Audiences 1979 6

6


1. Proclamez le jeûne ! (
Jl 1,14). Ce sont les paroles de la première lecture du Mercredi des Cendres, écrites par le prophète Joël et sur lesquelles l'Église établit la pratique du Carême en prescrivant le jeûne.

Aujourd'hui, la pratique du carême définie par Paul VI, dans la constitution Poenitemini, est beaucoup moins sévère qu'autrefois. En cette matière, le Pape s'en est remis largement à la décision des conférences épiscopales de chaque pays, qui doivent adapter les exigences du jeûne aux conditions de vie de leurs sociétés respectives. Il a également rappelé que l'essentiel de la pénitence du carême est constitué, non seulement par le jeûne, mais aussi par la prière et l'aumône (oeuvre de miséricorde). Il faut donc décider selon les circonstances car le jeûne peut être remplacé par des oeuvres de miséricorde et par la prière. Le but de ce temps particulier de la vie de l'Église est toujours et partout la pénitence, c'est-à-dire la conversion à Dieu. En effet, la pénitence entendue comme conversion, c'est-à-dire metanoia constitue un ensemble que la tradition du Peuple de Dieu dans l'Ancienne Alliance d'abord et puis le Christ, ont lié, en quelque sorte, à la prière, à l'aumône et au jeûne.

Nous songeons peut-être en ce moment aux paroles par lesquelles Jésus a répondu aux disciples de Jean Baptiste lorsqu'ils l'interrogeaient : Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? Jésus répondit : Les invités à la noce peuvent-ils être en deuil tant que l'époux est avec eux ? Mais des jours viendront où l'époux leur aura été enlevé : c'est alors qu'ils jeûneront (Mt 9,15).

En effet, le temps de carême nous rappelle que l'époux nous a été enlevé. Enlevé, arrêté, emprisonné, giflé, flagellé, couronné d'épines, crucifié... Le jeûne du temps de carême est l'expression de notre solidarité avec le Christ. C'est le sens qu'a toujours eu le carême tout au long des siècles et qu'il garde encore aujourd'hui.

Mon amour a été crucifié et il n'y a plus en moi cette flamme qui désire les choses matérielles, comme écrit saint Ignace d'Antioche dans la lettre aux Romains (Ign. Antioche, ad Romanos 7, 2).



Pourquoi le jeûne ?





2. Il faut donner à cette question une réponse plus vaste et plus complète pour que soit mieux défini le rapport entre le jeûne et la metanoia, c'est-à-dire cette transformation spirituelle qui rapproche l'homme de Dieu. Nous essaierons donc de nous concentrer non seulement sur la pratique de l'abstention de nourriture et de boissons, — c'est cela le jeûne, au sens habituel — mais sur le sens plus profond de cette pratique qui, du reste, peut et doit parfois être remplacée par une autre. La nourriture et les boissons sont indispensables à l'homme pour vivre, il s'en sert et doit s'en servir, cependant il ne doit pas en abuser. L'abstention traditionnelle de nourriture et de boissons a pour but d'introduire dans la vie de l'homme, non seulement l'équilibre nécessaire, mais aussi le détachement de ce que l'ont pourrait appeler une mode de la consommation. Cette mode est l'une des caractéristiques de notre civilisation et en particulier de la civilisation occidentale. La mode de la consommation ! L'homme orienté vers les biens matériels, vers les innombrables biens matériels, en abuse souvent. Et ici, il ne s'agit pas uniquement de la nourriture et des boissons. Lorsque l'homme est orienté exclusivement vers la possession et l'usage des biens matériels, c'est-à-dire des choses, alors toute la civilisation se mesure à la quantité et à la qualité des choses qu'elle est capable de fournir à l'homme et non en prenant l'homme lui-même comme critère. En effet, cette civilisation fournit les biens matériels, non seulement pour qu'ils aident l'homme à exercer, des activités créatrices et utiles, mais de plus en plus, pour satisfaire les sens, l’excitation qui en découle, le plaisir momentané, un nombre toujours plus grand de sensations.

On entend dire parfois que le développement excessif des moyens audiovisuels dans les pays riches, ne profite pas toujours au développement de l'intelligence, surtout-chez les enfants ; au contraire, il contribue parfois à en freiner le développement. L'enfant vit seulement de sensations, il cherche des sensations toujours nouvelles ; et il devient, sans s'en rendre compte esclave de cette passion actuelle. Se rassasiant de sensations, il reste souvent intellectuellement passif, son intelligence ne s'ouvre pas à la recherche de la vérité ; la volonté reste figée par l'habitude à laquelle il ne sait s'opposer. C'est pourquoi l'homme contemporain doit jeûner, c'est-à-dire s'abstenir non seulement de nourriture et de boissons, mais de beaucoup d'autres objets de consommation, de satisfaction des sens. Jeûner, c'est s'abstenir, renoncer à quelque chose.



Le jeûne : vigueur de l'esprit





3. Pourquoi renoncer à quelque chose ? Pourquoi s'en priver ? Nous avons répondu en partie à cette question. Cependant la réponse ne sera pas complète si nous ne nous rendons pas compte que l'homme est homme parce qu'il sait se priver de quelque chose, parce qu'il est capable de se dire à lui-même : non. L'homme est un être composé d'un corps set d'une âme. Certains écrivains contemporains présentent cette structure de l'homme sous forme de couches superposées (strates) et parlent par exemple des couches intérieures. Notre vie semble être divisée en couches et vit à travers elles. Tandis que les couches superficielles sont liées à notre sensualité, les couches en profondeur, sont l'expression de la spiritualité de l'homme, c'est-à-dire de la volonté consciente, de la réflexion, de la conscience, de la capacité de vivre les valeurs supérieures. Cette image de la structure de la personnalité humaine peut aider à comprendre le sens du jeûne. Il ne s'agit pas seulement du sens religieux mais d'un sens qui s'exprime par ce que l'on appelle l'organisation de l'homme en tant que sujet et personne. L'homme se développe régulièrement quand les couches les plus profondes de sa personnalité s'expriment correctement, quand ses intérêts et ses aspirations ne se limitent pas seulement au niveau des couches extérieures et superficielles, liées à la sensualité humaine. Pour faciliter un tel développement, il nous faut nous détacher sciemment de ce qui sert à satisfaire la sensualité, c'est-à-dire des couches extérieures superficielles. Donc, nous devons renoncer à tout ce qui les alimente. Voilà, en bref, l'interprétation du jeûne, aujourd'hui. Le renoncement aux sensations, aux plaisirs et aussi à la nourriture et aux boissons, n'est pas une fin en soi. Il doit simplement, pourrait-on dire, aplanir la voie à des contenus plus profonds, qui alimentent l'homme intérieur. Ce renoncement, cette mortification doivent servir à créer en l'homme les conditions pour pouvoir vivre les valeurs supérieures dont il est, à sa façon, affamé.

Voici le sens plénier du jeûne dans le langage aujourd'hui. Cependant lorsque nous lisons les auteurs chrétiens de l'antiquité ou les Pères de l'Église, nous y trouvons la même vérité exprimée souvent en un langage si actuel qu'il nous surprend. Saint Pierre Chrysologue dit par exemple : Le jeûne est la paix du corps, la force de l'esprit, la vigueur de l'âme (Sermo VII, De Jejunio 3) et encore : Le jeûne est le gouvernail de la vie humaine et il soutient le navire de notre corps (Sermo VII, De Jejunio 1). Et saint Ambroise répond ainsi à d'éventuelles objections contre le jeûne : La chair, de par sa condition mortelle, a ses propres convoitises : tu domines la chair (...) Ne réponds pas aux désirs de la chair dans ce qui n'est pas permis, mais freine-les, même dans ceux qui sont permis. En effet, celui qui ne se prive d'aucune chose permise, est prêt à se laisser entraîner par celles qui ne sont pas permises (Sermo De utilitate Jejunii, III, V, VIII) même des auteurs non-chrétiens affirment la même vérité. Cette vérité est universelle. Elle fait partie de la sagesse universelle de la vie.

4. Il est maintenant plus facile pour nous de comprendre pourquoi le Christ Seigneur et l'Église unissent le rappel du jeûne à la pénitence, c'est-à-dire à la conversion. Pour nous convertira Dieu, il faut que nous découvrions en nous-mêmes ce qui nous rend sensibles à ce qui appartient à Dieu, donc le contenu spirituel, les valeurs spirituelles qui parlent à notre intelligence, à notre conscience, à notre coeur (selon le langage biblique). Pour s'ouvrir à ce contenu spirituel, à ces valeurs, il faut se détacher de ce qui ne sert que la consommation, la satisfaction des sens. Dans l'ouverture de notre personnalité humaine à Dieu, le jeûne — compris aussi bien dans son sens traditionnel qu'actuel — doit aller de pair avec la prière parce que celle-ci nous dirige directement vers lui.

D'autre part, le jeûne, c'est-à-dire la mortification des sens, la maîtrise du corps confèrent à la prière une plus grande efficacité que l'homme constate en lui-même. Il découvre en effet qu'il est différent, qu'il est davantage maître de soi, qu'il est devenu intérieurement libre. Il s'en rend compte parce que la conversion et la rencontre avec Dieu, par la prière, portent en lui du fruit.

Il résulte de ces réflexions que le jeûne n'est pas seulement le résidu d'une pratique religieuse des siècles passés, mais qu'il est aussi indispensable à l'homme d'aujourd'hui, aux chrétiens de notre temps. Il faut réfléchir profondément sur ce thème surtout en ce temps de carême.






28 mars 1979



QUE VEUT DIRE : « FAIRE L’AUMONE ? »


7
1. Paenitemini et date eleemosinam (Cf.
Mc 1,15 et Lc 12,33). Nous n'apprécions guère aujourd’hui le terme aumône : nous y percevons un je ne sais quoi d'humiliant. Ce terme laisse entendre un système social où règnent l'injustice, la distribution inéquitable des ressources, un système auquel devraient être appliquées des réformes adéquates : et si ces réformes n'aboutissaient pas, des changements radicaux seraient alors nécessaires dans la vie sociale, surtout dans le domaine des rapports humains. Nous retrouvons cette même idée dans les textes des prophètes de l'Ancien Testament dont est tirée souvent la liturgie du temps de carême. Les Prophètes considèrent ce problème au niveau religieux : il n'est de vraie conversion à Dieu, il ne peut y avoir de religion authentique sans qu'il y ait réparation des injures et des injustices dans les rapports entre les hommes, dans la vie sociale. C'est dans ce contexte que les Prophètes invitent à pratiquer l'aumône.

Ils n'emploient même pas le mot aumône qui, du reste, en hébreu, se dit sedagah et veut dire précisément justice : ils demandent de l'aide pour ceux qui subissent l'injustice et pour les nécessiteux ; pas tellement en vertu de la miséricorde mais plutôt en vertu du devoir d'une charité agissante.

Ne savez-vous pas quel est le jeûne qui me plaît ?
Rompre les chaînes injustes,
Délier les liens du joug,
Renvoyer libres les opprimés,
Briser tous les jougs,
Partager ton pain avec l'affamé,
Héberger les pauvres sans abri.
Vêtir celui que tu vois nu,
Et ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair.
(Is 58,6-7).

Le mot grec eleemosine se trouve dans les derniers livres de la Bible et la pratique de l'aumône est une preuve de religiosité authentique. Jésus fait de l'aumône la condition d'accès à son royaume (Cf. Lc Lc 12,32-33) et de la vraie perfection (Mc 10,21) : d'autre part, quand Judas — devant la femme qui oignait les pieds de Jésus — prononça la phrase : Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers pour les donner aux pauvres ? (Jn 12,5) le Christ prit la défense de la femme en répondant : Des pauvres... Vous en aurez toujours avec vous, mais moi vous ne m'aurez pas toujours (Jn 12,8). Ces deux phrases donnent à réfléchir.



Quel est le sens du mot aumône ?





2. Le terme grec eleemosine vient de eleos qui veut dire compassion et miséricorde ; à l'origine, il indiquait l'attitude de l'homme miséricordieux et, par la suite, toutes les oeuvres de charité pour les nécessiteux : le mot a été transformé et il est d'usage dans presque toutes les langues européennes.

— en français : aumône

en espagnol : limosina

— en portugais: esmola

— en allemand: almosen

— en anglais : alms

même le terme polonais jaemuzma est la transformation du mot grec. Il nous faut donc faire la différence entre le sens objectif de ce terme et le sens que lui donne notre conscience sociale. Comme nous venons de le dire, nous attribuons souvent, dans notre conscience sociale, un sens négatif au mot aumône ; cela était dû et l'est encore à plusieurs circonstances. Mais l'aumône en elle-même en tant qu'aide à ceux qui en ont besoin, en tant que partage avec les autres de ses propres biens, n'est absolument pas un acte négatif. Nous pouvons ne pas apprécier la manière dont quelqu'un fait l'aumône. Nous pouvons également ne pas être d'accord avec celui qui tend la main pour demander l'aumône, parce qu'il ne fait rien pour gagner sa vie. Nous pouvons ne pas approuver la société, le système social où l'aumône est une nécessité ; cependant, le fait même de venir en aide à ceux qui en ont besoin, de partager avec les autres ses propres biens, doit imposer le respect. Voyons comment, dans l'interprétation des expressions verbales, se libérer de l'influence des circonstances accidentelles : des circonstances souvent impropres qui pèsent sur leur sens ordinaire. Ces circonstances sont parfois du reste en elles-mêmes positives (par exemple, dans notre cas : l'aspiration à une société juste, où l'aumône ne serait pas nécessaire parce qu'il y aurait une juste distribution des biens).

Lorsque, le Seigneur Jésus parle d'aumône, lorsqu'il invite à la pratiquer, c'est toujours pour que l'on vienne en aide à ceux qui en ont besoin, pour que l'on partage avec eux nos biens : Jésus donne à ce geste un sens simple et essentiel qui ne nous permet pas de douter de la valeur de l'acte appelé aumône : qui nous invite même à l'approuver, comme un acte bon, comme une expression d'amour envers le prochain et comme un acte de salut.

Par ailleurs, à un moment particulièrement important, le Christ prononce ces paroles riches de sens : des pauvres... vous en aurez toujours avec vous (Jn 12,8) : Il ne veut pas dire par là que les changements des structures sociales et économiques ne valent rien, ni qu'il ne faille pas essayer d'éliminer l'injustice, l'humiliation, la misère, la faim. Il veut dire simplement qu'en l'homme il y aura toujours des nécessités et qu'elles ne peuvent être satisfaites que par l'aide aux nécessiteux et en faisant participer les autres à ses propres biens... De quelle aide s'agit-il ? De quelle participation ? Peut-être seulement d'aumône, c'est-à-dire d'une aide en argent, d'une aide exclusivement matérielle ?



