Brentano - B. Emmerich: Myst. AT 1100

7 la construction de la tour de Babel

1100 Gn 11,1-9)

La construction de la Tour de Babel fut l'oeuvre de l'orgueil. Les bâtisseurs voulurent édifier un monument selon leurs propres conceptions, pour se dresser contre les desseins de Dieu. Lorsque les enfants de Noé furent devenus très nombreux, les plus prétentieux et les plus doués pour les arts se réunirent entre eux et décidèrent de construire une oeuvre si grande et si solide que les générations l'admireraient éternellement et qu'elles parleraient d'eux comme des hommes les plus puissants et les plus habiles. Ils ne pensèrent alors nullement à Dieu, mais à leur seule gloire, sinon, ainsi qu'il me l'a été expliqué très fermement, Dieu leur eût permis de mener leur ouvrage à terme. Les sémites ne prirent point part à la construction. Ils habitaient une contrée de plaines où poussaient des palmiers et d'autres arbres fruitiers aussi nobles; mais comme ils n'étaient pas assez loin, ils furent contraints de fournir quelque chose pour l'ouvrage. Seuls les descendants de Cham, et ceux de Japhet participèrent à cette entreprise; ils traitaient de peuple stupide les Sémites qui se dérobaient.

De surcroît, les Sémites n'étaient pas aussi nombreux que les autres et, parmi eux, la lignée d'Héber et d'Abraham se tenait encore plus à l'écart. Dieu avait posé son regard sur Héber, qui ne travailla pas à la Tour, afin de le préserver avec sa postérité de l'égarement et de la corruption universels : il voulait en faire un Peuple saint, à part. Aussi lui donna-t-il également une langue sacrée nouvelle, qu'aucun autre peuple ne connut, afin que sa lignée fût tenue à l'écart : c'est la langue hébraïque ou chaldéenne pure. La langue originelle, celle que parlaient Adam, Noé et Sem, était toute différente, et ne se retrouve plus actuellement que dans certaines consonances; ses premiers dérivés sont la langue des Bactriens, des Zend, et la langue sacrée de l'Inde 2. On y retrouve des termes tout à fait comparables à ceux du bas dialecte de mon pays. Le livre, que je vois enfoui dans l'actuelle Ctésiphon, sur le Tigre, est écrit dans la langue originelle.

Héber vivait encore à l'époque de Sémiramis 3. Son grand-père Arpharad (Gn 11,10-12) était le fils préféré de Sem, doué d'une intelligence pénétrante et rempli de sagesse mais beaucoup de cultes idolâtriques et de pratiques magiques se réfèrent à lui; les Mages prétendaient également remonter à lui.

1. Heber : ancêtre d'Abraham. cf Gn 11,14-16.
2. Probablement le sanscrit. (NdT)
3. Cf. chap. 8 et 9.


La Tour fut construite sur un plateau dont on parcourait la circonférence en deux heures environ et qui se dressait au milieu d'une vaste plaine couverte de champs, de jardins et d'arbres. Vingt-cinq voies très larges, bordées de murailles, convergeaient de tous les points de la plaine jusqu'aux murs de soutènement de la Tour, c'est-à-dire jusqu'au niveau de la première plate-forme. Il y avait vingt-cinq tribus qui participaient aux travaux, et chacune devait posséder sa propre route, qui commençait au loin dans la ville de chaque tribu, et aboutissait à la Tour, afin qu'en cas de danger tous les habitants pussent s'y réfugier.

Cet édifice devait également servir de temple pour leur culte idolâtrique.

Les voies fortifiées, fort éloignées l'une de l'autre à leurs points de départ dans la plaine, se resserraient tellement qu'à leur jonction avec la Tour, toutes ces routes étaient reliées l'une à l'autre par des arcades abritant des portes de dix pieds de large, qui d'une part assuraient la communication d'une voie à l'autre, et par ailleurs permettaient d'accéder à la base de la Tour.

Dès que les routes, qui s'élevaient en pente douce sur des rampes, avaient atteint un certain niveau, elles étaient reliées entre elles par de grands portiques, puis, plus près de l'édifice, par des portiques superposés, qui s'ouvraient sur des passages voûtés creusés dans les rampes 5 : ainsi pouvait-on contourner la première assise de la Tour en empruntant ces sortes de tunnels. Aux endroits où les routes enjambaient ces passages qui établissaient la communication de l'une à l'autre, la chaussée était horizontale.

Toutes ces routes qui montaient vers l'édifice étaient comme les racines d'un arbre, contreforts étayant la monstrueuse construction; elles servaient également de voies d'accès sur lesquelles on charriait les fardeaux et les matériaux de toutes provenances, jusqu'au milieu de la Tour.

