Secunda secundae (Drioux 1852) Qu.102 a.3


DE L'HONNEUR QU'ON REND AUX SUPÉRIEURS (1).


Après avoir parlé du respect, nous allons considérer ses différentes parties. — Nous traiterons : 1° De l'honneur par lequel on rend hommage aux supérieurs ; 2° de l'obéissance, par laquelle on exécute leurs ordres. — A l'égard de l'honneur quatre questions se présentent : 1° L'honneur est-il quelque chose de spirituel ou de corporel? — 2° Ne devons-nous honorer que nos supérieurs ? — 3° La vertu de dulie, qui consiste à rendre des honneurs et un culte à ceux qui sont au-dessus de nous, est-elle une vertu spéciale distincte de la vertu de latrie? — 4° Cette vertu se distingue-t-elle en différentes espèces ?



(t) Cette question est intitulée Dulia, du mot grec que l'on pourrait traduire en latin par servitus. Nous avons eu recours à une périphrase pour rendre ce titre, alin d'en mieux préciser le sens.



ARTICLE I. — l'honneur implique-t-il quelque chose de corporel?


Objections: 1. Il semble que l'honneur n'implique pas quelque chose de corporel. Car l'honneur est un témoignage de vénération rendu à la vertu, comme on peut le dire d'après Aristote (Eth. 1.1, cap. 5). Or, cette marque de révérence est quelque chose de spirituel; car révérer est un acte de crainte, comme nous l'avons vu (quest. lxxxi, art. 2 ad 1). L'honneur est donc quelque chose de spirituel.

2. D'après Aristote (Eth. lib. iv, cap. 3), l'honneur est la récompense de la vertu. Or, la récompense de la vertu, qui consiste principalement dans des choses spirituelles, n'est pas quelque chose de corporel, puisque la récompense est plus noble que le mérite. L'honneur ne consiste donc pas dans des choses corporelles.

3. L'honneur se distingue de la louange et de la gloire. Or, la louange et la gloire consistent dans des choses extérieures. L'honneur consiste donc dans ce qui est intérieur et spirituel.

En sens contraire Mais c'est le contraire. Saint Jérôme, expliquant ce passage de saint Paul (1Tm 5) : Qui bene praesunt presbyteri, duplici honore digni habeantur, dit ( Ageruch.) que ce double honneur désignait l'aumône ou les présents. Or, ces choses sont corporelles. L'honneur consiste donc dans des choses de cette nature.

CONCLUSION. — Quoique l'honneur, par rapport à Dieu, consiste dans un acte intérieur, il consiste par rapport aux hommes dans des signes extérieurs et corporels.

Réponse Il faut répondre que l'honneur est un témoignage rendu à la supériorité de quelqu'un. Ainsi les hommes qui veulent être honorés cherchent un témoignage de leur supériorité, comme on le voit dans Aristote (Eth. lib. i, cap. 5, et lib. viii, cap. 8). Or, un témoignage se rend devant Dieu ou devant les hommes. Devant Dieu, qui voit au fond des coeurs, le témoignage de la conscience suffit. C'est pourquoi l'honneur par rapport à Dieu peut consister uniquement dans le mouvement intérieur du coeur, quand on pense à sa grandeur infinie ou à celle d'un autre homme devanUui. — Mais, à l'égard des hommes, on ne peut rendre témoignage que par des signes extérieurs; soit par des paroles, comme quand on exalte dans ses discours le mérite de quelqu'un ; soit par des actes, comme quand on le salue ou qu'on va à sa rencontre ; soit par des choses extérieures, par exemple, en lui offrant des présents, ou en lui dressant des statues, ou de toute autre manière. C'est ainsi que l'honneur consiste dans des signes extérieurs et corporels.

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que la révérence n'est pas la même chose que l'honneur. Mais elle est d'un côté le premier motif qui nous porte à rendre à quelqu'un des honneurs ; car on n'honore les personnes qu'autant qu'on les révère. D'un autre côté, elle est la fin de l'honneur, dans le sens que l'on honore un individu, pour qu'il soit révéré par les autres.

