que, sous l'influence du démon, ceux d'Adam ne s'étaient nourris que des coupables convoitises des passions. Notre premier père a traversé les délicieux ombrages de la forêt; et notre Rédempteur, les cruelles tortures de sa passion. A tout cela qu'ajouterai-je? Dans le Paradis, trois personnages, Adam, Eve, le démon; sur le Calvaire, trois autres, le Christ et deux larrons élevés eu croix, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Adam représentait le Christ, Eve le larron converti, le diable le larron impénitent et damné. Le jardin est devenu le théâtre du premier péché; c'est sur la croix qu'a été accordé le premier pardon. Le voleur, q ni a criminellement porté la main sur le fruit défendu, a été chassé du Paradis, et le voleur, qui a heureusement enlevé le pardon de Dieu, est entré dans son royaume. Celui-là est sorti du jardin, qui a fait d'un arbre un instrument de mort, et celui-là est entré au ciel, qui a fait d'un arbre l'instrument de son salut. Mais afin de parvenir au royaume des cieux, le larron a fait violence à la puissance divine il en a triomphé, non par sa force physique, mais par l'ardeur de sa foi. Le Sauveur lui-même dit effectivement dans l'Evangile: «Le royaume des cieux souffre violence: les violents seuls le ravissent (1).» Y a-t-il rien de plus violent qu'un larron?

6. O la précieuse mine de choses admirables! Abraham lui-même n'a reçu aucune promesse verbale d'entrer au Paradis: sa foi ne lui a obtenu qu'un héritage terrestre: à aucun patriarche Dieu n'a dit qu'il obtiendrait

1. Mt 11,12

le Paradis. Examine avec un soin tout particulier, tous les livres de la loi, et tu le verras personne, avant le larron, n'a mérité que le ciel lui fût promis; non, personne: ni Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni Moïse, ni les Prophètes, ni les Apôtres; plus privilégié qu'eux tous, le larron seul a obtenu cette faveur. Ecoute cette parole dit Christ, qui n'est parvenue qu'à ses seules oreilles: «En vérité, en vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis (1)». Pour Abraham, Dieu l'appela, disant: «Sors de ton pays et de ta famille (2)». Mais au lieu de lui dire: Aujourd'hui tu auras en partage le Paradis, il s'exprima ainsi: «Tu viendras dans la contrée que je te montrerai (3)». Isaac s'est montré obéissant à l'égard de son père jusqu'à s'offrir comme victime à ses coups: pour toute récompense, il est devenu la figure du Christ. Après avoir lutté contre un ange revêtu d'une forme humaine, Jacob a affirmé avoir vu Dieu: «J'ai vu», dit-il, «le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée (4)». Quant à Moïse, il a reçu la loi avec la promesse d'hériter des biens; de la terre; mais jamais, avant le larron, la promesse du Paradis n'a été faite à personne.

7. Il est donc nécessaire de chercher à savoir pourquoi l'héritage du Paradis a été concédé au larron de préférence à tous ces autres personnages, pourtant si distingués par leur foi. Nous l'avons dit, «Abraham a cru à Dieu (5)»; mais les conditions dans lesquelles il se trouvait, étaient bien différentes quand il a cru à Dieu, le Seigneur lui parlait du haut du ciel, lui communiquait ses ordres par le ministère des saints anges, et lui donnait, de sa propre personne, connaissance de sa volonté. Isaïe a cru à Dieu, mais Dieu lui apparaissait assis dans le ciel, comme il le dit lui-même: «Je vis Adonaï assis sur un trône haut et élevé (6)». Ezéchiel a cru à Dieu, mais après l'avoir aperçu au-dessus des Chérubins (7). Zacharie a cru à Dieu, et il «a dit ceci: Je vis le grand-prêtre Jésus se tenant au-dessus de l'autel du Seigneur (8)». Les autres Prophètes ont aussi cru à Dieu, mais parce qu'autant qu'il est possible à un homme de voir Dieu, ils le voyaient tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et qu'il leur parlait. Nous vous l'avons fait

