
Voyages apostoliques 1979 3
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« Vierge sainte qui défends la claire Czestochowa... » Elles me reviennent à l'esprit ces paroles du poète Mickiewicz qui, au début de son oeuvre Pan Tadeusz, a exprimé dans une invocation à la Vierge ce qui vibrait et qui vibre dans le coeur de tous les Polonais, en se servant du langage de la foi et de celui de la tradition nationale. Tradition qui remonte à environ six cents ans, c'est-à-dire au temps de la bienheureuse reine Hedwige, au début de la dynastie jagellonique. L'image de Jasna Gôra exprime une tradition, un langage de foi encore plus ancien que notre histoire et reflète en même temps tout le contenu de la Bogurodzica que nous avons médité hier à Gniezno, en évoquant la mission de saint Adalbert et en remontant aux premiers moments de l'annonce de l'Évangile en terre polonaise.
Celle qui avait parlé autrefois par le chant a parié ensuite par cette image, manifestant à travers elle sa présence maternelle dans la vie de l'Église et de la patrie. La Vierge de Jasna Gôra a révélé sa sollicitude maternelle pour toute âme, pour toute famille ; pour tout homme qui vit sur cette terre, qui travaille, lutte et tombe sur les champs de bataille, qui est condamné à l'extermination, qui se combat lui-même, qui est vainqueur ou vaincu ; pour tout homme qui doit laisser le sol de la patrie et émigrer, pour tout homme...
Les Polonais se sont habitués à lier à ce lieu et à ce sanctuaire les nombreuses vicissitudes de leur vie : les divers moments de joie ou de tristesse, spécialement les moments solennels, décisifs, les moments de responsabilité comme le choix de l'orientation de la vie, le choix de la vocation, la naissance des enfants, les examens de fin d'études... et tant d'autres moments. Ils se sont habitués à venir avec leurs problèmes à Jasna Gôra pour en parler à leur Mère du ciel, celle qui a ici non seulement son image, son effigie — l'une des plus connues et des plus vénérées du monde — mais qui est ici particulièrement présente.
Elle est présente dans le mystère du Christ et de l'Église, comme l'enseigne le Concile. Elle est présente pour tous et pour chacun de ceux qui font le pèlerinage vers elle, même seulement de coeur et en esprit lorsqu'ils ne peuvent le faire physiquement.
Les Polonais sont habitués à cela.
Les peuples amis y sont habitués aussi, comme les peuples voisins. Et c'est toujours plus nombreux que viennent ici des hommes de toute l'Europe et d'au-delà.
Au cours de la grande neuvaine, le cardinal primat s'exprimait ainsi à propos de la signification du sanctuaire de Czestochowa dans la vie de l'Église :
« Que s'est-il passé à Jasna Gôra ?
« Pour le moment, nous ne sommes pas en mesure de donner une réponse adéquate. Il s'est passé quelque chose de plus que ce qu'on pouvait imaginer... Jasna Gôra s'est révélée comme un lien interne à la vie polonaise, une force qui touche profondément le coeur et tient la nation entière dans l'attitude, humble mais forte de fidélité à Dieu, à l'Église et à sa hiérarchie... Pour nous tous, cela a été une grande surprise de voir la puissance de la Reine de Pologne se manifester d'une manière aussi magnifique.»
Il n'est donc nullement étonnant qu'aujourd'hui je vienne ici moi aussi. De la Pologne, en effet, j'ai emporté avec moi, sur la chaire de Saint-Pierre à Rome, cette « sainte habitude » du coeur, élaborée par la foi de tant de générations, confirmée par l'expérience chrétienne de tant de siècles et profondément enracinée dans mon âme.
2. Le pape Pie XI s'est souvent rendu ici, non comme pape, naturellement, mais en tant qu'Achille Ratti, premier nonce en Pologne, après la reconquête de l'indépendance,
Lorsque, après la mort de Pie XII, le pape Jean XXIII a été élu à la chaire de Pierre, les premières paroles que le nouveau pontife adressa au primat de Pologne, après le conclave, se référèrent à Jasna Gôra. Il rappela ses visites ici, durant les années où il était délégué apostolique en Bulgarie et il demanda surtout une prière incessante à la Mère de Dieu, à toutes les intentions que lui donnait sa nouvelle mission. Sa demande a été satisfaite tous les jours à Jasna Gôra, et pas seulement durant son pontificat mais aussi durant celui de ses successeurs.
Nous savons tous combien le pape Paul VI aurait voulu venir ici en pèlerinage, lui qui était si lié à la Pologne depuis sa première charge diplomatique auprès de la nonciature de Varsovie. Le pape qui s'est tant dépensé pour normaliser la vie de l'Église en Pologne, particulièrement en ce qui concerne l'organisation actuelle des terres de l'ouest et du nord. Le pape de notre millénaire ! Pour ce millénaire, justement, il voulait se trouver ici en pèlerin, à côté des fils et des filles de la nation polonaise.
Après que le Seigneur eût rappelé à lui le pape Paul VI en la solennité de la Transfiguration de l'année dernière, les cardinaux choisirent son successeur le 26 août, jour où en Pologne, et surtout à Jasna Gôra, on célèbre la solennité de la Madone de Czestochowa. La nouvelle de l'élection du nouveau pontife Jean Paul Ier fut communiquée aux fidèles par l'évêque de Czestochowa le jour même, lors de la célébration du soir.
Que dois-je dire de moi à qui, après le pontificat d'à peine trente-trois jours de Jean Paul Ier, il est revenu, par un décret insondable de la Providence, d'en accepter l'héritage et la succession apostolique à la chaire de Saint-Pierre le 16 octobre 1978 ? Que dois-je dire moi, Jean Paul II, premier pape polonais dans l'histoire de l'Église ? Je vous dirai : en ce 16 octobre, jour où le calendrier liturgique de l'Église fait mémoire de sainte Hedwige, je me reportais par la pensée au 26 août, au conclave précédent et à cette élection survenue en la solennité de la Madone de Jasna Gôra.
Je n'avais même pas besoin de dire, comme mes prédécesseurs, que je comptais sur les prières faites aux pieds de l'image de Jasna Gôra. L'appel d'un fils de la nation polonaise à la chaire de Pierre contient un lien évident et fort avec ce lieu saint, avec ce sanctuaire de grande espérance : Totus tuus, ai-je murmuré tant de fois dans la prière devant cette image !
3. Et voici qu'aujourd'hui je suis de nouveau avec vous tous, frères et soeurs très chers : avec vous, bien-aimés compatriotes, avec toi, cardinal primat de la Pologne, avec tout l’épiscopat auquel j'ai appartenu pendant plus de vingt ans comme évêque, archevêque métropolitain de Cracovie, comme cardinal. Nous sommes venus tant de fois ici, en ce lieu, en une vigilante écoute pastorale, pour entendre battre le coeur de l'Église et celui de la patrie dans le coeur de la Mère. Jasna Gôra est en effet non seulement un but de pèlerinage pour les Polonais de la mère patrie et du monde entier, mais c'est le sanctuaire de la nation. Il faut prêter l'oreille en ce lieu pour sentir comment bat le coeur de la nation dans le coeur de sa Mère. Car nous savons que ce coeur bat au rythme de tous les rendez-vous de l'histoire, de toutes les vicissitudes de la vie nationale : combien de fois en effet n'a-t-il pas vibré avec les cris de joie et de victoire ! On peut écrire de diverses façons l'histoire de la Pologne ; celle de ces derniers siècles, spécialement, on peut l'interpréter selon différentes clefs. Toutefois, si nous voulons savoir comment le coeur des Polonais l'interprète, il faut venir ici, il faut tendre l'oreille vers ce sanctuaire, il faut percevoir l'écho de la vie de la nation entière dans le coeur de sa Mère et Reine ! Et si ce coeur bat avec une note d'inquiétude, si en lui résonnent la sollicitude et l'appel à la conversion et au raffermissement des consciences, il faut accueillir cette invitation. Elle naît en effet de l'amour maternel qui détermine à sa manière les processus historiques sur la terre polonaise.
Les dernières décades ont confirmé et rendu plus intense une telle union entre la nation polonaise et sa Reine. C'est devant la Vierge de Czestochowa que fut prononcée la consécration de la Pologne au Coeur immaculé de Marie le 8 septembre 1946. Dix ans après, ont été renouvelés à Jasna Gôra les voeux du roi Jean-Casimir, lors du troisième centenaire du jour où, après une période de « déluge » (invasion des Suédois au XVIIe siècle), il proclama la Mère de Dieu Reine du royaume de Pologne. En cet anniversaire commença la grande neuvaine de neuf ans pour préparer le millénaire du baptême de la Pologne. Et finalement, en l'année même du millénaire, le 3 mai 1966, ici, en ce lieu même, fut prononcé par le primat de Pologne, l'acte de servitude totale à la Mère de Dieu ; pour la liberté de l'Église en Pologne et dans le monde entier. Cet acte historique fut prononcé ici, devant Paul VI, absent corporellement mais présent spirituellement, en témoignage de cette foi vivante et forte qu'attend et qu'exige notre temps.
L'acte parle de la « servitude » et contient un paradoxe semblable à celui des paroles de l'Évangile selon lesquelles il faut perdre sa vie pour la trouver (cf. Mt, Mt 10,39). L'amour, en effet, constitue l'accomplissement de la liberté, mais en même temps l'appartenance, c'est-à-dire le fait de ne pas être libre, fait partie de son essence. Toutefois, ce fait de « ne pas être libre » dans l'amour n'est pas perçu comme un esclavage mais bien comme une affirmation de liberté et comme son accomplissement. L'acte de consécration dans l'esclavage indique donc une dépendance singulière et une confiance sans limites. En ce sens, l'esclavage (la non-liberté) exprime la plénitude de la liberté, de la même manière que l'Évangile parle de la nécessité de perdre sa vie pour la trouver dans sa plénitude.
Les paroles de cet acte, prononcées selon le langage des expériences historiques de la Pologne, de ses souffrances et aussi de ses victoires, ont une résonance précisément en ce moment de la vie de l'Église et du monde, après la clôture du concile Vatican II qui, comme nous le pensons justement, a ouvert une ère nouvelle. Il a marqué le début d'une époque de connaissance approfondie de l'homme, de ses joies et de ses espoirs, et aussi de ses tristesses et de ses angoisses, comme l'affirment les premiers mots de la constitution pastorale Gaudium et Spes. L'Église, consciente de sa grande dignité et de sa magnifique vocation dans le Christ, désire aller à la rencontre de l'homme. L'Église désire répondre aux interrogations perpétuelles et en même temps toujours actuelles des coeurs et de l'histoire humaine, et c'est pourquoi elle a accompli durant le Concile un travail de connaissance approfondie d'elle-même, de sa nature, de sa mission, de ses devoirs.
Le 3 mai 1966, l'épiscopat polonais ajoute à ce travail fondamental du Concile son acte propre de Jasna Gôra : la consécration à la Mère de Dieu pour la liberté de l'Église dans le monde et en Pologne. C'est un cri qui part du coeur et de la volonté : un cri de tout l'être chrétien, de la personne et de la communauté, pour le plein droit d'annoncer le message du salut, un cri qui veut devenir efficace d'une manière universelle en s'enracinant dans l'époque présente et dans l'avenir. Tout à travers Marie ! Telle est l'interprétation authentique de la présence de la Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l'Église comme le proclame le chapitre VIII de la constitution Lumen Gentium. Cette interprétation correspond à la tradition des saints, comme Bernard de Clairvaux, Grignion de Montfort, Maximilien Kolbe.
4. Le pape Paul VI accepta cet acte de consécration comme fruit de la célébration du millénaire polonais de Jasna Gôra, comme en fait foi sa bulle qui se trouve près de l'image de la Madone noire de Czestochowa. Aujourd'hui, son indigne successeur, en venant à Jasna Gôra, désire le renouveler, le lendemain de la Pentecôte, alors que dans toute la Pologne se célèbre la fête de la Mère de l'Église.
Pour la première fois le pape fête cette solennité en exprimant avec vous, vénérables et chers frères, sa reconnaissance à son grand prédécesseur qui, depuis le temps du Concile, a commencé à invoquer Marie sous le titre de Mère de l'Église.
Ce titre nous permet de pénétrer tout le mystère de Marie depuis l'instant de sa conception immaculée, en passant par l'Annonciation, la Visitation et la naissance de Jésus à Bethléem, jusqu'au Calvaire. Il nous permet à tous de nous retrouver — comme le rappelle la lecture d'aujourd'hui — au Cénacle où les Apôtres, avec Marie, Mère de
Jésus, sont assidus à la prière, attendant, après l'Ascension du Seigneur, l'accomplissement de sa promesse, c'est-à-dire la venue de l'Esprit-Saint, afin que puisse naître l'Église ! A la naissance de l'Église participe d'une manière particulière celle à laquelle nous devons la naissance du Christ.
L'Église, née autrefois au Cénacle de la Pentecôte, continue à naître dans chaque cénacle de prière. Elle naît pour devenir notre Mère spirituelle à la ressemblance de la Mère du Verbe éternel. Elle naît pour révéler les caractéristiques et la force de la maternité — maternité de la Mère de Dieu — grâce à laquelle nous pouvons être « appelés enfants de Dieu, car nous le sommes » (1Jn 3,1). En effet, la paternité très sainte de Dieu, dans son économie du salut, s'est servie de la maternité virginale de son humble servante pour accomplir dans les enfants des hommes l'oeuvre de l'auteur divin.
Chers compatriotes, vénérables et très chers frères dans l'épiscopat, pasteurs de l'Église en Pologne, hôtes illustres et vous, tous les fidèles, permettez que comme successeur de saint Pierre, ici présent avec vous, je confie toute l'Église à la Mère du Christ, avec la même foi vive, avec la même espérance héroïque avec lesquelles nous l'avons fait en ce jour mémorable du 3 mai du millénaire polonais.
Permettez-moi d'apporter ici, comme je l'ai fait il y a quelque temps dans la basilique romaine de Sainte-Marie-Majeure, puis au Mexique dans le sanctuaire de Guadalupe, les mystères des coeurs, les douleurs et les souffrances, et enfin les espoirs et les attentes de cette dernière fraction du vingtième siècle de l'ère chrétienne.
Permettez-moi de confier tout cela à Marie.
Permettez-moi de le lui confier d'une manière nouvelle et solennelle.
Je suis un homme rempli d'une grande confiance.
C'est ici que j'ai appris à l'être.
Amen.
« Grande Mère du Dieu fait homme, Vierge très sainte, Notre-Dame de Jasna Gora... »
C'est avec ces paroles que les évêques polonais s'adressèrent à toi tant de fois à Jasna Gôra, en portant dans leur coeur les expériences et les peines les joies et les douleurs, et par-dessus tout la foi, l'espérance et la charité de leurs compatriotes.
Qu'il me soit permis de commencer aujourd'hui par les mêmes paroles le nouvel acte de consécration à Notre-Dame de Jasna Gôra : il naît de la même foi, de la même espérance et de la même charité, il naît de la tradition de notre peuple, à laquelle j'ai eu part durant tant d'années ; et cet acte naît en même temps des nouveaux devoirs qui, grâce à toi, ô Marie, m'ont été confiés, à moi, homme indigne et en même temps ton fils adoptif.
C'est bien ce que me disaient toujours les paroles que ton Fils, ce Fils né de toi, Jésus-Christ, Rédempteur de l'homme, a adressées du haut de la croix à Jean, apôtre et évangéliste : « Femme, voici ton fils » (Jn 19,26). Dans ces paroles, je trouvais toujours la place de tout homme et ma propre place.
Aujourd'hui, présent ici selon les desseins mystérieux de la divine Providence, je désire, en ce sanctuaire de Jasna Gôra, dans ma patrie terrestre, la Pologne, confirmer avant tout les actes de consécration et de confiance qui, à divers moments — beaucoup de fois et sous des formes variées, ont été prononcés par le cardinal primat et par l'épiscopat polonais. D'une façon tout à fait particulière — je désire confirmer et renouveler l'acte de consécration prononcé à Jasna Gôra le 3 mai 1966, à l'occasion du millénaire de la Pologne ; par cet acte les évêques polonais, en se donnant à toi, Mère de Dieu, « dans ta maternelle servitude d'amour » voulaient servir la grande cause de la liberté de l'Église, non seulement dans leur propre patrie, mais dans le monde entier. Quelques années après, le 7 juin 1976, ils ont consacré à toi toute l'humanité, toute les nations et tous les peuples du monde contemporain, leurs frères proches par la foi, par la langue et par le destin commun de l'histoire, en étendant cet acte de confiance jusqu'aux frontières les plus lointaines de l'amour, comme l'exige ton coeur : coeur de la Mère qui embrasse chacun et tous partout et toujours.
Je désire, aujourd'hui en arrivant à Jasna Gôra, comme premier pape-pèlerin, renouveler tout ce patrimoine de confiance, de consécration et d'espérance, qui avec tant de magnanimité, a été accumulé par mes frères dans l'épiscopat et mes compatriotes.
Et c'est pourquoi je te confie, ô Mère de l'Église, tous les problèmes de cette Église, toute sa mission, tout son service pendant qu'on s'apprête à achever le second millénaire de l'histoire du christianisme sur la terre.
Épouse de l'Esprit-Saint et Trône de la Sagesse ! A ton intercession, nous devons la magnifique vision et le programme du renouvellement de l'Église à notre époque exprimé dans l'enseignement du concile Vatican II. Fais que nous fassions de cette vision et de ce programme l'objet de notre action, de notre service, de notre enseignement, de notre pastorale, de notre apostolat dans la vérité, la simplicité et la force avec lesquels l’Esprit-Saint nous les a fait découvrir dans notre humble service.
Fais que l'Église entière se régénère à cette nouvelle source de connaissance de sa nature et de sa mission, et non pas à d'autres « citernes » étrangères ou empoisonnées (cf. Jr Jr 8,14).
Aide-nous, dans le grand effort que nous allons faire pour rencontrer de manière toujours plus mûre nos frères dans la foi, auxquels nous unissent tant de choses bien qu'il y en ait qui nous divisent Fais que, à travers tous tes moyens de la connaissance, du respect réciproque, de l'amour, de la collaboration dans les. divers domaines, nous puissions découvrir progressivement le dessein divin de cette unité dans laquelle nous devons entrer nous-mêmes et introduire tous les hommes afin que l'unique bercail du Christ reconnaisse et vive son unité sur la terre. O Mère de l'union, enseigne-nous toujours les chemins qui conduisent à elle.
Permets-nous d'aller dans l'avenir à la rencontre de tous les hommes et de tous les peuples qui cherchent Dieu sur les chemins de diverses religions et qui veulent le servir. Aide-nous tous à annoncer le Christ et à révéler « la force et la sagesse divine » (l Co 1, 24) cachées dans sa croix. Toi qui les a révélées d'abord à Bethléem non seulement aux bergers simples et fidèles, mais aussi aux sages des pays lointains !
Mère du Bon Conseil ! Indique-nous toujours comment nous devons servir l'homme, l'humanité, dans toutes les nations, comment le conduire sur les chemins du salut. Comment protéger la justice et la paix dans le monde continuellement menacé de divers côtés. Comment je désire vivement, à l'occasion de la rencontre d'aujourd'hui, te confier tous les difficiles problèmes des sociétés, des systèmes, et des États, problèmes qui ne peuvent être résolus par la haine, la guerre et l'autodestruction mais seulement par la paix, la justice, le respect des droits des hommes et des nations.
O Mère de l'Église ! Fais que l'Église jouisse de la liberté et de la paix dans l'accomplissement de sa mission de salut et qu'elle jouisse à cette fin d'une nouvelle maturité de foi et d'unité intérieure ! Aide-nous à découvrir toute la simplicité et la dignité de la vocation chrétienne ! Fais que les ouvriers ne manquent jamais à la vigne du Seigneur. Sanctifie les familles ! Veille sur l'âme des jeunes et sur le coeur des enfants ! Aide à surmonter les grandes menaces morales qui atteignent les fondements de la vie et de l'amour. Obtiens pour nous la grâce de nous renouveler continuellement par toute la beauté du témoignage rendu à la croix et à la résurrection de ton Fils.
Il y a tant de problèmes que j'aurais dû, ô Mère, te présenter en cette rencontre, en les nommant l'un après l'autre. Je te les confie tous car tu les connais mieux et tu prends soin de tous.
Je le fais dans le lieu du grand acte de consécration d'où l'on voit non seulement la Pologne mais toute l'Église, à travers les pays et les continents : toute l'Église dans ton coeur maternel.
L'Église entière, dont je suis le premier serviteur, je te l'offre et je te la confie ici, ô Mère, avec une immense confiance.
Amen.
4 juin 1979
1. C'est Vraiment avec joie que je foule le seuil de cette paroisse qui, avec l'ensemble du diocèse de Czestochowa, attend la visite désormais prochaine de l'image de la Madone de Jasna Gôra.
Après avoir pris congé du siège primatial de Gniezno, elle commencera sa visite chez vous. Je voudrais donc saluer aujourd'hui déjà la Mère de la Visitation dans cette nouvelle étape de mon pèlerinage à travers la terre polonaise. Je le fais en cordiale union spirituelle avec mon cher frère du diocèse de Czestochowa, avec les évêques qui le secondent, avec tous les pasteurs et les prêtres diocésains et religieux, avec les chères soeurs de tant de congrégations religieuses. Je le fais, avec les coeurs de tout le peuple de Dieu qui, partout, est particulièrement sensible à la présence de la Madone de Jasna Gôra.
2. La visite de l'image de Jasna Gôra dans sa reproduction fidèle, bénie en 1957 par le Saint-Père Pie XII, a plus de vingt ans d'histoire. Depuis l'été 1957, l'image a commencé à visiter successivement chaque paroisse, passant de l'archidiocèse de Varsovie au diocèse de Siedlce, à celui de Lomza, à l'archidiocèse de Bialystock, à la région des Lacs et de Poméranie, aux diocèses de Warmia, Gdansk et Chelmno ; et ensuite sur le territoire de l'ancienne administration de Gorzow, actuellement divisée en trois diocèses : Szvzecin-Kamien, Koszalin-Kolobrzeg et Gorzow, dans les nouvelles frontières. La Madone pérégrinante a visité ensuite la Silésie : l'archidiocése de Wroclaw et le diocèse d'Opole, pour arriver au diocèse de Katowice et aux autres diocèses méridionaux, c'est-à-dire à l'archidiocèse de Cracovie, aux diocèses de Tarnow et de Przemysl et sur le territoire de l'archidiocèse de Lubaczow ; ensuite aux diocèses de Lublin et de Sandomierz. Après avoir visité le diocèse de Kielce, l'image s'est dirigée vers le diocèse de Drohiczyn, et encore celui de Lodz, pour se tourner vers le nord avec les diocèses de Wloclawek et de Plock. De Plock, cette chaîne de visites est passée à l'archidiocèse de Poznan et enfin à celui de Gniezno. Aujourd'hui, à cette magnifique chaîne s'ajoute le diocèse de Czestochowa qui en constitue, pour ainsi dire, le dernier maillon.
J'ai énuméré toutes les étapes des visites de la Madone pérégrinante de Jasna Gôra, parce que chacune d'elles développe cette idée bénie, dont se sont inspirés le Serviteur de Dieu le pape Pie XII et l'épiscopat polonais, en lançant cette pratique religieuse il y a vingt ans.
3. J'ai salué Notre-Dame de Jasna Gôra dans son image pérégrinante, en certaines de ses étapes. Je l'ai saluée surtout quand je rendais visite aux paroisses et aux communautés du peuple de Dieu de l'archidiocèse de Cracovie, dont j'étais le pasteur.
Je veux aujourd'hui la saluer — par un mystérieux dessein de; la Providence — en ma qualité de successeur de tous les papes qui ont vécu pendant cette période, en commençant par Pie XII, puis Jean XXIII, Paul VI et Jean Paul I°. Je salue Marie, en la remerciant de toutes les grâces de sa visite en chacune de ses étapes. Je sais, par expérience pastorale personnelle, combien grandes et extraordinaires sont ces grâces. Par les visites de l'image pérégrinante de Jasna Gôra, dans sa reproduction fidèle, est commencé ainsi un nouveau chapitre de l'histoire de Notre-Dame de Jasna Gôra en terre polonaise.
La doctrine du concile Vatican II, contenue surtout dans la constitution dogmatique sur l'Église, a trouvé son expression tangible dans cette visite. Ces visites ont montré ce qu'est réellement la présence maternelle de la Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de son Église. En quittant son sanctuaire de Jasna Gôra pour visiter chaque diocèse et chaque paroisse de Pologne, Marie s'est montrée à nous tous, d'une façon particulière, une Mère. La mère en effet n’attend pas seulement ses enfants à la maison, elle les suit où qu'ils établissent leur demeure. Où qu'ils vivent, où qu'ils travaillent, où qu'ils fondent leur foyer, où qu'ils soient cloués sur un lit de douleur, et même en quelque voie détournée qu'ils se trouvent, en oubliant Dieu ou en étant chargés de fautes.
Là, partout !
Je voudrais donc aujourd'hui, avec vous qui êtes ici présents, exprimer une immense gratitude pour tout cela. Je voudrais être l'écho principal de tous les coeurs, de toutes les familles, de toutes les communautés, de tous les pasteurs : prêtres et évêques. De tous.
Et en même temps, en saluant spirituellement Marie dans son image pérégrinante, sur le seuil de chaque paroisse du diocèse de Czestochowa — alors que la chaîne de la visite passera à l'évêque de l'église de Czestochowa, avec ses frères dans l’épiscopat, les pasteurs, les prêtres, les famines-religieuses et tout le peuple de Dieu — je voudrais être le messager d'une grande attente et d'une ardente espérance. Vos coeurs sont remplis de cette attente. Marie elle-même, par son image; vous apporte l'espérance. Le moment de l'Annonciation à Nazareth n'a-t-il pas été un grand tournant dans l'histoire de l'humanité ? Marie n'a-t-elle pas apporté l'espérance dans la maison de Zacharie quand elle est venue rendre visite à Elisabeth sa parente ? Le pape Paul VI n'a-t-il pas, en nos temps difficiles, appelé la Mère de Dieu « principe d'un monde meilleur » ? Le bienheureux Maximilien Kolbe, « soldat » polonais de l’Immaculée, n'a-t-il pas senti lui aussi le même mystère ?
Que soit béni le séjour de Marie dans chaque paroisse de votre diocèse de Czestochowa !
Comme l'a fait autrefois le serviteur de Dieu Pie XII moi aussi aujourd'hui — en cette dernière étape du pèlerinage de l'image de Jasna Gôra — moi son indigne successeur, pape Jean Paul II, fils de la nation polonaise, je bénis de tout coeur ceux qui accueillent Marie.
Je dépose ce salut et cette bénédiction dans les mains de l'évêque de Czestochowa afin qu'ils soient lus — selon la coutume — pendant la visite dans les différentes paroisses.
4 juin 1979
Je ne peux manquer au cours de mon pèlerinage en Pologne, d'adresser la parole aux malades, qui sont si proches de mon coeur. Je le sais, chers amis, souvent dans les lettres que vous m'envoyez, vous écrivez que vous offrez à mes intentions cette grande croix de la maladie et de la souffrance, que vous l'offrez pour ma mission papale. Que le Seigneur vous le rende !
Pendant l'Angélus du matin, du midi et du soir — chaque fois que je le récite, je sens, très chers compatriotes, que vous m'êtes spécialement proches. Je m'unis spirituellement à vous tous. D'une façon particulière, je renouvelle cette union spirituelle qui me lie à tout homme qui souffre, à tout malade, à tout homme cloué sur un lit d'hôpital, à tout infirme contraint d'utiliser une petite voiture, à tout homme qui, de quelque façon, rencontre la croix.
Très chers frères et soeurs ! Tout contact avec vous, en quelque lieu que ce soit, dans le passé ou aujourd'hui, est pour moi la source d'une profonde émotion. J'ai toujours senti l'insuffisance des paroles que j'aurais pu vous dire et qui m'auraient servi à exprimer ma compassion humaine. Et aujourd'hui encore, j'ai la même impression. Je l'éprouve toujours. Reste toutefois cette unique dimension, cette unique réalité qui permet à la souffrance humaine de se transformer essentiellement. Cette dimension, cette réalité, c'est la croix du Christ. Sur la croix, le Fils de Dieu a accompli la rédemption du monde. Et à travers le mystère que chaque croix met sur les épaules de l'homme, elle acquiert une dignité humainement impossible à concevoir, elle devient le signe de salut pour celui qui la porte et aussi pour les autres. «Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ » (Col. l, 24), a écrit saint Paul.
Et c'est pourquoi, en m'unissant à vous tous qui souffrez sur toute la terre de Pologne — dans vos maisons, dans les hôpitaux, dans les cliniques, dans les centres de soins et de cure... où que vous soyez — je vous en prie, utilisez pour le salut cette croix qui est devenue partie intégrante de chacun de vous. Je demande pour vous la grâce de la lumière et de la force spirituelle dans la souffrance, afin que vous ne perdiez pas courage, mais que vous découvriez par vous-mêmes le sens de la souffrance et que vous puissiez, avec la prière et le sacrifice, soulager les autres. Ne m'oubliez pas, n'oubliez pas non plus toute l'Église, ni la cause de l'Évangile et de la paix que je sers par la volonté du Christ.
Alors que vous êtes faibles et humainement frappés d'une certaine incapacité, soyez une source de force pour votre frère et votre père qui est, proche de vous par la prière et par le coeur.
« Me voici, je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole » (Lc 1,38).
Ces paroles que Marie prononce à travers tant de lèvres humaines, qu'elles deviennent pour vous tous lumière sur votre chemin !
Que Dieu vous le rende, très chers frères et soeurs ! Et qu'il récompense tous ceux qui ont soin de vous. A travers toute manifestation de cet empressement à vous servir, le Verbe se fait chair (cf. Jn Jn 1,14). Le Christ a dit en effet : « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait» (Mt 25,40).
5 juin 1979
1. Je me réjouis cordialement de cette rencontre que la providence de Dieu nous a préparée aujourd'hui ici aux pieds de la Dame de Jasna Gôra. Vous êtes venues très nombreuses de toute la Pologne pour participer au pèlerinage de votre compatriote que le Christ dans son insondable miséricorde a appelé, comme autrefois. Simon de Bethsaïde, et lui a ordonné de quitter sa terre natale pour assumer la succession sur le siège des évêques de Rome, Et puisque il lui a été donné de revenir une fois encore dans ces lieux, je désire vous dire les mêmes paroles que je vous ai adressées plus d'une fois dans le passé en qualité de successeur de saint Stanislas à Cracovie. Maintenant ces paroles acquièrent une dimension différente, un dimension universelle.
Le thème de la « vocation religieuse » est l'un des plus beaux parmi ceux dont nous a parlé et nous parle constamment l'Évangile. Ce sujet trouve une incarnation particulière en Marie qui a dit d'elle-même : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon sa parole » (Lc 1,38). Je pense que ces mots ont trouvé un écho profond dans la vocation et dans la profession religieuse de chacune d'entre vous.
2. Pendant qu'aujourd'hui l'occasion se présente à moi de vous parler ici, les splendides chapitres de l'enseignement de l'Église au dernier Concile me: viennent à l'esprit, ainsi que les documents — si nombreux — des derniers papes.
Permettez toutefois que, me basant sur toute cette richesse d'enseignement de l'Église, je me réfère à quelques-unes de mes modestes déclarations. Et je le fais parce que dans ces déclarations, mes rencontres avec les milieux religieux en Pologne, si nombreuses dans le passé, ont trouvé un écho. Je les ai emportées avec mot à Rome comme la « ressource » de mon expérience personnelle. Il vous sera donc peut-être plus facile de vous retrouver dans ces paroles qui — bien qu'adressées à des milieux nouveaux — parlent d'une certaine façon de vous : des soeurs polonaises et des familles religieuses polonaises.
3. Peu de temps après le début de mon nouveau ministère, j'ai eu la chance de rencontrer environ vingt mille soeurs de Rome ; et voici un passage du discours que je leur ai adressé.
« Votre vocation est un trésor particulier de l'Église qui ne peut jamais cesser de prier pour que l'Esprit de Jésus-Christ suscite dans les âmes des vocations religieuses. De fait, celles-ci sont, aussi bien pour la communauté du peuple de Dieu que pour le "monde" un signe vivant du "siècle à venir" : signe qui, en même temps s'enracine (également par votre habit religieux) dans la vie quotidienne de l'Église et de la, société et pénètre dans ses tissus les plus délicats... »
Votre présence « doit être pour tous un signe visible de l'Évangile. Elle doit être la source d'un apostolat particulier. Cet apostolat est tellement riche et varié qu'il m'est finalement difficile d'énumérer toutes les formes qu'il prend, tous les domaines qu'il atteint, toutes les orientations qu'il vise. Il est lié au charisme spécifique de chaque congrégation, à son esprit apostolique, que l'Église et le Saint-Siège approuvent avec joie, voyant en lui l'expression de la vitalité du Corps mystique du Christ lui-même ! Cet apostolat est habituellement discret, caché, proche de l'être humain, et pour cela convient davantage à l'âme féminine, sensible au prochain et donc appelée à la tâche de soeur et de mère.
C'est justement cette vocation qui se trouve au "coeur" même de votre être de religieuses. Comme évêque de Rome je vous en prie : soyez spirituellement les mères et les soeurs de tous les hommes de cette Église, que Jésus dans son ineffable et miséricordieuse grâce a voulu me confier » (Osservatore Romano, édition italienne 12-11-1978, p. 16).
4. Le 24 novembre dernier, l'occasion s'est offerte à moi de rencontrer le groupe nombreux des supérieures générales réunies à Rome sous la direction du cardinal préfet de la Sacrée Congrégation pour les religieux et les instituts séculiers. Qu'il me soit permis de rapporter quelques-unes des phrases du discours que j'ai prononcé en cette circonstance.
« La vocation religieuse... appartient à cette plénitude spirituelle que l’Esprit-Saint lui-même — l'Esprit du Christ — suscite et façonne dans le peuple de Dieu. Sans les ordres religieux, sans la vie "consacrée" par les voeux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, l'Église ne serait pas pleinement elle-même... Vos maisons doivent être surtout des centres de prière, de recueillement, de dialogue — personnel et communautaire — avec celui qui est et doit rester le premier et le principal interlocuteur dans la succession laborieuse des heures de vos journées. Si vous savez alimenter ce "climat" d'intense et d'amoureuse communion avec Dieu, il vous sera possible de faire progresser, sans tensions traumatisantes, sans débandades dangereuses, ce renouveau de la vie et de la discipline dans lequel le concile oecuménique Vatican II vous a engagées » (Osservatore Ramano, édition italienne du 25-11-1978, p. 1).
5. Enfin le Mexique. La rencontre qui a eu lieu dans la capitale de ce pays m'est restée profondément gravée dans la mémoire et dans le coeur. Il ne pouvait pas en être autrement, car les soeurs créent toujours au cours de ces rencontres un climat particulièrement cordial «t acceptent avec joie la parole qui leur est adressée. Voici donc quelques-unes des pensées de cette rencontre mexicaine :
« Votre vocation mérite la plus grande estime de la part du pape et de la part de l'Église. C'est pourquoi je désire exprimer ma joyeuse confiance en vous et vous encourager à ne pas vous-laisser abattre sur le chemin que vous avez entrepris et qui vaut la peine d'être poursuivi avec un esprit et un enthousiasme renouvelé... Que de choses vous pouvez faire aujourd'hui pour l'Église et pour l'humanité ! Elles attendent votre don généreux, le dévouement de votre coeur libre, qui élargit sans soupçon ses potentialités d'amour dans un monde qui perd sa capacité d'altruisme, d'amour sacrifié et désintéressé. Rappelez-vous, en effet, que vous êtes les épouses mystiques du Christ et du Christ crucifié » (AAS., 1979, p. 177).
6. Et maintenant permettez que mes pensées et les vôtres se tournent encore une fois ici, en ce lieu vers la Dame de Jasna Gôra qui est source de vivante inspiration pour chacune d'entre vous. Chacune d'entre vous, en écoutant les paroles prononcées à Nazareth par Marie répète avec elle : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon sa parole » (Lc 1,38). Dans ces paroles est contenu d'une certaine façon le prototype de toute profession religieuse, moyennant laquelle chacune d'entre vous embrasse, avec tout son être, le mystère de la grâce transmise dans la vocation religieuse. Chacune d'entre vous, comme Marie, choisit Jésus, le divin époux. Et en réalisant les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, désire vivre pour lui, pour son amour. Moyennant ces voeux, chacune d'entre vous désire rendre témoignage à la vie éternelle que le Christ nous a apportée dans sa croix et dans sa résurrection.
Chères soeurs, ce qui vous constitue comme signe vivant au milieu des hommes est inestimable. Et en embrassant avec foi, espérance et charité le divin époux, vous l'embrassez dans les nombreuses personnes que vous servez : dans les malades, dans les vieillards, dans les boiteux, dans les handicapés dont personne d'autre que vous n'est capable de s'occuper parce que, pour cela, un sacrifice vraiment héroïque est nécessaire. Et où trouverez-vous encore le Christ lui-même ? Dans les enfants, dans les jeunes du catéchisme, dans la pastorale aux côtés des prêtres. Vous le trouverez dans le service le plus simple aussi bien que dans les travaux qui exigent parfois une formation et une culture profondes. Vous le trouverez partout, comme l'épouse du Cantique des Cantiques : « ... j'ai trouvé l'amour démon coeur» (Ct 3,4).
Que la Pologne se réjouisse toujours de votre témoignage de l'Évangile !
Que ne manquent pas ces coeurs ardents qui portent l'amour évangélique au prochain ! Et vous, réjouissez-vous toujours de la joie de votre vocation, même quand vous devrez éprouver des souffrances intérieures ou extérieures ou bien l'obscurité.
Le pape Jean Paul II désire demander tout cela avec vous pendant ce très saint sacrifice de la messe.
5 juin 1979
1. Je désire avant tout vous exprimer ma joie et ma profonde émotion pour notre rencontre d'aujourd'hui. La Conférence de l'épiscopat polonais est la communauté et le milieu d'où le Christ — dans son dessein insondable — m'a appelé le 16 octobre 1978 à là chaire de saint Pierre à Rome, manifestant sa volonté par l’intermédiaire des votes du Sacré Collège rassemblé en conclave dans la chapelle Sixtine. Ayant aujourd'hui le bonheur de participer de nouveau à l'assemblée plénière de la Conférence de l'épiscopat polonais à Jasna Gôra, je ne peux pas ne pas exprimer avant tout mes sentiments de gratitude et de solidarité fraternelle, qui remontent au moment de ma nomination comme évêque en 1958. Je me souviens que la première conférence à laquelle j'ai participé comme évêque-élu eut lieu à Jasna Gôra, durant les premiers jours de septembre.
Au cours des vingt aimées de mon appartenance à la Conférence de l'épiscopat polonais et de ma participation à ses travaux, j'ai énormément appris, aussi bien de chacun des membres de cette communauté épiscopale ; à commencer par l'éminentissime primat de Pologne, que de toute cette communauté comme telle. Ce qui caractérise en effet d'une manière particulière la Conférence de l'épiscopat polonais, c'est cette unité qui est source de force spirituelle. L'épiscopat polonais, justement par son unité, sert d'une manière toute particulière l'Église en Pologne et aussi l'Église universelle. La société s'en rend bien compté et nourri envers l'épiscopat polonais une confiance juste et méritée. Cette confiance s'adresse à tout l'épiscopat, à tous les archevêques et évêques dans leurs diocèses, et particulièrement au primat de Pologne, au sujet duquel je désire dire aujourd'hui ce que j'ai eu déjà l'occasion de dire plusieurs fois, qu'il est un homme providentiel pour l'Église et pour la Patrie. Ceux qui disent cela ne sont pas seulement les Polonais, mais aussi des personnes appartenant à d'autres nations d'Europe et du monde, qui remercient avec moi le Seigneur d'avoir donné un tel pouvoir à l'homme (cf. Jn Jn 1,12).
Au cours des vingt années de mon ministère épiscopal pendant lesquelles j'ai pu servir l'Église de Cracovie — d'abord aux côtés de l'archevêque Eugène Baziak de sainte mémoire (métropolitain de l'archidiocèse actuellement orphelin de Lwow), puis comme successeur du métropolitain de Cracovie, le cardinal Adam Stefan Sapieha, dans la cathédrale de saint Stanislas — une grande dette de reconnaissance s'est accumulée dans mon coeur. Je cherche à m'en acquitter comme je le puis, dans le souvenir et dans la prière pour tes cardinaux, archevêques et évêques polonais vivants ou défunts. Ces défunts ne s'effacent pas de ma mémoire : tout spécialement ceux avec lesquels il m'a été donné de collaborer de plus près, dans la sphère d'influence de leur personnalité, comme c'est le cas des archevêques de Cracovie que j'ai déjà nommés, du regretté cardinal Boleslas Kominek, métropolitain de Poznan, et de tant de figures magnifiques et inoubliables d'évêques résidentiels et auxiliaires, pleins d'originalité humaine et d'authenticité chrétienne, que le Seigneur a rappelés à lui au cours de ces vingt ans. Je ne peux pas non plus ne pas évoquer le souvenir du regretté cardinal Boleslas Filipiak, qui a servi le Saint-Siège durant de longues années et que j'ai rencontré si souvent à Rome.
La participation aux travaux de l'épiscopat polonais m'a permis de me familiariser avec les problèmes de l'Église contemporaine dans sa dimension universelle. Ceci s'est produit grâce surtout au Concile, auquel j'ai eu le bonheur de participer du premier au dernier jour. En entrant dans cette vaste problématique que Vatican II a actualisée dans tous ses documents, j'ai pu me rendre compte de tout ce que comporte comme particularité et comme responsabilité la place que la Pologne, et spécialement l'Église polonaise, tient sur la grande carte du monde contemporain auquel nous sommes tous envoyés comme les Apôtres avaient été envoyés lors de l'Ascension du Christ, qui leur disait : « Allez donc, et enseignez toutes les nations » (Mt 28,19). Cette conscience s'est approfondie ensuite, au cours des années de l'après-Concile, grâce en particulier, aux travaux du Synode des évêques, aux congrégations du Siège apostolique et grâce aussi aux rencontres que j'ai eues avec les représentants de divers épiscopats européens ou hors de l'Europe. Parmi ces occasions, il y a eu les visites aux émigrés polonais que j'ai faites plusieurs fois au nom de l'épiscopat polonais.
Je rappelle aujourd'hui tout cela avec gratitude. L'appartenance à la Conférence épiscopale polonaise et la participation à ses multiples travaux ont été confirmées par la Providence comme la voie la plus adaptée pour la préparation à ce ministère que, depuis le 16 octobre, je dois exercer à l'égard de toute l'Église universelle. Je désire dire tout cela en commençant mon allocution, devant cette assemblée plénière insolite de la Conférence épiscopale polonaise, qui se déroule ici aujourd'hui.
2. L'année 1979 est dans l'Église de ma patrie l'année de saint Stanislas. Neuf cents ans se sont écoulés depuis qu'il reçut la mort des mains du roi Boleslas le Hardi à Skalka. La mort de l'évêque qui annonçait à tous — y compris au roi — la vérité de la foi et de la morale chrétienne a eu le sens d'un témoignage particulier rendu à l'Évangile et au Christ. Stanislas de Szczepanow a subi la mort de manière à être compté, dans la tradition de l'Église, au nombre des martyrs. Au commencement de notre histoire, au second siècle du christianisme en Pologne, cet évêque-martyr, sang du sang et os des os de la nation, est venu s'associer à un autre évêque-martyr qui appartenait encore à la génération missionnaire et à l'époque du baptême : à saint Adalbert, d'origine tchèque. Je rappelle son souvenir parce que, dans la mémoire du peuple de Dieu en terre polonaise, ces deux figures sont unies et entourées d'une vénération et d'une dévotion particulières.
Stanislas de Szczepanow a été évêque de Cracovie et membre de l’épiscopat polonais d'alors, et c'est pourquoi l’épiscopat polonais actuel a des raisons particulières pour entourer sa figure d'une vénération spéciale et de célébrer avant tout l'anniversaire de son martyre. Cela se fait dans l’archidiocèse de Cracovie depuis 1972 et on célèbre au contraire, dans le diocèse de Tarnow, sur le territoire duquel se trouve Szczepanow — lieu de ta naissance du saint — l'« Année de saint Stanislas ». Comme évêque et comme pasteur sur la chaire de Cracovie, saint Stanislas fut un des piliers de cet ordre hiérarchique qui s'est établi sur les terres des Piast depuis l'an 1000. Nous avons des raisons particulières de remercier Dieu continuellement pour les bases solides de cet ordre, institué au Congrès de Gniezno (Poznan) sur lé fondement de la mission apostolique de saint Adalbert et sur son Martyre. C'est vers ce corps martyrisé, transféré avec vénération à Gniezno (Poznan) par Boleslas le Vaillant, que sont venus les légats du pape Sylvestre II et de l'empereur Otton III. La Pologne des Piast, qui depuis 968 cepit habere episcopum à Poznan — relativement tôt, puisque ce fut à peine trente-quatre ans après le baptême de Miesko — a obtenu son organisation ecclésiastique propre : métropolitain à Gniezno (Poznan) avec les sièges épiscopaux à Cracovie, Wroclaw (Breslau) et Kolobrzeg.
Ces faits sont universellement connus. Il est impossible, cependant, de ne pas. les rappeler en cette circonstance extraordinaire que nous vivons ensemble aujourd'hui et de ne pas m'y référer.
L'ordre hiérarchique est un élément constitutif de l'Église du Christ, comme la constitution dogmatique sur l'Église Lumen gentium nous l'a magistralement rappelé. L'Église qui, comme peuple de Dieu, a été édifiée sur les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption et qui naît continuellement par la descente du Saint-Esprit, est la réalité visible d'une organisation hiérarchique clairement définie. Cette organisation détermine l'Église comme communauté et société bien définie qui, à travers l'organisation hiérarchique qui lui est propre, s'inscrit dans l'histoire de l'humanité, dans l'histoire de chaque peuple et de chaque nation. Nous vénérons donc ajuste titre saint Adalbert comme le patron de l'ordre hiérarchique dans notre patrie. Nous commémorons et nous admirons à juste titre les grands coryphées de l'assemblée de Gniezno (Poznan). L'Église s'est solidement insérée dans l'histoire de la nation à travers la structure hiérarchique formelle qu'elle a obtenue en ce temps-là en Pologne. L'an 1000 est une date que nous lions, avec des raisons bien fondées, à la date du baptême qui eut lieu en 966.
La connaissance de l'histoire de la Pologne nous, apprendra encore davantage :,non seulement l'organisation hiérarchique de l'Église a été inscrite de manière décisive dans l'histoire de la nation en l'an 1000, mais l'histoire de la nation a été aussi enracinée de manière providentielle dans la structure de l'Église en Pologne, structure que nous devons à l'assemblée de Gniezno (Poznan). Cette, affirmation trouve sa vérification dans les diverses périodes de l'histoire de la Pologne, et particulièrement dans les périodes les plus difficiles. Lorsque les structures de la nation et de l'État ont fait défaut, la société, catholique pour sa plus grande partie, a trouvé l'appui de l'organisation hiérarchique de l'Église, qui l'a aidée ainsi à, surmonter les temps de la partition du pays et de l'occupation ; elle l’a aidée à maintenir, et même à approfondir, la. conscience de son identité. Peut-être y aura-t-il des étrangers pour, estimer que cette situation est « atypique », mais elle a pour les Polonais une éloquence irrésistible. Elle est simplement une partie de la vérité de l'histoire de la patrie.
L'épiscopat de la Pologne contemporaine est d'une manière particulière l'héritier et le représentant de cette vérité. Le fait que, au long d'un millénaire d'histoire, le patronage des saints évêques et martyrs Adalbert et Stanislas ait accompagné les pensées et les coeurs des Polonais est une motivation profonde.
3. Lorsque, en l'an 1000, la structure fondamentale de l'organisation hiérarchique de l'Église a été établie en Pologne, elle a été établie, depuis le commencement, dans l'unité de la hiérarchie avec l'organisation de l'Église universelle — c'est-à-dire avec le Siège apostolique. C'est dans un tel rapport que la structure de l'Église demeure ininterrompue dans notre patrie jusqu'à aujourd'hui. Grâce à cela, la Pologne est catholique et « toujours fidèle ». L'unité de la structure hiérarchique, le lien de l'épiscopat polonais avec le Siège de Pierre constitue la base de cette unité dans sa dimension universelle. L'Église en Pologne, au long des siècles, a été fortement et inébranlablement enracinée dans cette universalité, qui;est un des signes de l'Église du Christ. La constitution Lumen gentium a approfondi ce point :de manière exhaustive sous divers aspects, montrant en même temps comment la dimension universelle de l'Église est liée à la mission et au ministère de Pierre.
Nous savons bien que cet enracinement de l'Église en Pologne dans sa catholicité — depuis le moment du baptême et de l'assemblée de Gniezno (Poznan) et tout au long de l'histoire — a une signification particulière pour la vie spirituelle de la nation. Et il a aussi une signification pour sa culture, qui est marquée non seulement par la tradition de liens visibles avec Rome, mais qui possède encore les caractéristiques de l'universalité propres au catholicisme et de l'ouverture à tout ce qui, dans l'échange universel des biens, devient le lot de chacun de ceux qui y participent. Cette affirmation pourrait être étayée par d'innombrables arguments tirés de notre histoire. Un de ces arguments pourrait même être le fait que nous nous trouvons ensemble aujourd'hui, qu'un pape polonais rencontre aujourd'hui l'épiscopat polonais.
On affirme généralement que la participation du peuple polonais à l'héritage spirituel de l'Église, qui découle de son unité universelle, est devenue un élément d'union et de sécurité pour l'identité et l'unité de la nation dans les périodes particulièrement difficiles. Ces périodes étaient aussi particulièrement marquées par le rayonnement de l'esprit chrétien. Le XIX° siècle en est la preuve, comme en sont la preuve, pour nous, les dernières décennies du siècle actuel. Après la période de l'occupation qui, comme on le sait, a été une menace terrible et mortelle pour la survie de la Pologne, est venue une période de grandes transformations qui ont trouvé une expression extérieure, par exemple dans l'organisation complètement nouvelle des frontières de l'État.
Dans ce contexte, le lien expérimenté depuis des siècles entre la vie de la nation et l'activité de l'Église, s'est encore une fois manifesté à nos yeux. La normalisation des rapports ecclésiastiques à l'intérieur des nouvelles limites de l'État polonais, et en particulier dans les territoires de l'ouest et du nord, a confirmé clairement ce qu'ont représenté l'an 1000 ou les temps de saint Adalbert et de saint Stanislas. L'organisation hiérarchique de l'Église est devenue non seulement le centre de sa mission pastorale, mais aussi un appui manifeste pour toute la vie de la société, pour la nation consciente de ses droits à l'existence et qui, comme nation en très grande majorité catholique, cherche aussi cet appui dans les structures hiérarchiques de l'Église. Telle est la portée des événements qui ont commencé!durant le pontificat du pape Pie XII en 1945, peu après la fin de la guerre et de l'occupation, avec la mission mémorable du cardinal Auguste Hlond, primat de Pologne, et qui se sont achevés avec les dernières décisions du pape Paul VI en juin 1972, lorsque dans l’archidiocèse de Cracovie a commencé le jubilé de sept années dit service pastoral de saint Stanislas. Il est significatif que c'est durant la conférence plénière de Cracovie, le 28 juin, que ces décisions importantes de Paul VI ont été rendues publiques.
L'ordre hiérarchique de l'Église trouve sa clé de voûte dans la mission et le ministère de Pierre. Le Siège apostolique tire de cette mission et de ce ministère le caractère qui lui est propre. Ce n'est pas un caractère de structure laïque et politique, même si, pour des raisons qui sont encore valables aujourd'hui, une survivance de l'ancien État pontifical est encore liée au Siège romain. Cependant, comme cet État, qui a cessé d'exister du point de vue historique en 1870, de même ce qu'il en reste actuellement, et qui est seulement symbolique, est une garantie de la souveraineté du Siège apostolique par rapport au monde et constitue une base sur laquelle s'appuie ce qui est essentiel à ce Siège apostolique : cela découle uniquement et exclusivement de la nature de l'Église, de sa mission apostolique, du service évangélique de la vérité et de l'amour, de la mission pastorale au service de laquelle est surtout l'organisation hiérarchique de l'Église. Les chapitres consacrés à cette organisation hiérarchique et à ses raisons d'être se trouvent dans la constitution Lumen gentium, après les chapitres qui traitent du mystère de l'Église et de la mission universelle du peuple de Dieu.
C'est seulement en ayant devant les yeux cette image adéquate et correcte de l'Église et, dans son ensemble organique, l'image propre du Siège apostolique, que nous pouvons établir d'une manière exacte la signification de la question qui est devenue depuis de nombreuses années d'une grande actualité en Pologne, c'est-à-dire la question de la normalisation des rapports entre l'Église et l'État. Il faut parler ici de cette actualité qui a de nouveaux aspects, puisque cette question a en arrière-plan, pour des raisons compréhensibles, une longue et riche histoire à laquelle on ne peut pas ne pas se référer. L'épiscopat polonais, en étroite collaboration avec le Siège apostolique, particulièrement durant les pontificats de Jean XXIII et de Paul VI, a fait énormément pour la cause de cette normalisation. Avant tout, il a établi une série d'éléments concrets sur lesquels la fonder. L'aide fondamentale pour ce travail d'avant-garde a été la doctrine contenue dans les documents du concile Vatican II et avant, tout d'avoir pu s'appuyer sur la Déclaration sur la liberté religieuse, document qui coïncide directement avec les principes promulgués dans des documents fondamentaux, nationaux et internationaux, parmi lesquels la constitution de la république populaire de Pologne. Il est clair que l'application concrète de ces principes ne peut répondre à l'idée de la « liberté religieuse » que lorsqu'elle prend en considération les besoins réels de l'Église qui sont liés à ses multiples activités.
De ce thème, comme aussi de la disponibilité de l'Église à collaborer avec tous les pays et tous les hommes de bonne volonté, j'ai parlé le 12 janvier dernier au Corps diplomatique prés le Saint-Siège. En voici un passage :
« En prenant des contacts — entre autres par le moyen des représentations diplomatiques — avec tant d'États aux profils si divers, le Siège apostolique désire avant tout exprimer sa profonde estime pour chaque nation et chaque peuple, pour sa tradition, sa culture, son progrès en tout domaine, comme je l'ai déjà dit dans les lettres adressées aux chefs d'État à l'occasion de mon élection au Siège de Pierre. L'État, comme expression de l'autodétermination souveraine des peuples et nations, constitue une réalisation normale de l'ordre social. C'est en cela que consiste son autorité morale. Fils d'un peuple à la culture millénaire qui a été privé durant un temps considérable de son indépendance comme État. Je sais, par expérience, la haute signification de ce principe.
« Le Siège apostolique accueille avec joie tous les représentants diplomatiques, non seulement comme porte-parole de leurs propres gouvernements, régimes et structures politiques, mais aussi et surtout comme représentants des peuples et des nations qui, à travers ces structurés politiques, manifestent leur souveraineté, leur indépendance politique et la possibilité de décider de leur destinée de façon autonome. Et il le fait sans aucun préjugé quant à l'importance numérique de la population : ici, ce n'est pas le facteur numérique qui est décisif.
« Le Siège apostolique se réjouit de la présence de si nombreux représentants ; il serait même heureux d'en voir beaucoup d'autres, spécialement des nations et populations qui avaient parfois à cet égard une tradition séculaire : je pense surtout ici aux nations qu'on peut considérer comme catholiques. Mais aussi à d'autres. Car, actuellement, de même que se développe l’oecuménisme entre l'Église catholique et les autres Églises chrétiennes, de même qu'on tend à nouer des contacts avec tous les hommes en faisant appel à la bonne volonté, de même ce cercle, s'élargit... Le Siège apostolique veut être, conformément à la mission de l’Elise, au centre de ce rapprochement fraternel. Il désire servir la cause de la paix, non pas à travers une activité politique, mais en servant les valeurs et les principes qui conditionnent la paix et le rapprochement et qui sont à la base du bien commun international...
« Nous Voyons bien que l'humanité est divisée de multiples façons. Il s'agit aussi, et peut-être par-dessus tout, de divisions idéologiques liées aux divers systèmes étatiques. La recherche de solutions permettant aux sociétés humaines d'accomplir leurs propres tâches, de vivre dans la Justice, est peut-être le principal signe de notre temps... Il faut tirer avantage des expériences réciproques...
« Le Siège apostolique, qui en a déjà donné la preuve, est toujours prêt à manifester son ouverture à l'égard de tout pays ou régime, en cherchant le bien essentiel qui est le véritable bien de l'homme. Un bon nombre d'exigences corrélatives à ce bien ont été exprimées dans la Déclaration des droits de l'homme et dans les pactes internationaux qui en permettent concrètement l'application ». (AAS 71, 1979, p. 354-357).
L'épiscopat polonais a ses expériences propres en ce domaine important. En se fondant sur la doctrine de Vatican II, il a élaboré un ensemble théorique de documents connus du Siège apostolique, et il a élaboré en même temps un ensemble d'attitudes pastorales pratiques qui confirment sa disponibilité au dialogue, en montrant clairement que le dialogue authentique doit respecter les convictions des croyants et assurer tous les droits des citoyens et les conditions normales pour l'activité de l'Église comme communauté religieuse à laquelle appartient la très grande majorité des Polonais. Nous nous rendons compte que ce dialogue ne peut être facile, car il se déroule entre deux conceptions du monde diamétralement opposées ; mais il doit être possible et efficace si le bien de l'homme et de la nation l'exige. D faut que l'épiscopat polonais ne cesse d'entreprendre avec sollicitude des initiatives importantes pour l'Église aujourd'hui. Il faut en outre que soient bien clairs dans l'avenir les principes de procédure qui ont été élaborés dans la situation actuelle à l'intérieur de la communauté ecclésiale, qu'il s'agisse de l'attitude du clergé ou des laïcs ou du status de chaque institution. La clarté des principes, comme leur mise en oeuvre pratique, est une source de force morale et elle sert en outre au processus d'une vraie normalisation.
En faveur de la normalisation des rapports entre l'Église et l'État à notre époque, la cause des droits fondamentaux de l'homme, parmi lesquels le droit à la liberté religieuse, a une signification indubitable qui est sous certains aspects fondamentale et centrale. La normalisation des rapports entre l'Église et l'État constitue une preuve pratique du respect de ce droit et de toutes ses conséquences dans la vie de la communauté politique. Ainsi conçue, la normalisation est aussi une manifestation pratique du fait que l'État comprend sa mission à l'égard de la société selon le principe de subsidiarité (principium subsidiaretatis), qui veut exprimer par là la pleine souveraineté de la nation. En ce qui concerne la nation polonaise, eu égard à son millénaire exceptionnel et à son lien actuel avec l'Église catholique, ce dernier aspect acquiert une signification particulière.