Aumône : don intérieur





3. Certes, le Christ n'ôte pas l'aumône de notre champ visuel. Il pense aussi à l'aumône matérielle mais à sa façon. L'exemple le plus éloquent à ce sujet, est celui de la pauvre veuve, qui déposait au trésor du temple quelques pièces de monnaie : du point de vue matériel, une offrande bien différente de celle que faisaient les autres. Cependant le Christ dit : cette veuve... a mis tout ce qu'elle avait pour vivre (Lc 21,3-4). Donc ce qui compte par-dessus tout, c'est la valeur intérieure du don : la disponibilité à tout partager ; la volonté de se donner.

Rappelons ici saint Paul : Quand je distribuerais tous mes biens... s'il me manque l'amour, je n'y gagne rien (1Co 13,3). Et saint Augustin a dit à ce propos : Si tu tends la main pour donner, mais sans qu'il y ait de la miséricorde dans ton coeur, tu n'as rien fait ; si au contraire, ton coeur est miséricordieux, même si ta main n'a rien à donner, Dieu accepte ton aumône. (Enarrat. In Ps 105,5).

Nous touchons ici le coeur du problème. Dans l'Écriture sainte et selon les catégories évangéliques, aumône veut dire avant tout : don intérieur, attitude d'ouverture à l'autre et cette attitude est un facteur indispensable de la metanoia, c’est-à-dire de la conversion, tout comme sont indispensables la prière et le jeûne. En effet, saint Augustin dit : Comme les prières de celui qui fait le bien sont vite accueillies, c'est la justice de l'homme dans la vie présente : le jeûne, l'aumône, la prière (Enarrat. In Ps 52,6) ; la prière, ouverture à Dieu ; le jeûne, expression de la maîtrise de soi, de la capacité de dire non à soi-même ; enfin l'aumône, ouverture aux autres. C'est le tableau que nous présente l'Évangile lorsqu'il nous parle de la pénitence, de la metanoia. Ce n'est que dans une attitude totale — dans son rapport avec Dieu, avec lui-même et avec son prochain — que l'homme se convertit et reste converti.

L'aumône ainsi comprise est décisive pour une telle conversion. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler l'image du jugement dernier que le Christ nous a donnée : car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m'avez accueilli ; nu et vous m'avez vêtu ; malade et vous m'avez visité ; en prison et vous êtes venus à moi.

Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? Quant nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison et de venir à toi ? Et le Roi leur répondra : En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait (Mt 25,35-40).

Et les Pères de l'Église diront avec saint Pierre Chrysologue : La main du pauvre est la bourse du Christ puisque tout ce que le pauvre reçoit, c'est le Christ qui le reçoit (Sermo VIII, 4). Et avec saint Grégoire de Nazianze : De toutes choses, le Seigneur veut la miséricorde et non le sacrifice ; et nous la donnons à travers les pauvres (De pauperum amore, XI). Donc, cette ouverture aux autres qui s'exprime par l'aide, par le partage de la nourriture, du verre d'eau, de la bonne parole, du réconfort, de la visite de son propre temps, etc. Ce don intérieur offert à l'autre homme arrive tout droit au Christ, tout droit à Dieu. C'est de cela que dépend notre rencontre avec lui, c'est la conversion.

Dans l'Évangile et aussi dans toute l'Écriture sainte, nous trouvons beaucoup de textes qui confirment cela. L'aumône comprise selon l'Évangile, selon l'enseignement du Christ, revêt, dans notre conversion à Dieu un sens définitif, décisif ; sans l'aumône, notre vie n'est pas Pleinement tournée vers Dieu.

4. Dans nos réflexions de carême, il faudra reprendre ce thème. Aujourd'hui, avant de conclure, arrêtons-nous un moment encore sur le sens véritable de l'aumône. Il est très, facile en effet d'en fausser l'idée, comme nous l'avons dit au début. Jésus donnait des avertissements même en ce qui concerne l'attitude superficielle, extérieure, de l'aumône (Cf. Mt Mt 6,2-4 Lc 11,41). Ce problème est toujours actuel. Si nous sommes conscients de la signification essentielle de l'aumône pour notre conversion à Dieu et pour toute la vie chrétienne, nous devons éviter, à tout prix, tout ce qui fausse le sens de l'aumône, de la miséricorde, des oeuvres de charité : tout ce qui peut en déformer l'image en elle-même. Dans ce domaine, il est très important d'acquérir la sensibilité intérieure aux besoins réels du prochain, pour savoir comment l'aider, comment agir pour ne pas le blesser et comment nous comporter afin que ce que nous donnons, ce que nous apportons à sa vie soit un don authentique, un don sur lequel ne pèse pas le sens négatif du mot aumône.

Vous voyez quel terrain de travail — vaste et profond — s'ouvre devant nous, si nous voulons mettre en pratique l'invitation paenitemini et date ellemosynam (Cf. Mc Mc 1-15 Lc 12,33). Et c'est un terrain de travail non seulement pendant le carême, mais tous les jours, toute la vie.






4 avril 1979



AVEC LE CHRIST, S'OUVRIR « A L'AUTRE »





1. Je voudrais revenir aujourd'hui sur les thèmes de nos trois méditations de carême : prière, jeûne, aumône. Si la prière, le jeûne et l'aumône sont indispensables pour notre conversion à Dieu qui s'exprime plus exactement par le terme grec metanoia, s'ils constituent le thème principal de la liturgie de carême, une étude profonde de cette liturgie nous montre que l'aumône y occupe une place spéciale. Nous avons essayé de l'expliquer brièvement mercredi dernier en rappelant l'enseignement du Christ et des prophètes de l'Ancien Testament qui revient souvent dans la liturgie de carême.

Mais il faut mettre ce thème en pratique, le traduire pour ainsi dire, non seulement en un langage moderne, mais aussi en un langage adapté à la réalité humaine actuelle, intérieure et sociale. Comment des paroles prononcées voici des milliers d'années, dans un contexte historique et social totalement différent, des paroles adressées à des hommes dont la mentalité était si différente de la nôtre, peuvent-elles être encore valables aujourd'hui pour nous ? Quels points névralgiques de notre injustice actuelle, des iniquités humaines, des nombreuses inégalités qui n'ont guère disparu de la vie de l'humanité, bien que souvent le mot d'ordre égalité ait été écrit sur plusieurs drapeaux, doivent frapper ces paroles ?

Les paroles discrètes adressées un jour par Jésus à l'Apôtre qui allait le livrer : Des pauvres... vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours (Jn 12,8) résonnent avec force. Il y aura toujours des pauvres parmi vous. Après l'abîme de cette parole, aucun homme n'a jamais pu dire ce qu'était la pauvreté. (...). Lorsqu'on interroge Dieu, il répond que c'est lui le pauvre : Ego sum pauper, (Léon Bloy, La Femme pauvre, II, 1 - Mercure de France, 1948).

2. L'appel à la pénitence, à la conversion signifie appel à l'ouverture intérieure aux autres. Nul ne peut remplacer cet appel dans l'histoire de l'Église et dans l'histoire de l'homme. Cet appel s'adresse à chaque homme et il s'adresse à chacun pour des motifs propres à chacun. Chacun doit donc se sentir concerné par les deux aspects de la destination de cet appel. Le Christ exige de moi une ouverture à l'autre. Mais quel autre ? Celui qui est ici en ce moment. On ne peut reporter cet appel du Christ à un moment indéfini, lorsqu'apparaîtra le mendiant qualifié qui tendra la main. Je dois être ouvert à chaque homme, prêt à me prêter. A me prêter avec quoi ? Il est connu que parfois d'un seul mot nous pouvons offrir un don à l'autre, mais d'un seul mot nous pouvons aussi le frapper douloureusement, l'injurier, le blesser ; nous pouvons même le tuer moralement. Il faut donc accueillir cet appel du Christ dans la vie de tous les jours où chacun de nous est toujours celui qui peut donner aux autres et, en même temps, celui qui sait accepter ce que les autres peuvent lui offrir.

Répondre à l'appel du Christ et s'ouvrir intérieurement aux autres veut dire vivre toujours en étant prêt à se trouver de l'autre côté de la destination de cet appel. Je suis celui qui étonne aux autres même quand je sais accepter, quand je suis reconnaissant pour chaque bien qui me vient des autres. Je ne peux pas être renfermé et ingrat. Je ne peux pas m'isoler. Accepter l'appel du Christ à s'ouvrir aux autres exige, on le voit, une révision de notre mode de vie quotidien. Il faut accepter cet appel dans les dimensions réelles de la vie. Ne pas le reporter à des conditions et à des circonstances diverses, quand l'occasion se présente. Il faut persévérer dans cette attitude intérieure. Sans quoi, quand l'occasion extraordinaire se présente, il se peut que nous ne soyons pas à la hauteur.



S'ouvrir à l'autre : au frère





3. En interprétant ainsi, sur le plan pratique, le sens de l'appel du Christ à se prêter aux autres dans la vie de tous les jours, nous ne voulons pas restreindre le sens de cette donation uniquement aux faits quotidiens. Nous devons retendre aussi aux faits lointains, au prochain que nous ne côtoyons pas tous les jours mais dont nous n'ignorons pas l'existence. Aujourd'hui, nous connaissons mieux les besoins, les souffrances, les injustices des hommes qui vivent dans d'autres pays, dans d'autres continents. Nous sommes éloignés d'eux géographiquement, nous en sommes séparés par des barrières linguistiques, par des frontières dressées par les états. Nous ne pouvons voir de près leur, faim, leur misère, les mauvais traitements, les humiliations, les tortures, les emprisonnements, les discriminations sociales, leur condamnation à un exil intérieur ou la proscription ; cependant nous savons qu'ils souffrent et nous savons que ce sont des hommes comme nous, nos frères. La fraternité n'est pas inscrite seulement sur les drapeaux et sur les étendards des révolutions modernes. Le Christ l'a proclamée depuis longtemps : Vous êtes tous frères (Mt 23,8). A cette fraternité, il a donné un point de référence indispensable ; il nous a enseigné à dire : Notre Père. La fraternité humaine suppose la Paternité divine. L'appel du Christ à s'ouvrir à l'autre, au frère, précisément au frère, à un rayonnement toujours concret, toujours universel. Il concerne chacun parce qu'il s'adresse à tous. La mesure de cette ouverture n'est pas seulement la proximité de l'autre mais ses nécessités : j'avais faim, j'avais soif, j'étais nu, j'étais en prison, j'étais malade... Répondons à cet appel en cherchant l'homme qui souffre et en le suivant même au-delà des frontières des états et des continents. C'est ainsi que se crée, dans le coeur de chacun de nous, cette dimension universelle de la solidarité humaine. La mission de l'Église est de conserver cette dimension : ne pas se limiter à quelques frontières, à certains courants politiques, à quelques systèmes. Conserver la solidarité humaine universelle surtout avec ceux qui souffrent, la conserver par amour du Christ qui a établi pour toujours cette dimension de solidarité avec l'homme. L'amour du Christ nous étreint, à cette pensée, qu'un seul est mort pour tous et donc que tous sont morts. Et Il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux (2Co 5,14). Il a confié à l'Église cette mission, à jamais. Il l'a confiée à tous et à chacun. Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui tombe que cela ne me brûle ? Ce sont les paroles de saint Paul (2Co 11,29).

Donc, dans notre conscience — dans la conscience personnelle du chrétien — dans la conscience sociale des différents milieux, des diverses nations, doivent se former des zones spéciales de solidarité avec ceux qui souffrent le plus. Nous devons travailler systématiquement pour que les zones des besoins humains, des grandes souffrances, des torts et des injustices, deviennent des zones de solidarité chrétienne de toute l'Église, et, par l'Église, de chaque société et de toute l'humanité.



Respect des Droits de l'Homme





4. Si nous vivons dans la prospérité et le bien-être, nous devons être à plus forte raison conscients de la géographie de la faim sur le globe ; nous devons être plus attentifs à la misère humaine en tant que phénomène de masse, nous devons éveiller notre responsabilité et encourager l'élan vers une aide active et efficace. Si nous vivons dans la liberté, dans le respect des Droits de l'Homme, nous devons souffrir des oppressions des sociétés privées de liberté.

Et cela concerne aussi la liberté religieuse. Surtout là où la liberté religieuse existe, nous devons participer aux souffrances des hommes, parfois d'entières communautés religieuses et d'églises entières auxquelles on nie le droit à la liberté religieuse selon sa propre confession ou son propre rite. Dois-je appeler ces situations par leur nom ? Certes, c'est mon devoir mais on ne peut se contenter de cela. Il faut que nous tous, et en tous lieux, nous nous efforcions d'adopter une attitude de solidarité chrétienne à l'égard de nos frères dans la foi qui subissent la discrimination et les persécutions. Il faut, d'autre part, chercher des formes où cette solidarité puisse s'exprimer. C'est, depuis toujours, la tradition de l'Église. En effet, l'Église de Jésus-Christ n’est pas entrée en position de force dans l'histoire de l'humanité, mais à traversé des siècles de persécution. Et ce sont précisément ces siècles qui ont créé la plus profonde tradition de la solidarité chrétienne. Aujourd'hui aussi, cette solidarité est la force d’un renouveau authentique, elle est la voie indispensable pour l’auto-réalisation de l'Église dans le monde contemporain. C'est la preuve de notre fidélité au Christ qui a dit : Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous (Jn 12 Jn 8) et encore : Chaque fois que vous avez fait ceci à l'un des plus petits d'entre mes frères, c 'est à moi que vous l'avez fait (Mt 25,4). Notre conversion à Dieu ne se réalise que sur la voie de cette solidarité. Je vous bénis de tout mon coeur.

Avant de m'adresser aux pèlerins des diverses nations, dans leurs langues, je voudrais me tourner vers un pays dont la situation me tient à coeur. Je suis profondément peiné par les graves et inquiétantes nouvelles qui parviennent ces jours-ci de l'Ouganda, un pays qui, vous le savez, a accueilli chaleureusement mon prédécesseur Paul VI dans son voyage historique en Afrique. Ce pays est maintenant le théâtre d'affrontements sanglants qui causent des victimes et des destructions. Je vous invite à vous unir à ma prière afin que Dieu soulage les souffrances de ces populations tant éprouvées et garantisse à elles-mêmes et à tout le continent africain le don tant souhaité d'une paix juste et stable.






