Chrysostome Homélies 13000

HOMÉLIE SUR LE MOT CŒMETERIUM ET SUR LA CROIX.

ANALYSE.

Saint Chrysostome prononça cette homélie une vingtaine de jours avant le panégyrique des saintes Bernicé, Prosdocé et Domnine. - on en a la preuve dans le début même de ce panégyrique: Il n'y a pas encore vingt jours que nous avons célébré la mémoire de la croix..... Vous voyez aujourd'hui la démonstration pratique de ce que je vous disais alors sur ce texte Il a brisé les portes d'airain et rompu les barreaux de fer. (Ps 10,16)

Les Grecs ont pensé que saint Chrysostome faisait ici mention de la fête de la Sainte-Croix qui tombe le 14 de septembre, et ils en ont conclu qu'ils devaient célébrer vingt jours après, c'est-à-dire le 4 octobre, la fête de sainte Domnine et de ses filles; mais c'est à tort, ce n'est pas le jour de la Sainte-Croix (14 septembre), fête non encore établie alors, que saint Chrysostome prononça ce discours, mais le jour du vendredi saint, comme l'orateur le donne à entendre en plusieurs endroits. - Là-dessus écoutons Tillemont: Reste à dire que la fête de sainte Domaine et de ses filles se célébrait à Antioche, non le 4 octobre, mais le 14 avril, jour auquel elle est marquée au martyrologe de saint Jérôme et des autres. Maintenant parmi les 12 années que saint Chrysostome prêcha à Antioche, quelle est celle qui remplit la condition de Pâques précédant de 20 jours environ le 14 avril? c'est l'année 392. En cette année Pâques tombait le 28 mars: du 28 mars au 14 avril l'intervalle est de 18 jours, ce qui fait juste 20 jours depuis le vendredi saint.

Saint Chrysostome prêcha donc cette homélie le 28 mars, jour du vendredi saint de l'an 392, hors de la ville, dans l'église du cimetière, qu'il qualifie du nom de martyre, parce que les corps de plusieurs martyrs y reposaient. - C'était l'usage, dans l'Eglise d'Antioche, de s'y assembler le jour du vendredi saint: saint Jean Chrysostome examine quelle pouvait être la raison de cet usage. - Il explique ensuite le mot coemeterium, d'où nous avons pris notre nom de cimetière et qui signifie en grec lieu de repos et de sommeil. - Il présente éloquemment les principaux bienfaits, les principaux avantages de la croix. - Il finit par des reproches adressés à ceux qui faisaient du bruit en participant aux sacrés mystères.

Cette homélie est de la plus grande beauté.


13001 1. J'ai souvent cherché en moi-même pourquoi nos pères, abandonnant les temples des villes, ont réglé par une loi qu'en ce jour nous nous rassemblerions hors des portes; car il me semble qu'ils n'ont pas agi au hasard et sans une raison suffisante. J'ai donc cherché d'où avait pu naître un pareil usage, et par la grâce de Dieu, je crois avoir trouvé la vraie cause, la cause la plus naturelle et la plus convenable à la fête présente. Et quelle est cette cause? Nous faisons la mémoire de la croix; or, Jésus a été crucifié hors des portes de la ville: voilà pourquoi on nous fait sortir de la ville. Les brebis, dit l'Ecriture, suivent leur pasteur; où est le prince doivent être les soldats; où le corps se trouve, les aigles se rassemblent. (Mt 24,28 Lc 17,37) Voilà donc pourquoi nous nous rassemblons hors des portes. Mais il faut prouver ce que nous avançons, surtout par les divines Ecritures; car, afin qu'on ne croie pas que c'est une simple conjecture de ma part, je vais m'appuyer du témoignage de saint Paul. Que dit donc cet apôtre en parlant des sacrifices? Les corps des animaux, dont le sang est porté par le souverain pontife dans le sanctuaire pour l'expiation du péché, sont brûlés hors du camp. Et c'est pour cette raison que Jésus, devant sanctifier le peuple par son propre sang, a, souffert hors des portes de la ville. Sortons donc aussi hors du camp, et allons à lui en portant l'ignominie de la croix. (He 13,11-13) Saint Paul l'a dit, saint Paul l'a ordonné; nous avons obéi, et nous sommes sortis des portes. Voilà donc pourquoi nous nous rassemblons hors de la ville.

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Mais quelle raison nous engage à choisir pour notre assemblée ce lieu consacré aux martyrs? car, par la grâce du Seigneur, notre ville est environnée de tout côté et comme fortifiée des précieux restes des saints. Pourquoi donc nos pères ont-ils voulu que nous nous rassemblions dans ce lieu, et non dans un autre? c'est qu'il y a ici une grande multitude de morts; et comme Jésus-Christ est descendu en ce jour vers les morts, voilà pourquoi nous nous rassemblons ici.

Le lieu même est appelé coemeterium, lieu de repos et de sommeil, afin de vous apprendre que ceux qui sont morts et qui y sont déposés, ne sont pas morts, mais ne sont qu'endormis. Avant la naissance de Jésus-Christ, la fin de l'homme était appelée mort: Le jour, dit l'Ecriture, où vous mangerez du fruit de cet arbre, vous mourrez de mort. (Gn 2,17) L'âme qui pèche, dit-elle ailleurs, mourra de mort. (Ez 18,20) La mort des pécheurs, dit David, est funeste. (Ps 33,22) La mort des saints, dit le même prophète, est précieuse aux yeux du Seigneur.. (Ps 116,15) La mort, dit Job, est un repos pour l'homme. (Jb 3,13) Non-seulement notre fin était appelée mort, mais enfer. Ecoutez David qui dit en propres termes: Cependant Dieu arrachera mon âme des mains de L'ENFER qui s'en sera saisi. (Ps 49,16) Vous conduirez, dit Jacob, vous conduirez avec douleur mes cheveux blancs dans L'ENFER. (Gn 42,38) Tels étaient les noms qu'on donnait à notre fin avant JésusChrist; mais depuis que le Fils de Dieu est venu, et qu'il est mort pour rendre la vie au monde, la fin de l'homme n'est plus appelée mort, mais repos et sommeil. Nous en trouvons une preuve évidente dans ces paroles de Jésus-Christ: Notre ami Lazare dort. (Jn 11,11) Il ne dit pas, Lazare est mort, quoiqu'il fût mort réellement. Et afin que vous sachiez que ce mot de dormir était extraordinaire, voyez comme les disciples sont troublés lorsqu'ils l'entendent: Seigneur, disent-ils à leur divin Maître, si Lazare dort, il sera guéri; tant il est vrai qu'ils ne comprenaient pas la parole de Jésus! Saint Paul dit en écrivant à des fidèles: Ceux qui dorment ont-ils péri? (1Co 15,18) Nous qui vivons nous ne préviendrons pas ceux qui sont endormis (1Th 4,14), dit-il ailleurs en parlant des morts. Il dit encore dans un autre passage: Réveillez-vous, vous qui dormez (Ep 5,14); et pour faire voir qu'il parle d'un mort, il ajoute: Et levez-vous d'entre les morts. Vous voyez comme partout la mort est appelée sommeil. Voilà pourquoi ce lieu est nommé coemeterium, mot consolant, mot profond et plein de sagesse. Lors donc que vous amenez ici un mort, ne vous désespérez point: ce n'est pas dans un dépôt de mort que vous l'amenez, mais dans un lieu de repos et de sommeil. Le seul nom du lieu suffit pour adoucir votre perte. Pensez où vous l'amenez, et dans, quel temps; c'est après la mort de Jésus-Christ, lorsque ce Fils de Dieu a détruit la puissance de la mort. Ainsi le lieu et le temps doivent être pour nous des sources abondantes de consolation. Ce discours s'adresse surtout aux femmes, qui sont naturellement plus sensibles, plus propres à se laisser abattre par l'affliction. Mais vous avez, femmes chrétiennes, vous avez, dans le nom seul du lieu, un remède suffisant à votre douleur. Voilà donc pourquoi nous nous rassemblons ici.