4. A travers toutes ces considérations particulièrement dans leur dernière partie, nous sommes profondément entrés dans le domaine des raisons éthiques qui constituent la dimension fondamentale de la vie humaine, y compris dans le domaine de l'activité qui est définie comme politique. Conformément à la tradition de la pensée européenne, qui remonte aux oeuvres des plus grands philosophes de l'antiquité et qui a trouvé sa pleine confirmation et son approfondissement dans l'Évangile et dans le christianisme, même — et surtout — l’activité politique trouve son sens propre dans le souci pour le bien de l'homme, qui est un bien de nature éthique. C'est de là que tire ses prémisses les plus profondes toute la doctrine sociale de l'Église qui, depuis la fin du XIX° siècle et particulièrement à notre époque, s'est beaucoup enrichie grâce à la problématique contemporaine. Ceci ne signifie pas qu'elle soit née seulement au cours des deux derniers siècles ; elle existait en fait depuis le commencement, comme conséquence de l'Évangile et de la vision de l'homme qu'il introduit dans les rapports avec les autres hommes, et particulièrement dans la vie, communautaire et sociale.
Saint Stanislas est appelé patron de l'ordre moral en Pologne. C'est peut-être dans sa figure qu'on voit le plus clairement combien l'ordre moral — aussi fondamental pour l'homme, pour l’humanum — pénètre profondément dans les structures et les différents niveaux de l'existence de la nation comme État, dans les structures et les différents niveaux de l'existence politique. Nous ne pourrons jamais méditer assez sur la manière dont le saint évêque de Cracovie, qui a subi la mort de la main d'un représentant éminent de la dynastie des Piast, a été ensuite bien accueilli, particulièrement au XIII° siècle, par les successeurs de cette même dynastie et ensuite — après sa canonisation en 1253 — a été vénéré comme le patron de l'unité de la patrie, démembrée à cause des divisions dynastiques. Cette tradition insolite du culte de saint Stanislas jette à coup sûr une lumière particulière sur les événements de 1079, au cours desquels l’évêque de Cracovie subit la mort, alors que le roi Boleslas le Hardi perdit sa couronne et fut obligé de quitter la Pologne. Et même si l'Anonyme de Saint-Gall, en écrivant sa chronique quelques dizaines d'années plus tard, a employé au sujet de l'évêque Stanislas l'expression traditor, cette expression ou d'autres semblables, nous les trouvons appliquées à la même époque à plusieurs autres évêques (comme par exemple à saint Thomas Becket en Angleterre) qui ont mérité l'auréole des saints. Évidemment, le ministère épiscopal a parfois été exposé au péril de perdre la vie pour payer ainsi le prix de l'annonce de la vérité et de la loi divine.
Le fait que saint Stanislas, que l'histoire proclame « patron des. Polonais » ait été reconnu de la part de l’épiscopat polonais avant tout comme patron de l'ordre moral, trouvera raison dans l’éloquente éthique de sa vie et de sa mort, et aussi dans toute la tradition qui s'est exprimée à travers les générations de la Pologne des Piast, des Jagellons et des rois élus, jusqu'à notre époque. Le patronage de l'ordre moral que nous rapportons à saint Stanislas est lié par-dessus tout à la reconnaissance universelle de l'autorité de la loi morale, c'est-à-dire de la loi de Dieu. Cette loi oblige tout le monde, les sujets comme les gouvernants. Elle constitue la norme morale et elle est un critère essentiel de la valeur de l'homme. C'est seulement lorsque nous partons de cette loi, c'est-à-dire de la morale, que peut être respectée et reconnue universellement la dignité de la personne humaine. La morale et la loi sont donc ainsi les conditions fondamentales de Tordre social. Les États et les nations se construisent sur cette loi et sans elle, ils périssent.
L'épiscopat polonais, avec un grand sens de sa responsabilité envers l'avenir de la nation, met toujours en évidence dans ses programmes pastoraux l'ensemble des menaces de nature morale contre lesquelles combat l'homme de notre époque, l'homme de la civilisation moderne. Ces menaces concernent la vie personnelle comme la vie sociale, et elles pèsent en particulier sur la famille et sur l'éducation des jeunes. Il faut défendre les époux, les cellules familiales, vis-à-vis du péché, vis-à-vis du péché grave contre la vie dès sa conception. On sait en effet que les circonstances de ces péchés pèsent sur la morale de la société et que ses conséquences menacent l'avenir de la nation. Il faut ensuite défendre l'homme contre les péchés d'immoralité et d'abus de l'alcool, parce qu'ils portent en eux l'humiliation de la dignité humaine et parce qu'ils ont des conséquences incalculables dans la vie sociale. Il faut toujours veiller, toujours tenir en éveil les consciences humaines, toujours avertir face aux violations des principes moraux, toujours pousser à la réalisation du commandement de là charité, parce que l'insensibilité intérieure prend facilement racine dans le coeur de l'homme.
Telle est la problématique éternelle, qui non seulement n'a rien perdu de son actualité à notre époque, mais qui est devenue encore plus claire et plus lumineuse. L'Église a besoin d'ordre hiérarchique pour être à même de servir efficacement l'homme et la société dans le domaine de l'ordre moral. De cet ordre, saint Stanislas est l'expression, le symbole et le patron. Étant donné que l'ordre moral est situé à la base de toute culture humaine; c'est à juste titre que la tradition nationale voit la place de saint Stanislas à la base de la culture polonaise. L'épiscopat polonais, en fixant le regard sur le grand protagoniste de l'histoire de la patrie, non seulement peut mais est vraiment obligé de se sentir le gardien de cette culture. Il doit ajouter à sa mission actuelle et à son ministère une sollicitude particulière pour tout le patrimoine culturel polonais, dont nous savons bien combien il est imprégné de la lumière du christianisme. Il est connu en outre que la culture est la preuve première et fondamentale de l'identité de la nation. La mission de l'épiscopat polonais, en tant que celui-ci continue celle de saint Stanislas, est marquée d'une certaine manière-par son charisme historique — et c'est pourquoi elle demeure dans ce domaine évidente et irremplaçable.
5. Il est difficile de considérer notre grand jubilé du neuf-centième anniversaire de la mort de saint Stanislas en le séparant du contexte européen. Tout comme il est difficile de considérer et de vivre le millénaire du baptême de la Pologne sans se référer à ce contexte. Ce contexte s'est étendu aujourd'hui au-delà de l'Europe, avant tout parce que les fils et les filles de nombreuses nations européennes — parmi lesquels aussi les Polonais — ont peuplé et formé la vie sociale en d'autres continents. Le contexte européen est cependant indubitablement présent aux bases mêmes. Déjà, les analogies que nous avons mentionnées entre la cause de saint Stanislas et celles d'autres nations ou États de la même époque historique montrent clairement que la Pologne du XIe siècle faisait partie de l'Europe et participait à ses problèmes, aussi bien dans la vie de l'Église que dans celle des communautés politiques de ce temps. C'est pourquoi le jubilé de saint Stanislas, qui a avant tout une dimension polonaise qui est nôtre et patriotique, nous le vivons à juste titre dans le contexte européen et nous ne pouvons faire autrement. La présence des représentants des nombreuses Conférences épiscopales d'Europe qui sont venus ici pour cette circonstance est donc grandement précieuse et éloquente.
Il s'est trouvé providentiellement que j'ai participé, le 18 mai de cette année, à la célébration du trente-cinquième anniversaire de la bataille du Mont-Cassin et de la victoire qui y fut remportée, et à laquelle nos compatriotes ont grandement contribué. Sur le même Mont-Cassin, nous avons honoré saint Benoît, en faisant mention du prochain quinzième centenaire de sa naissance — ce saint Benoît qui fut proclamé par Paul VI patron de l'Europe.
Si je me permets de faire ce rappel dans la circonstance de ce jour, je le fais en relation au contexte européen de saint Stanislas, et aussi en relation à son jubilé que nous sommes en train de célébrer. L'Europe qui a été plusieurs fois divisée au cours de son histoire, l'Europe qui a été tragiquement divisée vers la fin de la première moitié de notre siècle par l'horrible guerre mondiale, l'Europe qui, malgré les divisions actuelles et durables des régimes, des idéologies et des systèmes économiques et politiques, ne peut cesser de chercher son unité fondamentale, doit se tourner vers le christianisme. Malgré les traditions diverses qui existent sur le territoire européen entre ses parties orientales et occidentales, il y a en elles le même christianisme, qui tire son origine du même et unique Christ, qui accepte la même parole de Dieu, qui se rattache aux mêmes douze Apôtres. C'est cela qui se trouve aux racines de l'histoire de l'Europe. C'est cela qui forme sa généalogie spirituelle.
Le confirme l'éloquence du jubilé actuel de saint Stanislas, patron de la Pologne, auquel a le bonheur de participer le premier pape polonais, le premier pape slave, dans l'histoire de l'Église et de l'Europe. Les seules raisons économiques et politiques ne sont pas en mesure de le faire. Nous devons aller plus profond : jusqu'aux raisons éthiques. L'épiscopat polonais, tous les épiscopats et les Églises d'Europe ont ici une grande tâche à accomplir. En face de ces multiples tâches, le Siège apostolique voit les siennes d'une manière conforme au caractère et au ministère de Pierre. Quand le Christ dit à Pierre : « Confirme tes frères » (Lc 22,32), il dit par là même : « Sers leur unité ».
5 juin 1979
C'est avec grande joie que je rencontre le vénérable Conseil épiscopal polonais pour la science dont, jusqu'à il y a peu de temps j'étais le président de par la volonté de la même Conférence épiscopale. Aujourd'hui je salue cordialement S. Exc. Mgr Mariano Rechowicz, tous les chers prêtres et MM. les professeurs.
Je désire vous dire que je donne au Conseil épiscopal pour la science la même grande importance que je lui donnais dans le passé. Peut-être même qu'actuellement après la promulgation de la nouvelle constitution apostolique Sapientia christiana concernant les études universitaires, je vois plus clairement l'actualité de notre Conseil pour la science et j'apprécie en meilleure connaissance de cause sa fonction et sa responsabilité.
L'Église — particulièrement à notre époque — doit affronter cette responsabilité. Elle doit tout d'abord, décider en toute connaissance de cause des problèmes qui touchent à sa propre science au niveau académique. Elle doit également, avec une grande lucidité, participer aux importants processus scientifiques de. la science contemporaine, liés à l'activité de l'université et des différents instituts, en particulier à ses propres universités et à ses propres instituts catholiques.
Le Conseil épiscopal pour la science qui regroupe les représentants de toutes les universités catholiques de caractère académique en Pologne, doit précisément dans ce domaine être utile à l'épiscopat et à l'Église de notre patrie. Je n'exagère pas en disant qu'il lui incombe une grande partie de la responsabilité pour l’aujourd'hui et pour l'avenir de la culture chrétienne polonaise. Et c'est la raison pour laquelle, en tenant compte de ce que je viens de dire, Excellences et Messieurs les professeurs, je recommande votre activité future à Marie, siège de la Sagesse divine, et je vous bénis de tout coeur.
5 juin 1979
1. Il y a à Rome un bel usage : chaque dimanche et chaque fête d'obligation, le pape récite 1'Angélus Domini avec les fidèles qui s'assemblent pour cela sur la place Saint-Pierre. J'ai hérité cet usage de mes vénérés prédécesseurs et je le continue avec une grande joie. La prière est précédée par une brève méditation et aussi par un rappel des événements qu'il faut recommander particulièrement à Dieu dans la prière et elle se termine par la bénédiction.
Mes compatriotes de Pologne connaissent cet usage romain. Bien plus, à partir du moment où j'ai été appelé à la chaire de saint Pierre, ils ont commencé spontanément à s'unir à moi dans la récitation de l'Angélus de chaque jour, à l'heure fixée, le matin, le midi et le soir. Cette prière est devenue un usage universel, comme le montrent de nombreuses lettres et les échos de la presse. Grâce à l'Angélus, nous sommes spirituellement unis entre nous, nous rappelons mutuellement notre souvenir, nous partageons le mystère du salut et aussi notre coeur.
Aujourd'hui, en récitant l'Angélus de Jasna Gôra, je désire remercier tous mes compatriotes et toute la Pologne pour leur noble initiative. J'ai toujours été profondément ému par la preuve constante de votre souvenir et aujourd'hui je désire exprimer publiquement ce sentiment.
2. Je désire en même temps, chers frères et soeurs, demander avec vous à la Mère très sainte que la prière de l'Angélus rappelle continuellement à chacun et à tous combien la dignité de l'homme est grande. C'est aussi le fruit de cette prière et son but. En rappelant que « le Verbe s'est fait chair », c'est-à-dire que le Fils de Dieu est devenu homme, nous devons réaliser combien chaque homme est devenu grand à travers ce mystère c'est-à-dire à travers le mystère de l'incarnation du Fils de Dieu — chaque homme ! En effet, le Christ a été conçu dans le sein de Marie et il est devenu homme pour révéler l'amour éternel du Créateur et Père, et pour manifester la dignité de chacun d'entre nous.
Si nous récitons régulièrement l'Angélus, cette prière doit avoir une influence sur toute notre conduite. Nous ne pouvons pas la réciter seulement avec les lèvres, nous ne pouvons pas répéter la prière de l'Angélus et agir en même temps d'une manière opposée à notre dignité humaine et chrétienne.
Je ne parlerai pas maintenant en détail de tout ce qui, dans la manière de vivre des Polonais, est contraire à la dignité de « l'image de Dieu et de la ressemblance avec Dieu », à la dignité confirmée de manière nouvelle par le mystère de l'Incarnation. Nous connaissons parfaitement lés vices qui, parfois, se transforment en véritables plaies menaçant la vie spirituelle et biologique de la nation. Pensez-y bien chers frères et soeurs. Je vous en prie vivement.
Que l'Angélus continue donc en terre polonaise en union avec le pape. Et qu'il porte des fruits dans toute la vie des Polonais, non seulement les jours de fête, mais chaque jour de leur vie !
5 juin 1979
1. De Jasna Gôra, je voudrais offrir un voeu particulier au sanctuaire de sainte Hedwige à Trzebnica, près de Wroclaw. Je le fais pour une raison bien précise. La Providence divine, dans ses desseins insondables, a choisi le 16 octobre 1978 pour marquer un tournant dans ma vie. Le 16 octobre, l'Église en Pologne fête sainte Hedwige ; c'est pourquoi je me sens un devoir spécial d'offrir aujourd'hui à l'Église en Pologne ce voeu pour la sainte qui est non seulement la patronne de la réconciliation entre les nations voisines, mais aussi la patronne du jour de l'élection du premier Polonais à la chaire de Pierre. Je dépose directement ce voeu dans les mains de tous les pèlerins qui sont venus aujourd'hui en nombre si élevé à Jasna Gôra, de toute la basse Silésie. Quand vous serez rentrés chez vous, je vous prie de porter ce voeu du pape au sanctuaire de Trzebnica, ville qui est devenue sa nouvelle patrie d'élection. Qu'il complète ainsi la longue histoire des vicissitudes humaines et des oeuvres de la divine Providence, liées à ce lieu et à toute votre terre.
2. Sainte Hedwige, femme d'Henri de la dynastie des Piast, appelé le Barbu, provenait de la famille bavaroise des Andechs. Elle est entrée dans l'histoire de notre patrie et, indirectement, dans celle de toute l'Europe du XIIIe siècle, comme la « femme parfaite » (Pr 31,10) dont parle la Sainte Écriture. Notre mémoire conserve particulièrement l'événement dont son fils, le prince Henri le Pieux, fut le protagoniste. C'est lui qui opposa une résistance efficace à l'invasion des Tartares, invasion qui traversa la Pologne en 1241 en venant de l’est de l'Asie, et s'arrêta seulement en Silésie, près de Legnica. Henri le Pieux tomba, il est vrai, sur le champ de bataille, mais les Tartares furent obligés de se retirer, et ne se rapprochèrent jamais plus autant de l'ouest par leurs incursions. Derrière le fils héroïque, il y avait sa mère, qui l'encourageait et recommandait au Christ crucifié la bataille de Legnica. Son coeur a payé de la mort de son propre fils le prix de la paix et de la sécurité des terres qui lui étaient soumises, comme aussi de celles avoisinantes et de toute l'Europe de l'ouest.
Pendant ces événements, Hedwige était déjà veuve et, étant veuve, elle consacra le restant de sa vie exclusivement à Dieu, en entrant à l'abbaye de Trzebnica qu'elle avait fondée. C'est là qu'elle acheva aussi sa sainte vie en 1243. Elle fut canonisée en 1267. Cette date est très proche de celle de la canonisation de saint Stanislas, advenue en 1253, le saint que l'Église en Pologne vénère depuis des siècles comme son patron principal.
Cette année, pour le neuvième centenaire de son martyre à Cracovie en Skalka, je voudrais — comme premier pape fils de la nation polonaise, ancien successeur de saint Stanislas sur la chaire de Cracovie, et maintenant élu à la chaire de saint Pierre le jour de la Sainte-Hedwige — envoyer à son sanctuaire de Trzebnica ce voeu qui marque une nouvelle étape dans l'histoire multiséculaire à laquelle nous participons tous.
3. A ce voeu, je joins en particulier des souhaits cordiaux pour tous ceux qui participent à cette sainte eucharistie, que je célèbre aujourd'hui à Jasna Gôra. Les saints que nous commémorons en ce jour devant Notre-Dame de Jasna Géra nous offrent, à travers les siècles, un témoignage d'unité entre les compatriotes et de réconciliation entre les nations. Je voudrais souhaiter précisément cette union et cette réconciliation. Je prie ardemment pour cela.
L'unité fonde ses racines dans la vie de la nation, comme elle l'a fait, par saint Stanislas, à une époque difficile pour la Pologne, quand la vie humaine à ses différents niveaux répond aux exigences de la justice et de l'amour. La famille constitue le premier de ces niveaux. Et moi, très chers compatriotes, je voudrais prier, aujourd'hui avec vous pour l'unité de toutes les familles polonaises. Cette unité a son origine dans le sacrement de mariage, dans ces promesses solennelles par lesquelles l'homme et la femme s'unissent entre eux pour la vie entière, en répétant les paroles rituelles : « Je ne t'abandonnerai pas jusqu'à la mort. » Cette unité prend sa source dans l'amour et la confiance mutuelle et le fruit et la récompense en sont l'amour et la confiance des enfants pour leurs parents. Malheur si elle devait s'affaiblir ou se dégrader entre les époux ou entre les parents et les enfants ! Conscients du mal qu'apporte avec soi la désagrégation de la famille, prions, aujourd'hui afin que n'arrive pas ce qui peut détruire l'unité, afin que la famille reste vraiment le siège de la justice et de l'amour.
Si elle veut, être intérieurement unie, si elle veut constituer une unité indissoluble, la nation a besoin d'une justice et d'un amour semblables. Et bien qu'il soit impossible de comparer la nation — cette société composée de plusieurs millions de personnes — à la famille — la plus petite communauté de l'humanité, comme on le sait — toutefois l'unité dépend de la justice, qui satisfait les besoins et garantit les droits et les devoirs de chaque membre de la nation. On évite ainsi de faire naître des dissonances et des contrastes à cause des différences qu'apportent avec eux les privilèges évidents pour les uns et la discrimination pour les autres. L'histoire de notre patrie nous montre combien cette tâche est difficile ; nous pouvons encore moins nous dispenser du grand effort qui tend à construire l'unité juste entre les fils de la même patrie. Cela doit s'accompagner de l'amour de cette patrie, amour de sa culture et de son histoire, amour de ses valeurs spécifiques, qui décident de sa place dans la grande famille des nations ; amour, enfin, des compatriotes, des Hommes qui parlent la même langue et sont responsables de la cause commune qui s'appelle la « patrie ».
En priant avec vous aujourd'hui pour l'unité interne de la nation dont — surtout au. XIII° et XIV° siècle — saint Stanislas est devenu le patron, je voudrais recommander à la Mère de Dieu, à Jasna Gôra, la réconciliation entre les nations, dont nous voyons une médiatrice dans la figure de sainte Hedwige. Comme la condition de l'unité interne dans le cadre de toute société ou communauté, aussi bien nationale que familiale, est le respect des droits de chacun de ses membres, ainsi la condition de la réconciliation entre les nations est aussi la reconnaissance et le respect des droits de chaque nation. Il s'agit surtout du droit à l'existence et à l’autodécision, du droit à la culture et à son développement multiforme. Nous savons bien, par l'histoire de notre patrie, combien nous a coûté l'infraction, la violation et la négation de ces droits inaliénables. Nous prions donc avec plus de force encore pour une réconciliation durable entre les nations de l'Europe et du monde. Qu'elle soit le fruit de la reconnaissance et du réel respect des droits de chaque nation.
4. L'Église veut se mettre au service de l'unité entre les hommes, elle veut se mettre au service de là réconciliation entre les nations. Ceci appartient à sa mission salvifique. Ouvrons continuellement nos pensées et nos coeurs vers cette paix dont le Seigneur Jésus a tant parlé aux Apôtres, aussi bien avant la passion qu'après sa résurrection : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14,27).
Puisse ce pape, qui parle aujourd'hui ici du sommet de Jasna Gôra, servir efficacement la cause de l'unité et de la réconciliation dans le monde contemporain. Ne cessez pas de le soutenir dans cette tâche, par vos prières dans toute la terre polonaise.
5 juin 1979
1. « Marie, Reine de la Pologne, je suis près de toi, je me souviens de toi, je veille!»
Nous répéterons d'ici peu ces paroles qui, depuis la grande neuvaine de préparation au millénaire du baptême, sont devenues l'appel de Jasna Gôra et de l'Église en Pologne.
Je les répéterai aujourd'hui avec vous, comme pape-pèlerin sur sa terre natale.
Comme ces paroles correspondent à l'invitation que nous entendons si souvent dans l'Évangile: « Veillez ! » En répondant à cette invitation du Christ lui-même, nous désirons aujourd'hui, comme chaque soir à l'heure de l'appel de Jasna Gôra, dire à sa Mère : « Je suis près de toi, je me souviens de toi, je veille ! »
Ces paroles expriment de manière simple et forte, en même temps ce que signifie être chrétien, en terre polonaise, toujours, mais d'une façon particulière dans cette époque « millénaire » décisive de l'histoire de l'Église et de la nation. Être chrétien veut dire veiller, comme veille la sentinelle, la mère auprès du malade.
Veiller signifie garder un grand bien.
A l'occasion du millénaire du baptême, nous nous sommes rendu compte avec une force nouvelle du grand bien que représente notre foi et tout l'héritage spirituel qui tire d'elle son origine dans notre histoire. Veiller signifie se rappeler tout cela. Avoir une perception aiguë des valeurs qui existent dans la vie de chaque homme par le simple fait d'être homme, d'avoir été créé à l’image et, à la ressemblance de Dieu et d'avoir été racheté par le sang du Christ. Veiller veut dire se rappeler tout cela. Se le rappeler pour soi-même et souvent aussi pour les autres, pour ses compatriotes, pour le prochain.
2. Il faut veiller, très chers frères et soeurs, il faut veiller et agir avec empressement pour le bien de l'homme, car telle est la grande tâche qui revient à chacun de nous. On ne peut pas se permettre de laisser perdre tout ce qui est humain, polonais, chrétien sur cette terre.
« Soyez sobres, veillez » (1P 5,8), dit saint Pierre. Et moi aujourd'hui, à l'heure de l'appel de Jasna Gôra, je répète ces paroles. Je me trouve ici en effet pour veiller en cette heure avec vous et pour vous montrer combien m'éprouve profondément toute menace contre l'homme, contre la famille et la nation. Menace qui a toujours sa source dans notre faiblesse humaine, dans la volonté fragile, dans la façon superficielle de concevoir la vie. C'est pourquoi, très chers compatriotes, en cette heure de particulière sincérité, en cette heure d'ouverture du coeur devant Notre-Dame de Jasna Gôra, je vous parle de cela et je vous confie cela. Ne succombez pas à la faiblesse !
Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais par le bien, remportez la victoire sur le mal (cf. Rm Rm 12,21). Si tu vois que ton frère vient à tomber, relève-le, ne le laisse pas exposé au péril ! Il est parfois difficile de soutenir l'autre, surtout quand il « nous glisse entre les mains ».
... Mais peut-on le faire ? C'est Dieu lui-même, c'est le Christ lui-même qui nous confie chacun de nos frères, de nos compatriotes, en disant : « Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25,40). Faites attention de ne pas vous rendre responsables des péchés des autres ! Le Christ adresse des paroles sévères à ceux qui causent le scandale (cf. Mt Mt 18,6-7). Demande-toi donc, cher frère ou chère, soeur, en cette heure de sincérité nationale, devant la Mère et devant son coeur plein d'amour, si tu ne scandalises pas, si tu ne pousses pas au mal, si, par légèreté, tu ne charges pas ta conscience des vices et des mauvaises habitudes que les autres contractent par ta faute... Les jeunes... peut-être même tes propres enfants.
« Soyez sobres, veillez !»
Veiller et se souvenir ainsi signifie se tenir à côté de Marie. Je suis près de toi ! Je ne peux pas être à côté d'elle, de Notre-Dame de Jasna Gôra, si je ne veille pas et si je ne me souviens pas de cette manière-là. Si en effet « je veille et je me souviens », par là même je suis à côté d'elle. Et parce qu'elle est entrée ainsi dans nos coeurs, il est plus facile pour nous de veiller et de nous, souvenir de ce qu'est notre héritage et notre devoir en nous tenant à côté de Marie : « Je suis près de toi. »
3. L'appel de Jasna Gôra n'a pas cessé d'être notre prière et notre programme ! La prière et le programme de tous ! Qu'il soit d'une manière particulière la prière et le programme des familles polonaises !
La famille est la communauté humaine première et fondamentale. Elle est un cadre de vie, elle est un milieu d'amour. La vie de toute société, nation ou État dépend de la famille, à condition qu'elle soit en leur sein un véritable cadre de vie et un véritable milieu d'amour. Il faut faire beaucoup, bien plus, il faut faire tout son possible pour donner à la famille les conditions nécessaires pour cela : conditions de travail, conditions de logement, conditions de subsistance, souci de la vie dès sa conception, respect social de la paternité et de la maternité, joie que donnent les enfants qui viennent au monde, plein droit à l'éducation et en même temps aide sous diverses formes à l'éducation... Voici un vaste et riche programme dont dépend l'avenir de l'homme et celui de la nation.
Comme je voudrais aujourd'hui, très chers compatriotes, comme je voudrais ardemment que l'appel de Jasna Gôra, la prière des coeurs polonais, se réalisent jour après jour, année après année, dans ce programme !
Comme je voudrais ardemment, moi qui dois ma vie, ma foi, ma langue à une famille polonaise, que la famille ne cesse jamais d'être forte de la force de Dieu ! Qu'elle surmonte tout ce qui l'affaiblit, tout ce qui la brise, tout ce qui ne lui permet pas d'être un véritable milieu d'amour. C'est pour cela que je prie pour vous maintenant avec les paroles de l'appel de Jasna Gôra. Et je désiré prier aussi à l'avenir en répétant : « Je suis près de toi, je me souviens de toi, je veille ! », afin que notre cri devant la Mère de Dieu se répercute et se réalise là où c'est le plus nécessaire.
Là d'où, de la fidélité à ces paroles répétées à la fin du premier millénaire, dépendra en grande partie le nouveau millénaire.
6 juin 1979
Très chers amis,
1. L'Évangile que nous entendons lire le plus souvent lorsque nous nous trouvons ici, à Jasna Gôra, est celui qui nous rappelle les noces de Cana en Galilée. Saint Jean, témoin oculaire, a décrit en détail cet événement qui a eu lieu au début de la vie publique du Christ Seigneur. C'est là le premier miracle — le premier signe de la force salvifique du Christ — accompli en présence de sa Mère et de ses premiers disciples, les futurs Apôtres.
Vous aussi, vous vous êtes réunis ici comme disciples du Christ Seigneur. Chacun de vous est devenu son disciple par le saint baptême, qui oblige à une solide préparation de notre intelligence, de nôtre volonté, de notre coeur. Cela se réalise par la catéchèse, d'abord dans nos familles puis dans la paroisse. Par la catéchèse, nous approfondissons toujours davantage le mystère du Christ et nous découvrons en quoi consiste notre participation à ce mystère. La catéchèse ne consiste pas seulement à nous apprendre des notions religieuses, mais elle nous introduit à la vie de participation au mystère du Christ. Ainsi, en le connaissant — et à travers lui, en connaissant aussi le Père, « Qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14,9) — nous devenons, dans l'Esprit-Saint, participants à la nouvelle vie que le Christ a infusée, en chacun de nous dès le baptême et a ensuite renforcée par la confirmation.
2. Cette nouvelle vie que le Christ nous donne devient notre vie spirituelle, notre vie intérieure. Nous nous découvrons donc nous-même ; nous découvrons en nous l'homme intérieur avec ses qualités, ses talents, ses nobles désirs, ses idéaux, mais nous découvrons aussi les faiblesses, les vices, les mauvaises inclinations : égoïsme, orgueil, sensualité. Nous sentons parfaitement combien les premiers de ces aspects de notre humanité méritent d'être développés et renforcés, et combien au contraire les seconds doivent être surmontés, combattus, transformés. De cette manière en gardant un contact vivant avec le Seigneur Jésus, un contact de disciple à maître — commence et se développe l'activité la plus sublime de l'homme : le travail sur soi-même, qui a pour fin la formation de sa propre humanité. Dans notre vie, nous nous préparons à exécuter divers travaux dans telle ou telle profession ; au contraire, Je travail intérieur tend uniquement à former l’homme lui-même : cet homme qu'est chacun de nous.
Ce travail est la collaboration la plus personnelle avec Jésus-Christ, semblable à celle qui s'est réalisée dans ses disciples quand il les a appelés à vivre en intimité avec lui.
3. L'Évangile d'aujourd'hui parle du banquet. Nous avons conscience que notre divin Maître, en nous appelant à collaborer avec lui — collaboration que nous, ses disciples, acceptons pour devenir ses apôtres — nous invite à Cana de Galilée. Il dispose en effet devant nous, selon la description expressive et symbolique des Pères de l'Église, deux tables : la table de la Parole de Dieu et la table de l'Eucharistie. Le travail que nous assumons sur nous-mêmes consiste à nous approcher de ces deux tables pour y puiser à pleines mains.
Je sais qu'ils sont fort (nombreux en Pologne les jeunes, garçons et filles qui, avec joie, avec confiance, avec un désir intérieur de connaître la vérité et de trouver l'amour pur et beau, s'approchent de la table de la Parole de Dieu et de la table de l'Eucharistie. A l'occasion de notre rencontre d'aujourd'hui, je voudrais souligner la grande signification des diverses formes de ce travail créateur qui nous permet de trouver la valeur profonde de la vie, le vrai charme de la jeunesse, en vivant dans l'intimité avec le Christ notre Maître, dans sa grâce sanctifiante. On découvre ainsi que la vie humaine, sur le seuil de laquelle se trouvent encore les jeunes, a un sens très riche et qu'elle est — toujours et partout — une réponse libre et consciente à l'appel de Dieu, qu'elle est une vocation bien déterminée.
4. Certains d'entre vous ont découvert que le Christ les appelle d'une manière particulière à son service exclusif et veut les voir à l’autel comme ses ministres ou bien sur les voies de la consécration évangélique par les voeux religieux. Cette découverte de la vocation est suivie d'un travail particulier de préparation qui dure plusieurs années et se réalise dans les séminaires ecclésiastiques ou dans les noviciats religieux. Que ces institutions — très méritantes dans la vie de l'Église — ne cessent jamais d'attirer les jeunes âmes, prêtes à se donner totalement au Rédempteur, afin que se réalise ce que vous chantez si spontanément: « Viens avec moi sauver le monde, c'est déjà le vingtième siècle... ! »
Rappelez-vous que je me réjouis de chaque vocation sacerdotale et religieuse comme d'un don particulier du Christ Seigneur pour l'Église, pour le peuple de Dieu, comme d'un témoignage singulier de la vitalité chrétienne de nos diocèses, de nos paroisses, de nos familles. Et ici aujourd'hui, avec vous, je confie chaque vocation de jeune à Notre-Dame de Jasna Gôra et je la lui offre comme un bien particulier.
5. Pendant le banquet de Cana en Galilée, Marie demande à son Fils le premier signe en faveur des jeunes époux et des maîtres de maison. Que Marie ne cesse pas de prier pour vous, pour toute la jeunesse polonaise, pour la jeunesse du monde entier, afin que se manifeste en vous le signe d'une nouvelle présence du Christ dans l'histoire !
Et vous, très chers amis, rappelez-vous bien ces paroles que la Mère du Christ a prononcées à Cana en s'adressant aux hommes qui devaient remplir les jarres d'eau. Elle dit alors en montrant son Fils : Tout ce qu'il vous dira faites-le ! (Jn 2,5).
A vous aussi elle dit cela aujourd'hui.
Acceptez ces paroles.
Souvenez-vous en.
Accomplissez-les!
6 juin 1979
1. Chers frères dans le sacerdoce et en même temps, dans le sacerdoce du Christ, fils très aimés.
Nous nous rencontrons ici, aux pieds de la Mère de Dieu, sous les yeux de notre Mère : la Mère des prêtres. Nous nous rencontrons dans des circonstances insolites, que vous ressentez certainement profondément, tout comme moi. Et pourtant, ce premier pape polonais qui se trouve aujourd'hui en face de vous a reçu la grâce de la vocation sacerdotale sur la terre polonaise, il est passé par un grand séminaire polonais (en bonne partie clandestin, car c'était durant l'occupation), il a étudié à la faculté de théologie de l'université Jagellon, il a reçu l'ordination sacerdotale des mains de l'évêque polonais d'inoubliable mémoire, un chef inflexible, le cardinal Adam Stefan Sapieha ; il a participé, comme vous, aux mêmes expériences de l'Église et de la nation.
Voici ce que je veux surtout vous dire dans la rencontre d'aujourd'hui. Tout ce qui s'est fortifié en moi ici, tout ce dont, d'ici, je me suis fait l'écho durant les rencontres que j'ai eu l'occasion d'avoir avec les prêtres depuis le 16 octobre 1978. C'est pourquoi, en vous rencontrant aujourd'hui, je désire me référer surtout aux paroles que j'ai déjà prononcées en ces diverses occasions. Je suis sûr en effet que vous avez tous une part dans leur expression, et que les droits d'auteur vous en reviennent en partie. De plus, j'estime qu'elles vous concernent vous, en Pologne, même si elles ont été déjà prononcées à Rome ou ailleurs.
2. Voici un passage du discours que j'ai adressé aux prêtres diocésains et aux religieux du diocèse de Rome, le 9 novembre de l'année dernière :
« Je garde le souvenir, disais-je, des prêtres admirables, zélés et souvent héroïques dont j'ai pu partager les soucis et les luttes... Dans ma précédente charge épiscopale, le Conseil presbytéral m'a rendu de grands services, en tant que lieu de rencontre pour partager avec l’évêque la sollicitude commune de toute la vie du presbyterium et l'efficacité de son activité pastorale... En vous rencontrant ici pour la première fois et en vous saluant avec une sincère affection, disais-je aux prêtres et aux religieux de Rome, j'ai encore dans les yeux et dans le coeur le presbyterium de l'Église de Cracovie ; toutes nos rencontres en différentes occasions ; nos nombreux entretiens qui remontent aux années de séminaire, les rencontres entre prêtres compagnons d'ordination et d'années de séminaire, auxquelles j'ai toujours été invité, y participant avec joie et profit » (cf. n. 2, 3. l'Osservatore Romano, 10 novembre 1978, p. 1).
3. Et maintenant, rendons-nous ensemble à la grande rencontre avec les prêtres mexicains au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe. Je leur ai adressé ces paroles : « Serviteurs d'une cause sublime, de vous dépend en grande partie le sort de l'Église dans les secteurs confiés à vos soins pastoraux. Cela vous impose une profonde conscience de la grandeur de votre mission et de la nécessité d'y répondre toujours mieux. Il, s'agit, en effet..., de l'Église du Christ — quel respect et quel amour cela doit vous inspirer ! — que vous devez servir joyeusement dans la sainteté de vie (cf. Ep Ep 4,13). Ce service élevé et exigeant ne pourra être rendu sans une conviction claire et profondément enracinée au sujet de votre identité de prêtres du Christ, dépositaires et intendants des mystères de Dieu, instruments de salut pour les hommes, témoins d'un royaume qui commence en ce monde, mais qui trouve son achèvement dans l'au-delà » (cf. n. 2-3 : AAS 71, 1979, p. 180).
4. Ma troisième citation, enfin, est peut-être la mieux connue : c'est la lettre à tous les prêtres de l'Église à l'occasion du Jeudi Saint 1979. J'ai senti d'une manière particulièrement forte le besoin de m'adresser aux prêtres de toute l'Église au commencement de mon pontificat. Je désirais que cela se fasse à l'occasion du Jeudi Saint, à l'occasion de la « fête des prêtres ». J'avais devant les yeux ce jour où nous avons renouvelé ensemble, dans la cathédrale de Wawel, notre foi dans le sacerdoce du Christ, lui consacrant de nouveau, pour être à son entière disposition, tout notre être, âme et corps, afin qu'il puisse agir à travers nous et remplir son oeuvre de salut.
« Notre activité pastorale, ai-je écrit entre autres, exige que nous soyons proches des hommes et de tous leurs problèmes, aussi bien de leurs problèmes personnels et familiaux que de leurs problèmes sociaux, mais elle exige aussi que nous soyons proches de tous ces problèmes en prêtres. C'est seulement ainsi qu'au milieu de tous ces problèmes nous restons nous-mêmes. Si donc nous sommes vraiment au service de ces problèmes humains, parfois très difficiles, nous conservons notre identité et nous sommes vraiment fidèles à notre vocation. Il nous faut mettre une grande perspicacité à rechercher, avec tous les hommes, la vérité et la justice, dont nous ne pouvons trouver la dimension véritable et définitive que dans l'Évangile, bien plus, dans le Christ lui-même » (cf. n. 17 : AAS 71 1979, p. 404).
5. Chers prêtres polonais réunis aujourd'hui à Jasna Gôra, voici les principales pensées que je désirais partager avec vous. Les prêtres polonais ont leur histoire propre, qu'ont écrite, en lien étroit avec l’histoire de la patrie, les générations entières « des ministres du Christ et des administrateurs des mystères de Dieu » (1Co 4,1) que notre terre a donnés.
Nous avons toujours ressenti un lien profond avec le peuple de Dieu, avec ce peuple du milieu duquel nous avons été « choisis » et pour lequel nous avons été « établis » (cf. He He 5,1). Le témoignage de la foi vive que nous atteignons au cénacle, à Gethsémani, au Calvaire, de la foi sucée avec le lait de notre mère, de la foi fortifiée à travers les dures épreuves de nos compatriotes, est notre carte d'identité spirituelle, le fondement de notre identité sacerdotale.
Comment pourrais-je, au cours de la rencontre d'aujourd'hui, ne pas évoquer le souvenir des milliers de prêtres polonais qui ont perdu la vie au cours de la dernière guerre, principalement dans les camps de concentration ?
Permettez-moi de mettre un frein aux souvenirs qui se pressent dans mon esprit et dans mon coeur.
Je dirai seulement que cet héritage de la foi sacerdotale, du service, de la solidarité avec la nation dans ses périodes les plus difficiles qui constitue en un certain sens, le fondement de la confiance historique que la société met dans les prêtres polonais, doit être toujours repensé par chacun de vous et je dirais, toujours reconquis. Le Christ Seigneur a enseigné aux Apôtres quelle conception ils doivent avoir de lui et ce; qu'ils- doivent exiger d'eux-mêmes : « Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait-ce que nous devions faire » (Lc 17,10). Vous devez donc, chers frères, prêtres polonais, en vous rappelant ces paroles et les expériences historiques, avoir toujours devant les yeux ces exigences qui proviennent de l'Évangile et qui sont la mesure de votre vocation. C'est un grand bien que ce crédit, cette confiance dont le prêtre polonais jouit dans la société quand il est fidèle à sa mission et quand son attitude est limpide et conforme à ce style que l'Église en Pologne a élaboré au cours des dernières décennies : c'est-à-dire le style du témoignage évangélique du service social. Que Dieu nous assiste afin que ce style ne soit pas exposé à quelque « ébranlement » que ce soit.
Le Christ demande à ses disciples que leur lumière brille aux yeux des hommes (cf. Mt Mt 5,16). Nous nous rendons très bien compte des faiblesses humaines qui existent en chacun d'entre nous. Avec humilité nous pensons à la confiance que nous fait le Maître et Rédempteur, en confiant à nos mains sacerdotales le pouvoir sur son Corps et sur son Sang. Je veux espérer que, avec l'aide de sa Mère, vous serez toujours en mesure, en ces temps difficiles et souvent obscurcis, de vous comporter de manière telle que votre lumière brille aux yeux des hommes. Prions sans cesse pour cela, prions avec grande humilité.
Je désire en outre exprimer cordialement le souhait que la Pologne ne cesse d'être la patrie des vocations sacerdotales et la terre du grand témoignage qui est rendu au Christ à travers le service de votre vie : à travers le ministère de la Parole et de l'Eucharistie. Aimez Marie, frères très chers ! Ne cessez pas de tirer de cet amour la force de vos coeurs. Qu'elle se manifeste par vous et par votre intermédiaire comme la Mère de tous les hommes, qui ont une soif si grande de cette maternité.
Monstra te esse Matrem / Sumat per te preces / qui pro nobis natus / tulit esse tuus.
Amen.
6 juin 1979
1. Jasna Gôra est devenue la capitale spirituelle de la Pologne où viennent les pèlerins de toutes les parties du sol de la patrie pour y retrouver l'unité avec le Christ Seigneur par l'intermédiaire du coeur de sa Mère. Et pas seulement de la Pologne, mais aussi d'au-delà des frontières. L'image de la Madone de Jasna Gôra est devenue dans le monde entier le signe de l'unité spirituelle des Polonais. Elle est également, dirais-je, un signe de reconnaissance de notre spiritualité et, en même temps, de notre place dans la grande famille des peuples chrétiens, réunis dans l'unité de l'Église. C'est une chose admirable, en effet, que de voir régner la Mère au moyen de son effigie à Jasna Gôra : le règne du coeur, toujours plus nécessaire au monde, qui tend à tout exprimer en froids calculs et en fins purement matérielles.
Arrivant comme pèlerin à Jasna Gôra, je voudrais d'ici m'unir cordialement à-tous ceux qui appartiennent à cette communauté spirituelle, à cette grande famille étendue sur toute la terre polonaise et au-delà de ses frontières. Je voudrais que nous nous rencontrions tous dans le coeur de notre Mère. Je m'unis par la foi, l'espérance et la prière à tous ceux qui ne peuvent venir jusqu'ici. Je m'unis particulièrement à toutes les communautés de l'Église du Christ en Pologne, à toutes les Églises diocésaines avec leurs pasteurs, à toutes les paroisses, aux familles religieuses masculines et féminines.
D'une manière particulière, je m'adresse à vous qui êtes venus aujourd'hui de la Silésie et de Zaglebie Dabrowskie. Ces deux terres, ces deux régions de la Pologne ancienne et contemporaine me sont proches. La richesse de la Pologne actuelle est liée en bonne partie aux ressources naturelles dont la Providence a doté ces terres et aux grands chantiers de travail humain qui ont surgi ici des derniers siècles. Historiquement, la Silésie comme Zaglebie — surtout la Silésie — sont toujours restées en union étroite avec le siège de saint Stanislas. Comme ancien métropolitain de Cracovie, je voudrais exprimer la joie spéciale que j'éprouve en cette rencontre qui a lieu aujourd'hui aux pieds de Jasna Gôra. J'ai toujours été proche par le coeur de l'Église de Katowice qui apporte à la vie catholique de Pologne, dans son ensemble, des expériences et des valeurs particulières.
2. Surtout, l'expérience de l'énorme travail. Les richesses de la terre, celles qui apparaissent à la surface comme celles que nous devons chercher dans les profondeurs de la terre, ne deviennent richesses de l'homme qu'au prix du travail humain. Il est nécessaire, ce travail — travail multiforme de l'intelligence et des mains — pour que l'homme puisse accomplir la magnifique mission que le Créateur lui a confiée, mission que le livre de la Genèse exprime par ces paroles : « Soumettez, dominez (la terre) » (Gn l, 28). La terre est confiée à l'homme et, à travers son travail, l'homme la domine.
Le travail est aussi la dimension fondamentale de l'existence de l'homme sur la terre. Pour l'homme, le travail n'a pas seulement une signification technique ; il a aussi une signification éthique. On peut dire que l'homme « assujettit » à lui la terre lorsque lui-même, par son comportement, en devient seigneur et non esclave, et aussi seigneur et non esclave du travail.
Le travail doit aider l'homme à devenir meilleur, spirituellement plus mûr, plus responsable, afin qu'il puisse réaliser sa vocation sur la terre, aussi bien comme personne absolument unique que dans la communauté avec les autres, et surtout dans cette communauté humaine fondamentale qu'est la famille. En s'unissant, l'homme et la femme, précisément dans cette communauté dont le caractère a été établi depuis le début par le Créateur lui-même, donnent vie à de nouveaux hommes. Le travail doit fournir à cette communauté humaine la possibilité de trouver les moyens nécessaires pour se former et pour subsister.
La raison d'être de la famille est l'un des facteurs fondamentaux qui déterminent l'économie et la politique du travail. Ces dernières conservent leur caractère éthique lorsqu'elles prennent en considération les besoins de la famille et ses droits. Par le travail, l'homme adulte doit gagner les moyens nécessaires à la subsistance de la famille. La maternité doit être traitée dans la politique et dans l'économie du travail comme une grande fin et un grand devoir en elle-même. A elle en effet est lié le travail de la mère, qui enfante, qui allaite, qui éduque et que personne ne peut remplacer. Rien ne peut remplacer le coeur d'une mère qui, dans une maison, est toujours présent et toujours attend. Le véritable respect du travail comporte en soi l’estime que l'on doit à la maternité, et il ne peut en être autrement. De cela dépend aussi la santé-morale de toute la société.
Mes pensées et mon coeur s'ouvrent encore une fois à vous, hommes soumis au dur travail, auxquels ma vie personnelle et mon ministère pastoral m'ont lié de différentes façons. Je souhaite que le travail que vous faites ne cesse jamais d'être la source de votre force sociale. Que grâce à votre travail, vos foyers soient forts ! Que grâce à votre travail, toute notre patrie soit forte !
3. Et c'est pourquoi je tourne encore une fois mon regard vers la Silésie et la Zaglebie laborieuses, vers les hauts fourneaux, vers les cheminées des usines ; c'est une terre de grand travail et de grande prière. L'une et l'autre étroitement unies dans la tradition de ce peuple dont la salutation la plus courante est exprimée par les paroles « Szczesc Boze » (Que Dieu vous aide !), paroles qui relient et réfèrent la pensée de Dieu au travail humain.
Il me faut aujourd'hui bénir la divine Providence, lui rendant grâces parce que dans cette terre l'énorme développement du travail humain est allé de pair avec la construction des églises, avec l'érection des paroisses, avec l'approfondissement et le renforcement de la foi. Parce que le développement n'a pas entraîné la déchristianisation, la rupture de l'alliance que travail et prière doivent sceller dans l'âme humaine, selon la devise des bénédictins : Ora et labora. La prière, qui en tout travail apporte la référence à Dieu Créateur et Rédempteur, contribue en même temps à «l'humanisation » totale du travail. « Le travail existe... afin que l'homme s'élève » (C.K. Norwid). L'homme qui, par la volonté du Créateur, a été appelé dès le commencement à soumettre la terre par le travail, a été créé par ailleurs à l'image et à la ressemblance de Dieu même. Il ne peut se retrouver lui-même, confirmer ce qu'il est, qu'en cherchant Dieu dans la prière. En cherchant Dieu, en se rencontrant avec lui par la prière, l'homme doit nécessairement se retrouver lui-même, puisqu'il est semblable à Dieu. Il ne peut se retrouver lui-même ailleurs qu'en son prototype. Il ne peut confirmer sa « domination » sur la terre par son travail qu'en priant en même temps.
Très chers frères et soeurs ! Hommes de Silésie, de Zaglebie et de toute la Pologne, qui êtes soumis au dur travail ! Ne vous laissez pas séduire par la tentation de croire que l'homme peut se retrouver pleinement lui-même en reniant Dieu, en supprimant la prière de sa vie, en restant seulement travailleur, en s'imaginant que ses propres productions puissent à elles seules satisfaire les besoins du coeur humain. « L'homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4,4), a dit celui qui connaît le coeur humain et qui a suffisamment prouvé qu'il se soucie des besoins matériels. La prière du Seigneur le « Notre Père », contient aussi une invocation pour le pain. Mais malgré cela, l'homme ne vit pas seulement de pain. Restez fidèles à l'expérience des générations qui ont cultivé cette terre, qui ont fait remonter à la surface ses trésors cachés, avec Dieu dans leurs coeurs, avec la prière sur les lèvres. Conservez ce qui a été la source de la force de vos pères et de vos aïeux, de vos familles, de vos communautés ! Que la prière et le travail deviennent une nouvelle source de force pour cette génération et aussi dans les coeurs de vos enfants, de vos petits-enfants et de vos arrière-petits-enfants.
4. Je vous dis « Szczesc Boze ». Que Dieu vous aide !
Et je le dis par le coeur de notre Mère, de celle dont te règne à Jasna Gôra consiste à être une Mère aimanté pour nous tous.
Je le dis par le Coeur de cette Mère qui s'est choisi une place plus proche de vos maisons, de vos mines et de vos usines, de vos villages et de vos villes : à Piekary. Ajoutez ce que je vous dis aujourd'hui de ce sommet de Jasna Gôra à ce que tant de fois je vous ai dit comme métropolitain de Cracovie, du sommet de Piekary. Et souvenez-vous en.
Amen.
« Szczesc Boze » — Que Dieu vous aide !
Amen !
6 juin 1979
Notre-Dame de Jasna Gôra !
1. C'est l'usage — un bel usage — que les pèlerins auxquels tu as donné l'hospitalité auprès de toi à Jasna Gôra viennent prendre congé de toi avant de s'en aller. Je me souviens de tant de ces visites d'adieu, de ces audiences particulières que toi, ô Mère de Jasna Gôra, tu m'as accordées quand j'étais encore lycéen et que j'arrivais ici avec mon père ou avec le pèlerinage de toute ma paroisse natale de Wadowice. Je me rappelle l'audience que tu as accordée à moi-même et à mes compagnons lorsque nous sommes venus ici clandestinement, comme représentants de la jeunesse universitaire de Cracovie, durant la terrible occupation, pour ne pas interrompre la continuité des pèlerinages universitaires à Jasna Gôra, commencés en la mémorable année 1936. Je me rappelle tant d'autres adieux, tant d'autres séparations, lorsque je venais ici comme aumônier des jeunes, et plus tard comme évêque conduisant des pèlerinages de prêtres de l’archidiocèse de Cracovie.
2. Aujourd'hui je suis venu à toi, Notre-Dame de Jasna Gôra, avec le vénérable primat de Pologne, avec l'archevêque de Cracovie, avec l'évêque de Czestochowa, et avec tout l'épiscopat de ma patrie pour prendre congé encore une fois et pour te demander ta bénédiction pour mon voyage. Je viens ici après ces journées passées avec eux — et avec tant d'autres pèlerins — comme premier serviteur de ton Fils et successeur de saint Pierre sur la chaire de Rome. La signification de ce pèlerinage est vraiment ineffable. Je n'essaierai même pas d'exprimer ce qu'il a été pour moi et pour nous tous, et ce qu'il ne cessera d'être. Pardonne-nous donc, Mère de l'Église et Reine de la Pologne, de te remercier seulement par le silence de nos coeurs et de te chanter en silence notre « préface » d'adieu !
3. Je voudrais seulement remercier encore en ta présence mes frères très chers dans l'épiscopat : le cardinal primat, les archevêques et les évêques de l'Église en Pologne, du milieu desquels j'ai été appelé, avec lesquels j'ai été depuis le début, et je continue à être, profondément lié. Voici ceux qui, devenant selon les paroles de saint Pierre les modèles du troupeau (forma gregis, cf. 1P 5,3), servent de tout leur coeur l'Église et la patrie, sans épargner leurs forces. Je désire vous remercier tous, vénérables frères, et toi en particulier, éminentissime et bien-aimé primat de Pologne, en répétant encore une fois (même sans paroles) ce que j'ai déjà dit à Rome le 22 et le 23 octobre de l'année dernière. Je répète les mêmes choses aujourd'hui — par la pensée et par le coeur — ici, en présence de Notre-Dame de Jasna Gôra.
Je remercie cordialement tous ceux qui ces jours-ci se sont faits pèlerins ici avec moi — en particulier ceux qui sont chargés du sanctuaire, les Pères Paulins, avec leur supérieur général et gardien de Jasna Gôra.
4. O Mère de l'Église ! Encore une fois je me consacre à toi « dans ton maternel esclavage d'amour » : « Totus tuus ! » Je suis tout à toi ! Je te consacre toute l'Église, où qu'elle se trouve, jusqu'aux extrémités de la terre ! Je te consacre l'humanité, je te consacre tous les hommes, mes frères. Tous les peuples et toutes les nations. Je te consacre l'Europe et tous les continents. Je te consacre Rome et la Pologne unies, à travers ton serviteur, par un lien nouveau d'amour.
Mère, accepte !
Mère, ne nous abandonne pas !
Mère, guide-nous !
6 juin 1979
Par un mystérieux dessein de la Providence, j'ai dû laisser le siège épiscopal de saint Stanislas à Cracovie pour assumer, à partir du 16 octobre 1978, celui de saint Pierre à Rome. Le choix opéré par le Sacré Collège a été pour moi l'expression de la volonté du Christ lui-même. Je veux rester toujours soumis et fidèle à cette volonté. Je veux en outre servir de toutes mes forces la grande cause à laquelle j'ai été appelé, à savoir l'annonce de l'Évangile et l'oeuvre du salut. Je vous remercie de m'avoir aidé spirituellement, surtout de vos prières.
Si je vous dis cela dès les premiers mois de cette salutation, c'est que le Christ inscrit ses appels dans te coeur vivant de l'homme. Mon coeur était et n'a cessé d’être uni à vous, à cette ville, à ce patrimoine, à cette « Rome polonaise ».
C'est ici, sur cette terre, que je suis né.
C'est ici, à Cracovie, que j'ai passé la plus grande partie de ma vie, en commençant avec mon inscription à l'université Jagellon en 1938.
C'est ici que j'ai obtenu la grâce de la vocation sacerdotale.
C'est dans la cathédrale de Wawel que j'ai été consacré évêque et que, en janvier 1964, j'ai reçu en héritage le grand patrimoine des évêques de Cracovie.
Cracovie, depuis ma plus tendre enfance a été pour moi une particulière synthèse de tout ce qui est polonais et chrétien. Elle m'a toujours parlé du grand passé historique de ma patrie. Elle a toujours représenté pour moi, d'une façon sublime, l'esprit de son histoire.
Je me souviens de la vieille Cracovie de mes années de jeune et d'étudiant — et voici la nouvelle Cracovie, presque triplée par la construction de Nowa Huta, aux problèmes de laquelle j'ai participé comme pasteur, comme évêque, comme cardinal.
Je salue aujourd'hui ma chère Cracovie en tant que pèlerin.
Je salue tout ce qui la constitue : le témoignage de l'histoire, la tradition des rois, le patrimoine de la culture et de la science et, en même temps, la métropole moderne.
Et je vous salue surtout vous, les habitants de Cracovie, vous tous et chacun de vous. Je reviens à vous pour ces quelques jours du jubilé de saint Stanislas, comme à une grande famille.
Vous m'êtes si proches ! A cause de cet éloignement auquel le Seigneur m'a appelé, je vous sens encore plus proches. Je voudrais vous exprimer mes sentiments et mes voeux en reprenant les paroles de saint Ignace d'Antioche : « Que la grâce vous fasse abonder en toutes choses... Vous m'avez réconforté en toutes manières, que Jésus en fasse autant pour vous. Absent et présent vous m'avez aimé : que Dieu vous le rende » (Aux Smyrniotes, 9, 2 ; SC 10, p. 165).
Je voudrais, pendant les quelques jours où je serai avec vous, faire les choses que j'ai toujours faites annoncer « les merveilles de Dieu » (Ac 2,11), rendre témoignage à l'Évangile et servir la dignité de l'homme. Comme l'a servie saint Stanislas il y a tant de siècles.
6 juin 1979
Dès mon arrivée à Cracovie, j'ai dirigé mes premiers, pas vers la cathédrale pour vous rencontrer près de la tombe de saint Stanislas, de la bienheureuse reine Hedwige et près de la tombe de nos rois, de nos chefs, de nos poètes nationaux. Vous savez tous très bien ce qu'a été pour moi cette cathédrale de Wawel.
Je salue tout le bien-aimé Presbyterium de l'Église de Cracovie, réuni près des reliques de son Patron, évêque il y a neuf siècles, et en même temps près de son actuel successeur, le métropolite de Cracovie et ses frères dans l’épiscopat.
Salut à tous.
Depuis 1972, j'ai préparé avec vous, très chers frères, ce Jubilé que maintenant je célèbre avec vous, bien que différemment de ce que je prévoyais. Insondables desseins de Dieu ! Insondables ses voies !
Nous avons ensemble fait le projet que cette année seraient effectuées les visites dans toutes les paroisses de l'archidiocèse de Cracovie avec les reliques de saint Stanislas, et je sais que cela se réalise. Permettez qu'à cette succession de visites j'ajoute également la mienne, ma visite actuelle dans la basilique de Wawel, qui en sa qualité de cathédrale est mère de toutes les églises et paroisses de l'archidiocèse. Par la visite aux saintes reliques, ici dans cette cathédrale, je visite indirectement chaque paroisse. Et de cette façon, je visite aussi chacun de vous, très chers frères et fils, chacun sur son propre poste de travail. Je visite toutes les communautés du peuple de Dieu dont vous êtes les pasteurs. Je vous prie de saluer vos paroisses, vos églises, vos chapelles. Saluez tous les sanctuaires toujours si chers à mon coeur.
Saluez les familles, les parents, la jeunesse.
Ainsi, comme autrefois, je prie maintenant chaque jour pour mon cher archidiocèse :
pour les familles ;
pour les paroisses et les aumôneries militaires ;
pour les congrégations religieuses masculines et féminines ;
pour le séminaire de Cracovie et tous les séminaires de la ville ;
pour l'Athénée théologique, héritier de la plus ancienne faculté de Pologne, de l'université Jagellone, que nous devons à la bienheureuse reine Hedwige ;
pour le Conseil presbytéral ;
pour la Curie métropolitaine ;
pour le Chapitre préposé à la garde de Wawel ;
pour le Synode de l’archidiocèse et de la métropole.
Que soit béni Dieu et Père de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ qui nous a bénis par le don d'une particulière unité à son service.
Amen.