2. Il faut répondre au second, que, comme le dit Aristote (ibid.), l'honneur est la récompense suffisante de la vertu (1). Car dans les choses humaines et corporelles, il n'y a rien de plus grand que l'honneur, selon qu'on considère les choses corporelles comme les signes démonstratifs d'une vertu supérieure. Or, comme on doit manifester ce qui esthon et beau, d'après ces paroles de l'Evangile (Matth, v, io) : Quand on allume une lampe, on la met, non sous le boisseau, mais sur le chandelier, pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison, il s'ensuit que l'honneur est pris pour la récompense de la vertu.

3. Il faut répondre au troisième, que la louange se distingue de l'honneur de deux manières : 1° parce que la louange ne consiste que dans les paroles, tandis que l'honneur consiste dans tous les signes extérieurs; et sous ce rapport la louange est renfermée dans l'honneur. 2° Parce qu'en honorant quelqu'un, nous rendons témoignage de sa bonté d'une manière absolue, au lieu que par la louange, nous attestons son mérite relativement à une fin. C'est ainsi que nous faisons l'éloge de celui qui travaille bien dans un genre. Ainsi l'honneur est le propre des hommes vertueux qui n'ont pas une bonté relative, mais une bonté absolue, comme le remarque Aristote (Eth. lib. i, cap. S). Quant à la gloire, elle est l'effet de l'honneur et de la louange; parce que, par là même que nous rendons témoignage à la bonté de quelqu'un, son mérite parvient à la connaissance de plusieurs personnes, et c'est ce que le mot de gloire implique. Car le mot gloire (gloria) vient du mot claria (illustre). C'est pour ce motif que la glose dit, d'après saint Augustin (Lib. iii cont. Maxim, cap. 13), que la gloire est une connaissance illustre accompagnée d'éloges.

(1) Ce n'est pas une récompense qui égale le prix de la vertu, mais c'est la récompense qui lui convient, puisque dans les choses humaines il n'y en a pas de plus élevée.



ARTICLE II. — l'honneur est-il du en propre aux supérieurs?


Objections: 1. Il semble qu'on ne doive pas proprement honorer ses supérieurs. Car l'ange est supérieur à tout homme qui est sur cette terre, d'après ces paroles de l'Evangile (Mt 11,2): Le dernier dans le royaume des deux est plus grand que Jean Baptiste. Or, l'ange a empêché saint Jean de l'honorer, comme il voulait le faire (Ap 22). On ne doit donc pas honorer ses supérieurs.

2. On doit honorer quelqu'un en témoignage de sa vertu, comme nous l'avons dit (art. préc. et quest. lxiii , art. 3). Or, il arrive quelquefois que les supérieurs ne sont pas vertueux. On ne doit donc pas les honorer, comme nous ne devons pas honorer les démons, quoiqu'ils nous soient supérieurs dans l'ordre de la nature.

3. L'Apôtre dit (Rm 12,10) : Prévenez-vous par des honneurs réciproques, et saint Pierre ajoute (1P 2,17) : Honorez tout le monde. Or, il ne faudrait pas agir ainsi, si l'on ne devait honorer que les supérieurs. L'honneur ne leur est donc pas dû en propre.

4. L'Ecriture rapporte (Tb 1,16) que Tobie avait dix talents qui provenaient de ce qu'il avait été honoré par le roi. On lit aussi dans le livre d'Esther (Est 6,11) qu'Assuérus honora Mardochée, et qu'il fit crier devant lui : C'est ainsi que doit être honoré celui qu'il plaira au roi d'honorer. On honore donc aussi les inférieurs, et par conséquent il semble que l'honneur ne soit pas dû en propre aux supérieurs.

En sens contraire Mais c'est le contraire. Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 12, et lib. iv, cap. 3) que l'honneur est dû à ceux qui excellent davantage.

CONCLUSION. — L'honneur n'est du à quelqu'un qu'en raison d'une supériorité quelconque.

Réponse Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc.), l'honneur n'est rien autre chose qu'une manifestation en faveur de l'excellence de la bonté de quelqu'un. Or, l'excellence d'un individu peut se considérer, non- seulement par rapport à celui qui l'honore de telle sorte qu'elle lui soit toujours supérieure, mais on peut encore la considérer en elle-même ou relativement à quelques autres sujets. D'après cela, l'honneur est toujours dû à quelqu'un pour un certain mérite ou une certaine supériorité. Car il n'est pas nécessaire que celui qui est honoré vaille mieux que celui qui l'honore, mais il suffit qu'il soit supérieur à d'autres, ou qu'il l'emporte sur celui qui l'honore, non pas absolument, mais relativement (1).