13002 2. C'est aujourd'hui que Notre-Seigneur parcourt tous les abîmes ténébreux; aujourd'hui il a brisé les portes d'airain; aujourd'hui il a rompu les gonds de fer. (Is 45,2) Voyez combien les expressions sont exactes. On ne dit pas: Il a ouvert les portes d'airain, mais Il a brisé les portes d'airain, afin que la prison devienne inutile. On ne dit pas: Il a enlevé les gonds, mais: Il les a rompus, afin que le séjour de captivité perde toute sa force. Une prison où il n'y a ni portes ni gonds, ne peut retenir ceux qu'on y enferme. Lors donc que Jésus-Christ a brisé les portes, qui pourra les rétablir? ce qu'un Dieu a détruit, quel homme le rétablira? Ce n'est pas ainsi qu'agissent les princes lorsqu'ils envoient des lettres de grâce pour mettre les prisonniers en liberté; ils laissent et les portes et les gardes, afin d'annoncer à ceux qui sortent de la prison, qu'eux-mêmes ou d'autres à leur place peuvent encore, y rentrer. Jésus-Christ au contraire, voulant apprendre que l'empire de la mort était fini, a brisé ses portes d'airain. Elles sont appelées d'airain, non qu'elles fussent vraiment d'airain, mais c'était pour exprimer le caractère cruel et inexorable de la mort. Et pour vous convaincre que le fer et l'airain expriment une nature rigide et inflexible, écoutez ce que dit l'Ecriture en s'adressant à un scélérat sans pudeur: Les fibres de ton cou sont de fer, et ton front est d'airain. (Is 48,4) Ce n'est (211) pas que les fibres de son cou fussent vraiment de fer, et son front d'airain; mais c'est qu'il avait un air dur, féroce, impitoyable. Voulez-vous apprendre comment la mort était impitoyable, inflexible, qu'elle avait toute la dureté du diamant, c'est que dans un si long espace de temps personne n'a pu lui persuader de relâcher aucun de ses captifs, jusqu'à ce que le Souverain des anges, descendu dans ses abîmes, l'y eût obligée. Premièrement le Seigneur a enchaîné le fort et l'a dépouillé de ses armes; l'Ecriture ajoute qu'il s'est emparé des trésors ténébreux et invisibles. (Is 45,3) Quoique l'expression ici paraisse simple, elle présente un sens double. Il est des lieux obscurs, mais où fon peut souvent distinguer les objets lorsqu'on y porte un flambeau et la lumière; les abîmes de l'enfer étaient d'une obscurité affreuse, impénétrable; aucune lumière n'en avait encore éclairci les ombres. Voilà pourquoi on dit qu'ils étaient ténébreux et invisibles. Ils étaient vraiment ténébreux jusqu'à ce que le Soleil de justice y fût descendu, qu'il les eût éclairés par sa présence, jusqu'à ce qu'il eût fait le ciel de l'enfer, le ciel étant partout où est Jésus-Christ. L'enfer est appelé des trésors obscurs, et avec raison, parce que d'immenses richesses y étaient déposées. Toute la nature humaine, qui est la richesse de Dieu, avait été dépouillée et livrée à la mort par le démon qui avait trompé le premier homme. Or, saint Paul nous apprend que toute la nature humaine est la richesse de Dieu, lorsqu'il dit: Le Seigneur est riche pour tous ceux et par tous ceux qui l'invoquent. (Rm 10,12) Comme donc un prince, après avoir trouvé un chef de brigands qui parcourait les villes, qui les pillait de toute part, et qui, se retirant dans des cavernes, y déposait les fruits de son brigandage, l'enchaîne, le livre au supplice, et transporte ses richesses dans le trésor de l'Etat: de même Jésus-Christ, après avoir enchaîné par sa mort, et la mort, et le démon, chef des brigands, gardien de la prison infernale, a transporté ses richesses, je veux dire la race humaine, dans les trésors célestes. C'est ce que nous fait entendre le même saint Paul: Il nous a arrachés, dit-il, à la puissance des ténèbres, et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé. (Col 1,13) Mais ce qu'il y a de plus admirable, le Prince lui-même est venu dans la prison. Cependant aucun prince de la terre ne vient lui-même délivrer les prisonniers, il envoie ses officiers et ses ministres. Ici le Prince est venu en personne: il n'a rougi ni des prisonniers ni de la prison (et comment aurait-il rougi de son ouvrage?). Il a brisé les portes, rompu les gonds, et, se montrant au milieu de l'abîme, il a rendu la prison déserte, et nous en a ramené le gardien chargé de chaînes. Le tyran du monde était conduit captif, le fort était enchaîné, et la mort elle-même, jetant bas ses armes, est accourue sans défense aux pieds de son vainqueur.