7 juin 1979
1. Je ne sais vraiment pas comment remercier la divine Providence pour m'avoir permis de visiter encore une fois ce lieu. Kalwaria Zebrzydowska, le sanctuaire de la Mère de Dieu, les lieux saints de Jérusalem liés à la vie de Jésus et de sa Mère, reproduits ici, en ce qu'on appelle les « ruelles ». Je les ai visitées comme prêtre. J'ai visité souvent en particulier le sanctuaire de Kalwaria comme archevêque de Cracovie et comme cardinal. Nous venions très souvent ici, les prêtres et moi, pour concélébrer devant la Mère de Dieu. Nous venions pour le pèlerinage annuel du mois d'août et aussi avec les pèlerinages de groupes déterminés au printemps et à l'automne. Mais plus fréquemment je venais seul ici et, marchant le long des ruelles de Jésus-Christ et de sa Mère, je pouvais méditer leurs très saints mystères et recommander au Christ, par Marie, les problèmes particulièrement difficiles et ceux qui engageaient spécialement ma responsabilité dans la complexité de mon ministère. Je puis dire que presque tous ces problèmes n'ont été mûris qu'ici, par l'ardente prière devant ce grand mystère de la foi que Kalwaria enferme en soi.
2. C'est un mystère que vous connaissez tous bien : vous, les Pères et Frères Bernardins (Franciscains), gardiens de ce sanctuaire, et vous qui habitez -ici, les paroissiens, vous les nombreux, nombreux pèlerins qui venez ici à diverses époques et en divers groupes de toute la Pologne, surtout de la région proche des Carpates, de l'une et de l'autre partie des Tatras, certains plusieurs fois. Kalwaria a en soi quelque chose qui provoque cela ? Peut-être la beauté naturelle du paysage, qui s'étend au seuil des Beskides polonais. Ceci nous rappelle assurément Marie qui — pour rendre visite à Elisabeth — se mit en route vers la montagne » (Lc 1,39), Mais ce qui surtout, attire l'homme continuellement ici de nouveau, c'est ce mystère d'union de la Mère avec le Fils et du Fils avec la Mère. Ce mystère est raconté d'une façon plastique et généreuse par toutes les chapelles et les petites églises, disséminées autour de la basilique centrale, où règne l'image de la Madone de Kalwaria couronnée d'un diadème, offert par le pape Léon XIII, le 11 août 1887, par le cardinal Albin Dunajewski. L'anniversaire de cette cérémonie tombe le 15 août. Pour le centenaire, qui aura lieu en 1987, vous vous préparerez pendant les neuf prochaines années. Que ces neuf années de préparation soient profondément vécues par vous et vous rapprochent encore davantage des mystères de la Mère et du Fils, si fortement vécus et médités en ce saint lieu.
Le mystère de l'union de la Mère avec le Fils et du Fils avec la Mère sur le « chemin de croix », et ensuite sur les traces de ses funérailles de la chapelle de la Dormition au « sépulcre de la Madone». Enfin, le mystère de l'union dans la gloire que rappellent les ruelles de l'Assomption et du Couronnement. Le tout, bien situé dans le temps et dans l'espace, enveloppé des prières de tant de coeurs, de tant de générations, constitue un trésor singulier et vivant de la fou de l'espérance et de la charité du peuple de Dieu de cette terre. Quand je venais ici, j'avais toujours conscience de puiser dans ce trésor. Et j'avais toujours conscience que ces mystères de Jésus et de Marie, que nous méditons en priant pour les vivants et pour les morts, sont vraiment insondables. Nous revenons toujours à eux et chaque fois nous éprouvons le besoin de revenir de nouveau ici et de les pénétrer davantage. Dans ces mystères s'exprime en synthèse tout ce qui fait partie de notre pèlerinage terrestre et qui fait partie de nos « ruelles » de la vie quotidienne. Tout cela a été assumé par le Fils de Dieu et par sa Mère, est rendu de nouveau à l'homme : tout cela est alors pénétré d'une lumière nouvelle, sans laquelle la vie humaine n'a pas de sens et reste dans la nuit.
« ... Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie» (Jn 8,12). Tel est le fruit de mon pèlerinage pluriannuel à travers les ruelles de Kalwaria. Le fruit que je partage aujourd'hui avec vous.
3. Et si je veux vous encourager et vous enthousiasmer pour quelque chose, c'est bien pour cela : que vous ne cessiez pas de visiter ce sanctuaire. Plus encore : je veux vous dire à tous, mais surtout aux jeunes (parce que les jeunes aiment particulièrement ce lieu) : ne cessez pas de prier : « il faut prier toujours, sans se lasser » (Lc 18, l) — disait Jésus. Priez et, par la prière, formez vos vies : « L'homme me vit pas seulement de pain » (Mt 4,4)... et l'homme n'est pas seulement homme par l'aspect temporel des choses, la satisfaction des besoins matériels, les ambitions ou les désirs. « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Si nous devons vivre cette parole, une parole divine, il nous faut prier « sans nous lasser » !
Que parvienne de ce lieu, à tous ceux qui m'écoutent et partout, cette invitation simple et fondamentale du pape à la prière.
C'est l'invitation la plus importante.
C'est le message le plus essentiel.
Que le sanctuaire de Kalwaria continue à rassembler les pèlerins, qu'il serve l’archidiocèse de Cracovie et toute l'Église en Pologne. Que s'accomplisse ici une grande oeuvre de renouveau spirituel des hommes, des femmes, de la jeunesse masculine et féminine, du service liturgique de l'autel et de tous.
Et à tous ceux qui continueront à venir, je demande de prier pour l'un des pèlerins de Kalwaria que le Christ a appelé avec les mêmes mots que Simon Pierre : « pais mes agneaux... Pais mes-brebis » (Jn 21,15-19).
Je vous le demande : priez pour moi ici pendant ma vie et après ma mort.
Amen.
7 juin 1979
Chers habitants de Wadowice,
C'est avec une grande émotion que j'arrive aujourd'hui dans la ville où je suis né, dans la paroisse où j'ai été baptisé et accueilli dans la communauté ecclésiale, dans le cadre auquel j'ai été lié pendant dix-huit années de ma vie : depuis ma naissance jusqu'au baccalauréat.
Je voudrais vous remercier de vos salutations et en même temps vous saluer cordialement et souhaiter à tous la bienvenue. Depuis l'époque où je résidais à Wadowice, beaucoup d'années se sont écoulées et le cadre actuel a bien changé. Je salue donc tes nouveaux habitants de Wadowice, mais je te fais en pensant à ceux d'autrefois : à la génération qui a vécu la période de la première et de la seconde guerre mondiale et qui a vécu là sa jeunesse. Par la pensée et par le coeur, je reviens à l'école élémentaire — ici au Rynek (place du Marché) — et au lycée Marcin Wadowita de Wadowice que je fréquentais. Par la pensée et par le coeur, je reviens vers ceux de mon âge, mes camarades d'école, vers nos parents, nos maîtres et nos professeurs. Certains de ma génération sont encore ici, et je les salue avec une cordialité particulière. D'autres sont dispersés à travers toute la Pologne et de par le monde, mais ils sauront eux aussi que nous nous sommes rencontrés.
Nous savons l'importance des premières années de la vie, de l'enfance, de l'adolescence, pour le développement de la personne humaine et du caractère. Ce sont justement ces années qui m'unissent de manière indissoluble à Wadowice, à la ville et à ses environs. Au fleuve Skawa, à la chaîne des Beskides. C'est pourquoi j'ai tant désiré venir ici pour remercier Dieu avec vous de tous les bienfaits que j'ai reçus ici. Ma prière se porte vers tous les défunts, en commençant par mes parents, mon frère et ma soeur, dont le souvenir, pour moi, est toujours lié à cette ville.
Je voudrais encore exprimer mes sentiments de profonde gratitude à Mgr Edward Zacher, qui m'enseigna la religion au lycée de Wadowice, et qui prêcha ensuite à ma première messe, à mes premières célébrations d'évêque, d'archevêque et de cardinal, ici, dans l'église de Wadowice, et qui a pris la parole aujourd'hui aussi à l'occasion de cette nouvelle étape de ma vie, que l'on ne peut expliquer sinon par l'incommensurable miséricorde divine et la protection spéciale de la Mère de Dieu.
Lorsque je me mets à regarder derrière moi le long chemin de ma vie, je pense que le cadre, la paroisse, ma famille m'ont conduit aux fonts baptismaux de l'église de Wadowice où, le 20 juin 1920, m'a été accordée la grâce de devenir enfant de Dieu, et aussi la foi en mon Rédempteur. Ces fonts baptismaux, je les ai déjà baisés solennellement une fois, en l'année du Millénaire de la Pologne, quand j'étais archevêque de Cracovie. Aujourd'hui, je veux les baiser encore une fois comme pape, successeur de saint Pierre.
Je veux en outre fixer mon regard, sur le visage de la Mère du Perpétuel Secours, en son image de Wadowice.
Et je demande à tous, devant l'image de cette Mère, de m'entourer de leur prière incessante.
7 juin 1979
1. « Voici quelle est la victoire qui a vaincu le monde : c'est notre foi » (Jn 5,4).
Ces paroles de la lettre de saint Jean me viennent à l'esprit et me pénètrent le coeur lorsque je me trouve ici, en cet endroit où à été remportée une victoire particulière de la foi. De la foi qui fait naître l'amour de Dieu et du prochain, l'unique amour, l'amour suprême qui est prêt « à donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13 cf. Jn 10,11). Une victoire donc de l'amour que la foi a vivifiée jusqu'au sommet du témoignage ultime et définitif.
Cette victoire de la foi et de l'amour, un homme l'a remportée en ce lieu ; son nom est Maximilien Marie ; son nom de famille : Kolbe ; sa profession (telle qu'il l'indiquait lui-même dans les registres du camp de concentration) : prêtre catholique ; sa vocation : fils de saint François ; sa naissance : fils de gens simples, laborieux et pieux, tisserands aux environs de Lodz ; par la grâce de Dieu et le jugement de l'Église : bienheureux.
La victoire par la foi et l'amour, cet homme l'a remportée en ce lieu qui fut construit pour la négation de la foi (de la foi en Dieu et de la foi en l'homme) et pour fouler aux pieds radicalement non seulement l'amour mais tous les signes de la dignité humaine, de l'humanité. Un lieu qui fut construit sur la haine et sur le mépris de l'homme au nom d'une idéologie folle. Un lieu qui fut construit sur la cruauté. A ce lieu conduit une porte, qui existe encore aujourd'hui, et sur laquelle est placée une inscription : Arbeit macht frei (le travail rend libre), qui rend un son sardonique, parce que son contenu était radicalement contredit par tout ce qui se passait à l'intérieur.
Dans ce lieu du terrible massacre où trouvèrent la mort quatre millions d'hommes de diverses nations, le père Maximilien, en s'offrant volontairement lui-même à la mort, pour un frère, dans le bunker de la faim, remporta une victoire Spirituelle semblable à celle du Christ lui-même. Ce frère vit encore aujourd'hui sur la terre polonaise.
Mais le père Maximilien Kolbe fut-il le seul ? Certes, il a remporté une victoire qui frappa aussitôt ses compagnons de prison et qui frappe encore aujourd'hui l'Église et le monde. Il est certain aussi que beaucoup d'autres victoires semblables ont été remportées ; je pense par exemple à la mort, dans le four crématoire d'un camp de concentration, de la soeur carmélite Bénédicte de la Croix, dans le siècle Edith Stein, illustre disciple de Husserl, qui est devenue une gloire de la philosophie allemande contemporaine, et qui descendait d'une famille juive de Wroclaw.
Sur le lieu où la dignité de l'homme avait été foulée aux pieds d'une manière aussi horrible, la victoire remportée grâce à la foi est l'amour.
Quelqu'un peut-il encore s'étonner que le pape, né et élevé sur cette terre, le pape qui est arrivé sur le siège de saint Pierre de ce diocèse sur le territoire duquel se trouve le camp d'Auschwitz, ait commencé sa première encyclique par les mots Redemptor hominis, et qu'il l'ait consacrée dans son ensemble à la cause de l'homme, à la dignité de l'homme, aux menaces contre lui et enfin à ses droits inaliénables qui peuvent êtres facilement foulés aux pieds et anéantis par ses semblables ? Suffit-il donc de revêtir l'homme d'un uniforme différent, de l'armer de tous les moyens de la violence, suffit-il donc de lui imposer une idéologie dans laquelle les droits de l'homme sont soumis aux exigences du système, complètement soumis, au point de ne plus exister en fait ?
2. Je viens ici aujourd'hui en pèlerin. On sait que je suis venu ici bien des fois... Tant de fois ! Et bien des fois, je suis descendu dans la pièce où Maximilien Kolbe est mort, et je me suis arrêté devant le mur de l'extermination, et je suis passé entre les ruines des fours crématoires de Brzezinka ; Je ne pouvais pas ne pas venir ici comme pape.
Je viens donc ; en ce sanctuaire particulier dans lequel est né — si je puis dire — le patron de notre siècle difficile, tout comme saint Stanislas, patron des Polonais, naquit sous l’épée il y a neuf siècles à Rupella.
Je viens pour prier avec vous tous qui êtes venus ici aujourd'hui — et avec toute la Pologne — et avec toute l'Europe. Le Christ veut, que moi, devenu successeur de Pierre, je rende témoignage devant le monde de ce qui constitue la grandeur de l'homme de notre temps et sa misère. De ce qui constitue sa défaite et sa victoire.
C'est pourquoi je viens m'agenouiller sur ce Golgotha du monde contemporain, sur ces tombes en grande partie sans nom, comme la grande tombe du soldat inconnu. Je m'agenouille devant toutes les pierres qui se succèdent et sur lesquelles la commémoration des victimes d'Auschwitz est gravée dans, les langues suivantes : en polonais, anglais, bulgare, tzigane, tchèque, danois, français, grec, hébreu, yiddish, espagnol, flamand, serbo-croate, allemand, norvégien, russe, roumain, hongrois, italien.
Et je m'arrête en particulier avec vous, chers participants à cette rencontre, devant la pierre qui porte l'inscription en langue hébraïque. Cette inscription rappelle le souvenir du peuple dont les fils et les filles étaient destinés à l'extermination totale. Ce peuple tire son origine d'Abraham, qui est le Père de notre foi (cf. Rm Rm 4,12), comme l'a dit Paul de Tarse. Ce peuple, qui a reçu de Dieu ce commandement : « tu ne tueras pas », a éprouvé en lui-même à un degré spécial ce que signifie tuer. Devant cette pierre, il n'est permis à personne de passer outre avec indifférence.
Je choisis de m'arrêter encore devant une autre pierre : celle dont l'inscription est en langue russe. Je n'ajoute aucun commentaire. Nous savons de quelle nation il s'agit. Nous connaissons la part qu'elle eut dans la terrible dernière guerre, pour la liberté des peuples. Devant cette pierre, on ne peut pas passer indifférent.
Enfin, la dernière pierre, celle en langue polonaise. Six millions de Polonais ont perdu la vie au cours de la seconde guerre mondiale : le cinquième de la nation. Encore une étape des luttes séculaires de cette nation, de ma nation, pour ses droits fondamentaux parmi les peuples d'Europe. Encore un cri puissant pour le droit d'avoir sa propre place sur la carte de l'Europe. Encore un compte douloureux avec la conscience de l'humanité.
J'ai choisi seulement trois pierres. Il faudrait s'arrêter devant chacune de celles qui sont là, c'est ce que nous ferons.
3. Oswiecim (Auschwitz) est un tel compte. On ne peut pas le visiter seulement.
Il faut se demander avec crainte à cette occasion où se trouvent les frontières de la haine, les frontières de la destruction de l'homme par l'homme, les frontières de la cruauté ?
Oswiecim est un témoignage de la guerre. La guerre porte avec elle une croissance démesurée de la haine, de la cruauté. Et si on ne peut pas nier qu'elle manifeste aussi de nouvelles possibilités du courage de l'homme, de l'héroïsme, du patriotisme, il demeure pourtant que c'est le compte des pertes qui l'emporte en elle. Il l'emporte toujours plus, parce que la capacité de destruction des armes inventées par la technique moderne s'accroît chaque jour. Les responsables des guerres ne sont pas seulement ceux qui en sont directement la cause, mais aussi ceux qui ne font pas tout pour les empêcher. Qu'il me soit donc permis de répéter en ce lieu les paroles que Paul VI prononça devant l'Organisation des Nations Unies : « Il suffit de rappeler que le sang de millions d'hommes, que les souffrances inouïes et innombrables, que d'inutiles massacres et d'épouvantables ruines sanctionnent le pacte qui vous unit en un, serment qui doit changer l'histoire future du monde : jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! C'est la paix, la paix, qui doit guider le destin des peuples et de toute l'humanité ! » (AAS 57, 1965, p. 881).
Si toutefois ce grand appel d'Oswiecim, le cri de l'homme martyrisé ici doit porter des fruits pour l'Europe (et aussi pour le monde), il faut tirer toutes les justes conséquences de la Déclaration des droits de l'homme, comme le pape Jean XXIII exhortait à le faire dans l'encyclique, Pacem in terris. En effet, on y « reconnaît solennellement à tous les hommes sans exception leur dignité de personne ; elle affirme pour chaque individu ses droits de rechercher librement la vérité, de suivre les normes de la moralité, de pratiquer les devoirs de justice, d'exiger des conditions de vie conformes à la dignité humaine, ainsi que d'autres droits liés à ceux-ci » (Jean XXIII, Pacem in terris, IV : AAS 55, J963, p. 295-296).
Il faut revenir à la sagesse du vieux maître Pawel Wlodkowic, recteur de l'université Jagellon de Cracovie, et assurer les droits des nations : à l'existence, à la liberté, à l'indépendance, à leur propre culture, à un développement honnête. Wlodkowic écrit : « Là où le pouvoir s'exerce plus que l'amour, on cherche ses propres intérêts, et non ceux de Jésus-Christ, et on s'éloigne donc facilement de la norme de la loi divine (...). Tout le droit s'oppose aux menaces contre ceux qui veulent vivre en paix : s'y oppose le droit civil (...) et canonique (...), le droit naturel, c'est-à-dire le principe "Ce que tu veux pour toi, fais-le à autrui". S'y oppose le droit divin, en tant que ... dans le "tu ne voleras pas" tout, larcin est interdit et dans le "tu ne tueras pas" l'est toute violence» (P. Wlodkowic, Saeventibus, 1415, Trac. 2, Solutio quaest ,4a ; cf. L. Ehrlich, Pisma Wybrane Pawla Wlodkowica, Waeszawa 1968, t. 1S 61 1S 58-59).
Et non seulement le droit s'y opposait, mais aussi et surtout, l'amour. Cet amour du prochain dans lequel se manifeste et se traduit l'amour de Dieu que le Christ a proclamé comme son commandement. Mais il est aussi le commandement que tout homme porte
inscrit dans son coeur ; gravé par son Créateur lui-même. Un tel commandement se concrétise également dans le « respect de l'autre », de sa personnalité, de sa conscience ; il se concrétise dans le « dialogue avec l'autre », dans le savoir rechercher et reconnaître ce qu'il y a de bon et peut y avoir de positif même en celui qui a des idées différentes des nôtres, en celui qui erre sincèrement, en bonne foi.
Jamais l'un aux dépens de l'autre, au prix de l'asservissement de l'autre, au prix de la conquête, de l'outrage, de l'exploitation et de la mort !
C'est le successeur de Jean XXIII et de Paul VI qui prononce ces paroles. Mais celui qui les prononce est en même temps le fils de la nation qui a subi de la part des autres, au cours de son histoire, de multiples vicissitudes. Il ne le dit pas pour accuser, mais pour rappeler. Il parle au nom de toutes les nations dont les droits sont violés et oubliés. Il le dit parce qu'il y est poussé par la vérité et par la sollicitude pour l'homme.
4. Dieu saint, Dieu puissant, saint et immortel !
De la peste, de la famine, du feu et de la guerre... et de la guerre, délivre-nous, ô Seigneur !
8 juin 1979
1. « De la mer Baltique aux sommets des montagnes... », aux sommets des Tatras.
Au cours de mon pèlerinage à travers la Pologne, j'ai l'occasion aujourd'hui d'approcher justement ces monts, ces Tatras qui constituent depuis des siècles la frontière méridionale de la Pologne. Elle a été la frontière la plus fermée et la plus protégée, et en même temps la plus ouverte et la plus amicale. A travers cette frontière passaient les chemins conduisant chez nos voisins, chez nos amis. Même durant la dernière occupation, ces sentiers étaient les plus battus par les réfugiés qui se dirigeaient vers le sud : ils cherchaient à rejoindre l'armée polonaise qui combattait au-delà des frontières pour la liberté de la patrie.
Je veux saluer de tout mon coeur ces lieux auxquels j'ai toujours été si intimement lié. Je veux en outre saluer tous ceux qui se trouvent ici, venus du Podhale comme de toutes les Précarpates, de l’archidiocèse de Cracovie et même de plus loin : du diocèse de Tarnow et de celui de Przemysl. Permettez-moi de me référer à l'antique lien de voisinage et de vous saluer tous comme je le faisais habituellement lorsque j'étais métropolitain de Cracovie.
2. Je voudrais parler ici, en ce lieu de Nowy Targ, de la terre polonaise, parce qu'elle se révèle ici particulièrement belle et riche de paysage. L'homme a besoin de la beauté de la nature, et il ne faut donc pas s'étonner de voir venir ici des personnes de différentes parties de la Pologne et de l'étranger. Elles viennent aussi bien l'été que l'hiver. Elles cherchent le repos. Elles désirent se retrouver elles-mêmes au contact de la nature. Elles veulent refaire leurs forces par le sain exercice physique de la marche, de l'ascension, de l'escalade, de la descente à ski. Cette région hospitalière est aussi le terrain d'un grand travail pastoral, car les grands viennent ici pour raviver non seulement leurs forces physiques mais aussi leurs forces spirituelles.
3. Cette belle terre est en même temps une terre difficile. Pierreuse, montagneuse. Pas aussi fertile que la plaine de la Vistule. Qu'il me soit donc permis, précisément en cette terre des Précarpates et des Prétatras, de me référer à ce qui a toujours été si cher au coeur des Polonais : l'amour de la terre et du travail des champs. Personne ne peut nier que cela représente non seulement un sentiment, un lien affectif, mais aussi un grand problème économique et social. Ces régions-ci connaissent particulièrement bien le problème parce que d'ici justement, alors que se faisait sentir la plus grande pénurie de terre cultivable, ce qui amenait parfois une grande misère, les gens émigraient au loin, au-delà de la Pologne, au-delà de l'Océan. Ils partaient là-bas en quête de travail et de pain, et ils en trouvaient. Je veux dire aujourd'hui à tous ceux qui sont dispersés dans le monde, en quelque lieu qu'ils se trouvent » « Szczese Boze » — Que Dieu vous aide ! Que ceux-là n'oublient pas leur patrie d'origine, leur famille, l'Église, la prière et tout ce qu'ils ont emporté d'ici. Car même s'ils ont dû émigrer parce que les biens matériels leur faisaient défaut, ils n'en ont pas moins emporté d'ici avec eux un grand patrimoine spirituel. Qu'ils veillent, en devenant riches matériellement, à ne pas s'appauvrir spirituellement : ni eux, ni leurs enfants, ni leurs petits-enfants !
Le grand droit de l'homme, son droit fondamental, c'est 1e droit au travail et le droit à la terre. Certes, le développement de l'économie nous mène dans une autre direction, on évalue le progrès à partir de l'industrialisation, la génération actuelle abandonne en masse la campagne et les travaux des champs ; mais le droit à la terre ne cesse pas pour autant de constituer le fondement d'une saine économie et d'une saine sociologie.
Puisque durant ma visite, il convient que je présente des voeux, je souhaite de tout mon coeur à ma patrie que ce qui a toujours constitué la force des Polonais — jusque dans les périodes les plus difficiles de l'histoire — c'est-à-dire le lien personnel avec la terre, ne cesse pas de l'être même pour notre génération industrialisée. Que l'on garde de la considération pour les travaux des champs ; qu'ils soient appréciés et estimés ! Et que jamais ne manquent en Pologne le pain et la nourriture !
4. A ce souhait s'en ajoute un autre. Le Créateur adonné la terre à l'homme pour qu'il la « soumette » et sur cette domination de l'homme sur la terre, il a basé le droit fondamental de l'homme à la vie. Ce droit est étroitement lié à la vocation de l'homme à la famille et à la procréation. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une, seule chair » (Gn 2,24). Et, de même que la terre, par un décret providentiel du Créateur, porte du fruit, ainsi cette union dans l'amour de deux personnes, homme et femme, fructifie en une nouvelle vie humaine. De cette unité vivifiante des personnes, le Créateur a fait le premier sacrement et le Rédempteur, a confirmé ce sacrement perpétuel de l'amour et de la vie, lui donnant une nouvelle dignité et lui imprimant le sceau de sa sainteté. Le droit de l'homme à la vie est joint, par volonté du Créateur et en vertu de la croix du Christ, au sacrement indissoluble du mariage.
A l'occasion de ma visite, je souhaite donc, très chers compatriotes, que ce droit sacré ne cesse jamais de marquer la vie en terre polonaise : et ici, dans les Prétatras, dans les Précarpates, et partout. On dit très justement que la famille est la cellule fondamentale de la vie sociale. C'est la communauté humaine fondamentale. Telle est la famille, telle sera aussi la nation, parce que tel est l'homme. Je vous souhaite donc d'être forts grâce à des familles profondément enracinées dans la force de Dieu, et je souhaite que l'homme puisse se développer pleinement sur la base du lien indissoluble des époux-parents, dans le climat familial que rien ne peut remplacer. Je souhaite encore, et je prie toujours pour cela, que la famille polonaise donne la vie et soit fidèle au droit sacré à la vie. Si on enfreint le droit de l'homme à la vie au moment où il commence à être conçu dans le sein maternel, on porte aussi atteinte indirectement à tout l'ordre moral qui sert à assurer les biens inviolables de l'homme. La vie occupe la première place parmi ceux-ci. L'Église défend le droit à la vie non seulement eu égard à la majesté du Créateur qui est le premier Donateur de cette vie, mais aussi par respect envers le bien essentiel de l'homme.
5. Je voudrais également m'adresser aux jeunes qui aiment ces lieux d'une façon spéciale et viennent chercher ici non seulement le repos physique mais aussi le repos spirituel. « Se reposer — a écrit autrefois Norwid —signifie "concevoir à nouveau" (jeu de mots polonais) ». Le repos spirituel de l'homme, comme le pensent justement tant de groupes de jeunes, doit conduire à retrouver et à élaborer en soi la « nouvelle créature » dont parle saint Paul. C'est à cela que mène le chemin de la Parole de Dieu lue et célébrée avec foi et amour, la participation aux sacrements et surtout à l'Eucharistie. C'est à cela que mène le chemin de la compréhension et déjà réalisation de la communauté, c'est-à-dire de la communion avec les hommes qui naît de la communion eucharistique et aussi la compréhension et la réalisation du service évangélique, c'est-à-dire de la « diaconie ». Très chers amis, ne renoncez pas à ce noble effort qui vous permet de devenir témoins du Christ. Témoin, dans le langage biblique, signifie martyr.
Je vous confie à l'Immaculée, à laquelle le bienheureux Maximilien Kolbe confiait continuellement le monde entier.
Je vous confie tous à la Mère du Christ qui, dans les environs d'ici, règne comme Mère dans son sanctuaire de Ludzmiers et aussi dans celui qui s'élève au coeur des Tatras à Rusinowa Polana (combien le serviteur de Dieu, le frère Albert, a aimé ce lieu, combien il a admiré et aimé depuis son ermitage de Kalatowki !), et en tant d'autres sanctuaires érigés aux pieds des Carpates, dans le diocèse de Tarnow, celui de Przemsyl... à l'est et à l'ouest. Et dans toute la terre polonaise.
Que le patrimoine de la foi au Christ et de l'ordre moral soit sauvegardé par saint Stanislas, évêque et martyr, patron des Polonais, témoin du Christ depuis tant de siècles sur notre terre natale !
8 juin 1979
Très cher métropolitain de Cracovie,
Vénérables évêques,
Chers frères et soeurs,
1. Aujourd'hui se réalise le désir ardent de mon coeur. Le Seigneur Jésus, qui m'a appelé de ce siège de saint Stanislas à la veille de son neuvième centenaire, me permet de participer à la clôture du synode de l'archidiocèse de Cracovie, synode qui a toujours été lié dans ma pensée à ce grand jubilé de notre Église. Vous le savez tous très bien, car j'ai traité ce sujet à de nombreuses reprises, et je n'ai pas besoin de le répéter aujourd'hui. Je ne serais peut-être même pas capable de dire tout ce qui, en rapport avec ce synode, m'est passé dans l'esprit et dans le coeur, quelles espérances et quels projets j'ai bâtis sur: lui en cette période décisive de l'histoire de l'Église et de la patrie.
Le synode avait été lié, pour moi et pour vous tous, à l'anniversaire du neuvième centenaire du ministère de saint Stanislas, qui fut évêque de Cracovie pendant sept ans. Le programme de travail prévoyait ainsi une période qui allait du 8 mai 1972 au 8 mai 1979. Nous avons voulu, pendant tout ce temps, honorer l'évêque et le pasteur (d'il y a neuf siècles) de l'Église de Cracovie, en cherchant à exprimer — en fonction de notre temps et de ses besoins — notre sollicitude pour l'oeuvre de salut opérée par le Christ dans les âmes de nos contemporains. Comme saint Stanislas de Szczepanow le faisait il y a neuf siècles, ainsi voulons-nous faire nous aussi, neuf siècles après. Je suis persuadé que c'est là la façon la plus adaptée d'honorer la mémoire du grand patron de la Pologne. Cela correspond autant à la mission historique de saint Stanislas qu'aux grandes tâches que doivent affronter aujourd'hui l'Église et le christianisme contemporain après le concile Vatican II. Celui qui a commencé le Concile, le serviteur de Dieu Jean XXIII, a déterminé cette tâche en l'appelant « aggiornamento ». Le but du travail de sept années du synode de Cracovie — en réponse aux fins essentielles de Vatican II — devait être raggiornamento de l'Église de Cracovie, le renouvellement de la conscience de sa mission de salut, comme aussi le programme précis de sa réalisation.
2. Le chemin qui a conduit à cette fin avait été tracé par la tradition des synodes particuliers de l'Église ; qu'il suffise de rappeler les deux synodes précédents au temps du ministère du cardinal Adam Stefan Sapieha. Les nonnes pour mener les travaux synodaux étaient tracées par le code de droit canonique. Toutefois nous avons considéré que la doctrine du concile Vatican II ouvre ici de nouvelles perspectives et crée, je dirais, de nouveaux devoirs. Si le synode devait servir à la réalisation de la doctrine de Vatican II, il devait le faire avant tout avec la même conception et la même méthode de travail. Cela explique tout le dessein du synode pastoral et ta mise en oeuvre qui s'en est suivie. On peut dire que, par l'élaboration des résolutions et des documents, nous avons parcouru une route plus longue mais aussi plus complète. Cette route est passée par l'activité de centaines de groupes d'étude synodaux, dans lesquels un grand nombre de fidèles de l'Église de Cracovie ont pu s'exprimer. Ces groupes, comme vous le savez, étaient formés dans leur majorité de laïcs catholiques, qui y ont trouvé d'une part la possibilité de pénétrer dans la doctrine du Concile, et d'autre part leurs propres expériences, leurs propres propositions, qui manifestaient leur amour envers l'Église, et le sens de leur responsabilité pour l'ensemble de sa vie dans l'archidiocèse de Cracovie.
Pendant l'étape de préparation des documents finals du synode, les groupes d'étude sont devenus des lieux d'amples consultations ; c'est à eux que s'adressaient en effet la commission générale qui coordonnait l'activité de toutes les commissions de travail, de même que les commissions d'experts qui, depuis le début du synode avaient été convoquées. De cette façon mûrissait ce que le synode, en se rattachant à la doctrine du Concile, voulait faire passer dans la vie de l'Église de Cracovie. Il voulait former en fonction de cela l'avenir de l'Église.
3. Aujourd'hui tout ce travail, ce parcours de sept ans, est déjà derrière vous. Je n'ai jamais imaginé que j'aurais participé comme hôte venu de Rome à la clôture des travaux du synode de Cracovie. Mais si telle est la volonté du Christ, qu'il me soit permis, en ce moment, de remplir encore une fois le rôle du métropolitain de Cracovie, qui, par le synode, avait désiré s'acquitter de la grande dette, qu'il avait contractée envers le Concile, envers l'Église universelle, envers l'Esprit-Saint. Qu'il me soit aussi permis dans ce rôle — comme je l'ai dit — de remercier tous ceux qui ont réalisé ce synode, année après année, mois après mois, de leur travail, de leurs conseils, de leur contribution constructive, de leur zèle. Mes remerciements s'adressent, d'une certaine manière, à toute la communauté du peuple de Dieu de l'archidiocèse de Cracovie, aux ecclésiastiques et aux laïcs ; aux prêtres, aux religieux et aux religieuses. Surtout à tous ceux qui sont ici présents : aux évêques, avec à leur tête mon vénéré successeur le métropolitain de Cracovie : spécialement à l'évêque Stanislaw Smolenski qui a dirigé, en tant que président de la commission générale, les travaux du synode. A tous les membres de cette, commission, et encore une fois à la commission préparatoire, qui, sous la direction de Mgr E. Florkowski, a préparé en: 1971 et en 1972 le statut, le règlement et le programme du synode. Aux commissions de travail, aux commissions d'experts à l'infatigable secrétariat, aux groupes chargés de la rédaction, et enfin à tous les groupes d'étude.
J'aurais peut-être dû, en une telle circonstance, m'exprimer d'une autre manière, mais cela ne m'est pas possible. J'ai été trop personnellement lié à ce travail.
Je voudrais donc, en votre nom à tous, déposer cette oeuvre achevée devant le sarcophage de saint Stanislas, au centre de la cathédrale de Wawel ; elle avait, en effet, été entreprise en vue de son jubilé.
Et avec vous tous, je demande à la Sainte Trinité que cette oeuvre porte des fruits au centuple.
Amen.
8 juin 1979
Mes jeunes amis,
1. Permettez-moi de commencer par des souvenirs, puisque le temps est encore tout proche où j'avais des rencontres régulières avec vous dans tant de centres de pastorale pour les étudiants de Cracovie. Nous nous sommes vus en diverses occasions, et il me semble que nous nous comprenons bien. Je n'oublierai jamais vos voeux de Noël avec le partage de l’Eucharistie, les exercices spirituels de l’Avent et du Carême, et nos autres rencontres.
Cette année, j'ai dû passer le Carême à Rome et, pour la première fois, au lieu de parler aux étudiants polonais de Cracovie, j'ai parlé aux étudiants romains. Je vous cite quelques passages de ce que je leur ai dit dans la basilique Saint-Pierre : « Le Christ est celui qui a accompli un renversement fondamental dans la façon de concevoir la vie. Il a montré que la vie est un passage, non seulement au-delà de la limite de la mort, mais vers une vie nouvelle. Aussi la croix est-elle devenue pour nous la chaire suprême de la vérité de Dieu et de l'homme. Tous, d'une façon ou d'une autre, nous devons être disciples de cette chaire. Nous comprenons alors que la croix est aussi le berceau de l'homme nouveau.
« C'est ainsi que ceux qui se mettent a son école perçoivent la Vie. C'est ainsi qu'ils l'enseignent aux autres. Ce sens de la vie, ils l'impriment dans toute la réalité temporelle : dans la morale, la créativité, la culture, la politique, l'économie. Combien de fois n'a-t-on pas dit — par exemple, les disciples d'Épicure dans l'Antiquité et, pour d'autres motifs, certains disciples de Marx aujourd'hui — que cette façon de concevoir la vie détourne l'homme de la réalité temporelle et, d'une certaine manière, l'annule. La vérité est tout autre. Seule cette conception de la vie donne leur pleine importance à tous les problèmes de la réalité temporelle. Elle permet de les situer pleinement dans la vie de l'homme. Une chose est sûre : cette conception de la vie ne permet pas d'enfermer l'homme dans les choses temporelles ; elle ne permet pas qu'il leur soit entièrement subordonné. Elle décide de sa liberté. En donnant à la vie humaine ce sens pascal, à savoir qu'elle est un passage, un passage vers la liberté, Jésus-Christ a enseigné par sa parole, et encore plus par son exemple, qu'elle est une épreuve... (elle est) l'épreuve de la pensée, du « coeur » et de la volonté, l'épreuve de la vérité et de l'amour. En ce sens, c'est en même temps, l'épreuve de l'Alliance avec Dieu.
« La notion d'épreuve est étroitement liée à celle de responsabilité. L'une et l'autre sont ordonnées à notre volonté, à nos actes. Acceptez chers amis, ces deux notions, ou plutôt ces deux réalités, comme les éléments avec lesquels nous constituons notre humanité. Votre humanité est déjà mûre et en même temps elle est encore jeune. Elle est en train de forger d'une façon définitive son projet de vie, de cela précisément pendant le temps de vos études supérieures. Il faut assumer cette épreuve en toute responsabilité ; responsabilité personnelle — pour sa vie, sa physionomie future et sa valeur — et en même temps responsabilité sociale : pour la justice et la paix, pour la vie morale de son propre milieu originel et de toute la société. C'est une responsabilité pour le bien commun authentique. L'homme qui a une, telle conscience du sens de sa vie ne détruit pas mais construit l'avenir. C'est ce que le Christ nous a enseigné. »
Après la soirée passée avec la jeunesse romaine, au cours de laquelle presque tous ont reçu la communion pascale, j'ai pensé en moi-même : comme les étudiants se ressemblent partout ! Comme ils écoutent partout, avec la même attention, la parole de Dieu et participent à la liturgie ! J'ai pensé alors à vous, aux retraites spirituelles des étudiants polonais de Cracovie, à votre manière analogue de vous recueillir, de réfléchir, de vivre en silence dans l'église de la Mère de Dieu, à Nowa Wies, ou encore dans l'église des dominicains ou des jésuites, au cours de rencontres semblables.
2. J'ai aussi pensé à vous à Mexico, au cours de ma rencontre avec la jeunesse étudiante dans le sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe. Permettez-moi de vous citer encore quelques phrases de la lettre que j'ai écrite spécialement après mon retour de Mexico, aux étudiants d'Amérique latine.
« Au cours de ma rencontre avec vous, j'ai perçu que vous ressentiez très profondément
le mal qui pèse sur la vie sociale des nations dont vous êtes les fils et les filles. Le besoin de changement, la nécessité de construire un monde meilleur, plus juste, plus digne de l'homme, vous tourmentent. Sur ce point, vos désirs rencontrent le courant qui s'est si fortement accentué dans l'enseignement et dans l'apostolat de l'Église contemporaine. Le concile Vatican II a exprimé souvent ces aspirations à rendre la vie humaine sur cette terre plus humaine, plus digne de l’homme. Cette tendance — chrétienne au fond, mais en même temps humaine (humaniste) — a un caractère universel : elle concerne tout homme et donc elle concerne tous les hommes. Elle ne peut conduire à des restrictions, des utilisations, des falsifications, des discriminations. Elle doit porter en elle la pleine vérité sur l'homme et elle doit conduire à la réalisation de la plénitude des droits de l'homme. Afin que ces nobles aspirations qui se font entendre dans la volonté et dans les coeurs des jeunes puissent parvenir à se réaliser correctement, il faut voir l'homme dans toutes les dimensions de son humanité. On ne peut réduire l'homme à la sphère de ses besoins matériels. On ne peut mesurer le progrès seulement par les valeurs économiques. La dimension spirituelle de l'être humain doit se trouver à sa juste place.
« L'homme est lui-même à travers la maturité de son esprit, de sa conscience, de son rapport avec Dieu et avec le prochain. Il n'y aura un monde meilleur et un ordre de la vie sociale meilleur que si on donne la première place à ces valeurs de l'esprit humain. Rappelez-vous bien ceci, vous tous qui désirez ajuste titre des changements pour une société meilleure et plus juste ; vous les jeunes qui contestez à juste titre tout mal, toute discrimination, toute violence, toute torture à l'égard des hommes. Rappelez-vous que l'ordre que vous désirez est un ordre moral ; et vous ne l'atteindrez pas autrement qu'en assurant la première placé à tout ce qui constitue la force de l'esprit humain : justice, amour, amitié. »
3. Je suis heureux, aujourd'hui, de cette nouvelle rencontre avec vous, pendant ce jubilé de saint Stanislas auquel j'ai le bonheur de participer. Quand nous, écoutons l'Évangile que la liturgie de la solennité de saint Stanislas nous rappelle, chaque année, le Christ Bon Pasteur apparaît devant les yeux de notre âme, lui « qui donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11) ; le Christ qui connaît ses brebis et que, ses brebis connaissent (cf. Jn Jn 10,14) ; le Bon Pasteur, qui cherche la brebis perdue et qui, lorsqu'il l'a retrouvée, « la met sur ses épaules, tout content » (Lc 15,5) et la reporte avec joie, à la bergerie.
Que puis-je vous, dire de plus que ceci ? Apprenez à connaître le Christ et faites-vous connaître de lui ! Lui connaît chacun de vous d'une manière particulière. Ce n'est pas une connaissance qui suscite opposition et révolte, une science devant laquelle il soit nécessaire de fuir pour sauvegarder son propre mystère intérieur. Ce n'est pas une science faite d'hypothèse, qui réduit l'homme à ses dimensions socio-utilitaires. Sa science est une science pleine de simple vérité sur l’homme, et par-dessus, tout pleine d'amour. Soumettez-vous à cette science, simple et pleine d'amour, du Bon Pasteur. Soyez certains que lui connaît chacun de vous plus que. chacun de vous ne se connaît lui-même. Il connaît parce qu'il a donné sa vie (cf. Jn Jn 15,13).
Permettez-lui de vous trouver. L'homme, le jeune, est parfois perdu en lui-même, dans le monde qui l'entoure, dans tout le réseau des choses humaines qui l'enveloppent. Permettez au Christ de vous trouver. Que lui connaisse tout de vous, qu'il vous guide. C'est vrai que, pour suivre quelqu'un, il faut en même temps être exigeant pour soi-même, telle est la loi de l’amitié. Si nous voulons marcher ensemble, nous devons être attentifs au chemin à prendre. Si nous marchons dans la montagne, nous ne pouvons pas lâcher la corde. Il faut aussi conserver notre union avec l'ami divin qui a pour nom Jésus-Christ. Il faut collaborer avec lui.
Bien souvent, je vous en ai parlé et d'une manière plus large et plus développée qu'aujourd'hui. Souvenez-vous en : ce que je vous ai dit et ce que je vous dis, je l'ai dît et je le dis par expérience personnelle. Je me suis toujours émerveillé de cet admirable pouvoir que le Christ a sur le coeur de l'homme : il ne l'a pas pour une raison ou pour un motif quelconques, pour une carrière ou un profit quelconques, mais uniquement parce qu'il aime et qu'il donne sa vie pour ses frères (cf. Jn Jn 15,13).
4. Vous êtes l'avenir du monde, de la nation, de l'Église. « De vous dépend l'avenir... » Acceptez avec le sens de vos responsabilités la vérité toute simple contenue dans ce chant de jeunes et demandez au Christ, par l'intermédiaire de sa Mère, d'être capables de l'affronter.
Vous devez porter dans l'avenir toute l'expérience historique qui a pour nom « Pologne ». C'est une expérience difficile, peut-être une des plus difficiles du monde, de l'Europe, de l'Église. N'ayez pas peur de la fatigue ; mais craignez seulement la légèreté et la pusillanimité. De cette difficile expérience qui a nom « Pologne », on peut tirer un avenir meilleur mais seulement à condition d'être honnêtes, sobres, croyants, libres d'esprit, forts dans ses convictions.
Soyez cohérents dans votre foi !
Soyez fidèles à la Mère du Bel Amour. Ayez confiance en elle, qui forme votre amour et qui forme vos jeunes, familles.
Que le Christ demeure pour vous « le chemin, la vérité et la vie ».
9 juin 1979
Messe pour les ouvriers
1. Voici que je suis de nouveau devant cette croix auprès de laquelle je suis si souvent venu en pèlerin, devant la croix qui est demeurée pour nous comme la relique la plus précieuse de notre Rédempteur.
Lorsque Nôwa Huta s'élevait dans les environs de Cracovie — énorme complexe industriel et nouvelle grande cité : la nouvelle Cracovie — peut-être ne se rendit-on pas compte quelle était en train de s'élever juste auprès de cette croix, auprès de cette relique que nous avons héritée du temps des Piast en même temps que la très ancienne abbaye cistercienne. C'était en l'an 1222, au temps du prince Leszek Bialy, au temps de l'évêque Yves Ôdrowaz, avant la canonisation de saint Stanislas. A cette époque, le troisième centenaire de notre baptême, l'abbaye cistercienne fut fondée ici, et on y porta la relique de la sainte croix qui est devenue depuis des siècles le bût de pèlerinage de la région de Cracovie : du nord, pour ta région de Kielce, de l’est pour celle de Tarnow, et de l'ouest pour la Silésie. Tout ceci s'est passé sur le lieu où s'élevait autrefois, selon la tradition, Stara Huta, qui est historiquement comme l'ancêtre de l'actuelle Nowa Huta.
Je voudrais aujourd'hui saluer encore une fois ici les pèlerins de Cracovie, les pèlerins de la Silésie, les pèlerins du diocèse de Kielce.
Nous allons ensemble, pèlerins, vers la croix du Seigneur, parce que, à partir d'elle, commence une ère nouvelle dans l’histoire de l'homme. C'est, un temps de grâce, c'est le temps du salut. A travers la croix, l'homme a pu comprendre le sens de son propre sort, de sa propre existence sur la terre. Il a découvert combien Dieu l'a aimé. Il a découvert, et il découvre continuellement à la lumière de la foi combien sa propre valeur est grande. Il a appris à mesurer sa propre dignité avec la mesure de ce sacrifice que Dieu a offert dans son Fils pour le salut de l'homme : « En effet, Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne meure pas, mais qu'il ait la vie éternelle » (Jn 3,16).
Mais si les temps changent, même si, à la place des champs d'autrefois, dans les environs de Cracovie, a surgi un énorme complexe industriel, même si nous vivons à une époque de progrès prodigieux des sciences de la nature et d'un progrès encore plus prodigieux de la technique, cependant la vérité de là vie de l'esprit humain — qui s'exprime à travers la croix — ne connaît pas de déclin, elle est toujours actuelle, elle ne vieillit jamais. L'histoire de Nowa Huta est écrite aussi sous le signe de la croix : d'abord de la croix antique de Mogila, héritée des siècles, puis sous le signe de l'autre, la nouvelle... qui a été élevée non loin d'ici.
Là où s'élève la croix, surgit le signe que la bonne nouvelle du salut de l'homme grâce;à l'amour est arrivée jusque là. Là où s'élève la croix, là est le signe que l'évangélisation est commencée. Autrefois, nos pères dressaient la croix en divers lieux de la terre polonaise comme signe que l'Évangile y était arrivé, que l'évangélisation était commencée, elle qui devait se continuer sans interruption jusqu'à aujourd'hui. C'est dans cette pensée qu'a été élevée aussi la première croix à Mogila, aux environs de Cracovie, aux environs de Stara Huta.
La nouvelle croix de bois a été élevée non loin d'ici, durant les célébrations du millénaire. Avec elle nous avons reçu un signe, celui qu'au seuil du nouveau millénaire — en ces temps nouveaux, en ces Nouvelles conditions de vie — l'Évangile est de nouveau annoncé. Une nouvelle évangélisation est commencée, comme s'il s'agissait d'une deuxième annonce, bien qu'en réalité ce soit toujours la même. La croix se tient debout sur le monde qui change.
Nous disons merci aujourd'hui, devant la croix de Mogila, devant la croix de Nowa Huta, pour ce nouveau commencement de l'évangélisation qui s'est réalisé. Et nous demandons tous qu'elle soit fructueuse, comme la première — et même encore plus.
2. la nouvelle croix, qui a été élevée non loin de la très ancienne relique de la sainte Croix de l'abbaye des cisterciens, a annoncé la naissance de la nouvelle Église. Cette naissance s'est gravée profondément dans mon coeur et, en laissant le siège de saint Stanislas pour le siège de saint Pierre, je l'ai emportée avec moi comme une nouvelle relique, comme une relique inestimable de notre temps.
La nouvelle croix est apparue, sur le territoire des anciennes campagnes des alentours de Cracovie devenu territoire de Nowa Huta, sont venus des hommes nouveaux pour commencer un nouveau travail. Autrefois, ici, on travaillait dur, on travaillait dans les champs, et la terre était fertile, et on travaillait donc avec plaisir. Depuis quelques décennies, l'industrialisation a commencé ; la grande industrie, l'industrie lourde. Et les hommes sont venus de diverses régions pour travailler comme ouvriers dans la sidérurgie.
Ce sont eux qui ont apporté avec eux cette nouvelle croix. Ce sont eux qui l'ont élevée comme signe de leur volonté de construire une nouvelle église. Cette croix même, devant laquelle nous nous trouvons en ce moment. J'ai eu l'honneur, en tant que votre archevêque et cardinal, de bénir et de consacrer en 1977, cette église qui est née d'une nouvelle croix.
Cette église est née d'un travail nouveau. J'oserais dire qu'elle est née de Nowa Huta. Nous savons tous, en effet, que dans le travail de l'homme se trouve profondément gravé le mystère déjà croix, la loi de la croix. Les paroles du Créateur, prononcées après la chute de l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » (Gn 3,19) ne se vérifient-elles pas en elle ? Qu'il s'agisse de l'ancien travail des champs qui fait naître le froment, mais aussi les épines et les chardons, qu'il s'agisse du nouveau travail des hauts fourneaux et des nouvelles fonderies, on le fait toujours « à la sueur de son front ». La loi de la croix est inscrite dans le travail de l'homme. L'agriculteur a travaillé à la sueur de son front C'est à la sueur de son front que travaille l'ouvrier sidérurgiste. Et c'est à la sueur de son front — la sueur effrayante de la mort — que le Christ agonise sur la croix.
On ne peut pas séparer la croix du travail humain. On ne peut pas séparer le Christ du travail humain. Et cela s'est confirmé ici, à Nowa Huta. Et cela a été le principe de la nouvelle évangélisation, au début du nouveau millénaire du christianisme en Pologne. Ce nouveau commencement, nous l'avons vécu ensemble, et je l'ai emporté avec moi, comme une relique, de Cracovie à Rome.
Le christianisme et l'Église n'ont pas peur du monde du travail. Ils n'ont pas peur du système fondé sur le travail. Le pape n'a pas peur des travailleurs. Ils lui ont toujours été particulièrement proches. Il est sorti du milieu d'eux. Il est sorti des carrières de pierre de Zakrzowek, des fournaises Solvay à Borek, Falecki, puis de Nowa Huta. C'est à travers ces divers milieux, à travers ses propres expériences de travail que le pape —j'ose le dire — a appris de nouveau l'Évangile. Il s'est rendu compte et il s'est convaincu que la problématique contemporaine du travail humain est profondément gravée dans l'Évangile. Tout comme il est impossible de la résoudre à fond sans l'Évangile.
En effet, la problématique contemporaine du travail humain (mais est-elle seulement contemporaine, au reste ?) ne se réduit, en dernière analyse — que tous les spécialistes me pardonnent — ni à la technique, ni non plus à l'économie, mais à une catégorie fondamentale : à la catégorie de la dignité du travail, c'est-à-dire de la dignité de l'homme. L'économie, la technique et tarit d'autres spécialisations et disciplines tirent leur raison d'être de cette unique catégorie essentielle. Si elles ne parviennent pas jusqu'à elle et si elles se forment en dehors de la dignité du travail humain, elles sont dans l'erreur, elles sont nocives, elles sont contre l'homme.
Cette catégorie fondamentale est humaniste. Je me permets dédire que cette catégorie fondamentale, la catégorie du travail comme mesure de la dignité de l'homme, est chrétienne. Nous la retrouvons à son plus haut degré d'intensité dans le Christ.
Ceci suffit, frères très chers. Ce n'est pas une fois seulement que je vous ai rencontrés, quand j'étais votre évoque, et que j'ai développé plus largement tous ces thèmes. Aujourd'hui, étant votre hôte, je dois en parler de manière plus concise. Mais rappelez-vous cette unique chose : le Christ n'approuvera jamais que l'homme soit considéré — ni qu'il se considère lui-même — seulement comme un instrument de production, et qu'il soit apprécié, estimé et évalué selon un tel critère. Le Christ ne l'approuvera jamais ! C'est pour cela qu'il s'est fait mettre en croix, comme sur le grand seuil de l'histoire spirituelle de l'homme, pour s'opposer à toute dégradation de l'homme, y compris la dégradation par le travail. Le Christ demeure devant nos yeux, sur la croix, afin que tout homme soit conscient de ta force qu'il lui a'donnée : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12).
Et il faut se rappeler cela : le travailleur comme celui qui donne le travail, le système du travail comme celui de la rétribution ; l'État, la nation et l'Église doivent se le rappeler.
Quand j'étais parmi vous, j'essayais de témoigner de cela. Priez afin que je continue à rendre ce témoignage encore dans l’avenir et d'autant plus que je suis à Rome ; afin que je continue à le rendre devant toute l'Église et devant le monde contemporain.
3. Je pense avec joie a la bénédiction de la magnifique église de Mistrzejowice, dont la construction a grandement avancé. Sachez tous que je me rappelle les débuts de cette oeuvre, à Mistrzejowice : les tout premiers débuts. Et toutes les étapes successives de la construction. Avec vous, je retourne par la prière et par le coeur sur la tombe du prêtre Joseph, de sainte mémoire, qui a commencé cette oeuvre, y mettant toutes ses forces et immolant sûr son autel toute sa jeune vie. Je remercie tous ceux qui continuent cette oeuvre avec tant d'amour et de persévérance.
Ma pensée se tourne en ce moment vers la colline de Kezeslawice. Les efforts de tant d'années sont en train d'y porter lentement leurs fruits. Je bénis de tout coeur cette oeuvre et toutes les autres églises qui s'élèvent ou qui s'élèveront dans cette région et dans ces quartiers en perpétuel développement.
A partir de la croix de Nowa Huta la nouvelle évangélisation a commencé : évangélisation du second millénaire. Cette église en l'end témoignage et en est la preuve. Elle est issue d'une foi vive, consciente et responsable, et il faut que je continue à la servir.
L'évangélisation du nouveau millénaire doit se référer à la doctrine du concile Vatican II. Elle doit être, comme renseigne, ce Concile, l'oeuvre commune des évêques, des prêtres, des religieux et des laïcs, l'oeuvre des parents et des enfants. La paroisse n'est pas seulement le lieu où l'on fait la catéchèse, mais aussi un milieu vivant où on doit la mettre en pratique.
L'église dont vous êtes en train de terminer la Construction poursuivie avec tant d'efforts mais aussi avec tant d'enthousiasme s'élève afin que l'Évangile du Christ entre par elle dans toute votre vie. Vous-avez construit l'église ; construisez votre vie avec l'Évangile.
Que Marie, reine de la Pologne, et le bienheureux Maximilien Kolbe vous y aident continuellement.
9 juin 1979
Cher et très Révérend Doyen,
Je vous remercie pour cette invitation qui me permet aujourd'hui de rencontrer l’Alma Mater que j'aime tant, dont j'ai été d'abord étudiant et où, par la suite, j'ai passé mon doctorat, puis, après l'habilitation en 1953, où j'ai travaillé, pendant beaucoup d'années, comme chargé de cours, enseignant libre et professeur.
Tout le monde connaît bien le soin que je prenais — quand j'étais encore métropolitain de Cracovie — à faire reconnaître à cet athénée les droits qui lui étaient dus et qu'il a sans doute mérités ; à faire pleinement respecter son caractère académique, en conformité avec les besoins actuels, différents par leur nature et leur sphère d'action de ceux du passé, par exemple de la période durant laquelle la faculté de théologie de Cracovie appartenait encore à l'université Jagellon.
1. En tenant compte de ces besoins, j'ai cherché, durant mon ministère à Cracovie, à :
a) renouveler et augmenter le nombre des chercheurs et à leur assurer les qualifications qui, selon la loi ecclésiastique (en rapport avec la procédure de l'État en Pologne), constituent les bases de leur autonomie ;
b) assurer à une large majorité d'étudiants en théologie l’instruction fondamentale de caractère académique et les grades académiques canoniques correspondants. Il s'agissait ici, en particulier, des élèves des séminaires ecclésiastiques — futurs prêtres et pasteurs d'âmes — de l'archidiocèse de Cracovie et des diocèses de Czestochowa, de Katowice et de Tarnow, comme aussi des élèves appartenant aux divers ordres et congrégations religieuses, qui étudiaient en particulier à l'Institut des Missionnaires (Lazaristes) à Cracovie. C'est au service de ce but qu'était le système des accords de collaboration scientifique entre la faculté pontificale de théologie et les séminaires ecclésiastiques mentionnés ci-dessus, système approuvé par le Saint-Siège (Congrégation pour l'éducation catholique). Durant la dernière année de mon travail à Cracovie ont été entrepris les pourparlers préparatoires pour établir un contrat analogue avec le séminaire du diocèse de Kielce.
2. La faculté de théologie, soucieuse de la formation ultérieure des prêtres — et en partie aussi des laïcs — après le cycle des études fondamentales, a élargi le système des études dites annexes aux différentes facultés, par exemple : cours de catéchèse, de liturgie, d'ascétique, de théologie pastorale de la famille et de la pensée contemporaine. Les spécialités dont je viens de parler se font à Cracovie. Des cours analogues sont donnés aussi à Rzeszow pour les prêtres du diocèse de Przemysl.
3. Si J'activité dont il est question précédemment entre dans le cyclus institutionalis (cycle académique fondamental), la faculté de théologie organise aussi en même temps, conformément à son caractère et à son statut, des études comprenant le cyclus specializationis, préparant à la licence et au doctorat. Ces études se déroulent surtout à Cracovie. En outre, les termes du contrat avec l'évêque de Tarnow pour ouvrir en ce Heu un institut spécialisé de patrologie ont déjà été stipulés. L'institut d'ecclésiologie et de mariologie fondé d'abord à Czestochowa, d'accord avec l'ordinaire du lieu, possède aussi un caractère spécialisé. Pendant mon ministère, la demande en faveur d'un institut de pastorale à Katowice a été également introduite.
4. La spécialisation exige l'individualisation des spécialités scientifiques dans le cadre desquelles elle est exercée, avec possibilité de conférer les grades académiques selon la spécialisation. C'est pour cette raison que je m'étais adressé au pape Paul VI, par l'intermédiaire de la Congrégation pour l'éducation catholique, afin d'obtenir la permission de conférer les grades scientifiques, non seulement dans la branche de la théologie, mais également dans celle de la philosophie.
La spécialisation dans le domaine de l'histoire de l'Église est motivée de façon tout à fait particulière à Cracovie qui possède des ressources propres en ce domaine. Le Saint-Siège répondra donc certainement avec bienveillance aux demandes d'approbation de cette spécialisation à l'athénée de Cracovie. Depuis longtemps déjà des démarches ont été faites à ce sujet, à la suite desquelles est né l'institut d'histoire de l'Église, auprès de la faculté pontificale de théologie.