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que l'ange a défendu à saint Jean non de lui rendre toute espèce d'honneur, mais de l'honorer du culte de latrie, qui est dû à Dieu ; ou bien il l'a détourné de lui rendre le culte de dulie pour montrer la dignité de saint Jean lui-même, que le Christ avait élevé à la hauteur des anges, selon l'espérance de la gloire des enfants de Dieu. C'est pourquoi il n'a pas voulu être honoré par lui, comme s'il lui eût été supérieur.

2. Il faut répondre au second, que si les supérieurs sont mauvais, on ne les honore pas pour l'excellence de leur propre vertu, mais pour celle de leur dignité qui en fait des ministres de Dieu. On honore aussi en eux toute la société dont ils sont les chefs. Quant aux démons, ils sont irrévocablement mauvais ; nous devons plutôt les considérer comme des ennemis que de les honorer.

3. Il faut répondre au troisième, que dans tout individu il y a quelque chose qui nous permet de le considérer comme au-dessus de nous, d'après ce mot de saint Paul (Ph 2,3) : Que chacun par humilité voie les autres au-dessus de soi. Suivant ce même principe, on doit tous se prévenir par des honneurs réciproques.

4. Il faut répondre au quatrième, que les particuliers sont quelquefois honores par les rois, non parce qu'ils leur sont supérieurs sous le rapport de la dignité, mais à cause de la prééminence de leur vertu. C'est ainsi que Tobie et Mardochée ont été honorés par des souverains.

(1) Ainsi un égal peut honorer son égal, et un supérieur son inférieur.



ARTICLE III.—l'honneur de dulie est-il une vertu spéciale distincte de l'honneur de latrie (2)?


Objections: 1. Il semble que l'honneur de dulie ne soit pas une vertu spéciale distincte de l'honneur de latrie. Car, à l'occasion de ces paroles (Ps 7) : Seigneur, mon Dieu, j’ai espéré en vous, la glose dit (interl.) : Seigneur de toutes choses par sa puissance, le culte de dulie lui est dû; Dieu par la création, on lui doit le culte de latrie. Or, la vertu qui se rapporte à Dieu n'est pas distincte selon qu'il est Seigneur et selon qu'il est Dieu. L'honneur de dulie n'est donc pas une vertu distincte de l'honneur de latrie.

2. D'après Aristote (Eth. lib. viii, cap. 8), être aimé et être honoré sont deux choses qui ont beaucoup d'analogie. Or, la vertu de charité par laquelle on aime Dieu est la même que celle par laquelle on aime le prochain. Par conséquent l'honneur de dulie qu'on rend au prochain n'est pas une autre vertu que l'honneur de latrie qu'on rend à Dieu.

3. C'est le même mouvement qui nous porte vers l'image et vers la chose qu'elle représente. Or, par le culte de dulie, on honore l'homme, en tant qu'il a été fait à l'image de Dieu. Car le Sage dit des impies (Sg 2,22) qu'ils n'ont fait aucun cas de la gloire qui est réservée aux âmes saintes, parce que Dieu a créé l'homme immortel et qu'il l’a fait à l'image de sa ressemblance. L'honneur de dulie n'est donc pas une autre vertu que l'honneur de latrie qu'on rend à Dieu.

En sens contraire Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De civ. Dei, lib. x, cap. 4) qu'autre est la soumission que l'on doit aux hommes, d'après laquelle l'Apôtre commande aux serviteurs d'obéir à leurs maîtres, et qu'en grec on appelle du nom de dulie (ícúxia) et autre le culte de latrie qui désigne la soumission qui regarde le culte de Dieu.

CONCLUSION. — L'honneur de dulie, par lequel nous rendons a l'homme un culte selon qu'il participe à la souverainete, est une autre vertu que l'honneur de latrie par lequel nous rendons à Dieu un culte, comme au souverain Seigneur de toutes choses.