Vous avez vu la victoire admirable, vous avez vu les exploits et les bienfaits de la croix; je vais vous dire quelque chose de plus admirable encore. Apprenez la manière dont la victoire a été remportée, et ce sera pour vous un plus grand sujet d'admiration. Jésus-Christ a triomphé du démon par les moyens mêmes avec lesquels le démon avait vaincu le monde, il fa combattu avec ses propres armes. Ecoutez comment. Une vierge, le bois, la mort, avaient été les moyens et les instruments de notre défaite. La vierge était Eve qui n'avait pas encore connu Adam; le bois était l'arbre, et la mort la peine imposée au premier homme. Une vierge, le bois et la mort, qui avaient été les moyens et les instruments de notre défaite, sont devenus les moyens et les instruments de notre victoire. Marie a remplacé Eve; le bois de la croix, le bois de la science du bien et du mal; la mort de Jésus-Christ, la mort d'Adam. Vous voyez que le démon a été vaincu par les mêmes moyens avec lesquels il avait triomphé. Le démon avait renversé Adam avec le bois de l'arbre, Jésus-Christ a terrassé le démon avec le bois de la croix. Le bois de l'arbre a jeté les hommes dans (abîme, le bois de la croix les en a retirés. Le bois de (arbre a dépouillé l'homme de ses privilèges, et fa enfermé dans l'obscurité d'une prison; le bois de la croix a dépouillé de ses armes le vainqueur de l'homme, et l'a montré vaincu à toute la terre. La mort d'Adam s'est étendue sur ceux qui sont venus après lui; la mort de Jésus-Christ a rappelé à la vie ceux qui étaient nés avant lui. Qui racontera les merveilles du Seigneur et les prodiges de son bras puissant? (Ps 106,2) Nous avons passé de la mort à l'immortalité tels sont les exploits et les bienfaits de la croix. Vous avez appris, la victoire, vous avez appris la manière dont elle a été remportée; apprenez comment nous avons vaincu sans combattre. (212) Nous n'avons pas ensanglanté d'armes, nous ne nous sommes pas rangés en bataille, nous n'avons pas reçu de blessures, nous n'avons pas soutenu de guerre; et nous avons remporté la victoire: c'est le Seigneur qui a combattu, et c'est nous qui avons obtenu la couronne. Puis donc que la victoire nous est propre, faisons éclater notre joie comme les soldats, chantons tous aujourd'hui l'hymne de la victoire; écrions-nous en louant le Seigneur: La mort a été absorbée dans la victoire. O mort, où est ta victoire? enfer, où est ton aiguillon? (1Co 15,54 1Co 15,55)

Tels sont les avantages que nous a procurés la croix; la croix qui est un trophée érigé contre les démons, une arme contre le péché, le glaive avec lequel Jésus-Christ a percé le serpent infernal. La croix est la volonté du Père, la gloire du Fils unique, le triomphe de l'Esprit divin, l'honneur des anges, la sûreté de l'Eglise, le rempart des saints, l'objet dont se glorifiait Paul, la lumière du monde entier. En effet, comme pour dissiper les ténèbres d'une maison obscure, on allume et on élève un flambeau; de même Jésus-Christ, allumant et élevant la croix comme un flambeau, a dissipé les ténèbres épaisses dans lesquelles toute la terre était plongée. Et comme un flambeau est surmonté de la lumière qui le rend lumineux, ainsi la croix était surmontée du Soleil de justice qui la rendait brillante. Le monde voyant le Fils de Dieu crucifié, a frémi, la terre a été ébranlée, les pierres se sont fendues; mais les coeurs des Juifs, plus durs que la pierre sont restés insensibles. Le voile du temple s'est déchiré; et leurs complots criminels ne se sont pas rompus. Pourquoi le voile du temple s'est-il déchiré? c'est que le temple voyait avec peine le Seigneur immolé hors de son enceinte sur l'autel de la croix; et par le déchirement de son voile il semblait dire à tous les hommes: Que celui qui le voudra foule désormais aux pieds le Saint des saints. A quoi me servent les objets que je renferme, puisqu'une telle victime est immolée hors de mon enceinte? à quoi me sert le testament? à quoi me sert la loi? C'est en vain que j'ai instruit les Juifs depuis plusieurs siècles. Le Prophète s'écriait à ce sujet: Pourquoi les nations ont-elles frémi? pourquoi les peuples ont-ils fait des réflexions inutiles? (Ps 2,1) Les Juifs avaient entendu cette prophétie: Il a été conduit à la mort comme une brebis timide, il s'est tu comme un agneau devant celui qui le tond (Is 53,7); ils y avaient réfléchi longtemps; et lorsqu'ils l'ont vue s'accomplir, ils ont refusé d'y croire. Vous voyez comme ils ont fait des réflexions inutiles. Le voile du temple s'est déchiré pour annoncer combien le temple allait devenir pour toujours désert et abandonné.

13003 3. Puis donc qu'en ce jour nous devons nous-mêmes voir celui qui a été attaché à la croix, approchons, mes très-chers frères, approchons avec tremblement et avec un recueillement respectueux, comme vers l'Agneau sacrifié et immolé pour nous. Ne savez-vous pas comment les anges se tenaient près du tombeau où il n'y avait plus de corps? ils rendaient hommage au tombeau vide, comme à un monument qui avait renfermé le corps du Seigneur. Les anges, qui sont d'une nature supérieure à la nôtre, se tenaient près du tombeau, recueillis et pénétrés d'une vénération profonde; et nous, qui ne devons pas approcher d'un tombeau vide, mais de la table même où repose l'Agneau sans tache, nous approchons en faisant du bruit, en excitant du tumulte! Pourrons-nous jamais excuser notre irrévérence? Je ne parle pas au hasard et sans raison; mais comme j'en vois plusieurs ce soir faire du bruit, crier, se précipiter, se presser les uns les autres, se charger d'injures, encourir des peines par une telle conduite plutôt que mériter le salut, voilà pourquoi je vous donne ces avertissements. Eh quoi! mon frère, lorsque le prêtre est à l'autel, en silence, dans le plus profond recueillement, levant les mains au ciel, invoquant l'Esprit-Saint pour qu'il vienne sanctifier les offrandes; lorsque l'Esprit-Saint accorde la grâce qui lui est demandée, qu'il descend sur les oblations; lorsque vous voyez l'Agneau sans tache immolé, divisé en plusieurs parties, vous faites alors du bruit, vous excitez du tumulte, alors vous cherchez des querelles, alors vous recourez aux injures! Et comment pourrez-vous profiter du sacrifice, si vous apportez à l'autel un pareil esprit de contention? Ne nous suffit-il pas d'en approcher déjà coupables? ne ferons-nous pas du moins en sorte que le moment où nous en approchons soit exempt de faute? et sommes-nous exempts de faute lorsque nous excitons du tumulte, lorsque nous nous querellons, nous nous injurions mutuellement? Pourquoi vous pressez-vous; (213) je vous le demande? pourquoi êtes-vous si impatient lorsque vous voyez l'Agneau immolé? Quand il vous faudrait voir le sacrifice pendant toute la nuit, ce spectacle, dites-moi, vous ennuierait-il? Vous êtes resté tout le jour, vous avez passé une grande partie de la nuit; et vous perdez en un instant tout le fruit d'une si grande patience! Songez quelle est la victime qui s'offre, et pour quelle raison elle s'offre. Elle est immolée pour vous; et vous vous retirez lorsque vous la voyez immolée! Où se trouve le corps les aigles se rassemblent, dit l'Evangile: et nous approchons, non comme des aigles, mais comme des chiens avec qui nous disputons d'impudence! Pensez à ce qui coule sur l'autel. C'est du sang, et un sang qui a aboli la cédule de vos péchés, un sang qui a purifié votre âme, qui a effacé toutes vos taches, qui a triomphé des principautés et des puissances: Jésus-Christ, dit saint Paul, a désarmé les puissances; il les a menées en triomphe à la face de l'univers, après les avoir vaincues par sa croix.(Col 2,15) Le trophée qu'il a érigé est décoré des marques de sa victoire, et les dépouilles de ses ennemis sont suspendues au haut de sa croix. Comme un prince généreux, après avoir terminé une guerre difficile, suspend au haut d'un trophée les cuirasses, les boucliers, les armes du tyran et de ses satellites, qu'il a vaincus: de même Jésus-Christ, après avoir terminé la guerre contre le démon, a suspendu au haut de la croix les armes de son ennemi, la malédiction et la mort; il en a fait un trophée éclatant, propre à être aperçu par tous les êtres, par les puissances d'en-haut qui sont dans les cieux, par les hommes qui habitent la terre, par les démons mêmes, dont il a triomphé. Puis donc que nous jouissons d'une si grande faveur, rendons-nous dignes des bienfaits que nous avons reçus, afin que nous obtenions le royaume céleste par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient avec le Père et l'Esprit-Saint, la gloire, l'honneur et l'empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.