11 avril 1979



ETRE SOLIDAIRES AVEC LE CHRIST SOUFFRANT





1. Pendant le carême, l'Église, en s'appuyant sur les paroles du Christ, l'enseignement des prophètes de l'Ancien Testament, sa tradition séculaire, nous invite à être particulièrement solidaires avec ceux qui souffrent et vivent dans la pauvreté, la misère, l'injustice, la persécution. Nous en avons parlé mercredi dernier en continuant nos réflexions de carême sur le sens actuel de la pénitence qui s'exprime par la prière, le jeûne et l'aumône.

L'invitation à la solidarité, au nom du Christ, avec toutes les tribulations et les besoins de nos frères et non seulement avec ceux qui nous côtoient, mais avec tous, même avec les cris des âmes et des corps tourmentés, est presque l'essence même de la vie spirituelle de l'Église dans le temps de carême. Pendant la dernière semaine du carême — après cette préparation (et seulement après) — l'Église nous invite à une solidarité particulière et exceptionnelle avec le Christ souffrant. Bien que pendant toutes les semaines du temps de carême, nous soyons conscients de la Passion, du Christ, c'est la dernière semaine, l'unique dans le sens plénier du terme, qui est la semaine de la Passion du Seigneur. C'est la semaine sainte. Le rappel à une solidarité particulière et exceptionnelle avec le Christ souffrant se fait entendre vers la fin du temps de carême. Il se fait entendre lorsque nous sommes prêts à la conversion spirituelle et surtout à la solidarité avec tous nos frères qui souffrent. Cela correspond à la logique de la Révélation : l'amour de Dieu est le premier et le plus grand commandement, mais il ne peut s'accomplir en dehors de l'amour de l'homme. Il ne s'accomplit pas sans lui.



Le Christ crucifié





2. Les élans d'amour les plus profonds et les plus forts doivent naître de cette semaine pendant laquelle nous sommes appelés à une solidarité particulière et exceptionnelle avec le Christ, dans sa Passion et dans sa mort sur la croix. Dieu, en effet, a tant aimé le monde — l'homme dans le monde — qu'il a donné son Fils unique (Jn 3,16). Il l'a livré à la Passion et à la mort. En contemplant cette révélation d'Amour qui part de Dieu et va vers l'homme dans le monde, nous ne pouvons pas nous arrêter, nous devons reprendre le chemin du retour : le chemin du coeur humain qui va vers Dieu, le chemin de l'Amour.

Le carême — et surtout la semaine sainte — doit être en chaque année de notre vie dans l'Église, un nouveau commencement de ce chemin de l’Amour. Le carême, nous le voyons, s'identifie avec le point culminant de la révélation de l'amour de Dieu pour l'homme. C'est pourquoi l'Église nous invite à nous arrêter d'une manière particulière et exceptionnelle, près du Christ et uniquement près de lui. Elle nous invite à nous efforcer — comme saint Paul — au moins en cette Semaine — à ne rien avoir, sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (1Co 2,2).

Cette invitation, l'Église l'adresse à tous : non seulement à toute la communauté des croyants, à tous les disciples du Christ, mais à tous. S'arrêter devant le Christ qui souffre, retrouver en soi la solidarité avec lui, c'est le devoir et le besoin de chaque coeur humain, c'est la vérification de la sensibilité humaine. C'est en cela que se manifeste la noblesse de l'homme.

La semaine sainte est donc le temps de la plus grande ouverture de l'Eglise vers l'humanité et, à la fois, le temps fort de l'évangélisation : par tout ce que l'Église, en ces jours, pense du Christ et dit de lui, par la manière dont elle vit sa Passion et sa mort, par sa solidarité avec lui, l'Église revient au fil des années aux origines de sa mission et de son annonce de salut. Et si en cette semaine sainte, l'Église se tait, elle le fait pour laisser parler le Christ lui-même. Le Christ que le pape Paul VI appela premier et éternel évangélisateur (cf. Evangelii nuntiandi EN 7).



Tristesse et angoisse





3. L'évangélisation se réalise à l'aide de la parole et les paroles du Christ prononcées pendant sa Passion ont une très grande force d'expression. On peut même dire qu'elles sont le lieu de rencontre avec chaque homme ; elles sont l'occasion et la raison de manifester une grande solidarité. Que de fois nous revenons sur ce que les évangélistes ont indiqué comme le fil conducteur de la prière du Christ au jardin des Oliviers ! Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi (Mt 26,39). Chaque homme ne dit-il pas ainsi ? Chaque homme n'éprouve-t-il pas le même sentiment, dans la souffrance, dans la tribulation, devant la croix ? Passe loin de moi... Quelle profonde vérité humaine dans cette phrase. Le Christ, comme un vrai homme, a éprouvé de la répugnance à l'égard de la souffrance : il commença à ressentir tristesse et angoisse (Mt 26,37), et il dit : passe loin de moi... qu'il n'arrive pas jusqu'à moi ! Il faut accepter toute l'expression humaine, toute la vérité humaine de ces paroles, pour pouvoir les unir à celles du Christ : S'il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant non pas comme je veux, mais comme tu veux ! (Mt 26,39). Chaque homme qui se trouve dans la souffrance est devant un défi... Est-ce seulement un défi du sort ? Le Christ, répond en disant comme tu veux. Il ne s'adresse pas à un sort, à un sort aveugle. Il parle à Dieu. Au Père. Parfois cette parole ne nous suffît pas car elle n'est pas la dernière parole, mais la première. Nous ne pouvons comprendre ni le Gethsémani ni le Calvaire sinon dans le contexte de tout l'événement pascal. De tout le Mystère.



Du haut de la croix





4. Dans la parole de la Passion du Christ, il est une rencontre particulièrement intense entre l’humain et le divin. Les paroles du Gethsémani le montrent. Puis le Christ ne parlera que très peu. Il dira une phrase à Judas. Puis à ceux que Judas a amené dans le jardin de Gethsémani, pour l'arrêter. Puis encore à Pierre ; devant le sanhédrin il ne se défend pas mais rend témoignage. Il en fait de même devant Pilate. Mais devant Hérode, il ne répond rien (Lc 23,9). Pendant le supplice s'accomplissent les paroles d'Isaïe : comme un agneau conduit à la boucherie, comme devant les tondeurs une brebis muette et n'ouvrant pas la bouche (Is 53,7).

Ses dernières paroles tombent du haut de la croix. Elles s'expliquent dans leur ensemble dans le déroulement de l'événement, par l'horrible supplice et, en même temps, malgré leur brièveté et leur concision, elles laissent transparaître ce qui est divin et salvifique. Nous percevons le sens salvifique des paroles adressées à sa Mère, à Jean, au bon larron ainsi que des paroles adressées à ceux qui le crucifiaient. Les dernières paroles adressées au Père sont bouleversantes : dernier écho et en même temps comme un prolongement de la prière de Gethsémani. Le Christ dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m as-tu abandonné ? (Mt 27,46) en répétant les paroles du psalmiste (cf. Ps Ps 21,1) .A Gethsémani il avait dit : S'il est possible, que cette coupe passe loin de moi (Mt 26,39) et maintenant du haut de croix il a confirmé publiquement que la coupe n'a pas été éloignée et qu'il doit la boire jusqu'à la lie. Telle est la volonté du Père. En effet l'écho de la prière de Gethsémani est cette dernière parole : Je remets mon esprit entre tes mains (Lc 23,46).

L'agonie du Christ, avant l'agonie morale à Gethsémani, puis l'agonie morale et physique sur la croix, nul n'a comme le Christ ressentit la souffrance humaine de la mort et il l'a ressentie parce qu'il était le Fils de Dieu, parce qu'en lui l'humain était mystérieusement uni au divin ; donc ces paroles de la Passion du Christ si profondément humaines demeureront à jamais une révélation de la divinité qui dans le Christ est uni à l'humanité, dans la plénitude de l'unité de sa personne. On peut dire que la mort du Dieu-Homme était nécessaire afin que nous, héritiers du péché originel, nous voyions ce qu'est le drame de la mort de l'homme.

En cette semaine sainte, il nous faut être solidaires du Christ souffrant, crucifié et agonisant pour, nous rapprocher de ce qui est divin et de ce qui est humain ; Dieu a décidé de nous parler le langage de l'amour qui est plus fort que la mort.



Accueillons ce message.






18 avril 1979



L'OCTAVE PASCALE EST LE JOUR DE L'EGLISE





1. Haec dies quam fecit dominus.



Les jours compris entre le dimanche de Pâques et le deuxième dimanche après Pâques ne forment en quelque sorte qu'un jour unique. La liturgie porte sur un événement, sur l’unique Mystère. Il est ressuscité, il n'est pas ici (Mc 16,6). Il a accompli la Pâque. Il a révélé la signification du passage. Il a confirmé la vérité de ses paroles. Il a prononcé le dernier mot de son message : la Bonne Nouvelle, le message de l'Évangile. Dieu lui-même qui est Père, qui donne la vie, Dieu lui-même qui ne veut pas la mort (Cf. Ez 18,23 Ez 18,32) et a tout créé pour que tout subsiste (Sg 1,14), a manifesté jusqu'au bout, en lui et par lui, son Amour. Amour veut dire vie.

La résurrection est le témoignage définitif de la vie, c'est-à-dire de l'Amour.

« Mors et vita duello conflixere mirando. Dux vitae mortuus regnat vivus ! »

« La mort et la vie se sont affrontées en un prodigieux duel. Le Seigneur de la vie était mort ; mais maintenant, vivant, il triomphe (Séquence) Voici le jour que fit le Seigneur (Ps 118,24) : Excelsior cunctis, lucidior universis, in quo dominus resurrexit, in quo sibi novam plebem... Regenerationis spiritu conquisivit, in quo singulorum mentes gaudio et exsultatione perfudit (Le plus sublime, le plus lumineux, le jour où le Seigneur est ressuscité, où il s'est acquis un nouveau peuple... par l'esprit de régénération, où il a rempli de joie et d'allégresse l'esprit de tous) (Saint Augustin, Sermo 168, dans Pascha X, 1 : P.L. 39,2070).

Ce jour unique correspond, en quelque sorte, aux sept jours dont parle le livre de la Genèse et qui étaient les jours de la création (Cf. Gn Gn 1,2). Par conséquent, nous les fêtons tous en ce jour unique. En ces jours, pendant l'Octave, nous célébrons le mystère de la nouvelle création. Ce mystère s'exprime en la personne du Christ ressuscité. Il est lui-même ce mystère et il constitue pour nous son annonce, l'invitation à ce mystère, le levain. En vertu de cette invitation et de ce levain nous devenons tous en Jésus-Christ la « créature nouvelle ».

« Célébrons donc la fête, non pas avec du vieux levain, mais avec des azymes de pureté et de vérité » (1 â 5, 8).

Après sa résurrection, le Christ revient à l'endroit d'où il était parti pour la Passion et la mort. Il revient au cénacle ou se trouvaient les Apôtres. Les portes étaient fermées, il vint, s'arrêta au milieu d'eux et dit : Paix à vous. Et il ajoute : Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie... Recevez l'Esprit-Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus (Jn 20,19-23).

Comme elles sont riches de sens ces paroles prononcées par Jésus après sa résurrection ! Elles renferment le message du ressuscité. Quand il dit : Recevez l'Esprit-Saint, nous pensons au cénacle où Jésus a prononcé son discours d'adieu. Alors, il proférait des paroles chargées du mystère de son coeur : Il vaut mieux pour vous que je parte ; car si ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. Mais si je pars je vous l'enverrai (Jn 16,7). Il s'est exprimé ainsi en pensant à l'Esprit-Saint.  Et voici que, maintenant, après avoir accompli son sacrifice, il part par la croix. Il vient à nouveau au cénacle pour leur apporter celui qu'il a promis. L'Évangile dit : Il souffla sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit-Saint (Jn 20,22).

Il prononce la parole-clé de sa Pâque. Il leur apporte le don de la passion et le fruit de la résurrection. Par ce don, ils les forme à nouveau. Il leur donne le pouvoir d'éveiller les autres à la vie, même quand cette vie est morte en eux : Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis (Jn 20,23). Cinquante jours séparent la résurrection de la Pentecôte. Mais déjà ce jour unique fait par le Seigneur (Cf. Ps Ps 118,24) renferme le don essentiel et le fruit de la Pentecôte. Lorsque le Christ dit : Recevez l'Esprit-Saint, il annonce jusqu'à la fin son mystère pascal.

« Hoc autem est mysticum et secretissimum, quod nemo novit, nisi qui accipit, nec accipit nisi qui desiderat, nec desiderat, nisi quem ignis spiritus sancti medullitus inflammat, quem christus misit in terram » (C'est là une réalité, mystérieuse et cachée, que ne connaît que celui qui la reçoit, que ne reçoit que celui qui la désire, qui ne désire que celui dont le coeur brûle de l'Esprit-Saint envoyé par le Christ sur la terre (Saint Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum, chap. 7, 4 : Opera omnia, éd. min Quarachi, 5, P. 213).

3. Le concile Vatican II a éclairé à nouveau le mystère pascal dans le pèlerinage terrestre du peuple de Dieu. Il en a tiré l'image complète de l'Église qui est fondée, sur ce mystère de salut et qui y puise sa sève vitale. Le Fils de Dieu, dans, la nature humaine qu'il s'est unie, a racheté l'homme en triomphant de la mort par sa mort et sa résurrection, et il l'a transformé en une créature nouvelle (Cf. Ga 6,15 2Co 5,17). En effet, en communiquant son esprit à ses frères, qu'il rassemblait de toutes les nations, il a fait d'eux, mystiquement, comme son corps. Dans ce corps, la vie du Christ se répand à travers les croyants que les sacrements, d'une manière mystérieuse et réelle, unissent au Christ souffrant et glorifié (Cons. Dogm. Lumen Gentium, LG 7). L'Église vit sans cesse dans le mystère du Fils qui s'est accompli par la venue de l'Esprit à la Pentecôte.



L'Octave de Pâques est le jour de l'Église !





En vivant ce jour, il nous faut accepter, avec lui, les paroles qui, pour la première fois, résonnèrent au cénacle où apparut le ressuscité : Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie (Jn 20,21). Accepter le Christ ressuscité, c'est accepter la mission comme l'ont acceptée ceux qui étaient réunis au cénacle : les apôtres. Croire dans le Christ ressuscité, c'est prendre part à la mission de salut qu'il a accomplie par le mystère pascal. La foi est conviction de l'intelligence et du coeur. Cette conviction acquiert son sens plénier quand elle engendre la participation à cette mission que le Christ a acceptée du Père.