Réponse Il faut répondre que, d'après ce que nous avons dit (quest. ci, art. 3), la nature de la dette étant différente, il faut que la vertu par laquelle on l'acquitte soit autre aussi. Or, la raison pour laquelle on doit servir Dieu est autre que celle pour laquelle on doit servir l'homme, comme la souveraineté de Dieu est autre que celle de l'homme. Car Dieu a un domaine absolu et complet sur tous les êtres, et chaque créature est totalement soumise à sa puissance; au lieu que l'homme participe par analogie à la souveraineté divine, selon qu'il a un pouvoir particulier sur un homme ou sur une créature.—C'est pourquoi l'honneur de dulie par lequel on rend à l'homme qui domine la soumission qui lui est due est une autre vertu que le culte de latrie par lequel on rend à la souveraineté de Dieu la soumission qu'on lui doit. Cet honneur est une espèce de respect, parce que, par le respect, nous honorons toutes les personnes qui sont remarquables par leur dignité, et par l'honneur de dulie proprement dit, les serviteurs vénèrent leurs maîtres, car le mot dulie vient du grec (ScúXeta) et signifie servitude.

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que comme la religion reçoit par antonomase le nom de piété, parce que Dieu est notre père par excellence, de même la latrie reçoit de la sorte le nom de dulie, parce que Dieu est éminemment notre Seigneur et maître. Mais parce que la créature ne participe pas à la puissance de créer, et que c'est en raison de cette puissance que le culte de latrie est dû à Dieu, la glose a fait une distinction en attribuant à Dieu le culte de latrie, selon sa puissance de création qu'il ne communique pas à la créature, et le culte de dulie, selon la souveraineté de son domaine qu'il lui communique.

2. Il faut répondre au second, que Dieu est la raison qui nous fait aimer le prochain ; car il n'y a que Dieu que nous aimions dans le prochain par la

charité. C'est pourquoi la charité par laquelle nous aimons Dieu et le prochain est la même. Mais il y a d'autres amitiés qui diffèrent de la charité d'après les autres raisons pour lesquelles on aime ses semblables. De même, puisque le motif que nous avons de servir Dieu et l'homme ou de les honorer l'un et l'autre est différent, l'honneur de latrie n'est, pas la même vertu que l'honneur de dulie.

3. Il faut répondre au troisième, que le mouvement qui se porte vers l'image, considérée comme telle, se rapporte à la chose que l'image représente. Mais tout mouvement qui se porte vers une image ne se rapporte pas à elle, considérée comme telle ; c'est pourquoi le mouvement vers l'image n'est pas quelquefois de même espèce que celui qui se porte vers l'objet. Par conséquent il faut donc dire que l'honneur ou la soumission de dulie se rapporte absolument à la dignité de l'homme. Car, quoique l'homme soit, d'après cette dignité, à l'image ou à la ressemblance de Dieu, cependant, quand on témoigne de la vénération à un de ses semblables, on ne la rapporte pas toujours à Dieu. — Ou bien il faut dire que le mouvement qui se porte vers l'image se porte d'une certaine manière vers l'objet, mais non réciproquement. C'est pourquoi le respect que l'on témoigne à quelqu'un, selon qu'il est à l'image de Dieu, reflue sur Dieu lui-même. Au lieu que le respect que l'on a pour Dieu est tout autre, et il n'appartient d'aucune manière à son image.

(2) Les mots dulia et latria signifient l'un et l'autre la même chose. On pourrait les traduire indifféremment en latin par le mot servitus, mais il est reçu par l'usage que le culte de latrie est le culte de Dieu, ei le culte de dulie le culte des créatures et principalement des bienheureux qui sont dans le ciel. C'est saint Augustin qui a le premier précisé ainsi le sens de ces deux expressions (Voy. tom. iv, pag. C)5).



ARTICLE IV. — y a-t-il différentes espèces de dulie ?


Objections: 1. Il semble qu'il y ait différentes espèces de dulie. Car c'est par cette vertu qu'on honore le prochain. Or, nous honorons de différentes manières les différentes personnes avec lesquelles nous avons des rapports, comme un roi, un père, un maître, ainsi qu'on le voit dans Aristote (Eih. lib. ix, cap. 2). Par conséquent, puisque la raison diverse de l'objet change l'espèce de la vertu, il semble que la dulie se divise en vertus d'espèce différente.

2. Le milieu diffère spécifiquement des extrêmes, comme le pâle diffère du blanc et du noir. Or, l'hyperdulie (1) paraît tenir le milieu entre la latrie et la dulie. Car on rend cet honneur aux créatures qui ont une affinité spéciale avec Dieu, comme la B. Vierge qui est sa mère. Il semble donc qu'il y ait des espèces différentes de dulie : l'une qui serait la dulie simplement, et l'autre l'hyperdulie.