HOMÉLIES SUR LA CROIX ET LE BON LARRON.

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Première homélie. Du second avènement du Christ; - de la nécessité de prier souvent pour ses ennemis.

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AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Nous ferons ici les mêmes remarques que pour les homélies sur la trahison de Judas. Saint Jean Chrysostome prononça d'abord une de ces homélies un jour de vendredi saint, puis, quelques années plus tard, ayant à prêcher à pareil jour, il la donna de nouveau après l'avoir retouchée et un peu modifiée dans certains endroits, mais surtout au commencement. - Non-seulement on remarque la même disposition, mais le plus souvent les expressions ne sont pas changées et les passages de la sainte Ecriture sont cités dans le même ordre dans les deux homélies. Laquelle fut prononcée la première? C'est ce que rien ne fait conjecturer. Celle que nous donnons ici en premier lieu, d'après Henri Savilius, est de beaucoup la plus courte. Autrement elles sont absolument semblables, à une seule exception prés. C'est un passage qu'on lit au paragraphe 5 et qui dans l'une est ainsi conçu: Imitons le Seigneur et prions pour nos ennemis; je vous répète la même exhortation et pour la cinquième fois je reviens sur le même sujet. Tandis que dans l'autre on lit: Imitons le Seigneur et prions pour nos ennemis; je vous répète aujourd'hui ce que je vous ai dit hier, à cause de l'importance du sujet.

Dans la première il parlait pour la cinquième fois de la prière pour ses ennemis; dans la seconde, c'était pour la seconde fois. Cette variété s'explique facilement par la différence des années où ces homélies furent prononcées. Remarquons aussi que ces paroles: Je vous répète aujourd'hui ce que je vous ai dit hier, ne prouvent nullement que le même sujet n'avait pas été traité les jours précédents.

Dans les deux discours sur la trahison de Judas, qui précédent d'un seul jour ceux sur la croix et le bon larron, saint Chrysostome s'exprime ainsi: C'est le quatrième jour que je vous entretiens de la prière pour nos ennemis, Or, ces deux discours furent prononcés le jeudi saint, mais à plusieurs années d'intervalle, comme nous l'avons dit dans l'avertissement qui les précède. Dans tous les deux il est dit que c'est pour la quatrième fois qu'on exhortait à prier pour ses ennemis, tandis que, dans les deux suivantes, c'était pour la cinquième fois. A moins qu'on ne prétende que l'homélie sur la croix, où il n'est fait mention que de l'exhortation de la veille, ne doive suivre ni l'une ni l'autre des homélies sur la trahison de Judas, auquel cas il faudrait la reporter à une autre année.

Mais nous n'oserions regarder comme certaine cette manière de juger. Pour le temps et l'année où ces deux homélies ont été prononcées il faut voir ce que nous avons dit à propos de celles sur la trahison de Judas.

1. Saint Jean Chrysostome fait voir l'excellence de la croix: elle a été l'autel où Notre-Seigneur a consommé son sacrifice, elle nous a ouvert le ciel. - 2. Tout notre bonheur vient donc de la croix, de ce nouvel autel où Jésus-Christ, prêtre selon l'esprit et victime selon la chair, s'est immolé pour nous, de cette clef, qui dès le jour même ouvrit le paradis, afin qu'un voleur y entrât le premier. - 3. Il s'étend beaucoup sur la conduite du bon larron dont il relève le courage et la foi.- 4. Il dit de la croix qu'elle paraîtra au dernier jour portée par les anges et les archanges et plus éclatante que le soleil.
5. Passant à la nécessité de prier pour ses ennemis il exhorte les chrétiens à imiter le Sauveur qui pria pour ses ennemis, et à se conformer à l'avertissement de saint Paul qui nous dit d'être ses imitateurs comme il l'est lui-même de Jésus-Christ. - Il y a plus; dans la loi ancienne où la grâce était moins abondante, Moïse, David et Samuel ont prié pour leurs ennemis. - Marchons donc sur leurs traces.


14101 1. Aujourd'hui Notre-Seigneur Jésus-Christ est sur la croix, et nous sommes en fête pour vous apprendre que la croix est un sujet de fête et de réjouissance spirituelle. Autrefois, la croix était le symbole de la condamnation maintenant elle est devenue un signe d'hon rieur. Auparavant c'était un instrument de mort, aujourd'hui c'est la cause du salut. En effet, elle a été pour nous la source de biens innombrables: c'est elle qui nous a délivrés de l'erreur, qui nous a éclairés alors que nous étions dans les ténèbres; vaincus par le démon, elle nous a réconciliés avec Dieu; ennemis, elle nous a rendus amis; éloignés, elle nous a rapprochés. Elle est la destruction de l'inimitié, la garantie de la paix, et le trésor de tous les biens. (216) Grâce à elle, nous n'errons plus dans les déserts, car nous connaissons la véritable voie; nous n'habitons plus hors du royaume, nous avons trouvé la porte, nous ne craignons plus les traits enflammés du démon, nous avons aperçu une source rafraîchissante. Par la croix, nous ne sommes plus dans le veuvage, nous avons reçu l'Epoux, nous ne redoutons pas le loup, nous avons le bon Pasteur: Je suis le bon Pasteur, dit-il. (Jn 10,11) Par elle nous ne craignons pas le tyran, nous sommes à côté du roi, et voilà pourquoi nous sommes en fête en célébrant la mémoire de la croix. De même autrefois saint Paul ordonna de solenniser la fête de la croix: Célébrons cette fête, dit-il, non avec le vieux levain, mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité. (1Co 5,8) Et pour donner les motifs de son exhortation il ajoute: Parce que le Christ, notre pâque, a été immolé pour nous. Voyez-vous pourquoi il ordonne de célébrer une fête à cause de la croix? C'est parce que le Christ a été immolé sur la croix; parce que là où est le sacrifice, là aussi se trouve l'abolition des péchés, là aussi la réconciliation avec le Seigneur, là enfin la fête et la joie: Le Christ, notre pâque, a été immolé pour nous. Où, je vous le demande, a-t-il été immolé? sur un gibet élevé. L'autel de ce sacrifice est nouveau, parce que le sacrifice lui-même est nouveau et prodigieux. Le même Christ était prêtre et victime: victime selon la chair, prêtre selon l'esprit. Il offrait et il était offert selon la chair.