Entre ces racines déployées autour de l'édifice, il y avait des campements établis sur des plates-formes fortifiées et séparés par les routes; à de nombreux endroits, le faite des tentes surplombait la chaussée. Des escaliers taillés dans la pierre faisaient communiquer chaque campement avec le niveau des routes et on pouvait, grâce aux tunnels creusés dans les rampes, faire tout le tour de la construction en traversant les campements.

Hormis les habitants de ces tentes, il y avait d'autres gens qui vivaient dans les multiples alvéoles et niches aménagées de part et d'autre, dans les rampes. C'était un monstrueux grouillement autour et au-dessus de l'ensemble, c'était comme une immense fourmilière.

D'innombrables animaux - chameaux, éléphants et ânes - circulaient en grands troupeaux aux abords de la Tour, montant et descendant, portant de lourds chargements; il y avait le long des routes des places aménagées pour la nourriture et le chargement de ces animaux, ainsi que des tentes et de grands chantiers à l'endroit ou la chaussée était horizontale. J'ai vu des animaux, chargés de fardeaux, parcourir sans maître toute la route, dans un sens et dans l'autre.

Les portes creusées à la base de la Tour s'ouvraient sur un monstrueux dédale, un labyrinthe de corridors et de salles. On pouvait accéder directement à ces fondations grâce à des escaliers taillés dans la pierre; à partir de ce premier niveau, une voie extérieure contournait l'édifice aux angles multiples, lui-même constitué de vastes et profondes caves et d'un enchevêtrement de couloirs et de salles. Les travaux étaient entrepris tous ensemble, dans toutes les directions, convergeant vers le point central où se dressait encore, au début, un grand campement. Ils faisaient des constructions de briques, y incorporant toutefois de grosses pierres taillées qu'ils traînaient jusque-là. Le revêtement des routes était tout blanc et brillait sous le soleil; c'était, vu de loin, un spectacle magnifique. La Tour était édifiée avec beaucoup d'art, et il m'a été dit qu'elle aurait pu être achevée et se dresserait encore à l'heure actuelle, comme un beau monument à la gloire de la puissance des hommes, si ceux-ci l'avaient bâtie en l'honneur de Dieu.

Mais ils ne pensèrent pas à Dieu à ce moment, c'était seulement la réalisation de leur propre orgueil. Sous les voûtes, ils inscrivaient sur des stèles, en pierres de couleurs différentes, les noms et les louanges de tous ceux qui accomplissaient des exploits dans la construction; ils écrivaient cela en grandes lettres.

Ils n'avaient pas de rois, mais des chefs de clans, et ceux-ci dirigeaient tout après avoir délibéré ensemble.

Les pierres étaient artistement taillées, et tout s'harmonisait et se tenait. Tout le monde participait à l'ouvrage. On avait creusé des canaux et des citernes pour l'approvisionnement en eau. Les femmes pétrissaient l'argile avec leurs pieds. Les hommes travaillaient bras nus et torse nu, les contremaîtres portaient un petit bonnet avec un bouton. Les femmes se voilaient la tête très tôt.

L'édifice devint si grand et si haut que l'un des côtés, à cause de l'ombre, était tout froid, alors que l'autre était très chaud, sous les effets de la réverbération.

Ils étaient à l'oeuvre depuis trente ans et avaient atteint le second étage; déjà la plate-forme était aménagée, ils y dressaient des paliers semblables à des tours, sur lesquels ils inscrivaient avec des pierres multicolores les listes de leurs noms et de leurs tribus; c'est alors que survint la confusion.

On ne voyait aucune sculpture en relief dans l'édifice, mais simplement des figures gravées dans des niches. ça et là, et beaucoup de mosaïques.

Je vis un envoyé de Dieu, Melchisedech 6, intervenir parmi les dirigeants et les contremaîtres. Il critiqua leurs agissements et annonça le châtiment divin et la confusion s'établit.

6. Cf. chap. 10.


Beaucoup, qui avaient jusqu'alors travaillé très régulièrement, commencèrent à se prévaloir de leur habileté et exigèrent des salaires pour leur travail; ils s'organisèrent en factions et revendiquèrent tel et tel privilège. Les autres protestèrent et il s'établit un climat d'hostilité et de révolte. On en rejeta la responsabilité sur deux tribus, qui furent expulsées mais elles se rebellèrent; tous en vinrent aux mains et s'entre-tuèrent.