3. Comme dans la créature raisonnable on trouve l'image de Dieu, en raison de laquelle on l'honore; de même on trouve dans la créature irraisonnable son vestige. Or, l'image et le vestige impliquent une autre raison de ressemblance. Il faut donc, d'après cela, considérer différentes espèces de dulie, surtout puisque l'on rend un honneur à certaines créatures irraisonnables, comme au bois de la sainte croix, etc.

En sens contraire Mais c'est le contraire. La dulie se distingue par opposition de la latrie. Or, on ne divise pas la latrie en différentes espèces; par conséquent la dulie ne se divise pas non plus.

CONCLUSION. — La dulie, prise en général, a pour parties la piété, le respect et toute autre vertu qui témoigne à l'homme de la vénération. Prise dans un sens strict, elle désigne cette vertu par laquelle le serviteur témoigne du respect à son maître, c'est une espèce iníime qui ne renferme pas de parties sous elle.

Réponse Il faut répondre qu'on peut considérer la dulie de deux manières : Ou Le culto d'hyperdulie est le culte qu'on rend à la créature qui approche le plus de Dieu, «.est le calte que nous rendons à la sainte Vierge, et qu'on rendrait à l'humanité du Christ, si elle était séparée, comme l'observe Nicolai.

1° en général, selon qu'elle témoigne du respect à tout homme en raison de son excellence, quelle qu'elle soit. Dans ce sens elle contient sous elle la piété, le respect et toutes les vertus qui ont pour objet d'honorer l'homme. De cette manière elle a des parties de différente espèce.

2° On peut la considérer strictement, en la considérant comme la vertu d'après laquelle le serviteur honore le maître, car le mot dulie veut dire servitude, ainsi que nous l'avons dit (art. 3). A ce point de vue on ne la divise pas en différentes espèces, mais elle est une des espèces de respect que Cicéron reconnaît (De inveni. lib.ii) : parce que le serviteur vénère son maître, le soldat son chef, le disciple son maître, d'après une raison particulière.

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument. que ce raisonnement repose sur la dulie prise en général.

2. Il faut répondre au second, que l'hyperdulie est la principale espèce de dulie, considérée en général; car on doit à l'homme le plus grand respect en raison de l'affinité qu'il a avec Dieu.

3. Il faut répondre au troisième, que l'homme ne doit ni soumission, ni honneur à la créature irraisonnable considérée en elle-même. Au contraire, toute créature de ce genre est plutôt naturellement soumise à l'homme. Si l'on honore la croix du Christ, on l'honore du même honneur qué le Christ lui-même ; comme on honore la pourpre du roi du même honneur que le roi, selon l'expression de saint Jean Damascène (Deorth.fid. lib. iv, cap. 3).




QUESTION CIV.

DE L'OBÉISSANCE.


Nous devons maintenant nous occuper de l'obéissance. — A ce sujet six questions se présentent : 1° Un homme doit-il obéira un autre homme? — 2° L'obéissance est- elle une vertu spéciale? — 3° Du rapport qu'il y a entre cette vertu et les autres. — 4° Doit-on obéir a Dieu en toutes choses? — 5° Les sujets sont-ils tenus d'obéir en tout à leurs supérieurs ? — 6° Les fidèles sont-ils tenus d'obéir aux puissances séculières ?


ARTICLE I. — un homme est-il tenu d'obéir a un autre (1) ?


Objections: 1. Il semble qu'un homme ne soit pas tenu d'obéir à un autre. Car on ne doit rien faire contre ce que Dieu a établi. Or, il est d'institution divine que l'homme soit régi par son propre conseil, d'après ces paroles de l'Ecriture (Eccli.        Dieu a établi l'homme dès le commencement et l'a laissé dans la main de son conseil. Un homme n'est donc pas tenu d'obéir à un autre.

2. Si l'on était tenu d'obéir à quelqu'un, il faudrait qu'on regardât la volonté de celui qui commande comme la règle de ses actions. Or, il n'y a que la volonté de Dieu, qui est toujours droite, qui soit la règle des actions humaines. L'homme n'est donc tenu d'obéir qu'à Dieu.