Apprenez comment saint Paul annonce ces deux choses: Tout pontife, dit-il, est pris d'entre les hommes et est établi pour les hommes; c'est pourquoi il est nécessaire qu'il ait quelque chose qu'il puisse offrir. Notre-Seigneur s'offre lui-même. (He 6,1 He 8,3) Ailleurs encore il dit: Jésus-Christ a été offert une fois pour effacer les péchés de plusieurs, et la seconde fois il apparaîtra pour le salut de ceux qui l'attendent. (He 9,28) Il a été offert d'abord, puis il s'est offert. Voyez-vous comment il a été victime et prêtre, et comment la croix a été son autel? Et pourquoi, direz-vous, la victime est-elle offerte hors de la ville et des murailles et non dans le temple? C'était pour l'accomplissement de cette parole: Il a été mis au nombre des scélérats. (Is 53,12) Pourquoi est-elle immolée sur un gibet élevé et non sous un toit? Pour purifier l'air: c'est la raison par laquelle il choisit un lieu élevé d'où il ne soit pas dominé par un toit, mais par le ciel seul. L'air était purifié, puisque l'agneau était immolé en haut lieu, la terre l'était également, car elle était arrosée par le sang qui coulait de son côté. Il ne voulut pas être sous un toit ni dans le temple des Juifs, dans la crainte que ces derniers ne s'appropriassent exclusivement cette victime, et qu'on ne crût qu'elle était offerte seulement pour leur nation. Ce fut en dehors de la ville et des murailles, pour nous apprendre que c'était un sacrifice universel, une oblation pour la terre entière; enfin, une purification générale et non particulière comme celle qui avait lieu chez les Juifs. Dieu ordonna aux Juifs de venir de tous les points de la terre pour lui offrir des victimes et des prières dans un seul lieu, parce que toute la terre était souillée par la fumée, l'odeur et toutes les autres impuretés des sacrifices des païens répandus à sa surface. Nous, au contraire, nous pouvons prier en tout lieu depuis que le Christ par sa venue a purifié l'univers. C'est pourquoi saint Paul exhortait en ces termes les fidèles à prier partout sans crainte: Je veux que les hommes prient en tout lieu, levant des mains pures. (1Tm 2,8) Comprenez-vous que l'univers a été purifié, puisqu'en tout lieu on peut lever des maint pures? que toute la terre a été sanctifiée, et rendue plus sainte que n'était l'intérieur des temples, puisqu'on n'y offrait qu'un animal, saris intelligence, tandis que nous avons une victime spirituelle. - Or, la sanctification est d'autant plus complète que le sacrifice est d'un plus grand prix.

De là la solennité de la croix.

14102 2. Voulez-vous connaître un autre effet remarquable de la Croix? Elle nous a ouvert en ce jour le paradis fermé depuis cinq mille ans et plus: car c'est en ce jour, à cette heure, que Dieu y a introduit le bon larron, nous apprenant ainsi deux choses bien importantes, savoir, que le ciel était ouvert et qu'un larron y avait été reçu. Aujourd'hui le Seigneur nous a rendu notre antique patrie, aujourd'hui, il nous a ramenés dans la cité de nos pères et il a ouvert un asile à toute la nature humaine. Aujourd'hui, dit-il, tu seras avec moi en paradis. (Lc 23,43) Que dites-vous, ô mon Sauveur? Vous êtes crucifié, attaché avec des clous, et vous promettez le paradis? Sans doute, nous répond-il, car je veux vous apprendre quelle puissance j'ai sur la croix. Pour vous (217) distraire du triste spectacle de la croix par la puissance du Crucifié, il opère sur la croix même ce miracle qui manifeste le plus sa vertu surnaturelle. Ce n'est pas en ressuscitant les morts, en commandant aux vents et à la mer, en mettant en fuite les démons, mais sur la croix, alors qu'il était percé de clous, couvert d'outrages, de crachats, d'insultes, accablé d'opprobres, qu'il peut changer l'âme perverse du larron; et afin que de toutes parts éclatât sa puissance, il ébranlait en même temps la nature entière, il brisait les rochers, il attirait et glorifiait l'âme du bon larron plus dure que la pierre, car il lui dit: Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis. - Sans doute les chérubins gardaient le paradis, mais il est le maître des chérubins; ils étaient armés d'un glaive de feu, mais il a tout pouvoir sur le feu et sur l'enfer, sur la vie et sur la mort. A-t-on jamais vu un roi permettre à un voleur ou à tout autre de ses serviteurs de s'asseoir à ses côtés pour entrer dans sa ville? Le Christ l'a fait et en entrant dans la Patrie sainte, il introduit un voleur à ses côtés. N'allez pas croire que par cet acte il ait méprisé le paradis, il l'ait déshonoré par les pas de ce voleur; au contraire, il l'a honoré, car c'est une gloire de plus pour le ciel d'appartenir à un Maître qui puisse rendre un voleur digne du bonheur qu'on y goûte. Et lorsqu'il introduisait les publicains et les femmes pécheresses dans le royaume des cieux, ce n'était point un déshonneur mais bien une gloire pour ce royaume, car il montrait ainsi que le Maître de ce royaume était si puissant qu'il pouvait changer les publicains et les femmes pécheresses au point de les rendre dignes d'une telle gloire et d'une telle récompense. Car, de même que nous admirons surtout un médecin lorsque nous le voyons rendre la santé à des hommes atteints de maladies incurables, ainsi est-il juste d'admirer Notre-Seigneur quand il guérit des blessures désespérées, quand il ramène le publicain et la femme pécheresse à un tel état de santé spirituelle qu'ils sont trouvés dignes du ciel.