1. Lc 23,13 - 2. Gn 12,1 - 3. Gn 12,1 - 4. Gn 32,30- 5. Gn 15,6 - 6. Is 6,1 - 7. Ez 10,4 - 8. Za 3,1

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remarquer: Moïse lui-même a cru à Dieu, mais, ne l'oublions pas, le Seigneur faisait entendre sa voix au milieu des éclairs, des tonnerres, et des éclats de la trompette: il n'en eût pas fallu davantage pour amener à la foi même des infidèles. En vous parlant ainsi, je n'ai nullement l'intention de rabaisser ces grands et saints personnages; je ne veux qu'exalter le mérite du larron, qui, par un seul acte de foi, est devenu digne d'entrer au Paradis. Quand le larron a vu le Dieu Sauveur, il s'en fallait de beaucoup que Jésus fût assis sur un trône royal ou adoré dans un temple: il ne parlait point du haut du ciel, il ne faisait exécuter aucun ordre parles anges; non, ce n'est point de pareils prodiges qui se sont offerts aux regards du larron et l'ont aidé à croire à la réalité des choses. Le larron a vu le Christ partager le supplice de deux brigands; voilà tout. Il l'a vu dans les tortures, et il l'a adoré comme s'il eût été au sein de la gloire. Il l'a vu attaché à la croix, et il l'a prié comme s'il eût été assis dans le ciel. Il l'a vu condamné et élevé en croix, et il l'a invoqué comme son roi. Il l'a vu, il a cru en lui, au moment où la, foi des Apôtres était ébranlée aussi a-t-il mérité que le Paradis lui fût promis. Pourtant, quand il a cru, qu'a-t-il dit? «Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1)». O larron, à qui dis-tu: Votre royaume? Hé quoi! tu vois un crucifié, et tu le proclames roi? Tu as sous les; yeux le spectacle d'un homme attaché à une croix, et tes pensées se portent vers le royaume des cieux? Est-ce que, sans faire trêve À ton métier de brigand, tu as pris le temps de lire les Ecritures? Est-ce que, tout en commettant des homicides, tu as eu le temps d'écouter les Prophètes? Tous les jours, tu étais occupé à verser le sang de tes semblables, et tu as eu le loisir de prêter l'oreille à la parole de Dieu? Qui est-ce qui t'a appris à devenir ainsi philosophe? C'est la croix, devenue l'instrument de ton supplice, qui te fait reconnaître et proclamer le triomphe du Christ. Bien qu'ils sachent la loi et qu'ils aient lu les Prophètes, les Juifs le crucifient; et toi, qui ne connais rien ni à la loi ni aux Prophètes, tu vois le Christ condamné avec toi et tu le proclames Dieu! Tu le vois crucifié, et tu l'adores! Qui est-ce qui t'a appris les oracles relatifs à sa personne,

1. Lc 23

pour que tu annonces hautement l'entrée prochaine, dans son royaume, de celui qui partage sous tes yeux tes douleurs? - La loi, me répond-il, ne m'a rien appris, les Prophètes ne m'ont rien annoncé; mais le Seigneur, qui était devant moi, m'a regardé, et son regard a percé jusqu'au fond de mon coeur. Oui, sans doute, je l'ai vu crucifié, mais, aussi, j'ai senti la terre trembler; j'ai compris que les éléments se révoltaient contre le parricide des Juifs; j'ai compris tout cela, et j'ai reconnu que le Christ était un roi descendu des cieux. En me considérant moi-même, en reportant mes souvenirs sur les actions de ma vie, j'ai bien vu toute la justice de la sentence de mort prononcée contre moi et exécutée alors sur la croix; mais quand j'ai entendu mon compagnon en scélératesse s'écrier: «Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et sauve-nous avec toi (1)»; quand j'ai entendu les blasphèmes de mon voisin, je me suis dit: Voilà le diable! A l'heure de la tentation, il avait dit au Sauveur: «Du haut du pinacle du temple, jette-toi en bas (2)». C'était donc encore lui qui s'écriait: «Descends du gibet de la croix!» Je me suis alors opposé à lui autant que possible. Mais il ne savait pas ce que je sais; sans cela, il aurait gardé le silence. ce qu'il disait, le diable le poussait à le dire. J'ignorais moi-même qui était le Christ; jamais parole divine ne m'avait instruit à cet égard; je n'avais pas appris à le connaître pour être à même de le défendre; mais le Seigneur se trouvait entre nous deux; car «il a été compté parmi les scélérats (3)». Comme un juste juge, il nous a entendus et jugés: du haut de sa croix, comme du haut d'un tribunal, il a rendu une sentence en vertu de laquelle son insulteur a été condamné et son adorateur absous.

8. Que les blasphémateurs de Jésus tremblent donc, et que ceux qui croient en lui se réjouissent! Car, désormais, le Christ viendra dans sa gloire. Aussi, mes frères, croyons, nous aussi, en toute humilité de coeur, qu'il a souffert, qu'il a été crucifié et enseveli, et qu'il est ressuscité d'entre les morts, le troisième jour. Confessons notre foi, afin que nous méritions d'entrer dans le Paradis de Notre-Seigneur et Sauveur avec le larron fidèle.