Pouvoir créer cette spécialisation séparée, comme aussi la spécialisation séparée de philosophie, correspond pleinement à mes projets primitifs. Cela regarde également la spécialisation philosophique sous la forme d'une troisième faculté de l'athénée de Cracovie. Je vous prie de continuer d'agir dans ce sens.
J'exprime ma joie profonde de pouvoir aujourd'hui, dans cet auditorium vénérable, avec mon successeur, en présence des évêques et de tout le conseil de la faculté au grand complet, rendre hommage au noble passé de notre Alma Mater de Cracovie. Je désire encore, une fois honorer la bienheureuse reine Hedwige, fondatrice de la faculté de théologie de Cracovie. Je désire enfin de tout coeur et avec une profonde conviction, confirmer la décision historique de mon prédécesseur le pape Boniface IX, exprimée dans la bulle Eximiae devotionis affectus du 11 janvier 1397.
Sur cet athénée si cher à mon coeur, j'invoque la bénédiction de la Sainte Trinité et la continuelle protection de Marie, Siège de la Sagesse, et aussi le fidèle patronage de saint Jean de Kenty, qui y enseigna voice plus de cinq cents ans.
9 juin 1979
Vénérables frères,
Messieurs,
Je suis vraiment heureux de pouvoir vous rencontrer, vous les hôtes de l'Église en Pologne, venus de divers pays pour participer aux célébrations jubilaires solennelles qui sont organisées à l'occasion du neuvième centenaire du glorieux martyre de saint Stanislas de Szczepanow, évêque de Cracovie. Je voudrais encore une fois vous, remercier vivement d'avoir aimablement donné votre adhésion à ces célébrations et d'avoir promis de vous y rendre, lorsque le vénéré primat de Pologne, le cardinal Sefan Wyszynski et moi-même, alors archevêque métropolitain de Cracovie, nous vous avions fait parvenir notre cordiale invitation.
1. Ces célébrations du centenaire ont acquis aussi une signification particulière et une vaste résonance en raison du fait que, par un mystérieux dessein de la divine Providence, j'ai été, appelé, par les éminentissimes cardinaux électeurs, du siège de saint Stanislas à la chaire de saint Pierre. J'ai voulu participer maintenant, comme hôte, au jubilé solennel avec les fidèles de Pologne et les pèlerins du monde entier, pour exalter avec eux la glorieuse figure de mon saint prédécesseur sur le siège de Cracovie, et pour demander, au début de mon pontificat, sa protection céleste pour l'accomplissement de mon nouveau service pastoral universel.
Stanislas était né dans la première moitié du XI° siècle dans la localité de Szczepanow. Sa piété profonde et sa préparation culturelle le firent nommer chanoine de la cathédrale par l’évêque Lambert Zula. A la mort de Lambert ; le pape Alexandre II, à la demande du clergé, du peuple et aussi du roi Boleslas le Hardi, éleva Stanislas au siège de Cracovie. (Son ministère épiscopal fut très bref : il dura de 1072 à 1079, sept ans à peine. Mais des années combien intenses ! Combien fécondes ! Combien méritoires ! Combien héroïques !)
L'histoire nous dit que les rapports entre l'évêque Stanislas et le roi Boleslas II, qui étaient sereins au début, se détériorèrent ensuite en raison des injustices et des cruautés commises par le roi à l'égard de ses sujets. L'évêque de Cracovie, en authentique « bon pasteur » (cf. Jn Jn 10,10-14), défendit son troupeau. Le foi répondit par la violence. L'évêque Stanislas fut mis à mort tandis qu'il célébrait l'Eucharistie. Les marques des durs coups mortels sont encore bien visibles sur le crâne vénéré du martyr, qui est conservé précieusement dans le reliquaire artistique.
2. Depuis lors, saint Stanislas est devenu le patron de la Pologne, le bienfaiteur et le protecteur particulier des pauvres gens ; mais il est surtout devenu le modèle des évêques, pour avoir transmis et défendu le dépôt sacré de là foi avec une force intrépide et un courage inébranlable ; depuis des siècles, il a été considéré comme un témoin insigne de la liberté authentique et de la synthèse féconde qui s'opère, dans le croyant, entre la loyauté à la patrie terrestre et la fidélité à l'Église, qui vit dans la perspective de la cité définitive et future (cf. He He 13,14).
Neuf siècles après, la personnalité et le message de saint Stanislas conservent une actualité extraordinaire aussi bien, par l'exemple de sa vie de pasteur d'une portion du peuple de Dieu, que par le témoignage sanglant de son martyre.
Mais saint Stanislas est certainement et spécialement « l'homme » de son époque : son ministère pastoral se déroule sous le pontificat de saint Grégoire VII, c'est-à-dire à une période où l'Église, face aux puissants de la terre, revendique sa liberté et sa mission spirituelle originale. Au XIe siècle, au commencement du deuxième siècle de leur histoire, la Pologne et l'Église en Pologne se sont trouvées elles aussi mêlées aux problèmes délicats et complexes que devaient alors affronter l'Europe comme le christianisme lui-même.
Si l’épiscopat polonais s'est permis d'inviter tant d'hôtes illustres, il l'a fait justement pour mettre en relief ces liens historiques. Et c'est au nom de ces liens que je voudrais vous remercier de votre présence.
Si donc, en cette occasion extraordinaire, Je puis souhaiter quelque chose à tous, c'est que notre commune méditation sur les faits qui ont eu lieu il y a neuf cents ans nous aidera voir, avec une perspicacité plus grande encore, la mission du christianisme et de l'Église vis-à-vis dus monde contemporain. C'est peut-être d'une importance particulière pour l'Europe d'aujourd'hui, qui se trouve à une étape de la nouvelle recherche d'une voie propre et adéquate.
La tâche du christianisme et de l'Église ne peut consister en autre chose qu'en une participation créatrice, à ces efforts. C'est de cette manière seulement, et non d'une autre, que peut s'exprimer et se traduire notre sollicitude pour préserver et pour sauvegarder le patrimoine chrétien de l'Europe et, de chacun des pays, européens.
Je vous renouvelle par ces souhaits mes sentiments de profonde gratitude et, en invoquant sur vos personnes l'effusion des valeurs célestes, je vous donne la bénédiction apostolique, en signe de mon estime et de ma bienveillance.
10 juin 1979
La grande esplanade (Blonia Krakowskie) située au centre de Cracovie accueillait, le dimanche 10 juin, près de trois millions de fidèles venus participer à la messe célébrée par le pape Jean Paul II, ancien archevêque de Cracovie. Cette messe marquait la conclusion de deux grands événements : le jubilé de saint Stanislas et le pèlerinage du pape en Pologne. En plus des évêques polonais et de la population étaient présents de très nombreux évêques du monde entier, présidents ou représentants de leurs conférences épiscopales. Après la lecture de l'Évangile, le pape a prononcé l'homélie.
Loué soit Jésus-Christ !
I. Nous tous qui sommes réunis ici aujourd'hui, nous nous trouvons devant un grand mystère de l'histoire de l'homme : le Christ, après sa résurrection, rencontre les Apôtres en Galilée et leur adresse les paroles que nous avons entendues il y a quelques instants de la bouche du diacre qui a proclamé l'Évangile : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes tes nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu'à la fin du monde » (Mt 28,18-20).
Ces paroles contiennent le grand mystère de l'histoire de l'humanité et de l'histoire de l'homme.
Tout homme, en effet, est en marche. Il marche vers l'avenir. Même les nations sont en marche. Et toute l'humanité. Marche signifie non seulement subir les exigences do temps, en laissant continuellement derrière soi le passé : la journée d'hier, les années, les siècles... Marcher veut dire aussi être conscient du but.
L'homme et l'humanité passent-ils ou disparaissent-ils seulement dans leur chemin à travers cette terre ? Pour l'homme, tout consiste-t-il en ce que, sur cette terre, il construit des conquêtes dont il jouit ? Indépendamment de toutes les conquêtes, de tout l'ensemble de la vie (culture, civilisation, technique), rien d'autre, ne l'attend-il ? « Elle passe la figure de ce monde ! » Et l'homme passe-t-il totalement avec elle ?
Les paroles que le Christ a prononcées en prenant congé des Apôtres expriment le mystère de l'histoire de l'homme, de chacun et de tous, le mystère de l'histoire de l'humanité.
Le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit est immersion dans le Dieu vivant, « en celui qui est », comme le dit le livre de l'Exode, en celui « qui est, qui était et qui vient », comme dit l'Apocalypse (1, 4). Le baptême est le début de la rencontre, de l'unité, de la communion, et donc la vie terrestre n'est qu'un prologue et une introduction ; l'accomplissement et la plénitude appartiennent à l'éternité. « Elle passe la figure de ce monde. » Nous devons donc nous trouver « dans le monde de Dieu » pour parvenir au but, pour arriver à la plénitude de la vie et de la vocation de l'homme.
Le Christ nous à indiqué cette route et, en prenant congé des Apôtres, il l'a reconfirmée encore une fois. Il leur a recommandé ainsi qu'à toute l'Église d'enseigner et d'observer tout ce qu'il leur avait ordonné : « Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu'à la fin du monde. »
2. Écoutons toujours avec la plus grande émotion ces paroles par lesquelles le Rédempteur ressuscité trace l'histoire de l'humanité et en même temps l'histoire de tout homme. Quand il dit « enseignez toutes les nations », les yeux de notre âme considèrent le moment où l'Évangile est parvenu à notre nation, au début même de son histoire, quand les premiers Polonais ont reçu le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Le profil spirituel de l’histoire de la patrie a été tracé par les paroles mêmes du Christ, dites aux Apôtres. Le profil de l'histoire spirituelle de chacun de nous a été tracé lui aussi à peu près de la même façon.
L'homme est en effet un être raisonnable et libre, un sujet conscient et responsable. Il peut et il doit, par l'effort personnel de la pensée, parvenir à la vérité. Il peut et il doit choisir et décider. Le baptême, reçu au début de l'histoire de la Pologne, nous a rendu encore plus conscients de l'authentique grandeur de l'homme ; « l'immersion dans l'eau » est un signe de l'appel à participer à la vie de la Sainte Trinité et c'est en même temps une preuve irremplaçable de la dignité de tout homme. Déjà le même appel témoigne en sa faveur : l'homme doit avoir une dignité extraordinaire, s'il a été appelé à une telle participation, participation, à la vie même de Dieu.
Pareillement tout le processus historique de la conscience et des choix de l'homme est étroitement lié à la tradition vivante de sa nation dans laquelle, à travers toutes les générations résonnent, avec un vivant écho, les paroles du Christ, le témoignage de l'Évangile, la culture chrétienne, les habitudes nées de la foi, de l'espérance et de la charité. L'homme choisit consciemment, dans sa liberté intérieure. Ici la tradition n'est pas une limitation : c'est un trésor, c'est une richesse spirituelle, c'est un grand bien commun, qui se confirme en tout choix, en tout acte noble, en toute vie authentiquement vécue en chrétien.
Peut-on repousser tout cela ? Peut-on dire non ? Peut-on refuser le Christ et tout ce qu'il a apporté dans l'histoire de l'homme ?
Certainement cela se peut. L'homme est libre. L'homme peut dire non à Dieu. Mais demeure la question fondamentale : est-il permis de le faire, et au nom de quoi est-ce permis ? Quel argument de raison, quelle valeur de la volonté et du coeur peux-tu mettre devant toi, devant ton prochain, tes compatriotes et ta nation pour repousser, pour dire non à ce dont nous, avons tous vécu pendant mille ans ; à ce qui a créé et a toujours constitué les fondements de notre identité ?
Un jour le Christ demanda aux Apôtres (la scène se déroula après la promesse de l'institution de l'Eucharistie et beaucoup se détachèrent de lui) : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6,67). Permettez que le successeur de Pierre, devant vous tous qui êtes ici rassemblés, et devant toute notre histoire et la société contemporaine, répète « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,6 Jn 8).
3. Saint Stanislas a été évêque de Cracovie pendant sept ans, comme le confirment tes sources historiques. Cet évêque-compatriote, venu du non lointain Szczepanow, a assumé le siège de Cracovie en 1072 pour le laisser en 1079, en subissant la mort des mains du Roi Boleslas le Hardi. Selon les sources, il est mort le 11 avril, et c'est ce jour-là que le calendrier liturgique de l'Église universelle commémore saint Stanislas. En Pologne, la solennité de l’évêque martyr est célébrée depuis des siècles le 8 mai, et elle continue à l'être aujourd'hui encore.
Lorsque comme métropolitain de Cracovie, j'ai commencé avec vous les préparatifs du neuvième centenaire de la mort de saint Stanislas, qui a lieu cette année, nous étions tous encore marqués par le millénaire du baptême de la Pologne, célébré en l'an du Seigneur 1966. Sur le fond de cet événement et par rapport à la figure de saint Adalbert, lui aussi évêque martyr, dont la vie a été unie dans notre histoire à l'époque du baptême, la figure du saint Stanislas semble indiquer (par analogie) un autre sacrement qui fait partie de l'initiation du chrétien à la foi et à la vie de l'Église. Ce sacrement, comme vous le savez, est celui de la confirmation. Toute la relecture « jubilaire » de la mission de saint Stanislas dans l'histoire de notre millénaire chrétien, et aussi toute la préparation spirituelle aux célébrations de cette année, se réfèrent justement à ce sacrement de confirmation.
L'analogie a plusieurs aspects. Mais nous l'avons surtout cherchée dans le développement normal de la vie chrétienne. De même qu'un homme baptisé devient un chrétien adulte par le sacrement de confirmation, de même la Providence divine a donné à notre nation, en son temps, après le baptême, le moment historique de la confirmation. Saint Stanislas, que presque un siècle entier sépare de l'époque du baptême et de la mission de saint Adalbert, symbolise ce moment d'une façon particulière, par le fait qu'il a rendu témoignage au Christ en versant son sang. Le sacrement de confirmation dans la vie de chaque chrétien, en principe jeune, parce que ce sont les jeunes qui reçoivent ce sacrement — la Pologne aussi était alors une nation et un pays jeune — doit faire de lui un « témoin du Christ » dans sa vie et selon sa vocation personnelle. C'est un sacrement qui nous associe d'une façon particulière à la mission des Apôtres, en tant qu'il introduit chaque baptisé dans l'apostolat de l'Église (spécialement dans ce qu'on appelle l'apostolat des laïcs).
C’est le sacrement qui doit faire naître en nous un sens aigu de la responsabilité pour l'Église, pour l'Évangile, pour la cause du Christ dans les âmes humaines, pour le salut du monde.
Le sacrement de confirmation, nous ne le recevons qu'une seule fois dans la vie (comme le baptême), et toute la vie, qui s'ouvre dans la perspective, de ce sacrement, revêt l'aspect d'une grande épreuve, d'une épreuve fondamentale : l'épreuve de foi et de caractère. Saint Stanislas est devenu, dans l'histoire spirituelle des Polonais, le patron de cette grande et fondamentale épreuve de foi et de caractère. En ce sens, nous le vénérons aussi comme le patron de l'ordre moral chrétien. En définitive, l'ordre moral se constitue en effet a travers les hommes. Cet ordre est donc composé d'un grand nombre d'épreuves, chacune d'entre elles étant une épreuve victorieuse. Chaque épreuve manquée implique au contraire le désordre moral.
Nous savons très bien aussi, par toute notre histoire, que nous, ne pouvons absolument pas, à aucun prix, nous permettre ce désordre, que nous avons déjà plusieurs fois payé amèrement.
C'est pourquoi notre méditation de sept années sur la figure de saint Stanislas, notre référence à son ministère pastoral sur le siège de Cracovie, le nouvel examen, de ses reliques, c'est-à-dire du crâne du saint, qui porte imprimées les traces des coups mortels — tout cela nous conduit aujourd'hui à, une grande, et ardente prière pour la victoire, de l'ordre moral dans ce moment difficile de notre histoire.
Telle est la conclusion essentielle de tout le travail persévérant de ce septennat, la condition principale et en même temps le but du renouveau conciliaire, pour lequel le synode de l'archidiocèse de Cracovie a travaillé si patiemment ; et aussi, le principal moteur de la pastorale et de toute l'activité de l'Église et de tous les travaux, de toutes les tâches et de tous les programmes qui sont et seront entrepris en terre polonaise.
Que cette, année de saint, Stanislas soit une année de particulière maturité historique de la nation et de l'Église en Pologne, l'année d'une responsabilité nouvelle et consciente pour l'avenir de location et de l'Eglise en Pologne ; tel est le voeu que je voudrais, ici, avec vous, vénérables et chers frères et soeurs, comme premier pape de souche polonaise, offrir à l'immortel Roi des siècles, au Pasteur éternel de nos âmes et de notre histoire, au Bon Pasteur !
4. Permettez maintenant que, pour faire une synthèse, j'embrasse spirituellement tout mon pèlerinage en Pologne qui, commencé la veille de la Pentecôte à Varsovie, est sur le point de s'achever aujourd'hui à Cracovie, en la solennité de la Sainte-Trinité. Je désire vous remercier, très chers compatriotes, pour tout ! Parce que vous m'avez invité et m'avez accompagné dans tout l'itinéraire du pèlerinage, de Varsovie en passant par la Gniezno (Poznan) des primats et Jasna Gôra. Je remercie encore une fois les autorités de l'État de leur aimable invitation et de leur accueil. Je remercie les autorités des Voïvodies, spécialement les autorités municipales de Varsovie et — en cette dernière étape — les autorités municipales de l'antique cité royale de Cracovie. Je remercie l'Église de ma patrie : l'épiscopat avec à sa tête le cardinal primat, le métropolitain de Cracovie et:mes chers frères évêques Julian, Jan, Stanislaw et Albin, avec lesquels il m'a été donné ici, à Cracovie, de collaborer pendant de nombreuses années à la préparation du jubilé de saint Stanislas. Je remercie également les évêques de tous les diocèses suffragants de Cracovie, de Czestochowa, Katowice, Kielce et Tarnow. Tarnow est à travers Szczepanow, la première patrie de saint Stanislas. Je remercie l'ensemble du clergé. Je remercie les ordres religieux masculins et féminins. Je remercie tous et chacun en particulier. Il est vraiment juste et bon, et c'est notre devoir et source de joie de rendre grâces.
Je voudrais moi aussi, maintenant, en ce dernier jour de mon pèlerinage à travers la Pologne, ouvrir largement mon coeur et proclamer mon action de grâces en empruntant cette belle forme de la « préface ». Je désire tant que mes remerciements parviennent à la divine Majesté, au coeur de la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit !
Mes chers compatriotes ! De manière combien chaleureuse je rends grâces encore une fois, avec vous, pour le don d'avoir été — il y a plus de mille ans — baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ; d'avoir été plongés dans l'eau qui, par la grâce, perfectionne en nous l'image du Dieu vivant — dans l’eau qui est une onde d'éternité : « source d'eau qui jaillit pour la vie éternelle » (Jn 4,14). Je rends grâces parce que nous hommes, nous Polonais, qui sommes tous nés comme hommes par la chair et le sang (cf. Jn Jn 3,6) de nos parents, nous avons été conçus et nous sommes nés de l'Esprit (cf. Jn Jn 3,5) de l'Esprit-Saint.
Je voudrais donc aujourd'hui, me trouvant ici — dans ces vastes prairies de Krakow (Cracovie) — et tournant mon regard vers Wawel et Skalka où il y a neuf cents ans, « le célèbre évêque Stanislas a subi la mort », accomplir encore une fois ce qui se réalise dans le sacrement de confirmation, dont il est le symbole dans notre histoire. Je voudrais que ce qui a été conçu et ce qui est né de l'Esprit-Saint soit à nouveau confirmé par la croix et la résurrection de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ auxquelles notre compatriote saint Stanislas de Szczepanow participa d'une façon particulière.
Permettez donc que, comme l'évêque pendant la confirmation, je répète moi aussi aujourd'hui ce geste apostolique de l'imposition des mains sur tous ceux qui sont ici présents, sur tous mes compatriotes. En lui s'expriment en effet l'acceptation et la transmission de l'Esprit-Saint que les Apôtres ont reçu du Christ lui-même, lorsque, après la résurrection, il vint à eux « les portes closes » (Jn 20,19) et leur dit : « Recevez le Saint-Esprit » (Jn 20,22).
Cet Esprit, l'Esprit de salut, de rédemption, de conversion et de sainteté, l'Esprit de vérité, d'amour et de force — hérité comme force vive par les Apôtres — a été si souvent transmis par les mains des évêques à des générations entières en terre polonaise ! Cet Esprit — que l'évêque originaire de Szczepanow transmettait à ses contemporains — Je veux vous le transmettre aujourd'hui en embrassant cordialement et avec une humilité profonde la grande « confirmation de l'histoire » que vous vivez.
Je répète avec l'Apôtre: « Ne contristez pas l'Esprit-Saint » (Ep 4,30).
Je répète donc avec le Christ lui-même : « Recevez l'Esprit-Saint » (Jn 20,22)
Je répète avec l'Apôtre : « N'éteignez pas l'Esprit ! » (1Th 5,19).
Vous devez être forts, très chers frères et soeurs ! Vous devez être forts de cette force qui prend sa source dans la foi ! Vous devez être forts de la force de la foi ! Vous devez être fidèles ! Aujourd'hui plus qu'à aucune autre époque, vous avez besoin de cette force. Vous devez être forts de la force de l'espérance qui conduit à la parfaite joie de vivre et ne permet pas de contrister l'Esprit-Saint !
Vous devez être forts de l'amour, qui est plus fort que la mort ! Comme l'ont révélé saint Stanislas et le bienheureux Maximilien Kolbe. Vous devez être forts de cette charité qui « est patiente et longanime ; ... n'est pas envieuse ; ... ne fanfaronne pas, ne se rengorge pas, ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal, ne se réjouit pas de l'injustice et met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. Cet amour qui ne passe jamais » (1Co 13,4-8).
Vous devez être forts de la force de la foi, de l'espérance et de la charité, de cette force consciente, mûre et responsable qui nous aide à établir ce grand dialogue avec l'homme et avec le monde en l'étape actuelle de notre histoire : dialogue avec l'homme et avec le monde, enraciné dans le dialogue avec Dieu lui-même — avec le Père, par le Fils, dans l'Esprit — dialogue du salut.
Je voudrais que ce dialogue soit repris ensemble avec tous nos frères chrétiens, bien qu'encore séparés aujourd'hui, cependant unis par une unique foi dans le Christ. Je parle de cela ici, en ce lieu, pour exprimer des paroles de gratitude pour la lettre que j'ai reçue des représentants du Conseil oecuménique polonais. Même si, à cause du programme si chargé, nous ne sommes pas arrivés à une rencontre à Varsovie, souvenez-vous, chers frères dans le Christ, que je porte cette rencontre dans le coeur comme un vif désir et comme une expression de confiance pour l'avenir.
Ce dialogue ne cesse d'être notre vocation à travers tous les « signes des temps ». Jean XXIII et Paul VI, comme le concile Vatican II, ont accueilli cette invitation au dialogue. Jean Paul II, depuis le premier jour de son pontificat, confirme la même disponibilité. Oui ! Il faut travailler pour la paix et la réconciliation entre les hommes et les nations du monde entier. Il faut essayer de se rapprocher mutuellement. Il faut ouvrir les frontières. Quand nous sommes forts de l'Esprit de Dieu, nous sommes aussi forts de la foi en l'homme — forts de la foi, de l'espérance et de la charité — qui sont indissolubles — et nous sommes prêts à rendre témoignage à la cause de l'homme face à celui à qui cette cause tient vraiment à coeur, pour qui cette cause est sacrée, A celui qui désire la servir avec la meilleure volonté. Il ne faut donc pas avoir peur ! Il faut ouvrir les frontières ! Souvenez-vous que l'impérialisme de l'Église, cela n'existe pas, mais seulement son service. Il y a seulement la mort du Christ sur le Calvaire. Il y a l'action de l’Esprit-Saint, fruit de cette mort, l’Esprit-Saint qui reste avec nous tous, avec l'humanité entière, « jusqu'à la fin du monde » (Mt 28,20).
Je salue ici avec une joie spéciale les groupes de nos frères venus du sud, au-delà des Carpates. Que Dieu vous récompense pour votre présence. Comme je désirerais que les autres puissent être présents ici ! Que Dieu vous récompense, frères Lusatiens. Comme je désirerais que puissent être présents ici, durant ce pèlerinage du pape slave, également nos autres frères de langue et des événements de l'histoire. Et s'ils n'y sont pas, s'ils ne sont pas présents sur cette esplanade, qu'ils se souviennent qu'à cause de cela ils sont encore plus présents dans notre coeur. Qu'ils se souviennent qu'ils sont encore plus présents dans notre coeur et dans notre prière.
5. Il y a en outre, là-bas à Varsovie, sur la place de la Victoire, la tombe du soldat inconnu, d'où j'ai commencé mon ministère de pèlerin en terre polonaise ; et ici, à Cracovie sur la Vistule, entre Wawel et Skalka — la tombe de « l'évêque inconnu », dont il reste une admirable relique dans le trésor de notre histoire.
Avant de vous quitter, je voudrais donc jeter encore un regard sur Cracovie, cette Cracovie dont j'aime chaque pierre et chaque brique. Et je regarde encore ma Pologne…
C'est pourquoi, avant de vous quitter, je vous prie d'accepter encore une fois tout le patrimoine spirituel qui a pour nom « Pologne », avec la foi, l'espérance et la charité que le Christ a placées en nous par le saint baptême.
Je vous prie :
— de ne jamais perdre confiance, de ne pas vous laisser abattre, de ne pas vous décourager ;
— de ne pas couper vous-même les racines de notre origine.
Je vous prie :
— d'avoir confiance, malgré toute votre faiblesse, et de chercher toujours la force spirituelle en celui près duquel tant de générations de nos pères et de nos mères l'ont trouvée ;
— ne vous détachez jamais de lui ;
— ne perdez jamais la liberté d'esprit par laquelle il « rend libre » l'homme ;
— ne dédaignez jamais la charité, qui est la chose « la plus grande » qui s'est manifestée à travers la croix, et sans laquelle la vie humaine n'a ni racines ni sens.
Je vous demande tout cela :
— en mémoire et par la puissante intercession de la Mère de Dieu de Jasna Gôra et de tous ses sanctuaires en terre polonaise ;
— en mémoire de saint Adalbert qui subit la mort pour le Christ près de la mer Baltique ;
— en mémoire de saint Stanislas, tombé sous Pépée royale à Skalka.
Je vous demande tout cela.
Amen.
10 juin 1979
Chers amis,
Je vous ai déjà rencontres bien loin d'ici et, même si le successeur de Pierre peut se sentir chez lui en quelque partie du monde que ce soit — vu que son mandat est « pour toutes les nations » (Mt 28,19) — c'est cependant pour moi une source de satisfaction particulière et un plaisir de vous rencontrer et de vous ouvrir les bras ici, sur le sol de ma terre natale. Mon voeu est que soit grandement accordé à votre esprit un nouvel enrichissement et une profonde paix intérieure dans les sanctuaires et dans les lieux sacrés où la foi du peuple polonais a su s'exprimer d'une façon si intense.
Le pèlerinage est pour nous chrétiens, une pratique qui remonte à une tradition antique. Certains lieux sont considérés comme particulièrement saints du fait de la sainteté, et de la vertu acquise par certaines personnes qui y ont vécu. Et ce caractère sacré augmente avec le temps du fait, des :prières et des sacrifices des multitudes de pèlerins qui viennent les visiter.
Ainsi la vertu engendre une nouvelle vertu, la grâce qui attire la grâce et la bonté d'un saint ou d'une sainte, dont tout un peuple conserve le souvenir, continue à rayonner à travers les siècles et fait don d'un renouveau, d'une inspiration et d'une guérison aux générations qui se succèdent. De cette manière nous sommes aidés et encouragés dans la difficile ascèse de la vertu.
Vous vous souvenez sans doute que l'un de mes premiers désirs, à peine suis-je devenu pape, a été de me rendre en pèlerinage aux sanctuaires des patrons nationaux d'Italie, saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne. J'ai senti alors le besoin de m'assurer l'aide de ces grands saints et de demander dans leurs sanctuaires la résolution et le conseil que réclamait la nouvelle et formidable tâche qui est la mienne. Je ressentais cependant aussi le profond besoin de fortifier mon esprit par un pèlerinage aux lieux saints de ma patrie et je remercie Dieu qui, dans sa bonté, a permis que cela se réalise et que cela ait été possible précisément cette année où la Pologne célèbre le neuvième centenaire de son patron principal, saint Stanislas.
Et maintenant, au moment de mon départ, je vous remercie, amis des mass média, de m'avoir accompagné pendant mon pèlerinage. Je vous remercie, vous et les différentes agences de moyens de communication que vous représentez parce que vous avez — je crois pouvoir le dire — apporté le monde entier en Pologne, parce que vous l'avez fait venir à mes côtés et que vous l'avez fait participer à ces précieuses journées de prières au cours de mon retour chez moi.
En vous exprimant ma profonde gratitude, je voudrais vous demander encore une faveur. Je voudrais vous prier de dire au monde et aux peuples de chacune de vos contrées que Jean Paul II s'est souvenu d'eux, les a gardés dans son coeur, a prié pour eux à chaque pas de son pèlerinage : aux sanctuaires de la bienheureuse Mère de Dieu, à Varsovie, à Czestochowa, à Nowy Targ et à Makow ; sur la tombe de saint Wojcieh et de saint Stanislas à Gniezno et à Cracovie ; au sanctuaire de la sainte Croix à Mogila et dans la cellule d'Auschwitz où le bienheureux Maximilien Kolbe a passé les dernières heures héroïques de sa vie. Dites-leur — et c'est la vérité — que le pape prie pour eux chaque jour plusieurs fois par jour où qu'il se trouve et qu'il leur demandé de prier pour lui.
Et maintenant une parole spéciale pour vous-mêmes, professionnels de la presse et des agences photographiques, de la radio, de la télévision et du cinéma. Chaque jour davantage, en vous observant dans l'exercice de votre travail, je suis frappé de la noblesse de la tâche qui vous est confiée par votre vocation et par votre profession. J'ai dit à une autre occasion (Mexique, janvier 1979) que c'est parle moyen d'une information « complète, soigneuse, exacte et fidèle » que vous mettez chaque homme et chaque femme en mesure de participer et d'être responsable du « progrès général de tous » (Communio et progressio, 34-19). L'idéal de vos vies est d'être consacrées au service de la vérité. C'est seulement en restant fidèles à cet idéal que vous mériterez le respect et la gratitude de tous.
Dans ce but, je voudrais vous rappeler ce que Jésus-Christ a dit, au cours du procès qui devait décider de sa vie — et cela a été l'unique élément qu'il a apporté à sa défense — « je suis né et je suis venu dans ce monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Appliquez ceci, chacun d'entre vous, à sa propre vie et cela sera le moyen d'adoucir vos souffrances et de renforcer votre courage dans la plupart des épreuves et des frustrations de votre existence.
C'est cette pensée que je vous laisse jusqu'à ce que nous nous rencontrions de nouveau. Portez votre salut et mon merci à vos familles et mon affection spéciale à vos enfants. En disant au revoir, à vous et à la Pologne, je vous bénis debout coeur.
10 juin
Monsieur le Professeur,
Monsieur le Président du Conseil d'État de la République populaire polonaise,
Messieurs,
1. Le moment est venu pour moi de prendre congé de Cracovie et de la Pologne. Même si ce détachement ne peut certainement pas rompre les liens spirituels profonds et les sentiments qui me lient à ma ville, à ma patrie, et à ses citoyens, je ressens en ce moment avec douleur ce détachement. Mais, maintenant, mon siège épiscopal est Rome et il faut que j'y retourne : là, aucun fils de l'Église et, nous pouvons le dire, aucun homme, qu'il soit Polonais ou fils de toute autre nation, n'est un étranger.
Maintenant est venue l'heure des saluts et des remerciements. Je veux d'abord adresser mes paroles de remerciement à M. le président du Conseil d'État qui, avec les autres représentants des autorités de l'État, a tenu à venir ici pour me saluer comme il l'avait fait il y a neuf jours pour me souhaiter la bienvenue dans mon pays natal au nom des autorités de la République polonaise. Je le remercie pour cette double courtoisie que j'ai appréciée et que j'apprécierai toujours pour tout ce qu'elle exprime.
Je veux en outre, en ce lieu, exprimer mes remerciements cordiaux pour l'hospitalité qui m'a été offerte et à laquelle ont beaucoup contribué également les autorités de l'État aussi bien les autorités centrales que les autorités locales. Je vous remercie en particulier, encore une fois, pour la rencontré du Belvédère, au premier jour de ma visite en Pologne. J'espère que cette visite, qui s'achève maintenant, contribuera au développement ultérieur des relations entre l'État et l'Église en Pologne et également entre le Siège apostolique et la Pologne.
Je réalise combien le mot « hospitalité » contient de richesse et de délicatesse mais en même temps combien, dans notre cas, il contient aussi de fatigue, combien de problèmes cachés il recèle, combien de travaux de préparation, combien de décisions et enfin combien d'efforts pour sa réalisation.
Alors, je vous dis « merci » à tous et je voudrais que ce « merci » parvienne à tous ceux à qui je dois des remerciements et je ne sais si sur cette terre de Pologne il y a quelqu'un à qui je ne sois pas redevable de remerciements.
Je crois que je dois remercier tout le monde. J'adresse ce signe de ma gratitude aux autorités gouvernementales, aux autorités de chacun des « voivodati » et aux autorités de la ville de Cracovie.
2. Très Eminent cardinal primat de Pologne, je vous offre aussi mes remerciements cordiaux pour « l’au revoir » que vous m'avez exprimé en votre nom personnel et au nom de toute l'Église qui est en Pologne. A vos paroles de bienvenue, j'ai voulu répondre par tout le service que, grâce à la providence de Dieu et grâce à votre cordialité, j'ai eu le bonheur et la joie de remplir au cours de ces quelques journées. En ce moment il ne me reste plus qu'à remercier de tout coeur Votre Éminence, l’épiscopat, les prêtres, les familles religieuses, masculines et féminines et tout le peuple de Dieu qui est en Pologne, pour leurs sentiments si vifs et cordiaux, pour leurs prières qui m'ont entouré au cours de cet inoubliable pèlerinage de Varsovie à Saint-Stanislas de Cracovie en passant par Saint-Adalbert de Gniezno et Jasna Gôra. Je remercie Dieu de votre foi, de votre attachement au Siège apostolique et au successeur de saint Pierre.
Mon bref séjour en Pologne a renforcé encore davantage les liens spirituels qui m'unissent à ma patrie si aimée et à cette Église dont je viens et que je veux servir de tout mon coeur, de toutes mes forces par mon ministère universel de pape.
Je vous remercie de m'avoir assuré de votre souvenir dans la prière. Là-bas, au-delà des Alpes, j'écouterai en esprit le son des cloches qui appellent les fidèles à la prière, surtout au moment de l'Angélus et en même temps je sentirai battre le coeur de mes compatriotes.
« Que Dieu accorde sa récompense » à la vénérable Conférence de l'épiscopat polonais, avec son chef le cardinal primat, le métropolitain de Cracovie et l'évêque-secrétaire !
« Que Dieu accorde sa récompense » à tous !
3. La visite du pape en Pologne est assurément un événement sans précédent, non seulement pour ce siècle, mais aussi pour tout le millénaire de vie chrétienne polonaise, d'autant plus qu'il s'agit de la visite d'un pape polonais, qui a le droit sacro-saint de partager les sentiments de sa nation. Une telle participation, en effet, est partie, intégrante de son ministère de successeur de Pierre vis-à-vis de toute l'Église.
Cet événement sans précédent est indubitablement un acte de courage aussi bien de la part de ceux qui ont invité que de la part de celui qui a été invité. Toutefois, un tel acte de courage est nécessaire en notre temps. Il faut avoir le courage de marcher dans une direction que personne n'a suivie jusqu'à maintenant, comme autrefois fut nécessaire à Simon le courage de se diriger du lac de Génésareth en Galilée vers Rome, qui lui était inconnue.
Notre temps a grand besoin d'un témoignage qui exprime ouvertement la volonté de rapprocher entre eux nations et régimes, condition indispensable pour la paix dans le monde. Notre temps exigé de nous de ne pas nous enfermer dans les frontières rigides des systèmes, mais de chercher tout ce qui est' nécessaire au bien de l'homme, lequel doit trouver partout la conscience et la certitude de sa citoyenneté authentique. J'aurais voulu dire : conscience et certitude de son primat dans n'importe quel système de rapports et de forces.
Merci donc pour cette visite. Je souhaite qu'elle s'avère utile et qu'à l'avenir elle serve aux buts et aux valeurs qu'elle s'était proposés.
4. Je prends congé de Cracovie. Je lui souhaite une nouvelle jeunesse.
Je souhaite qu'elle reste pour les Polonais, pour l'Europe et pour le monde ce magnifique témoignage d'histoire de la nation et de l'Église qu'elle est actuellement ; je souhaite que le patrimoine culturel conservé dans les murs de Cracovie, dont le bien tient tant au coeur de M. le Président de l'État continue à parler par son contenu absolument unique.
Je prends congé de la Pologne ! Je prends congé de ma patrie ! En partant je baise cette terre dont mon coeur ne peut jamais se détacher.
Que Dieu Tout-Puissant vous bénisse : le Père, le Fils et le Saint-Esprit !
10 juin 1979
Monsieur le Président du Conseil des ministres, veuillez accepter ma reconnaissante gratitude pour les paroles élevées par lesquelles vous avez voulu me souhaiter la bienvenue à mon retour en terre d'Italie, au nom du gouvernement et au nom de toute la nation.
Le pape a visité sa terre natale, où il est venu à la lumière du soleil et à celle de la foi, où il s'est consacré au Christ et à l'Église, et maintenant il revient à son Siège, là où le Seigneur l'a placé pour guider et confirmer ses frères, à Rome, ville providentiellement élue pour être la demeure du vicaire du Christ lui-même. Je remercie Dieu d'avoir pu revoir la Pologne, sol béni et fécond où j'ai plongé mes racines d'homme, de prêtre, d'évêque et dont j'ai retiré une sève riche et vitale. Je remercie avec une très vive ferveur le Seigneur de m'avoir ramené ici où mon esprit veut s'identifier et se confondre, chaque jour davantage, avec la mission universelle qui m'a été confiée. Une patrie, ma patrie natale, m'a préparé et me renvoie à l'autre qui est plus grande, catholique, car elle embrasse, comme mon service, le monde entier.
Je suis heureux de pouvoir exprimer en ce moment la profonde, ineffable, joie de mon coeur pour avoir pu prendre part aux célébrations du centenaire du martyre de saint Stanislas : Varsovie, Gniezno, Czestochowa, Cracovie, étapes de mon pèlerinage ont constitué autant de moments de joyeuse communion, d'amitié, d'entretiens constructifs et surtout d'élévation de la même prière. Les émotions intimes et profondes des différentes rencontres se sont soudées harmonieusement entre elles dans mon âme et l'ont enrichie d'une nouvelle grâce, d'une expérience qui est une pure grâce de la part du Très-Haut.
J'ai devant les yeux les ondes attentives, paisibles, priantes de foules de frères, de fils, de compatriotes qui ont voulu manifester l'affection la plus dévote au fils de la même terre, mais surtout au chef visible de l'Église, au successeur de Pierre. La foi de la Pologne est une réalité vivante et stimulante dont je voudrais vous rendre participant, car elle contient — comme toutes les expériences authentiques de foi — un message d'optimisme et d'espérance : « Le Christ ne meurt plus ; la mort n'a plus de pouvoir sur lui » (Rm 6,9). Cette affirmation assurée de Paul, par laquelle j'ai terminé mon discours aux fidèles polonais dans la cathédrale de Varsovie, je vous la transmets maintenant à vous et, à travers vous, à la chère Rome et à l'Italie, en message de salut ; ce salut qui trouve toujours en nous de nouvelles confirmations dans la société et dans le concert des peuples pourvu que la foi au Christ inspire nos choix responsables.
Au terme de mon voyage, j'ai à coeur de renouveler mon salut, mon souvenir et mes souhaits à toute la nation polonaise, et d'adresser un cordial merci à l'épiscopat polonais, avec à la tête le cardinal Stéphane Wyszynski, primat de Pologne, et aux représentants de l'autorité dans l'État pour l'estime et l'empressement avec lesquels ils m'ont accueilli et entouré.
Je vous assure que j'ai eu un souvenir tout particulier devant l'image vénérée de la Vierge de Czestochowa pour la destinée de l'Italie, et pour le bien, pour la coexistence dans la paix et pour la prospérité de ses citoyens. J'adresse à toutes les personnes présentes une pensée respectueuse et cordiale en même temps que l'expression de ma vive gratitude, à MM. les cardinaux, aux autorités civiles et militaires italiennes, qui par leur accueil déférent et spontané rendent plus joyeuse l'heure de mon retour ; aux membres distingués du Corps diplomatique dont la présence témoigne de la participation de chacune de leurs nations à la joie de mon pèlerinage ; à vous qui par cet accueil de fête me faites le don d'une authentique atmosphère de famille ; aux dirigeants, aux pilotes, au personnel de la Compagnie aérienne et à tous ceux qui se sont employés à l'excellente organisation de mon voyage et l'ont rendu à la fois confortable et attrayant. Que, pour vous tous, la bénédiction, que j'étends à la Ville éternelle et au monde catholique, soit un témoignage d'affection et de bienveillance.
Septembre-Octobre 1979
29 septembre 1979
Je remercie de tout coeur ceux qui sont ici présents, en particulier MM. les Cardinaux, les membres du Corps diplomatique, les représentants du Gouvernement italien.
Ma pensée reconnaissante va aussi vers tous ceux qui, en ce moment, m'accompagnent de leur affection et de leur espérance.
Je quitte Rome et le sol de l'Italie bien-aimée pour accomplir un long voyage de caractère éminemment pastoral, en syntonie cohérente avec mon service suprême de l'Église.
Je me rends avant tout en Irlande, « l'île des Saints », à l'occasion du centenaire du sanctuaire de la Vierge de Knock, à la suite de l'invitation que m'a adressée l'épiscopat de ce pays. Je désire exprimer aux Irlandais l'appréciation qui leur est due pour la fidélité courageuse qu'à travers les siècles ils ont su témoigner au Christ, à l'Église et au siège apostolique ; je désire également leur exprimer ma vive reconnaissance pour l'ardeur missionnaire dynamique qui les a toujours animés dans la diffusion du message évangélique dans le monde entier. Je souhaite de tout coeur que ma visite contribue à transformer cette atmosphère de tension qui, dans ces derniers temps tout spécialement, a provoqué des déchirements et aussi, malheureusement, la ruine et la mort.
Acceptant l'invitation du secrétaire général des Nations unies, le docteur Kurt Waldheim, je me rends ensuite à l'O.N.U. En cela, je suis les traces de mon prédécesseur, le pape Paul VI, de vénérée mémoire qui, il y a quatorze ans, le 4 octobre 1965, prononça dans ce siège prestigieux un discours qui eut un écho très vaste dans l'opinion publique internationale. Les paroles que je prononcerai dans cette assemblée seront dans la ligne et en continuation de l'appel prophétique du grand pape en faveur de la paix et de la concorde entre les peuples.
Enfin, sur l'invitation de la Conférence épiscopale des États-Unis d'Amérique, ainsi que du président Carter, je rendrai visite à quelques villes de ce grand pays. J'y rencontrerai particulièrement les fils de l'Église catholique, pour les confirmer et les affermir dans la foi, et aussi les autres frères chrétiens et les membres des autres communautés non chrétiennes, pour intensifier les efforts de tous vers cette unité parfaite voulue par le Christ.
Puisse le Seigneur guider nos pas et m'assister de sa grâce pendant ces jours pour que les finalités spirituelles qui sont à la base de ce nouveau voyage soient atteintes. Dans ce but, je demande à tous, spécialement aux malades et aux enfants, un souvenir dans leur prière. Avec ma bénédiction apostolique.
29 septembre 1979
Loué soit Jésus-Christ !
C'est avec une joie immense et avec une profonde gratitude envers la Très Sainte Trinité que je pose aujourd'hui le pied sur le sol irlandais.
Je viens à vous comme un serviteur de Jésus-Christ, un Hérault de son Évangile de justice et d'amour, comme évoque de Rome, comme successeur de l'apôtre Pierre. Et avec les mots de Pierre je vous offre les souhaits de mon coeur : « Paix à vous tous qui êtes dans le Christ » (1P 5,5-14).
J'apprécie profondément la bienvenue de S. E. le Président d'Irlande qui, comme représentant de tous les citoyens de ce pays, m'offre la chaude hospitalité de cette terre.
Je suis reconnaissant par-dessus tout à mes frères dans l'épiscopat, qui sont ici pour m'accueillir, au nom de toute l'Église en Irlande, que j'aime tant. Je suis très heureux de marcher parmi vous — dans les pas de saint Patrice et dans le sentier de l'Évangile qu'il vous a. laissé comme grand héritage — étant convaincu que le Christ est ici : « Le Christ devant moi, le Christ derrière moi... le Christ dans le coeur de chaque homme qui pense à moi, le Christ dans la bouche de chaque homme qui parle de moi. »
A ce moment de mon arrivée, je sens le besoin d'exprimer mon estime pour les traditions chrétiennes de cette terre, aussi bien que la gratitude de l'Église catholique pour la contribution glorieuse apportée par l'Irlande, à travers les siècles, à l'expansion de la foi.
De cette capitale, j'envoie mes souhaits à tous les Irlandais de par le monde.
Et comme j'invoque tes bénédictions de Dieu sur l'Irlande, j'invite tout son peuple à des prières à Notre-Dame, à l'intercession de Marie, Mère de Jésus, et reine de la paix, sous le patronage de qui je place ma visite pastorale.
Loué soit Jésus-Christ !
29 septembre 1979
Chers frères et soeurs en Jésus-Christ,
1. Comme saint Patrice, moi aussi, j'ai entendu « la voix des Irlandais » m'appeler et ainsi je suis venu à vous, à vous tous en Irlande.
Dès les origines de sa foi, l'Irlande a été liée au Siège apostolique de Rome. Les documents primitifs attestent que votre premier évêque, Palladius, fut envoyé en Irlande par le pape Célestin ; et que saint Patrice, successeur de Palladius, fut « confirmé dans la foi » par le pape Léon le Grand. Parmi les paroles attribuées à Patrice, il y a ce mot célèbre adressé à « l'Église des Irlandais, bien plus, des Romains », leur enseignant comment ils doivent prier pour être « chrétiens comme le sont les Romains ».
Cette union de charité entre l'Irlande et la sainte Église romaine est demeurée inviolable et indéfectible tout au long des siècles. Irlandais catholiques, vous avez gardé et aimé l'unité et la paix de l'Église catholique, la préférant à tout trésor terrestre. Vos compatriotes ont propagé cet amour de l'Église catholique partout où ils sont allés, à chaque siècle de votre histoire. C'est ce que firent les premiers moines et les missionnaires des âges obscurs de l'Europe, les réfugiés de la persécution, les exilés et les missionnaires — hommes et femmes — du siècle dernier et du présent.
Je suis venu à vous comme évêque de Rome et pasteur de toute l'Église, afin de célébrer cette union avec vous, dans le Sacrifice de l'Eucharistie, ici, à Dublin, capitale de l'Irlande, pour la première fois dans l'histoire irlandaise. Je me considère en ce moment, comme pèlerin pour le Christ vers la terre d'où tant de pèlerins pour le Christ, peregrini pro Christo, partirent vers l'Europe, les Amériques, l'Australie, l'Afrique, l'Asie et je vis un moment d'intense émotion. Comme je me trouve ici, en compagnie de tant de centaines de milliers d'Irlandais, homme et femmes, je songe à combien de fois, au cours de siècles, l'Eucharistie fut célébrée en cette terre. Comme ils sont nombreux et variés, ces lieux où la messe fut offerte — dans les majestueuses cathédrales médiévales et les églises modernes ; sur les Mass rocks dans les vallées et les forêts, par des prêtres pourchassés, et dans les pauvres chapelles au toit de chaume, pour un peuple pauvre de biens de ce monde mais riche de ceux de l'esprit ; dans les woke-houses ou les station-houses, ou en plein air, dans les grands rassemblements de fidèles — au sommet de Croagh Patrick et à Lough Derg. Qu'importe le lieu où la messe était offerte, pour les Irlandais, ce fut toujours la messe qui comptait. Combien ont trouvé en elle la force spirituelle de vivre, même dans les époques de tribulation et de pauvreté les plus grandes, aux jours de persécution et de vexation ! Chers frères et soeurs, chers fils et filles d'Irlande, permettez qu'avec vous, je survole votre histoire dans la lumière de l'Eucharistie célébrée ici depuis tant de siècles.
2. Depuis la Chambre haute, à Jérusalem, depuis la Dernière Cène, en un certain sens, l'Eucharistie écrit l'histoire du coeur humain et des communautés humaines. Réfléchissons sur tous ceux qui, nourris du Corps et du Sang du Seigneur, ont vécu et sont morts sur cette île, portant en eux, à cause de l'Eucharistie le gage de la vie éternelle. Pensons à tant de générations de fils et de filles de ce pays et, en même temps, fils et filles de l'Église. Puisse cette Eucharistie-ci être célébrée dans une atmosphère d'intense communion des sainte. Dans cette messe, nous sommes unis spirituellement à toutes les générations qui ont accompli la volonté de Dieu, des temps les plus reculés jusqu'à ce jour. Nous sommes un dans la foi et l'esprit, avec la vaste foule qui remplissait Phoenix Park lors du dernier grand rassemblement eucharistique tenu en ce lieu, à l'occasion du Congrès eucharistique de 1932.
La foi dans le Christ a pénétré profondément dans la conscience et dans la vie de vos ancêtres. L'Eucharistie transforma leur âme pour la vie éternelle, en union avec le Dieu vivant Puisse donc cette exceptionnelle rencontre eucharistique, aujourd'hui, être aussi une prière pour les défunts, pour vos ancêtres et vos parents. Avec leur aide, qu'elle devienne une prière plus fervente pour les vivants, pour la génération actuelle des fils et des filles de l'Irlande d'aujourd'hui qui se prépare pour la fin du vingtième siècle, afin qu'elle puisse affronter les défis qui s'imposeront à elle.
3. Oui, l'Irlande, qui a surmonté tant de moments difficiles au cours de son histoire, est menacée d'une nouvelle manière aujourd'hui, car elle n'est pas immunisée contre l'influence des idéologies et des tendances inhérentes à la civilisation et au progrès actuels. La seule capacité des mass média d'introduire le monde entier dans vos demeures produit une nouvelle forme de confrontation avec les valeurs et les orientations qui jusqu'à présent avait été épargnée à la société irlandaise. Un matérialisme envahissant impose sa puissance à l'homme d'aujourd'hui sous des formes diverses et avec une agressivité qui n'épargne personne. Les principes les plus sacrés, qui furent des guides sûrs pour le comportement des individus et de la société, sont supplantés par des faux-semblants à l'égard de la liberté, du caractère sacré de la vie, de l'indissolubilité du mariage, du vrai sens de la sexualité humaine, de la juste attitude vis-à-vis des biens matériels qu'offre le progrès. Plusieurs sont maintenant tentés par le bien-être matériel et les biens de consommation, et l'identité humaine est souvent définie par ce que quelqu'un possède. La prospérité et l'abondance, même quand elles ne font que commencer à être accessibles à une plus grande partie de la société, ont tendance à convaincre les gens qu'ils ont droit à tout ce que peut leur apporter la prospérité, et dès lors, leurs exigences deviennent plus égoïstes. Chacun veut sa pleine liberté dans toutes les sphères du comportement humain et de nouveaux modèles de moralité sont proposés au nom d'une prétendue liberté. Lorsque la fibre morale d'une nation est affaiblie, lorsque diminue le sens de la responsabilité personnelle, alors la porte est ouverte à la justification des injustices, à la violence sous toutes ses formes, et à la manipulation du grand nombre par le petit. Le danger qui déjà nous atteint est lamentation d'accepter comme vraie liberté, ce qui en réalité, n'est qu'une nouvelle forme d'esclavage.
4. Il devient donc de plus en plus urgent de nous plonger dans la vérité du Christ qui « est le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6) et dans la force qu'il nous offre lui-même par son Esprit. C'est particulièrement dans l'Eucharistie que nous sont donnés la puissance et l'amour du Christ.
Le sacrifice du Corps et du Sang de Jésus-Christ offert pour nous est un acte d'amour suprême de la part de notre Sauveur. C'est sa grande victoire sur le péché et sur la mort — une victoire qu'il nous communique. L'Eucharistie est la promesse de la vie éternelle puisque Jésus lui-même nous dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,54).
Le Saint Sacrifice de la messe devient la joyeuse célébration de notre salut. A la messe, nous louons et remercions Dieu, notre Père, de nous avoir accordé la rédemption par le Sang précieux de Jésus-Christ. L'Eucharistie est aussi le centre de l'unité de l'Église, tout comme son plus grand trésor. Selon les termes du Concile Vatican II, l'Eucharistie contient « toute la richesse spirituelle de l'Église » (Presbyterorum Ordinis, PO 5).
Je désire, aujourd'hui, exprimer la gratitude de Jésus-Christ et de son Église pour la dévotion que l'Irlande a toujours manifestée envers la Sainte Eucharistie. Comme Successeur de Pierre et vicaire du Christ, je vous assure que la messe est vraiment la source et le sommet de votre vie chrétienne.
Le dimanche matin, en Irlande, en voyant les foules aller à la messe et en revenir, nul ne peut mettre en doute la dévotion à la messe de l'Irlande. Ce qu'on voit, c'est la fidélité de tout un peuple au commandement du Seigneur : « Faites ceci en mémoire de moi ». Puisse le dimanche irlandais demeurer toujours le jour où tout le peuple de Dieu — the pobal De — se met en marche vers la Maison de Dieu que les Irlandais appelle la Maison du Peuple — the teach an pobal. Ce me fut une grande joie d'apprendre que beaucoup viennent à la messe plusieurs fois la semaine et même chaque jour. Cette pratique est une source abondante de grâce et de progrès dans la sainteté.
5. Oui, c'est de l'Eucharistie que chacun de nous reçoit grâce et force pour la vie de chaque jour — pour vivre une vraie vie chrétienne, dans la joie de savoir que Dieu nous aime, que le Christ est mort pour nous, et que l'Esprit-Saint vit en nous.
Notre pleine participation à l'Eucharistie est la vraie source de l'esprit chrétien que nous souhaitons voir dans nos vies personnelles et dans tous les aspects de la société. Que nous servions dans les sphères politique, économique, culturelle, sociale ou scientifique — peu importe notre occupation — l'Eucharistie est l'enjeu de notre vie quotidienne. Chers frères et soeurs ; il doit toujours y avoir de l'harmonie entre ce que nous croyons et ce que nous faisons. Nous ne pouvons vivre des gloires de notre histoire chrétienne passée. Notre union au Christ dans l'Eucharistie doit s'exprimer dans la vérité de nos, vies, aujourd'hui — dans nos actions, dans notre comportement, dans notre style de vie et dans nos relations avec les autres. L'Eucharistie est, pour chacun de nous, un appel à un amour toujours croissant, afin que nous puissions vivre en vrais disciples de Jésus : vrais dans nos paroles, généreux dans nos actions, préoccupés et respectueux de la dignité et des droits de chacun, quel que soit son rang ou son revenu, capables de sacrifice, loyaux et justes, bienveillants, indulgents compatissants, pondérés — soucieux du bien-être de nos familles, de nos jeunes, de notre pays, de l'Europe et du monde. La véracité de notre union avec Jésus-Christ dans l'Eucharistie se mesure à l'amour que nous portons réellement ou non à nos semblables, hommes et femmes ; elle se mesure à la façon dont nous traitons les autres, spécialement ceux de nos familles : maris et femmes, enfants et parents, frères et soeurs. Elle se mesure à la manière dont nous essayons ou non de nous réconcilier avec nos ennemis, dont nous pardonnons ou non à ceux qui nous ont blessés ou offensés. Elle se mesure encore à l'attention que nous apportons ou non à faire passer dans nôtre vie ce que nous enseigne notre foi. Nous devons constamment nous rappeler ce que dit Jésus : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande» (Jn 15,14).
6. L'Eucharistie est encore un vibrant appel à la conversion. Nous savons que c'est une invitation au Banquet ; qu'en nous nourrissant de l'Eucharistie, nous recevons le Corps et le Sang du Christ, sous les apparences du pain et du vin. Précisément à cause de cette invitation, l'Eucharistie est et demeure l'appel à la conversion. Si nous la recevons comme un tel appel, une telle invitation, elle produit en nous ses propres fruits. Elle transforme nos vies. Elle nous fait « homme nouveau », « créature nouvelle» (cf. Ga Ga 6,15 Ep 2,15 2Co 5,17). Elle nous aide à ne pas nous laisser « dominer par le mal maïs à dominer te mal par le bien » (cf. Rm Rm 12,10). L'Eucharistie contribue au triomphe de l'amour en nous — l'amour au-dessus de la haine, le zèle au-dessus de l'indifférence.
L'appel à la conversion dans l'Eucharistie relie l'Eucharistie à cet autre grand sacrement de l'amour de Dieu, la Pénitence. Chaque fois que nous recevons le sacrement de Pénitence ou de la Réconciliation, nous recevons le pardon du Christ, et nous savons que ce pardon nous vient des mérites de sa mort — cette-même mort que nous célébrons dans l'Eucharistie. Dans le sacrement de la Réconciliation, nous sommes tous ainsi invités à rencontrer le Christ personnellement et à le faire souvent. Cette rencontre avec Jésus revêt une telle importance que j'ai écrit ceci dans ma première encyclique : « En observant fidèlement la pratique pluriséculaire du sacrement de pénitence — la pratique de la confession individuelle unie à l’acte personnel de contrition et au propos de se corriger et de réparer — l'Église défend le droit particulier de l'âme humaine : droit à une rencontre plus personnelle de l’homme avec le Christ crucifié qui pardonne, avec le Christ qui dit, par l'intermédiaire du ministre du sacrement de la Réconciliation : « Tes péchés te sont pardonnés ! Va, et ne pèche plus désormais ». A cause de l'amour et de la miséricorde du Christ, nul péché qui ne soit trop grand pour né pas être pardonné, nul pécheur qui ne soit rejeté. Chaque personne qui se repent sera reçue par Jésus-Christ avec clémence et immense amour ».
Ce me fut une grande joie d'apprendre que les évêques irlandais avaient demandé aux fidèles de se confesser, comme partie de la préparation spirituelle à ma visite en Irlande. Vous ne pouviez me causer plus grande joie, m'offrir plus magnifique présent. Et s'il y a encore aujourd'hui quelqu'un qui hésite, pour une raison ou pour une autre, s'il vous plaît, rappelez-vous ceci : Celui qui sait comment reconnaître sa faute et qui en demande pardon au Christ, rehausse sa propre dignité humaine et manifeste de sa grandeur d'âme.
