Hilaire Trinité I 122

122 Après avoir démontré en peu de mots, dans un langage clair et facile, l’existence de la Trinité, je fais faire un pas de plus à la matière dans le troisième livre. En effet, cette parole du Seigneur parlant de lui-même : « Je suis dans mon Père et mon Père est en moi, » cette parole, dis-je, dont l’intelligence humaine ne peut saisir le sens, je l’adapte, par le moyen de nombreux et de grands exemples de la puissance de Dieu, je l’approprie à la foi de l’intelligence, de manière que la vérité, qui échappe à l’homme livré aux seules ressources de sa nature, soit sensible à la foi et rentre dans l’ordre et la raison, car si c’est folie de ne pas croire Dieu parlant de lui-même, c’est folie encore de croire que la foi ne peut pas raisonnablement avoir l’intelligence de la puissance de Dieu.


123 Dans le quatrième livre j’aborde la grande question des hérésies, et dès le début j’ai soin de m’y montrer pur de toutes les souillures dont on a flétri la foi de l’Église. J’y rapporte la déclaration perfide que certains hommes n’ont pas craint de faire tout récemment, et je démontre qu’il y a imposture, ruse diabolique de leur part, à soutenir que c’est en s’appuyant sur la loi qu’ils ont défendu l’unité de Dieu ; tandis que les témoignages de la loi et des prophètes établissent que confesser un seul Dieu sans Dieu le Christ est une impiété, et que confesser Dieu le Christ Fils unique de Dieu sans admettre l’unité est une perfidie.


124 Pour leur répondre, je suis, dans le cinquième livre, le même ordre que les hérétiques dans leur profession de foi. Ils avaient menti en disant que c’est avec l’appui de la loi qu’ils ont prêché l’unité de Dieu ; ils ont menti encore quand ils ont prétendu s’être conformés à cette même loi en admettant un seul vrai Dieu, car, par cette distinction d’un seul vrai Dieu, ils détruisent la nativité du Christ notre Seigneur, puisque admettre la nativité, c’est avoir l’intelligence de la vérité. En suivant la route qui les a menés à une négation impie, j’enseigne non pas qu’il y a deux Dieu, non qu’il y a confusion de personnes dans le vrai Dieu, mais, d’après la loi et les prophètes, que le Père est vrai Dieu, pour ne pas altérer la foi en l’unité de Dieu ou nier la nativité du Christ. Mais comme, suivant eux, admettre plutôt la création que la naissance, c’est moins donner à notre Seigneur Jésus-Christ le nom de Dieu que l’en priver, j’ai prouvé si bien, en appelant à mon aide l’autorité des prophètes, la vérité de la divinité, qu’en proclamant notre Seigneur Jésus-Christ vrai Dieu, je suis resté, avec la conviction de sa divinité naturelle, dans l’intelligence d’un Dieu unique.


125, Le sixième livre montre toute la fraude et l’astuce des hérétiques. En effet pour faire croire à leurs paroles, ils ont, il est vrai, condamné les autres, Valens, Sabellius, Manès et Hiérax ; mais, sous le prétexte d’éloigner un poison d’impiété du sein des églises, ils ont fait taire ses pieux enseignements, en telle sorte qu’en paraissant corriger les principes des hommes sans foi, et en diminuer les désastreux effets par des explications sans clarté, des termes ambigus, ils ont éteint le flambeau de la vérité par les moyens dont ils s’armaient pour combattre des hérésies. Mais, en expliquant nettement et leurs paroles et leurs professions de foi, j’ai absous les véritables principes de l’accusation portée contre eux ; j’ai prouvé qu’ils n’ont rien de commun avec les hérésies, et, condamnant ce qui doit être condamné, que nous devons nous attacher à ce qui a droit à nos respectueux hommages, reconnaître Fils de Dieu notre Seigneur Jésus-Christ, ce qu’ils ont nié si fortement, tandis que Dieu le Père l’atteste lui-même, que les apôtres le prêchent, les gens pieux le croient, les démons le crient, les Juifs le confessent par leurs dénégations mêmes, et que les nations plongées dans les ténèbres de l’ignorance le comprennent, qu’enfin il n’est plus permis de faire usage de termes douteux, équivoques à l’égard d’une vérité qu’il n’est plus possible d’ignorer.