1. Mt 27,40 - 2. Lc 4,9 - 3. Lc 22,37

745




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SOIXANTE ET UNIÈME SERMON. POUR LES JOURS D'APRÈS PAQUES.

ANALYSE. - 1. Entre saint Jean et saint Luc il n'y a aucune discordance par rapport à l'absence de Thomas. - 2. Les doutes de Thomas ne font que confirmer notre foi. - 3. Pourquoi le Christ a conservé la marque de ses plaies? - 4. Les choses qu'on ne voit passant l'objet de la foi. - 5. Conclusion.

1. Thomas, l'un des douze, etc. (Jn 20,24). Ici se présente une difficulté: Pourquoi l'évangéliste Jean dit-il que Thomas n'était pas avec les autres disciples, le jour de la résurrection, quand le Seigneur leur apparut, tandis que, au rapport de Lc les deux disciples de Jésus, en venant du bourg nommé Emmaüs, «trouvèrent les onze Apôtres assemblés, avec ceux qui les suivaient et les saintes femmes? Tous disaient: Le Seigneur est véritablement ressuscité, et il a apparu à Simon. Et eux racontaient ce qui leur était arrivé en chemin, et comme ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Jésus parut au milieu d'eux (Lc 24,33-36)». Cette difficulté peut se résoudre ainsi: Quand ces deux disciples revinrent et trouvèrent les autres qui disaient: «Le Seigneur est ressuscité, et il a apparu à Simon», au moment où ils racontaient ce qui leur était arrivé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain, pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Thomas était peut-être sorti de l'assemblée pour quelque motif impérieux et pressant immédiatement après son départ, le Sauveur aurait apparu au milieu de ses disciples. Voilà pourquoi ceux qui étaient là lui dirent «Nous avons vu le Seigneur»; et il leur répondit: «Si je ne vois, dans ses mains, la marque des clous, je ne croirai pas (Jn 20,25)».

2. Il faut donc chercher à savoir pour quel motif le Seigneur a permis qu'un disciple, choisi par lui, élevât des doutes sur la réalité de sa résurrection. Cela n'a pas eu lieu sans raison, mais cela s'est accompli à cause de nous, qui sommes venus à la foi après l'ascension de Jésus-Christ. Les doutes de Thomas nous sont devenus plus utiles que la facilité avec laquelle Marie a cru; en effet, quand nous lisons, dans le récit de l'Evangéliste, que Thomas n'a reconnu le Christ qu'après l'avoir palpé, il nous est impossible de conserver le moindre doute. Le Sauveur a voulu un disciple qui se montrerait incrédule au sujet de sa résurrection, sans persévérer néanmoins dans son incrédulité, comme il a voulu que sa mère eût un époux terrestre sans, toutefois, en être jamais connue d'une manière charnelle; dans les deux cas, le motif a été le même: le bienheureux Joseph devait être un incorruptible gardien de la pureté sans tache de Marie, et son témoin fidèle envoyé par le ciel; Thomas était aussi destiné à affirmer, d'une manière positive, le fait de sa résurrection.

3. «Porte ici ton doigt (Jn 20,27)», c'est-à-dire; palpe les cicatrices de mes blessures. Les Gentils trouvent en cela une occasion de tourner les chrétiens en ridicule. Si votre Dieu, disent-ils, au lieu de faire disparaître les cicatrices de son corps, les a portées jusque dans le ciel, comme vous le prétendez, n'êtes-vous pas téméraires de croire qu'après votre mort il transformera vos corps? Voici ce qu'il faut leur répondre: Celui qui a fait plus, suivant ce que nous avons dit, a remis à un autre temps pour faire moins. Le Sauveur a ainsi agi, d'abord, pour éclairer la foi de ses disciples et la nôtre, et nous la rendre salutaire: il a voulu aussi pouvoir, en entrant dans le ciel, montrer à Dieu son Père ce qu'il avait enduré pour nous de tortures, et le provoquer, par là, à se montrer miséricordieux à notre égard. Il en serait de même du soldat qu'un roi enverrait à la bataille pour tuer ses ennemis: supposé que ce - 46 - soldat engageât la lutte et y reçût une multitude de blessures: quand il reviendrait triomphant, le roi le remercierait avec empressement et confierait le soin de le guérir aux plus habiles médecins; mais si ces hommes de l'art lui disaient: Veux-tu que nous te guérissions de manière à laisser toujours paraître tes cicatrices? il répondrait évidemment: Oui, je le veux; car lorsque mes concitoyens me verront, ils me rendront grâces. Voilà, par comparaison, ce qu'il en est de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