Je saisis cette occasion pour demander à chacun de vous de continuer à garder toujours ce sacrement de pénitence en spécial honneur. Rappelons-nous les paroles de Pie XII au sujet de la confession fréquente : « Ce n'est pas sans l'inspiration de l'Esprit-Saint que cette pratique fut introduite dans l'Église » (AAS 35, 193, p. 235).
Chers frères et soeurs, l'appel à la conversion et au repentir vient du Christ et nous amène toujours au Christ dans l'Eucharistie.
7. Je vous souhaite aussi, en ce moment, de vous souvenir toujours de cette importante vérité affirmée par le concile Vatican II, à savoir : « La vie spirituelle, pourtant, n'est pas confinée à la participation à la liturgie » (Sacrosanctum concilium, SC 12). Et ainsi, je vous encourage également aux autres pratiques de dévotion que vous avez amoureusement conservées au cours des siècles, particulièrement à l'égard du Saint-Sacrement. Ces actes de piété honorent Dieu et sont utiles pour nos vies chrétiennes ; ils nous réjouissent le coeur et nous aident à apprécier davantage le culte liturgique de l'Église.
La visite au Saint-Sacrement — tellement partie de l'Irlande, tellement partie de votre piété, tellement partie de votre pèlerinage à Knock — est un précieux trésor de la foi catholique. Elle nourrit l'amour social et nous fournit des occasions d'adoration, d'action de grâce, de réparation et de supplication. La bénédiction, l'exposition et l'adoration du Saint-Sacrement, les heures saintes et les processions eucharistiques sont encore de précieux éléments de votre héritage — en pleine conformité avec l'enseignement du concile Vatican II.
En ce moment, c'est aussi ma joie de réaffirmer devant l'Irlande et devant le monde entier le merveilleux enseignement de l'Église catholique sur la présence consolante du Christ dans le Saint Sacrement : sa présence réelle dans le sens plus étendu : la présence substantielle du Christ entier et complet, Dieu et homme (cf. Mysterium Fidei, MF 39). L'Eucharistie, dans la messe et en dehors de la messe, est le Corps et le Sang de Jésus-Christ ; elle est par conséquent digne de l'adoration qui y est rendue au Dieu vivant et à lui seul (cf. Mysterium Fidei, MF 55 Mysterium Fidei, 55 ; Paul VI, Adresse du 15 juin 1978).
Et ainsi, chers frères et soeurs, chaque geste de révérence, chaque génuflexion que vous faites devant le Saint-Sacrement est important parce qu'il constitue un acte de foi au Christ, un acte d'amour envers le Christ. Et chaque signe de croix et autre geste de respect fait chaque fois que vous passer devant une église est aussi un acte de foi.
Daigne Dieu vous conserver dans cette foi — cette sainte foi catholique — cette foi au Saint-Sacrement.
Je termine, chers frères et soeurs, bien-aimés fils et filles d'Irlande, en rappelant comment la Divine Providence s'est servie de cette île en bordure de l'Europe pour la conversion du continent européen, ce continent qui a été pendant deux mille ans le continent de la première évangélisation. Je suis moi-même fils d'une nation qui reçut l'Évangile il y a plus de mille ans, plusieurs siècles après votre patrie. Lorsque en 1966, nous avons commémoré solennellement le millénaire du baptême de la Pologne, nous avons rappelé avec gratitude aussi, ces missionnaires irlandais qui, parmi d'autres, participèrent au travail de la première évangélisation de la contrée qui de la Vistule, s'étend vers l'est et l'ouest.
Un de mes plus proches amis, célèbre professeur d'histoire à Cracovie, apprenant mon intention de visiter l'Irlande, disait : « Quelle bénédiction que le pape aille en Irlande ! Ce pays le mérite particulièrement ». Moi aussi, j'ai toujours pensé cela. C'est pourquoi j'ai crû que le centenaire du sanctuaire de la Mère de Dieu à Knock constituait, cette année, une occasion providentielle pour la visite du pape en Irlande. Par cette visite donc j'exprime ce que je ressens des mérites de l'Irlande ; comme je satisfais à un besoin profond de mon coeur. Je paye mon tribut à Jésus-Christ, Seigneur de l'histoire et auteur de notre salut.
C'est, pourquoi j'exprime ma joie de pouvoir être avec vous aujourd'hui, 29 septembre 1979, fête de saint Michel, saint Gabriel, saint Raphaël archanges et de pouvoir célébrer le saint sacrifice de la messe et témoigner en votre présence du Christ et de son mystère pascal. Je puis ainsi proclamer la vivifiante réalité de la conversion par l'Eucharistie et la Pénitence au coeur de la génération actuelle des fils et des filles d'Irlande. Metanoeite. Convertissez-vous ! (Mc 1,15). Convertissez-vous continuellement. Convertissez-vous chaque jour ; car constamment, chaque jour, le Royaume de Dieu se rapproche. Sur le chemin de ce monde temporel, laissez le Christ être le Seigneur de vos âmes, pour la vie éternelle. Amen.
29 septembre 1979
Dès la première journée de son pèlerinage, Jean Paul II s'est rendu à Drogheda, le 29 septembre après-midi, ville dépendant du diocèse d'Armagh mais située en république d'Irlande.
Chers frères et soeurs dans le Christ,
1. Après avoir salué le sol irlandais aujourd'hui à mon arrivée à Dublin, j'accomplis mon premier déplacement en Irlande pour venir ici à Drogheda. L'appel des siècles m'attire ici.
Je viens comme un pèlerin de la foi. Je viens aussi comme le successeur de Pierre auquel le Christ a confié le soin particulier de l'Église universelle. Je désire visiter notamment ces lieux de l'Irlande où la force de Dieu et l'action de l’Esprit-Saint se sont manifestées d'une façon particulière. Je recherche d'abord ces lieux qui portent en eux-mêmes le signe des « commencements » ; et qui dit « commencement » dit lien étroit avec la « première place », avec la primauté. Armagh est l'un de ces lieux en Irlande, siège épiscopal du primat d'Irlande pendant des siècles.
Le primat est celui qui a la première place parmi les évêques, c'est-à-dire parmi les pasteurs du peuple de Dieu sur cette terre. Cette primauté est liée au « commencement » de la foi et de l'Église dans ce pays. En un mot, elle est liée à l'héritage de saint Patrick, patron de l'Irlande.
Je souhaite donc que mon premier déplacement en Irlande soit un voyage vers le commencement, vers ce lieu de la primauté. L'Église est tout entière construite, sur la fondation des Apôtres et des Prophètes, le Christ Jésus étant lui-même la pierre angulaire (cf. Ep Ep 2 Ep Ep 20). Mais dans chaque pays et dans chaque nation, l'Église a sa propre pierre de fondation. C'est donc vers cette fondation, vers ce siège primatial d'Armagh que je veux en premier lieu diriger mes pas de pèlerin. Le siège d'Armagh est le siège primatial parce qu'il est le siège de saint Patrick. L'archevêque d'Armagh est aujourd'hui le primat de toute l'Irlande parce qu'il est le Comharba Pâdraig, le successeur de saint Patrick, premier évêque d'Armagh.
2. Alors qu'il se trouve pour la première fois sur le sol irlandais, sur le sol d'Armagh, le successeur de Pierre ne peut pas ne pas rappeler la première arrivée ici, il y s plus de mille cinq cents ans, de saint Patrick. Depuis le jour où il était berger à Slemish jusqu'à sa mort à Saul, Patrick a été un témoin de Jésus-Christ. Pas très loin d'ici, sur la colline de Slane, on dit qu'il a allumé pour la première fois en Irlande le feu pascal, de telle sorte que là lumière du Christ a brillé sur toute l'Irlande et a uni le peuple tout entier dans l'amour du seul Jésus-Christ. J'éprouve une grande joie à être aujourd'hui avec vous, ayant Slane a portée de notre regard, et de proclamer ce même Jésus, Verbe incarné de Dieu, Sauveur du monde. Il est le Seigneur de l'histoire, la lumière du monde, l'espérance de l'avenir de toute l'humanité. Avec les mots mêmes de la liturgie de Pâques célébrée pour la première fois en Irlande sur la colline de Slane par saint Patrick, nous saluons aujourd'hui le Christ : il est l'Alpha et l'Oméga, le commencement de toutes choses et leur fin. Le temps lui appartient et tous les siècles aussi. A lui la gloire pour les siècles des siècles. Lumen Christi : Deo gratias ! Lumière du Christ : nous rendons grâce à Dieu ! Puisse la lumière de la foi briller toujours depuis l'Irlande ! Qu'aucune obscurité ne vienne jamais l'éteindre !
Que je reste fidèle jusqu'à la fin de ma vie à là lumière du Christ : telle était la prière de saint Patrick pour lui-même. Que le peuple d'Irlande reste toujours fidèle à la lumière du Christ, telle était sa prière constante pour les Irlandais. Il a écrit dans sa Confession :
« Dieu me garde de mener à sa perte ce peuple qu'il a racheté jusqu'aux extrémités de la terre ! Je prie Dieu de me donner la persévérance ; qu'il daigne faire en sorte que je sois son témoin fidèle jusqu'à la fin de ma vie consacrée à Dieu... Depuis l'époque de ma jeunesse où je l'ai connu, l'amour et la crainte de Dieu ont grandi en moi et jusqu'à maintenant, avec la grâce de Dieu, j'ai conservé là foi » (Confession, 44, 58).
3. « J'ai conservé la foi. » Telle a été l'ambition des Irlandais tout au long des siècles. Dans la persécution et la pauvreté, dans la famine et dans l'exil, vous avez conservé la foi. Pour beaucoup, cela a signifié le martyre. Ici, à Drogheda, où l'on vénère ses reliques, je veux évoquer un martyr irlandais, saint Olivier Plunkett : j'ai été heureux en effet d'assister à sa canonisation, sur l'invitation de mon ami le regretté cardinal Conway pendant l'Année Sainte 1975, alors que j'étais cardinal de Cracovie. Saint Olivier Plunkett qui a été primat d'Irlande pendant douze ans, reste pour toujours un exemple remarquable de l'amour du Christ pour tous les hommes. Évêque, il a prêché un message de pardon et de paix. Il était en effet le défenseur des opprimés et l'avocat de la justice, mais il n'aurait jamais admis la violence. A l'adresse des violents, il reprenait les mots mêmes de l'apôtre Pierre : « Ne rendez pas le mal par le mal » (1P 3,9). Martyr de la foi, il a scellé par sa mort le message de réconciliation qu'il avait prêché durant sa vie. Il n'y avait aucune haine dans son coeur car sa force était dans l'amour de Jésus, dans l'amour du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Ses derniers mots furent des paroles de pardon pour tous ses ennemis.
4. La foi et la fidélité sont caractéristiques de l'Église en Irlande, une Église de martyrs, une Église de témoins ; une Église de foi héroïque, de fidélité héroïque. Tels sont les signes historiques qui ont marqué le sillon tracé par la foi sur le sol irlandais. L'Évangile et l'Église se sont enracinés profondément dans l'âme du peuple irlandais. C'est du siège d'Armagh, du siège de Patrick, qu'il faut voir ce sillon et toucher ces racines. C'est là qu'il faut rencontrer — et c'est de là qu'il faut s'adresser à eux — les autres grands et fidèles diocèses dont la population a tant souffert des événements de ces dix dernières années : Down and Connor, Derry, Dromore, Clogher, Kilmore.
Durant la période de préparation de ma visite en Irlande, l'invitation que le primat de toute l'Irlande m'a adressée de me rendre dans sa cathédrale d'Armagh a été spécialement précieuse pour moi. Il est particulièrement significatif aussi que cette invitation du primat a été reprise par les représentants de l'Église d'Irlande et par des chefs et des membres d'autres Églises y compris beaucoup d'Églises d'Irlande du Nord. Je suis particulièrement reconnaissant de toutes ces invitations.
Celles-ci sont en effet le signe que le deuxième concile du Vatican accomplit son travail et que nous rencontrons nos frères chrétiens d'autres Églises comme des personnes qui confessent ensemble que Jésus-Christ est le Seigneur et qui se rapprochent les unes des autres en lui dans la recherche de l'unité et du témoignage commun.
Cette démarche vraiment fraternelle et oecuménique de la part de représentants des Églises témoigne aussi que les tragiques événements d'Irlande du Nord n'ont pas leur source dans le fait d'appartenir à des Églises et à des confessions différentes ; qu'il ne s'agit pas ici — malgré ce qui est si souvent répété devant l'opinion mondiale — d'une guerre de religion, d'un conflit entre catholiques et protestants. Au contraire, les catholiques et les protestants, en tant que peuple qui confesse le Christ, tirant son inspiration de sa foi et de l'Évangile, cherchent à se rapprocher les uns des autres dans l'unité et dans la paix. Quand ils se souviennent du plus grand commandement du Christ, le commandement de l'amour, ils ne peuvent pas se conduire autrement.
5. Mais le christianisme ne nous commande pas de fermer les yeux sur des problèmes humains difficiles. Il ne nous permet pas de négliger ni de refuser de voir des situations sociales ou internationales injustes. Ce que le christianisme nous interdit, c'est de chercher des solutions à ces situations dans la haine, dans le meurtre de personnes sans défense, dans les méthodes du terrorisme. Permettez-moi d'ajouter : le christianisme est absolument apposé à fomenter la haine et à susciter ou à provoquer la violence ou la lutte pour la lutte. Le commandement « tu ne tueras pas » doit lier la conscience de l'humanité si l'on ne veut pas que la terrible tragédie, que la terrible destinée de Caïn se répète.
6. C'est pour cette raison qu'il convenait que je vienne ici avant d'aller en Amérique où j'espère adresser la parole à l'Organisation des Nations Unies sur ces mêmes problèmes de paix et de guerre, de justice et de droits de l'homme. Le cardinal primat et moi avons décidé ensemble qu'il était mieux que je vienne ici, à Drogheda, et que c'est d'ici que je pourrais rendre hommage au « commencement » de la foi à la primauté dans votre pays ; et que d'ici je pourrais réfléchir avec vous, devant Dieu, devant votre splendide histoire-chrétienne, sur ce problème très urgent qu’est le problème de la paix et de la réconciliation.
Nous devons tout d'abord mettre clairement en évidence où résident les causes de cette lutte dramatique. Nous devons appeler par leur nom les systèmes et les idéologies qui sont responsables dé ce conflit. Nous devons aussi nous demander si l'idéologie de la révolution travaille pour lé véritable bien de l'homme. Est-il possible de fonder le bien des individus et des peuples sur la haine, sur la guerre ? A-t-on le droit de pousser les jeunes générations dans l'abîme du fratricide ? N'est-il pas nécessaire de chercher des solutions à nos problèmes dans une direction différente ? La lutte fratricide ne rend-elle pas plus urgente pour nous l'obligation de chercher de toutes nos forces des solutions fraternelles ? Je discuterai de ces questions devant l'assemblée générale des Nations unies dans quelques jours. Aujourd'hui, ici, sur cette terre bien-aimée d'Irlande d'où tant d'hommes et de femmes avant moi sont partis pour l'Amérique, je veux en parler avec vous.
7. Le message que je vous adresse aujourd'hui ne peut pas être différent de celui que saint Patrick et saint Olivier Plunckett vous donnaient. Je prêche ce qu'ils prêchaient : le Christ, qui est le « prince de la paix » (Jl 9,5) ; qui nous a réconciliés avec Dieu et les uns avec les autres (cf. 2Co 5,18) ; qui est source de toute unité.
Les lectures de la messe nous disent que Jésus est « le Bon Pasteur » dont le seul désir est de nous rassembler tous ensemble en un seul troupeau. C'est en son nom que je viens vers vous, au nom de Jésus-Christ, qui est mort pour « rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés» (Jn 11,52). Voilà ma mission, le message que je vous adresse : Jésus-Christ qui est notre paix. Le Christ « est notre paix » (Ep 2,14). Aujourd'hui et pour toujours, il nous redit : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14,27). On n'a jamais autant parlé, dans l'histoire de l'humanité, de la paix et on ne l'a jamais aussi ardemment désirée que de nos jours. L'interdépendance croissante des peuples et des nations fait que presque tous adhèrent — au moins en principe — à l'idéal de fraternité universelle. D'importantes institutions internationales discutent de la coexistence pacifique de l'humanité. On constate dans l'opinion publique une conscience toujours plus forte de l'absurdité de la guerre comme moyen de résoudre les différends. De plus en plus, on considère la paix comme une condition nécessaire des relations fraternelles entre les nations et entre les peuples. La paix est de plus en plus clairement perçue comme le seul chemin vers la justice ; la paix est elle-même l'oeuvre de la justice. Et pourtant, encore et toujours, on constate combien la paix est menacée et détruite. Comment se fait-il donc que nos convictions, ne correspondent pas toujours à nos comportements et à nos attitudes ? Comment se fait-il que nous ne soyons pas capables, semble-t-il, d'abolir tous les conflits de notre vie ?
(...) 8. La paix est le résultat de beaucoup d'attitudes et dé réalités convergentes ; elle découle de préoccupations morales, de principes éthiques fondés sur le message de l'Évangile et renforcés par lui.
Je veux en premier lieu parler de la justice. Dans son message pour la Journée mondiale de la Paix 1971,mon vénéré prédécesseur Paul VI, le pèlerin de la paix disait : « La véritable paix doit être fondée sur la justice, sur le sentiment d'une intangible dignité humaine, sur la reconnaissance d'une ineffaçable et heureuse égalité entre les hommes, sur le dogme fondamental de la fraternité humaine, c'est-à-dire du respect et de l'amour dus à tout homme en sa qualité d'homme ». J'ai redit le même message au Mexique et en Pologne. Je le répète ici, en Irlande. Tout être humain a des droits inaliénables qui doivent être respectés. Chaque communauté humaine — ethnique, historique, culturelle ou religieuse — a des droits qui doivent être respectés. La paix est menacée chaque fois que l'un de ces droits est violé. La loi morale, gardienne des droits de l'homme, ne peut être écartée par aucune personne, par aucun groupe, ni par l'État lui-même, pour aucune raison, même pas pour, la sécurité ou dans l'intérêt de la loi et de l'ordre public. La loi de Dieu est au-dessus de toutes les raisons d'État. Tant qu'il existe des injustices dans un domaine quelconque touchant la dignité de ta personne humaine, que ce soit sur le plan politique, social ou économique, que ce soit au niveau culturel ou religieux, il n'y aura pas de paix véritable. Les causes des inégalités doivent être éliminées de telle sorte que chaque personne puisse se développer et atteindre la pleine mesure de son humanité.
9. Par ailleurs, la paix ne peut pas être établie par la violence, la paix ne peut jamais s'épanouir dans un climat de terreur, d'intimidation et de mort. Jésus lui-même a dit : « Tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive » (Mt 26,52). Telle est la parole de Dieu, et elle ordonne à cette génération d'hommes violents d'abandonner la haine et la violence et de se convertir.
Je joins aujourd'hui ma voix à la voix de Paul VI et de mes autres prédécesseurs, aux voix de vos chefs religieux, aux voix de tous les hommes et de toutes les femmes raisonnables, et je proclame, avec la conviction de ma foi dans le Christ et avec la pleine conscience de ma mission, que la violence est un mal, que la violence est inacceptable comme solution aux problèmes, que la violence n'est pas digne de l'homme. La violence est .un mensonge, car elle va à l’encontre de la vérité de notre foi, de la vérité de notre humanité. La violence détruit ce qu'elle prétend défendre la dignité, la vie, la liberté des êtres humains. La violence est un crime contre l'humanité car elle détruit le tissu même de la société. Je prie avec vous pour que le sens moral et la conviction chrétienne des Irlandais et des Irlandaises ne puissent jamais être obscurcis ni entamés par le mensonge de la violence, pour que personne ne puisse appeler un meurtre d'un autre nom que celui de meurtre, pour que l'engrenage de la violence ne puisse jamais être qualifié de logique inévitable ou de représailles nécessaires. Ceci demeure vrai pour toujours : « Tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ».
10. Il y a un autre mot qui dort faire partie du vocabulaire de tout chrétien, surtout lorsque les barrières de la haine et de la méfiance ont été élevées. Ce mot, c'est réconciliation. « Quand tu présentes ton offrande à l'autel, si là tu te souviens d'un grief que ton frère a contre toi, laisse-là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande » (Mt 5,23-24). Ce commandement de Jésus est plus fort que toutes les barrières que peuvent élever l'imperfection ou la malice de l'homme. Même lorsque notre croyance en la bonté foncière de tout être humain a été ébranlée ou sapée, même si des convictions et des habitudes anciennes ont durci nos coeurs, il y a une source de force qui l'emporte sur toute déception, sur toute amertume ou défiance tenace, et cette force, c'est Jésus-Christ, qui a apporté au monde le pardon et la réconciliation.
Je fais appel à tous ceux qui m'écoutent ; à tous ceux qui sont découragés après tant d'années de lutte, de violence et d'aliénation : qu'ils tentent ce qui semble impossible pour mettre fin à l'intolérable. Je rends hommage aux nombreux efforts qui ont été entrepris, par d'innombrables hommes et femmes en Irlande du Nord pour frayer un chemin à la réconciliation et à la paix. Le courage, la patience, l'indomptable espérance ont été une lumière pour les hommes et les femmes de paix, dans l'obscurité de ces années d'épreuve. L'esprit de pardon chrétien dont ont fait preuve tous ceux qui ont souffert dans leur personne ou dans ceux qui leur sont chers, a été un exemple pour des multitudes. Dans les années à venir, quand les mots de haine et les méfaits de la violence seront oubliés, ce sont les mots d'amour et les actes de paix et de pardon dont on se souviendra. C'est cela qui inspirera les générations à venir.
A vous tous qui m'écoutez, je dis: n'ayez pas confiance en la violence ; n'appuyez pas la violence. Ce n'est pas le chemin chrétien. Ce n'est pas le chemin de l'Église catholique. Croyez en la paix, au pardon et à l'amour : ils sont du Christ.
Des communautés qui sont unies dans l'acceptation du message suprême d'amour de Jésus, message de paix et de réconciliation, et dans le refus de toute violence, constituent une force irrésistible pour accomplir ce que beaucoup s'étaient résignés à considérer comme impossible et destiné à le demeurer.
11. Je désire maintenant m'adresser à tous les hommes et à toutes les femmes pris dans l'engrenage de la violence. Je fais appel à vous, et mon plaidoyer se fait passionné. Je vous supplie à genoux de vous détourner des sentiers de la violence et de revenir sur les chemins de la paix. Sans doute prétendez-vous rechercher la justice. Moi aussi, je crois en la justice et je recherche la justice. Mais la violence ne fait que retarder le jour de la justice. La violence détruit le travail de la justice. Un surcroît de violence en Irlande ne pourra qu'entraîner la ruine de la terre que vous prétendez aimer et des valeurs que vous prétendez chérir. Au nom de Dieu, je vous en supplie : revenez au Christ qui est mort pour que les hommes puissent vivre dans le pardon et dans la paix. Il vous attend, il aspire à ce que chacun de vous revienne à lui de telle sorte qu'il puisse dire à chacun de vous : tes péchés sont pardonnés ; va en paix.
12. J'en appelle aux jeunes qui ont pu être entraînés dans des organisations engagées dans la violence. Je vous dis, avec tout l'amour que j'ai pour vous, avec toute la confiance que je place dans les jeunes : n'écoutez pas les voix qui parlent le langage de la haine, de la revanche, des représailles. Ne suivez aucun chef qui vous entraîne sur les chemins où l'on donne la mort. Ne croyez pas que le courage et la force se prouvent en tuant, et en détruisant. Vous ne serez véritablement courageux qu'en travaillant pour la paix. Vous ne serez véritablement forts qu'en vous unissant aux jeunes hommes et femmes de votre génération, en tout lieu, pour construire une société juste, humaine et chrétienne par les moyens de la paix. La violence est l'ennemie de la justice. Seule la paix peut mener à la vraie justice.
Chers jeunes, si vous avez été entraînés sur les chemins de la violence, même si vous avez commis des actes de violence, revenez au Christ qui, en quittant ce monde, lui a donné la paix. C'est seulement en revenant au Christ que vous pourrez trouver la paix de vos consciences tourmentées et le repos de vos âmes troublées.
Et à vous, pères et mères de famille, je dis : apprenez à vos enfants à pardonner, faites de vos maisons des foyers d'amour et de pardon ; faites de vos rues et de vos quartiers des centres de paix et de réconciliation. Ce serait un crime contre la jeunesse et son avenir que de laisser même un seul enfant grandir dans la seule expérience de la violence et de la haine.
13. Je désire maintenant parler à tous ceux qui ont des responsabilités, à tous ceux qui peuvent influencer, l'opinion publique, à tous les membres des partis politiques et à tous ceux qui les soutiennent. Et je vous dis : Ne croyez jamais que vous trahissez votre propre communauté en cherchant à comprendre, à respecter et à accepter ceux qui sont d'une tradition différente. Vous servirez d'autant mieux votre propre tradition que vous travaillerez à la réconciliation avec les autres. Chacune des communautés historiques d'Irlande ne peut que se faire du tort en cherchant à faire du tort à l'autre. Une violence continuelle ne peut que mettre en danger tout ce qu'il y a dé plus précieux dans les traditions et les aspirations des deux communautés.
Aucun de ceux qui se soucient de l'Irlande ne doit se faire d'illusion sur la nature de la violence politique et sur la menace qu'elle représente. L'idéologie et les méthodes de la violence sont devenues un problème international de la plus profonde gravité. Plus la violence continuera en Irlande, plus le danger grandira de voir cette terre bien-aimée devenir davantage encore le théâtre du terrorisme international.
14. A tous ceux qui ont des responsabilités politiques dans les affaires de l'Irlande, je veux m'adresser d'une façon aussi pressante et insistante que j'ai parlé aux hommes de violence. Ne provoquez pas, n'admettez pas, ne tolérez pas des conditions qui servent d'excuse ou de prétexte aux hommes de violence. Ceux qui ont recours à la violence prétendent toujours que seule la violence apporte des changements. Ils prétendent que l'action politique ne peut pas établir la justice. Vous autres, hommes politiques, vous avez le devoir de leur montrer qu'ils ont tort. Vous devez montrer qu'il y a une voie politique pacifique pour arriver à la justice. Vous devez montrer que la paix accomplit le travail de la justice, et que la violence ne le fait pas.
Je vous exhorte, vous qui êtes appelés à la noble vocation de responsables politiques, d'avoir le courage de faire face à vos responsabilités, d'être des leaders dans la cause de la paix, de la réconciliation et de la justice. Si les hommes politiques ne décident pas et ne réalisent pas les changements qui s'imposent, le champ est libre pour les hommes de violence. La violence se développe plus facilement lorsqu'il y a un vide politique et un refus d'action politique. Paul VI, écrivant au cardinal Conway, en mars 1972, disait : « Chacun a son rôle à jouer. Doivent être écartés les obstacles qui obstruent le chemin de la justice, telles que l'inégalité civique, la discrimination sociale et politique, la mésentente entre les individus et les groupes. Il faut mutuellement et constamment respecter les autres : leurs personnes, leurs droits et leurs aspirations légitimes ». Je fais miens aujourd'hui ces mots de mon vénéré prédécesseur.
15. Je suis venu aujourd'hui à Drogheda pour une grande mission de paix et de réconciliation. Je viens comme un pèlerin de la paix, de la paix du Christ. Pour les catholiques, pour les protestants, mon message est paix et amour. Qu'aucun protestant irlandais ne puisse penser que le pape est un ennemi, un danger ou une menace ! Mon désir est au contraire que les protestants puissent voir en moi un ami et un frère dans le Christ. Ne perdez pas l'espoir que ma visite sera fructueuse, que ma voix sera entendue. Et même si elle n'était pas entendue, l'histoire se souviendra qu'à un moment difficile de la vie du peuple d'Irlande, l'évêque de Rome a foulé votre sol, qu'il était avec vous et qu'il a prié avec vous pour la paix et la réconciliation, pour la victoire de la justice et de l'amour sur la haine et sur la violence. Oui, ce témoignage qui est le nôtre devient finalement une prière, une prière venant du coeur en faveur de la paix pour tous ceux qui vivent sur cette terre, de la paix pour tous, les citoyens d'Irlande.
Que cette fervente prière pour la paix illumine toutes les consciences ! Qu'elle les purifie et les envahisse !
Christ, Prince de la paix, Marie, Mère de la paix, reine d'Irlande, Saint Patrick, saint Olivier, et tous les saints d'Irlande, Moi, avec tous ceux qui sont réunis ici et avec tous ceux qui s'unissent à moi, je vous en prie : veillez sur l'Irlande ! Protégez l'humanité !
Amen.
29 septembre 1979
A son retour à Dublin, après sa rencontre avec les fidèles à Drogheda, Jean Paul II a rendu visite le samedi soir 29 septembre, au président de la République.
Monsieur le Président,
Je désire vous exprimer ma gratitude pour le chaleureux accueil que j'ai reçu à mon arrivée en Irlande, tant de la part de la population irlandaise que de ses distingués représentants. Je vous remercie aussi sincèrement, Monsieur le Président, pour les aimables paroles que vous m'avez adressées et par lesquelles vous avez voulu honorer non pas simplement ma personne mais le chef de l'Église catholique romaine.
Il était opportun, après ma visite en Amérique latine, puis dans ma patrie bien-aimée, que j'accepte l'invitation de l'épiscopat irlandais de venir dans votre île d'Emeraude et de rencontrer votre population. Nombreux, en effet, sont les liens qui unissent votre pays au Siège de Pierre à Rome. Des plus lointaines origines du christianisme dans ce pays, tout au long des siècles jusqu'à ce jour, l'amour des Irlandais pour le vicaire du Christ loin de s'affaiblir, a fleuri au point d'être pour tous un modèle de témoignage. En recevant la foi de saint Patrick, le peuple catholique d'Irlande a accepté également que l'Église du Christ est bâtie sur le roc qu'est Pierre et établi avec le successeur de Pierre ce rapport d'amour qui a toujours été une garantie pour la protection de sa foi. Cela me vaut le plaisir de déclarer ici que cette indéfectible loyauté a été égalée seulement par sa profonde dévotion à l'égard de la Vierge et de sa ferme adhésion aux devoirs de sa religion.
L'histoire de l'Irlande n'a certes pas été privée de souffrances et de peines. Les conditions économiques et sociales ont, dans le passé, contraint un grand nombre de ses fils et de ses filles à quitter leur foyer et leur famille à chercher ailleurs une possibilité de vivre plus dignement qu'ils ne pouvaient trouver ici. Leur perte pour l'Irlande a constitué un gain pour les régions où ils se sont établis. Ceux qui sont restés n'ont jamais joui d'un progrès réalisé sans difficultés. Mais dans toutes leurs épreuves, les Irlandais ont toujours démontré un courage et une persévérance sans pareils, inspirés par leur foi. Qu'il me soit permis, Monsieur le Président, de citer le passage de votre dernier message pour la fête de saint Patrick où vous mettez au crédit de votre saint Patron « la fibre morale et la richesse spirituelle qui ont soutenu votre pays dans les moments d'épreuve ».
Je forme des voeux fervents, pour vous et pour vos compatriotes, pour que ces mêmes qualités — héritage d'une foi vive préservée et approfondie au cours des siècles — rendent votre pays capable de s'avancer vers le troisième millénaire en acquérant ce bien-être qui constitue une authentique promotion humaine pour tout votre peuple, un bien-être qui fasse honneur au nom et à l'histoire d'Irlande. La vitalité qui puise sa force dans une tradition chrétienne ininterrompue depuis plus de quinze siècles vous donnera la possibilité d'affronter les nombreux problèmes d'une République moderne, encore jeune.
L'élimination de la pauvreté, l'assistance des marginaux, les perspectives d’un emploi à plein temps pour tous et spécialement pour l'innombrable et splendide jeunesse qui est aujourd'hui une bénédiction de Dieu pour votre pays, la création d'un bien-être social et économique pour toutes les classes de la société restent les vrais impératifs. Pour atteindre les objectifs de justice dans les domaines économique et social, il faudra que les convictions et la ferveur religieuses aillent toujours de pair avec une solide conscience morale et sociale, particulièrement chez ceux qui planifient et contrôlent le processus économique, et de même chez les législateurs, les gouvernants, les industriels, les commerçants, les employés et les ouvriers. Le rôle prééminent que sur le plan spirituel et culturel votre pays a rempli avec distinction dans l'histoire de l'Europe vous inspirera également à l'avenir pour apporter votre contribution spécifique à la Croissante unité du continent européen et de préserver en même temps les valeurs qui caractérisent votre communauté et d'en donner témoignage au milieu des courants politiques, économiques, sociaux et culturel qui, de nos jours, circulent à travers l'Europe.
Je désire avec ferveur que cette même Irlande continue à être confine par le passé une force d'entente, de fraternité et de collaboration parmi toutes les nations du monde. Un grand nombre d'hommes et de femmes d'Irlande travaillent déjà en tous lieux de la terre — et je mentionne avec une toute spéciale reconnaissance vos nombreux missionnaires — apportant avec leur activité et leur zèle, avec leur dévouement désintéressé et généreux, une assistance si nécessaire à beaucoup de nos frères et soeurs dans d'autres lieux du monde pour leur permettre de progresser dans leur propre développement, de satisfaire à leurs besoins fondamentaux.
Les exilés et les missionnaires irlandais sont allés partout dans le monde, et partout où ils ont été, ils ont fait aimer et honorer le nom de l'Irlande. L'histoire de votre pays a été et est toujours partout et pour tous les peuples une source d'inspiration humaine et spirituelle. L'Irlande a hérité d'une noble mission chrétienne et humaine et sa contribution au bien-être du monde et à la naissance d'une nouvelle Europe peut être aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a été aux plus beaux jours de l'histoire irlandaise. Voilà la mission, voilà le défi que l'Irlande de la génération actuelle doit affronter.
Et enfin, Monsieur le Président, je veux lancer un appel en faveur de la paix et de l'harmonie pour tous les peuples de cette île. Votre tristesse devant l'incessante agitation, devant l'injustice, la violence dans l'Irlande du Nord est également ma tristesse personnelle, ma propre douleur. A l'occasion de la fête de saint Patrick en 1972, mon bien-aimé et vénéré prédécesseur le pape Paul VI, dont on se rappellera toujours avec reconnaissance l'amour qu'il portait à l'Irlande, écrivit au cardinal primat, William Conway à l’époque : « La foi chrétienne doit convaincre tous ceux que cela concerne que la violence n'est pas une solution acceptable pour les problèmes de l'Irlande. Mais en même temps le sens chrétien des valeurs doit convaincre les hommes qu'une paix durable ne peut s'édifier que sur les bases solides de la justice. » Ces mots gardent encore aujourd'hui leur pleine valeur.
Je vous remercie de nouveau pour votre aimable et cordial accueil. Avec affection, je vous bénis, vous, votre pays et votre population.
Dia agus Muire libh.
Beannacht Dé is Muite libh.
Que Dieu et Marie soient avec vous !
Puissent les bénédictions de Dieu et de Marie être toujours avec vous, et avec le peuple d'Irlande.
29 septembre 1979
Le Saint-Père a reçu à la nonciature apostolique de Dublin la visite du premier ministre Jack Lynch, accompagné des membres du gouvernement et du conseil d'État.
Messieurs,
C'est pour moi un grand plaisir de pouvoir rencontrer ici les membres du Gouvernement irlandais. Vous représentez les aspirations, les besoins et l'avenir du peuple irlandais, mais aussi son potentiel et les promesses d'avenir contenues dans l'histoire de votre pays. Le peuple d'Irlande a eu une longue histoire de lutte et de souffrances pour perfectionner sa propre cohésion comme État moderne et pour atteindre le degré de bien-être qui est dû à toute nation.
Vous avez le privilège de servir le peuple, en son nom et en vue de son progrès, sur la base du mandat que le peuple lui-même vous a conféré. Mais il y a aussi des principes et des impératifs d'un ordre supérieur, sans lesquels une société ne pourrait jamais avoir l'espérance de promouvoir le bien commun. Il n'est pas nécessaire que j'explique en détail quels sont les impératifs de la justice, de la coexistence pacifique dans la société, du respect et de la sauvegarde de la dignité qui découle de la nature même et du destin de chaque être humain en tant que créature de l'amour de Dieu. Il vous appartient de les traduire de manière concrète et de promouvoir la collaboration de tous les citoyens à la réalisation de ces splendides idéaux.
Une Irlande prospère, pacifique et rendue vers l'idéal des relations fraternelles au sein de sa population est également un facteur qui contribuera au pacifique et juste avenir de l'Europe et de toute la famille des nations. Aujourd'hui, à Drogheda, j'ai lancé un appel solennel en faveur de la justice, de la paix et de la réconciliation, particulièrement en ce qui concerne la situation en Irlande du Nord, une situation qui ne saurait laisser indifférents ni les Irlandais, ni les chrétiens et certainement pas le pape. Ma fervente prière est que la population de cette île déploie son courage et trouve le moyen de résoudre un problème qui n'est pas religieux de nature, mais a ses origines dans une variété de raisons historiques, sociales, économiques et politiques.
Je désire réitérer une fois de plus mes remerciements pour votre aimable accueil et pour tout ce que les autorités publiques ont fait pour faciliter ma visite pastorale en votre pays.
Je vous exprime mes sentiments d'estime pour vous et pour vos collègues du Gouvernement. Puisse chacun, en harmonie avec la charge et la dignité qu'il détient, accomplir ses devoirs en s'inspirant du réel désir de promouvoir la paix, la justice et le respect de la personne humaine.
29 septembre 1979
Excellences, Mesdames, Messieurs,
C'est un grand plaisir pour moi de vous rencontrer dès les premiers jours de ma présence en Irlande. Je suis touché de votre accueil chaleureux et je remercie très cordialement le doyen du Corps diplomatique des paroles élevées qu'il m'a adressées. Je les reçois comme l'expression de votre estime pour la mission du Siège apostolique.
J'attache une grande importance au voyage pastoral que j'ai entrepris aujourd'hui pour diverses raisons que je veux évoquer avec vous. En tant que successeur de Pierre sur le Siège de Rome, j'ai été chargé d'une façon toute particulière de l'Église universelle et de tous ses membres. Après m'être rendu au Mexique pour la troisième assemblée générale de l'épiscopat latino-américain, et après avoir participé en Pologne aux cérémonies commémorant saint Stanislas, il était normal que je vienne dans cette île où, depuis les premiers temps de son évangélisation jusqu'à nos jours, la foi chrétienne et le lien d'unité avec le Siège de Pierre sont demeurés sans faille.
Saint Patrick fut le premier primat d'Irlande. Mais il fut surtout celui qui sut mettre dans l'âme irlandaise une tradition religieuse si profonde que chaque chrétien en Irlande peut ajuste titre se dire l'héritier de saint Patrick. C'était un Irlandais authentique, c'était un chrétien authentique : le peuple irlandais a su garder intact cet héritage à travers des siècles de défis, de souffrances et de bouleversements sociaux et politiques, devenant ainsi un exemple pour tous ceux qui croient que le message du Christ développe et renforce les aspirations les plus profondes des peuples à la dignité, à l'union fraternelle et à la vérité. Je suis venu ici pour encourager le peuple irlandais dans son attachement au message du Christ.
Je veux aussi rendre hommage, par cette visite, à la part que l'Église irlandaise a prise dans l’évangélisation du continent européen, et aussi des autres continents. On ne peut considérer le christianisme en Europe sans se référer au travail merveilleux accompli par les missionnaires et les moines irlandais. Ce travail est à l'origine de bien des communautés chrétiennes florissantes en Europe. Et je suis persuadé que les valeurs qui sont si profondément enracinées dans l'histoire et dans la culture de ce peuple constituent une force permanente pour construire cette Europe où la dimension spirituelle de l'homme et de la société reste l'unique garantie d'unité et de progrès.
En tant que chef visible de l'Église et serviteur de l'humanité, je viens sur cette île marquée par les graves problèmes concernant la situation en Irlande du Nord. Comme je viens de le dire à Drogheda, j'avais un grand désir d'aller exprimer en personne au peuple d'Irlande du Nord un message de paix et de réconciliation, mais les circonstances ne me l'ont pas permis. C'est donc depuis Drogheda que je lui ai parlé, affirmant une fois encore que le sens chrétien des valeurs doit convaincre ceux qui sont pris dans l'engrenage de la violence que celle-ci ne pourra jamais être une solution aux problèmes humains et que la paix véritable doit être fondée sur la justice. Au nom du Christ, j'ai lancé un appel à la réconciliation.
Et je suis aussi en route vers les Nations unies où j'ai été invité à m'adresser à l'assemblée générale. Mes prédécesseurs sur le Siège de Pierre ont souvent exprimé à cette organisation leurs encouragements et leur estime, car c'est le forum où toutes les nations peuvent se rencontrer et chercher ensemble des solutions aux nombreux problèmes du monde actuel. Je me rends donc aux Nations unies comme un messager de paix, de justice et de vérité, et je désire exprimer ma gratitude à tous ceux, qui se consacrent à la collaboration internationale en vue de ménager un avenir sûr et paisible à l'humanité.
Je souhaite enfin que les prières de tous les croyants et le soutien de tous les hommes, et de toutes les femmes de bonne volonté m'accompagnent durant ce périple international que je commence aujourd'hui en Irlande et qui s'achèvera le 7 octobre dans la capitale des États-Unis d'Amérique.
Je vous exprime encore une fois, ma reconnaissance pour votre présence ici et je prie le Dieu tout-puissant de vous bénir, vous et vos familles, et de vous soutenir dans votre important travail au service de l'humanité.
29 septembre 1979
Mes chers frères dans le Christ,
Permettez-moi de vous saluer dans l'amour de notre commun Seigneur et Sauveur, et avec les paroles de son serviteur et apôtre Paul : « Grâce à vous et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ» (Ep 1,2).
Je suis heureux d'avoir l'occasion de vous rencontrer au nom de Jésus et de prier avec vous. Pour nous tous, ici, aujourd'hui, la grande promesse contenue dans l'Évangile est, en vérité, exaltante et encourageante : « Car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » (Mt 18,20). Ce nous est donc une immense joie de savoir que Jésus-Christ est avec nous.
Nous le savons près de nous dans la puissance de son mystère pascal, et que de son mystère pascal nous recevons la lumière et la force de cheminer dans ce que saint Paul appelle « une vie nouvelle » (Rm 6,4).
Quelle grande grâce pour la chrétienté entière, qu'en ce moment, l’Esprit-Saint insuffle si fortement dans le coeur des hommes un si réel désir de cette « vie nouvelle ». Et quel don précieux de Dieu qu'il existe aujourd'hui, parmi les chrétiens une prise de conscience plus claire du besoin de ne faire qu'un dans le Christ et dans son Église : de ne faire qu'un selon la prière même du Christ, comme son Père et lui sont Un (cf. Jn Jn 17,11).
Notre désir de l'unité chrétienne jaillit d'un besoin de fidélité à la volonté de Dieu telle que révélée dans le Christ. Notre unité dans le Christ, d'ailleurs, conditionne l'efficacité de notre évangélisation ; elle détermine la crédibilité de notre témoignage à la face du monde. Le Christ n'a-t-il pas prié pour l'unité de ses disciples précisément « pour que le monde croie… » (Jn 17,21).
C'est aujourd'hui, en vérité, un des jours les plus mémorables de ma vie : car j'ai embrassé dans l'amour du Christ mes frères chrétiens séparés et confessé avec eux « que Jésus-Christ est le Fils de Dieu » (Jn 4,15) ; qu'il est « le Sauveur de tous les hommes » (l Tm 5, 10) ; qu'il est « le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme lui-même » (1Tm 2,5). De Drogheda, ce matin, j'ai fait appel à la paix et à la réconciliation selon la volonté suprême du Christ, qui seul peut unifier le coeur des hommes dans la fraternité et le témoignage commun. Que jamais personne ne doute de l'engagement sincère de l'Église catholique et du Siège apostolique de Rome, dans la poursuite de l'unité des chrétiens. Lorsque, en novembre dernier, je rencontrais les membres du secrétariat pour l'Unité des chrétiens, je parlais du « scandale intolérable de la division entre les chrétiens ». Je disais que le mouvement vers l'unité ne devra avoir de cesse que lorsqu'il aura atteint son but, et j'invitais les évêques catholiques, les prêtres et le peuple à s'engager énergiquement dans l'accélération de ce mouvement. Je disais à cette occasion : « L'Église catholique, fidèle à la direction donnée par le Concile, veut non seulement aller de l'avant sur le chemin qui conduit à la restauration de l'Unité, mais désire ardemment, à cause de ses moyens, et en pleine soumission aux impulsions de l'Esprit-Saint... intensifier à chaque niveau, sa contribution à ce grand mouvement de tous les chrétiens » (Discours du 18 nov. 1978). Je renouvelle aujourd'hui cet engagement et cette assurance, ici en Irlande où la réconciliation entre les chrétiens est particulièrement urgente, mais où il existe aussi des ressources particulières grâce à la tradition de foi chrétienne et de fidélité religieuse qui caractérisent les deux communautés catholique et protestante.
Le travail de réconciliation, le chemin vers l'Unité, peuvent être longs et ardus. Mais comme sur la route d'Emmaus, le Seigneur lui-même chemine avec nous faisant toujours « comme s'il allait plus loin » (Lc 24,28). Il restera avec nous jusqu'à ce que vienne le moment où nous pourrons nous unir en le reconnaissant dans les Saintes Écritures et « dans la fraction du pain » (Lc 24,35).
D'ici là, le renouveau intérieur de l'Église catholique en totale fidélité au concile Vatican II, ce à quoi j'ai consacré toutes mes énergies dès le début de mon ministère pontifical, doit continuer avec une vigueur soutenue. Ce renouveau lui-même est une contribution indispensable au travail de l'unité entre les chrétiens. Puisque chacun, dans nos Églises respectives, nous progressons dans l'étude des Saintes Écritures, dans notre fidélité à la tradition séculaire de l'Église chrétienne et en continuité avec elle, dans notre recherche de la sainteté et de l'authenticité de la vie chrétienne, nous nous rapprochons ainsi davantage du Christ et par conséquent les uns des autres dans le Christ.
Lui seul, par l'action de l'Esprit-Saint, peut réaliser nos espoirs. En dépit de notre humaine faiblesse et de nos péchés, en dépit de tous les obstacles, nous acceptons en toute foi et humilité, le grand principe énoncé par notre Sauveur : « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. » (Lc 18,27).
Puisse ce jour constituer, en vérité, pour nous tous et pour ceux que nous servons dans le Christ, l'occasion d'une fidélité toujours croissante à la prière et à la pénitence, à la cause de Jésus-Christ et à son message de vérité et d'amour, de justice et de paix. Puissent notre estime et notre amour communs pour la Parole, sainte et inspirée de Dieu nous unir toujours davantage tandis que nous persistons à étudier et à examiner ensemble les questions importantes relatives à l'unité ecclésiale sous tous ses aspects, aussi bien que la nécessité d'un service unifié en faveur du monde en besoin.
L'Irlande, chers frères dans le Christ, a un besoin particulier et urgent du service unifié des chrétiens. Tous les Irlandais chrétiens doivent s'unir pour défendre les valeurs spirituelles et morales des envahissements du matérialisme et de la permissivité morale. Les chrétiens doivent s'unir pour promouvoir la justice et défendre les droits et la dignité de chaque personne humaine. Tous les chrétiens d'Irlande doivent se lier pour s'opposer à toute violence et à tout assaut contre la personne humaine — de quelque région qu'elle vienne — et pour chercher des réponses chrétiennes aux graves problèmes de l'Irlande du Nord. Nous devons être des ministres de la réconciliation. Par l’exemple comme par la parole, nous devons essayer d'orienter les citoyens, les communautés et les politiciens sur les chemins de la tolérance, de la coopération et de l’amour. Ni crainte des critiques, ni risque de ressentiments ne doivent nous détourner de ce devoir. La charité du Christ nous presse. Précisément parce que nous avons un même Seigneur Jésus-Christ, nous devons accepter ensemble la responsabilité de la vocation qui nous vient de lui.
Chers frères : avec une conviction enracinée dans notre foi, nous réalisons que la destinée du monde est compromise parce que la crédibilité de l’Évangile est menacée. Chrétiens, ce n'est qu'en parfaite unité que nous pourrons témoigner de la vérité. Notre fidélité à Jésus-Christ nous presse donc de faire plus, de prier plus et d'aimer plus.
Daigne le Christ, Bon Pasteur, nous enseigner à guider notre peuple dans les sentiers de l'amour vers la réalisation de l'Unité parfaite pour l'honneur et la gloire du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
29 septembre 1979
Dans une des salles du couvent des. Soeurs Dominicaines de Dublin, Jean Paul II a, reçu un groupe de journalistes et de spécialistes de l'information.
Mes chers amis des mass média,
Durant ma visite en Irlande, j'ai voulu vous laisser à tous une pensée particulière, une parole spéciale pour chacun de vous, afin qu'à l'avenir vous puissiez vous rappeler ceci : le pape a, durant sa visite pastorale en Irlande, dit de nombreuses choses à de nombreuses personnes, mais ce message, c'est à moi qu'il l'a adressé.
Ce message, c'est le second des deux grands commandements de Jésus : « Aime ton prochain comme toi-même. » Ce message et ce mandat devraient avoir une signification spéciale pour vous parce que votre travail fait de vous des hôtes d'honneur dans des millions de foyers.
Partout où l'on entend les voix que vous transmettez, où l'on voit les images que vous avez captées ; partout où on lit les paroles que vous rapportez, là, partout, se trouve votre prochain. Là se trouve une personne que vous devez aimer, pour le bien-être de laquelle vous devez travailler — et parfois même lui sacrifier votre sommeil et votre repas. Vous êtes les instruments qui permettent à cette personne, et à des millions d'autres, de jouir d'une plus ample expérience, d'être aidées à devenir un membre plus actif de la communauté mondiale, un vrai « prochain » pour les autres.
En raison de sa nature, votre profession fait de vous des serviteurs de la communauté, des serviteurs volontaires. Beaucoup de membres de la communauté pourront différer d'opinions en matière politique ou économique ou avoir d'autres convictions d'ordre religieux ou moral. En bons diffuseurs de communications, vous devez les servir de même façon que les autres, avec amour et selon la vérité ; ou mieux, avec amour de la vérité. En bons diffuseurs de communications, vous devez édifier des ponts qui unissent et non des murs qui divisent. En bons diffuseurs de communications, vous devez travailler dans la conviction que l'amour et le service au prochain sont la tâche la plus importante de votre vie.
Tous vos soins, donc, devront viser le bien de la communauté. Vous l'alimenterez de vérité. Vous en éclairerez la conscience et la servirez comme édificateurs de paix. Vous proposerez à la communauté des modèles qui la fassent tendre à un genre d'existence et un comportement conformes à son potentiel et à sa dignité humaine.
Vous inspirerez la communauté, vous réanimerez ses idéaux, vous stimulerez son imagination — si nécessaire, vous la provoquerez — afin qu'elle puisse donner le meilleur d'elle-même, le meilleur comme hommes, le meilleur comme chrétiens. Vous ne céderez à aucune tentation, vous ne plierez devant aucune menace visant à vous faire dévier de la totale intégrité dans le service professionnel, que vous rendez à ceux qui sont non seulement votre prochain, mais aussi vos frères et vos soeurs dans la famille de Dieu, notre Père à tous.
Vous vous considérez comme d'entêtés réalistes et je comprends parfaitement les réalités contre lesquelles vous devez vous battre. Mais voici la parole que le pape vous réserve. Ce n'est pas peu de chose ce qu'il vous demande, ce n'est pas un médiocre défi qu'il vous laisse. Ce qu'il vous propose de faire est d'édifier, dans la communauté irlandaise et dans le monde entier, le royaume de Dieu, le royaume d'amour et de paix.
Je vous remercie tous sincèrement pour le travail que vous faites pour assurer le compte rendu de ma visite. Je vous demande de transmettre mes remerciements et mon amitié à vos familles et tandis que je prie pour vous et pour elles je formule cette très belle prière irlandaise : « Puisse Dieu te tenir dans le creux de sa main. Puisse Dieu te maintenir dans sa paix, toi et ceux qui te sont chers. »
29 septembre 1979
Chers frères en Nôtre-Seigneur Jésus-Christ,
Que vous soyez venus si nombreux de différents pays, pour vivre avec moi les divers moments de ma visite, c'est là un tribut rendu à l'Irlande et à vous-mêmes, car cela prouve que vous vous sentez unis à l’évêque de Rome dans sa « sollicitude pour toutes les Églises » (2Co 11,28), en même temps que vous voulez honorer la foi de l'Église en Irlande.
N'est-il pas vrai, en effet, que les communautés chrétiennes que vous représentez ont un devoir de gratitude envers l'Irlande ? Vous qui venez d'autres pays d'Europe, vous vous reconnaissez une parenté particulière avec ce peuple qui a envoyé tant et de si grands missionnaires lesquels, dans les siècles passés, voyagèrent inlassablement à travers monts et rivières, et par les plaines de l'Europe pour soutenir la foi lorsqu'elle vacillait, pour raviver les communautés chrétiennes et pour prêcher la Parole du Seigneur. Plusieurs de vos propres communautés sont issues de cette vitalité de l'Église en Irlande. Periginari pro Christo : devenir voyageur, pèlerin pour le Christ, telle était pour ces missionnaires, la raison de quitter la terre natale bien-aimée ; et de leurs voyages, l'Église en Europe recevait une vie nouvelle.
Au-delà du continent, immigrants, prêtres et missionnaires irlandais furent encore les fondateurs de nouveaux diocèses, de nouvelles paroisses, les bâtisseurs d'églises et d'écoles ; leur foi réussit, parfois malgré des disparités écrasantes, à porter le Christ en de nouvelles contrées et à inspirer à de nouvelles communautés le même indivisible amour de Jésus et de sa mère, la même loyauté et la même affection envers le siège apostolique de Rome, ainsi qu'ils l'avaient appris dans leur pays.
En réfléchissant sur ces réalités historiques et en tant que témoins, durant cette visite, de la piété, de la foi et de la vitalité de l'Église irlandaise, nous ne pouvons que nous réjouir de ces moments. Votre présence sera en retour un encouragement tant pour l'épiscopat que pour les fidèles irlandais, car en vous voyant réunis autour de l'évêque de Rome, ils verront que c'est tout le Collegium episcopale qui soutient les pasteurs locaux et qui accepte sa part de responsabilité à l'égard de l'Église qui est en Irlande. Que votre amour de l'Irlande et votre considération pour la place de l'Irlande dans l'Église s'expriment en prière pour un prompt retour de la paix sur cette île si belle. Entraînez votre peuple fidèle dans cette prière fervente et persévérante au Prince de la Paix, par l'intercession, de Marie, Reine de la Paix.
Quand le peuple de ce pays bien-aimé vous voit, avec les évoques irlandais, réunis autour de l'évêque de, Rome, il constate cette union particulière qui constitue le fond de la collégialité épiscopale, une union d'esprit et de coeur, une union qui engage et s'emploie à l'édification du Corps du Christ, qui est l'Église. C'est cette union profonde, cette « communion sincère qui confère profondeur et signification au concept de collégialité, et qui rend possible cette franche collaboration pratique ou cet échange de vues ». Il en résulte, dès lors, un lien qui unit vraiment les évêques du monde entier au successeur de Pierre et entre eux, de façon à maintenir cum Petro et sub Petroce ministère apostolique que le Seigneur a dévolu aux Douze. De savoir que tels sont les sentiments qui inspirent votre présence ici avec moi me donne non seulement satisfaction mais aussi me soutient dans mon propre ministère pastoral, unique et universel.
De cette union entre tous les évêques jailliront pour chaque communauté ecclésiale et pour l'Église entière d'abondants fruits d'unité et de communion de tous les fidèles entre eux et avec leurs évêques, aussi bien qu'avec le chef de l'Église universelle.
Merci d'avoir partagé avec moi le privilège et la grâce surnaturelle de cette visite. Daigne le Seigneur Jésus vous bénir, vous et vos diocèses et vous accorder des fruits toujours plus abondants d'union d'esprit et de coeur. Et puisse chaque chrétien, partout, et toute l'Église de Dieu réunie, devenir de plus en plus signe et message d'espoir pour toute l'humanité.
30 septembre 1979
Le 30 septembre, Jean Paul II a reçu dans les jardins de ta nonciature apostolique à Dublin un groupe de quelque quatre cents émigrés polonais accompagnés du cardinal Marcharski, archevêque de Cracovie.
Mes chers compatriotes,
Merci à vous, venus de toutes les régions d'Irlande pour participer à cette réunion comprise dans le programme de ma visite en Irlande. C'est la troisième fois depuis le début de mon pontificat que je quitte Rome : cette fois pour venir en Irlande et pour me rendre ensuite aux États-Unis. Ce voyage a pour motif particulier l'invitation du secrétaire général des Nations unies que je n'aurais pu refuser.
Ma visite en Irlande au début de cet important voyage a une signification spéciale. Je veux vous exprimer à vous tous ici présents ma gratitude pour votre fraternelle solidarité avec le pape dont la patrie est aussi la vôtre. Je sais que vous avez démontré cette solidarité par vos constantes prières et d'autres initiatives spirituelles pour soutenir mon service. J'ai besoin de cet immense soutien pour accomplir ma haute mission.
Je voudrais aussi attirer la bénédiction de Dieu sur la vie que vous menez en Irlande tout en restant étroitement rattachés aux habitudes, à la culture et aux traditions polonaises. C'est de Pologne que vous avez apporté votre foi, un lien d'union spirituelle avec l'évêque de Rome, avec l'Église catholique tout entière. Puisse cette unité vous aider, non seulement à obtenir votre salut et celui de vos voisins, mais aussi à conserver ce profil spirituel qui caractérise notre identité nationale, notre présence dans l'histoire européenne et notre contribution à la lutte pour la paix, la justice et la liberté.
Je voudrais répéter le voeu que j'ai exprimé le 16 mai dernier quand j'ai parlé à plus de six mille Polonais durant une audience spéciale à Rome : « Notre rencontre exceptionnelle d'aujourd'hui doit nous faire espérer qu'avec la grâce de Dieu et par l'intercession de Marie, Mère de l'Église comme l'est Notre-Dame de Jasna Gôra, reine de Pologne, des saints Stanislas et Adalbert et de tous les saints et bienheureux polonais jusqu'au bienheureux Maximilien Kolbe et à la bienheureuse Marie-Thérèse Ladochowska, nous réussirons tous, où que nous nous trouvions, à rendre témoignage de la maturité de la Pologne, à rendre plus fort notre droit de citoyens parmi toutes les nations d'Europe et du monde et servir ce noble but : témoigner l’universalisme chrétien. »
Voilà ce que je souhaite sincèrement pour vous, et dans cet esprit je vous bénis tous, vous, vos familles, vos pasteurs, les prêtres et toute la Pologne.
30 septembre 1979
Chers frères et soeurs,
Cette visite à Clonmacnois me donne l'occasion de rendre hommage aux traditions de foi et de vie chrétienne en Irlande.
En particulier, je voudrais rappeler et honorer la grande contribution monastique qui a été apportée à l'Irlande ici, en ce lieu vénéré pendant mille ans ; ce lieu dont l'influence a été portée dans toute l'Europe par des moines missionnaires et par les étudiants de cette école monastique de Clonmacnois.