Mais, me demandez-vous, qu'a donc fait de si grand le larron pour passer instantanément de la croix dans le ciel? Je vais vous démontrer en peu de mots son mérite. Tandis que Pierre reniait au pied de la croix, lui confessait sur la croix, ce que je dis, non pour accuser saint Pierre, Dieu m'en garde! mais pour vous donner une preuve de la vertu du larron. Le disciple ne résiste pas aux menaces d'une jeune fille sans importance, le voleur, au contraire, à la vue de tout le peuple qui l'environne en criant, en lançant les blasphèmes, les insultes, ne s'émeut pas, ne songe pas au déshonneur actuel du Crucifié, mais s'élevant plus haut avec les yeux de la foi, il ne fait nulle attention à ces vils obstacles, il reconnaît le Maître des cieux et se prosternant en esprit devant lui il disait: Souvenez-vous de moi, Seigneur, lorsque vous serez dans votre royaume. (Lc 23,42) Ne nous hâtons pas trop de quitter ce voleur et ne rougissons pas de nous instruire à l'école de celui que Notre-Seigneur ne rougit pas d'introduire le premier dans le ciel. N'ayons pas honte de prendre pour maître celui qui avant toutes les autres créatures terrestres parut digne de la cité du ciel, mais faisons ressortir avec soin tous les détails de sa conduite, afin d'apprendre la vertu de la croix. Le Seigneur ne lui dit point comme à Pierre: Viens à ma suite et je te ferai pêcheur d'hommes. (Mt 4,19) Il ne lui dit pas comme aux douze: Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël. (Mt 19,28) Il ne l'honora pas même d'une parole. Il ne lui montra pas de miracles, il ne lui fit pas voir les morts ressuscités, les démons mis en fuite, la mer soumise, il ne lui parla ni du royaume des cieux ni de l'enfer, et cependant il le confessa avant tous les autres, malgré les insultes de son compagnon. L'autre voleur, en effet, insultait le Sauveur, c'est qu'il y avait encore un voleur crucifié avec Notre-Seigneur, afin que fût accomplie cette parole: Il a été mis au rang des scélérats. (Is 53,12) Les Juifs voulaient ainsi obscurcir sa gloire et ils l'insultaient dans tout ce qu'ils faisaient, mais la vérité brillait de toutes parts et les obstacles ne servaient qu'à la rendre plus éclatante. Donc, l'autre voleur insultait. Voyez-vus ces deux voleurs? Tous deux sont sur la croix, tous deux pour leurs brigandages, tous deux pour leurs crimes. Mais tous deux n'atteignent pas la même fin. L'un a reçu en héritage le royaume des cieux, l'autre a été précipité en enfer. C'est ainsi qu'hier déjà nous distinguions le disciple et les disciples, Judas et les onze. Ces derniers disaient; Où voulez-vous que nous préparions ce qu'il faut pour manger la pâque? Judas au contraire se disposait à trahir et disait: Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai. Les uns se (218) préparaient à servir et à être initiés aux saints mystères, l'autre avait hâte de trahir son Maître. De même aujourd'hui, nous voyons deux voleurs, mais l'un insulte, l'autre adore, le premier blasphème, celui-ci bénit et il reprend le blasphémateur en ces termes: Tu ne crains donc pas Dieu? Car nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée. (Lc 23,40 Lc 23,41)

14103 3. Avez-vous vu la foi du bon larron? Avez-vous remarqué sa foi sur la croix, sa sagesse dans le supplice, sa piété dans les tourments? Qui ne s'étonnerait de voir qu'il a conservé sa présence d'esprit, qu'il ne s'est pas évanoui étant percé de clous? Non-seulement il se possédait parfaitement, mais oubliant ses propres intérêts il s'occupait des affaires des autres, enseignant sur la croix et réprimandant en ces termes: Ne crains-tu donc pas Dieu. Ne t'arrête pas, dit-il à son compagnon, à ce tribunal de la terre, il est un autre juge invisible, un tribunal inaccessible à la corruption. Ne sois pas troublé de ce que cet homme a été condamné ici-bas, les jugements de Dieu diffèrent de ceux-ci. A ce tribunal terrestre, les justes sont quelquefois condamnés et les méchants échappent au châtiment, les coupables sont absous et les innocents dévoués au supplice. C'est que les juges ont beau faire, ils se trompent souvent, et souvent aussi, soit surprise et ignorance du bon droit, soit avec connaissance de cause, parce qu'ils étaient gagnés par argent, ils ont trahi la justice. Là haut, il n'en est pas ainsi, car Dieu est juste juge et son jugement paraîtra comme la lumière sans que les ténèbres ou l'ignorance puissent l'obscurcir. Ainsi, dans la crainte qu'il ne lui objectât la condamnation qui pesait sur le Sauveur, il le conduisit au tribunal du souverain juge, lui rappelant ce tribunal redoutable, comme s'il lui eût dit: «Regarde plus haut et tu ne seras pas ému par ce qui vient de se passer, tu ne seras plus ici-bas avec des juges corrompus; mais tu en appelleras avec confiance au jugement d'en-haut.» Quel raisonnement chez ce voleur? Quelle prudence? Quelle sagesse? Aussitôt il passa de la croix dans le ciel. Puis, afin de fermer la bouche à son compagnon par un argument sans réplique, il lui disait: Ne crains-tu donc pas Dieu? Car nous sommes sous le poids de la même condamnation. (Lc 23,40) Comment cela? Nous sommes en effet livrés au même supplice. N'es-tu pas toi aussi sur la croix? Lors donc que tu l'insultes, c'est toi-même que tu attaques. De même que celui qui est en faute s'accuse le premier en accusant ceux qui sont dans le même cas que lui, ainsi celui qui est dans le malheur se condamne en faisant aux autres un crime de leur infortune. Car nous sommes sous le poids de la même condamnation. Et lui lit la loi de l'apôtre exprimée par ces paroles de l'Evangile: Ne jugez pas afin que vous ne soyez point jugés. (Mt 7,1) Car nous sommes sous le poids de la même condamnation. Que fais-tu, ô larron? En t'efforçant de plaider la cause du Sauveur ne te rends-tu pas complice des insultes de ton compagnon? Non, nous répondil; ce qui suit ne laisse pas de doute à cet égard; car dans la craince qu'on ne s'imagine que de la parité du supplice il conclut à la parité des fautes, il rectifie ainsi ses premières paroles: Nous du moins, nous sommes punis justement, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée. (Lc 23,41) Voyez-vous la confession parfaite? Voyez-vous comment sur la croix il s'est déchargé de ses fautes? Car il est écrit: Commence par confesser toi-même tes fautes afin que tu sois justifié. (Is 43,26) Personne ne l'a forcé, personne ne lui a fait violence, mais il s'est fait connaître volontairement en disant: Nous du moins nous sommes punis justement, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée; mais lui n'a fait aucun mal (Lc 23,41 Lc 23,42), et il ajoute ensuite: Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume. Il n'a pas osé dire: Souvenez-vous de moi dans votre royaume avant d'avoir déposé par la confession, le fardeau de ses péchés. Comprenez-vous maintenant le prix de la confession? Le larron se confessa et il ouvrit le ciel; il se confessa et il acquit une telle confiance qu'ayant à peine cessé d'être voleur il demanda le ciel. De quels biens la croix n'a-t-elle pas été pour nous la source? Vous prétendez à un royaume, mais qu'est-ce qui l'indique? Des clous, une croix, voilà ce qui nous apparaît; mais cette croix est désormais un signe de royauté. J'appelle Jésus-Christ roi, parce que je le vois crucifié car c'est le propre d'un roi de mourir pour ses sujets. Lui-même a dit: Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11), donc aussi le bon roi donne sa vie pour ses sujets. Et parce qu'il a donné sa vie, je l'appelle roi. Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume.