4. «Et ne sois plus incrédule, mais fidèle (1)». La foi consiste à croire ce que tu n'as pas vu. La divinité du Fils de Dieu est invisible; aussi Jean dit-il: «Personne n'a jamais vu Dieu (2)». Quand Moïse, l'ami de Dieu, voulut le voir, il lui dit: «Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie clairement et que je vous connaisse (3)». «Le Seigneur lui répondit: L'homme ne me verra point sans mourir (4)». C'est-à-dire, je suis invisible pour tout homme mortel. Au dire d'un docteur, les anges eux-mêmes, bien qu'ils se trouvent en présence de Dieu, ne voient sa divinité qu'autant que cela est nécessaire à leur salut. Et Thomas lui dit: «Mon Seigneur et mon Dieu! (5)» Le bienheureux Thomas était un homme, et il voyait un Homme-Dieu: il a vu l'homme, et il a

1. Jn 20,27 - 2. 1Jn 4,12 - 3. Ex 33,12 - 4. Ex 33,20 - 5. Jn 20,28

reconnu en lui un vrai Dieu. «Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru (1)». Nous voilà bien désignés dans ce passage, nous Gentils qui n'avons pas vu Notre-Seigneur Jésus-Christ incarné et mourant, et qui le reconnaissons, néanmoins, pour un vrai Dieu et un vrai homme. Pourquoi le Sauveur a-t-il employé le passé au lieu du futur? Parce que ce qui est passé pour les hommes reste toujours présent devant Dieu. Voilà toujours comme s'exprime la sainte Ecriture.

5. «Jésus a fait, en présence de ses disciples, plusieurs autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre (2)». Par ce livre, nous pouvons entendre le livre des quatre Evangiles. Pourquoi tous ces miracles n'ont-ils pas été écrits? Parce que, s'ils l'avaient été, ils auraient semblé incroyables aux hommes et dépassé les bornes de leur intelligence. «Mais ceux-ci ont été écrits, afin que vous croyez que Jésus est le Christ, Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom (3)». Tout homme qui possède la vraie foi, et qui eu rehausse l'éclat par ses bonnes oeuvres a-t-il la vie? Quelle est cette vie? C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; car il a dit: «Je suis la voie, la vérité et la vie (4)». Daigne le Seigneur nous faire parvenir à la contemplation de cette vie.

1. Jn 20,29 - 2. Jn 20,30 - 3. Jn 20,31 - 4. Jn 14,6




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SOIXANTE-DEUXIÈME SERMON. SUR L'ALLELUIA.

ANALYSE.- 1. Le mot hébreu Alleluia a trois sens. Il signifie: - 2. Premièrement: Chantez les louanges de Celui qu est; - 3. Secondement: O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un; - 4. Troisièmement: Louez le Seigneur.

1. Le mot hébreu qui retentit sans cesse dans l'Eglise, c'est-à-dire l'Alleluia, nous invite mes bien-aimés, à louer Dieu et à confesser la vraie foi. Dans notre langue, ce mot hébreu, Alleluia, signifie: Chantez les louanges de celui qui est; ou bien: O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un, ou plutôt. Louez le Seigneur. Autant de choses nécessaires à notre salut et à notre foi. 2. Nous devons chanter les louanges de (747) celui qui est, ou parce que nous avons nous-mêmes chanté, ou parce que nos ancêtres ont longtemps chanté les louanges de ceux qui ne sont pas, c'est-à-dire des dieux des nations et des idoles. Mais puisque nous sommes venus à la foi et à la connaissance du vrai Dieu, nous avons commencé à louer celui qui est, ou, en d'autres termes, le Dieu tout-puissant, qui a créé le ciel et la terre, qui nous a tirés nous-mêmes du néant; et qui a parlé à Moise en ces termes: «Tu diras aux enfants d'Israël: Celui qui est m'a envoyé vers vous (1)». C'est le Dieu qui a toujours été, qui n'a jamais eu de commencement, qui demeure éternellement et n'aura jamais de fin. A lui appartient, de droit et en toute justice, l'expression de nos hommages; car ce que nous sommes, notre vie même, est l'effet, non pas de notre volonté ou de notre puissance, mais de sa bonté toute miséricordieuse. Ce Dieu infini et bienfaisant, qui a été et qui est toujours, doit donc recevoir de nous des louanges dignes de lui et proportionnées à sa grandeur: oui, nous devons le proclamer éternel, tout-puissant, immense, auteur du monde, sauveur de l'univers; oui, nous devons le dire hautement: il a tant aimé les hommes, qu'il est allé jusqu'à livrer son Fils pour leur salut; car nous lisons ces paroles dans l'Evangile: «Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle (2)».