126 Dans le septième livre, au fur et à mesure que la foi s’approche de la perfection, la matière se règle et la discussion commence. Et d’abord, par une démonstration saine et sincère de la foi, je mets aux prises Sabellius, Hébion et tous ceux qui n’ont pas confessé le vrai Dieu ; j’examine pourquoi Sabellius osait nier l’existence avant les temps de celui dont les autres avouaient la création. Sabellius ne savait pas que le Fils subsiste, quand il est hors de doute qu’il y a eu action du vrai Dieu dans le corps. Mais les autres, en niant la nativité, affirmaient qu’il y a eu création, tout en ne comprenant pas que les oeuvres du Fils sont les oeuvres du vrai Dieu. À eux le débat, à nous la foi. Sabellius, en niant le Fils, est dans le vrai quand il dit que le vrai Dieu opère, mais l’Église combat victorieusement ceux qui nient que le vrai Dieu est dans le Fils. D’un autre côté, quand ses adversaires démontrent contre Sabellius que le Christ subsistant avant les siècles a toujours agi, ils convainquent avec nous et pour nous cet hérésiarque d’erreur, puisque, reconnaissant le vrai Dieu, il nie le Fils de Dieu. Hébion à son tour est vaincu des deux côtés à la fois, car, d’une part il est démontré qu’il subsiste avant les siècles et d’une autre, que le vrai Dieu est l’auteur des oeuvres. Ils se réfutent tous les uns par les autres ; en effet, l’église témoigne contre Sabellius, contre les partisans de la créature et contre Hébion, que notre Seigneur Jésus-Christ est vrai Dieu du vrai Dieu né avant tous les siècles, et fait homme dans le temps.


127 Personne ne doute qu’il ne soit parfaitement conforme à la véritable doctrine de la piété qu’après avoir confessé, en vous appuyant sur la loi et les prophètes, d’abord que le Christ est Fils de Dieu, ensuite qu’il est le vrai Dieu toujours avec l’idée de l’unité, nous enseignions, en confirmant par le témoignage de l’Évangile la loi et les prophètes, que la première personne d’entre eux est Fils de Dieu, puisqu’il est vraiment Dieu. Il était conséquent qu’après le nom de Fils on en démontrait la vérité, quoiqu’en ne suivant que les inspirations du bon sens cette appellation de Fils en rendit la vérité absolue. Mais pour ne pas laisser, au milieu des attaques de ceux qui nient la vérité du fils unique de Dieu, un prétexte dont on pût s’emparer pour tromper la foi abusée par de vaines illusions, nous avons pour base à la foi en la spécialité du Fils la vérité de sa divinité, et nous avons enseigné que celui qu’on s’accordait à proclamer Fils de Dieu est Dieu de nom et de naissance, par sa nature, sa puissance, et ses propres paroles, et en cela nous n’avons pas voulu que l’on pût croire qu’il fût autre chose que ce qu’il est véritablement, que l’on rejetât la nativité, ni que la nativité lui fit perdre sa nature, ni que sa puissance éclatât dans une déclaration où n’aurait pas été empreint le témoignage de la vérité ; j’ai soumis toutes les preuves tirées de l’Évangile à un ordre tel que les paroles du Fils proclament sa puissance, la puissance dont il est revêtu fait connaître sa nature, que sa nature ne dépend point de sa naissance, ni sa naissance de son nom. Par là j’arrache à l’impiété ses armes, je ferme la bouche à la calomnie, puisque notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, en protestant de sa vérité, de sa nature, avait enseigné à tous la divinité du vrai Dieu, né du vrai Dieu, selon le nom, la naissance, la nature et la puissance.