Quand nous considérons les oeuvres de la foi, nous devons en rendre grâces à Dieu. Merci à Dieu pour les origines de la foi apostolique en Irlande. Merci à Dieu pour les saints et les apôtres et pour tous ceux qui ont été les instruments de l'implantation et de la vie de cette foi, et qui « ont fait la volonté de Dieu à travers les âges ». Merci à Dieu pour la générosité de la foi qui porte des fruits de justice et de sainteté de vie. Merci à Dieu pour la préservation de la foi dans l'intégrité et la pureté de l'enseignement. Merci à Dieu pour la continuité du message des Apôtres transmis intact jusqu'à ce jour.
N'oubliez jamais les merveilleuses promesses faites par saint Colomban à Boniface IV à Rome : « Nous les Irlandais... sommes les disciples des saints Pierre et Paul... ; nous portons sans faille cette foi catholique que nous avons reçue de vous. »
Et en Irlande aujourd'hui, cette foi catholique est sans faille, vivante et active. Par les mérites de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ et par la puissance de sa grâce, il peut et il doit en être toujours ainsi en Irlande.
Clonmacnois était pendant longtemps le lieu d'une école renommée d'art sacré. Le reliquaire de saint Manchan, qui se trouve sur l'autel aujourd'hui, est l'un des remarquables exemples de ce travail. Voici pourquoi c'est ici un endroit convenable pour exprimer ma gratitude pour les travaux irlandais en art sacré, dont plusieurs m'ont été offerts à l'occasion de ma visite. L'art irlandais incarne sous plusieurs aspects la profonde foi et la dévotion du peuple irlandais comme elle s'exprime dans la sensibilité personnelle de ses artistes. Chaque oeuvre d'art, qu'elle soit religieuse ou séculière, qu'il s'agisse de peinture, de sculpture, de poésie ou de toute autre forme d'artisanat réalisée dans une intention d'amour est le signe et le symbole de l’inscrutable secret de l’existence humaine, de l'origine et de la destinée de l'homme, du sens de sa vie et de son travail. Elle nous parle du sens de la naissance et de la mort, et de la grandeur de l'homme. Loué soit Jésus-Christ.
30 septembre 1979
Je remercié l'évêque de Galway et de Kilmacduagh ainsi que l'honorable maire de la ville de Galway pour cet accueil cordial. C'est un plaisir particulier pour moi de venir à l'Ouest aujourd'hui en traversant l'Irlande jusqu'à cette belle baie de Galway.
A vous, cher frère, pasteur de ce siège de l'Ouest qui au temps de saint Patrick était « au-delà des frontières de la terre habitée » mais qui se trouve maintenant au point de rencontré de l'Europe et des Amériques — à vous et à vos prêtres, aux religieux et aux laïcs — j'adresse un mot de salutation spéciale. C'est à l'honneur de votre diocèse et de votre ville que vous m'ayez invité à rencontrer les représentants de la jeunesse d'Irlande. A travers vous, jeunes, je rencontre l'avenir de l'Irlande, ceux qui porteront le flambeau de la foi chrétienne jusqu'au XXI° siècle.
A l'occasion de cette première visite du vicaire du Christ sur la terre, au peuple de l'Ouest de l'Irlande, je désire vous demander l'aide de votre prière pour ma mission universelle d'évêque de Rome. Je compte particulièrement sur vos prières quotidiennes à mes intentions, en famille, quand les parents et les enfants invoquent ensemble l'aide du Seigneur Jésus et de sa Mère Marie.
Que Dieu bénisse cette ville et tous ses habitants et accorde sa force aux faibles et aux malades, son courage à ceux qui luttent et sa paix et sa joie à tous.
30 septembre 1979
Le dimanche 30 septembre, le Saint-Père a célébré à l'hippodrome de Galway, petite ville située sur la côte occidentale d'Irlande, une sainte messe à laquelle ont assisté quelque 300000 jeunes Irlandais venus de toutes les régions de l'île.
Chers jeunes, frères et soeurs de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ,
1. Voici une occasion exceptionnelle et vraiment importante. Ce matin, le pape fait partie de la jeunesse irlandaise ! J'ai attendu avec impatience ce moment. J'ai prié pour être capable de toucher vos coeurs avec les paroles de Jésus. Je désire rappeler ici ce que j'ai dit si souvent comme archevêque de Cracovie et que j'ai répété comme successeur de Pierre : je crois en la jeunesse. Je crois en la jeunesse de tout mon coeur et avec toute l'ardeur de ma conviction. Et aujourd'hui je vous dis : je crois en la jeunesse d'Irlande ! Je crois en vous qui vous trouvez ici devant moi, en chacun de vous !
Lorsque je vous regarde, je vois l'Irlande de l'avenir. Demain vous serez les forces vives de votre pays et l'Irlande sera ce que vous aurez décidé qu'elle soit. Demain, comme techniciens ou instituteurs, comme infirmières ou secrétaires, comme fermiers ou commerçants, médecins ou ingénieurs, prêtres ou religieux — demain vous aurez le pouvoir de transformer vos rêves en réalités. Demain l'Irlande dépendra de vous !
Lorsque je vous regarde, assemblés autour de l'autel, et que j'écoute s'élever vos prières, je vois l'avenir de l'Église. Dieu a ses plans pour l'Église d'Irlande, mais il a besoin de vous pour les réaliser. Ce que l'Église sera à l'avenir dépend de votre sincère collaboration avec la grâce de Dieu.
Quand je regarde les milliers de jeunes rassemblés ici devant moi, je vois également les défis que vous devez affronter. Vous êtes venus des paroisses d'Irlande comme représentants de ceux qui n'ont pu venir. Vous portez dans le coeur le riche héritage que vous ont transmis vos parents, vos instituteurs, vos prêtres. Vous portez dans le coeur les trésors que vous ont donnés l'histoire et la culture irlandaises, mais vous avez également reçu en partage les problèmes auxquels l'Irlande doit faire face.
2. Aujourd'hui, pour la première fois depuis que saint Patrick a prêché la foi aux Irlandais, le successeur de Pierre venu de Rome, pose le pied sur le sol d'Irlande. Vous vous demandez à bon droit quel message il apporte et ce qu'il dira à la jeunesse d'Irlande. Mon message ne saurait être autre que celui du Christ lui-même ; mes paroles ne peuvent être que la Parole de Dieu.
Je ne viens pas ici pour apporter une réponse à toutes vos interrogations personnelles. Vous avez vos évêques qui connaissent les conditions locales et les problèmes locaux ; vous avez vos prêtres, particulièrement ceux qui se consacrent à l'assistance pastorale de la jeunesse, une tâche absorbante qui en vaut la peine. Il vous connaissent personnellement et vous aideront à trouver la bonne réponse. Mais je sens que moi aussi je vous connais, parce que je connais et comprends les jeunes. Et je sais que vous, comme les jeunes de votre âge partout dans le monde, vous êtes touchés par tout ce qui se passe dans la société qui vous entoure. Bien que vous viviez dans un milieu où les vrais principes religieux et moraux sont tenus en honneur, vous vous rendez compte que votre fidélité à ces principes est, de différentes façons, mise à l'épreuve. Les traditions religieuses et morales d'Irlande, l'âme authentique de l'Irlande, subissent le défi des tentations qui n'épargnent aucune société de notre époque. Comme de nombreux autres jeunes dans les différentes régions du monde vous entendrez dire que des changements s'imposent, que vous devez jouir de plus de liberté, que vous devez être différents de vos parents, et que toute décision engageant votre vie dépend de vous et de vous seuls.
Il pourra vous sembler que les perspectives d'un progrès économique croissant et les chances d'obtenir une plus large participation aux biens que la société moderne peut offrir, vous constituent l'occasion favorable pour acquérir une plus grande liberté. Vous pourriez être tentés de penser que plus vous possédez, plus vous vous sentirez libres de vous dégager de toute contrainte. Pour faire plus;d'argent et avoir plus, et afin d'éliminer les efforts et les préoccupations, vous pourriez être tentés de recourir à des expédients qui mettent en cause l'honnêteté, la vérité et le travail. Le progrès de la science et de la technologie semble inévitable et vous pourriez être enclins à vous tourner vers la société technologique pour avoir une réponse à tous vos problèmes.
3. L'attrait du plaisir à rechercher toujours et partout où l'on peut le trouver est puissant et pourra vous être présenté comme partie intégrante du progrès vers une plus large autonomie et une plus grande liberté à l'égard des nonnes. Le désir de se libérer des contraintes extérieures peut se manifester avec force dans le domaine de la sexualité, si étroitement liée à la personnalité humaine. Les idéaux moraux que l'Église et la société vous proposent depuis si longtemps pourront vous être présentés comme dépassés, comme obstacles au plein développement de votre personnalité. Les instruments de la communication sociale, les divertissements et la littérature vous proposeront un genre d'existence où bien souvent chacun vit pour soi, et dans laquelle un égocentrisme sans frein ne laisse aucun espace pour s'intéresser à autrui.
Vous entendrez dire ; que vos pratiques religieuses sont périmées sans retour, qu'elles encombrent votre manière d'être et votre avenir, et qu'avec tout ce que le progrès social et scientifique est à même de vous offrir, vous serez capables d'organiser votre propre vie et que Dieu a épuisé son rôle. Même des personnes d'esprit religieux pourront adopter de telles attitudes, les aspirant dans l'air qui les baigne, sans se rendre compte de l'athéisme pratique qui se trouve à leur origine.
Une société ayant perdu de cette manière ses principes religieux et moraux les plus élevés deviendra facilement la proie de manipulations et de domination par des forces qui, sous prétexte de plus large liberté, la rendront encore plus esclave.
Oui, chers jeunes gens : ne fermez pas les yeux sur la faiblesse morale qui contamine aujourd'hui votre société, et contre laquelle vous ne pourrez vous défendre à vous seuls. Combien de jeunes ont déjà altéré leur conscience et substitué à la saine joie de vivre les drogues, le sexe et l'alcool, le vandalisme et le vain mirage des biens purement matériels.
4. Autre chose est nécessaire : quelque chose que vous ne pourrez trouver que dans le Christ. Dans le Christ, vous découvrirez la vraie grandeur de votre propre humanité : il vous rendra conscients de votre propre dignité d'êtres humains créés à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26). Le Christ a les réponses à vos questions, et il a la clé de l'histoire : il a le pouvoir d'élever les coeurs. Il vous appelle, il vous invite, lui qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14,6). Oui, le Christ vous appelle, mais il vous appelle à la vérité. Son appel est exigeant, parce qu'il vous invite à vous laisser « prendre » par lui, complètement, de manière que votre vie tout entière soit vue sous un jour différent Il est le Fils de Dieu qui vous révèle le visage amoureux du Père. Il est le Maître, le seul dont l'enseignement ne passera jamais, le seul qui enseigne avec autorité.
Il est l'ami qui dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs... mais je vous ai appelés mes amis » (Jn 15,15). Et cette amitié, il l'a prouvée en donnant sa vie pour vous.
Son appel est exigeant parce qu'il nous enseigne ce que signifie être réellement homme. Si vous ne prêtez pas attention à l'appel de Jésus, il vous sera impossible de réaliser votre humanité dans toute sa plénitude. Vous devez bâtir sur la base qui est le Christ (cf. 1Co 3,11) : c'est uniquement avec lui que votre vie aura un sens et qu'elle vaudra la peine d'être vécue.
Vous provenez de familles catholiques ; vous allez régulièrement à la rencontre du Christ dans la sainte communion, le dimanche, et même durant la semaine. Nombreux sont parmi vous ceux qui prient en famille chaque jour ; et j'espère que vous agirez ainsi tout au long de votre vie. Mais il pourrait se faire également que vous, soyez tentés de vous éloigner du Christ : cela peut arriver notamment si vous constatez dans la vie de certains de vos compagnons une contradiction entre la foi qu'ils professent et la vie qu'ils mènent. Mais — et j'y insiste — je vous prie d'écouter toujours l'appel du Christ, parce que lui seul peut enseigner le vrai sens de la vie et des réalités temporelles.
5. Permettez-moi, dans ce contexte de rappeler encore! une autre phrase de l'Évangile, une phrase dont nous devons nous souvenir même lorsque ses conséquences nous semblent difficiles à accepter. Il s'agit de celle qu'a prononcée le Christ dans le discours de la Montagne : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6,27). Vous avez déjà deviné qu'en me référant à ces paroles du Seigneur, j'ai dans l'esprit les douloureux événements qui depuis plus de dix ans ont lieu en Irlande du Nord. Je suis certain que tous les jeunes vivent de tels événements, de manière intense et avec douleur, et que cela laisse de profondes cicatrices dans vos jeunes coeurs. Ces événements, pénibles comme ils le sont, doivent aussi constituer un stimulant à la réflexion. Ils vous demandent de vous former un jugement intérieur pour déterminer, en conscience, comme jeunes catholiques, où vous en êtes à ce sujet.
Vous avez entendu les paroles de Jésus : « aimez vos ennemis ! ». Le commandement de Jésus ne veut pas dire que nous ne sommes pas liés d'amour à notre terre natale ; il ne signifie pas que nous devons rester indifférents devant les injustices dans leurs divers aspects temporels et historiques. Ces paroles de Jésus s'attaquent uniquement à la haine. Je vous demande de réfléchir profondément : que serait la vie humaine si Jésus n'avait jamais prononcé ces paroles ? Que serait le monde si, dans nos rapports mutuels, nous accordions la primauté à la haine entre les peuples parmi les classes, parmi les nations ? Quel serait l'avenir de l'humanité si nous fondions sur cette haine l'avenir des individus et celui des nations ?
On pourrait avoir parfois l'impression devant les expériences de l'histoire et devant des situations concrètes, que l'amour a perdu sa puissance, qu'il est devenu impossible à pratiquer. Mais à la longue, l'amour remporte toujours la victoire, l'amour ne connaît jamais la défaite. S'il en était autrement, l'humanité serait vouée à la destruction.
6. Chers jeunes amis, voilà le message que je vous confie aujourd'hui, vous demandant de le garder avec vous, de le partager chez vous avec vos familles ; à l'école et au travail, avec vos amis. Quand vous serez revenus chez vous, dites à vos parents et à tous ceux qui veulent l'entendre que le pape croit en vous et compte sur vous. Dites que les jeunes sont la force du pape qui désire partager avec eux ses espoirs pour l’avenir et ses encouragements.
Je vous ai transmis les paroles de mon coeur. Permettez-moi de vous demander quelque chose en retour. Vous savez que d'Irlande je me rendrai aux Nations unies. La vérité que j'ai proclamée devant vous est également celle que, sous une forme différente, je présenterai devant le forum suprême des nations. J'espère que vos prières, les prières de la jeunesse d'Irlande, m'accompagnent et me soutiendront dans cette importante mission. Je compte sur vous, car l'avenir de la vie humaine sur cette terre est en jeu, dans chaque pays et dans le monde entier. L'avenir de tous les peuples et nations, l'avenir de l'humanité elle-même dépend de ceci : que les paroles de Jésus dans le discours de la Montagne, que le message de l'Évangile soient écoutés encore une fois.
Daigne le Seigneur être toujours avec vous ! Avec sa liberté qui vous fait libres (cf. Jn Jn 8,32) ; avec sa parole qui dévoile le mystère de l'homme et révèle à l'homme sa propre humanité ; avec sa mort et sa résurrection qui vous rendent nouveaux et forts.
Mettons ces intentions aux pieds de Marie, Mère de Dieu et Reine d'Irlande, modèle d'amour généreux et de dévouement au service des autres.
Jeunes gens d'Irlande, je vous aime ! Jeunesse d'Irlande je vous bénis ! Je vous bénis au nom de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ !
30 septembre 1979
Sur le pré devant le sanctuaire mariai de Knock, une foule nombreuse se pressait autour du président de la République irlandaise Hillery et du premier ministre Lynch pour participer à la messe en plein air célébrée par le pape.
Chers frères et soeurs en le Christ, fils et filles fidèles de Marie,
1. Je touche ici au but de mon voyage en Irlande : le sanctuaire de Notre-Dame de Knock. Dès le moment où j'ai su que le centenaire de ce sanctuaire se célébrait cette année, j'ai été pris du vif désir de venir ici, du désir de faire un nouveau pèlerinage à un sanctuaire de la Mère du Christ, Mère de l'Église, Reine de la paix. Ne soyez pas surpris de ce désir. Cette habitude d'aller en pèlerinage aux sanctuaires de la Vierge, je l'ai prise dès mon plus jeune âge et dans mon pays. J'ai fait de tels pèlerinages comme évoque et comme cardinal. Je sais parfaitement que chaque peuple, chaque pays et même chaque diocèse a ses lieux saints où le coeur du peuple de Dieu bat, pourrait-on dire, de manière plus vive : lieux d'une rencontre spéciale entre Dieu et les êtres humains ; lieux où le Christ réside d'une manière spéciale parmi nous. Si ces lieux sont si souvent consacrés à sa Mère, cela nous révèle de la manière la plus complète la nature de son Église. Et ce fait est pour nous plus évident que jamais depuis le concile Vatican II qui a conclu sa constitution sur l'Église par le chapitre sur « La bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mystère du Christ et de l'Église » ; oui, plus évident pour nous tous, pour tous les chrétiens. Ne proclamons-nous pas avec tous nos frères, y compris ceux avec qui nous ne sommes pas encore en pleine unité, que nous sommes un peuple pèlerin ? De même que jadis, ce peuple a accompli ce pèlerinage sous la direction de Moïse, nous aussi, le peuple de Dieu de la Nouvelle Alliance, nous marchons en pèlerins sous la conduite du Christ.
Je me trouve ici en pèlerin, un signe de l'Église pèlerine à travers le monde qui, du fait de ma présence ici comme successeur de Pierre, participe de manière toute spéciale à la célébration du centenaire de ce sanctuaire.
La liturgie de la parole de la messe de ce jour m'offre le moyen d'adresser à Marie mon salut de pèlerin au moment où je me présente devant elle dans le sanctuaire mariai irlandais à Cnoc Mhuire, la colline de Marie.
2. « Tu es bénie entre les femmes, et béni le fruit de ton sein » (Lc 1,42). C'est par ces mots qu'Elisabeth « remplie du Saint-Esprit» accueillit Marie, sa parente venue de Nazareth.
« Tu es bénie entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ». C'est également le salut que j'adresse ici, en son sanctuaire de Knock à Muire Mâthair De, à Marie la Mère de Dieu, Reine d'Irlande. Je veux exprimer ainsi l'immense joie et la vive gratitude qui, aujourd'hui, à cette place, m'emplissent le coeur. Je n'aurais pu désirer autre chose. Les moments suprêmes de mes récents voyages pastoraux furent mes visites aux sanctuaires de Marie ; à la Vierge de Guadalupe au Mexique, à la Vierge Noire de Jasna Gôra dans mon pays et il y a trois semaines, à Notre-Dame de Lorette, en Italie. Aujourd'hui, je viens ici parce que je veux que vous sachiez tous que ma dévotion à Marie m'attache de manière toute particulière au peuple d'Irlande.
3. Vous avez une longue tradition spirituelle de dévotion, à la Vierge. Marie peut dire, à juste titre du peuple irlandais ce que nous venons d'entendre dans la première lecture : « Je me suis enracinée dans le peuple glorifié » (Si 24,12). Votre vénération envers Marie est si étroitement liée à votre foi que ses origines se perdent dans les premiers siècles de l'évangélisation de votre pays. On m'a dit que dans la langue irlandaise les noms de Dieu, de Jésus et de Marie sont liés l'un à l'autre et que dans la prière ou la bénédiction il est rare que le nom de Dieu soit cité sans le nom de Marie. Je sais également que dans un poème irlandais du VIIIe siècle, Marie est appelée « Soleil de notre race » et qu'une litanie de la même époque l'honore comme « Mère de l'Église céleste et terrestre ». Mais mieux que toute source littéraire, c'est la dévotion envers Marie, constante et profondément enracinée qui rend témoignage du succès de l'évangélisation de Saint-Patrick qui vous a apporté la foi catholique dans toute sa plénitude.
Il est donc normal — et ceci je le constate avec grande joie— que le peuple irlandais maintienne cette dévotion traditionnelle à l'égard de la mère de Dieu dans les familles et les paroisses et, de manière particulière en ce sanctuaire de Cnoc Mhuire. Durant tout un siècle, vous avez sanctifié ce lieu de pèlerinage par vos prières, vos sacrifices, votre pénitence. Tous ceux qui sont venus ici ont obtenu des grâces par l'intercession de Marie. Depuis ce jour béni du 21 août 1879 jusqu'à ce jour, les malades et les souffrants, les handicapés physiques ou mentaux, et tous ceux qui étaient troublés dans leur foi ou dans leur conscience, tous ont été apaisés, réconfortés et confirmés dans leur foi parce qu'ils ont eu confiance que la Mère de Dieu les conduirait à son Fils Jésus. Chaque fois qu'un pèlerin vient en ce lieu qui n'était autrefois qu'un modeste village dans une région marécageuse dans le county Mayo, chaque fois qu'un homme, une femme ou un enfant monte vers la vieille église de l'Apparition ou le nouveau sanctuaire de Marie Reine d'Irlande, c'est pour renouveler sa foi, dans le salut qui nous vient par Jésus ; Jésus qui a fait de nous tous les fils de Dieu, héritiers du royaume des cieux. En vous confiant à Marie, vous recevez le Christ. En Marie, « le Verbe s'est fait chair », en elle le Fils de Dieu s'est fait homme afin que nous puissions tous comprendre combien grande est notre dignité humaine. Nous trouvant en ce lieu consacré, nous levons les yeux vers là Mère de Dieu et disons : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et béni le fruit de ton sein ».
Le temps présent est un montent important dans l'histoire de l'Église universelle et en particulier, de l'Église d'Irlande. Tant de choses ont changé. Tant de nouveaux et précieux aspects ont été relevés dans ce que signifie le fait d'être chrétiens. Tant de nouveaux problèmes doivent être affrontés par les fidèles à cause du rythme accéléré des transformations dans la société et à cause des nouvelles requêtes faites au sujet du peuple de Dieu — requêtes de vivre dans toute sa plénitude la mission d'évangélisation. Le concile Vatican II et le Synode des évêques ont apporté un renouveau de vitalité pastorale dans toute l'Église. Mon vénéré prédécesseur Paul VI a élaboré de sages directives pour le renouvellement et donné à tout le peuple de Dieu inspiration et enthousiasme pour l'aider dans cette tâche. Par tout ce qu'il a dit et fait, Paul VI a enseigné à l'Église à être ouverte à tous les besoins de l'humanité et, en même temps, à rester fidèle, sans faiblesse, à l'inaltérable message du Christ. Fidèle à l'enseignement du Collège des évêques en union avec le pape, l'Église d'Irlande a accepté avec reconnaissance les richesses du concile et des synodes. Les catholiques irlandais ont adhéré loyalement, parfois malgré les pressions contraires, aux riches expressions de ta foi, aux ferventes pratiques sacramentelles et aux engagements charitables qui ont toujours caractérisé votre Église. Mais la tâche du renouvellement dans le Christ n'est jamais terminée. Avec sa propre mentalité et ses caractéristiques, chaque génération est comme un nouveau Christ. L'Église doit sans cesse envisager de nouveaux moyens qui permettent de la comprendre plus profondément et d'accomplir avec un surcroît de vigueur la mission que son Fondateur lui a confiée. Dans cette tâche ardue, comme chaque fois — et si souvent — que l'Église s'est trouvée aux prises avec de nouveaux défis, nous nous tournons vers Marie, Mère de Dieu et Siège de la Sagesse, assurés qu'elle nous indiquera la voie qui mène à son Fils. Une très ancienne homélie irlandaise pour la fête de l'Epiphanie (dans le Lcabhar Breac) disait que de la même manière que les Mages ont trouvé Jésus dans les bras de sa Mère, nous, aujourd'hui, nous trouvons le Christ dans les bras de l'Église.
4. Marie fut vraiment unie à Jésus. Les Évangiles ne nous ont pas conservé beaucoup de ses paroles ; mais celles qui nous sont rappelées nous ramènent toujours à son Fils et aux paroles de son Fils. A Cana, en Galilée, elle se tourna de son Fils vers les serviteurs et leur dit : « Tout ce qu'il vous dira, faites-le » (Jn 2,5). C'est ce même message qu'elle nous adresse à nous, aujourd'hui.
5. « Tout ce qu'il vous dira, faites-le ». Ce que Jésus nous dit — par sa vie et par sa parole — a été conservé pour nous dans les Évangiles et dans les épîtres des Apôtres et de saint Paul, et nous a été transmis par l'Église. Nous devons nous familiariser avec ces paroles et nous le ferons en écoutant les lectures de la Sainte Écriture durant la liturgie de la parole qui nous introduit au Sacrifice eucharistique ; en lisant nous-mêmes l'Écriture Sainte : en famille ou avec des amis, en réfléchissant sur ce que le Seigneur nous dit quand nous récitons le Rosaire et que nous unissons avec dévotion envers la Mère de Dieu avec la prière méditée des mystères de la vie de son Fils. Chaque fois que nous avons des problèmes, que nous ployons sous le fardeau, que nous sommes contraints de faire un choix imposé par la foi, la parole du Seigneur nous réconfortera et nous guidera.
Jésus n'a pas abandonné ses disciples sans guide dans leur tâche de comprendre et de vivre l'Évangile. Avant de retourner chez le Père, il promit d'envoyer son Esprit à l'Église : « Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14,26).
Ce même Esprit a guidé les successeurs des Apôtres, vos évêques, en union avec l'évêque de Rome auquel fut confiée la tâche de préserver la foi et de « prêcher l'Évangile à toute la création » (Mc 16,15). Écoutez leur voix, parce qu'ils vous apportent la Parole du Seigneur.
6. « Tout ce qu'il vous dira, faites-le ». Tant de voix différentes assaillent ce monde d'aujourd'hui, » merveilleux, mais si compliqué et exigeant. On entend tant de fausses Voix en conflit avec la parole de Notre-Seigneur ! Il y a des voix qui vous disent que la! vérité est moins importante que le gain personnel ; que le bien-être, la santé et le plaisir sont les vrais points de miré de la Vie ; que le refus d'une vie nouvelle vaut mieux que la générosité d'esprit et là prisé de responsabilité en l'accueillant ; que la justice doit être réalisée, mais sans l’engagement personnel des Chrétiens ; que la violence peut être le moyen d'obtenir une bonne fin ; que l'unité peut être obtenue sans avoir besoin de supprimer la haine.
Et maintenant, revenons en pensée de Cana en Galilée au sanctuaire de Knock. N'entendons-nous pas la Mère du Christ, nous le montrant du doigt, nous dire comme à Cana : « Tout ce qu'il vous dira, faites-le » ? Elle est en train de nous le dire à tous. Sa voix est entendue plus directement par mes frères dans l'Episcopat, les pasteurs de l'Église d'Irlande qui, en m'invitant ici, m'ont demandé de répondre à une invitation venant de la Mère de l'Église. Et ainsi, vénérables frères, j'y réponds, tandis que ma pensée se tourne vers le passé de votre pays et que je sens également la force de son éloquent présent, si plein de joie et pourtant, en même temps si préoccupant et parfois si douloureux. Je réponds comme je l'ai fait à Guadalupe au Mexique et à Jasna Gôra en Pologne. En mon nom et au vôtre, et au nom de tout le peuple catholique d'Irlande, je prononce en conclusion dé cette homélie, les paroles suivantes de confiance et de consécration :
Mère, dans ton sanctuaire tu réunis le peuple de Dieu d'Irlande, et sans cesse tu lui montres le Christ daris l'Eucharistie et dans l'Église. En ce moment solennel nous écoutons avec une toute particulière attention tes paroles : « Tout ce que vous dira mon Fils, faites-le ». Et nous voulons répondre de tout notre coeur à tes paroles. Nous voulons faire ce que ton Fils nous dit, ce qu'il nous ordonne, car il a les paroles de vie éternelle. Nous voulons mettre à exécution et accomplir tout ce qui vient de lui et tout ce qui est contenu dans la Bonne Nouvelle, comme nos devanciers l'ont fait pendant de nombreux siècles. Leur fidélité au Christ et à son Église, et leur attachement héroïque au siège apostolique, nous ont marqué d'un signe indélébile que chacun de nous porte en soi. Leur fidélité a, tout au long des siècles, produit des fruits d'héroïsme chrétien et de vertueuses traditions d'existence conforme au plus saint commandement de l'Évangile, celui de l'amour. Nous avons reçu ce merveilleux héritage de leurs mains, à l'aube d'une époque nouvelle car nous, sommes tout près de la fin du deuxième millénaire écoulé depuis le moment où le Fils de Dieu fut engendré par toi, notre Alma Mater, et nous entendons transmettre cet héritage au futur, démontrant cette même fidélité avec laquelle nos ancêtres lui rendirent témoignage.
C'est pourquoi, aujourd'hui, à l'occasion de la première visite d'un pape en Irlande,: nous te confions et te consacrons ; à Toi Mère du Christ et Mère de l'Église, nos coeurs, nos consciences, nos travaux afin qu'ils puissent rester à l'unisson avec la foi que nous professons. Nous te confions et nous te consacrons tous ceux qui composent la communauté du peuple irlandais et la communauté du peuple de Dieu qui vit dans ce pays.
Nous te confions et te consacrons les évêques d'Irlande, le clergé, les religieux et les religieuses, les moines et les soeurs contemplatives, les séminaristes, les novices. Nous te confions et te consacrons les pères et mères, les jeunes, les enfants. Nous te confions et te consacrons les enseignants, les catéchistes, les étudiants, les écrivains, les poètes, les auteurs, les artistes, les travailleurs et leurs chefs, les employés et leurs dirigeants, les classes libérales, les gens engagés dans la politique, dans la vie publique, ceux qui forment l'opinion publique. Nous te confions et te consacrons les époux et ceux qui se préparent au mariage, ceux qui sont appelés à te servir toi et le prochain dans le célibat, les malades, les vieillards, les malades mentaux, les handicapés et tous ceux qui les assistent et en prennent soin. Nous te confions et te consacrons les prisonniers et tous ceux qui sont rejetés, les exilés, tous ceux qui ont la nostalgie de leur foyer et tous ceux qui se sentent seuls.
Nous confions à tes soins maternels la terre d'Irlande où tu as été et tu es toujours tant aimée. Aide cette terre à demeurer toujours sincèrement avec toi et avec ton Fils. Que la prospérité n'entraîne jamais les hommes et les femmes de ce pays à oublier Dieu et à abandonner leur foi ! Maintiens-les, dans la prospérité, fidèles à la foi qu'ils n'auraient jamais abandonnée dans la pauvreté ou la persécution. Tiens-les bien loin de la cupidité, de l'envie, de la quête d'intérêts égoïstes ou d'intérêts de classe. Aide-les à travailler ensemble, mus par un idéal chrétien et en vue d'un but chrétien commun, c'est-à-dire pour édifier une société juste, pacifique et fondée sur l'amour ; une société qui ne se détourne pas des pauvres et respecte les droits de tous et notamment ceux des plus faibles. Reine d'Irlande, Marie Mère de l'Église céleste et terrestre, Màthair Dé, maintiens l'Irlande fidèle à ses traditions spirituelles et à son héritage chrétien. Aide-la à répondre à sa mission historique de porter la lumière du Christ aux nations et de faire ainsi de la gloire de Dieu l'honneur de l'Irlande.
Mère, pouvons-nous rester silencieux devant ce qui nous semble le plus pénible, qui bien souvent nous plonge dans le découragement ? Tout particulièrement nous te confions cette grande blessure qui affecte aujourd'hui notre population, espérant que tes mains seront capables de la soigner et de la guérir. Grand est l'intérêt que nous portons à ces jeunes âmes impliquées dans de sanglants actes de vengeance et de haine. Mère, n'abandonne pas ces jeunes coeurs. Mère, reste près d'eux, lorsque dans leurs heures les plus affreuses, nous ne pouvons ni les conseiller ni les assister. Mère, protège chacun de nous et spécialement la jeunesse irlandaise pour qu'elle ne succombe pas à l'hostilité et à la haine. Apprends-nous à distinguer clairement entre ce qui procède de l'amour pour notre pays et ce qui porte l'empreinte de la destruction et la marque de Caïn. Fais-nous comprendre que les mauvais moyens ne conduisent jamais à une bonne fin, que toute vie humaine est sacrée, qu'un assassinat est toujours un assassinat, peu en importe le motif ou l'objectif. Sauve les autres, ceux qui assistent à ces terribles événements, sauve-les du danger de mener une vie dépourvue d'idéaux chrétiens ou en conflit avec les principes moraux.
Puissent nos oreilles entendre clairement ta voix mélodieuse nous dire : « Tout ce que vous dira mon Fils, faites-le ». Rends-nous capables de persévérer avec le Christ. Rends-nous capables, Mère de l'Église, d'édifier son Corps mystique en vivant cette vie que lui seul peut nous accorder et qui nous vient de sa plénitude qui est à la fois divine et humaine.
30 septembre 1979
Chers frères et soeurs,
Les Évangiles sont remplis d'exemples où Nôtre-Seigneur montre son amour particulier et son intérêt pour les malades et pour ceux qui souffrent Jésus a aimé ceux qui souffrent et cette attitude s'est transmise à son Église, Aimer les malades est quelque chose que l'Eglise a appris du Christ.
Aujourd'hui je suis heureux d'être avec tes malades et les handicapés. Je suis venu témoigner de l'amour du Christ pour vous et pour vous dire que l'Église et le pape vous aiment également — vous respectent et vous estiment dans la conviction qu'il y a pour vous une mission très spéciale dans l'Église.
Par ses souffrances et par sa mort, Jésus a pris sur lui toute la souffrance humaine et il lui a donné une nouvelle valeur. De fait, il appelle les malades, tous ceux qui souffrent, à collaborer avec lui pour le salut du monde.
C'est pour cela que l'on ne ressent pas seul cette souffrance et cette tristesse, et qu'elles ne sont pas vaines. Bien qu'il reste difficile de comprendre la souffrance, Jésus a dit clairement que sa valeur est liée à sa propre souffrance et à sa propre mort, à son propre sacrifice. En d'autres termes, par votre souffrance vous aidez Jésus dans son oeuvre de salut. Cette grande vérité est difficile à exprimer explicitement, mais saint Paul en parle ainsi : «... dans ma chair, je complète ce qui manque aux souffrances du Christ pour le bien de son corps qui est l'Église » (Col 1,24).
Votre appel à la souffrance requiert une foi forte et de la patience. Oui, cela veut dire que vous êtes appelés à l'aimer avec une intensité particulière. Mais rappelez-vous que notre sainte Mère Marie est proche de vous, exactement comme elle était proche de Jésus au pied de la croix. Et elle ne vous laissera jamais seuls.
30 septembre 1979
Chers frères et soeurs dans le Seigneur,
Comme pasteur, je ressens dans mon coeur une joie spéciale en vous adressant ces quelques mots ainsi qu'au personnel masculin et féminin de la société du sanctuaire de Knock et aux directeurs des pèlerinages de Cnoc Mhuire, la montagne de Marie.
La célébration eucharistique de cet après-midi me rappelle les bons souvenirs ; des nombreux pèlerinages auxquels j'ai pris part dans mon pays au sanctuaire de Jasna Gôra, le Mont-Clair, à Czestochowa, et dans d'autres lieux de Pologne ; ce pèlerinage rappelle également ma visite du sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe au Mexique.
Je connais par expérience directe la valeur des services que vous assurez pour faire que chaque pèlerin se sente chez lui dans le sanctuaire, et pour aider tous les pèlerins à faire de chaque visite une amoureuse et priante rencontre avec Marie, la mère de la divine Grâce. D'une façon spéciale vous êtes les serviteurs de la Mère de Jésus. Vous aidez les pèlerins à s'approcher d'elle, à recevoir son message d'amour et de dévouement et à lui confier toute leur vie et à faire qu'ils deviennent de véritables témoins de l'amour de son Fils.
Vous êtes aussi les serviteurs de vos frères et soeurs. En aidant et en guidant les nombreux pèlerins et en particulier les malades et les handicapés, vous accomplissez non seulement une oeuvre de charité mais aussi une tâche d'évangélisation. Que cette vue soit pour vous une inspiration et une force de façon à ce que les tâches que vous acceptez si généreusement d'accomplir deviennent un vivant témoignage à la parole de Dieu-et aux oeuvres de salut.
Je prie pour vous, je vous remercie, et j'invoque sur vous d'abondantes grâces, de bonté et de sainteté de vie. Recevez la bénédiction que j'adresse de tout coeur à vous-mêmes et à ceux qui vous sont chers.
30 septembre 1979
Mes chers! frères,
1. Une fois de plus, je veux que vous sachiez à quel, point je vous suis reconnaissant de m'avoir invité à venir en Irlande. Cette visite est la réalisation d'un, profond désir de mon coeur : venir comme serviteur de l'Évangile et comme pèlerin au sanctuaire de Notre-Dame de Knock, à l'occasion de son centenaire.
Je viens aussi comme votre frère-évêque de Rome et j'ai attendu ce jour avec grande impatience : afin que, nous puissions célébrer ensemble l'unité de l'épiscopat de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ,, afin que nous puissions exprimer publiquement une dimension de notre collégialité épiscopale et réfléchir en commun sur le rôle de l'autorité pastorale dans l'Église, spécialement sur notre commune responsabilité face au bien-être du peuple de Dieu en Irlande.
Nous sommes profondément conscients de la charge particulière qui nous incombe comme évoques. Car « en vertu de la consécration sacramentelle et par la communion hiérarchique » (Lumen Gentium, LG 22), nous sommes constitués membres du Collège chargé de la mission pastorale de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ.
2. La collégialité épiscopale à laquelle nous participons se manifeste de diverses manières. Aujourd'hui, elle s'exprime en un mode des plus importants : le successeur de Pierre est présent parmi vous, afin de vous confirmer lui-même dans votre foi et dans votre ministère apostolique, et, avec vous, pour exercer, ce ministère pastoral auprès des fidèles d'Irlande. Ainsi mon pèlerinage en tant que pasteur de l'Église universelle se vit-il dans sa dimension profonde de communion ecclésiale et hiérarchique. Sous l'action du Saint-Esprit, l'enseignement sur la collégialité trouve donc expression et actualisation, maintenant.
Dans mon premier discours au collège des cardinaux et au monde après mon élection au siège de Pierre, j'invitais à « une réflexion plus profonde sur les implications du lien collégial » (17 oct. 1978). Je suis persuadé que ma rencontre avec la conférence épiscopale, aujourd'hui, suscite une meilleure compréhension de la nature de l'Église vue comme peuple de Dieu qui « tire ses citoyens de toutes les nations pour les faire citoyens d'un royaume dont le caractère n'est pas terrestre, mais bien céleste » (Lumen Gentium, LG 13).
3. Dans notre présente rencontre, nous vivons l'expérience du peuple de Dieu en Irlande d'abord dans sa dimension « verticale » remontant, à travers toutes les générations, à ce qu'il fut dès les origines mêmes de la chrétienté d'ici. En même temps, nous n'oublions pas la dimension « horizontale », réalisant jusqu'où le peuple de Dieu en Irlande est relié à tous les peuples de la terre dans l'unité et dans l’universalité de l'Église, à quel point il participe au mystère de l'Église universelle et de sa grande mission salvifique. En outre, les évêques de l'Irlande contribuent pour leur propre part à cette dimension de la vie de toute l'Église puisqu'ils partagent les tâches du collège des évêques : cum Petro et sub Petro. Aussi cette rencontre du pape et des évêques d'Irlande est-elle des plus importantes et merveilleusement éloquente pour l'Irlande et pour l'Église universelle.
4. Le fondement de notre identité personnelle, de notre bien commun et de notre ministère repose en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Grand Prêtre du Nouveau Testament. C'est pourquoi, mes frères, en venant parmi vous aujourd'hui ma première exhortation est celle-ci : « Gardons les yeux fixés sur Jésus qui inspire, et parfait notre foi » (He 12,2). Pasteurs de ce troupeau, nous devons, en vérité, regarder vers celui qui est le Chef des pasteurs — princeps pastorum (1P 5,4) venu pour nous éclairer, pour nous soutenir, pour nous donner la joie dans le service du troupeau que nous conduisons « dans les sentiers de la justice pour l'amour de son Nom » (Ps 23,3).
Mais l'efficacité de notre, service en Irlande et dans toute l'Église dépend de notre relation personnelle à Celui que saint Pierre appelait aussi « le pasteur et le gardien de vos âmes » (1P 2,25). Le fondement assuré de notre autorité pastorale réside donc dans, cette relation personnelle de foi et d'amour à Jésus-Christ, notre Seigneur. A l'instar des Douze, nous avons aussi été institués pour être, avec lui, pour être ses compagnons (cf. Mc Mc 3,14). Nous ne pouvons nous présenter comme les chefs religieux de notre peuple dans les situations qui affectent profondément leur vie quotidienne qu'après avoir été en communion de prière avec le Maître, qu'après avoir découvert dans la foi que Dieu a fait le Christ pour qu'il soit notre « sagesse, notre justice, et sanctification et rédemption » (1 Co. 1, 30). Dans nos vies personnelles, nous sommes appelés à écouter, conserver et accomplir la parole de Dieu. Dans les Saintes Écritures, et spécialement dans les Évangiles, nous rencontrons constamment le Christ ; et par l'action du Saint-Esprit, ses paroles deviennent lumière et force pour nous et pour notre peuple. Ses paroles ont en elles-mêmes un pouvoir de conversion, et nous apprenons à son exemple.
Par ce contact priant avec le Jésus de l'Évangile, nous, ses serviteurs et apôtres, nous nous imprégnons toujours davantage de sa sérénité et nous adoptons ses attitudes. Par-dessus tout, nous adoptons son attitude fondamentale d'amour pour son Père, si bien que chacun de nous ; trouve joie profonde et accomplissement dans la vérité de s,a relation filiale : Diligo Patrem (Jn 14,31) - Pater diligit Filium (Jn 3,35). Notre relation au Christ et dans le Christ trouve son expression, suprême et unique dans le Sacrifice eucharistique dans lequel nous agissons pleinement: in persona Christi.
Notre relation personnelle à Jésus constitue donc un gage d'espérance pour nous et pour notre ministère. Dans notre foi, nous trouvons la victoire qui transforme le monde. Parce que nous sommes unis à Jésus et soutenus par lui, il n'existe pas de défi que nous ne puissions relever, pas de difficulté que nous ne puissions affronter, pas d'obstacle que nous ne puissions surmonter pour l'Évangile. En vérité, le Christ lui-même assure que « celui qui croit en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais ; et il en fera de plus grandes... » (Jn 14,12), Oui, mes frères, la réponse à tant de problèmes ne se trouve que dans notre foi — une foi manifestée et soutenue dans la prière. (...)
5. Notre relation à Jésus sera le fondement vital de notre relation avec nos prêtres dont nous souhaitons être à la fois frère, père, ami et guide. Dans la charité du Christ, nous sommes appelés à les écouter et à les comprendre ; à échanger nos vues sur l’évangélisation et la mission pastorale qu'ils partagent avec nous en tant que coopérateurs avec l'ordre des évêques. Pour l'Église entière, mais pour les prêtres particulièrement, il nous faut être le signe humain de l'amour du Christ et de la fidélité de l'Église. Ainsi, nous soutenons nos prêtres par le message évangélique, les sécurisant par l'autorité du magistère et les fortifiant contre les pressions auxquelles ils doivent résister. Par la parole et par l'exemple, nous devons constamment convier nos prêtres à la prière.
Nous sommes appelés à témoigner généreusement à nos prêtres ce souci de l'humain, cet intérêt pour la personne et cette estime sincère qui leur révéleront vite notre amour. En dépit de la multiplicité de nos engagements, nos prêtres doivent retrouver en nous la reproduction fidèle du « pasteur et du gardien de leurs âmes » (cf. 1P 2,25).
Nos prêtres ont fait plusieurs sacrifices y compris la renonciation au mariage pour l'amour du Royaume : ils doivent être fermement encouragés à y persévérer. La fidélité au Christ, les exigences de la dignité humaine et la liberté elle-même exigent d'eux la persévérance dans leurs engagements.
La sollicitude pastorale envers nos prêtres doit aussi s'étendre à nos séminaristes. Exerçons personnellement notre responsabilité tant à l'égard de leur formation à la Parole de Dieu qu'à celui de l'éducation qu'ils reçoivent en Irlande et ailleurs, y compris à Rome. Dans ma lettre du Jeudi saint aux évêques de l'Église, j'écrivais : « La réorganisation complète de la vie des séminaires à travers l'Église sera la meilleure preuve de l'achèvement du Renouveau dans lequel le Conci1 le a engagé l'Église ».
6. Comme le Christ, l'évêque est pour les laïcs, celui qui sert. Les laïcs constituent la vaste majorité du troupeau de Jésus-Christ. Par le baptême et par la confirmation, le Christ lui-même leur donne part à sa mission salvifique. Conjointement avec le clergé et les religieux, les laïcs constituent l'unique communion de l'Eglise : « une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, le peuple même de Dieu » (1 P 2, 9).
La principale expression du service que l'évêque doit rendre aux laïcs est sa proclamation personnelle de la Parole de Dieu qui atteint son sommet dans l'Eucharistie (cf. Presbyterorum ordinis, PO 5). A titre d'intendant fidèle du message de l'Évangile, chaque évêque est appelé à annoncer à son peuple « le mystère intégral du Christ » (Christus dominus, CD 12).
Tandis qu'il proclame la dignité des laïcs, c'est aussi le rôle de l'évêque de s'employer à promouvoir leur collaboration à l'évangélisation, en les exhortant à assumer toutes les responsabilités qui leur incombent dans l'ordre des réalités temporelles. Selon les termes de Paul VI : « Le champ propre de leur activité évangélisatrice est le monde vaste et complexe du politique, du social et de l'économique, le monde de la culture, des sciences et des arts, de la vie internationale, des mass média » (Evangelii nuntiandi, EN 70). Et il reste d'autres sphères d'activités dans lesquelles ils peuvent efficacement travailler à la transformation de la société.
Conformément à fa volonté de Dieu, la famille chrétienne est un agent d'évangélisation de haute importance. Dans toutes les situations morales d'une vie chrétienne authentique les laïcs considèrent leurs évoques comme chefs, pasteurs et pères. Les évêques se doivent de répondre constamment au grand cri souvent inarticulé mais non moins réel de l'humanité : « Nous voulons voir Jésus » (Jn 12,21). Les évêques ont en cela un rôle très important : montrer Jésus au monde ; le présenter de façon authentique et convaincante ; Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme — Jésus-Christ, le chemin, la vérité et la vie — Jésus-Christ, l'homme de prière.
7. Les évêques sont appelés à être, pour leurs fidèles, « de vrais pères qui s'imposent par leur esprit d'amour et de dévouement envers tous » (Christus Dominus, CD 16). Aussi témoigneront-ils une attention spéciale à ceux qui vivent en marge de la société. Les prisonniers sont parmi ceux qui ont le plus besoin de la sollicitude pastorale des évêques. Mes chers frères, ne négligez pas de pourvoir à leurs besoins spirituels, ni de vous intéresser à leurs conditions matérielles et à leurs familles.
Essayez d'apporter aux prisonniers la sollicitude et l'assistance spirituelle qui sauront les détourner des chemins de la violence et du crime pour faire de leur détention une occasion de sincère conversion au Christ et une expérience personnelle d'amour. Ayez un soin particulier des jeunes délinquants. Leurs vies désordonnées résultent bien plus souvent de la négligence de la société que de leurs propres fautes. Que pour eux tout spécialement, le centre de détention devienne école de réhabilitation.
8. Dans la lumière de notre engagement à Jésus et à son Évangile, dans la lumière aussi de notre responsabilité collégiale, notre réunion, ici, aujourd'hui, prend une dimension spéciale en raison des difficultés actuelles de l'Irlande, de toute cette situation relative à l'Irlande, du Nord. Ces circonstances ont poussé des personnes à me dissuader d'un pèlerinage en Irlande. Mais ce sont ces difficultés mêmes qui me pressaient d'être ici pour partager avec vous ces épreuves inouïes et, en union avec vous, pour implorer l'aide de Dieu et tâcher de trouver des solutions humaines. Ces raisons de venir ici sont encore plus éloquentes dans le cadre de ma visite aux Nations Unies, où ce sera mon privilège et mon devoir de proposer des moyens de vivre en paix et réconciliation dans le monde entier.
Je suis persuadé que les pasteurs de l'Église en Irlande perçoivent mieux et ressentent plus vivement les douloureux problèmes de l’heure. Leur devoir, comme je viens de te souligner, est de guider et de soutenir le troupeau, le peuple de Dieu, mais ils ne peuvent s'acquitter de ce devoir qu'en souffrant avec ceux qui souffrent, et en pleurant avec ceux qui pleurent (cf. Rm Rm 12,15).
Je fonde en cela ma conviction sur l'Évangile et sur l'expérience personnelle et historique que j'ai vécue dans l'Église et la nation dont je suis issu. Au cours des deux derniers siècles, l'Église en Pologne s'est extraordinairement enracinée dans l'âme de la nation. La raison vient en partie de ce que ses pasteurs — ses évêques et ses prêtres — n'ont pas hésité à partager les difficultés et les souffrances de leurs compatriotes. Il s'en trouva parmi les déportés en Sibérie au temps des tsars. Il s'en trouva dans les camps de concentration aux pires moments du terrorisme nazi, pendant la dernière guerre. Leur abnégation et leur don de soi démontrèrent la véritable identité du prêtre : « Choisi parmi les hommes... pour agir au nom des hommes » (He 5,1).
9. En raison de cette fidélité à leurs frères et soeurs, à leurs compatriotes, fils et filles d'une même patrie, les pasteurs et notamment les évêques, doivent aller de l'avant dans la recherche des moyens de prévenir l'effusion de sang, la haine et la terreur, de renforcer la paix et d'épargner au peuple des souffrances aussi terribles. C'était le message que Paul VI répéta plus de trente fois, en intercédant pour la paix et la justice en faveur de l'Irlande. Jamais il ne cessa de condamner la violence et d'invoquer la justice. « Nous vous supplions instamment », écrivait-il au cardinal Conway en la fête de Pentecôte 1974, « pour que cesse toute violence, de quelque côté qu'elle vienne, car elle est contraire à la loi de Dieu et à toute façon de vivre chrétienne et civilisée ; en réponse à la simple conscience chrétienne et à la voix de la raison, qu'un climat de confiance mutuelle et de dialogue soit rétabli, en justice et en charité ; que les causes réelles profondes de l'agitation sociale — lesquelles né se réduisent pas à des différences de nature religieuse — soient identifiées et éliminées ».
Ces efforts, vénérables et chers frères, doivent se poursuivre. La foi et l'éthique sociale exigent que nous respections les autorités établies de l'État. Mais ce respect peut tout aussi bien s'exprimer par des actes individuels de médiation, par la persuasion, l'influence morale et, disons-le, par des requêtes fermes. Car s'il est vrai, selon: saint Paul, que celui qui détient l'autorité porte le glaive (cf. Rm Rm 13,4), ce à quoi nous renonçons par fidélité à la recommandation précise du Christ à Pierre au Jardin de Gethsémani (cf. Mt Mt 26,52), c'est précisément parce que nous sommes sans défense que nous avons le droit et le devoir stricts d'influencer ceux qui manient le glaive de l'autorité. Il est notoire, en effet, que dans le champ de l'action politique comme ailleurs, tout ne puisse s'obtenir par le glaive. Les hommes sont mus par des raisons et des lois plus fortes. C'est à nous de discerner ces raisons et, à leur lumière, d'être, devant ceux qui détiennent l'autorité, les porte-parole de l'ordre moral. Cet ordre transcende la force et la violence. Toute la dignité de l'homme et des nations s'exprime par cette transcendance de l'ordre moral.
10. J'évoque avec une vive satisfaction un des faits très significatifs de la série des événements rattachés à mon voyage en Irlande. Il est très significatif en effet que l'invitation de l'Épiscopat, par, l'intermédiaire de ses quatre archevêques, ait été suivie d'invitations venant des autres Églises et notamment des anglicans irlandais. Je saisis, l'occasion de le souligner une fois encore et de leur réitérer mes remerciements et mon estime. Je considère ce fait comme un signe d'espoir riche de promesses. Pour des raisons qui vous sont connues, je n'ai pu accepter cette invitation éminemment oecuménique à visiter Armagh, en Irlande du Nord, n'ayant pu aller au-delà de Drogheda. L'éloquence de cet empressement oecuménique ne correspond pas moins, absolument à ce que j'exprimais dans ma première encyclique : « Dans la présente situation historique de la chrétienté et du monde, il n'apparaît pas d'autre possibilité d'accomplir la mission universelle de l'Église en ce qui concerne les problèmes oecuméniques que celle de chercher loyalement avec persévérance, humilité et aussi courage, les voies du rapprochement et de l'union... Nous devons donc rechercher l'union sans nous décourager devant les difficultés qui peuvent se présenter ou s'accumuler le long de ce chemin ; autrement, nous ne serions pas fidèles à la parole du Christ, nous ne réaliserions pas son testament. Est-il permis de courir ce risque ? » (Redemptor hominis, RH 6).
Le témoignage de la foi au Christ que nous partageons avec nos, frères doit continuer à s'exprimer non seulement par des prières et des efforts soutenus en faveur de la paix et de la réconciliation, dans ce pays bien-aimé. Ces efforts concertés doivent nous amener à considérer tout le mécanisme de lutte, de cruauté, de haine croissante, afin de « dominer le mal par le bien » (Rm 12,12).
Que devons-nous faire ? J'espère fermement que, dans un effort soutenu, vous et vos frères dans la foi deviendrez les hérauts des justes raisons de la paix et de la réconciliation en présence de ceux qui manient le glaive et de ceux qui périssent par le glaive. Comme il est triste de songer à toutes ces vies perdues, particulièrement des vies de jeunes gens !
Quelle terrible perte pour;leur pays, pour l'Église et pour toute l'humanité !
11. Vénérables pasteurs de l'Église en Irlande : le service de justice, et d'amour social qu'il vous revient d'assumer, en ce moment, est difficile. Il est difficile, mais c'est votre devoir ! Ne craignez pas : le Christ est avec vous ! Il vous donne son Esprit-Saint : l'Esprit de conseil et de force. Et même si dans le coeur de l'homme et dans l'histoire de l'humanité, à cause de « l'esprit du monde » et de « l'esprit des ténèbres », cet Esprit de Dieu rencontre souvent de la résistance, il n'en reste pas moins que la victoire finale ne peut être que celle de l'amour et de la vérité. Demeurez inébranlables dans le service qui vous incombe, faisant tout « au nom du Seigneur Jésus » (Col 3,17). Soyez persuadés que dans votre ministère, vous avez mon appui et celui de l'Église universelle. Et tous les hommes et femmes de bonne volonté vous seconderont dans cette recherché de la paix, de la justice et de la dignité humaine !
Chers frères, au nom de Jésus-Christ et de son Église, je vous remercie — et en vous toute l'Irlande. Je vous remercie de votre fidélité à l'Évangile, de votre inlassable contribution à la diffusion de la foi catholique, de votre authentique et irremplaçable service au monde.
Quant à l'avenir, frères, courage et confiance !
Marchez dans la lumière du mystère pascal — dans cette lumière qui ne doit jamais s'éteindre dans votre pays ! Allez de l'avant avec la puissance du Saint-Esprit et les mérites de Jésus-Christ !
Et réjouissez-vous d'une grande joie de l'intercession et de la protection inépuisables de Marie, la majestueuse Marie, Mère de Dieu, Reine des apôtres, Reine de l'Irlande, Reine de la Paix.
Frères, avançons ensemble pour le bien de l'Irlande, pour la gloire de la Très Sainte Trinité. Et pour cela, « gardons les yeux fixés sur Jésus, lui qui inspire et parfait notre foi ».
1er octobre 1979
Mes chers frères et soeurs dans le Christ,
1. Le nom de Maynooth est très estimé dans tout le monde catholique. Il nous rappelle tout ce qu'il y a de plus noble dans le sacerdoce catholique en Irlande. Y viennent des séminaristes de tous les diocèses irlandais, fils de familles catholiques qui étaient elles-mêmes de vrais « séminaires », de vraies pépinières de vocations sacerdotales et religieuses. De là sont partis des prêtres vers chaque diocèse irlandais et vers les diocèses de la diaspora. Au cours de ce siècle, Maynooth a donné le jour à deux nouvelles sociétés missionnaires, l'une orientée dès le début vers la Chine, l'autre vers l'Afrique, et a envoyé des centaines de ses étudiants comme volontaires dans ces missions. Maynooth est une école de sainteté sacerdotale, une académie d'enseignement théologique, une université d'inspiration catholique. Le collège de Saint-Patrick est un lieu d'importantes entreprises qui promettent un futur juste et grand.
Pour cela, Maynooth est vraiment le lieu propice pour rencontrer les prêtres diocésains et religieux, les frères religieux, les soeurs religieuses, les missionnaires et les séminaristes, et pour parler avec eux. Ayant vécu pendant quelque temps, lorsque je me préparais au sacerdoce, dans une atmosphère de séminaire irlandais — le Collège Irlandais à Paris, prêté actuellement par les évêques irlandais à la hiérarchie de Pologne — j'éprouve maintenant une joie profonde en me rencontrant avec vous ici au Séminaire national d'Irlande.
2. Mes premières paroles s'adressent aux prêtres diocésains et religieux. Je vous dis les paroles de saint Paul à Timothée. Je vous demande de « raviver le don de Dieu qui est en vous par l'imposition des... mains (de l'évêque) » (2Tm 1,6).. Jésus-Christ lui-même, unique souverain prêtre, dit : « Je suis venu porter le feu sur la terre ; et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé ! » (Lc 12,49). Vous partagez son sacerdoce ; vous continuez son oeuvre dans le monde. Son oeuvre ne peut être accomplie par des prêtres tièdes ou apathiques. Son feu d'amour pour le Père et pour les hommes doit brûler en vous. Son désir de sauver l'humanité doit vous consumer.
Vous êtes appelés par le Christ comme le furent les apôtres. Comme eux, vous êtes destinés à être avec le Christ. Vous êtes envoyés, comme eux, pour aller en son nom et avec son autorité faire des disciples de toutes les nations (cf. Mt Mt 10,1 Mt 28,19 Mc 3,13-16).
Votre premier devoir est d'être avec le Christ. Chacun de vous est appelé à être « un témoin de sa Résurrection » (At 1, 22). Un péril constant pour les prêtres, même s'ils sont zélés, est de se plonger tellement dans le travail du Seigneur au risque d'en oublier le Seigneur du travail.
Nous devons trouver le temps, nous devons créer le temps pour nous rencontre avec le Seigneur dans la prière. Suivant l'exemple du Seigneur lui-même nous devons nous « retirer en des lieux solitaires et prier » (Lc 5,16). Dans la mesure où nous consacrerons du temps au Seigneur notre envoi parmi les autres sera aussi de porter le Christ aux autres.