Croire, c'est accepter, à notre tour, cette mission que nous confie le Christ. Parmi les apôtres, Thomas était absent lorsque le Christ ressuscité vint au cénacle la première fois. Et Thomas qui déclarait à haute voix à ses frères : Si je ne vois pas... je ne croirai pas (Jn 20,25), s'est convaincu quand le Christ est venu la seconde fois. Alors, nous le savons, toutes ses réserves ont disparu et il a professé sa foi par ces mots : Mon Seigneur et mon Dieu (Jn 20,28). Avec l'expérience du mystère pascal, il a reconfirmé sa participation à la mission du Christ.

Comme si, après huit jours, arrivaient également jusqu'à lui ces paroles du Christ : Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je t'envoie (Cf. Jn Jn 20,21). Thomas devint un grand témoin du Christ.

4. Le concile Vatican II enseigne la doctrine sur la mission de tout le peuple de Dieu qui a été appelé à participer à la mission même du Christ (Cf. Const dogm. Lumen Gentium, LG 10 LG 12).

C'est la triple mission. Le Christ-prêtre, prophète et roi, a exprimé jusqu'à la fin sa mission dans le mystère pascal, dans la résurrection.

Dans cette grande communauté qu'est l'Église, le peuple de Dieu, chacun participe à cette mission par le sacrement du baptême. Chacun de nous est appelé à la foi en la résurrection comme Thomas : Porte ton doigt ici : voici mes mains, avance ta main et mets-la dans mon coté et ne sois pas incrédule mais croyant (Jn 20,21).

Chacun de nous a le devoir de déterminer le sens de sa propre vie par la foi. Cette vie a des formes différentes et c'est nous qui la déterminons. Et la foi fait en sorte que la vie de chacun de nous est pénétrée quelque part par cette mission que Jésus-Christ, notre Rédempteur, a acceptée du Père et partagée avec nous. La foi fait en sorte qu'une partie du mystère pascal pénètre la vie de chacun de nous. C'est une sorte de rayonnement. Il faut que nous retrouvions ce rayon pour le vivre chaque jour, en ce temps qui commence à nouveau au jour qu'a fait le Seigneur.






25 avril 1979



LA DIMENSION HUMAINE ET CHRETIENNE DE ROME





Nous venons de fêter la naissance de Rome. Chaque famille a son histoire. Chaque nation a son histoire. Ceux qui ont Rome comme cité ou comme capitale y sont plus sensibles ; mais ils ne peuvent limiter Rome à leur propre histoire actuelle. Il faut ici remonter jusqu'à la naissance de Rome.

Cette naissance constitue aussi un certain commencement pour les peuples lointains qui ont un lien particulier avec la tradition culturelle de Rome. Moi-même et toute la nation polonaise, et avec nous beaucoup de nations d'Europe, nous nous sentons concernés.



Dieu est entré dans l'histoire





La naissance de Rome a une éloquence toute particulière pour nous qui croyons que l'histoire de l'homme sur la terre — l'histoire de toute l'humanité — a atteint une nouvelle dimension à travers le mystère de l'Incarnation. En devenant homme, Dieu est entré dans l'histoire de l'homme. C'est là, la vérité centrale de la voie chrétienne, c'est là le contenu fondamental de l'Évangile et de la mission de l'Église. En entrant dans l'histoire de l'homme, en devenant homme, Dieu a fait de cette histoire, dans toute son extension, l'histoire du salut. Ce qui s'est accompli à Nazareth, à Bethléem et à Jérusalem, c'est de l'histoire et, en même temps, un ferment de l'histoire. Et bien que l'histoire des hommes et des peuples se soit déroulée et continue de se dérouler sur ses propres voies, bien que l'histoire de Rome — alors à l'apogée de son antique splendeur — n'ait pour ainsi dire pas prêté attention à la naissance, à la vie, à la passion, à la mort et à la résurrection de Jésus de Nazareth, ces événements salvifiques sont néanmoins devenus un levain nouveau dans l'histoire de l'homme. Ils le sont devenus d'une façon toute particulière dans l'histoire de Rome. On peut dire qu'au temps de la naissance du Christ, au temps de sa mort et de sa résurrection, la Rome antique, alors capitale du monde, a connu une nouvelle naissance. Ce n'est pas par pur hasard que nous la trouvons insérée si profondément dans le Nouveau Testament. Saint Luc présente son évangile comme la marche de Jésus vers Jérusalem, théâtre du mystère pascal et, dans les Actes des Apôtres, il présente Rome comme le but des voyages apostoliques, cette Rome où se manifestera le mystère de l'Église.



L'antique Rome connaît un nouvel essor...





Nous connaissons la suite. Pierre de Galilée et Paul de Tarse sont venus à Rome et y ont aussi implanté l'Église. Ainsi le siège des successeurs de Pierre, des évêques de Rome, a commencé son existence dans la capitale du monde antique. C’est aux Romains que, dès avant sa venue, saint Pierre écrivit une lettre magistrale, c'est aux Romains qu'à la veille de son martyre, Ignace, évêque d'Antioche, adressa son testament spirituel. Ce qui était chrétien a enfoncé ses racines dans ce qui était romain, et, après avoir puisé dans l'humus romain, a commencé à germer avec une force nouvelle. Avec le christianisme, ce qui était romain a commencé à vivre une vie nouvelle, sans pour autant cesser d'être authentiquement indigène.



... et une nouvelle universalité





Le père M.-C. d'Arcy, jésuite, écrit justement : Il y a dans l’histoire une présence, qui fait qu'elle est beaucoup plus qu'une suite d'événements. Comme dans un palimpseste, le nouveau texte se superpose sur l'ancien ineffaçable, et en élargit indéfiniment la signification (The sense of history secular and sacred, Londres, 1959, p. 275).

Rome doit au christianisme une nouvelle universalité de son histoire, de sa culture, de son patrimoine. Cette universalité chrétienne (« catholique ») de Rome dure encore. Elle n'a pas seulement derrière elle deux mille années d'histoire, mais elle continue incessamment à se développer : elle s'étend à de nouveaux peuples, à de nouvelles terres. Aussi bien, de toutes les parties du monde, des hommes, viennent-ils volontiers à Rome pour s'y retrouver comme chez eux, dans ce centre toujours vivant d'universalité.

Pour moi, je n'oublierai jamais les années, les mois et les jours que j'ai passés ici pour la première fois. C'est surtout au forum romain que j'aimais souvent aller, cet antique forum qui est si bien conservé. Qu'il était éloquent pour moi, en marge du forum, le sanctuaire de San Maria Antiqua, construit sur un ancien édifice romain.



Par la force du témoignage





Le christianisme est entré dans l'histoire de Rome, non par la violence ou la force militaire, non à la suite d'une conquête ou d'une invasion ; il y est entré par la force du témoignage, payé avec le sang des martyrs, au cours de plus de trois siècles d'histoire. Il y est entré avec la force du levain évangélique, qui en révélant à l'homme sa vocation suprême et sa suprême dignité dans le Christ (cf. Lumen Gentium, LG 40 Gaudium et Spes, GS 22), a commencé par agir au plus profond de l'esprit, pour pénétrer ensuite dans les institutions et pour imprégner toute la culture. Voilà pourquoi cette deuxième naissance de Rome est si authentique et possède en elle-même une telle force de vérité intérieure et d'irradiation spirituelle !

Romains de vieille souche, acceptez ce témoignage d'un homme venu ici, à Rome, pour devenir votre évêque, par la volonté du Christ, à la fin du second millénaire. Acceptez ce témoignage et insérez-le dans votre magnifique patrimoine, auquel nous participons tous, pour en devenir un jour l'artisan responsable. Aussi bien le patrimoine de cette histoire l’oblige-t-il profondément. C'est là une grande valeur pour la vie de l'homme, qu'il convient de rappeler chaque jour, et non pas seulement lors des fêtes !

Puisse ces valeur trouver toujours la place qui lui revient, dans votre conscience et dans votre conduite ! Et tâchons d'être dignes de l'histoire à laquelle les temples, les basiliques et, plus encore, le Colisée et les catacombes de la Rome antique rendent ici témoignage.

Quant à vous, Romains de longue date, accueillez ce témoignage d'un homme venu ici à Rome par la volonté du Christ pour devenir, à la fin du deuxième millénaire, votre évêque. Acceptez ce témoignage et insérez-le dans votre magnifique patrimoine auquel nous participons tous. L'homme part de l'histoire. Il est fils de l'histoire, pour en devenir ensuite l'artisan responsable. C'est pourquoi le patrimoine de cette histoire le marque si profondément. C'est un grand bien dans la vie de l'homme, et il est bon d'y penser non seulement lors des fêtes, mais aussi chaque jour ! Puisse ce bien trouver une place adéquate dans notre conscience et dans notre comportement ! Efforçons-nous d'être dignes de l'histoire dont rendent ici témoignage les temples, les basiliques et plus encore le Colisée et les catacombes de la Rome antique.

Pour célébrer l'anniversaire de la fondation de Rome, voilà, chers Romains, les voeux que vous adresse votre évêque que vous avez accueilli il y a six mois, avec une grande ouverture d'âme, comme successeur de Pierre et témoin de cette mission universelle que la divine Providence a inscrite dans le livre de l'histoire de la Ville Éternelle.

Le pape donne ensuite sa bénédiction.






2 mai 1979



MARIE EST UNE PRESENCE MATERNELLE





1. Regina caeli laetare, alleluia

Quia quem meruisti port are, alleluia resurrexit, sicut dixit, alleeluia

Ora pro nobis Deum, alleluia.

Je désire consacrer tout particulièrement à la Mère du Christ ressuscité l'audience générale de ce jour. La période pascale nous permet de nous tourner vers elle et de lui adresser les paroles dé joie très pure par lesquelles l'Église la salue. Le mois de mai, commencé hier, nous incite à penser à elle, à parler d'elle de maniéré particulière. Mai est en effet le mois de Marie. Ainsi donc, la période de l'année liturgique et, de même, ce mois-ci nous appellent et nous invitent à ouvrir notre coeur tout grand à Marie.

2. Avec son antienne pascale, l'Église parlera la Mère, à celle qui a eu le bonheur de porter dans son sein, sur son coeur et plus tard entre ses bras le Fils de Dieu notre Sauveur. Elle le reçut pour la dernière fois entre les bras lorsqu'il fut déposé de la Croix-sur le Calvaire. Il fut, sous ses yeux, enveloppé du suaire et porté dans le sépulcre. Sous les yeux de sa Mère ! Et le troisième jour le tombeau fut trouvé vide, mais ce ne fut pas elle la première à le constater. Il y eut d'abord les « trois Marie » et, parmi elles, Marie Madeleine, la pécheresse convertie.

Peu après vinrent le constater, les Apôtres prévenus par les femmes. Et même si les Évangiles ne nous disent rien de la visite de la Mère du Christ au lieu de la Résurrection, nous pensons tous qu'elle devait, de quelque manière, s'y trouver présente la première. Elle devait, la toute première, participer au mystère de la Résurrection, car tel était le droit de la Mère.

Ce droit de la Mère, l'Église le respecte dans sa liturgie quand elle lui adresse cette particulière invitation à la joie de la Résurrection : Laetare ! Resurrexit sicut dixit ! Et cette même antienne y joint tout aussitôt une demande d'intercession : Ora pro nobis Deum ! La révélation de la puissance divine par la Résurrection est en même temps la révélation de la « toute-puissance d'intercession » (omnipotentia supplex) de Marie auprès de son Fils.

3. L'Église de tous les temps, à commencer par le Cénacle de la Pentecôte, entoure Marie d'une vénération particulière et elle s'adresse à elle avec une confiance infinie.

L'Église de notre temps a fait, par la voix du Concile Vatican II, une synthèse de tout ce qui s'est développé durant les générations. De chapitre huit de la Constitution dogmatique Lumen Gentium est en un certain sens une « magna charta » de la mariologie destinée à notre époque : Marie présente de manière particulière dans le mystère du Christ et dans le mystère de l'Église, Marie « Mère de l'Église », comme Paul VI commença à l'appeler (dans le Credo du Peuple de Dieu) pour lui consacrer par la suite un document à part ; le Marialis Cultus.

Cette présence de Marie dans le mystère de l'Église, et donc en même temps dans la vie quotidienne du Peuple de Dieu partout dans le monde, est surtout une présence maternelle. Marie donne, pour ainsi dire, à l'oeuvre salvifique de son Fils et à la mission de l'Église une forme caractéristique : la forme maternelle. Tout ce que le langage humain permet de dire sur « le génie » propre de la femme-mère — le génie du coeur — se rapporte entièrement à elle.

Marie est toujours l'accomplissement le plus plein du mystère salvifique — de l'Immaculée Conception à l’Assomption — et elle est continuellement l'annonce la plus efficace de ce mystère. Elle révèle le salut, elle rapproche la grâce même de ceux qui semblent les plus indifférents, les plus éloignés. Au monde qui, en même temps que le progrès, manifeste sa « corruption et son vieillissement » Marie ne cesse d'être l'origine d'un monde meilleur (origo mundi melioris), comme le disait Paul VI.

« A l'homme contemporain, a écrit notamment le regretté Pontife — la Bienheureuse Vierge Marie… offre une vision sereine et une parole rassurante : la victoire de l'espérance sur l'angoisse, de la communion sur la solitude, de la paix sur le trouble, de la joie et de la beauté sur l'ennui et la laideur... de la vie sur la mort » (Paul VI, Exhortation Apostolique « Pour l'organisation et le développement corrects du Culte de la Bienheureuse Vierge Marie », 57, AAS 66, 1974, 166).

4. Je désire rapprocher particulièrement d'elle, de Marie qui est la Mère du bel Amour, la jeunesse du monde entier et de toute l'Église. Elle porte en soi un signe indestructible de la jeunesse et de la beauté qui ne passent jamais. Je souhaite aux jeunes de se rapprocher d'elle. Je les prie. Qu'ils aient confiance en elle, qu'ils lui confient la vie qu'ils ont devant eux, qu'ils l'aiment d'un simple et chaleureux amour du coeur. Elle seule est capable de répondre à cet amour de la meilleure manière :

« Ipsam sequens non devias

Ipsam rogans non desesperas,

Ipsam cogitans non erras...

Ipsam propitia perveni... » (St Bernard Homelia II super Missus est, XVII : PL 183, 71).

Je confie à Marie Mère de la grâce divine, les vocations sacerdotales et religieuses. Que le nouveau printemps des vocations, leur nouvel accroissement dans l'Église deviennent une preuve particulière de sa présence maternelle dans le mystère du Christ, dans notre temps et dans le mystère de sa Sainte Église sur toute la terre. Marie seule est une incarnation vivante de cette oblation totale et complète à Dieu, au Christ, à son action salvifique qui doit trouver une expression adéquate dans toute vocation sacerdotale et religieuse. Marie est l'expression la plus pleine de la parfaite fidélité à l'Esprit Saint et à son action dans l'âme ; elle est l'expression de la fidélité qui signifie une persévérante coopération à la grâce de la vocation.