Je vis la descendance de Sem s'établir vers le sud, dans une région qui devait être la patrie d'Abraham 7 mais un homme, qui était bon, ne s'exila pas : il demeura parmi les méchants, à Babel, à cause de la volonté de son épouse. Cet homme est le père des Samanes, qui restèrent un peuple à part et furent plus tard conduits vers la Terre Promise par Melchisédech, sous le règne de la terrible Sémiramis 8.

Lorsque, étant enfant, j'eus la vision de la Tour de Babel. je ne pouvais la comprendre et l'écartais sans cesse, car je n'avais jamais rien vu d'autre que nos maisons, où les vaches sortaient par la cheminée (c'est-à-dire que la porte servait aussi d'évacuation pour la fumée) et la ville de Koesfeld 9; c'est pourquoi je pensais que cela devait être le ciel. Et plus tard, et aujourd'hui encore, cette vision m'a toujours été montrée de la même façon; j'ai vu également comment la Tour se présentait encore à l'époque de Job.

L'un des personnages qui dirigèrent la Construction de la Tour était Nimrod, honoré ensuite comme divinité sous le nom de Belus 10. Il est l'ancêtre de Derketo11, également vénérée comme déesse, et de Sémiramis. Nimrod se servit des pierres de la Tour

7. Cf. chap. 12. Ur en Chaldée se trouve au sud-est de la Babylonie. (NdT)
8. Cf. chap. 10.
9. Anne Catherine traduit ici avec spontanéité et humour ses impressions d’enfant. (NdT)
10. Nimrod (héb. Nemrod). figure légendaire présentée par la Genèse (Gn 10,8-12) comme grand chasseur et premier souverain puissant sur la terre Belus. Bel ou Baal ("Maître") était la divinité tutélaire de Babylone. (NdT)
11. Cf. chap. 8.


8 Derketô

1200

J'ai vu trois tribus, l'une issue de la fusion des deux autres, entre l'époque de Derkétô 2 et celle de Sémiramis. J'ai vu Derkétô quitter en hâte la région de Babylone, accompagnée d'une foule d'hommes et de femmes; c'était une grande et robuste virago, vêtue de peaux de bêtes encore garnies de leurs queues et ornés de nombreuses lanières; elle portait sur la tête un bonnet de plumes. Fort versée dans la voyance, la prédiction et les sacrifices, elle ne cessait de voyager et de fonder des cités. Lorsqu'elle avait détecté un emplacement propice à des constructions, elle chassait devant elle les tribus déjà établies avec leurs troupeaux et faisait élever par ses sujets de hautes tours de pierre. souvent hideuses ils offraient alors des holocaustes et s'adonnaient à tous les vices.

Tout se rattachait à elle ; elle se trouvait tantôt ici, tantôt ailleurs, et partout on la vénérait ; elle eut dans son âge mur une fille qui poursuivit son action. J'ai vu tout cela surtout dans une plaine, où fut établie l'origine de ce culte abominable. Finalement, je l'ai vue dans une ville au bord de la mer : c'était une horrible vieille, qui accomplissait ses opérations magiques au bord de l'eau. Elle se tenait devant tout le peuple, dans un état de transe diabolique, et annonçait qu'elle voulait se sacrifier et mourir pour le salut de la cité : elle ne pouvait plus rester prés d'eux, disait-elle, mais elle se transformerait en poisson et demeurerait ainsi dans le voisinage. Elle ordonna également de lui rendre un culte, dont elle fixa les détails, puis se jeta à la mer en présence de tout le peuple. Il y avait dans toutes ces prédictions d'étranges secrets et toutes sortes de significations attachées à l'eau et à Derketô 2.

1. Derketo (nom grec de la divinité syro-phénicienne Atargatis) fut vénérée surtout à Karnion (
2M 12,26) et à Ascalon. C'était une nymphe qui fut changée en poisson, selon la légende. Son culte était commémoré à Ascalon, où l'on entretenait des poissons sacrés dans deux étangs, à Palmyre, etc. (NdT)


J'ai vu ensuite un poisson sauter hors de l'eau, salué par tout le peuple qui célébra des sacrifices et se livra aux pires abominations de l'idolâtrie, suivant les prescriptions de Derketô.

Après elle, une autre femme apparut sur une petite montagne; c'était sa fille. Cette image signifiait qu'elle aurait un plus grand renom de puissance. J'ai vu cette fille adonnée à toutes les horreurs propagées par Derketô, mais c'était encore plus impétueux et sauvage. Elle organisait de grandes battues sur des centaines de milles, traquant les fauves, célébrant entre-temps des sacrifices, s'occupant de magie et de prédiction. Elle fit bâtir partout des cités et organisa des cultes idolâtriques. Je la vis mourir noyée, alors qu'elle chassait un hippopotame.