3. Alleluia signifie donc: Chantez à celui qui est; il signifie encore: Louez le Seigneur, ou bien: ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble, comme ne faisant qu'un. Pour peu que nous y soyons attentifs, il nous est facile de remarquer combien ce sens est d'accord avec notre foi et notre salut. Nous prions, quand nous disons: Alleluia, que le Seigneur nous bénisse tous ensemble comme ne faisant qu'un. Si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un par la foi, la paix, la concorde, l'unanimité de sentiments, nous pouvons louer le Seigneur d'une manière digne de lui; nous méritons qu'il nous bénisse tous ensemble. Car voici ce qui est écrit: «Qu'il est bon, qu'il est doux, pour des frères, d'habiter ensemble (3)». Et encore: «C'est lui qui fait habiter plusieurs dans une seule maison». Le Seigneur nous

1. Ex 3,14 - 2. Jn 3,16 - 3. Ps 133,1 - 4. Ps 67,7

comble donc de ses bénédictions, si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un, c'est-à-dire si nous demeurons dans l'unité de foi, dans la concorde et la paix, dans les affectueux sentiments de la charité, selon le conseil et les avertissements de l'Apôtre: «Je vous en conjure», dit-il, «ayez tous une même manière de voir: ne souffrez point de divisions parmi vous, mais soyez tous parfaitement unis ensemble dans le même esprit et les mêmes sentiments (1)». Si l'on rencontre parmi nous de la discorde, des déchirements, des dissensions, nous ne sommes pas dignes des bénédictions d'en haut; et nous ne pouvons louer Dieu d'une manière digne de lui, tant que nous persévérons en d'aussi mauvais sentiments. Alors pouvons-nous répondre avec confiance, dans la langue de nos pères: Alleluia, c'est-à-dire, ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un? Pouvons-nous mériter d'être bénis de Dieu tous ensemble et chanter dignement ses louanges? Evidemment non. Le droit de répondre: Alleluia, n'appartient donc ni aux hérétiques, ni aux schismatiques, ni à aucun des adversaires de l'unité de l'Eglise, parce qu'ils ne se trouvent pas tous ensemble, comme ne faisant qu'un dans le sein de l'Eglise. Notre-Seigneur lui-même le déclare dans l'Evangile; voici ses paroles «Celui qui n'est pas avec moi est contre moi; et celui qui n'amasse pas avec moi dissipe (2)». Le propre du Christ est de former un seul tout; celui du diable est de diviser et de disperser. Celui qui aune l'unité de l'Eglise suit le Christ, et celui qui se complaît dans la division marche sur les traces du diable, parce que le diable est l'auteur de la division; c'est pourquoi Salomon a dit: «Il y a temps pour diviser et temps pour unir (3)». Depuis longtemps le diable nous a divisés; mais, plus tard, viendra le temps où le Christ nous réunira de nouveau. Aussi devons-nous éviter et fuir la discorde, puisque nous savons que le diable en est l'auteur, comme nous devons nous attacher à la paix et à l'unité de l'Eglise; c'est ainsi que nous pourrons répondre dignement et avec justice, Alleluia, c'est-à-dire: Louez le Seigneur; ou bien: ô Dieu, bénissez-nous tous comme ne faisant qu'un.

4. Voyez quelle grâce ce sens nous signale! Chacun de nous répond en son particulier

1. 1Co 1,10 - 2. Lc 11,23 - 3. Si 3,5

748

Alleluia; par là nous sollicitons une bénédiction commune à tous, afin que chacun de nous ait sa part dans la bénédiction accordée à l'ensemble. Nous formons tous, en effet, un seul corps, le corps de l'Eglise; c'est pourquoi nous devons tous n'avoir qu'une voix et qu'une âme: C'est-à-dire, nous devons tous nous unir dans la même foi, la même espérance, la même charité pour louer Dieu; voilà aussi pourquoi Dieu daigne recevoir les hommages des justes et refuse ceux des impies et des pécheurs: il accepte ceux des catholiques et repousse ceux des hérétiques: il se montre sensible à ceux des fidèles, et insensible à ceux des infidèles. Agissons donc, conduisons-nous de manière à être dignes de louer Dieu et de voir s'appliquer à nous cette parole du Prophète: «Enfants, louez le Seigneur: louez son saint nom (1)». Nous nous rendrons réellement à cette invitation, si nous obéissons avec fidélité, et en toutes choses, à la volonté de Dieu et à ses préceptes, moyennant la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'honneur pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Ps 112,1

Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.


FIN DU TOME ONZIÈME.







Augustin, Sermons 5060