128 Les deux livres précédents ne laissant à la foi des fidèles aucun doute sur le Fils de Dieu et le vrai Dieu, le huitième livre est consacré tout entier à la démonstration de l’unité de Dieu ; j’y établis, sans y sacrifier la pensée de la naissance du fils de Dieu, que de cette naissance il ne faut pas conclure qu’il y a deux Dieux. Et d’abord je montre comment les hérétiques, ne pouvant nier la vérité de Dieu le Père et de Dieu le Fils, cherchaient cependant à l’éluder. En leur opposant ces textes sacrés : « Toute la multitude de ceux qui croyaient n’était qu’un coeur et qu’une âme, » et ensuite : « Et celui qui plante et celui qui arrose ne sont qu’une même chose, » et enfin : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin qu’ils soient un tout ensemble ; comme vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en vous, et qu’ils soient de même en nous, » je prouve qu’ils en abusent et qu’ils en prennent ridiculement l’occasion de soutenir qu’il faut y voir plutôt l’idée de la volonté et d’une harmonie de sentiments que la preuve de la divinité. En tirant de ces paroles le véritable sens qui y est attaché, je démontre qu’elles expriment bien véritablement la divinité de la naissance ; ensuite, en rappelant toutes les paroles du Seigneur, j’établis incontestablement, d’après les apôtres et les propriétés du Saint-Esprit, le témoignage complet, absolu de la majesté divine du Père et du Fils unique, puisque le Fils étant compris dans le Père, le Père connu dans le Fils, la naissance du Dieu Fils unique était évidente aussi bien qu’il est vrai qu’il est Dieu parfait.


129 C’est peu, en effet, dans les affaires qui touchent si intimement au salut, de ne rappeler, pour la satisfaction de la foi, que ce qui s’y rapporte spécialement, puisque plus d’une assertion erronée, mais qui séduit l’esprit, détruit le sens véritable des mots, si, en démontrant la faiblesse des propositions contraires, on ne donne pas un nouvel appui à la foi par les choses mêmes dont où se fait une arme pour l’attaquer. C’est pourquoi, dans le neuvième livre je réfute tout ce dont les hérétiques ont fait usage pour combattre la naissance du Fils unique de Dieu, car, oubliant le mystère de cette économie, mystère caché dès l’origine des temps, ils ne se souviennent pas davantage que la foi évangélique prêchait qu’il est Dieu et homme tout ensemble. En effet, pour nier que notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, qu’il est semblable à Dieu, et que Dieu le Fils est égal à Dieu le Père Dieu né de Dieu, et que, selon l’effet de sa naissance, il subsiste dans la vérité du Saint- Esprit, ils ont coutume de s’autoriser de ces paroles du Seigneur : « Pourquoi m’appelez-vous bon ? il n’y a que Dieu seul qui soit bon, » en telle sorte qu’en repoussant ce titre et en déclarant que Dieu seul est bon, il n’a rien, selon eux, de la bonté de Dieu, qui seul est bon, et qu’il n’est pas véritablement Dieu, qui est unique. À ces paroles ils en rattachent d’autres encore pour justifier leurs impiétés : « La vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le Dieu véritable, et le Christ que vous avez envoyé. » D’où ils tirent cette autre conséquence qu’en disant que le Père est seul vrai Dieu il n’y a en Jésus-Christ ni vérité ni divinité, puisque l’indication spéciale de seul vrai Dieu ne sort pas de l’auteur de la propriété signifiée pour passer à une autre. Ils ajoutent qu’il ne peut y avoir matière de doute, attendu qu’il a dit aussi : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même, et qu’il ne fait que ce qu’il voit faire au Père. » D’où l’on peut conclure toute la faiblesse de sa nature, puis-que ses oeuvres n’ont rien d’inspiré et qu’il agit par imitation, qu’il faut écarter toute idée d’omnipotence là où est la nécessité d’une sujétion à l’oeuvre d’autrui, que la raison enfin nous dit assez qu’on ne saurait confondre la puissance et l’impuissance, que tout sépare et distingue l’une de l’autre, à tel point même que Jésus-Christ a dit de Dieu le Père : « Mon Père est plus grand que moi. » Qu’on cesse donc, disent-il, d’entasser ici de vains mensonges ; il y a impiété et folie à attribuer les honneurs et la nature de la divinité à qui les refuse. Ils ne s’arrêtent pas là, et ils ajoutent : Il est si loin d’avoir aucun des attributs du vrai Dieu, qu’on lit encore ces paroles dans l’Évangile : « Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne le sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. » Si donc le Fils ignore ce que le Père seul peut savoir, il n’y a pas entre eux le plus léger rapport ; car une nature dont l’ignorance est le partage n’a rien de commun avec cette autre nature de vertu et de puissance qui est affranchie des liens honteux d’ignorance qui enchaîne l’autre.