2. Le culte d'Agartis était une célébration de la fécondité qui donnait lieu a des scènes licencieuses. (NdT)


Sa fille Sémiramis m'apparut sur une haute montagne, entourée de toutes les richesses et de tous les trésors de la terre, comme si le diable les lui montrait et les lui offrait elle instaura toute l'abomination à Babylone. De telles prédispositions se retrouvaient dans beaucoup d'hommes, mais à l'état latent, au cours des premiers âges par la suite, elles s'affirmèrent avec violence chez certains personnages, qui devinrent alors des chefs et furent considérés par les autres comme des divinités ils établirent à partir de leurs illusions toutes sortes de cultes païens, réalisant de surcroît des oeuvres d'art, faisant des découvertes et déployant leur puissance partout, car ils étaient animés par le mauvais esprit. Ils furent à l'origine de lignées de tyrans et de prêtres, qui ne furent plus tard que des familles sacerdotales. Dans les temps anciens, j'ai vu qu'il y avait plus de femmes que d'hommes de cette sorte, et elles étaient partout en proie à des transes dans lesquelles elles prophétisaient et agissaient.

Beaucoup de ce que l'on rapportait d'elles n'était qu'une relation incomplète de leurs vaticinations extatiques ou magnétiques l'histoire de leur origine, de leurs exploits, de leur vie était relatée soit par elles-mêmes, soit par d'autres somnambules diaboliques. Les juifs aussi se livraient, en Egypte, à de nombreux cultes secrets mais Moise les extirpa, il fut le voyant de Dieu. Toutefois, beaucoup de ces mystères furent conservés par les rabbins, qui se les transmirent comme une science secrète réservée aux lettrés 3. Plus tard, ces pratiques se retrouvèrent chez divers peuples, mais fort amoindries et appauvries, réduites à la sorcellerie et à la superstition, qui persistent encore.

3. Origine de la Kabbale juive, matrice diabolique de toutes les sciences occultes et de la Franc-Maçonnerie. (NdT)


Tout ceci cependant est issu du même arbre de perdition de l'unique royaume inférieur. Je vois toutes ces choses de façon confuse ou situées tout à fait sous la terre. Il y a également un élément de ces abominations dans le magnétisme 4,

Dans ces premiers cultes idolâtriques, l'eau était sacrée : ils accomplissaient tous leurs sortilèges près de l'eau, et leur état de transe visionnaire et prophétique était provoqué par l'observation de l'eau 5. Ils aménagèrent bientôt des étangs sacrés destinés à cet usage. Plus tard, ils n'eurent plus besoin d'eau pour susciter en eux ces états de transe. J'ai eu l'occasion d'apercevoir leurs visions, et c'est tout à fait curieux : c'était comme si tout l'univers se retrouvait sous l'eau. avec tous ses éléments qui sont normalement au-dessus : mais tout était voilé par un halo sombre et malsain On voyait arbre sous arbre, montagne sous montagne. mer sous mer etc. J'ai appris que ces femmes adonnées à la magie percevaient de la sorte tous les événements. les guerres, les peuples, les dangers etc. Elles voyaient toutes ces choses comme actuelles, mais elles-mêmes, en fait, agissant immédiatement selon leurs visions, les réalisaient. Elles voyaient : il y a ici un peuple, qui peut vous vaincre, qui peut être défait par tel autre, qui peut bâtir une ville là-bas.

4. Pseudo-science thérapeutique. étroitement liée à l'occultisme et à l'hypnose. vulgarisée dans la seconde moitié du XVIII s. par l'allemand Mesmer. (NdT)
5. C'est l’hydromancie, procédé de divination encore très répandu chez nos modernes devineresses ; l'eau est un excellent "support" de voyance, selon elles. (NdT)


Elles voyaient des hommes et des femmes puissants et savaient alors comment les vaincre par la ruse elles prédisaient en fait tout le culte diabolique auquel elles se livraient. C'est ainsi que Derketô vit qu'elle devait se jeter à la mer pour devenir un poisson, ce qu'elle fit ! Elle ne voyait dans l'eau que ses propres abominations.

La fille de Derketô vécut à une époque où l'on construisit davantage de routes et de grandes voies de communication. Elle erra ça et là jusqu'en Egypte, et toute sa vie ne fut que voyages et campagnes de chasse. C'est à ses disciples que Job dut d'être si spolié en Arabie 6. Toutes ces pratiques se répandirent en Egypte d'une façon si particulière, avec tant d'ampleur que l'on y était complètement adonné et que beaucoup de prophétesses étaient établies dans des temples et des officines, assises sur de curieux sièges disposés devant toutes sortes de miroirs et, tandis qu'elles étaient en proie à leurs visions, les prêtres rapportaient toutes leurs vaticinations à des hommes qui, par centaines, en inscrivaient le texte dans la pierre, gravant ces révélations dans les parois des salles.