3. Les services sont d'autant plus agréables qu'ils sont plus gratuits. Or, ce que l'homme fait par devoir n'est pas gratuit. Si donc l'homme était tenu par devoir d'obéir aux autres en faisant de bonnes actions, ses bonnes oeuvres deviendraient moins méritoires, par là même qu'elles seraient faites par obéissance. Il n'est donc pas tenu d'obéir à un autre.

En sens contraire Mais c'est le contraire. L'Apôtre dit (He 13 He 17) : Obéissez à ceux qui vous sont préposés et soyez-leur soumis.

CONCLUSION. — Comme dans la nature les choses inférieures sont soumises au mouvement de celles qui sont au-dessus d'elles, de même dans la société, d'après le droit naturel et divin, les inférieurs sont tenus d'obéir à leurs supérieurs.

Réponse Il faut répondre que comme les actions des choses naturelles procèdent des puissances naturelles, de même les opérations humaines procèdent de la volonté de l'homme. Or, dans la nature, il a fallu que les choses supérieures missent en mouvement les inférieures, parla supériorité de la vertu naturelle qu'elles ont reçue de Dieu. Il faut donc aussi que dans la société les supérieurs meuvent les inférieurs par leur volonté, en vertu de l'autorité que Dieu leur a accordée. Et puisque mouvoir par la raison et la volonté, c'est commander; il s'ensuit que, comme d'après l'ordre naturel établi par Dieu, les choses inférieures sont nécessairement soumises dans la nature au mouvement de celles qui sont au-dessus d'elles; de même dans la société, d'après le droit naturel et divin, les inférieurs sont tenus d'obéir à leurs supérieurs.

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que Dieu a laissé l'homme dans la main de son conseil, non parce qu'il lui permet de faire tout ce qu'il veut, mais parce qu'il ne le contraint pas par la nécessité de la nature, comme les créatures irraisonnables, à exécuter ce qu'il doit faire, et qu'il l'y amène par la libre élection qui émane de son propre conseil. Et comme il doit agir d'après son propre conseil dans ses autres actions, il doit agir de même en obéissant à ses supérieurs; car saint Grégoire dit (Moral, ult. cap. 10) : qu'en obéissant humblement à la voix d'un autre, nous triomphons de nous-mêmes dans notre coeur.

2. Il faut répondre au second, que la volonté divine est la première règle qui régisse toutes les volontés raisonnables ; mais l'une s'en approche plus que l'autre, d'après l'ordre établi de Dieu. C'est pourquoi la volonté de celui qui commande peut être comme la seconde règle de la volonté de celui qui obéit.

3. Il faut répondre au troisième, qu'on peut regarder une chose comme gratuite, de deux manières : 1° par rapport à l'action elle-même, parce que l'homme n'est pas obligé de la faire; 2° par rapport à celui qui l'opère, parce qu'il la fait librement. Or, une oeuvre devient vertueuse, louable et méritoire, surtout selon qu'elle procède de la volonté. C'est pourquoi, quoique l'obéissance soit un devoir, si on le remplit avec une volonté bien disposée, on n'en a pas moins de mérite pour cela, principalement devant Dieu, qui ne voit pas seulement les oeuvres extérieures, mais encore la volonté intérieure.

(I) Cet article est une réfutation de Luther, qui voulait que l'homme fût libre et indépendant de toute loi humaine.



ARTICLE II. — l'obéissance est-elle une vertu spéciale (1)?


Objections: 1. Il semble que l'obéissance ne soit pas une vertu spéciale. Car la désobéissance lui est opposée. Or, la désobéissance est un péché général ; puisque saint Ambroise dit (Lib. de parad. cap. 8) : que le péché est une désobéissance à la loi de Dieu. L'obéissance n'est donc pas une vertu spéciale, mais générale.

2. Toute vertu particulière est ou théologale ou morale. Or, l'obéissance n'est pas une vertu théologale, parce qu'elle n'est comprise ni sous la foi, ni sous l'espérance, ni sous la charité. Elle n'est pas non plus une vertu morale, parce qu'elle n'occupe pas un milieu entre deux extrêmes, car plus on est obéissant et plus on est digne d'éloges. Elle n'est donc pas une vertu spéciale.