130 Je démontre que c’est en altérant le sens, en le détournant de sa véritable signification, qu’ils sont arrivés à ces conclusions impies, et de toutes ces réponses, de toutes ces paroles. je signale les causes qui les ont produites, je leur assigne leur temps propre, j’en fais voir toute l’économie, en ne jugeant pas la pensée par les paroles qui l’expriment, mais les paroles par la pensée. En sorte que, s’il y a opposition entre ces mots : « Mon Père est plus grand que moi, » et ceux-ci : « Mon Père et moi nous sommes un, » entre : « Nul n’est bon, si ce n n’est Dieu seul, » et : « Qui me voit, voit aussi mon Père, » si d’un autre côté cette opposition n’est jamais plus marquée que par ces différentes paroles : « Mon Père, tout ce qui est à vous est à moi, tout ce qui est à moi est à vous, » et : « Afin qu’ils connaissent que vous êtes seul le vrai Dieu ; je suis dans mon Père, mon Père est en moi, » et : « Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul, » il faut y voir un enseignement d’ordre, de règle, l’expression d’une puissance naturelle qui a la conscience de sa force et de sa propre nature ; et, en remarquant que ces mots, qui semblent contradictoires, sont sortis de la même personne, il faut bien se garder, après les avoir examinés et pesés dans la vérité, de se faire un prétexte d’outrage au vrai Dieu, de ce qui est publié, prêché en témoignage de la foi évangélique, avec toutes les réserves de cause, de temps, de naissance et de nom.


131 Le dixième livre suit le même ordre que la foi ; il marche et s’avance avec elle et par elle vers l’explication et la démonstration de la vérité. En effet, puisque les hérétiques, par l’effet d’une interprétation ridicule et impie, n’ont pas craint d’emprunter à la passion de notre Seigneur Jésus-Christ des raisons pour abaisser en lui la nature divine et y répandre une flétrissante ignominie, j’ai dû prouver qu’ils n’ont pas eu l’intelligence de la vérité, qu’ils sont tombés dans les plus grossières erreurs, et que toutes les paroles du Seigneur ne peuvent avoir d’autre effet que de faire éclater sa majesté sainte, sa perfection et sa vérité. Dans leur odieux système, ils s’emparent de ces paroles : « Mon âme est triste jusqu’à la mort, » pour soutenir qu’il n’y a rien de la béatitude, rien de l’incorruptibilité céleste dans celui dont l’âme est ainsi placée sous l’empire de la crainte, et qui, dans les angoisses nécessaires de la passion, s’écrie : « Mon Père, faites, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi. » Il est donc évident qu’il paraissait craindre de souffrir, puisqu’il demande que la souffrance soit loin de lui, que la crainte est tout le motif de sa prière, et la violence du mal avait tellement triomphé de sa faiblesse qu’il disait, étant attaché sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Il fut si sensible aux douleurs de la Passion, il avait tant besoin des secours du Père, que, abattu sous le poids qui l’accable, il rendit l’âme en disant « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » Et cette âme, agitée par le trouble et la crainte, invoque le secours de Dieu, et, sans espérance du repos qui la fuit, elle est forcée d’en appeler à la bonté protectrice du Père.