J'ai vu aussi cette chose étrange : les chefs de ces instruments du démon étaient reliés entre eux de façon mystérieuse, formant une société secrète. Par ailleurs, dans des endroits très différents, diverses personnes se livraient aux mêmes abominations, toutes très proches les unes des autres : les seules différences tenaient à des particularismes locaux et aux intérêts mauvais propres à chaque peuple.

6. Cf. chap. 11.


Certains peuples, toutefois, n'étaient pas aussi pervertis et corrompus par ces horreurs ils étaient plus prés de la vérité : ainsi la tribu qui donna naissance à Abraham, la famille de Job et la lignée des trois mages, de même que les astrologues de Chaldée et les disciples de l'Etoile brillante, Zoroastre 7.

Lorsque Jésus-Christ vint dans le monde et arrosa la terre de son sang, la puissance maléfique de ces pratiques régressa et les effets en furent plus faibles. Moïse Dès son enfance, fut un voyant, mais tout en Dieu et il suivait toujours ce qu'il voyait 8.

Derketô et sa fille Sémiramis 9 atteignirent un âge fort avancé pour leur époque. C'étaient de grandes femmes robustes et lourdes, qui nous feraient presque peur à l'heure actuelle. Elles étaient d'une hardiesse, d'une insolence et d'une vivacité incroyables, et pratiquaient avec une audace inouïe leur commerce avec les mauvais esprits et leurs pratiques de divination; elles se prenaient tout à fait pour des êtres à part, des divinités. Elles étaient une réplique exacte de ces magiciens de la haute montagne, encore plus terribles qu'elles, qui avaient été engloutis par le Déluge 10.

Note :
7. Cf. chap. 6.
8. Les magiciennes "réalisaient" elles-mêmes leurs prophéties, car les illusions conjurées par les mauvais esprits les incitaient aux méfaits causant les maux qu'elles annonçaient (cf. Chap. 16. note 17 : la description des visions des prêtres d'idoles égyptiens).
Moïse, par contre, "suivait" ses visions, qui consistaient en recommandations et informations véridiques données par Dieu lui-même -  car il se conformait, sciemment, en toutes ses actions. aux directives de Dieu, qui soit lui dictait sa conduite, en l'avertissant ou non des résultats qu'il obtiendrait, soit l'avisait de faits réels, cachés ou futurs, que Moïse ne pouvait susciter, en lui indiquant éventuellement qu'elle devait être sa réaction (NdT).
9. Plutôt sa petite-fille. (NdT)
10. Cf. chap. 5.


Il est émouvant de voir comment les justes et les patriarches durent lutter et souffrir au milieu de ces désordres effroyables, malgré de nombreuses révélations qu'ils recevaient de Dieu, et comment le Salut emprunta des chemins cachés et laborieux pour s'épanouir finalement sur la terre, alors que toutes ces pratiques diaboliques proliféraient et s'étalaient au grand jour.

Lorsque je voyais tout cela : ce cercle d'activités infâmes autour de ces déesses, et le culte qu'on leur rendait, et par ailleurs la petite armée de Marie, préfigurée dans la nuée d'Elle et combattue par les mensonges éhontés des philosophes de Chypre, et Jésus, accomplissement de la Promesse, qui se tenait devant eux, pauvre et patient, pour les enseigner, et que l'on menait vers la Croix ! Ah ! cela m'était douloureux, et c'était pourtant bien là l'histoire de la Vérité et de la lumière qui ont brillé dans les ténèbres, et que, jusqu'à ce jour, les ténèbres n'ont pas voulu recevoir !

Mais la miséricorde de Dieu est infinie. J'ai vu au cours du Déluge beaucoup, beaucoup d'hommes se convertir sous l'effet de la terreur et de l'angoisse et aller au Purgatoire, d'où Jésus les tira lors de la descente aux enfers. Beaucoup d'arbres restèrent enracinés au cours du Déluge, et je les vis reverdir ensuite, mais la plupart furent toutefois abattus et détruits.



9 Sémiramis

1300

La mère de Sémiramis 1 était née dans la région de Ninive ; malgré son aspect revêche, elle était fort dépravée et cruelle. Son père était syrien, très versé dans les pratiques les plus abominables de l'idolâtrie, tout comme la mère à la naissance de l'enfant, il fut mis à mort, conformément aux prescriptions d'un oracle.