Dimanche prochain est une journée destinée à la prière dans toute l'Église pour les vocations sacerdotales et les vocations religieuses masculines et féminines. C'est le dimanche des vocations. Puisse-t-il par l'intercession de la Mère de la grâce divine, faire lever une moisson abondante.

5. A la Mère du Christ et de l'Église je consacre tout le monde, toutes les nations de la terre, tous les hommes, car elle est leur Mère à tous. Je lui consacre particulièrement ceux pour qui la vie est plus difficile, plus dure, ceux qui souffrent physiquement ou spirituellement, qui vivent dans la misère, qui subissent des injustices et des dommages.

Quant à moi, finissant cette méditation de mai je désire vénérer demain, de manière particulière la Vierge de Jasna Gôra (Clair-Mont) à Czestochowa et dans toute ma patrie. Je m'y rendais en pèlerinage chaque année le 3 mai, fête de la Reine de Pologne. Chaque année j'ai célébré une messe solennelle durant laquelle le cardinal Wyszynski, Primat de Pologne, renouvelait en présence de l’Episcopat et de la foule immense des pèlerins, l'acte de consécration de la Pologne à la « servitude, maternelle » de Notre-Dame. Cette année également, si Dieu le permet, je visiterai Jasna Gôra tes 4 et 5 juin prochains. Par contre demain je serai présent là-bas par le coeur et l'esprit pour répéter avec toute l'Église et avec vous tous qui, aujourd'hui êtes réunis sur cette splendide Place Saint-Pierre : « Regina caeli laetare, alleluia ! ».






9 mai 1979



LE BON PASTEUR - LE DON DE SOI





Pendant les quarante jours qui s'écoulent entre la fête de la Résurrection et l'Ascension du Seigneur, l'Église vit le mystère pascal en le méditant dans sa liturgie où il se réfléchit — pourrait-on dire — comme dans un prisme. Dans cette contemplation liturgique, l'image du bon Pasteur tient une place spéciale. Le 4e dimanche de Pâques, nous relisons l'allégorie du bon Pasteur que saint Jean à racontée au dixième chapitre de son Évangile.



Il donne sa vie





Dès les premiers mots, on comprend le sens pascal de cette allégorie. Le Christ dit : Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11). Nous savons que ces paroles ont été confirmées à la Passion. Le Christ a offert sa vie sur la croix. Et il l'a fait par amour. Il a voulu par-dessus tout répondre à l'amour du Père, qui a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas nais ait la vie éternelle (Jn 3,16). En accomplissant ce commandement… reçu du Père (Jn 10,18) et en révélant son amour, le Christ a fait preuve d'une manière toute spéciale du même amour que le Père. Il l'affirme lorsqu'il dit : Si le Père m'aime, c'est que je donne ma vie pour la reprendre (Jn 10,17). Le sacrifice du calvaire est par-dessus tout un don de soi. Le don de la vie qui, tout en demeurant dans la puissance du Père, est rendu, sous une forme nouvelle, au Fils. Ainsi, la Résurrection est le don de la vie rendu au Fils en récompense pour son sacrifice. Le Christ est conscient de cela et il l'exprime aussi dans l'allégorie du bon Pasteur : On ne me l’ôte pas (la vie) ; je la donne de moi-même. J'ai pouvoir de la donner et pouvoir de la reprendre (Jn 10,18). Ces paroles se réfèrent à la Résurrection et expriment toute la profondeur du mystère pascal.

Jésus est le bon Pasteur parce qu'il donne sa vie au Père de cette façon : en la rendant dans le sacrifice, il l'offre pour les brebis.

Nous pénétrons ici dans le domaine d'une splendide et séduisante similitude déjà chère aux Prophètes de l'Ancien Testament. Voici les paroles d'Ezéchiel :

Ainsi parle le Seigneur Dieu : voici que je conduirai moi-même mes brebis et j'en aurai soin… Je conduirai moi-même mes brebis au pâturage et je les ferai reposer. (Ez 34 Ez 11,15 cf. Jr Jr 31,30).

En reprenant cette image, Jésus révèle un aspect de l'amour du bon Pasteur que l'Ancien Testament ne pressentait pas encore : offrir sa vie pour ses brebis.



Il n’est pas un mercenaire





Dans son enseignement, on le sait, Jésus se servait souvent de paraboles pour faire comprendre aux hommes habitués à penser par l'image, la vérité divine qu'il annonçait. L'image du pasteur et du bercail était familière à ses auditeurs, tout comme elle ne cesse d'être familière aux hommes contemporains. Même si la civilisation et la technique font d'immenses progrès, cette image est toujours actuelle. Les pasteurs mènent les brebis aux pâturages (comme dans les montagnes polonaises) et restent avec elles pendant l'été. Ils les accompagnent sur les différents lieux de pâturage. Ils veillent à ce qu'elles ne s'égarent pas et les protègent contre les animaux sauvages, comme le dit le récit évangélique ; le loup emporte et disperse les brebis (Cf. 10, 12).

Le bon Pasteur, selon les paroles du Christ, est précisément celui qui voyant venir le loup  ne s'enfuit pas, mais est prêt à exposer sa vie, à lutter contre le loup pour que les brebis ne s'égarent pas. S'il n'agissait pas ainsi, il ne serait pas digne d'être appelé bon Pasteur. Ce serait un mercenaire et non un Pasteur.

C'est le discours allégorique de Jésus. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11) : c'est là la signification essentielle et, dans le contexte des événements de la semaine saintes cela veut dire que Jésus, en mourant, sur la croix, a donné sa vie pour chaque homme et pour tous les hommes.

Lui seul pouvait le faire ; lui seul pouvait porter le poids du monde entier, le poids d'un monde coupable, la charge du péché de l'homme, les dettes du passé, du présent et de l'avenir, les souffrances que nous aurions dû mais que nous n'avons pas pu payer, en son corps sur le bois de la croix (1P 2,24) par un esprit éternel en s'offrant lui-même sans tache à Dieu... pour rendre un culte au Dieu vivant (He 9,14).

Telle a été l'oeuvre du Christ qui donna sa vie pour tous : c'est pourquoi il est appelé le bon Pasteur (Card. J.-H. Newman, Parochial and plain sermons, 16, London 1899, p. 235).

Par son sacrifice pascal, tous sont devenus son troupeau parce qu'il a garanti à chacun cette vie divine et surnaturelle qui, depuis la chute de l'homme à cause du péché originel, était perdue. Lui seul pouvait la rendre à l'homme.



Bonnes brebis... et bons pasteurs





3. L'allégorie du bon Pasteur, et en elle l'image du bercail, sont d'une importance fondamentale pour comprendre ce qu'est l'Église et sa mission dans l'histoire de l'homme. L'Église doit non seulement être un bercail mais elle doit réaliser le mystère qui continue de s'accomplir entre le Christ et l'homme : le mystère du bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Lisons saint Augustin :

Celui qui te cherchera le premier, alors que tu le méprisais au lieu de le chercher, te méprisera-t-il, ô brebis, si tu le cherches ? Commence donc par le chercher, lui qui le premier te chercha et te ramena sur ses épaules. Fais que sa parole s'accomplisse : les brebis qui m'appartiennent écoutent ma voix et me suivent (Enarrationes in psalmos, Ps 69,6).

L'Église, peuple de Dieu, est en même temps une réalité historique et sociale, où ce mystère se renouvelle et s'accomplit sans cesse de façons diverses. Et plusieurs hommes ont une part active dans cette sollicitude pour le salut du monde, pour la sanctification du prochain qui est et ne cesse d'être la sollicitude du Christ crucifié et ressuscité. Telle est par exemple la sollicitude des parents à l'égard de leurs enfants, et la sollicitude de chaque chrétien, sans exception, à l'égard du prochain, des frères et des soeurs, que Dieu met sur son chemin. Cette sollicitude pastorale est d'une manière particulière la vocation des pasteurs : prêtres et évêques. Ils doivent en particulier fixer leur regard sur l'image du bon Pasteur, méditer les paroles du discours du Christ et mesurer sur elles leur propre vie.

Laissons une fois encore parler saint Augustin : Pourvu que les bons pasteurs ne manquent jamais ! Pauvres de nous s'ils venaient à manquer et si la miséricorde divine ne les faisait pas naître et s'établir : Il est évident que s'il y a de bonnes brebis, il y a aussi de bons pasteurs ; en effet, c'est des bonnes brebis que viennent les bons pasteurs (Sermones ad populum I, Sermo XLIV, XII 30).



Saint Stanislas





4. Fidèle au discours évangélique du bon Pasteur, l'Église célèbre chaque année, dans sa liturgie, la vie et la mort de saint Stanislas, l’évêque de Cracovie. Dans le calendrier liturgique de l'Église universelle, sa fête est fixée au 11 avril, date de sa mort en 1079 des mains du roi Boleslaw-le-Hardi ; en Pologne, la fête de ce saint patron est traditionnellement célébrée le 8 mai.

Cette année, après 900 ans, neuf siècles, nous pouvons redire, en suivant les textes liturgiques, qu'il a donné sa vie pour ses brebis (cf. Jn Jn 10,11) et même sa cette mort est loin de nous dans le temps, elle ne cesse d'avoir, l'éloquence d'un témoignage particulier.

Tout au long de l'histoire, les Polonais se sont unis spirituellement autour de saint Stanislas, surtout aux heures difficiles. Cette année, année du grand jubilé, en tant que premier pape polonais, et récemment encore successeur de saint Stanislas au siège épiscopal de Cracovie, je veux participer à la fête en l'honneur du saint patron de la Pologne.

Avec tous ceux qui célèbrent cette fête, nous voulons nous approcher à nouveau du Christ bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, afin qu'il soit notre force dans les siècles à venir et pour les nouvelles générations.






16 mai 1979



COMME LE BON PASTEUR





Je voudrais aujourd'hui vous parler encore du bon Pasteur. L'image du bon Pasteur, nous l'avons dit la semaine dernière, est profondément ancrée dans la liturgie du temps pascal, parce qu'elle a pénétré la conscience de l'Église et, en particulier, l'Église des premières générations chrétiennes. Les effigies du bon Pasteur des premiers temps du christianisme en font foi. Cette image est une synthèse extraordinaire du mystère du Christ. Et, en même temps, de sa mission qui ne cesse de s'accomplir; Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11).

Pour nous qui participons régulièrement à l'Eucharistie, qui obtenons la rémission des péchés par le sacrement de la réconciliation, pour le salut des âmes, la dignité de la personne humaine, la droiture et la pureté des chemins terrestres de l'existence humaine, l'image du bon Pasteur est aussi éloquente qu'elle l'était pour les premiers chrétiens qui, dans les fresques des catacombes représentant le Christ bon Pasteur, exprimaient la même foi, le même amour et la même gratitude. Et ils l'exprimaient aux heures de la persécution, lorsque à cause de cette foi dans le Christ, ils étaient menacés de mort, lorsqu'ils étaient contraints de chercher des cimetières souterrains pour y prier et participer aux saints mystères. Les catacombes de Rome et des autres villes du vieil empire ne cessent d'être un éloquent témoignage du droit de l'homme de professer sa foi dans le Christ et de la professer publiquement. Elles ne cessent d'être également le témoignage de cette force spirituelle qui jaillit du bon Pasteur. Il s'est montré plus puissant que le vieil empire et le secret de cette force est dans la vérité et dans l'amour dont l'homme a toujours faim.

2. Je suis le bon Pasteur, dit Jésus, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que Je connais le Père (Jn 10,14-15). Comme elle est merveilleuse cette connaissance ! Quelle connaissance ! Elle va jusqu'à l'éternelle Vérité et à l'Amour dont le nom est le Père ! C'est lui la source de cette connaissance particulière qui fait naître la confiance. La connaissance réciproque : Je connais... et elles connaissent.

Il ne s'agit pas d'une connaissance abstraite, d'une connaissance purement intellectuelle qui s'exprime par les mots : Je sais tout de toi. Une telle connaissance fait peur, elle pousse à se retirer en soi : Ne touche pas à mes secrets, laisse-moi en paix. Malheur à la connaissance... qui ne tourne point à aimer ! (Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, OEuvres complètes, Bar-le-Duc 1870, Guérin, p. 86).

Le Christ dit au contraire : Je les connais et il parle de la connaissance libératrice qui éveille la confiance. Car, bien que l'homme protège l'accès à ses secrets, bien qu'il veuille les garder pour lui-même, il a grand besoin, il a faim et soif de quelqu'un devant qui il puisse s'ouvrir, à qui manifester et révéler son moi. L'homme est une personne et c'est à la nature de la personne qu'appartient également le besoin du secret, le besoin de se révéler. Ces deux besoins sont étroitement liés l'un à l'autre. L'un s'explique par l'autre. Et tous deux indiquent le besoin de quelqu'un devant qui l'homme puisse se révéler. Bien plus : l'homme a besoin de quelqu'un qui l'aide à pénétrer son propre mystère. Ce quelqu'un doit jouir d'une confiance absolue en se révélant lui-même, il doit se montrer digne de cette confiance. Il doit prouver et révéler qu'il est le Seigneur et en même, temps, le serviteur du mystère intérieur de l'homme.

C'est précisément ainsi que le Christ s'est révélé lui-même. Ses paroles : Je connais mes brebis et mes brebis... me connaissent sont confirmées par les paroles qui suivent : Je donne ma vie pour mes brebis;(Cf. Jn Jn 10,11-15)



C’est l’image intérieure du bon Pasteur





3. Dans l'histoire de l'Église et du christianisme, les hommes qui ont suivi le Christ-bon Pasteur n'ont pas manqué et il y en a aussi aujourd'hui. Plus d'une fois, la liturgie se réfère à cette allégorie pour nous présenter certains saints le jour de leur fête. Mercredi dernier, nous avons évoqué saint Stanislas, patron de la Pologne, dont nous célébrons cette année le IX° centenaire. En la fête de cet évêque-martyr, nous relisons l'Évangile du bon Pasteur.

Aujourd'hui, je veux évoquer un autre personnage puisque c'est cette année le 25e anniversaire de sa canonisation. Il s'agit de saint Jean Népomucène. A cette occasion et à la demande du cardinal Tomasek, archevêque de Prague, j'ai adressé un message à l’Eglise de Tchécoslovaquie.