132 Mais ces insensés, ces hommes impies, loin de comprendre qu’il n’y a rien de contradictoire dans les paroles que Jésus prononce dans les mêmes circonstances, ne s’attachent qu’aux mots, sans remonter aux causes qui les ont inspirés. Comme il n’y a rien qui se ressemble entre celles-ci : « Mon âme est triste jusqu’à la mort, » et celles-là : «Vous verrez dans la suite le Fils de l’homme assis à la droite de la majesté de Dieu, » une autre chose est de dire : « Faites, mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi, » autre chose aussi : « Le calice que vous m’avez donné, mon Père, ne le boirai-je pas ? » – « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » – « En vérité, je vous le dis, vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis, » comme enfin il y a une grande différente entre : « Mon père, je remets mon âme entre vos mains, » et « Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font, » incapables de comprendre ces paroles divines, nos adversaires sont tombés dans une monstrueuse impiété. Puis, attendu que le trouble et la liberté, le zèle et la tiédeur, la plainte et l’encouragement, la défiance et l’intercession vont mal dans un même sujet, ils ont osé, oubliant la parole et la nature de Dieu, donner pour base à leurs criminelles erreurs les paroles et les actes du Seigneur. Mais je me suis appliqué à l’examen de tout ce qui a rapport à l’âme et au corps de notre Seigneur Jésus-Christ, et je n’ai rien laissé sans démonstration ayant soin de ne rien négliger non plus. Je n’ai point séparé les paroles des circonstances qui les avaient fait naître cette règle que j’ai suivie m’en a donné l’intelligence ; par là je n’ai point allié les contraires, et je me suis bien gardé de dire que, plein de confiance, Jésus a tremblé, qu’il a reculé devant sa volonté, que ses plaintes sont venues donner un démenti à sa sécurité, qu’en recommandant son âme à son âme, il n’a pas trahi son caractère et qu’il a sollicité pour les autres le pardon dont ils avaient besoin, et ici, comme ailleurs, l’Évangile est venu confirmer la foi de toutes les paroles.


133 La gloire elle-même de la résurrection n’a pu retenir ces hommes égarés dans les bornes qu’avait mises à leur audace l’enseignement religieux qu’ils avaient reçu. Sous un vain prétexte de respect et d’honneur, ils se sont armés de toute leur impiété, et la révélation du sacrement n’a été pour eux qu’une occasion de flétrir la gloire de Dieu. Cette parole : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu, » cette parole qui veut dire seulement que le Père est son Père et que son Dieu est notre Dieu, leur fait croire que le Christ n’est pas véritablement Dieu, que la nécessité de la création qu’il a subie le soumet, ainsi que nous, au Dieu créateur, et qu’enfin il n’est fils que par adoption. Ils vont même jusqu’à dire qu’en lui les attributs de la nature divine sont nuls, se prétendant fondés sur ces mots de l’Apôtre : « Et quand elle dit que tout lui est assujetti, il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes choses. Lors donc que toutes choses auront été assujetties au Fils, il sera assujetti lui-même à celui qui lui a assujetti toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous. » Car, disent-ils, la sujétion prouve la faiblesse de l’être assujetti, en même temps que la puissance de celui qui dominé et commande en maître. J’explique toute cette matière dans mon onzième livre avec le plus grand soin, et j’y prouve, d’après les paroles mêmes de l’Apôtre, que non seulement la sujétion n’entraîne pas avec elle cette conséquence de la faiblesse, mais qu’elle nous apprend au contraire, sans qu’il soit besoin de chercher d’autres preuves, qu’il est véritablement Dieu, puisqu’il est né de Dieu. J’ajoute que, s’il est dit que son Père est notre Père et son Dieu notre Dieu, il ne perd rien à cela et qui nous y gagnons beaucoup, car, s’étant fait homme, il a connu toutes les douleurs de notre chair, il est monté, comme homme, pour être glorifié comme Dieu, vers notre Dieu et notre Père.