Sémiramis naquit au loin, prés d'Ascalon en Palestine : les prêtres des idoles la confièrent aussitôt à des bergers qui transhumaient dans le désert : c'est là qu'elle fut élevée.

Au cours de son enfance, elle était souvent laissée seule sur une montagne, et je voyais des prêtres lui rendre visite, ainsi que sa mère parfois, au hasard de ses expéditions de chasse.

Note : 1. Sémiramis (arm. Schamiram) était une reine légendaire d'Assyrie. petite-fille de la déesse Derketô et épouse du roi Ninos. à la mort de son mari, elle assura la régence au nom de son fils Ninyas. Les "jardins suspendus" de Sémiramis, à Babylone étaient l'une des sept merveilles du monde antique. (NdT)


Je vis également le diable revêtir toutes sortes d'apparences pour venir jouer avec elle, avec autant de familiarité que les anges auprès de Jean-Baptiste dans le désert. Je vis aussi des oiseaux au plumage multicolore qui volaient autour d'elle et lui apportaient toutes sortes de jouets. Je ne sais pas exactement tout ce qui se passait autour d'elle, mais c'était la plus abjecte turpitude. Elle était belle, fort avisée, experte dans tous les arts, et tout lui réussissait.

Grâce aux pratiques divinatoires, elle parvint à se faire épouser par l'intendant des troupeaux du roi de Babylone, puis par le souverain lui-même. Celui-ci avait vaincu et soumis un peuple, loin dans le nord, et en avait réduit une partie en esclavage, faisant venir un grand nombre de malheureux à Babylone. Lorsque Sémiramis se fut emparée du pouvoir absolu, elle traita ces esclaves avec une extrême rigueur et les fit travailler à ses constructions insensées.

J'ai vu encore sa mère à la tête de sauvages expéditions de chasse : elle parcourait de vastes étendues, dirigeant une petite armée montée sur des chameaux, des ânes au pelage rayé 2 et des chevaux. Je l'ai vue une autre fois en Arabie, prés de la Mer Rouge, entreprenant une grande battue. à l'époque où Job séjournait dans une ville de la région 3. Ces femmes chasseresses étaient très lestes et montaient à cheval comme des hommes : elles étaient vêtues au-dessous du genou. les jambes entourées de lanières qui retenaient aux pieds des semelles renforcées de deux pièces au talon : et ces pièces étaient ornées de figures peintes.

Note :
2. Peut-être des zèbres. plus probablement des hémiones. (NdT)
3. Cf. Chap 11

Elles avaient de courtes tuniques de fines plumes multicolores de toutes sortes de formes et de nuances; sur la poitrine se croisaient des courroies garnies de plumes : un col de plumes, également, semé de pierres brillantes et de perles, protégeait leurs épaules, et une sorte de bonnet de soie ou de laine rouge couvrait leur tête : elles avaient deux pans de voile devant le visage, pour se protéger du vent et de la poussière. un court manteau complétait leur costume leurs armes de chasse étaient le javelot, l'arc et les flèches; elles portaient un bouclier attaché au côté 4.

Les bêtes sauvages s'étaient multipliées d'une façon épouvantable. Ces chasseresses les traquaient sur de longues distances et les abattaient; on creusait également des fosses que l'on recouvrait, afin de capturer les fauves et de les tuer à coups de hache et de massue. J'ai vu aussi la mère de Sémiramis chasser cet animal que Job décrit sous le nom de Behémoth 5, ainsi que des tigres, des lions et d'autres carnassiers. En ces temps anciens, je n'ai pas vu de singes. On chassait également sur l'eau. C'est surtout au bord des cours d'eau et des lacs que se déroulaient les cultes idolâtriques, avec toutes leurs horreurs. La mère de Sémiramis n'était pas aussi débauchée que sa fille, mais elle avait un caractère diabolique et faisait preuve d'une force et d'un courage inouïs.

Ce fut une chose effroyable que de la voir précipitée dans la mer au cours de la lutte contre ce puissant et énorme animal (l'hippopotame).

Note :

4. Cette description évoque les Amazones, peuplade de femmes chasseresses qui, selon la légende, vivait au Moyen-Orient. (NdT)
5. C'est l'hippopotame (hebr. béhémot) cf. (
Jb 40,15-24), où cet animal est présenté comme une merveille de la création.


Elle était sur un dromadaire et traquait l'hippopotame, lorsque celui-ci se retourna contre elle et la précipita à l'eau avec son dromadaire. Elle fut honorée comme déesse de la chasse et bienfaitrice des hommes.