3. Saint Grégoire dit (Mor. ult. cap. 10) : que l'obéissance est d'autant plus

(1) On définit l'obéissance : Virtus per quam aliquis sui superioris praecepto obtemperat, ex intentione satisfaciendi ejus praecepto.
(2) Tels sont les actes indifférents qui tirent leur bonté ou leur malice morale de ce qu'ils sont commandés ou défendus, et qui ne se rapportent ainsi qu'à la vertu d'obéissance.

méritoire et digne d'éloges, qu'il y a moins du sien. Or, toute vertu spéciale est au contraire d'autant plus louable qu'elle y met du sien davantage, parce qu'il est nécessaire à la vertu qu'elle résulte du choix et de la volonté, comme le dit Aristote (Eth. lib. n, cap. 4). L'obéissance n'est donc pas une vertu spéciale.

4.. Les vertus diffèrent d'espèce selon leurs objets. Or, l'objet de l'obéissance paraît être le commandement du supérieur, qui peut varier à l'infini, selon les divers degrés de supériorité. L'obéissance est donc une vertu générale qui renferme sous elle une foule de vertus spéciales.

En sens contraire Mais c'est le contraire. Il y a des auteurs qui font de l'obéissance une partie de la justice, comme nous l'avons dit (quest. lxxx).

CONCLUSION. — L'obéissance est une vertu spéciale dont l'objet est l'ordre tacite ou expresse du supérieur.

Réponse Il faut répondre qu'il y a une vertu spéciale pour toutes les bonnes oeuvres qui doivent être louées pour une raison particulière-, carie propre delà vertu, c'est de rendre bonnes les actions. Or, on doit obéir au supérieur selon l'ordre que Dieu a établi dans la création, comme nous l'avons montré (art. préc.)-, et par conséquent c'est une bonne chose, puisque le bien consiste dans le mode, l'espèce et l'ordre, d'après saint Augustin (Lib. de nat. bon. cap. 3). Cet acte a une raison spéciale d'être loué d'après son objet particulier. Car, puisque les inférieurs doivent beaucoup de choses à leurs supérieurs, parmi ces choses il y en a une particulière : c'est qu'ils doivent obéir à leurs préceptes. L'obéissance est donc une vertu spéciale, et son objet particulier est le commandement tacite ou exprès. Car de quelque manière que la volonté du supérieur se révèle, il y a un ordre tacite (i), et l'obéissance paraît d'autant plus prompte, que l'on prévient l'ordre exprès, en exécutant la volonté du supérieur aussitôt qu'on l'a comprise.

Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que rien n'empêche que deux raisons spéciales, auxquelles deux vertus particulières se rapportent, se rencontrent dans un seul et même objet matériel ; comme un soldat, qui défend le camp du roi, fait un acte de courage en ne refusant pas de braver la mort pour une bonne cause, et il fait un acte de justice en rendant à son maître le service qu'il lui doit. C'est ainsi que le commandement, qui est l'objet de l'obéissance, se trouve aussi dans les actes de toutes les vertus. Il n'est cependant pas dans tous leurs actes, parce qu'ils ne sont pas tous de précepte, ainsi que nous l'avons vu (I-II quest. xcvi, art. 3). Il y a aussi des choses qui sont de précepte et qui n'appartiennent à aucune autre vertu, comme on le voit à l'égard des choses qui ne sont mauvaises que parce qu'elles sont défendues (2). Par conséquent, si on prend l'obéissance dans son sens propre, selon que l'intention se rapporte formellement à la nature du précepte, elle est une vertu spéciale et la désobéissance un péché particulier. Car en ce sens, l'obéissance exige qu'on accomplisse un acte de justice ou l'acte d'une autre vertu, dans l'intention de remplir un précepte -, et la désobéissance demande que l'on méprise actuellement ce précepte. Mais si l'obéissance se prend dans un sens large pour l'exécution de tout ce qui peut

être de précepte, et la désobéissance pour l'omission de ces mêmes choses, quelle que soit d'ailleurs l'intention que l'on ait, alors l'obéissance est une vertu générale, et la désobéissance un péché qui est général aussi.