En voici quelques extraits :

La grande personnalité de saint Jean Népomucène est un exemple et un don pour tous. L'histoire nous le présente d'abord tout dévoué à l'étude et la préparation au sacerdoce ; conscient qu'il aurait été, selon l'expression de saint Paul, transformé en un autre Christ, il incarne l'idéal du connaisseur des mystères de Dieu. Il tendait de toutes ses forces à la perfection des vertus. D'abord, les vertus du curé qui sanctifie ses fidèles par une vie exemplaire et l'amour des âmes ; puis les vertus du vicaire général qui accomplit scrupuleusement ses devoirs dans un esprit d'obéissance à l'Église.

C'est alors qu'il était vicaire général qu'il a subi le martyre pour avoir défendu les droits et la liberté légitime de l'Église devant le roi Wenceslas IV. Ce dernier assista personnellement à la torture puis le fit jeter dans la Moldau.

Dix ans après la mort de cet homme de Dieu, le bruit courait que le roi l'avait fait mourir parce qu'il avait refusé de violer le secret de la confession. C'est ainsi que le martyr de la liberté de l'Église a été également vénéré comme témoin du secret sacramentel. Et puisqu'il était prêtre, il est évident que les prêtres doivent les premiers boire à sa source, se revêtir de ses vertus et être d'excellents pasteurs. Le bon Pasteur connaît ses brebis, leurs exigences, leurs besoins. Il les aide à se laver du péché, à vaincre les obstacles et les difficultés qu'elles rencontrent. Contrairement au mercenaire, le Pasteur va à la recherche des brebis, il les aide à porter leur fardeau et sait les encourager. Il soigne leurs blessures par la grâce, surtout par le sacrement de la réconciliation. En effet, le Pape, l'évêque et le prêtre ne vivent pas pour eux-mêmes mais pour les fidèles, tout comme les parents vivent pour leurs enfants et tout comme le Christ a servi les Apôtres : Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude (Mt 20,28).

4. Dans son allégorie du bon Pasteur, le Christ Seigneur prononce ces paroles : J'ai d'autres brebis encore qui ne sont pas de cet enclos. Celles-là aussi je dois les mener, elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau, un seul pasteur (Jn 10,16).

On comprend facilement qu'en partant directement aux fils d'Israël, le Christ Jésus soulignait la nécessité de la diffusion de l'Évangile et de l'Église et par là, la nécessité d'étendre la sollicitude du bon Pasteur au-delà du peuple de l'ancienne Alliance. Nous savons que ce processus a commencé à se réaliser au temps des Apôtres. Il s'est réalisé par la suite et continue de se réaliser aujourd'hui. Nous sommes conscients de la portée universelle du mystère de la Rédemption et de la portée universelle de la mission de l'Église.

Donc, avant de terminer cette méditation sur le bon Pasteur, prions avec ferveur pour toutes les autres brebis que le Christ doit encore conduire à l'unité d'un seul bercail (Jn 10,16) : celles qui ne connaissent pas encore l'Évangile, ou celles qui, pour une raison quelconque, l'ont persécuté et le persécutent.

Que le Christ prenne sur ses épaules ceux qui ne sont pas capables de trouver le chemin.

Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Pour toutes ses brebis.






23 mai 1979



« MOI AUSSI, JE VOUS ENVOIE »





Voici que s'achève la période de quarante jours qui sépare la fête de Pâques de la fête de l’Ascension. L'ascension marque le détachement définitif de Jésus de ses Apôtres et de ses disciples. A un moment si important, le Christ leur confie la mission qu'il avait reçue du Père et qu'il a lui-même commencé de réaliser : Comme le Père m'a envoyé, à mon tour, je vous envoie, leur avait-il dit à sa première rencontre avec eux après sa résurrection. En ce moment, ils se trouvaient en Galilée, comme l'atteste l’évangéliste saint Matthieu : Les onze disciples se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes. Jésus s'approcha d'eux et leur dit ces paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et fur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps. (Mt 28,16-20).

Ces paroles contiennent ce qu'on appelle le mandat missionnaire. Les obligations que le Christ transmet à ses Apôtres marquent la nature missionnaire de l'Église. Le concile Vatican II affirme avec force certes vérité : L'Église, durant son pèlerinage, sur terre, est missionnaire, puisqu'elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père (Décret sur l'activité missionnaire de l'Église, n° 2). De ce fait, l'Église est toujours en état de mission, et elle est toujours en route comme le reflète les forces intérieures de la foi et de l'espérance qui animent les apôtres, les disciples et les confesseurs du Christ Seigneur tout au fil des siècles. En ces lieux, affirmait saint François Xavier, en ces lieux (de l'Asie) beaucoup ne deviennent pas chrétiens seulement parce que manquent les hommes qui fassent d'eux des chrétiens. Souvent me vient l'idée de quitter ces lieux pour aller crier dans les universités d'Europe... et aussi de parler aux professeurs qui semblent avoir plus de science que de piété : « Oh ! Qu'il est grand le nombre des âmes exclues du ciel par votre faute !... »

Beaucoup d'entre eux devraient prendre l'habitude d'écouter ce que le Seigneur leur dit. Alors, ils s'écrieraient avec enthousiasme : Me voici Seigneur ; que voulez-vous que je fasse ? (Cinquième lettre de saint François Xavier à saint Ignace).



L'Église doit renouveler sa conscience missionnaire





Il faut relire les textes du concile Vatican II. L'Église doit renouveler sa conscience missionnaire. Une étude approfondie de ces textes portera à beaucoup de nouvelles applications dans les activités pastorales.

Ceux que le Christ a envoyés tout au cours des siècles — depuis la Pentecôte jusqu'à nos jours — portent un témoignage qui est la première source et le contenu essentiel de l'évangélisation : Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous, vous serez alors mes témoins à Jérusalem ; dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. Ils sont chargés d'enseigner en témoignant. L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins. (Discours du 2 octobre 1974 au Conseil des laïcs, voir aussi Evangelii nuntiandi, n° 41).

En lisant les Actes des Apôtres et les Épîtres du Nouveau Testament, nous constatons la fidélité de ceux qui exécutaient les ordres reçus du Christ. Ils incarnèrent dans leur vie les consignes du Christ. Saint Jean Chrysostome dit : Si le levain, mêlé à la farine, ne transforme pas toute la masse, peut-on dire que d'est du vrai levain ? N'allez pas dire que vous ne pouvez pas entraîner les autres en effet, si vous êtes des chrétiens authentiques, il est impossible que vous n'entraîniez pas les autres (Homélies sur les Actes des Apôtres, XX, 4 ; PG 60, 163).

L'évangélisateur n'est pas avant tout un professeur. C'est un messager. Cet évangélisateur se comporte comme un homme à qui a été confié un grand mystère. Et en même temps, il se comporte comme l'homme qui a découvert un grand trésor, comme le trésor enfoui dans un champ dont parle l'Évangile (cf. Mt Mt 13,44). Il sent un besoin urgent de transmettre le message qui lui a été confié. Plus encore qu'un besoin, il sent un devoir d'évangéliser, dans la ligne du magnifique urget de saint Paul (cf. 2Co 5,15) : L'amour du Christ nous pousse…

Nous tous nous pouvons redécouvrir cette physionomie intérieure en lisant et en relisant les Épîtres de Pierre, Paul, Jacques et d'autres encore. Ces écrits-nous permettent de mieux connaître les Douze. L'Église est née, en état de mission dans des hommes bien vivants ?

La présence du Christ dans l'Église ainsi que celle du Saint-Esprit, nous donnent la certitude que les vocations missionnaires ne manqueront jamais. Ils sont, en effet, marqués d'une vocation spéciale veux qui sont prêts à assumer l'oeuvre missionnaire, qu'ils soient autochtones ou étrangers, prêtres, religieux, laïcs.

La floraison actuelle des vocations missionnaires est aussi un indice de l'esprit missionnaire dans l'Église. Sur la vocation missionnaire générale de la communauté chrétienne vient germer une vocation missionnaire spéciale. La vocation atteint toujours l'homme à travers une communauté, elle n'est pas un fait isolé.



« De toutes les nations, faites des disciples ! »





L'Esprit-Saint, qui inspire la vocation d'un homme ou d'une femme, est aussi celui qui suscite au sein de l'Église les institutions qui s'engagent dans l'oeuvre missionnaire de l'Église. Les ordres religieux, congrégations, instituts missionnaires ont, tout au fil des siècles, représenté et vécu la vocation missionnaire de l'Église, et ils continuent de le faire.

A ces institutions, l'Église redit sa confiance, elle confirme le mandat qu'elle leur a donné, et elle salue avec joie et espérance les nouvelles institutions qui surgissent dans les terres de missions. Mais à leur tour ces institutions, expression de l'esprit missionnaire des églises locales où elle déploient leurs activités, entendent se vouer à la formation d'authentiques missionnaires. Le nombre des missionnaires ne doit pas diminuer, il doit au contraire augmenter pour mieux répondre aux nécessités des temps, qui ne sont plus lointaines, où les peuples s'ouvriront au Christ et à son évangile de vie.

En outre, l'Église attend et prépare une nouvelle époque missionnaire : les Églises locales, anciennes et nouvelles, envoient leurs propres membres dans les pays de missions.

La mission évangélisatrice qui concerne l'Église tout entière, est de mieux en mieux saisie comme une obligation qui touche les Églises locales. Aussi donnent-elles des prêtres, des religieux et religieuses, ainsi que les laïques aux pays de missions. Paul VI l'a bien mis en relief : Evangélisatrice, l'Église commence par s'évangéliser elle-même... En un mot, elle a toujours besoin d'être évangélisée, si elle veut garder la fraîcheur, l'élan et la force pour annoncer l'Évangile.

Que conclure de tout cela ? C'est que les églises doivent bien réfléchir à leur vocation missionnaire, en s'inspirant des mots de saint Paul : Malheur à moi, si je n'annonce pas l'Évangile ! (1Co 9,16).

Le premier dimanche de mai était consacré à la prière pour les vocations. Nous avons étendu cette prière sur le mois de mai tout entier, en recommandant ce problème à Marie, qui est la Mère de Jésus et aussi la Mère de l'Église.

En nous préparant maintenant à là solennité de la Pentecôte, nous aimerions exprimer dans notre prière le caractère missionnaire de l'Église. Puisse la grâce de la vocation missionnaire, donnée à l'Église des temps apostoliques jusqu'à nos jours résonner avec une force nouvelle de foi et d'espérance : Allez… allez donc : de toutes les nations, faites des disciples ! (Mt 28,19).






29 mai 1979



« ET TOUS FURENT REMPLIS D'ESPRIT SAINT »





Nous lisons aux premières lignes des Actes des Apôtres qu'après sa Passion et sa Résurrection, Jésus s'était montré vivant... avec de nombreuses preuves, et pendant quarante jours il leur était apparu et les avait entretenus du royaume de Dieu. (Ac 1,3). Alors, il leur annonça que sous peu de jours, ils seraient baptisés par l'Esprit-Saint (Ac 1,5) et avant la séparation définitive, comme remarque l'auteur des Actes des Apôtres, saint Luc, mais cette fois dans son évangile, il leur commanda : ... Demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en-haut (Lc 24,29). Après l'Ascension de Jésus au ciel, les Apôtres s'en retournèrent donc à Jérusalem (Lc 24,52) où, comme racontent les Actes des Apôtres, ils étaient tous, d'un même coeur, assidus à la prière avec quelques femmes dont Marie, Mère de Jésus (Ac 1,14). Le lieu de cette prière commune, explicitement recommandée par le Maître, était le temple de Jérusalem comme le dit le dernier passage de l'Evangile de saint Luc (Lc 24,53). Mais, c'était aussi le Cénacle, tel que le font comprendre les Actes des Apôtres.

Le Seigneur Jésus leur avait dit : Mais vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit-Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux confins de la terre (Ac 1,8). Chaque année, l'Église célèbre dans sa liturgie l'Ascension du Seigneur le quarantième jour après Pâques. Chaque année, elle passe en prière les dix jours qui séparent l'Ascension de la Pentecôte. En un certain sens, l'Église se prépare chaque année à cet anniversaire.

Comme l'enseignent les Pères, l'Église est née sur la croix le Vendredi Saint, elle a révélé au monde sa naissance le jour de la Pentecôte quand les Apôtres ont été revêtus de la force d'en-haut (Lc 24,49) ; Quand ils ont été baptisés dans l'Esprit-Saint (Ac 1,5) ubi enim ecclesia, ibi et spiritus Dei ; et ubi spiritus Dei, illic ecclesia et omnis gratia: spiritus autem veritas (Là où est l'Église, là est l'Esprit de Dieu ; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce : l'Esprit est vérité) (Saint Ireneus, Adversus haereses, III, 24, 1 ; 7, 966).



Neuvaine à l'Esprit-Saint





Essayons de persévérer dans ce rythme de l'Église. Ces jours-ci, elle nous invite à participer à la neuvaine à l'Esprit-Saint. On peut dire, que parmi les neuvaines, celle à l'Esprit-Saint est la plus ancienne ; elle naît, en un certain sens, de l'institution du Christ et le Seigneur Jésus n'a pas indiqué les prières qu'il nous faut réciter en ces jours, mais il a recommandé aux Apôtres de passer ces journées en prière dans l'attente de la venue de l'Esprit-Saint. Cette recommandation est toujours valable. Et les dix jours qui suivent l'ascension du Seigneur renferment, chaque année, le même appel du maître, le même mystère de la grâce lié au rythme du temps liturgique.

Il faut tirer profit de ce temps. Essayons de nous recueillir et d'entrer au Cénacle avec Marie et les Apôtres, en préparant notre âme à accueillir l'Esprit-Saint et son action. Tout cela est très important pour la maturité intérieure de notre foi, de notre vocation chrétienne, pour l'Église-communauté : que chaque communauté dans l'Église et l'Église tout entière, communauté des communautés, grandissent, chaque année, grâce au don de la Pentecôte.

Le souffle vivifiant de l'Esprit est venu réveiller les énergies et les charismes endormis de l'Église et donner ce sens de vitalité et de joie qui, à chaque époque de l'histoire, présente une Église jeune et actuelle, prête et heureuse d'annoncer son éternel message (Paul VI, Discours aux cardinaux, 21 D).



Viens, Esprit-Saint !





Cette année aussi, il faut nous préparer à accueillir ce don : participons à la prière de l'Église... Il est impossible d'entendre l'Esprit sans écouter ce qu'il dit à l'Église (H. de Lubac, Méditations sur l'Église, Paris 1973, Aubier 168).

Prions aussi tout seuls. Il est une lumière particulière qui résonnera de toute sa force dans la liturgie de la Pentecôte. Nous pouvons la réciter souvent, en ce temps d'atteinte :

Viens, Esprit-Saint, en nos coeurs

et envoie du haut du ciel

un rayon de ta lumière.