Sémiramis se rendit également en Egypte, au retour d'une expédition guerrière ou d'une chasse en Afrique ; le royaume d'Egypte avait été fondé par Mesraim. un petit-fils de Cham, qui, à son arrivée dans le pays, trouva quelques groupes épars de tribus primitives. L'Egypte a été peuplée par diverses races qui s'emparèrent tour à tour du pouvoir 7. Lorsque Sémiramis vint dans ce pays, il y avait quatre cités : la plus ancienne, Thèbes, était peuplée par des hommes plus grands, plus minces et plus habiles que ceux qui occupaient Memphis, dont les habitants étaient plus petits et trapus. Thèbes s'étendait sur la rive gauche du Nil, traversé par un grand pont : sur la rive droite se dressait le château où vécut par la suite la fille de Pharaon, au temps de Moïse. Les indigènes à la peau sombre et aux cheveux crépus furent esclaves dès les temps anciens et n'ont jamais eu le pouvoir en Egypte. Ceux qui les premiers envahirent le pays sont venus d'Afrique (je crois) 8 les autres 9 arrivèrent par la Mer Rouge, empruntant la route suivie par les Israélites lors de l'Exode. Une troisième cité se nommait Chume, et plus tard Héliopolis. Elle se situe bien loin au-delà de Thèbes. Lorsque Marie et Joseph s'enfuirent en Egypte avec Jésus, j'ai vu aux alentours de cette ville des bâtiments d'une dimension peu commune qui s'élevaient encore 10. Plus bas que Memphis, non loin de la mer, se dressait la ville de Saïs ; je crois qu'elle est encore plus ancienne que Memphis.

Note :
6. Il s'agit probablement de la déesse Antou, dont le culte fut supplanté par celui d'Ishtar ou Astarté. (NdT)
7. L’histoire et l'archéologie ont confirmé cette affirmation d'A-C. Emmerick. (NdT)
8. Les Thinites, venus du Sud (NdT)
9. Peut-être les Hyksos, originaires d'Asie.


Chacune de ces quatre cités avait son propre roi. Sémiramis jouit d'une grande vénération en Egypte, où, par ses menées et ses arts diaboliques, elle répandit partout l'idolâtrie. Je l'ai vue à Memphis, où les sacrifices humains avaient cours ; elle dressait des plans, s'exerçait à l'astrologie et pratiquait la magie. Je ne vis pas le taureau Apis 11 , à cette époque, mais des idoles avec une tête comparable au soleil et une queue. C'est là qu'elle dressa les plans de la première pyramide, qui fut construite sur la rive orientale du Nil, avec la participation de tout le peuple. Lorsque l'édifice fut achevé, je vis Sémiramis revenir avec quelques centaines de personnes : c'était l'inauguration, et Sémiramis fut presque honorée comme une déesse.

La pyramide fut édifiée dans un endroit humide et marécageux. On construisit un soubassement de piliers étonnant, comme un grand et large pont, sur lequel s'élevait la pyramide, si bien que l'on pouvait déambuler en dessous, comme dans un immense temple à colonnades. Il y avait là de nombreuses salles, des cachots et des chambres profondes, et la pyramide elle-même comprenait jusqu'à son sommet de multiples pièces, grandes et petites, avec fenêtres auxquelles je vis suspendre et bénir des bandes de toile. Tout autour de la pyramide s'étendaient des bassins et des jardins 12,

10. Hieropolis est dans le delta du Nil. (NdT)
11. Apis (égypt. hap) était le taureau sacré vénéré par les égyptiens à Memphis, "l'Incarnation vivante" de Ptah. qui fut assimilé rapidement à une incarnation d'Osiris. (NdT)


Ce monument était le siège même de l'idolâtrie égyptienne, de l'astrologie, de la magie et des pratiques les plus horribles. On immolait des enfants et des vieillards. Astrologues et devins habitaient dans la pyramide et y exerçaient leurs arts diaboliques. Près des bassins, un grand établissement filtrait l'eau boueuse du Nil. Et plus tard, je vis des femmes égyptiennes se baigner avec impudeur dans ces bassins, qui étaient liés aux pratiques les plus scandaleuses du culte des idoles. Cette pyramide n'est pas restée longtemps debout : elle a été détruite.

Le peuple était effroyablement idolâtre et les prêtres des faux-dieux faisaient preuve de tant d'ignorance et de goût pour les arts divinatoires, qu'ils collectionnaient à Héliopolis tous les récits de songes et de visions de n'importe qui et les transcrivaient, et se livraient à l'observation continue des étoiles. Il y avait de plus en plus de somnambules en proie à des visions diaboliques, dans lesquelles se mêlaient le vrai et le faux; c'est à partir de cela que fut organisé le panthéon des idoles et que l'on établit un calendrier. Je vis ainsi que les dieux Isis 13 et Osiris 14 ne sont rien d'autre que Aseneth et Joseph 15; leur venue en Egypte avait été annoncée par les astrologues, qui en eurent la révélation à partir de leurs visions diaboliques, et qui les intégrèrent au panthéon égyptien. Lorsqu'il vécurent en Egypte, ils furent idolâtrés, et j'ai vu Aseneth pleurer beaucoup à cause de cela et écrire contre ces déviations.