3. Être avec le Seigneur, c'est toujours être envoyé par Lui pour accomplir son oeuvre. Un prêtre est appelé par le Christ ; un prêtre est avec le Christ, un prêtre est envoyé par le Christ. Un prêtre est envoyé par la force du même Esprit-Saint qui accompagna inlassablement Jésus le long des routes de la vie, les routes de l'histoire. Quels que soient les difficultés, les désillusions, les contretemps, nous prêtres, nous trouvons dans le Christ et dans la puissance de son Esprit, la force de « nous fatiguer et de lutter, avec la force qui vient de Lui et qui agit en moi avec puissance » (Col 1,29).
Comme prêtres, vous êtes choisis pour être pasteurs d'un peuple fidèle qui continue à répondre généreusement à votre ministère, et qui constitue un soutien valide à votre vocation sacerdotale elle-même, au moyen de la foi et de la prière. Si vous cherchez à être le type de prêtre que votre peuple attend et désire que vous soyez, alors vous serez de saints prêtres. Le niveau de la pratique religieuse en Irlande est élevé. De cela, nous devons toujours remercier le Seigneur. Mais ce niveau se maintiendra-t-il toujours élevé ?
Les jeunes gens et les jeunes filles des nouvelles générations seront-ils encore fidèles comme le furent leurs parents ? Après avoir passé deux jours en Irlande, après avoir rencontré la jeunesse irlandaise à Galway, j'ai confiance qu'il en sera ainsi. Mais cela demandera de votre part un travail incessant et une prière infatigable. Vous devez travailler pour le Seigneur d'une manière pressante.
Vous devez travailler avec la conviction que cette génération, cette décennie des années 80 où nous allons rentrer, pourrait être cruciale et décisive pour l'avenir de la foi en Irlande. Qu'il n'y ait aucune complaisance. Comme le dit saint Paul « veillez, soyez sûrs dans la foi, comportez-vous en hommes, soyez forts » (1Co 16,13). Travaillez avec confiance, travaillez avec joie. Nous sommes témoins de la Résurrection du Christ.
4. Ce que le peuple attend de vous, plus que d'aucun autre est la fidélité au sacerdoce. Elle est une manière de faire connaître aux hommes la fidélité de Dieu. Le fait d'être fidèle au Christ la rend forte à travers toutes les difficultés de leur vie, les difficultés de leurs mariages. Dans un monde si marqué de l'instabilité comme celui d'aujourd'hui, nous avons besoin de plus de signes et de plus de témoins de la fidélité de Dieu à notre égard et d'une fidélité que nous lui devons à Lui. Il est une réalité qui cause une grande tristesse à l'Église, une angoisse souvent silencieuse mais profonde dans le peuple de Dieu : c'est lorsque les prêtres transgressent la fidélité de leur engagement sacerdotal. Ce contre-signe, ce contre-témoignage ont été parmi les motifs de régression des grandes espérances de vie nouvelle jaillies dans l'Église du Concile Vatican II. Tandis que celui-ci a orienté les prêtres et l'Église tout entière vers une prière plus intense et fréquente ; parce qu'il nous a été enseigné que sans le Christ nous ne pouvons rien faire (cf. Jn Jn 15,5).
Et la fidélité de l'immense majorité des prêtres a prouvé avec une plus grande clarté et un témoignage d'autant plus manifeste la fidélité de l'Église à Dieu et au Christ témoin fidèle (cf. Ap. Ap 1,5).
5. Dans un centre d'études théologiques qui est aussi un séminaire comme Maynooth, ce témoignage de fidélité a une ultérieure importance et une valeur spéciale au regard des candidats au sacerdoce pour les convaincre de la grandeur et de la force représentées parla fidélité sacerdotale.
Ici à Maynooth l'étude théologique faisant partie de la formation au sacerdoce, est bien loin de se présenter comme une recherche académique purement intellectuelle. Ici, la fréquence aux cours théologiques est liée avec la liturgie, la prière, l'édification d'une communauté de foi et d'amour, et ainsi à la construction du sacerdoce irlandais et en conclusion à l'édification de l'Église.
Mon invitation d'aujourd'hui est une exhortation à prier. C'est seulement par la prière que nous pourrons remplir les devoirs de notre ministère et répondre aux espérances de demain. Tous nos appels à la paix et à la réconciliation ne seront efficaces que dans la prière.
Cette étude de la théologie, ici et partout dans l'Église, est une réflexion sur la foi, une réflexion dans la foi. Une théologie qui n'approfondirait pas la foi, qui ne porterait pas à prier pourrait être un discours de paroles sur Dieu mais ne pourrait jamais être un vrai discours au sujet de Dieu, du Dieu vivant, te Dieu qui est, et dont l'être est l'amour. Il en dérive que la théologie ne peut être authentique que dans l'Église communauté de foi. C'est seulement lorsque l'enseignement des théologiens est conforme à l'enseignement des évêques unis au pape que le peuple de Dieu peut savoir avec certitude que cet enseignement est « la foi qui autrefois pour tous et pour toujours a été confiée aux saints » (Jd 3).
Ceci n'est pas une limitation pour les théologiens mais, une libération car elle les préserve des modes inconstantes et, les tient liés avec certitude à l'immuable vérité du Christ, la vérité qui nous rend libres (Jn 7,32).
6. A Maynooth, en Irlande parler de sacerdoce, est parler de mission. L'Irlande n'a jamais oublié que « l'Église en pèlerinage est missionnaire de par sa nature même ; car c'est de la mission du Fils et de la mission de l’Esprit-Saint qu'elle tire son origine, selon le décret de Dieu Père (Ad gentes, AGD 2).
Au cours des IX° et X° siècles les moines irlandais rallumèrent le flambeau de la foi dans des régions où sa flamme s'était amortie ou éteinte après la chute de l'Empire Romain, et ils évangélisèrent de nouvelles Nations non encore évangélisées, y compris ma Pologne native. Comment pourrai-je oublier qu'il y eut même un monastère irlandais à Kiev déjà au XIII° siècle ; et qu'il y eut un collège irlandais, pendant une brève période jusque dans ma propre ville de Cracovie durant la persécution, de Cromwell. Aux XVII° et XVIII° siècles des prêtres irlandais suivirent leurs émigrants dans tous les pays de langue anglaise. Au XX° siècle de nouveaux instituts missionnaires d'hommes et de femmes ont fleuri en Irlande et avec les sections irlandaises d'instituts missionnaires internationaux et les congrégations religieuses irlandaises déjà existantes, ont donné un nouvel élan missionnaire à l'Église.
Daigne l'esprit missionnaire ne jamais manquer dans le coeur des prêtres irlandais, qu'ils soient membres d'instituts missionnaires, du clergé diocésain, ou de congrégations religieuses consacrées à d'autres apostolats. Que cet esprit puisse toujours être stimulé avec ardeur par vous tous au milieu des laïcs déjà si fervents dans leurs prières, déjà si généreux dans leur soutien envers les missions. Daigne l'esprit de partage croître entre les diocèses et les congrégations religieuses dans la mission totale de l'Église jusqu'à ce que chaque église diocésaine locale et chaque congrégation et communauté religieuse soit considérée comme missionnaire par sa nature propre, se trouvant dans l'authentique mouvement missionnaire de l'Église universelle. J'ai appris avec beaucoup de plaisir que l'Union Missionnaire Irlandaise a l'intention de fonder un centre missionnaire national avec le double but d'un renouvellement missionnaire par les missionnaires eux-mêmes et d'une impulsion à la conscience missionnaire entre le clergé, les religieux et les fidèles de l'Église irlandaise. Que ce travail puisse obtenir la bénédiction de Dieu et contribuer à une grande et nouvelle expansion de ferveur missionnaire, à une nouvelle vague de vocations missionnaires du sol de cette grande patrie de la foi qu'est l'Irlande.
7. Je veux dire un mot spécial aux frères laïcs religieux. La décennie passée a porté de grands changements et avec eux des problèmes et des difficultés sans précédent pour ce qui tient à votre expérience passée. Je vous demande de ne pas vous décourager. Soyez des hommes de grande foi, de grande et indéfectible espérance. « Que le Dieu de l'espérance vous remplisse de toute joie et paix dans la foi, afin que vous abondiez d'espérance par la puissance de l'Esprit Saint » (Rm 15,13).
La dernière décennie a porté également un grand renouvellement dans la compréhension de votre sainte vocation, un grand approfondissement de votre vie liturgique et de votre prière, un grand élargissement dans le cercle de votre influence apostolique : je demande au Seigneur de vous bénir pour tous vos mérites par une fidélité renouvelée à votre vocation et un accroissement du nombre des vocations pour vos nouveaux instituts. L'Église en Irlande et dans les missions doit beaucoup à tous les instituts des frères laïcs. Votre appel à la sainteté est un précieux ornement de l'Église. Soyez fidèles. « Il est fidèle Celui qui vous appelle : il le fera » (1Th 5,24).
8. Les soeurs aussi ont connu des années de recherche, parfois de trouble et d'inquiétude. Ces années ont été également des années de purification. Je crois que maintenant on peut entrer dans une période de raffermissement et de construction.
Beaucoup d'entre vous sont engagées dans l'apostolat de l'éducation et dans le soin pastoral de la jeunesse. N'ayez pas de doutes sur la constante importance de cet apostolat, en particulier dans l'Irlande moderne où la jeunesse représente une partie si nombreuse et si importante de la population. L'Église maintes fois en de nombreux documents récents et solennels a rappelé aux religieuses l'importance primaire de l'éducation, et a invité les congrégations d'hommes et de femmes dotées de traditions et de charisme de l'éducation à persévérer dans cette vocation et à redoubler leur engagement dans celle-ci.
Il en est de même pour le traditionnel apostolat du soin des malades, des nouveau-nés, des personnes âgées, des handicapés et des pauvres. Ceux-ci ne doivent pas être mis de côté tandis qu'on découvre de nouvelles formes d'apostolat. Comme le dit l'Évangile, vous devez « tirer de votre trésor le vieux et le neuf » (cf. Mt Mt 13,52).
Vous-devez être courageuses dans vos entreprises apostoliques, ne permettant pas que les difficultés, la diminution du personnel, l'insécurité de l'avenir puissent vous abattre ou vous déprimer.
Mais rappelez-vous toujours que le premier champ de votre apostolat est votre vie personnelle. C'est là que le message de l'Évangile doit être d'abord prêché et vécu. Votre premier devoir apostolique est votre propre sanctification. Aucun changement dans la vie religieuse n'a de l'importance s'il n'est en même temps une conversion de vous-mêmes au Christ Aucun mouvement de la vie religieuse n'a une valeur s'il n'est pas en même temps un mouvement vers l'intérieur, vers le « centre » profond de votre existence, là où le Christ a sa demeure. Ce n'est pas ce que vous faites qui importe le plus, mais ce que vous faites comme femmes consacrées au Seigneur. Pour vous le Christ s'est consacré lui-même afin que vous aussi « vous soyez consacrées dans la vérité » (cf. Jn Jn 17,19).
9. A vous et aux prêtres, diocésains et religieux, je dis : soyez heureux d'être les témoins du Christ dans lé monde moderne. N'hésitez pas à vous faire reconnaître et identifier sur les routes, comme des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à Dieu, qui ont jeté aux ordures tout ce qui est du monde, pour servir le Christ. Croyez à la valeur que les hommes et les femmes de notre temps attribuent aux signes visibles de la consécration de vos vies. Les hommes ont besoin de signes et de rappels vers Dieu en cette moderne cité séculaire où sont restés bien peu de signes qui renvoient au Seigneur. Ne donnez pas la main à cette « chasse de Dieu des routes du monde » en adoptant les modes séculières de vêtement et de comportement.
10. Ma bénédiction spéciale et mes saluts vont aux moines et moniales cloîtrés et contemplatifs. Je vous dis un merci pour ce que vous avez fait pour moi par votre vie de prière et de sacrifice depuis le début de mon ministère papal. J'affirme que le pape et l'Église ont besoin de vous. Vous êtes surtout dans cette « grande, intense et croissante prière » à laquelle j'ai fait appel dans Redemptor hominis.
La vocation contemplative n'a jamais été plus précieuse et importante qu'elle ne l'est dans notre monde moderne et sans paix. Qu'il y ait de nombreux jeunes gens et jeunes filles irlandais appelés à la vie contemplative en ce temps où l'avenir de l'Église et de l'humanité dépend de la prière.
Avec joie je redis à tous les contemplatifs, en cette fête de sainte Thérèse de Lisieux, les paroles que j'ai adressées aux soeurs de Rome : « Je vous confie l'Église ; je vous confie le genre humain et le monde. A vous, à vos prières, à votre holocauste, je me recommande également moi-même évêque de Rome. Soyez avec moi, près de moi vous qui êtes dans le coeur de l'Église ! Que grandisse en chacune de vous ce qui fut le programme de vie de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus « in corde Ecclesiae amor ero » — « dans le coeur de l'Église je serai l'amour ! »
La majeure partie de ce que j'ai dit s'adresse aussi aux séminaristes. Vous vous préparez pour le don total de vous-mêmes au Christ et au service de son Règne. Vous portez au Christ le don de votre enthousiasme et de votre jeune vitalité. En vous le Christ est éternellement jeune et à travers vous, il rajeunit l'Église. Ne le décevez pas.
Ne décevez pas le peuple qui attend que vous lui portiez le Christ. N'abaissez pas la qualité de votre génération de jeunes, hommes et femmes irlandais. Portez le Christ aux jeunes de votre génération, comme l'unique réponse à leurs attentes. Le Christ vous regarde et vous aime. Ne faites pas comme le jeune de l'Évangile qui s'en alla triste « car il possédait de grands biens » (cf. Mt Mt 19,22). Au contraire, offrez tous vos trésors d'esprit, de coeur, d'énergie au Christ afin qu'il s'en serve pour attirer tout homme à soi (cf. Jn Jn 12,32).
A vous tous, je dis que celui-ci est un temps merveilleux pour l'histoire de l'Église. C'est un temps merveilleux pour être prêtre, pour être religieux, pour être missionnaire du Christ. Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur. Réjouissez-vous dans votre vocation. Je vous redis les paroles de l'apôtre Paul : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours ; je vous le dirai de nouveau ; réjouissez-vous. N'ayez aucun souci ; mais en tout par la prière et la supplication avec action de grâces, faîtes connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu qui surpasse toute intelligence gardera vos coeurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4,4-7).
Que Marie, mère du Christ, prêtre éternel, mère des prêtres et des religieux, vous tienne éloignés de toute préoccupation, tandis que vous « attendez dans une joyeuse espérance la venue de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ ». Confiez-vous à elle comme moi je vous recommande à elle, Marie, Mère de Jésus et Mère de son Église.
1er octobre 1979
Chers frères et fils en Nôtre-Seigneur,
Vous occupez une place Spéciale dans mon coeur et dans le coeur de l'Église. Au cours de ma visite à Maynooth, je désirais rester seul avec vous, ne fût-ce que quelques instants.
Il y a beaucoup de choses que je voudrais vous dire : toutes les paroles que j'ai prononcées plusieurs fois sur la Vie des séminaristes et sur tous les Séminaires durant ma première année de pontificat.
Je voudrais en particulier vous entretenir à nouveau de la parole de Dieu : sur la manière dont vous êtes appelés à l'écouter, à la protéger et à la vivre. Sur la façon dont vous devez baser toute votre vie et votre ministère sur cette parole de Dieu, telle qu'elle est transmise par l'Église, telle qu'elle a été interprétée durant toute l'histoire de l'Église, grâce au guide fidèle du Saint-Esprit : semper et ubique et ab omnibus. La parole de Dieu est le grand trésor de votre vie. Grâce à la parole de Dieu vous arriverez à une profonde connaissance du mystère de Jésus-Christ, fils de Dieu et fils de Marie : Jésus-Christ, le Grand Prêtre du Nouveau Testament et le Rédempteur du monde.
Le monde de Dieu doit réclamer tous vos efforts. Le comprendre dans sa pureté et intégrité et y répandre la parole et l'exemple est une grande mission. Et c'est là votre mission, aujourd'hui et demain, et pour le reste de vôtre vie. Tandis que vous suivez votre vocation — une vocation si intimement unie à la Parole de Dieu, je désire vous proposer à nouveau une simple mais significative leçon tirée de la vie de saint Patrick ; la voici : dans l'histoire de l’évangélisation, le destin d'un peuple tout entier — votre peuple — a été radicalement influencé à ce moment-là et dans les temps successifs par la fidélité avec laquelle saint Patrick a compris et proclamé la parole de Dieu et par la fidélité avec laquelle saint Patrick a suivi son appel jusqu'au bout.
Ce que je désire vraiment que vous compreniez est ceci : Dieu compte sur vous ! Et ses plans, en un certain sens, pour réaliser, dépendent de votre libre collaboration, de l'offrande de votre vie et de la générosité avec laquelle vous suivrez l'inspiration du Saint-Esprit au plus profond de votre coeur.
La foi catholique en Irlande est liée aujourd'hui, dans le plan de Dieu, à la fidélité de saint Patrick. Et demain, oui, demain, le plan de Dieu pour une part, sera lié à votre fidélité, à la ferveur avec laquelle vous direz « oui » à la parole de Dieu dans votre vie.
Aujourd'hui, Jésus-Christ vous adresse un appel à travers ma personne : l'appel à la fidélité. Par la prière, vous découvrirez toujours davantage, chaque jour qui passe, ce que veut dire cet appel, et quelles en sont les implications. Par la grâce de Dieu, vous comprendrez toujours davantage, chaque jour qui passe, combien Dieu désire et accepte votre fidélité comme condition pour l'efficacité supranaturelle de tout votre ministère. L'expression suprême de votre fidélité sera votre don irrévocable et total en union avec Jésus-Christ et avec le Père. Et la Sainte-Vierge Marie vous aidera à porter ce don.
Rappelez-vous saint Patrick, Rappelez-vous ce que signifie la fidélité d'un seul homme pour l'Irlande et pour le monde. Oui, chers frères et fils, c'est la fidélité au Christ et à son monde qui détermine les différences dans le monde. C'est pourquoi il nous faut porter notre regard vers Jésus, qui est à chaque instant, le témoin fidèle du Père.
1er octobre 1979
Chers frères et soeurs dans le Christ,
1. En ce dernier jour de ma visite en Irlande, je viens à vous pour célébrer avec vous La sainte Eucharistie. Je désire sceller une fois, encore, dans l'amour du Christ Jésus, le lien qui unit le successeur de Pierre à l'Église qui est en Irlande. En vos personnes, je salue une fois encore tout le peuple d'Irlande qui a pris place dans le mystère de l'Église par la prédication de saint Patrick et par les sacrements du baptême et de la confirmation. Je vous invite à faire de cette messe que j'offre avec vous et pour vous, une hymne spéciale d'action de grâces à la Sainte-Trinité pour les jours que j'ai pu passer au milieu de vous.
Je viens au nom du Christ pour vous annoncer son propre message. La liturgie de la parole d'aujourd'hui parle d'une construction, de la pierre d'angle qui porte le poids et donne force à la maison, d'une ville qui est bâtie sur une colline pour la sécurité et pour la protection. Ces images contiennent une invitation adressée à nous tous, à tous les chrétiens, pour qu'ils s'approchent du Christ, la pierre d'angle qui deviendra notre appui et le principe unificateur qui donne son sens et sa cohérence à nos vies. C'est le même Christ qui donne leur dignité à tous les membres de l'Église et qui assigne à chacun sa mission.
2. Aujourd'hui, je voudrais vous parler de la dignité spéciale et de la mission qui est confiée aux laïcs dans l'Église. Saint Pierre dit que les chrétiens sont « un sacerdoce royal, une nation sainte » (1P 2,9). Tous les chrétiens incorporés dans le Christ et dans son Église par le baptême sont consacrés à Dieu, ils sont appelés à professer la foi qu'ils ont reçue. Par le sacrement de confirmation, ils sont, plus tard, revêtus de l'Esprit-Saint avec une force spéciale pour devenir les témoins du Christ et pour partager sa mission de salut. Tout laïc chrétien est par conséquent une extraordinaire oeuvre de grâce de la part de Pieu et reçoit un appel vers les sommets de la sainteté. Les
laïcs, hommes et femmes, semblent parfois ne pas apprécier dans sa plénitude la dignité et la vocation qui est la leur en tant que laïcs. Non, il n'existe pas quelque chose comme « un laïc ordinaire », car vous avez tous été appelés à la conversion par la mort et la résurrection de Jésus-Christ. En tant que saint peuple de Dieu, vous êtes appelés à remplir votre rôle d'évangélisation dans le monde.
Oui, le laïcat est une « race choisie, un sacerdoce saint » ; les laïcs sont aussi appelés à être le « sel de la terre » et « la lumière du monde ». C'est leur vocation spécifique et leur mission que d'exprimer l'Évangile dans leur vie et par là d'insérer cet Évangile comme un levain dans la réalité du monde dans lequel ils vivent et travaillent. Les grandes forces qui façonnent le monde — la politique, les mass média, la science, la technique, la culture, l'éducation, l'industrie et le travail — sont précisément les domaines dans lesquels les laïcs sont particulièrement compétents pour exercer leur mission. Si ces forcés sont orientées par des personnes qui sont de vrais disciples du Christ et qui sont eh même temps parfaitement compétents dans leur important savoir séculier et dans leur savoir-faire, alors vraiment le monde sera transformé de l'intérieur par la puissance rédemptrice du Christ.
3. Les laïcs aujourd’hui sont appelés à un fort engagement chrétien : pour l'Irlande, cette pénétration de la société par le levain de l'Évangile est arrivée à un moment décisif dans son histoire. Les Irlandais ont à choisir aujourd'hui une voie pour l'avenir. Sera-ce la transformation de toutes les couches de l'humanité en une nouvelle création ou bien sera-ce la voie suivie par de nombreuses nations qui accordent une importance excessive à la croissance économique et à la possession matérielle en négligeant les choses de l'esprit ? Sera-ce la voie de là substitution d'une nouvelle éthique de jouissance temporelle à la place de la loi de Dieu ? La voie d'une fausse liberté qui n'est qu'un esclavage qui va vers la décadence ? La voie de la subordination de la dignité de la personne humaine à la domination totalitaire de l'État ? La voie d'une lutte violente entre les classes ? La voie de l'exaltation de la révolution au-dessus de Dieu ?
L'Irlande doit choisir. C'est vous la génération actuelle du peuple irlandais qui devez décider ; votre choix doit être clair et votre décision ferme. Laissez la voix de vos ancêtres qui ont tant souffert pour maintenir leur foi dans le Christ retentir aujourd'hui à vos oreilles à travers la voix du pape quand il vous répète les paroles du Christ : « A quoi sert à l'homme de gagner tout l'univers s'il perd son âme ? » (Mt 16,26). Quel sera le profit de l'Irlande si elle suit la voie facile du monde et souffre de la perte de son âme ?
Votre pays semble revivre en un certain sens-les tentations du Christ : l'Irlande est sollicitée, on lui demande de préférer les « royaumes de ce monde et leur splendeur » au royaume de Dieu (cf. Mt Mt 4,8). Satan le tentateur, l'adversaire du Christ, usera de tout son pouvoir et de toutes ses illusions pour vaincre l'Irlande et la conduire dans les voies du monde. Quelle victoire n'aura-t-il pas gagnée, quel coup n'infligera-t-il pas au corps du Christ dans le monde, s'il réussit à séduire les hommes et les femmes d'Irlande et à les éloigner du Christ ! C'est maintenant le temps de la mise à l'épreuve pour l'Irlande. Cette génération est, répétons-le, une génération qui doit décider de son sort.
Chers fils et filles d'Irlande, priez, priez pour ne pas être induits en tentation. J'ai demandé, dans ma première encyclique « une grande, intense et croissante prière pour toute l'Église ». Je vous demande aujourd'hui cette prière pour tout le peuple d'Irlande ; pour l’Église en Irlande, pour toute l'Église qui doit tant à l'Irlande. Priez pour que l'Irlande ne succombe pas à l'épreuve. Priez comme Jésus nous a enseigné à le faire : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation ».
Et par-dessus tout, ayez une immense confiance dans les mérites de notre Seigneur Jésus-Christ et dans la puissance de sa mort et de sa résurrection. C'est justement à cause de la force du mystère pascal que chacun de nous et tous les Irlandais peuvent dire: « Je puis tout en celui qui me fortifie » (Ph 4,13).
4. Dans le passé l'Irlande a déployé une remarquable interpénétration de toute sa culture, de sa langue et de son mode de vie, par les choses de Dieu et par la vie de la grâce. La vie, en un sens, était organisée autour des événements religieux. La tâche de cette génération d'hommes et de femmes était de transformer le monde dans sa plus grande complexité et dans sa vie urbaine par le même esprit de l'Évangile. Aujourd'hui, vous devez garder la ville et l'usine pour Dieu comme vous avez toujours gardé la ferme et le village pour lui dans le passé. Le progrès matériel a, en tant de lieux, conduit à un déclin de foi et de la croissance dans le Christ, à un déclin de la croissance dans l'amour et dans la justice.
Pour arriver à cela, il doit y avoir, comme je l'ai dit à Phoenix Park, un lien logique entre votre foi et votre vie quotidienne. Vous ne pouvez pas être d'authentiques chrétiens le dimanche, si vous ne cherchez pas à être fidèles à l'esprit du Christ également dans votre travail, votre activité commerciale, vos syndicats, ou vos rencontres d'employeurs et vos réunions professionnelles. Comment pouvez-vous être une véritable communauté dans le Christ à la messe si vous n'essayez pas de penser au bien de toute la communauté nationale au moment où, dans votre secteur particulier ou dans votre milieu, l'on est en train de prendre des décisions ? Comment pouvez-vous être prêts à rencontrer le jugement du Christ si vous ne vous rappelez pas à quel point les pauvres sont affectés par la conduite de votre communauté sociale ou par votre style de vie personnel ? « Car dans la mesure où vous l'avez fait au moindre de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25,40).
J'ai entendu parler avec une grande joie et une grande reconnaissance du merveilleux esprit de laborieuse collaboration selon lequel vous vous êtes unis pour la préparation matérielle et spirituelle de ma visite. Combien plus merveilleux encore serait le même esprit de travail et de collaboration en toute circonstance « pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'Irlande ».
5. Ici, a Limerick, je me trouve dans une zone essentiellement rurale et beaucoup d'entre vous sont des gens de la campagne. Je me sens chez moi avec vous comme je l'étais avec la population des campagnes et des montagnes de ma Pologne natale. Je vous redis à vous ce que je leur ai dit : aimez la terre ; aimez le travail des champs, car il vous garde proche de Dieu le Créateur, d'une façon spéciale.
A ceux qui sont allés dans les villes, ici ou à l'étranger, je dis : gardez contact avec vos racines en terre d'Irlande, avec vos familles et avec votre culture. Restez fidèles à la foi, aux prières et aux valeurs que vous avez apprises ici ; et transmettez cet héritage à vos enfants, car c'est un héritage, bon et riche.
A tous, je dis : vénérez et protégez votre famille et votre vie de famille, car la famille est « le premier domaine de l’action chrétienne, pour le laïcat irlandais, le lieu où votre « sacerdoce royal » est le mieux exercé. La famille chrétienne a été dans le passé la plus grande ressource spirituelle de l'Irlande. Les conditions modernes ont créé de nouveaux modèles et de nouvelles difficultés pour la vie de famille et pour le mariage chrétien. Je veux vous dire ceci ; ne soyez pas découragés, ne suivez pas les opinions selon lesquelles une famille étroitement unie est un modèle dépassé : la famille chrétienne est plus importante aujourd'hui pour l'Église et pour la société qu'elle ne l'a jamais été dans le passé.
Il est exact que la stabilité et la sainteté du mariage sont menacées par les nouvelles idées et les aspirations de certains. Le divorce pour quelque raison qu'il soit introduit, devient inévitablement de plus en plus facile à obtenir et graduellement on en vient à l'accepter comme une part normale de l'existence. Cette possibilité du divorce dans le domaine de la loi civile fait que les mariages stables et permanents deviennent plus difficiles pour chacun. Que l'Irlande continue toujours à donner le témoignage, devant le monde moderne, de son traditionnel engagement en faveur de la sainteté et de l'indissolubilité du lien matrimonial. Que les Irlandais soutiennent toujours le mariage par leur engagement personnel et par leur action sociale et légale. Par-dessus tout, ayez en haute estime la merveilleuse dignité et la grâce du sacrement de mariage. Préparez-vous à ce sacrement avec ardeur. Croyez en la puissance spirituelle que confère ce sacrement de Jésus-Christ pour renforcer l'union du mariage et pour surmonter toutes les crises et tous les problèmes de la vie commune. Les personnes mariées doivent croire en la puissance du sacrement pour leur sanctification. Elles doivent croire en leur vocation, par leur mariage, de témoins de la puissance de l'amour du Christ. Le véritable amour et la grâce de Dieu ne peuvent jamais laisser le mariage devenir la relation de deux individus centrés sur eux-mêmes, vivant côte à côte pour leurs propres intérêts.
6. Et ici, je voudrais dire une parole tout à fait spéciale aux parents irlandais. Le mariage doit comporter une ouverture au don des enfants. Une généreuse ouverture qui fait accepter les enfants de la main de Dieu comme un don fait à leur amour est la marque du couple chrétien. Respectez le cycle de la vie donné par Dieu, car ce respect fait partie de votre respect pour Dieu lui-même qui a créé l'homme et la femme, qui les a créés à son image, en mettant en eux le reflet de son propre amour, donneurs de vie, dans les modalités de leur vie sexuelle.
Et ainsi, je dis à tous, ayez un absolu et saint respect pour le caractère sacré de la vie humaine dès le premier moment de sa conception. L'avortement selon la déclaration du Concile Vatican II est l'un des « crimes abominables » (Gaudium et Spes, GS 51). Attaquer la vie à naître à un moment quelconque de sa conception, c'est miner l'ordre moral tout entier qui est le véritable gardien du bien-être de l'homme. La défense de l'inviolabilité absolue de la vie à naître fait partie de la défense des droits de l'homme et de la dignité humaine.
Que le témoignage de l'Irlande ne s'affaiblisse jamais, en face de l'Europe et en face du monde entier, en faveur de la dignité et du caractère sacré de toute vie humaine, de sa conception à sa mort.
Chers pères et mères d'Irlande, croyez en votre vocation, cette magnifique vocation du mariage, de la paternité et de la maternité qui vous a été donnée par Dieu. Croyez que Dieu est avec vous — car toute paternité et maternité, au ciel et sur la terre, tirent leur nom de lui. Ne pensez pas que vous puissiez faire quelque chose de plus important dans votre vie que d'être un bon père chrétien et une bonne mère chrétienne. Que les mères d'Irlande, les jeunes femmes et les jeunes filles n'écoutent pas ceux qui leur disent que le travail séculier d'un métier, le succès d'une profession laïque est plus important que la vocation de donner la vie et de s'occuper de cette vie comme mère. L'avenir de l'Église, l'avenir de l'humanité dépend en grande partie des parents et de la vie de famille qu'ils construisent dans leurs foyers. La famille est la véritable mesure de la grandeur d'une nation, exactement comme la dignité de l'homme est la véritable mesure de la civilisation.
7. Vos maisons devraient toujours demeurer des maisons de prière. Au moment de mon départ de cette île qui est si chère à mon coeur, de cette terre et de son peuple qui est une telle consolation et une telle force pour le pape, puis-je exprimer un voeu ? Que chaque foyer en Irlande demeure ou redevienne un foyer de prière familiale quotidienne. Si vous me promettiez de faire cela, ce serait le plus grand cadeau que vous puissiez me faire au moment où je quitte vos côtes hospitalières.
Je sais que vos évêques préparent en ce moment un programme pastoral prévu pour encourager une plus grande participation des parents à l'éducation religieuse de leurs enfants sous le titre : « Prise en charge de la foi à la maison ». J'ai confiance que vous entrerez dans ce programme avec enthousiasme et générosité. Inculquer à vos enfants la foi que vous avez reçue de vos parents est votre premier devoir et votre plus grand privilège de parents. La maison devrait être la première école de religion, comme elle doit être la première école de prière. La grande influence spirituelle de l'Irlande dans l'histoire du monde est due dans une grande mesure à la religion domestique en Irlande, car c'est là que commence l'évangélisation, là que-sont nourries les vocations. C'est pourquoi je lance un appel aux parents irlandais pour qu'ils continuent à favoriser dans leurs foyers les vocations au sacerdoce et à la vie religieuse, parmi leurs fils et leurs filles. Pendant des générations, c'était le plus grand désir de tous tes parents irlandais d'avoir un fils prêtre ou religieux, une fille consacrée à Dieu. Que cela continue à être votre désir et votre prière. Que toutes les occasions qui s'offrent aux garçons et aux filles ne diminuent jamais votre estime pour le privilège d'avoir un fils ou une fille choisi par le Christ et appelé par Lui à tout laisser pour le suivre.
Je confie tout ceci à Marie, brillant « soleil du peuple irlandais ». Que ses prières aident tous les foyers irlandais à être comme la sainte famille de Nazareth. Que de ces maisons sortent déjeunes chrétiens, comme Jésus est sorti de Nazareth. Qu'ils avancent dans la puissance de l'Esprit pour continuer l'oeuvre du Christ et pour suivre ses traces jusqu'à la fin du millénaire, vers le XXI° siècle. Marie vous gardera tous près de celui qui est le « père du monde à venir » (Is 9,6).
Dia agus Muire libh.
Que Dieu et Marie soient avec vous et avec les familles d'Irlande, toujours !
1er octobre 1979
Chers frères et soeurs,
Le temps est venu pour moi de quitter l'Irlande, pour continuer ma mission pastorale, mon voyage apostolique.
Je suis venu ici pour proclamer la paix et l'amour, pour vous parler du Fils de Dieu fait homme et de votre vie dans le Christ. Oui, comme successeur de l'apôtre Pierre, je suis venu confirmer mes frères dans la foi et pour demander à toute l'Irlande de s'élever à une nouvelle vision d'espoir — selon les paroles de saint Paul : « Vers le Christ Jésus notre espérance » (l Tm 1, 1).
J'ai commencé mon pèlerinage sous la protection de Notre-Dame et le jour de la fête de l'Archange. Et je prends congé de vous en la fête de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, splendide exemple de joyeuse simplicité et preuve de l'efficacité extraordinaire d'un généreux amour chrétien.
Je vous suis profondément reconnaissant pour toute l'amabilité qui m'a été manifestée par les autorités civiles et religieuses de ce pays. Je remercie également tous ceux qui ont tant travaillé et avec tant de compétence ici, en Irlande, pour organiser les nombreux détails de ma visite. Je remercie toute la population pour la cordiale et affectueuse réception au cours de laquelle elle a manifesté la finesse de son sens de l'homme et sa foi vivante.
Avec l'apôtre Paul, je vous demande de mener toujours « une vie digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés... désireux de maintenir l'unité de l'Esprit par le lien de la paix » (Ep 4,1-3).
Au nom du Seigneur, je vous exhorte à conserver le grand trésor de votre fidélité à Jésus-Christ et à l'Église. Comme la première communauté chrétienne qui est décrite dans les Actes des Apôtres, l'Irlande est appelée à être « fidèle à l'enseignement des Apôtres, à la fraternité, à la fraction du pain et à la prière » (Ac 2,42).
Irlande : semper fidelis, toujours fidèle !
Irlande : toujours fidèle !
Octobre 1979
1er octobre 1979
Après un vol de plus de sept heures, le pape, venant d'Irlande, est arrivé aux U.S.A., à Boston, où il était accueilli à sa descente d'avion par Mme Rosalynn Carter, femme du président des États-Unis et de nombreuses personnalités. Le pape a prononcé une brève allocution.
Loué soit Jésus-Christ,
C'est pour moi une très grande joie de me trouver ici, dans les États-Unis et d'entreprendre ma visite pastorale à l'Église catholique de ce pays et, en même temps, de saluer toute la population américaine, quelles que soient son origine, sa couleur, ses convictions religieuses.
Je suis particulièrement reconnaissant pour les souhaits de bienvenue qui m'ont été adressés au nom du président Carter que je remercie très sincèrement pour son invitation aux États-Unis. Je pense déjà à l'entretien que j'aurai avec lui après ma visite aux Nations unies.
J'adresse également mes remerciements au-cardinal archevêque de Boston qui m'offre la première hospitalité aux États-Unis, en cette ville historique. Je remercie sincèrement la Conférence épiscopale et, en particulier, tous les évoques qui m'ont si aimablement prié de venir chez eux. Mon seul regret est de ne pouvoir accepter toutes les invitations qui m'ont été adressées par des autorités religieuses et civiles, par des particuliers, des familles et des groupes.
De nombreux côtés — catholiques, protestants, juifs — l'Amérique m'a ouvert son coeur. Quant à moi, je viens à toi, Amérique, avec des sentiments d'amitié, de respect, d'estime. Je viens ici en homme qui te connaît déjà et t'aime, quelqu'un qui te souhaite de pouvoir réaliser ton destin de service en faveur du monde. Il m'est permis, une nouvelle fois, d'admirer la beauté de cette terre qui règne entre deux océans ; il m'est donné une fois de plus de faire l'expérience de la chaleureuse hospitalité du peuple américain.
Bien qu'il ne me soit pas possible d'entrer dans chaque logis, de saluer chaque homme et chaque femme, de caresser chaque enfant dont les yeux rayonnent d'innocence et d'amour, je me sens cependant tout proche de chacun de vous, et vous tous, vous vous trouvez dans mes prières.
Qu'il me soit permis d'exprimer mes sentiments en empruntant les termes lyriques d'un de vos propres chants : « Amérique ! Amérique ! Que Dieu répande ses grâces sur toi et te comble de fraternité pour ton bien, d'un océan à l'autre. »
Et que la paix du Seigneur t'accompagne toujours, ô Amérique !
1er octobre 1979
A la cathédrale de Boston, le Saint-Père a rencontré le clergé diocésain, les religieux et religieuses des diocèses de Nouvelle-Angleterre. Il s'est adressé à eux dans les termes dont nous donnons ici la traduction.
Cher cardinal Medeiros
Chers frères et soeurs en le Christ,
En ce premier jour de ma visite pastorale aux États-Unis d'Amérique, c'est une grande joie pour moi de venir en cette ville de Boston, en cette cathédrale, d'aller ce soir au « Common Boston » et d'avoir ainsi l'occasion de prendre contact avec la communauté catholique. C'est la première fois dans l'histoire qu'un successeur de Pierre est accueilli dans ce milieu. En cette extraordinaire circonstance, je désire rendre hommage à la Très Sainte Trinité au nom de laquelle je suis venu ici. Et je fais mien propre le salut de l'apôtre Paul aux Corinthiens : « A vous qui avez été consacrés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui en quelque lieu que ce soit invoquent le nom de Jésus-Christ notre Seigneur, le leur et le nôtre ; à vous grâce et paix de par Dieu, notre Père et le Seigneur Jésus-Christ ! » (1 Col, 2-3).
A vous, cardinal Medeiros, archevêque de Boston, mes plus cordiaux remerciements pour votre accueil d'aujourd'hui. Dans votre église cathédrale, je suis heureux de vous réitérer l'expression de ma profonde estime et de mon amitié. Mes chaleureuses salutations également aux évêques auxiliaires et à tout le clergé tant diocésain que religieux : vous êtes mes frères, prêtres en vertu du sacrement de l'Ordre sacré. Par votre sacerdoce, vous êtes également le don de Dieu à la communauté chrétienne. Comme vous prenez part au sacerdoce du Christ, votre présence dans le monde sera toujours caractérisée par le zèle du Christ qui vous a choisis en vue de la construction de son Corps, l'Église (cf. Ep Ep 4,12).
Je désire vous donner une bénédiction spéciale, à vous religieux, frères et soeurs qui avez consacré votre vie à Jésus-Christ. Puissiez-vous trouver toujours votre joie dans son amour. Et à vous tous, laïcs de ce diocèse, associés au cardinal et au clergé dans une mission commune, j'ouvre mon coeur dans l'amour et la confiance. Vous êtes ceux qui oeuvrent pour l’évangélisation dans les réalités de la vie quotidienne, et vous témoignez de l'amour du Christ dans le service que vous prêtez à vos frères, hommes et femmes, à commencer par vos familles.
A vous tous, je veux dire que je suis très heureux de me trouver parmi vous. Je prie pour chacun de vous, vous demandant de rester toujours unis en Jésus-Christ, afin qu'ensemble nous puissions « manifester au monde notre unité : en annonçant le mystère du Christ, en révélant la dimension divine et en même temps humaine de la Rédemption, en luttant avec une inlassable persévérance pour la dignité que tout homme a acquise ou peut acquérir continuellement dans le Christ » (Redemptor Hominis, RH 11). Puisse cette cathédrale consacrée à la Sainte Croix nous rappeler la grandeur de notre vocation, car, de par te mystère de l'Incarnation et te sacrifiée rédempteur de Jésus sur la croix, nous partageons « les incommensurables richesses du Christ » (Ep 3,8).
De cette cathédrale, j'envoie un salut à toute la population de Boston : particulièrement à ceux qui, peu importe la raison, sont aux prises avec là souffrance ; aux malades, aux convalescents, aux bannis de la société, à ceux qui ont perdu leur foi en Dieu et dans les hommes. J'apporte à tous un message d'espérance et de paix — l'espérance et la paix du Christ Jésus. Pour lui, tout être humain a une valeur et une dignité immenses et eh lui se trouvent tous les trésors de la justice et de l'amour.
Dans cette ville de Boston, je salue une communauté qui, au milieu des vicissitudes de l'histoire, est toujours parvenue à changer tout en demeurant fidèle à elle-même — une communauté où des hommes de milieux divers, de convictions religieuses différentes, de races et de cultures variées, ont su trouver de justes solutions à leurs problèmes et créer une famille où la dignité humaine de chacun est respectée. En honneur des citoyens de Boston qui ont hérité d'une tradition d'amour et de sollicitude fraternelle, je voudrais rappeler les paroles d'un des fondateurs de cette ville. Durant la navigation vers l'Amérique qui allait être leur nouvelle patrie, il dit à ses compagnons : « Nous devons nous aimer ardemment d'un coeur pur ; nous devons porter le fardeau les uns des autres ». Ces paroles si simples donnent une profonde signification à notre vie : notre vie de frères en Jésus-Christ.
Que la paix de Dieu descende sur cette ville de Boston et apporte de la joie à toute conscience, de la joie à chaque coeur !
1er octobre 1979
C'est au parc de « Boston Common » que Jean Paul II a célébré sa première concélébration eucharistique. Au cours de cette cérémonie, le pape a prononcé l'homélie dont voici la traduction.
Chers frères et soeurs, Chère jeunesse d'Amérique,
1. Aujourd'hui, j'ai débarqué, il y a peu, sur le sol des États-Unis d'Amérique. Au nom du Christ je commence une tournée pastorale qui me conduira dans quelques-unes de vos villes. Au début de l'année, j'ai eu l'occasion de saluer ce Continent et sa population de l'endroit où Christophe Colomb a pris terre : aujourd'hui, je me trouve sur le seuil des États-Unis et je salue de nouveau toutes les populations d'Amérique. Car celles-ci, où qu'elles soient, occupent une place de choix dans l'amour du pape.
Je viens aux États-Unis, comme successeur de Pierre et comme pèlerin de la foi. Je suis très heureux de pouvoir faire cette visite. Et ainsi, mon estime et mon affection vont à tous les habitants de ce pays. Je salue tous les Américains, sans distinction : je voudrais vous rencontrer tous et vous dire à tous — hommes et femmes de tout credo et de toute origine ethnique, enfants et jeunes gens, pères et mères, malades et personnes âgées — vous dire que Dieu vous aime, qu'en tant qu'êtres humains, il vous a conféré une dignité incomparable. Je désire dire à chacun de vous que le pape est votre ami, qu'il est le serviteur de votre humanité. En ce premier jour de visite, je désire exprimer mon estime et mon amour pour l'Amérique elle-même; pour l'expérience qui a commencé il y a deux siècles et porte le nom d' « États-Unis d'Amérique » ; pour les réalisations passées de cette terre et pour ses efforts en vue d'un avenir plus juste et plus humain ; pour la générosité avec laquelle cette terre a offert asile, liberté et possibilités d'amélioration à tous ceux qui ont débarqué sur ses rivages ; et pour la solidarité humaine qui vous pousse à collaborer avec toutes les autres nations pour sauvegarder là liberté et pour rendre possible le progrès humain. Je te salue, Amérique la belle !
2. Je suis ici parce que j'ai voulu répondre à l'invitation que le secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies m'a, le premier, adressée. Demain, j'aurai l'honneur, comme hôte des Nations unies, de me rendre à ce suprême forum international des nations et d'adresser un discours à l'Assemblée générale : une invitation au monde en faveur de la justice et de la paix, un appel pour la défense de la dignité unique de tout être humain. Je me sens grandement honoré par l'invitation du secrétaire général des Nations unies. En même temps, j'ai conscience de la grandeur et de l'importance du défi qu'une telle invitation apporte avec elle. Dès le premier moment j'ai été persuadé que cette invitation des Nations unies, je l'accepterais en tant qu'évêque de Rome et pasteur de l'Église universelle du Christ. Et ainsi, j'exprime également ma profonde reconnaissance à la Hiérarchie de l'Église catholique aux États-Unis qui s'est associée à l'initiative des Nations unies. J'ai reçu de nombreuses invitations de divers diocèses et de différentes régions de ce pays et même du Canada. Je regrette vivement de ne pouvoir accepter toutes ces invitations. Je ferais volontiers partout une visite pastorale, si cela m'était possible. Mon pèlerinage en Irlande à l'occasion du centenaire du sanctuaire Notre-Dame à Knock a été une convenable introduction à ma visite chez vous. J'espère sincèrement que toute ma visite aux États-Unis d'Amérique sera vue à la lumière de la constitution conciliaire sur « l'Église dans le monde d'aujourd'hui ».
Et ce soir, je suis profondément heureux de me trouver avec vous au « Boston Common ». En vous, je salue la ville de Boston et toute sa population, ainsi que l'État du Massachusetts et toutes les autorités civiles. Je salue ici, de manière particulièrement chaleureuse, le cardinal Medeiros et tout l’archidiocèse de Boston. Un souvenir personnel me lie à cette ville où, il y a trois ans, invité par la faculté de Théologie, j'ai eu l'occasion de donner une conférence à l'université de Harvard. En me rappelant cet événement mémorable, j'éprouve le désir de remercier encore une fois les autorités de Harvard et le doyen de la faculté de Théologie pour cette exceptionnelle et précieuse occasion.
3. Durant ma première visite aux États-Unis comme pape, je désire, maintenant, à la veille de ma visite à l'Organisation des Nations Unies, adresser quelques mots particuliers aux jeunes ici réunis.
Ce soir — et d'une manière toute spéciale — je tends la main à la jeunesse d'Amérique. A Mexico et à Guadalajara, j'ai rencontré la jeunesse d'Amérique latine. A Varsovie et à Cracovie, j'ai rencontré la jeunesse polonaise. A Rome, je rencontre fréquemment des groupes de jeunes d'Italie et de tous les autres pays du monde. Hier à Galway, j'ai rencontré la jeunesse irlandaise. Et maintenant, à ma grande joie, c'est vous que je rencontre. Pour moi, chacune de ces rencontres constitue une découverte nouvelle. Chaque fois je redécouvre chez les jeunes la joie et l'enthousiasme de la vie, la recherche de la vérité et d'un sens plus profond à la vie qui s'ouvre devant eux, avec tout son attrait et tout son potentiel.
4. Ce soir, je veux vous répéter ce que je dis habituellement aux jeunes : « vous êtes l'avenir du monde » et « demain vous appartient ». Je souhaite vous rappeler les rencontres que Jésus lui-même eut avec les jeunes de son temps. Les Évangiles nous ont conservé l'intéressant compte rendu d'un entretien que Jésus eut avec un jeune. Nous apprenons ainsi qu'un jeune homme posa au Christ une des questions fondamentales que la jeunesse pose partout : « Que dois-je faire ? » (Mc 10,17), et qu'il reçut une réponse précise et pénétrante : « ... Alors Jésus le regarda avec amour et lui dit : Viens et suis-moi » (Mc 10,21). Mais voyez ce qui arriva : le jeune homme qui avait montré tant d'intérêt pour le problème fondamental, « à ces mots, s'en alla contristé, car il avait de grands biens » (Mc 10,22). Oui, oui, il s'éloigna et — comme on peut le déduire du contexte — il refusa d'accepter l'appel de Jésus.
Dans sa concise éloquence, cet événement profondément pénétrant exprime en peu de mots une grande leçon : il touche des problèmes substantiels et des questions de fond qui n'ont rien perdu de leur importance. Partout les jeunes se posent, des questions importantes : des questions sur le sens de la vie, sur la juste manière de vivre, sur la véritable échelle des valeurs : « Que dois-je faire ? Que dois-je faire pour avoir en partage la vie éternelle ? » Ces interrogations témoignent de vos pensées, de vos consciences, de vos coeurs et de vos volontés. Elles disent au monde que vous, les jeunes, vous avez en vous une faculté spéciale d'ouverture à tout ce qui est bon et vrai. En un certain sens, cette ouverture constitue une « révélation de l'esprit humain ». Et dans cette ouverture à la vérité, à la bonté et à la beauté, vous pouvez, chacun de vous, vous retrouver vous-mêmes. Aussi pouvez-vous, dans cette ouverture, faire en quelque sorte la même expérience que le jeune homme de l'Évangile : « Jésus le regarda avec amour» (Mc 10,21).
5. C'est pourquoi, je dis à chacun de vous : accueillez l'appel du Christ quand vous l'entendez dire : « Suis-moi ! » Viens sur mes pas ! Reste à mes côtés ! Demeure en mon amour ! C'est un choix qu'il faut faire : un choix pour le Christ, pour sa manière de vivre, pour son commandement de l'amour.
Le message d'amour apporté par le Christ est toujours important, toujours intéressant. Il n'est pas difficile de constater que malgré sa beauté et sa grandeur, malgré les conquêtes de la science et de la technologie, malgré les biens raffinés qu'il offre en abondance, le monde d'aujourd'hui est à la recherche de plus de vérité, de plus d'amour, de plus de joie. Et tout cela, on le trouve dans le Christ et dans son modèle d'existence.
Et alors, est-ce que je me trompe quand je vous dis, jeunes catholiques, que parmi vos tâches dans le monde et dans l'Église figure le devoir de révéler le vrai sens de la vie là où la haine, la négligence et l’égoïsme menacent de bouleverser le monde ? Confrontés avec ces problèmes et ces déceptions, nombreux sont ceux qui tenteront d'échapper à leurs propres responsabilités : évasion dans l'égoïsme, évasion dans les plaisirs sexuels, évasion dans les drogues, évasion dans la violence, évasion dans l'indifférence et dans les attitudes cyniques. Mais aujourd'hui, je vous propose l'option de l'amour, qui est le contraire de l'évasion. Si vous l'acceptez réellement, cet amour qui vient du Christ vous conduira à Dieu. Peut-être dans le sacerdoce ou dans la vie religieuse ; peut-être dans quelque service spécial à rendre à vos frères et à vos : soeurs, en particulier, aux nécessiteux, aux pauvres, à ceux qui sont seuls, aux marginaux, à ceux dont les droits ont été piétines, à ceux qui n'ont pas vu satisfaire leurs besoins fondamentaux. Quoi que vous fassiez dans la vie, faites que ce soit un reflet de l'amour du Christ. Le peuple de Dieu tout entier se trouvera enrichi par vos diverses activités. En tout ce que vous ferez, rappelez-vous que le Christ vous appelle, de l'une ou l'autre manière, au service de l'amour : l'amour de Dieu et l'amour du prochain.
6. Et maintenant, revenant à l'histoire du jeune homme de l'Évangile, nous constatons qu'il a entendu l'appel : « Suis-moi ! » mais qu'il s'en alla tristement parce qu'il avait beaucoup de biens.
La tristesse de ce jeune nous fait réfléchir. On pourrait être tenté de croire que posséder beaucoup de choses, beaucoup de biens de ce monde, peut rendre heureux. Nous voyons par contre, dans le cas du jeune homme de l'Évangile, que la grande richesse fait obstacle à l'acceptation de l'invitation de Jésus à le suivre. Il n'était pas prêt à répondre « oui » à Jésus et « non » à l'évasion.
Le véritable amour est exigeant. Je manquerais à ma mission si je ne vous le disais pas clairement. Parce que c'est Jésus — notre Jésus lui-même — qui a dit : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15,14). L'amour requiert un effort et un attachement personnel à la volonté de Dieu. Cela signifie discipline et sacrifices, mais cela veut dire également joie et accomplissement humain ?
Chers jeunes gens : ne craignez pas l'effort honnête, le travail honnête ; n'ayez pas peur de la vérité ! Avec l'aide du Christ et le concours de la prière vous pouvez répondre à son appel en résistant aux tentations et aux engouements fugaces et à toute forme de manipulation des masses. Ouvrez votre coeur au Christ de l'Évangile — à son amour, à sa vérité et à sa joie. Ne vous en allez pas pleins de tristesse.
Et, comme dernière parole pour vous tous qui m'écoutez ce soir, je voudrais vous dire ceci : la raison de ma mission, de mon voyage à traversées États-Unis est de vous dire à chacun — aux jeunes et aux moins jeunes — de dire à chacun au nom du Christ : « Viens et suis-moi ! »
Suivez le Christ ! Vous qui êtes mariés ; échangez l'un avec l'autre votre amour et vos fardeaux ; respectez la dignité humaine de votre conjoint ; acceptez joyeusement la vie que Dieu a donnée grâce à vous ; rendez votre mariage stable et sûr pour le bien de vos enfants !
Suivez le Christ ! Vous qui vous préparez au mariage. Suivez le Christ ! Vous qui êtes âgés ou jeunes. Suivez le Christ ! Vous qui êtes malades ou vieux ; vous qui souffrez ou êtes dans l'affliction ; vous qui éprouvez le besoin de soins, le besoin d'amour, le besoin d'amitié — suivez le Christ!
Au nom du Christ, je vous adresse à tous l'appel, l'invitation, la prière : « Viens et suis-moi !» Voilà pourquoi je me trouve à Boston, ce soir : pour vous appeler au Christ — pour vous appeler tous et pour appeler chacun de vous à vivre dans son amour, aujourd'hui et toujours. Amen !
2 octobre 1979
Le Saint-Père a été reçu à l'aéroport de New York par les plus hautes autorités de l'État et de la ville ainsi que par le secrétaire général des Nations unies Kurt Waldheim qui lui a souhaité la bienvenue.
Monsieur le Secrétaire général, Mesdames et Messieurs,
Je réponds avec une vive gratitude aux salutations du secrétaire général des Nations unies. J'envisage ce moment depuis le jour où, dès le début de mon pontificat, il m'a invité à prendre la parole devant la XXXIV° Assemblée générale. Votre aimable initiative qui m'honore grandement était donc à la base du voyage qui m'a d'abord conduit en Irlande et que je vais poursuivre aux États-Unis d'Amérique.
Votre Organisation a une importance toute spéciale pour le monde entier, car viennent s'y concentrer les besoins et les aspirations de tous les peuples de la planète. Ce suprême forum international qu'il constitue groupe les efforts et la détermination de tous les hommes et de toutes les femmes de bonne volonté qui tiennent à faire honneur à l'engagement pris il y a trente-quatre ans par les fondateurs des Nations unies et qu'ils ont inscrit dans le premier article de la Charte ; travailler ensemble pour harmoniser l'action des Nations dans la poursuite de la paix et de la sécurité internationales, pour développer les relations amicales entre les nations, pour réaliser la coopération internationale et pour promouvoir le respect des droits humains et des libertés fondamentales en faveur de tous, sans distinction de race, de sexe, de langue et de religion.
Précisément le lendemain de l'inauguration solennelle de mon ministère de pasteur suprême de l'Église catholique, m'adressant aux représentants des États et des Organisations internationales, je saisis l'occasion à l'égard du rôle important des Organisations internationales, des Nations unies plus particulièrement. Ici, je désire déclarer encore une fois quelle grande valeur j'attribue à votre institution. C'est pour cette raison que j'ai déclaré en cette autre occasion : « Vous êtes les premiers à être convaincus qu'il ne saurait y avoir de véritable progrès humain ou de paix durable sans la poursuite courageuse, loyale et désintéressée de coopération et d'unité croissantes entre les peuples » (23 octobre 1978).
Oui, la conviction qui nous unit dans ce service commun en faveur de l'humanité est que tout effort doit avoir pour fondement « la valeur et la dignité de la personne humaine ». Et, pareillement, c'est la personne humaine — chaque individu — qui doit faire en sorte que les objectifs de votre Organisation se réalisent concrètement en relations d'amitié, en tolérance, en paix et en harmonie pour tous. Si les décisions et résolutions peuvent être adoptées par les représentants des nations, c'est aux hommes qu'incombé leur véritable mise en pratique.
En vous, Monsieur le Secrétaire général, Mesdames et Messieurs, je salue, en commençant ma visite aux Nations unies, tous les hommes, femmes et enfants des pays représentés aux Nations unies. Puissent les espérances qu'ils fondent sur nos efforts et sur la solidarité qui nous unissent ne jamais être déçues. Puissent-ils, grâce aux réalisations des Nations unies, faire l'expérience du fait qu'il n'y a qu'un seul monde et que ce monde est la maison de tous les hommes.
Je vous remercie. Et que Dieu daigne vous soutenir dans vos sublimes idéaux.
2 octobre 1979
Après avoir gagné le palais des Nations unies, le Saint-Père s'est rendu dans la grande salle où il a prononcé l'important discours ci-dessous aux représentants des nations :
Monsieur le Président,
1. Je désire exprimer ma gratitude à l'illustre Assemblée générale des Nations Unies à laquelle il m'est permis de participer aujourd'hui et d'adresser la parole. Ma reconnaissance va en premier lieu à M. le Secrétaire général de l'ONU, M. Kurt Waldheim, qui, dès l'automne dernier — peu après mon élection à la chaire de saint Pierre — m'invita à effectuer cette visite, puis renouvela cette invitation en mai dernier lors de notre rencontre à Rome. Dès le début, j'en ai été très honoré et je lui en suis profondément obligé. Et aujourd'hui, devant une si noble Assemblée, je désire vous remercier, Monsieur le Président, de m'avoir si aimablement accueilli et donné la parole.
Le Saint-Siège et l'ONU
2. Le motif profond de mon intervention aujourd'hui est, sans aucun doute, le lien particulier de coopération qui unit le Siège apostolique à l'Organisation des Nations Unies, comme l'atteste la présence d'un Observateur permanent du Saint-Siège auprès de cette Organisation. Ce lien que le Saint-Siège tient en grande considération, trouve sa raison d'être dans la souveraineté dont le Siège apostolique est revêtu depuis nombre de siècles. Cette souveraineté est limitée, quant à l'étendue territoriale, au petit État de la Cité du Vatican mais elle est motivée par une exigence attachée à la Papauté, qui doit exercer sa mission en toute liberté et qui, en ce qui concerne ses éventuels interlocuteurs, Gouvernements ou Organismes internationaux, doit traiter avec chacun d'eux indépendamment d'autres souverainetés. Bien sûr, la nature et les fins de la mission spirituelle propre au Siège apostolique et à l'Église sont telles que leur participation aux tâches et aux activités de l'ONU est profondément différente de celle des États en tant que communautés au sens politique et temporel.