Viens en nous, Père de pauvres,

Viens, dispensateur des dons,

Viens, lumière de nos coeurs.

Hôte très doux de nos âmes,

adoucissante fraîcheur,

dans le labeur, le repos,

dans la fièvre, la fraîcheur,

dans les pleurs, le réconfort.

Lave ce qui est souillé,

baigne ce qui est aride,

guéris ce qui est blessé.

Assouplis ce qui est raide,

réchauffe ce qui est froid,

rend droit ce qui est faussé.

Peut-être reviendrons-nous sur cette magnifique prière et essaierons-nous de la commenter.

Aujourd'hui, nous ne rappellerons que quelques paroles et quelques phrases.

En ces jours, adressons donc nos prières à l'Esprit-Saint Prions pour ses dons. Prions pour la transformation de nos âmes.

Prions pour avoir le courage de confesser notre foi, pour la cohérence entre la vie et la foi. Prions pour l'Église afin qu'elle accomplisse sa mission dans l'Esprit-Saint, afin qu'elle soit accompagnée des conseils et de l'Esprit, de l'Époux et de son Dieu (Saint Bernardus, In vigilia nativitatis domine, sermo 3 n° l : PL 183, 941). Prions, pour l'unité de tous les chrétiens. Pour l'unité dans l'accomplissement de la même mission.



Allez et enseignez





Le récit de l’instant où les Apôtres réunis au Cénacle ont reçu l'Esprit-Saint est lié tout particulièrement à la révélation des langues. Lisons : Tout à coup vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu ; elles se divisaient et il s'en posa une sur chacun d'eux. Tous furent alors remplis de l’Esprit-Saint et commencèrent à parler en d'autres langues selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer (Ac 2,2-4).

L'événement qui se produisit au Cénacle ne passa pas inaperçu au dehors parmi les gens de Jérusalem et c'étaient des Juifs de différentes nations. ... La foule s'assembla et fut bouleversée car chacun les entendait parler sa propre langue (Ac 2,6). Et ceux qui s'émerveillaient en entendant parler leur propre langue sont par la suite cités dans le récit des Actes des Apôtres : Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du pont et d'Ave, de Phrygie et de Pamphylie, d'Egypte et de cette partie de la Lybie proche de Cyrène, Romains en séjour ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes (Ac 2,9-11). Tous entendaient, le jour de la Pentecôte, les Apôtres — qui étaient de Galilée — parler dans leurs propres langues et annoncer les merveilles de Dieu (Cf. Ac Ac 2,11).

Ainsi, le jour de la Pentecôte contient l'annonce visible de la réalisation du mandat du Christ : Allez... et enseignez toutes les nations... (Mt 28,19). Par la révélation des langues, nous voyons déjà que l'Église, en accomplissant cette mission, naît et vit dans toutes les nations de la terre. Dans quelques jours, à l'occasion du Jubilé de saint Stanislas, j'aurai la chance d'aller en Pologne, ma patrie. Et j'y célébrerai la Pentecôte, la fête de la venue de l'Esprit-Saint. J'ai déjà remercié plusieurs fois l'épiscopat et les autorités polonaises de leur invitation. Aujourd'hui, je tiens à les remercier à nouveau. Et dans cette attente, je veux dire toute ma joie parce qu'à cette révélation des langues, le jour de la Pentecôte, se sont ajoutées, au cours des siècles, les langues slaves, de la Macédoine, en passant par la Bulgarie, la Croatie, la Slovénie, la Bohême, la Slovaquie, la Lusace, à l'Occident. Et en Orient : Rus (appelée aujourd'hui Ukraine), Russie et Biélorussie. Je veux dire toute ma joie parce qu'à la révélation des langues le jour de la Pentecôte s'est ajoutée celle de ma nation : la langue polonaise. Et puisque j'aurai la possibilité de visiter ma patrie, à la Pentecôte, je veux rendre grâces parce que l'Évangile est annoncé depuis des siècles dans toutes ces langues et dans ma langue nationale. Et en même temps, je veux servir cette grande cause de notre époque : pour que les grandes oeuvres de Dieu continuent d'être annoncées dans la foi et avec courage, comme les graines de l'espérance et de l'amour que, par le don de la Pentecôte, le Christ a semées en nous.






13 juin 1979



L'EUCHARISTIE EST LE SACREMENT DU CORPS ET DU SANG DU CHRIST





« Pange, lingua,  gloriosi

Corporis mysterium

Sanguinisque pretiosi... »

(St Thomas, Hymne des Premières Vêpres de la Fête-Dieu, fête solennelle des Très Saints Corps et Sang du Christ).

Voici venir le jour — en fait, pratiquement commencé — où, par sa liturgie solennelle l’Église parlera pour vénérer le mystère dont elle vit chaque jour : l’Eucharistie. Le fondement, et simultanément, le point culminant de la vie de l'Église (cf. Const. sur la S. Liturgie : Sacrosanctum Concilium, SC 10). Sa fête incessante et, en même temps, sa « Sainte quotidienneté ».

Chaque année, le Jeudi Saint, début du saint Triduum, nous rassemble au Cénacle où nous commémorons la Dernière Cène. Et ce jour serait certainement le plus adapté pour méditer avec vénération tout ce que l'Eucharistie, le Sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, constitue pour l'Église. Il s'est toutefois révélé au cours de l'histoire que ce seul jour, ce jour le plus adapté, ne suffisait pas. En outre, il est organiquement inséré dans l'ensemble de la commémoration pascale ; et toute la Passion, la Mort, la Résurrection occupent alors nos esprits et nos coeurs. Il ne nous est donc pas possible à ce moment de dire de l'Eucharistie tout ce dont notre coeur déborde. C'est pourquoi, dès le moyen âge, et précisément en 1264, le besoin d'adoration simultanément liturgique et publique du Très Saint Sacrement a trouvé son expression dans une fête solennelle particulière que l'Église célèbre le premier jeudi suivant la dimanche de la Très Sainte Trinité, c'est-à-dire demain, la commençant déjà avec les premières vêpres de la veille ; donc aujourd'hui. Je désire que cette méditation nous introduise en plein climat de la fête eucharistique.

« Non est alia natio tam grandis quae habeat deos appropinquantes sibi, sicut Deus noster adest nobis. » Il n'est aucune nation si grande qui ait la divinité proche comme notre Dieu qui habite parmi nous » (St Thomas, Officium SS. Corporis Christi, II Notturni ; cf. Opusc. 57).

De l'Eucharistie, on peut parler de différentes manières. Et au cours de l'histoire on en a déjà parlé de façons diverses. Il est difficile d'en dire quelque chose qui n'ait pas encore été dit. Et en même temps, quoi qu'on en dise et quelle que soit la manière dont on aborde ce grand Mystère de la foi et de la vie de l'Église, on découvre toujours quelque chose de nouveau. Non pas que nos paroles révèlent cette nouveauté. Celle-ci se trouve dans le Mystère lui-même. Toute tentative de vivre avec l'Eucharistie dans un esprit de foi fait jaillir une nouvelle lumière, une nouvelle stupeur, une nouvelle joie.

« Et s'émerveillant de ceci et considérant le caractère sublimer de l'amour divin (...) le fils du tonnerre s'exclamait : « Dieu a tant aimé le monde » (Jn 3,16) (…) Dis-nous donc, ô bienheureux Jean, dis-nous en quel sens tant ? Dis la mesure, dis la grandeur, enseigne-nous le sublime « Dieu a tant aimé le monde. » (St Jean Chrysostome, In Genes. VIII Homélie XXVII, 1 ; Opera Omnia [Migne] 4, 241).

L'Eucharistie rend Dieu extraordinairement proche de nous. Elle est le Sacrement de sa présence, à l'homme. Dieu dans l'Eucharistie est précisément le Dieu qui a voulu entrer dans l'histoire de l'homme. Il a voulu accepter l'humanité elle-même. Il a voulu devenir homme. Le Sacrement du Corps et du Sang du Christ nous rappelle sans cesse sa divine humanité.

Nous chantons « Ave, verum corpus, natum ex Maria Virgine. » Salut, vrai corps né de  la Vierge Marie. Et en vivant avec l'Eucharistie, nous retrouvons toute la simplicité et la profondeur du mystère de l'Incarnation.

Elle est le Sacrement de la descente de Dieu vers l'homme, du rapprochement avec tout ce qui est humain. Elle est le Sacrement de la divine « condescendance » (Cf. St Jean Chrysostome, In Genes, 3, 8 ; Homélie XXVII, 1 ; P.G. 53, 134). L'entrée divine dans la réalité humaine a atteint son point culminant avec la passion et la mort. Par sa passion et sa mort sur la Croix le Fils de Dieu incarné est devenu, de manière particulièrement radicale, le Fils de l'homme, il a partagé jusqu'à la fin ce qui est la condition de tout homme.

L'Eucharistie, Sacrement du Corps et du Sang, nous rappelle surtout cette mort que le Christ subit sur la Croix ; elle rappelle et renouvelle, d'une certaine façon, c'est-à-dire non sanglante, sa réalité historique. En témoignent les paroles prononcées au Cénacle séparément, sur le pain et sur le vin, les paroles qui, dans l'institution du Christ, réalisent le Sacrement de son Corps et de son Sang ; le Sacrement de la mort, qui a été un sacrifice expiatoire. Le Sacrement de la mort, dans lequel s'est exprimée toute la puissance de l'amour. Le Sacrement de la mort qui a consisté à donner la vie pour reconquérir la plénitude de la vie.

« Manduca vitam, bibe vitam habebis vitam, et integra est vitam » (Mange la vie, bois la vie : tu auras la vie, et c'est la vie entière. St Augustin, Sermonus ad populum. Série 1, Sermon 131 ; 1, 1).

Grâce à ce Sacrement « dans l'histoire de l'homme est continuellement annoncée la mort qui donne vie » (Cf. Co 11, 26).

Elle se réalise continuellement dans ce très simple signe qu'est le signe du pain et du vin. Dieu y est présent et proche de l'homme avec cette pénétrante rencontre de la mort sur la Croix d'où a jailli la puissance de la Résurrection. Grâce à l'Eucharistie, l'homme participe à cette puissance.

L’Eucharistie est le Sacrement de la Communion. Le Christ se donne lui-même à chacun de nous qui le recevons sous les espèces eucharistiques. Il se donne à chacun de nous qui mangeons la nourriture eucharistique, qui buvons la boisson eucharistique. Cet acte de manger est signe de la Communion. C'est le signe de l'union spirituelle dans laquelle l'homme reçoit le Christ qui lui offre la participation à son Esprit et en qui il retrouve, particulièrement intime, la relation avec le Père ; et l'homme ressent que l'accès à Lui est particulièrement proche. Comme l’a dit un grand poète :

« Je parle avec Toi qui règnes dans les cieux et qui es, en même temps, un hôte dans la demeure de mon esprit... Je parle avec Toi ! Les paroles me manquent pour Toi ; Ta pensée écoute chacune de mes pensées ; Tu règnes au loin et tu sers dans la proximité, Roi dans les cieux et dans mon coeur sur la Croix,» (Mickiewicz, Entretiens du soir).

En effet nous nous approchons de l'Eucharistie en récitant d'abord le Paster noster.

La communion est un lien bilatéral. Il convient donc de dire que non seulement nous recevons le Christ, que non seulement chacun de nous le reçoit sous ce signe eucharistique, mais que le Christ reçoit lui aussi chacun de nous. Dans ce Sacrement, pour ainsi dire, il accepte toujours l'homme, en fait son ami comme il l'a dit au Cénacle : « Vous êtes mes amis » (Jn 15,14). Cet accueil et cette acceptation de l'homme de la part du Christ est un bienfait inouï. L’homme ressent profondément le désir d'être accepté. Toute la vie de l'homme est tendue dans cette direction : être accueilli et accepté par Dieu ; c'est cela qu'exprimé sacramentellement l'Eucharistie. Toutefois, comme le dit saint Paul, il faut que l'homme « s'éprouve soi-même » (1Co 11,28) ; pour savoir s'il est digne d'être accepté par le Christ. En un certain sens, l'Eucharistie est un défi constant parce que l'homme cherche à être accepté, parce qu'il adapte sa conscience aux exigences de la très sainte Amitié divine.

Nous désirons, dans le cadre de la fête d'aujourd'hui, de même que dimanche prochain et chaque jour exprimer cette particulière et publique vénération, cet amour que nous vouons toujours au très saint Sacrement. Permettez qu'en ce moment, je tourne encore une fois mes pensées vers la Pologne d'où je suis retourné il y a quelques jours. Ce furent pour moi des journées d'un pèlerinage parmi les hommes auxquels je n'ai cessé d'être lié par les liens les plus profonds de la foi, de l'espérance et de la charité. Je désire remercier encore une fois tous mes compatriotes. Je remercie les autorités de l'État. Je remercie mes Frères de l'Épiscopat. Je remercie tout le monde.

Et c'est précisément là, dans ma terre natale que j'ai, appris la fervente vénération, le profond amour de l'Eucharistie. C'est là que j'ai appris le culte du Corps du Christ. Depuis des siècles se déroulent, le jour de la « Fête-Dieu », des manifestations par lesquelles mes compatriotes cherchent à exprimer en commun et publiquement ce que l'Eucharistie représente pour eux. Et ils le font encore aujourd'hui. Je m'unis donc spirituellement à eux, maintenant que j'ai pour la première fois la joie de célébrer la fête du Corps et du Sang du Christ ici, en la Ville Eternelle où Pierre, de génération en génération, répond de certaine façon au Christ : « Seigneur, tu sais que je t'aime… Seigneur tu sais que je t'aime » (Jn 21,15-17). D'une certaine manière, l'Eucharistie est le point culminant de cette réponse. Je désire la redire avec toute l'Église à Celui qui a manifesté son amour par le Sacrement de son Corps et de son Sang, demeurant avec nous « jusqu'à la fin du monde » (Mt 28,20).






20 juin 1979



APPRENDRE A LIRE LE MYSTERE DU COEUR DU CHRIST





1. Après-demain, vendredi, la liturgie de l'Église nous rassemble, dans une adoration et un amour particulier autour du mystère du coeur du Christ. Je voudrais donc, aujourd'hui, en anticipant cette fête, tourner avec vous nos coeurs vers le mystère de ce coeur. Ce mystère m'a parlé dès ma jeunesse. J'y reviens chaque année, au rythme du temps liturgique de l'Église.

Le mois de juin est, vous le savez, consacré au coeur divin, au Sacré-Coeur de Jésus. Nous lui exprimons notre amour et notre adoration par des litanies qui, avec une profondeur particulière, parlent dans chacune de leurs invocations, de son contenu théologique.