2. Il faut répondre au second, que l'obéissance n'est pas une vertu théologale. Car elle n'a pas par elle-même Dieu pour objet, mais elle se rapporte à l'ordre d'un supérieur quelconque, exprès ou interprétatif, c'est-à-dire qu'elle a pour objet la simple parole qui manifeste la volonté du supérieur, et qu'elle consiste à lui obéir avec empressement, d'après ce passage de l'Apôtre (Tt 3,1) : Avertissez les fidèles d'être soumis aux princes et aux magistrats et d'obéir à leurs ordres, etc. Mais elle est une vertu morale, puisqu'elle est une partie de la justice, et elle tient le milieu entre deux extrêmes. Son excès se considère, non-seulement quant à son étendue, mais encore relativement à d'autres circonstances, par exemple, quand on obéit à quelqu'un qu'on ne doit pas écouter, ou pour des choses que l'on ne doit pas faire, comme nous l'avons dit à l'égard de la religion (quest. xcii, art. 2). On peut dire aussi que, comme dans la justice, il y a excès à retenir ce qui est à autrui, et défaut quand on ne rend pas ce que l'on doit, d'après Aristote (Eth. lib. v,cap.4), de même l'obéissance est un milieu entre l'excès qu'il ya de la part de l'inférieur à se soustraire à l'autorité supérieure, pour faire avec trop de complaisance sa propre volonté, et le défaut qu'il y a de la part du supérieur auquel on n'obéit pas. Ainsi, d'après cela, l'obéissance tient le milieu entre deux espèces de fautes, comme nous l'avons dit à l'égard de la justice (quest. lviii. art. 10).

3. Il faut répondre au troisième, que l'obéissance, comme toute autre vertu, doit rendre la volonté prompte à se porter vers son propre objet, mais non vers ce qui lui répugne. Or, l'objet propre de l'obéissance est l'ordre qui procède de la volonté d'un autre. Par conséquent l'obéissance rend la volonté de l'homme prête à accomplir la volonté de celui qui lui commande. Si la chose qu'on lui commande est une chose qu'il veut pour lui- même et qu'il s'y porte de sa propre volonté, sans avoir égard au précepte, comme il arrive à l'égard de ce qui est conforme à ses intérêts, il ne paraît pas faire la chose parce qu'elle lui est commandée, mais à cause de sa volonté propre. Au contraire, quand ce qu'on commande, n'est voulu en soi d'aucune manière, mais que considéré en lui-même il répugne à la volonté propre, comme quand il s'agit de choses fâcheuses, alors il est absolument évident que celui qui obéit n'agit qu'en vue du précepte. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor. lib. ult. cap. 10) que l'obéissance qui trouve son compte dans les choses qui lui sont avantageuses est nulle ou qu'elle est moindre ; parce que la volonté propre ne paraît pas avoir pour but principal l'accomplissement du précepte, mais l'exécution de son propre désir; au lieu que dans ce qui est désavantageux ou difficile, elle est plus grande, parce que la volonté propre n'a d'autre but que d'obéir. Mais on ne doit entendre cela que de ce qui paraît au dehors. Car, d'après le jugement de Dieu qui voit le fond des coeurs, il peut se faire que l'obéissance qui trouve son intérêt dans la soumission n'en soit pas moins louable pour cela ; si, par exemple, la volonté propre de celui qui obéit ne se porte pas avec moins d'empressement à l'accomplissement du précepte.

4. Il faut répondre au quatrième, que le respect se rapporte directement à la personne qui excelle; c'est pourquoi on en distingue différentes espèces selon les différentes espèces de prééminence. Mais l'obéissance a pour objet l'ordre de la personne qui est au-dessus des autres. C'est pour ce motif qu'elle n'est que d'une seule espèce (1). Mais parce qu'on doit obéir aux ordres d'une personne en raison du respect qu'on a pour elle, il s'ensuit que quoique l'obéissance de l'homme soit spécifiquement la môme, elle procède néanmoins de causes d'espèces différentes.

(?) Ainsi, quand on agit avant d'en avoir reçu l'ordre, il faut que l'on sache quelles sont intérieurement les intentions de celui qui commande, et qu'on aille au-devant de ses désirs. Dans ce cas, l'ordre est tacite ; sans cela il n'y aurait pas acte d'obéissance,
(I) Le respect a pour objet l'excellence de la personne, et il varie selon la dignité de la personne elle-même. L'obéissance se rapporte à la puissance. Il y a plusieurs espèces de puissances : la puissance divine, la puissance ecclésiastique, la puissance civile ; mais l'obéissance reste spécifiquement la même, parce que toute puissance, quelle qu'elle soit, a le droit d'exiger l'acte de cette vertu.




Secunda secundae (Drioux 1852) Qu.102 a.3