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14104 4. Voyez-vous comment la croix est le symbole de la royauté? En voulez-vous d'autres preuves? Le Sauveur ne la laissa pas sur la terre, mais il l'emporta avec lui et la plaça dans le ciel. D'où tirons-nous cette conclusion? De ce qu'il viendra avec elle dans son second et glorieux avènement pour nous apprendre combien la croix est honorable. C'est pourquoi il l'a appelée du nom de gloire. Mais voyons comment il viendra avec la croix, car il est nécessaire de vous l'expliquer. Si on vous dit: Voici le Christ dans le lieu le plus retiré de la maison, le voilà dans le désert, n'y allez pas (Mt 24,26), parlant ainsi de son second et glorieux avènement à cause des faux christs et des faux prophètes, à cause de l'antéchrist, de peur qu'on ne se laisse séduire par lui. Comme l'antéchrist doit venir avant le Christ, il ne faut pas qu'en cherchant le pasteur on tombe sur le loup, voilà pourquoi on vous donne un signe de (arrivée du pasteur. De ce que le premier avènement fut secret, il ne voulait pas nous laisser conclure qu'il en serait de même du second, c'est pourquoi il nous a donné ce signe. Ce fut avec raison que le premier avènement fut caché, car il s'agissait de rechercher ce qui avait péri: dans le second il n'y a rien de semblable. Comment, je vous prie? Comme la foudre part de l'Orient et apparaît en Occident, ainsi en sera-t-il de l'arrivée du Fils de l'homme. Sur-le-champ il apparaîtra aux yeux de tous et personne n'aura besoin de demander si le Christ est ici ou là? Quand la foudre brille il n'est pas nécessaire de s'informer si c'est bien elle, ainsi à l'arrivée du Christ il ne sera pas besoin de demander s'il est venu. Mais ce que nous voulons savoir, c'est si le Christ viendra avec sa croix, car nous n'avons pas oublié ce que nous avons promis de vous démontrer. Ecoutez donc ce qui suit: Alors, dit-il, alors, quand cela? Lorsque le Fils de l'homme viendra, le soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté. Il y aura en effet une telle abondance de lumière que les étoiles les plus brillantes seront obscurcies. Alors les étoiles tomberont, alors l'étendard du Fils de l'homme apparaîtra dans le ciel. Quelle vertu de l'étendard de la croix! Le soleil sera obscurci et la lune ne paraîtra plus, mais la croix apparaît et brille pour nous apprendre qu'elle est plus éclatante que le soleil et que la lune. Et de même qu'à l'entrée d'un roi dans une ville, ses soldats marchent en avant portant sur leurs épaules ses étendards, pour annoncer qu'il s'avance, ainsi quand le Seigneur descendra des cieux il sera précédé par la multitude des anges et des archanges, portant, eux aussi sur leurs épaules, les étendards de leur roi et nous annonçant d'avance son approche: Alors les vertus des cieux seront ébranlées. Il s'agit des anges; ils seront saisis de frayeur et d'une grande crainte. Et pourquoi, je vous le demande? C'est que ce jugement sera terrible. Car toute la nature humaine doit être jugée et comparaître devant ce juge redoutable. Mais pourquoi cette crainte et cette terreur des anges, puisqu'ils ne doivent pas être jugés! Quand un juge siège à son tribunal, non-seulement les coupables, mais les soldats qui lui font cortège, malgré leur innocence, sont saisis de crainte et d'effroi en présence de la Majesté du juge; ainsi lorsque notre nature sera jugée, les anges, malgré leur pureté, craindront à cause de l'extrême frayeur qu'inspirera le juge. Mais pourquoi la croix apparaîtra-t-elle alors? Pourquoi Notre-Seigneur viendra-t-il avec elle? - Afin que ceux qui l'ont crucifié reconnaissent leur ingratitude et leur malice, il leur fournira la preuve de leur impudence. Et si vous doutez qu'il doive en être ainsi, écoutez le prophète: Alors les tribus de la terre pleureront en voyant leur accusateur et en reconnaissant leur péché. Et pourquoi s'étonner qu'il vienne avec sa croix, puisqu'il doit montrer alors ses blessures: car il est écrit: Ils verront celui qu'ils ont percé. (Za 12,10) De même que pour vaincre l'incrédulité de son disciple, il montra à Thomas la marque des clous et ses blessures en disant: Porte ici ta main et considère qu'un esprit n'a ni chair ni os (Jn 20,27 Lc 24,39); ainsi montrera-t-il alors ses blessures et sa croix pour prouver que c'est bien lui qui a été crucifié.

14105 5. Ce n'est pas seulement la croix, mais les paroles prononcées sur cette croix, qui nous montrent une immense bonté. En effet, crucifié, bafoué, moqué, conspué, il disait: Père, pardonnez leur péché, car ils ne savent ce qu'ils font. (Lc 23,34) Et crucifié il prie pour ses bourreaux, tandis qu'on lui répond: Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et nous croirons en toi. (Mt 27,40 Mt 27,42) Mais précisément parce qu'il est Fils de Dieu, il ne descendit pas de la croix et c'est pour cela (220) encore qu'il est venu afin d'être crucifié pour nous: Descends de la croix, lui disent-ils, et nous croirons en toi. - Vains prétextes d'incrédulité. Car il était beaucoup plus difficile de sortir d'un tombeau scellé par une pierre que de descendre de la croix; c'était beaucoup plus de tirer du sépulcre Lazare mort depuis quatre jours et enveloppé d'un linceul, que de descendre de la croix. - Ils disaient donc: Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même; mais il était tout entier au salut de ceux-là même qui le chargeaient d'insultes, et il disait: Pardonnez leur péché, car ils ne savent ce qu'ils font. (Lc 23,34) Quoi donc? Les a-t-il absous de leur péché? Il l'aurait fait s'ils eussent voulu faire pénitence. La preuve, c'est que s'il n'eût pas pardonné leur péché, jamais Paul n'eût été apôtre. S'il n'eût pas pardonné leur péché, on n'en aurait pas vu et trois mille, et cinq mille et plusieurs milliers d'autres venir à la foi. Au sujet de ces milliers de Juifs qui ont cru, écoutez ce que les autres apôtres disent à Paul: Vous voyez, frère, combien de milliers de Juifs ont cru. (Ac 21,20)