3. Le Siège apostolique fait grand cas de sa collaboration avec l'ONU. De plus, depuis la naissance de l'Organisation, il a toujours exprimé son estime, en même temps que son accord, pour la signification historique de cette instance suprême de la vie internationale de l'humanité contemporaine. Il ne cesse pas non plus d'appuyer ses Fonctions et ses initiatives qui ont pour but une pacifique vie en société et la collaboration entre les nations. Nous en avons de nombreuses preuves. Depuis plus de trente ans que l'ONU existe, messages pontificaux et encycliques, documents de l'épiscopat catholique, et jusqu'au Concile Vatican II lui-même lui ont prêté une grande attention. Les papes Jean XXIII et Paul VI regardaient avec confiance vers cette importante institution, qu'ils considéraient comme un signe éloquent et prometteur de notre temps. Et celui qui vous parle actuellement a exprimé aussi à plus d'une reprise, dès les premiers mois de son pontificat, la même foi et la même conviction que celles que nourrissaient ses prédécesseurs.
4. Cette confiance et cette conviction du Siège apostolique, comme je le disais, proviennent, non pas de raisons purement politiques, mais de la nature religieuse et morale de la mission de l'Église catholique romaine. Celle-ci, en tant que communauté universelle regroupant des fidèles appartenant à presque tous les pays et continents, nations, peuples, races, langues et cultures, s'intéresse profondément à l'existence et à l'activité de l'Organisation qui — comme on peut le déduire de son nom — unit et associe nations et États. Elle unit et associe, et non pas divise et oppose : elle recherche les voies de t'entente et de la collaboration pacifique, essayant, avec les moyens à sa disposition et les méthodes possibles, d'exclure la guerre, la division, ta destruction réciproque au sein de cette grande famille qu'est l'humanité contemporaine.
5. Tel est le vrai motif, le motif essentiel de ma présence parmi vous ; et je voudrais dire à votre si noble Assemblée combien je lui sais gré d'avoir pris en considération ce motif qui peut rendre utile, d'une certaine façon, ma présence parmi vous. Le fait que parmi les représentants des États, dont la raison d'être est la souveraineté des pouvoirs liés à un territoire et à une population, se trouve également aujourd'hui le représentant du Siège apostolique et de l'Église catholique revêt évidemment une signification importante. Cette Église est celle de Jésus-Christ qui, devant le tribunal du juge romain Pilate, a déclaré être roi, mais d'un royaume qui n'est pas de ce monde (cf. Jn Jn 18,36-37). Interrogé ensuite sur la raison d'être de son royaume parmi les hommes, il expliqua : « Je ne suis né, je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Me trouvant donc devant les représentants des États, je désire non seulement remercier, mais aussi vous féliciter d'une manière particulière, car l'invitation à donner la parole au pape dans votre Assemblée démontre que l'Organisation des Nations Unies accepte et respectera dimension religieuse et morale des problèmes humains dont l'Église s'occupe en vertu du message de vérité et d'amour qu'elle doit apporter au monde. Il est certain que, pour les questions qui sont l'objet de votre tâche et de votre sollicitude — comme en témoigne l'ensemble extrêmement vaste et structuré d'institutions et d'activités dirigées par l’ONU ou qui collaborent avec elle, particulièrement dans les domaines de la culture, de la santé, de l'alimentation, du travail, de l'emploi pacifique de l'énergie nucléaire —, il est essentiel que nous nous rencontrions ou nom de l'homme pris dans son intégralité, dans la plénitude et la richesse multiforme de son existence spirituelle et matérielle, comme je l'ai dit dans l'encyclique Redemptor hominis, la première de mon pontificat.
6. En cet instant, profitant de l'occasion solennelle d'une rencontre avec les représentants des nations du globe, je voudrais surtout saluer tous les hommes et les femmes qui vivent sur notre terre. Tout homme, toute femme, sans aucune exception. En effet, tout être humain qui habite notre planète est membre d'une société civile, d'une nation, dont beaucoup sont représentées ici. Chacun de vous, Mesdames et Messieurs, est le représentant d'un État, d'un système et d'une structure politique, mais il est surtout le représentant d'unités humaines déterminées ; vous êtes tous les représentants des hommes, pratiquement d'à peu près tous les hommes du globe : d'hommes concrets, de communautés et de peuples qui vivent la phase actuelle de leur histoire et qui, en même temps, sont insérés dans l'histoire de toute l'humanité, avec leur subjectivité et leur dignité de personnes humaines, avec une culture propre, avec leurs expériences et leurs aspirations, leurs tensions et leurs, souffrances, et avec leurs attentes légitimes. C'est dans ce rapport que trouve son motif toute l'activité politique, nationale et internationale, qui, en dernière analyse, vient « de l'homme », s'exerce « par l'homme » et est « pour l'homme ». Si cette activité prend ses distances par rapport à cette relation et à cette finalité fondamentales, si elle devient, d'une certaine manière, une fin en elle-même, elle perd une grande partie de sa raison d'être. Bien plus, elle peut aller jusqu'à devenir source d'une aliénation spécifique ; elle peut devenir étrangère à l'homme ; elle peut tomber en contradiction avec l'humanité elle-même. En réalité, la raison d'être de toute politique est le service de l'homme, c'est l'adhésion, pleine de sollicitude et de responsabilité, aux problèmes et aux tâches essentiels de son existence terrestre, dans sa dimension et sa portée sociales dont dépend aussi, en même temps, le bien de chaque personne.
La Déclaration universelle des Droits de l'Homme
7. Je m'excuse de parler de questions qui pour vous, Mesdames et Messieurs, sont certainement évidentes. Il ne semble pas inutile, toutefois, d'en parler car ce qui menace le plus souvent les activités humaines, c'est l'éventualité que, en les accomplissant, on puisse perdre de vue les vérités les plus éclatantes, les principes les plus élémentaires.
Permettez-moi de souhaiter que l'Organisation des Nations Unies, en raison de son caractère universel, ne cesse jamais d'être le « forum », la tribune élevée d'où l'on évalue, dans la vérité et dans la justice, tous les problèmes de l'homme. C'est au nom de cette inspiration, c'est à la suite de cette impulsion historique que fut signée le 26 juin 1945, vers la fin de la terrible deuxième guerre mondiale, la Charte des Nations Unies, et que prit naissance, le 24 octobre suivant, votre Organisation. Peu après parut son document fondamental, à savoir la Déclaration universelle des droits de l'homme (10 décembre 1948), de l'homme en tant qu'individu concret et de l'homme dans sa valeur universelle. Ce document est une pierre miliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain. Il faut mesurer le progrès de l'humanité non seulement par le progrès de la science et de la technique — qui fait ressortir toute la singularité de l'homme par rapport à la nature — mais en même temps et plus encore par le primat des valeurs spirituelles et par le progrès de la vie morale. C'est proprement en ce domaine que se manifestent la pleine maîtrise de la raison, à travers la vérité, dans les comportements de la personne et de la société, et aussi la domination sur la nature ; et c'est là que triomphe en silence la conscience humaine, selon l'adage antique : Cenus humanum arte et ratione vivit.
Alors que la technique, par son progrès unilatéral, se tournait vers des fins belliqueuses d'hégémonie et de conquêtes, poussant l'homme à tuer l'homme et la nation à détruire une autre nation, la privant de la liberté et du droit d'exister — et j'ai toujours présente à l'esprit l'image de la deuxième guerre mondiale en Europe, commencée il y a quarante ans, le l° septembre 1939, par l'invasion de la Pologne, et terminée le 9 mai 1945 — c'est justement alors qu'est née l'Organisation des Nations Unies. Et trois ans plus tard a paru le document qui, comme je l'ai dit, doit être considéré comme une véritable pierre miliaire sur le chemin du progrès moral de l'humanité : la Déclaration universelle des droits de l'homme. Gouvernements et États du monde entier ont compris que, s'ils ne veulent pas s'attaquer et se détruire réciproquement, ils doivent s'unir. Le chemin réel, le chemin fondamental qui y conduit passe par chacun des hommes, par la définition, la reconnaissance et le respect des droits inaliénables des personnes et des communautés des peuples.
8. Aujourd'hui, quarante ans après le début de la seconde guerre mondiale, je voudrais me référer à l'ensemble des expériences humaines et nationales vécues par une génération qui est encore en grande partie vivante. Il y a peu de temps, j'ai eu l'occasion de réfléchir à nouveau sur quelques-unes de ces expériences dans l'un des lieux les plus douloureux et les plus débordants de mépris pour l'homme et pour ses droits fondamentaux : le camp d'extermination d'Auschwitz que j'ai visité au cours de mon pèlerinage en Pologne en juin dernier. Ce lieu tristement célèbre n'est malheureusement que l'un de tant de lieux semblables dispersés sur le continent européen. Mais le souvenir d'un seul devrait constituer un signal avertisseur sur les chemins de l'humanité contemporaine afin qu'une fois pour toutes elle fasse disparaître toute forme de camp de concentration partout sur la terre. Et de la vie des nations et des États devrait aussi disparaître pour toujours tout ce qui a un rapport avec ces horribles expériences, c'est-à-dire tout ce qui les prolonge, même sous des formes différentes: toute forme de torture ou d'oppression, physique ou morale, pratiquée par quelque système que ce soit et où que ce soit ; ce phénomène est encore plus douloureux lorsqu'il a lieu sous le prétexte de la « sécurité » intérieure ou de la nécessité de conserver une paix apparente.
9. Les personnalités présentes me pardonneront d'évoquer un tel souvenir, mais je ne serais pas fidèle à l'histoire de notre siècle, je ne serais pas honnête en face de cette grande cause de l'homme que nous désirons tous servir, si je me taisais, alors que je viens de ce pays sur le corps vivant duquel Auschwitz a été construit autrefois. Je l'évoque cependant, Mesdames et Messieurs, avant tout pour montrer de quelles douloureuses expériences et de quelles souffrances de millions de personnes est issue la Déclaration universelle des droits de l'homme qui a été mise comme inspiration fondamentale, comme pierre angulaire, de l'Organisation des Nations Unies. Le prix de cette Déclaration, des millions de nos frères et de nos soeurs l'ont payé de leurs souffrances et de leur sacrifice, provoqués par l'abrutissement qui avait rendu aveugle et sourde la conscience humaine de leurs oppresseurs et des artisans d'un vrai génocide. Ce prix ne peut pas avoir été payé en vain ! La Déclaration universelle des droits de l'homme — avec tout son accompagnement des nombreuses Déclarations et Conventions sur les points les plus importants des droits humains en faveur de l'enfance, de la femme, de l'égalité entre les races, et en particulier les deux Pactes internationaux sur les droits économiques, sociaux et culturels, et sur les droits civils et politiques — doit rester pour l'Organisation des Nations Unies la valeur fondamentale à laquelle la conscience de ses membres est confrontée et dont elle tire son inspiration constante. Si on en venait à oublier ou à négliger les vérités et les principes contenus dans ce document, en perdant l'évidence originelle dont ils resplendissaient au moment de sa naissance douloureuse, alors la noble finalité de l'Organisation des Nations Unies, c'est-à-dire la vie en commun des hommes et des nations, pourrait se trouver de nouveau face à la menace d'une nouvelle ruine. Cela se produirait si l'éloquence à la fois simple et forte de la Déclaration universelle des droits de l'homme devait céder la place à un intérêt que l'on dit injustement « politique » mais qui bien souvent signifie seulement gain et profit unilatéral aux dépens d'autrui, ou encore volonté de puissance qui ne tient pas compte des exigences des autres, toutes choses donc qui sont, par nature, contraires à l'esprit de la Déclaration. « L'intérêt politique » ainsi compris, pardonnez-moi, Messieurs, de le dire, déshonore la noble et difficile mission qui caractérise votre service du bien de vos nations et de toute l'humanité.
Éduquer l'homme à la paix : « Plus jamais la guerre ! »
10. Il y a quatorze ans, mon grand prédécesseur le pape Paul VI parlait à cette tribune. Il a prononcé alors des paroles mémorables que je désire répéter aujourd'hui : « Jamais plus la guerre, jamais plus ta guerre ! ». « Jamais plus les uns contre les autres » et même « pas l'un au-dessus de l'autre », mais toujours, en toute occasion, « les uns avec les autres ».
Paul VI a été un serviteur inlassable de la cause de la paix. Moi aussi, je désire le suivre de toutes mes forces et continuer ce service. L'Église catholique, en tous les lieux de la terre, proclame un message de paix, elle prie pour la paix, elle éduque l'homme à la paix. Les représentants et les fidèles d'autres Églises et Communautés, et d'autres religions dans le monde, partagent aussi ce but et s'engagent à son service. Ce travail, uni aux efforts de tous les hommes de bonne volonté, porte évidemment des fruits. Cependant, nous sommes toujours inquiétés par les conflits armés qui éclatent de temps à autre. Comme je remercie le Seigneur lorsqu'on réussit, par une intervention directe, à en conjurer un, comme par exemple la tension qui menaçait l'an dernier l'Argentine et le Chili ! Comme je souhaite que l'on puisse aussi arriver à une solution dans la crise du Moyen-Orient ! Je suis prêt à apprécier à sa juste valeur toute démarche ou tentative concrète réalisée pour résoudre le conflit, mais je rappelle qu'elle n'aurait de valeur que si elle représentait vraiment la « première pierre » d'une paix générale et globale dans la région. Une paix qui, ne pouvant pas ne pas être fondée sur la juste reconnaissance des droits de tous, ne peut pas non plus ne pas inclure la considération et la juste solution du problème palestinien. A ce dernier est lié aussi celui de la tranquillité, de l'indépendance et de l'intégrité territoriale du Liban selon la formule qui en a fait un exemple de coexistence pacifique et mutuellement fructueuse de communautés distinctes : je souhaite que, dans l'intérêt commun, une telle formule soit maintenue, avec bien sûr les adaptations requises par les développements de la situation. Je souhaite en outre un statut spécial, doté de garanties internationales comme l'avait déjà indiqué mon prédécesseur le pape Paul VI, capable d'assurer le respect de la nature particulière de Jérusalem, patrimoine sacré vénéré par des millions de croyants des trois grandes religions monothéistes, le Judaïsme, le Christianisme et l'Islam.
Nous ne sommes pas moins troublés par les informations sur le développement des armements qui surpassent tous les moyens de lutte et de destruction que nous ayons jamais connus. Là encore, nous encourageons les décisions et les accords qui visent à en freiner la course. Toutefois, les menaces de destruction, le risque qui se fait jour même quand on accepte certaines informations « tranquillisantes », pèsent lourdement sur la vie de l'humanité contemporaine. La résistance aux propositions concrètes et effectives de désarmement réel — comme celles que cette Assemblée a demandées l'année dernière au cours d'une session spéciale — témoigne que, à côté de la volonté de paix affirmée par tous et désirée par la plupart, coexistent son contraire et sa négation, peut-être cachés, peut-être hypothétiques, mais réels. Les préparatifs de guerre continuels que manifeste en divers pays la production d'armes toujours plus nombreuses, plus puissantes et plus sophistiquées, montrent qu'on veut être prêt à la guerre, et être prêt veut dire être en mesure de la provoquer. Cela veut dire aussi courir le risque que, à tout moment, en tout lieu, de toute manière, quelqu'un puisse mettre en mouvement le terrible mécanisme de destruction générale.
11. Un effort continu et encore plus énergique, tendant à liquider même les possibilités de provocation à ta guerre, est donc nécessaire, de façon à rendre impossibles ces cataclysmes, en agissant sur les Comportements, sur les convictions, sur les intentions et les aspirations des gouvernements et des peuples. Ce devoir, dont l'Organisation des Nations Unies et chacune de ses Institutions ont toujours conscience, ne peut pas ne pas être celui de toute société, de tout régime, de tout gouvernement. Toute initiative qui vise à la coopération internationale pour promouvoir le « développement» contribue sans aucun doute à remplir ce devoir. Comme le disait Paul VI dans la conclusion de son encyclique Populorum progressio : « Si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y oeuvrer de toutes ses forces ? » Au service de cette tâche toutefois, il faut mettre aussi constamment une réflexion et une activité visant à découvrir les racines mêmes de la haine, te la destruction, du mépris, de tout ce qui fait naître la tentation de la guerre, non pas tant dans le coeur des nations que dans la détermination intérieure des systèmes qui sont responsables de l'histoire de sociétés entières. Dans ce travail de titan — véritable travail de construction de l'avenir pacifique de notre planète —, l'Organisation des Nations Unies a indubitablement une tâche-clé et un rôle directeur pour lesquels elle ne peut pas ne pas se reporter aux justes idéaux contenus dans la Déclaration universelle des droits de l'homme. Cette Déclaration en effet a atteint réellement les racines multiples et profondes de la guerre parce que l'esprit de guerre, dans sa signification première et fondamentale, surgit et mûrit là où les droits inaliénables de l'homme sont violés.
Il y a là une vision nouvelle, profondément actuelle, plus profonde et plus radicale, de la cause de la paix. C'est une vision qui perçoit, la genèse de la guerre et, en un certain sens, sa substance dans les formes les plus complexes qui dérivent de l'injustice, considérée sous ses aspects les plus variés : cette injustice commence par porter atteinte aux droits de l'homme, rompant ainsi le caractère organique de l'ordre social, et se répercute ensuite sur tout le système des rapports internationaux. L'encyclique Pacem in terris de Jean XXIII synthétise, dans la pensée de l'Église, le jugement le plus proche des fondements idéologiques de l'Organisation des Nations Unies. Il faut, en conséquence, se fonder sur lui et s'y tenir, avec persévérance et loyauté, pour établir ainsi la vraie « paix sur la terre ».
L'éminente dignité de l'homme : valeurs matérielles et spirituelles
12. En appliquant ce critère, nous devons examiner avec soin quelles sont les tensions principales liées aux droits inaliénables de l’homme qui peuvent faire vaciller la construction de cette paix que tous désirent ardemment et qui est aussi le but essentiel des efforts de l'Organisation des Nations Unies. Ce n'est pas facile, mais c'est indispensable. En entreprenant cette oeuvre, chacun doit se situer dans une position complètement objective, se laisser guider par la sincérité, par la disponibilité à reconnaître ses propres préjugés ou erreurs, et même par la disponibilité à renoncer à des intérêts particuliers, y compris les intérêts politiques. La paix est, en effet, un bien plus grand et plus important que chacun d'eux. En sacrifiant ces intérêts à la cause de la paix, nous les servons d'une manière plus juste. Dans l'« intérêt politique » de qui pourrait-il jamais y avoir une nouvelle guerre ?
Toute analyse doit nécessairement partir des mêmes prémisses : que tout être humain possède une dignité qui, bien que la personne existe toujours dans un contexte social et historique concret, ne pourra jamais être diminuée, blessée ou détruite, mais qui, au contraire, devra être respectée et protégée, si on veut réellement construire la paix.
13. La Déclaration universelle des droits de l'homme et les instruments juridiques tant au niveau international que national, dans un mouvement qu'on ne peut que souhaiter progressif-et continu, cherchent à créer une conscience générale de la dignité de l'homme, et à définir au moins certains des droits inaliénables de l'homme. Qu'il me soit permis d'en énumérer quelques-uns parmi les plus importants qui sont universellement reconnus : le droit à là vie, à la liberté et à la sécurité de la personne ; le droit à l'alimentation, à l'habillement, au logement, à la santé, au repos et aux loisirs ; le droit à la liberté d'expression, à l'éducation et à la culture ; le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion et le droit à manifester sa religion, individuellement ou en commun, tant en privé qu'en public ; le droit de choisir son état de vie, de fonder une famille et de jouir de toutes les conditions nécessaires à la vie familiale ; le droit à la propriété et au travail, à des conditions équitables de travail et à un juste salaire ; le droit de réunion et d'association ; le droit à la liberté de mouvement et à la migration interne et externe ; le droit à la nationalité et à la résidence ; le droit à la participation politique et le droit de participer au libre choix du système politique du peuple auquel on appartient L'ensemble des droits de l'homme correspond à la substance de la dignité de l'être humain, compris dans son intégralité, et non pas réduit à une seule dimension ; ils se réfèrent à la satisfaction des besoins essentiels de l'homme, à l'exercice de ses libertés, à ses rapports avec les autres personnes ; mais ils se réfèrent toujours et partout à l'homme, à sa pleine dimension humaine.
14. L'homme vit en même temps dans le monde des valeurs matérielles et dans celui des valeurs spirituelles. Pour l'homme concret qui vit et qui espère, les besoins, les libertés et les rapports avec les autres ne correspondent jamais seulement à l'une ou à l'autre sphère des valeurs, mais ils appartiennent aux deux sphères. Il est permis de considérer séparément les biens matériels et les biens spirituels pour mieux comprendre qu'ils sont inséparables dans l'homme concret et pour voir comment, par ailleurs, toute menace contre les droits humains, aussi bien dans le cadre des biens matériels que dans celui des biens spirituels, est également dangereuse pour la paix car elle touche toujours l'homme dans son intégralité.
Que mes illustres interlocuteurs me permettent de rappeler une règle constante de l'histoire de l'homme, déjà implicitement contenue dans tout ce qui a été évoqué à propos des droits et du développement intégral de l'homme. Cette règle est fondée sur le rapport entre les valeurs spirituelles et les valeurs matérielles ou économiques. Dans ce rapport, le primat appartient aux valeurs spirituelles par égard pour la nature même de ces valeurs et aussi pour des motifs qui concernent le bien de l'homme. Le primat des valeurs de l'esprit définit la signification des biens terrestres et matériels ainsi que la manière de s'en servir, et se trouve par le fait même à la base de la juste paix. Ce primat des valeurs spirituelles, par ailleurs, contribue à faire que le développement matériel, le développement technique et le développement de la civilisation soient au service de ce qui constitue l'homme, autrement dit qu'ils lui permettent d'accéder pleinement à la vérité, au développement moral, à la possibilité de jouir totalement de ces biens par notre créativité. Oui, il est facile de constater que les biens matériels ont une capacité de satisfaire les besoins de l'homme qui est loin d'être illimitée ; en soi, ils ne peuvent pas être facilement distribués et, dans le rapport entre celui qui les possède ou en jouit et celui qui en est privé, ils provoquent des tensions, des dissensions, des divisions qui peuvent dégénérer souvent en lutte ouverte. Quant aux biens spirituels au contraire, beaucoup peuvent en jouir en même temps, sans limites et sans diminution du bien lui-même. Ajoutons que, plus nombreux sont les hommes qui participent à un tel bien, plus on en jouit et on y puise, et plus ce bien manifeste sa valeur indestructible et immortelle. C'est une réalité qui trouve sa confirmation par exemple dans les oeuvres de la créativité, c'est-à-dire de la pensée, de la poésie, de la musique, des arts figuratifs, qui sont autant de fruits de l'esprit de l'homme.
15. Une analyse critique de notre civilisation met en évidence le fait que, depuis un siècle surtout, celle-ci a contribué plus que jamais au développement des biens matériels, mais qu'elle a aussi engendré, en théorie et plus encore en pratique, une série de comportements dans lesquels, dans une mesure plus ou moins considérable, la sensibilité pour la dimension spirituelle de l'existence humaine a subi une diminution à cause de certaines prémisses qui ont ramené le sens de la vie humaine de façon prévalente aux multiples conditionnements matériels et économiques, c'est-à-dire aux exigences de la production, du marché, de la consommation, des accumulations de richesses, ou de la bureaucratisation selon laquelle on essaie d'organiser les processus correspondants. Cela ne vient-il pas de ce qu'oïl a subordonné l'homme à une seule conception et à une seule sphère de valeurs ?
Sauver les générations futures du fléau de la guerre
16. Quel lien peuvent avoir ces considérations avec la cause de la paix et de la guerre ? Étant donné que, comme nous l'avons déjà dit précédemment, les biens matériels, de par leur nature, sont à l'origine de conditionnements et de divisions, la lutte pour les conquérir devient inévitable dans l'histoire de l'homme. En cultivant cette subordination unilatérale des hommes aux seuls biens matériels, nous serons incapables de surmonter cet état de nécessité. Nous pourrons l'atténuer, le conjurer dans des cas particuliers, mais nous ne réussirons pas à l'éliminer de façon systématique et radicale si nous ne mettons pas plus largement en lumière et en honneur, aux yeux de chaque homme, dans le projet de toute société, la seconde dimension des biens : la dimension qui ne divise pas les hommes, mais qui les fait communiquer entre eux, les associe et les unit.
Rappelons-nous le fameux prologue de la Charte dés Nations Unies dans lequel les Peuples des Nations Unies, « décidés à sauver les futures générations du fléau de la guerre », ont réaffirmé solennellement « la foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et dans la valeur de la personne humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des femmes, et des nations grandes et petites » : je considère que ce texte entend mettre en évidence la dimension dont je viens de parler.
On ne peut pas en effet combattre les premières manifestations des guerres d'une façon seulement superficielle, en s'attaquant à leurs symptômes. Il faut le faire d'une façon radicale, en remontant aux causes. Si je me suis permis d'attirer l'attention sur la dimension des biens spirituels, je l'ai fait par souci de la cause de la paix, laquelle se construit par l'union des hommes autour de ce qui est le plus humain, le plus profondément humain, autour de ce qui élève les esprits humains au-dessus du monde qui les entoure, de ce qui décide de leur grandeur indestructible : oui, indestructible, malgré la mort à laquelle chacun sur cette terre est soumis. Je voudrais ajouter que l’Église catholique et, je pense que je peux le dire, toute la chrétienté voient précisément dans ce domaine leur tâche particulière. Le Concile Vatican II a aidé à préciser ce que la foi chrétienne a en commun, dans cette aspiration, avec les diverses religions non chrétiennes. L'Église est donc reconnaissante envers tous ceux qui, à l'égard d'une telle mission, se comportent avec respect et bienveillance, sans s'y opposer ni la rendre difficile. L'analyse de l'histoire de l'homme, en particulier à l'époque actuelle, montre quel important devoir il y a à faire apparaître plus clairement la portée de ces biens auxquels correspond la dimension spirituelle de l'existence humaine. Elle montre à quel point cette tâche importe pour la construction de la paix et quelle gravité revêt toute menace contre les droits de l'homme. Leur violation, même dans les conditions de « paix », est une forme de guerre contre l'homme. Il semble qu'il existe deux principales menaces dans le monde contemporain, qui concernent l'une et l'autre les droits de l'homme, dans le cadre des rapports internationaux et à l’intérieur de chacun des États ou des sociétés.
17. Le premier type de menace systématique contre les droits de l'homme est lié, globalement, à la distribution des biens matériels : celle-ci est souvent injuste, aussi bien dans chaque société que sur l'ensemble du globe. On sait que non seulement ces biens sont donnés à l'homme comme richesses de la nature, mais que l'homme en jouit, pour la plus grande partie, comme du fruit de son activité multiple, depuis le travail manuel et physique le plus simple jusqu'aux formes les plus complexes de la production industrielle, jusqu'aux recherches et aux études de spécialisations hautement qualifiées. Bien des formes d'inégalité dans la possession et dans la jouissance des biens matériels s'expliquent souvent par des causes ou des circonstances diverses de nature historique et culturelle. Mais de telles circonstances, même si elles peuvent diminuer la responsabilité morale de nos contemporains, n'empêchent pas que les situations d'inégalité soient marquées au coin de l'injustice et du dommage qu'elles causent à la société.
Il faut donc prendre conscience du fait que les tensions économiques qui existent dans les différents pays, dans les rapports entre les États et même entre des continents entiers, comportent en elles-mêmes des éléments substantiels qui limitent ou violent les droits de l'homme, par exemple l'exploitation dans le domaine du travail et les multiples abus qui affectent la dignité de l'homme. Il s'ensuit que le critère fondamental qui permet d'établir une comparaison entre les systèmes socio-économiques et politiques n'est pas et ne peut être le critère de nature hégémonique ou impérialiste, mais peut et même doit être celui de nature humaniste, c'est-à-dire la véritable capacité de chacun d'eux de réduire, de freiner et d'éliminer au maximum les différentes formes d'exploitation de l'homme et d'assurer à celui-ci, par le travail, non seulement la juste distribution des biens matériels indispensables, mais aussi une participation, qui corresponde à sa dignité, à l'ensemble du processus de production et à la vie sociale elle-même qui se forme autour de ce processus. N'oublions pas que l'homme, même s'il dépend pour vivre des ressources du monde matériel, ne saurait en être l'esclave, mais le maître. Les paroles du livre de la Genèse : « Remplissez la terre, soumettez-la » (Gn 1,28) constituent dans un certain sens une orientation primordiale et essentielle dans le domaine de l'économie et de la politique du travail.
18. Assurément, dans ce domaine, l'humanité entière et chacune des nations ont accompli un progrès considérable depuis un siècle. Cependant, les menaces systématiques et les violations des droits de l'homme ne manquent jamais en ce domaine. Bien souvent subsistent comme facteurs de trouble, d'une part, les terribles disparités entre les hommes et les groupes excessivement riches, et, d'autre part, la majorité numérique des pauvres ou même des miséreux, privés de nourriture, de possibilité de travail et d'instruction, condamnés en grand nombre à la faim et aux maladies. Mais une certaine préoccupation est parfois suscitée aussi par une séparation radicale entre le travail et la propriété, c'est-à-dire par l'indifférence de l'homme face à l'entreprise de production à laquelle il est lié seulement par une obligation de travail sans avoir la conviction de travailler pour un bien qui est sien ou pour lui-même.
On sait bien que l'abîme entre la minorité de ceux qui sont abusivement riches et la multitude de ceux qui sont dans la misère est un symptôme assurément grave dans la vie de toute société. Il faut redire la même chose, et avec plus d'insistance encore, à propos de l'abîme qui sépare chacun des pays et chacune des régions du globe terrestre. Cette grave disparité, qui oppose des zones de satiété à des zones de faim et de crise, peut-elle être comblée autrement que par une coopération organisée de toutes les nations ? Cela requiert avant tout une union inspirée par une véritable perspective de paix. Mais il faudra voir, et tout en dépendra, si ces différences de niveau de vie et ces, oppositions dans le domaine de la « possession » des biens seront réduites systématiquement, et par des moyens vraiment efficaces ; si disparaîtront de la carte économique de notre terre les zones de la faim, de la sous-alimentation, de la misère, du sous-développement, de la maladie, de l'analphabétisme ; et si la coopération pacifique s'abstiendra de poser des conditions d'exploitation, de dépendance économique ou politique, qui seraient seulement une forme de néocolonialisme.
19. Je voudrais maintenant attirer l'attention sur la seconde espèce de menace systématique dont l'homme est l'objet, dans le, monde actuel, au plan de ses droits intangibles, et qui constitue, autant que la première, un danger pour la cause de la paix, à savoir les diverses formes d'injustice au niveau de l'esprit. On peut en effet blesser l'homme dans son rapport intérieur à la vérité, dans sa conscience, dans ses convictions les plus personnelles, dans sa conception du monde, dans sa foi religieuse, de même que dans le domaine de ce qu'on appelle les libertés civiles où est attribuée une place capitale à l'égalité des droits, sans discrimination fondée sur l'origine, la race, le sexe, la nationalité, la confession religieuse, les convictions politiques et autres. L'égalité des droits veut dire l'exclusion des diverses formes de privilèges pour les uns et la discrimination pour les autres, qu'il s'agisse de personnes nées dans une même nation ou d'hommes appartenant à une histoire, à une nationalité, à une race ou à une culture différentes. L'effort de la civilisation, depuis des siècles, tend vers un but : donner à la vie de toute société politique une forme dans laquelle puissent être pleinement garantis les droits objectifs de l'esprit, de la conscience humaine, de la créativité humaine, y compris la relation de l'homme à Dieu. Et pourtant, nous sommes toujours témoins des menaces et des violations qui resurgissent en ce domaine, souvent sans possibilité de recours aux instances supérieures ou de remèdes efficaces.
A côté de l'acceptation de formules légales qui garantissent sur le plan des principes les libertés de l'esprit humain, par exemple la liberté de pensée et d'expression, la liberté religieuse, la liberté de conscience, il existe souvent une structuration de la vie sociale dans laquelle l'exercice de ces libertés condamne l'homme, sinon au sens formel du moins pratiquement, à devenir un citoyen de deuxième ou de troisième, catégorie, à voir compromises ses possibilités de promotion sociale, de carrière professionnelle ou d'accès, à certaines responsabilités, ,et à perdre même la possibilité d'éduquer, librement ses enfants. C'est une question extrêmement importante que, dans la vie sociale interne comme dans la vie internationale, tous les hommes, en toute nation et en tout pays, dans tout régime et dans tout système politique, puissent jouir d'une plénitude effective de leurs droits.
Seule cette plénitude effective des droits, garantie à tout homme sans discrimination, peut assurer la paix jusqu'en ses racines.
20. En ce qui concerne la liberté religieuse — qui ne peut pas ne pas me tenir particulièrement à coeur, à moi en tant que Pape, et précisément par rapport à la sauvegarde de la paix — je voudrais mentionner ici, pour contribuer au respect de la dimension spirituelle de l'homme, quelques principes contenus dans la Déclaration Dignitatis humanae du Concile Vatican II :
« En vertu de leur dignité, tous les hommes, parce qu'ils sont des personnes, c'est-à-dire doués de raison et de volonté libre, et, par suite, pourvus d'une responsabilité personnelle, sont pressés, parleur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, celle tout d'abord qui concerne la religion. Ils sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu'ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité (n. 2).
« De par son caractère même, en effet, l'exercice de la religion consiste avant tout en des actes intérieurs volontaires et libres par lesquels l'homme s'ordonne directement à Dieu : de tels actes ne peuvent être ni imposés ni interdits par aucun pouvoir purement humain. Mais la nature sociale de l'homme requiert elle-même qu'il exprime extérieurement ces actes internes de religion, qu'en matière religieuse il ait des échanges avec d'autres, qu'il professe sa religion sous une forme communautaire » (n. 3).
Ces paroles touchent au fond même du problème. Elles prouvent également de quelle façon la confrontation entre la conception religieuse du monde et la conception agnostique ou même athée, qui est l'un des « signes des temps » de notre époque, pourrait conserver des dimensions humaines, loyales et respectueuses, sans porter atteinte aux droits essentiels de la conscience de tout homme ou toute femme qui vivent sur la terre.
Ce même respect de la dignité de la personne humaine semble requérir que, lorsque la teneur exacte de l'exercice de la liberté religieuse est discutée ou définie en vue de l'établissement de lois nationales ou de conventions internationales, les institutions qui par nature sont au service de la vie religieuse soient partie prenante. En omettant une telle participation, on risque d'imposer, dans un domaine aussi intime de la vie de l'homme, des normes ou des restrictions contraires à ses vrais besoins religieux.
Un avenir meilleur...
21. L'Organisation des Nations Unies a proclamé l’année 1979 Année de l'Enfant. Je désire donc, en présence des représentants de nombreuses nations du monde qui sont ici réunis, exprimer la joie que constituent pour chacun d'entre nous les enfants, printemps de la vie, anticipation de l'histoire à venir de chacune des patries terrestres. Aucun pays du monde, aucun système politique ne peut songer à son propre avenir autrement qu'à travers l'image de ces nouvelles générations qui, à la suite de leurs parents, assumeront le patrimoine multiforme des valeurs, des devoirs, des aspirations de la nation à laquelle elles appartiennent, en même temps que le patrimoine de toute la famille humaine. La sollicitude pour l'enfant, dès avant sa naissance, dès le premier moment de sa conception, et ensuite au cours de son enfance et de son adolescence, est pour l'homme la manière primordiale et fondamentale de vérifier sa relation à l'homme.
Aussi, que peut-on souhaiter de plus à chaque peuple et à toute l'humanité, à tous les enfants du monde, sinon cet avenir meilleur où le respect des droits de l'homme devienne une pleine réalité dans le cadre de l'an 2000 qui approche ?
22. Mais dans cette perspective nous devons nous demander si la menace de l'extermination globale — dont les moyens se trouvent entre les mains des États d'aujourd'hui, et particulièrement des plus grandes Puissances de la terre — continuera à s'accumuler sur la tête de cette nouvelle génération d'enfants. Devront-ils hériter, de nous, comme un patrimoine indispensable, la course aux armements ? Comment pouvons-nous expliquer cette course effrénée ?
Les anciens avaient coutume de dire : « Si vis pacem, para bellum », « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Mais notre époque peut-elle encore croire que la spirale vertigineuse des armements est au service de la paix dans le monde ? En mettant en avant la menace d'un ennemi potentiel ; ne pense-t-on pas aussi s'assurer à son tour un moyen de menace pour obtenir la domination, grâce à son propre arsenal de destruction ? Là encore, c'est la dimension humaine de la paix qui tend à s'évanouir en faveur d'impérialismes éventuels et toujours nouveaux. Il faut donc souhaiter ici, de manière solennelle, pour nos enfants, pour les enfants de toutes les nations de la terre, qu'on n'en arrive jamais à un tel point. Et c'est pour cela que je ne cesse de supplier Dieu chaque jour, pour qu'il nous préserve, dans sa miséricorde, d'un jour aussi terrible.
23. Au terme de ce discours, je désire exprimer encore une fois, devant tous les hauts représentants des États qui sont ici présents, mes pensées d'estime et d'amour profond pour tous les peuples, pour toutes les nations de la terre, pour toutes les communautés humaines. Chacune d'entre elles a sa propre histoire et sa propre culture ; je souhaite qu'elles puissent vivre et se développer dans la liberté et dans la vérité de leur propre histoire. Car telle est la mesure du bien commun de chacune d'entre elles. Je souhaite que chacun puisse vivre et se fortifier grâce à la force morale de cette communauté qui fait de ses membres des citoyens. Je souhaite que les autorités de l'État, en respectant les justes droits de chaque citoyen, puissent jouir, pour le bien commun, de la confiance de tous. Je souhaite que toutes les nations, même les plus petites, même celles qui ne jouissent pas encore de la pleine souveraineté et celles auxquelles celle-ci a été enlevée par la force, puissent se retrouver dans une pleine égalité avec les autres dans l'Organisation des Nations Unies. Je souhaite que l'Organisation des Nations Unies demeure toujours la tribune suprême de la paix et de la justice : siège authentique de la liberté des peuples et des hommes dans leur aspiration à un avenir meilleur.
2 octobre 1979
Après avoir adressé son message à l'Assemblée générale des Nations unies, le Saint-Père a rencontré successivement divers groupes et notamment les représentants des Organisations inter-gouvernementales et de celles non gouvernementales. Il a adressé à ces derniers un discours dont voici la traduction.
Mesdames et Messieurs,
C'est avec grand plaisir que j'adresse mes salutations aux représentants des Organisations intergouvernementales et non-gouvernementales ici présents. Je vous remercie pour votre cordial accueil.
Votre présence au centre des activités des Nations unies est une conséquence de la conscience croissante du fait que les problèmes du monde actuel ne peuvent se résoudre que lorsque toutes les forces s'unissent et tendent vers le même objectif commun. Les problèmes que la famille humaine doit affronter peuvent sembler écrasants. Quant à moi je suis convaincu qu'il existe une immense réserve de forces pour y faire face. L'histoire nous dit que le genre humain est capable de réagir et de changer de cap chaque fois qu'il s'aperçoit clairement qu'il fait fausse route. Vous avez le privilège de pouvoir témoigner, en ce building que les représentants des nations s'efforcent de tracer une voie commune afin que sur cette planète la vie puisse être vécue dans la paix, l'ordre, la justice et le progrès pour tous. Mais vous êtes également conscients du fait que chacun, individuellement doit oeuvrer en direction du même but. Ce sont les actions individuelles qui, groupées, peuvent aujourd'hui et demain donner la poussée déterminante qui sera ou bénéfique ou nuisible pour l'humanité.
Les différents programmes et organisations qui existent dans le cadre des Nations unies et de même les agences spécialisées et les autres organismes intergouvernementaux constituent une part très importante de l'effort total. Dans le domaine de sa compétence spécifique — alimentation, agriculture, commerce, écologie, développement, science, culture, éducation, santé, secours, ou les problèmes de l'enfance et des réfugiés — chacune de ces organisations apporte une contribution unique non seulement afin de pourvoir aux besoins des peuples, mais aussi afin de promouvoir le respect de la dignité humaine et la cause de la paix dans le monde.
Toutefois, aucune organisation, même pas les Nations unies où n'importe laquelle de ses agences spécialisées ne saurait résoudre à elle seule les problèmes globaux qui sont constamment soumis à son attention si sa sollicitude n'est pas partagée par tous les hommes. Et c'est donc là la tâche principale des organisations non gouvernementales : aider à répandre cette sollicitude au sein des communautés et dans les foyers et faire connaître ensuite, aux agences spécialisées, les exigences prioritaires et les aspirations des peuples, afin que les solutions et les projets envisagés répondent vraiment aux besoins de la personne humaine.
Les délégués qui signèrent la Charte des Nations unies envisagèrent des gouvernements unis et coopérant, mais derrière les nations, ils considèrent également l'individu et voulurent que tout être humain soit libre et jouisse — homme ou femme — de ses droits fondamentaux. Cette inspiration fondamentale doit être sauvegardée.
Je veux exprimer mes meilleurs voeux à vous tous qui travaillez ensemble pour porter les bienfaits de l'action concertée partout dans le monde, je salue cordialement les représentants des diverses associations protestantes, juives et musulmanes et, de manière particulière les représentants des Organisations catholiques internationales. Puissent votre dévouement et votre sens moral ne jamais faiblir devant les difficultés : ne perdez jamais de vue le but ultime de vos efforts : créer un monde où chaque personne humaine puisse vivre dans la dignité et l'harmonie de l'amour comme mi fils de Dieu.
2 octobre 1979
Avant de prendre congé de l'O.N.U., le pape a tenu à recevoir les journalistes accrédités près de cet organisme et leur a adressé le discours dont voici la traduction.
Chers amis des moyens de communication,
Il me serait, difficile de quitter les Nations unies sans dire « merci » de tout coeur à ceux qui ont fait le reportage, non seulement des événements de ce jour, mais aussi de toutes les activités de cette respectable Organisation. Dans cette assemblée internationale, vous pouvez vraiment être des instrumenta de paix en étant des messagers de la vérité.
Car vous êtes vraiment les serviteurs de la vérité; vous êtes ses infatigables émetteurs, diffuseurs, défenseurs. Vous êtes consacrés à la communication pour la promotion de l'unité parmi les nations et ceci par le partage de la vérité entre les peuples.
Si vos reportages n'attirent pas l'attention que vous auriez souhaitée, ou si vous n'obtenez pas le succès que vous auriez désiré, ne soyez pas découragés. Ayez confiance en la vérité et en sa transmission car la vérité demeure ; la vérité ne disparaîtra pas. La vérité ne passera pas et elle ne changera pas.
Et je vous le dis — c'est le mot d'adieu que je vous adresse — le service de la vérité, le service de l'humanité par la vérité est une tâche qui mérite que vous lui consacriez vos meilleures années, vos dons les meilleurs, vos efforts les plus dévoués. Comme transmetteurs de vérité, vous êtes les instruments de la compréhension entre les peuples et de la paix entre les nations.
Que Dieu bénisse votre labeur pour la vérité par les fruits de la paix. C'est ma prière pour vous, pour vos familles et pour ceux que vous servez comme messagers de la vérité et comme instruments de paix.
2 octobre 1979
Dans l'après-midi, le pape a rencontré les personnes travaillant au sein de l'O.N.U. et s'est adressé à elles.
Mesdames et Messieurs, chers amis,
C'est avec grand plaisir que je saisis l'occasion de saluer les membres responsables de la direction des Nations unies à New York, et de répéter devant vous ma ferme conviction au sujet de la valeur extraordinaire et de l'importance du rôle et des activités de cette institution internationale, de toutes ses réalisations et de tous ses projets.
Quand vous avez accepté de servir ici, dans l'étude ou la recherche, dans les tâches administratives ou dans ta planification, dans les activités du secrétariat ou d'organisation, vous l'avez fait parce que vous avez cru que votre travail, souvent caché et sans relief dans la complexité de cet organisme, constituait une contribution valable aux buts et aux objectifs de cette Organisation. Et vous avez raison. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, il existe une possibilité pour tous les peuples, à travers leurs représentants, de se rencontrer constamment et réciproquement pour échanger des points de vues ; pour en discuter et pour chercher des solutions pacifiques, des solutions efficaces devant les conflits et les problèmes qui causent des souffrances dans toutes les parties du monde à un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants. Vous participez à cette grande tâche universelle. Vous assurez les services, l'information et l'aide indispensable au succès de cette passionnante aventure — vous garantissez la continuité et le bon fonctionnement de l'action. Chacun d'entre vous est un serviteur de l'unité, de la paix et de la fraternité de tous les hommes.
Votre fonction n'est pas moins importante que celle des représentants des nations du monde, pourvu que vous soyez motivés parle grand idéal de la paix dans le monde et de la collaboration fraternelle entre tous les peuples : ce qui compte c'est l'esprit avec lequel vous accomplissez votre tâche. La paix et l'harmonie entre les nations, le progrès de toute l'humanité, la possibilité pour tous les hommes et les femmes de vivre dans la dignité et le bonheur, dépendent de vous, de chacun d'entre vous et des services que vous assurez ici.
Les constructeurs des pyramides en Egypte et au Mexique, des temples en Asie ou des cathédrales en Europe, n'étaient pas seulement les architectes qui ont tracé les plans ou ceux qui ont participé au financement mais également et d'une façon non négligeable, les tailleurs de pierre, dont nombreux furent ceux qui n'eurent pas la satisfaction de contempler dans toute leur beauté les chefs-d'oeuvre que leurs mains avaient aidé à créer. Et pourtant, ils avaient produit une oeuvre d'art qui devait être l'objet de l'admiration des générations à venir.
Vous êtes d'une certaine, façon les tailleurs de pierres. Même une vie entière de service dévoué ne vous permettra sans doute pas de voir l'achèvement du monument de la paix universelle, de la collaboration fraternelle et d'une véritable harmonie entre les peuples. De temps en temps, vous aurez un aperçu de cela, dans une réalisation particulièrement réussie, dans la solution d'un problème, dans le sourire heureux d'un enfant en bonne santé, dans un conflit évité, dans la réconciliation d'esprits et de coeurs. Plus souvent, vous expérimenterez seulement la monotonie de votre travail quotidien ou la déception des difficultés bureaucratiques. Mais sachez que votre oeuvre est importante et que l'histoire jugera favorablement votre action.
Les paris que la communauté mondiale aura à affronter dans les années et les décades futures ne diminueront pas. Le changement rapide des événements du monde, les formidables pas en avant de la science et de la technique accroîtront à la fois le développement en puissance et la complexité des problèmes. Soyez prêts, soyez compétents, mais surtout ayez confiance dans l'idéal que vous servez.
Ne considérez pas seulement votre apport en termes de production industrielle croissante d'efficacité excessive ou d'élimination de la souffrance. Envisagez surtout la dignité grandissante de chaque être humain, une possibilité croissante pour chaque personne de progresser vers un accomplissement spirituel, culturel et humain dans la mesure la plus pleine. Votre vocation de service international, tire sa valeur dès-objectifs poursuivis par les organisations internationales. Ces visées transcendent les simples sphères matérielles ou intellectuelles ; elles atteignent des domaines moraux et spirituels. Par votre travail, vous êtes en mesure d'étendre votre amour à toute la famille humaine, à chaque personne qui a reçu le merveilleux don de la vie, pour que tous puissent vivre ensemble dans une paix harmonieuse, dans un monde juste et paisible, dans lequel tous les besoins fondamentaux — physiques, moraux, spirituels — soient comblés.
Le visiteur qui se tient devant vous est quelqu'un qui admire ce que vous faites et qui croit en la valeur de votre tâche.
Merci de votre accueil. Je salue de tout coeur vos familles également J'espère tout particulièrement que vous ferez l'expérience d'une joie inaltérable dans le travail que vous accomplissez pour le bien de tous les hommes, de toutes les femmes et de tous les enfants de la terre.
2 octobre 1979
Concluant sa visite aux Nations-unies, Jean Paul II a prononcé quelques paroles dont voici la traduction :
Monsieur le Secrétaire général,
Sur le point de terminer ma beaucoup trop brève visite au centre mondial des Nations unies, je désire exprimer mes remerciements cordiaux à tous ceux qui ont été les instruments grâce auxquels cette visite a été possible.
Mon merci s'adresse tout d'abord à vous, Monsieur le Secrétaire général, pour votre aimable invitation ; cette invitation n'est pas seulement un grand honneur pour moi mais elle fait que je vous suis redevable de m'avoir permis par ma présence ici, de témoigner publiquement et solennellement, de l'engagement du Saint-Siège à collaborer, dans la mesure compatible avec sa mission propre, avec cette respectable Organisation.
Ma gratitude va aussi à l'honorable président de la XXXIV° assemblée générale qui m'a fait l'honneur de m'inviter à m'adresser à ce forum, unique en son genre, des délégués de presque toutes les nations du monde. Dans ma proclamation de l'incomparable dignité de chaque être humain et dans le témoignage de ma ferme croyance en l'unité et en la solidarité de toutes les nations, j'ai eu l'occasion d'affirmer une fois encore l'un des principes de base de ma lettre encyclique : « En définitive, la paix se réduit au respect des droits inviolables de l'homme » (Redemptor hominis, RH 17).
Puis-je également remercier en particulier les délégués des nations qui sont représentées ici, ainsi que tout le personnel des Nations unies pour l'amicale réception qu'ils ont réservée aux représentants du Saint-Siège et tout spécialement notre observateur permanent, l'archevêque Giovanni Cheli.
Le message que je voudrais vous laisser est un message de certitude et d'espérance : la certitude que la paix est possible quand elle est basée sur la reconnaissance de la paternité de Dieu et de la fraternité de tous les hommes ; l'espérance que le sens de la responsabilité morale que chaque personne doit assumer rendra possible la création d'un monde meilleur dans la liberté la justice et l'amour.
Conscient de ce que mon ministère est vide de sens excepté si je suis le fidèle vicaire du Christ sur la terre, je prends maintenant congé de vous en utilisant les paroles de celui que je représente, Jésus-Christ lui-même : « Je vous laisse ma paix, je vous 'donne ma paix » (Jn 14,27). Ma prière constante pour vous est celle-ci : que se réalise la paix dans la justice et dans l'amour. Que la voix de la prière de tous ceux qui croient en Dieu — chrétiens et non-chrétiens également — fasse que les ressources morales qui sont présentes dans les coeurs des hommes et des femmes de bonne volonté s'unissent pour le bien commun, et fassent descendre du ciel cette paix que les efforts humains ne peuvent pas réaliser seuls.
Que Dieu bénisse les Nations unies.
2 octobre 1979
Quittant le palais des Nations unies, le pape s'est rendu au milieu d'un grand concours de foule, à la cathédrale Saint-Patrick. Il était accompagné du cardinal Terence Cooke. Aux très nombreux fidèles présents dans la cathédrale, le pape a adressé les paroles dont nous donnons ici la traduction.
Cher cardinal Cooke,
Chers frères et soeurs dans le Christ,
Je considère comme une grâce spéciale de revenir à New York, de revenir dans la cathédrale de Saint-Patrick au cours de l'année de son centenaire.
Il y a six mois, j'ai écrit une lettre au cardinal Cooke pour l'assurer de « mon très vif espoir de voir la communauté ecclésiale locale, que symbolise ce glorieux édifice de pierre (cf. 1P 2,5), se renouveler dans la foi de Pierre et Paul — dans la foi de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ — et chacun d'entre vous prendre de nouvelles forces pour une vie authentiquement chrétienne ». Et ceci est mon espoir pour vous tous aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle je suis ici : pour vous confirmer dans votre sainte foi catholique et apostolique ; pour invoquer sur vous la joie et la force qui vous soutiendra dans la vie chrétienne.
A cette occasion, je salue toute la population de New York. D'une façon spéciale mon coeur est avec les pauvres, avec ceux qui souffrent, avec ceux qui sont seuls et abandonnés au milieu de cette immense métropole.
Je prie pour le succès de l'apostolat de cet archevêché : que les flèches de la cathédrale Saint-Patrick soient toujours l'image de l'élan avec lequel l'Église remplit sa fonction fondamentale à chaque génération : « orienter le regard de l'homme, diriger l'attention et l'expérience de toute l'humanité vers le mystère de Dieu, aider tous les hommes et toutes les femmes à se familiariser avec la profondeur de la rédemption dans le Christ Jésus » (Redemptor Hominis, RH 10).
Le symbolisme de Saint-Patrick comprend également la mission de l'Église à New York — l'expression de son service vital et particulier en faveur de l'humanité : tourner tes coeurs vers Dieu pour garder l'espérance vivante dans le monde. Et ainsi nous répétons avec saint Paul : « Ceci explique pourquoi nous travaillons et luttons ainsi : notre espérance est fixée sur le Dieu vivant » (1Tm 4,10).
2 octobre 1979
Sur le chemin qui le conduisait de l'archevêché de New York au Yankee Stadium, Jean Paul II s'est arrêté d'abord à l'église paroissiale de St Charles Borromée, dans le quartier noir de Harlem, puis dans le quartier portoricain de South Bronx. Voici la traduction de son allocution à Harlem.
Chers amis,
Chers frères et soeurs dans le Christ,
« Voici le jour qu'a fait le Seigneur ; réjouissons-nous, passons-le dans la joie » (Ps 118,24).
Je vous salue dans la paix et la joie de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Je saisis cette occasion de me trouver avec vous et de vous parler et, à travers vous, d'étendre mes salutations à tous les Américains noirs.
Selon une suggestion du cardinal Cooke, je suis heureux d'inclure dans mes projets une visite à la paroisse de Saint Charles Borromée à Harlem, et à la communauté noire qui s'y trouve. Depuis un demi-siècle cette communauté a entretenu ici les racines culturelles, sociales et religieuses de la population noire. J'ai beaucoup désiré me trouver ici ce soir.
Je viens à vous comme serviteur de Jésus-Christ, et je désire vous parler de lui. Le Christ est venu porter la joie : joie aux enfants, joie aux parents, joie aux familles et aux amis, joie aux ouvriers et aux intellectuels, joie aux malades et aux personnes âgées, joie à toute l'humanité. Dans un véritable sens, la joie donne le ton du message chrétien et c'est un motif qui revient souvent dans les Évangiles. Rappelez-vous les premiers mots de l'ange à Marie : « Réjouis-toi, pleine de grâces, le Seigneur est avec toi » (Lc l, 28). Et à la naissance de Jésus, les anges viennent dire aux bergers : « Écoutez, je vous apporte une grande joie, une joie à partager avec tout le peuple » (Lc 2,10). Des années plus tard, Jésus entrait à Jérusalem monté sur un âne, « dans sa joie toute la foule des disciples se mit à louer Dieu d'une voix forte... ils disaient « Béni soit celui qui vient, lui le roi, au nom du Seigneur » (Lc 19,37-38). Certains pharisiens, nous dit-on, qui se trouvaient dans la foule s'en plaignirent et dirent : « Maître, arrête tes disciples. » Mais Jésus répondit : « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront » (LE 19,39-40).
Ces paroles de Jésus ne sont-elles pas vraies aujourd'hui encore ? Si nous gardons le silence sur la joie qui vient de la connaissance de Jésus, les pierres elles-mêmes de notre ville se mettront à crier ! Car nous sommes le peuple de la Pâque et notre chant est « Alléluia ». Avec saint Paul, je vous exhorte : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur, je vous le répète, réjouissez-vous » (Ph 4,4).
Réjouissez-vous car Jésus est venu dans le monde !
Réjouissez-vous car Jésus est mort sur la croix !
Réjouissez-vous car il est ressuscité d'entre les morts !
Réjouissez-vous car dans le baptême il vous a lavé de vos péchés !
Réjouissez-vous car Jésus est venu nous libérer !
Et réjouissez-vous car il est le maître de la vie !
Mais combien de gens n'ont jamais connu cette joie ? Ils se nourrissent de choses vaines et suivent les sentiers du désespoir. « Ils marchent dans les ténèbres et dans les ombres de la mort » (Lc,1, 79). Et il n'est pas nécessaire d'aller les chercher au bout du monde. Ils vivent dans notre voisinage, ils marchent dans nos rues, ils peuvent même être les membres de nos propres familles. Ils vivent sans véritable joie parce qu'ils vivent sans espérance. Ils vivent sans espérance parce qu'ils n'ont jamais entendu la bonne nouvelle de Jésus-Christ, parce qu'ils n'ont jamais rencontré un frère ou une soeur qui aient atteint leur vie avec l'amour de Jésus et qui les aient tirés de leur misère.
Nous devons donc aller à eux comme des messagers d'espérance. Nous devons leur apporter le témoignage de la vraie joie. Nous devons les assurer de notre engagement à travailler pour une société juste et une ville où ils se sentent respectés et aimés.
Ainsi je vous encourage à être des hommes et des femmes d'une foi profonde et inébranlable. Soyez les hérauts de l'espérance. Soyez les messagers de la joie. Soyez de véritables artisans de la justice. Que la Bonne Nouvelle du Christ rayonne de vos coeurs et que la paix que lui seul peut donner demeure toujours en vos coeurs.
Mes chers frères et soeurs de la. communauté noire : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours, je vous le dis encore, réjouissez-vous ! »
2 octobre 1979
Le pape s'est adressé en espagnol à la communauté très importante de personnes immigrées vivant à New York dans ce secteur.
Chers frères et soeurs et amis,
L'une des visites auxquelles j'attache une grande importance et auxquelles j'aurais aimé pouvoir consacrer davantage de temps est justement celle que je fais en ce moment à South Bronx, dans cette immense ville de New York, où vivent de nombreux immigrants de différentes couleurs et races et venant de divers pays. Et parmi eux la nombreuse communauté de langue espagnole, vous-mêmes à qui je m'adresse maintenant.
Je viens ici parce que je suis informé des difficiles conditions d'existence qui sont les vôtres, parce que je sais que vos vies sont marquées par la souffrance. C'est la raison pour laquelle vous avez droit à une attention spéciale de la part du pape.
Ma présence ici entend être un signe de gratitude et un encouragement pour ce que l'Église a fait et continue à faire, dans les paroisses, les écoles, les centres sanitaires, les institutions d'assistance pour la jeunesse et la vieillesse, à l'égard de tant de ceux qui font l'expérience de l'anxiété morale et des besoins matériels.
Je voudrais que la flamme de l'espérance — qui est parfois la plus petite espérance — non seulement ne s'évanouisse pas mais qu'elle grandisse en force de façon à ce que tous ceux qui vivent dans cette zone et dans la ville arrivent à pouvoir vivre dans la sérénité et dans la dignité, comme personnes humaines individuelles, comme familles, en fils et filles de Dieu.
Frères et soeurs et amis, ne vous découragez pas mais travaillez ensemble, faites les pas qui sont en votre possibilité pour faire grandir votre dignité, unissez vos efforts pour arriver