12. Cette pyramide est Peut-être celle de Zoser (env. 2900 av. J.C.) dont les fouilles qui se poursuivent actuellement, révèlent des données inédites et stupéfiantes sur la civilisation memphite. (NdT)
13. Isis (egypt. Eset) déesse égyptienne, soeur et épouse d Osiris : elle était une divinité très populaire dans l'antiquité. Son sanctuaire le plus célèbre se dressait sur l'île de Philae. Le culte d'Isis se répandit jusque dans la Rome païenne, où il fut finalement étouffé par la diffusion du christianisme. (NdT)
14. Osiris, fils du dieu de la terre Geb et de la déesse du ciel Nuth, époux d'Isis, sa propre soeur : ils furent parent d'Horus. Osiris était le dieu du soleil et du royaume des morts. Son frère Seth le tua et dépeça son cadavre en 14 morceaux qu'Isis récupéra et rassembla. Ce fut la première momie. (NdT)



Nos savants actuels, lorsqu'ils dissertent sur l'Egypte, se fourvoient beaucoup en attribuant à l'histoire, à l'expérience et à la science des Egyptiens ce qui ne relève que de leurs fausses visions et de leur astrologie : ces pratiques rendent les hommes aussi bêtes et stupides que l'étaient alors réellement les Egyptiens.

Mais les savants tiennent pour impossibles ces commerces avec les démons et ces pratiques magiques. Ils en nient la réalité, et tiennent les Egyptiens pour plus anciens qu'ils ne sont réellement, car ils attribuent toutes ces croyances et ces rites magiques à une époque très reculée 16.

J'ai vu cependant qu'ils étaient déjà versés dans toutes sortes de pratiques divinatoires et d'erreurs avec leur astrologie, lorsque Sémiramis arriva à Memphis. Ils voulaient se faire passer pour le peuple le plus ancien et composèrent une foule de listes de rois et de cycles de temps parfaitement fausses. Ils arrivaient ainsi à tout autre chose que des calculs exacts pour le calendrier, et comme ils réajustaient constamment leurs comptes, ils obtenaient des résultats imaginaires. Alors ils entreprirent de perpétuer la mémoire de ces erreurs, en construisant de grands monuments et en gravant des textes, ce qui fixa définitivement les erreurs.

15. Cf. chap. 16.
16. A.C. Emmerick s'en prend au positivisme, fort en vogue en Allemagne à son époque. L'archéologie contemporaine commence à réviser sérieusement les données des premiers égyptologues, contemporains de la stigmatisée. (NdT)


C'est ainsi que pendant longtemps ils calculèrent l'âge des ancêtres et des descendants de façon à faire coïncider la date de la mort du père avec celle de la naissance du fils. Les rois, qui étaient en perpétuel conflit avec les prêtres au sujet des généalogies, s'inventèrent des ancêtres qui n'avaient jamais existé; on compta comme descendants de père en fils les quatre rois de même nom qui régnèrent simultanément à Thèbes, Memphis, Héliopolis et Sais. J'ai vu également que l'on compta une fois 970 jours pour un an, et que par ailleurs on calculait autant d'années qu'il y avait de mois dans une période. J'ai même vu un prêtre d'idoles qui faisait une opération dans laquelle 500 ans étaient systématiquement convertis en 1100 ans.

J'ai vu dénoncer ces faux calculs de temps et le culte rendu aux idoles dans l'enseignement du sabbat, à Aruma : Jésus parlait devant les pharisiens de la vocation d'Abraham et de son passage en Egypte, (Cf. Gn 12,10-20) et il dénonça à cette occasion les falsifications dont les Egyptiens se rendaient coupables. Jésus dit aux pharisiens que le monde avait alors 4028 ans et lorsque j'entendis le Sauveur dire cela, il était lui-même âgé de 31 ans.

J’ai vu en ce temps également des personnes qui vénéraient Seth à l'instar d'une divinité très puissante, et qui accomplissaient de longs et périlleux voyages pour se rendre sur son tombeau, que l'on croyait situé en Arabie. Il me semble qu'il existe encore de telles personnes, qui, passant par la Turquie où la voie leur est libre, se rendent encore sur ce tombeau.




Brentano - B. Emmerich: Myst. AT 1100