Imitons donc le Seigneur et prions pour nos ennemis. Je reviens à la même recommandation et c'est le cinquième jour que je vous entretiens du même sujet, non que je veuille vous accuser de désobéissance, Dieu m'en garde! mais dans l'espérance que vous vous rendrez à mes avis. S'il y en a parmi vous qui soient durs, colères, rancuniers au point de n'avoir pas tenu compte jusqu'ici de ce que nous avons dit de la prière pour nos ennemis, nous espérons que, touchés du nombre de jours que nous avons employés à ce sujet, ils déposeront leurs inimitiés et leurs haines. Imitez le Seigneur. Il a été crucifié et il a invoqué son Père pour ceux qui le crucifiaient. Mais, direz-vous, comment puis-je imiter le Seigneur? Vous le pouvez, si vous voulez, car si la chose était au-dessus de vos forces il ne vous aurait pas dit: Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. (Mt 11,29) Si la chose était au-dessus de vos forces, saint Paul ne vous crierait pas: Soyez mes imitateurs, comme je suis celui du Christ. (1Co 11,1) Si vous ne voulez pas imiter le Seigneur, imitez au moins votre semblable, l'apôtre saint Etienne; car il a imité le Seigneur celui-là! Et de même que le Christ au milieu de ses bourreaux, oubliant la croix, oubliant ses propres intérêts, priait son Père pour ceux qui le crucifiaient; ainsi le serviteur, entouré de ceux qui le lapidaient, attaqué de toutes parts, exposé aux pierres sans songer à la douleur dont il était accablé, disait: Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. (Ac 7,59) Voyez-vous comment parle le Maître? comment prie le serviteur? Le premier dit: Père, pardonnez leur péché, car ils ne savent ce qu'ils font. (Lc 23,34) Le second, de son côté: Ne leur imputez point ce péché. - Et pour nous convaincre de l'ardeur avec laquelle il prie, il n'est pas debout, quoique accablé de pierres, mais il se tient à genoux, avec componction et une grande compassion. Faut-il vous montrer un autre de vos frères souffrant des tourments encore bien plus graves que celui-là? Ecoutez Paul: Trois fois j'ai été battu de verges par les Juifs, j'ai été lapidé une fois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. (2Co 11,24-25) Et ensuite: Je souhaitais, continue-t-il, d'être anathème pour mes frères, mes parents selon la chair. (Rm 9,3) Mais laissons le Nouveau Testament, et passons à l'Ancien. Les exemples qu'il nous fournit sont d'autant plus admirables qu'il n'y était pas ordonné d'aimer ses ennemis, mais qu'il était permis d'appliquer la maxime: Oeil pour oeil, dent pour dent (Ex 21,24-25), et ainsi de rendre le mal pour le mal. Nous y trouvons néanmoins une perfection qui égale celle des apôtres. Ecoutez Moïse si souvent lapidé et méprisé par les Juifs: Si vous leur pardonnez leur faute, faites-moi miséricorde, mais si vous ne leur pardonnez pas, effacez-moi de votre livre que vous avez écrit. (Ex 32,31-32) Voyez-vous comment ces justes préfèrent le salut des autres à leur propre salut. Ils n'ont pas péché et ils veulent partager le châtiment de leurs frères, parce que, disent-ils, le malheur des autres ne leur permet pas de jouir de leur prospérité. Ces exemples devraient suffire, mais afin que le grand nombre nous force à nous corriger, j'en produirai un autre qui est dans le même sens. David, cet homme heureux et bon, avait été abandonné par son armée, qui, sous la conduite de son fils Absalon, cherchait à le faire mourir. Le Seigneur, irrité de cet acte de révolte (qu'importe un autre motif?) envoie son ange armé d'un glaive vengeur pour infliger un châtiment céleste, et alors quand David voit ce malheureux succomber, il s'écrie: C'est moi le pasteur qui ai péché, c'est moi qui suis le coupable. Que votre main, (221) je vous en prie, se tourne contre moi et contre la maison de mon père. (2S 24,17)

Voyez-vous ces actes de vertu de l'Ancien Testament si semblables à ceux du Nouveau? Vous faut-il un dernier exemple du même genre? Je ne serai pas embarrassé pour le trouver. Ce sera Samuel, ce prophète accablé d'outrages par les Juifs, haï, méprisé, au point que Dieu lui-même disait pour le consoler: Ce n'est pas toi, mais moi-même qu'ils ont méprisé. (1S 8,7) Que disait-il au milieu de ces mépris, de ces haines et de ces outrages? Dieu me préserve de commettre la faute de ne plus prier pour vous le Seigneur. (1S 12,23) Il regardait comme un péché de ne pas prier pour ses ennemis: Dieu me garde de faire la faute de ne plus prier pour vous. Le Christ dit: Père, pardonnez leur péché, car ils ne savent ce qu'ils font (Lc 23,34); Etienne: Seigneur ne leur imputez point ce péché (Ac 7,59); Paul: Je souhaitais d'être anathème pour mes frères, mes parents selon la chair (Rm 9,3); Moïse: Si vous leur pardonnez leur faute, faites-moi miséricorde, sinon effacez-moi du livre que vous avez écrit (Ex 32,31 Ex 32,33); David: Que votre main s'appesantisse sur moi et sur la maison de mon père (2S 24,17); Samuel: Dieu me garde de faire la faute de ne plus prier pour vous (1S 12,23)

Quel pardon pourrons-nous donc espérer, si, après que le Seigneur et ses serviteurs, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, nous exhortent à prier pour nos ennemis, nous prions au contraire contre nos ennemis. N'agissons pas ainsi, mes Frères, je vous en conjure, car plus les exemples sont nombreux, plus nous serons punis si nous ne les suivons pas. Il est plus avantageux de prier pour ses ennemis que pour ses amis, cardans le second cas il y a moins à gagner que dans le premier: En effet, si vous chérissez seulement ceux qui vous aiment, vous ne faites rien de bien grand, car les publicains en font autant (Mt 5,46) Donc, si nous prions pour nos amis seulement, nous ne sommes pas encore au-dessus des païens et des publicains. Mais lorsque nous aimons nos ennemis, nous devenons, autant que notre nature nous le permet, semblables à Dieu: Qui fait luire son soleil sur les méchants et sur les bons, et qui répand sa rosée sur le champ du coupable comme sur celui du juste. (Mt 5,45) Soyons donc semblables au Père, car il nous dit lui-même d'être parfaits comme notre Père qui est dans les cieux, afin que nous méritions d'acquérir le royaume des cieux, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu et Sauveur, Jésus-Christ à lui gloire et empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. l'abbé GAGEY, curé de Millery.




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