134 J’ai toujours remarqué que, dans toute espèce d’instruction et d’exercice, ceux qui ont été appliqués pendant longtemps à l’étude des premiers éléments de la science ou de l’art qu’on leur enseigne font ensuite l’essai de leurs forces et de leur talent, et couronnent la théorie par la pratique, que ceux qui sont destinés au métier des armes ne vont à la guerre qu’après avoir joué, pour ainsi dire, leur premier rôle dans des combats simulés, que l’avocat ne se présente dans la lice du barreau que lorsqu’il a préparé ses armes à l’avance dans les écoles en plaidant des causes imaginaires, qu’avant d’affronter les orages d’une mer lointaine et inconnue, le nautonier a d’abord fait voler son vaisseau sur les flots voisins de sa ville : Eh bien ! c’est la marche que j’ai suivie moi-même dans l’étude si longue et si grave de toutes les matières de foi. En effet, j’ai préludé, si cette expression rend bien ma pensée, en me pénétrant des premières vérités, je me suis rendu compte de la naissance du Fils, de son nom, de sa divinité ; puis j’ai cherché à conduire, mais peu à peu et comme par une pente douce, l’esprit des lecteurs à l’attaque directe des hérésies qu’il fallait combattre ; alors j’ai livré la grande bataille qui me promettait la gloire et le triomphe. Quel a été mon but ? d’élever autant les esprits vers l’étude des choses du ciel, de leur faire comprendre ce qui est placé hors de la portée de leur nature autant qu’ils sont faibles et sans puissance pour arriver d’eux-mêmes à l’intelligence de la naissance éternelle de Jésus-Christ, de les en rapprocher enfin de toute la distance qui les en sépare. Je me suis attaché principalement à l’examen de cette question qui, prenant tous les jours de nouvelles forces dans l’affaiblissement de la sagesse du siècle, semble l’autoriser à penser de notre Seigneur Jésus-Christ qu’il y avait un être préexistant, que le Fils n’était pas avant de naître et qu’il a été tiré du néant. À ce compte, on ne craint pas, parce que sa naissance parait être la raison de son existence, et qu’il fallait qu’il naquit pour être, de soumettre ainsi à un calcul de temps le fils unique de Dieu (comme si la foi elle-même et l’idée de naissance ne montraient pas clairement la vérité à cet égard), et qu’ainsi l’on doit conclure que, s’il est né, c’est qu’il n’existait pas, et que la naissance ne peut avoir d’autre conclusion. Mais, éclairé par les témoignages des apôtres et de l’Évangile, et confessant toujours le Père et le Fils, j’enseignerai que le Dieu créateur de toutes choses a été avant toutes choses, et que rien n’a pu le devancer dans le temps, qu’il faut bien se garder de cette idée impie et téméraire, à savoir qu’il a été tiré du néant, et qu’il n’était pas avant de naître ; qu’il a toujours été, et que cependant il est né ; que sa naissance ne prouve rien autre chose que son existence éternelle : d’où il faut inférer qu’il y a en lui non pas l’impossibilité de naître, mais éternité de naissance, car la naissance suppose un auteur, et la pensée de Dieu ne va pas sans celle de l’éternité.


135 Dans leur ignorance de la parole du prophète, inhabiles qu’ils sont dans l’interprétation de la doctrine du ciel, ils affirment, toujours en altérant le vrai sens, que le Fils a été créé plutôt qu’il n’est né, parce qu’il a été dit : « Le Seigneur m’a créé au commencement de ses voies dans son oeuvre. » D’où il suit, selon nos adversaires, qu’il est de la même nature que toutes les choses créées, bien qu’il leur soit supérieur quant au genre de la création, mais qu’il n’y faut pas chercher la gloire de la divinité, mais la force d’âme et la vertu d’une créature puissante. Sans avancer rien de nouveau, rien d’étranger à la matière, par le témoignage même de la Sagesse, je ferai sentir et comprendre la vérité et la raison de cette parole, qu’il ne faut pas, parce qu’il a été créé au commencement des voies de Dieu et dans son oeuvre, l’entendre d’une naissance divine et éternelle, puisque avoir été créé dans la vue de l’oeuvre et être né avant toutes choses n’ont rien qui se ressemble. L’idée de naissance est nécessairement restreinte au fait même de la naissance ; mais quand il y a création, il faut admettre une cause antérieure de cette création. Quoique la sagesse soit née avant toutes choses, cependant, comme sa naissance emporte l’idée d’un but quelconque, ce n’est pas la même chose d’être avant tout et d’avoir commencé dans le temps.


136 J’ai été conséquent avec moi-même quand, après avoir rejeté le nom de création pour rester fidèle à notre foi dans le Fils unique de Dieu, j’ai enseigné tout ce qui est conforme à la foi dans le Saint-Esprit. C’est ainsi qu’ayant établi dans les autres livres avec soin et fort au long la vérité de la religion, je n’ai rien laissé à désirer dans cette démonstration que j’avais entreprise ; et avant écarté toutes les fausses opinions, toutes les impiétés avancées dans la personne du Saint-Esprit, j’ai renfermé dans l’enseignement de l’autorité des apôtres et de l’Évangile le dogme pur et invincible de la Trinité, et il n’est plus permis à personne de mettre, en n’écoutant que l’intelligence humaine, l’Esprit de Dieu au nombre des créatures cet Esprit qui est le gage de l’immortalité, et qui partage avec Dieu l’incorruptibilité d’une nature divine.


137 C’est à vous, ô Dieu, Père tout puissant, c’est à vous, je le confesse, que je dois d’avoir fait cet heureux emploi des jours de ma vie, à vous que je dois ce privilège que votre pensée éclate dans tous mes discours et dans mon intelligence. Il n’y a pas de récompense plus grande attachée à cette faculté que vous avez daigné m’accorder de parler, que de l’employer à prêcher votre saint nom et à enseigner à un siècle qui l’ignore, ou aux hérétiques qui le nient, ce que vous êtes véritablement, à savoir, Père et père de Dieu Fils unique. Dans Cette noble entreprise je n’apporte que de la bonne volonté, votre secours et votre miséricorde me sont nécessaires, je vous les demande, ne me les refusez pas ; que les voiles du vaisseau où sont montés avec moi la foi et le désir de la proclamer partout s’enflent au souffle de votre esprit, et puissé-je arriver heureusement au port ! Car ce n’est point une vaine promesse que vous avez faite en disant : « Demandez, et il vous sera donné ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. » Je vous demanderai, Seigneur, tout ce qui me manque, et dans l’étude des prophètes et de vos apôtres, mon courage ne me fera pas défaut ; je frapperai, si je puis le dire, à toutes les portes qui conduisent à l’intelligence de vos saints mystères ; mais c’est à vous d’exaucer ma prière, de m’aider dans mes efforts et d’excuser l’importunité de mon zèle. L’esprit de l’homme en effet s’engourdit dans sa propre faiblesse ; il a besoin d’être aiguillonné ; et les liens qui le pressent, les chaînes de l’ignorance qui pèsent sur lui s’opposent à ce qu’il prenne son essor vers les choses du ciel, dont l’intelligence lui échappe ; mais par votre secours il arrive à cette précieuse connaissance de la doctrine divine, et s’il est docile, il a bientôt franchi les barrières naturelles dans lesquelles il est renfermé.


138 J’attends de votre bonté, ô mon Dieu, que vous encouragiez, au début de la carrière, mon coeur agité d’une juste crainte, que vous lui donniez les forces dont il a besoin, et que vous l’échauffiez du souffle qui anima celui des prophètes et des apôtres, car alors je n’entendrai pas leurs paroles dans un autre sens qu’ils les ont dites, et les mots seront pour moi la véritable expression des pensées : ce qu’ils ont enseigné, ce qu’ils ont prêché, je vais le prêcher, l’enseigner, à savoir, que vous êtes le Dieu éternel, le Père de Dieu Fils unique et éternel, que vous êtes un, que notre Seigneur Jésus-Christ né de vous éternellement est un, et qu’il ne faut pas voir deux Dieux là où Il n’y a qu’une distinction, et qu’enfin il n’y a qu’un Dieu véritable né du Père véritable Dieu. Daignez donc m’accorder de saisir la signification des mots, d’être éclairé de la lumière de l’intelligence, d’honorer vos saintes paroles et d’avoir foi dans la vérité. Faites, Seigneur, que mon langage soit l’expression de ma croyance, et qu’ainsi, ayant appris des prophètes et des apôtres un seul Dieu le Père, un seul Seigneur Jésus-Christ, je proclame, en dépit des hérétiques et de leurs dénégations, que vous êtes Dieu, et que vous n’êtes pas seul, et que Jésus-Christ n’est point non plus une oeuvre de mensonge.

in « Chefs d’oeuvres des Pères de l’Église » tome V, Bibliothèque Ecclésiastique, Paris 1838 édition numérique réalisée par Pierre Poncet et JesusMarie.com.





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