Je voudrais donc m'arrêter avec vous ne serait-ce que quelques instants, devant ce coeur auquel s'adresse l'Église, communauté de coeurs humains. Je voudrais parler de ce mystère si humain dans lequel Dieu s'est révélé avec une force et une simplicité sans pareil.



Un soldat, d'un coup de lance, le frappa au côté





2. Laissons parler maintenant les textes de la liturgie de vendredi, en commençant par l'Évangile de saint Jean. L'évangéliste rapporte l'événement avec la précision d'un témoin oculaire. Comme c'était le jour de la Préparation, les Juifs, de crainte que les corps ne restent en croix durant le sabbat — ce jour du sabbat devait être particulièrement important — demandèrent à Pilate de leur faire briser les jambes et de les faire enlever. Les soldats vinrent donc, ils brisèrent les jambes au premier puis du second de ceux qui avaient été crucifiés avec lui. Arrivés à Jésus, ils constatèrent qu'il était déjà mort et ils ne lui brisèrent pas les jambes Mais un des soldats, d'un coup de lance, le frappa au côté et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau (Jn 19,31-34).

Pas un mot sur le coeur.

L'évangéliste parle seulement du coup de lance au côté, d'où sortit du sang et de l'eau. Le langage du récit est presque médical, anatomique. La lance du soldat a certainement frappé le coeur pour contrôler si le condamné était déjà mort. Ce coeur, ce coeur humain, a cessé de battre. Jésus a cessé de vivre. Mais, en même temps, cette ouverture anatomique du coeur du Christ après la mort — malgré l’âpreté historique du texte — nous pousse à penser par métaphore. Le coeur n'est pas seulement un organe qui conditionne la vitalité biologique de l'homme. Le coeur est un symbole. Il parle de tout l'homme intérieur. Il parle de l'intérieur spirituel de l'homme. Et la tradition a aussitôt relu dans ce sens le récit de Jean. Du reste, c'est l’évangéliste lui-même qui a poussé à cela lorsqu'on se référant à l'attestation du témoin oculaire qui n'était autre que lui, il s'est référé en même temps à cette phrase de l’Écriture sainte : Ils verront celui qu'ils ont transpercé (Jn 19,37 Zc Jn 12,10).

C'est ainsi que regarde l'Église, c'est ainsi que regarde l'humanité. Et voici que dans le transpercé par la lance du soldat, toutes les générations de chrétiens ont appris et apprennent à lira le mystère du coeur de l'homme crucifié qui était et qui est le Fils de Dieu.



L'amour du Christ surpasse toute connaissance





3. Beaucoup de disciples du coeur du Christ, hommes et femmes, ont acquis, au cours des siècles, une connaissance plus ou moins profonde de ce mystère.

L'un des protagonistes dans ce domaine a été certainement Paul de Tarse, converti de persécuteur en apôtre. Lui aussi nous parle dans la liturgie de vendredi prochain avec les paroles de la lettre aux Ephésiens. Il parle comme un homme qui a reçu une grande grâce, puisqu'il lui a été donné d'annoncer aux païens l'impénétrable richesse du Christ et de mettre en lumière comment Dieu réalise le mystère tenu caché depuis toujours en Lui, le Créateur de l'univers (Ep 8-9).

Cette richesse du Christ et, en même temps, ce dessein éternel de salut de Dieu sont adressés par l'Esprit Saint à l'homme intérieur, afin qu'il fasse habiter le Christ en son coeur par la foi (Ep 3,16-17). Et quand le Christ, par la force de l'Esprit-Saint habitera par la foi dans nos coeurs d'hommes, alors nous serons à même de comprendre, avec notre esprit humain,(c'est-à-dire avec ce « coeur ») ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... et de connaître l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance... (Ep 3,18-19).

C'est pour cette connaissance, faite par le coeur, par chaque coeur humain, qu'a été ouvert, à la fin de sa vie terrestre, le coeur divin du condamné et du crucifié sur le Calvaire.

La mesure de cette connaissance par le coeur humain est diverse. Devant la force des paroles de Paul, que chacun de nous s'interroge sur la mesure de son coeur.... Devant lui nous apaiserons notre coeur, car si notre coeur nous accuse, Dieu, est plus grand que notre coeur et il discerne tout (1Jn 3,19-20). Le coeur de l’homme-Dieu ne juge pas les coeurs humains. Le coeur appelle. Le coeur invite. C'est pourquoi il a été ouvert par la lance du soldat.



Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur





4. Le mystère du coeur s'ouvre par les blessures du corps. C'est le grand mystère de la piété qui s'ouvre, les entrailles de miséricorde de notre Dieu (Saint Bernard, Sermo LXI, 4 : P.L. 18, 1072).

Le Christ parle dans la liturgie de vendredi : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (Mt 11,29). Une seule fois peut-être avec des mots à lui, le Seigneur Jésus a parlé de son coeur. Et il n'a mis en évidence que cet aspect : Douceur et humilité. Comme pour dire que c'est par cette seule voie qu'il veut conquérir l'homme ; que c'est par la douceur et l'humilité, qu'il veut être le roi des coeurs. Tout le mystère de son règne s'exprime dans ces deux mots. La douceur et l'humilité couvrent, en un certain sens, toute la « richesse » du coeur du Rédempteur dont a parlé saint Paul aux Éphésiens. Mais cette « douceur » et cette humilité le révèlent pleinement. Elles nous permettent de le connaître et de l'accepter. Elles en font un objet d'adoration suprême.

Les belles litanies du Sacré-Coeur de Jésus sont composées de beaucoup de paroles semblables — bien plus, elles contiennent des cris d'admiration pour la richesse du coeur du Christ. Méditons-les sérieusement.



Le coeur de Dieu-Homme, source de vie et de sainteté





5. Ainsi, à la fin de ce cycle liturgique de l'Église qui a commencé par le premier dimanche de l'Avent, puis est passé par Noël, le Carême, la Résurrection et la Pentecôte, par le dimanche de la Très Sainte Trinité et la Fête-Dieu, arrive la fête du Coeur Divin, du Sacré-Coeur de Jésus. Ce cycle se referme parfaitement en lui, dans le coeur du Dieu-Homme. C'est également de lui que rayonne, chaque année, toute la vie de l'Église.

Ce coeur est source de vie et de sainteté.






27 juin 1979



PIERRE ET PAUL, TEMOINS DE L'AMOUR DU CHRIST





1. Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum Ejus. (Elle a du prix aux yeux du Seigneur la mort de ses amis) (Ps 116,15).

Permettez-moi de commencer par ces paroles du Psaume 116 la méditation d'aujourd'hui que je voudrais consacrer aux saints fondateurs et patrons de l'Eglise de Rome.

C'est bientôt le 29 juin, jour où l'Eglise tout entière mais surtout l'Eglise de Rome évoque les saints apôtres Pierre et Paul. Cette célébration rappelle pour l'Eglise de Rome le jour de leur mort. Le jour qui les a unis au Seigneur dont ils attendaient la venue, observaient la loi et dont ils ont reçu la couronne de la vie (cf. 2Tm 4,7-8 Jc 1,12).

Le jour de la mort a été pouf eux le commencement de la vie nouvelle. C'est le Seigneur lui-même qui leur a révélé ce commencement par sa résurrection dont ils sont devenus, par leurs paroles, leurs oeuvres et leur mort, les témoins. Et tout cela — les paroles, les oeuvres et la mort de Simon de Bethsaïde que le Seigneur appela Pierre, et de Saul de Tarse qui, après conversion prit le nom de Paul — constitue comme un complément à l'Evangile du Christ, sa pénétration dans l'histoire de l’humanité, dans l’histoire du monde, et aussi dans l'histoire de cette ville. Et il y a vraiment de quoi méditer en ces jours que le Seigneur, par la mort de ses Apôtres, nous permet de remplir du souvenir de leur vie.

Felix per omnes festum mundi cardines

Apostolorum praepoollet alacriter,

Petri beati, Pauli sacratissimi,

Quos Christus almo consecravit sanguine,

Ecclesiarum deputavit principes

(Hymnum ad officium lectionis)

2. Lorsque le Christ, après la Résurrection, eût avec lui cet étrange colloque, dialogue décrit par l’évangéliste Jean, Pierre ne savait certainement pas que c'était précisément ici — dans la  Rome de Néron — que se seraient accomplies les paroles qu'il avait entendues alors et les paroles que lui-même avait prononcées. Le Christ lui demanda par trois fois : M'aimes-tu ? Et Pierre, par trois fois, répondit oui. Même si la troisième fois, Pierre fut peiné (Jn 21,17) comme le remarque l’évangéliste. Certains, pensant à la cause de ce chagrin, supposent qu'il est dû au triple reniement rappelé à Pierre par la troisième question du Christ. De toute façon, après la troisième réponse où Pierre, non seulement garantit son amour, mais fait humblement allusion à ce que le Christ lui-même savait à ce propos : Seigneur, tu sais que je t'aime (Jn 21,15), après cette troisième réponse, viennent les paroles qui devaient s'accomplir, précisément, ici, à Rome. Le Seigneur dit :Quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains, un autre te nouera ta ceinture et te mèneras où tu ne voudrais pas (Jn 21,18). Ces paroles mystérieuses peuvent être interprétées de différentes façons. Cependant, l'évangéliste en suggère le sens exact lorsqu'il ajoute que par elles le Christ indique à Pierre le genre de mort par lequel il devait glorifier Dieu (Jn 21,19). C'est pourquoi, le jour de la mort de l'Apôtre, que nous célébrerons après-demain, nous rappelle aussi l'accomplissement de ces paroles. Tout ce qui eut lieu avant — tout l'enseignement apostolique et le service à l'Eglise en Palestine, puis à Antioche, et enfin à Rome — tout cela constitue l'accomplissement de cette triple réponse : Seigneur, tu sais que je t'aime (Jn 21,15). Oui, tout cela, jour après jour, année après année, avec toutes les joies et les exaltations de l'âme de l'Apôtre lorsqu'il voyait la cause de l'Evangile grandir dans les âmes, mais aussi avec toutes les inquiétudes, les persécutions et les menaces — en commençant par celle de Jérusalem, quand Pierre fut incarcéré sur l'ordre d'Hérode jusqu'à la dernière, à Rome, quand il fut incarcéré sur l'ordre de Néron. Mais tandis que la première fois, il fut libéré par l'ange du Seigneur, la seconde, il n'en fut rien. C'est que probablement avait été suffisamment accomplie, par la vie et le ministère de Pierre, la mesure terrestre de l'amour promis au Maître. Car, l'autre partie des paroles prononcées jadis pouvait alors s'accomplir : … Un autre te nouera ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas (Jn 21,18).

Selon la tradition, Pierre est mort sur la croix comme le Christ, mais, conscient de ne pas être digne de mourir comme le Maître, il demande qu'on le crucifie la tête en bas.

3. Paul est venu à Rome en prisonnier, après avoir fait recours à César contre la sentence de condamnation prononcée en Palestine (cf. Ac Ac 25,11). Il était citoyen romain et avait droit à un tel recours. Il est donc probable qu'il ait passé les deux dernières années de sa vie à Rome, sous Néron. Il ne cessa pas d'enseigner par la parole et les écrits (par les lettres) mais sans doute n'a-t-il pas pu quitter la ville. Ses voyages missionnaires qui l'avaient conduit dans les principaux centres du monde méditerranéen s'étaient achevés. C'est ainsi que s'accomplit l'annonce du Christ : Cet homme m'est un instrument de choix pour porter mon nom devant les païens (Ac 9,15).

Un peu plus de trente ans après la mort du Christ, après la Résurrection et l'Ascension au Père, la région de la mer Méditerranée et donc toute la région de l'empire s'était peuplée des premiers chrétiens. Et c'était, en grande partie, le fruit de l'activité missionnaire de l'Apôtre des gentils. Et si, dans l'exercice de son ministère, il avait toujours approuvé le désir de s'en aller et d'être avec le Christ (Ph 1,23), c'est justement à Rome que ce désir s'est réalisé.

Le Seigneur l'envoya à Rome à la fin de sa vie pour qu'il soit le témoin du ministère de Pierre non seulement parmi les Juifs mais aussi parmi les païens et pour qu'il y apporte le témoignage vivant du développement de l'Eglise jusqu'aux confins de la terre (cf. Ac l, 8) c'est-à-dire de son universalité. Le Seigneur a fait en sorte que lui, Paul, Apôtre inlassable et serviteur de cette universalité passe les dernières années de sa vie, ici, à Rome, près de Pierre qui, comme un rocher, s'est planté en ce lieu pour être le solide point de référence de cette universalité.

O Roma felix, quae tantorum principum

Es purpurate pretioso sanguine,

Non laude tua, sed ipsorum meritis

Excellis omnem mundi pulchritudine.

(Hymnum ad vesperas)

4. A l'approche du 29 juin, fête des saints Apôtres Pierre et Paul, un grand nombre de pensées assaillent l'esprit et beaucoup de sentiments, le coeur. Ce qui s'accroît surtout, c'est le besoin de prier pour que le ministère de Pierre soit bien compris dans l'Eglise de notre temps, et pour que s'élargisse toujours plus la dimension de l'universalité missionnaire que saint Paul a apportée dans l'histoire de l'Eglise de Rome, en passant, ici, en captivité, les dernières années de sa vie.

Et que le Seigneur qui a promis à Pierre de bâtir sa propre Église sur cette pierre continue d'être clément à l'égard de cette pierre qui s'est insérée dans le terrain de la ville éternelle, devenu fertile grâce au sang de ses fondateurs.






4 juillet 1979



L'EGLISE DE PIERRE ET PAUL





La semaine dernière l'Église de Rome a vécu de grandes heures qui méritent d'être évoquées devant Dieu et devant les hommes. Devant Dieu pour lui exprimer notre reconnaissance et lui renouveler notre confiance. Devant les hommes pour répondre au désir de leurs coeurs de s'unir et de s'ouvrir les uns aux autres en de tels moments. Pour la première fois, moi qui ne suis ni de cette ville ni de cette terre, j'ai pu vénérer les saints apôtres Pierre et Paul, ici, en ce lieu d'où le Seigneur les a rappelés à lui, le jour consacré au souvenir de leur glorieux martyre. Je le faisais aussi lorsque j'étais dans ma patrie pour manifester l'unité de l'Eglise de Pologne avec Pierre qui rassemble, au sein de l'Église catholique, tout le peuple de Dieu. Mais ici, au coeur même de l'Église, le mystère de cette vocation sans pareil qui a conduit Pierre du lac de Génésareth jusqu'à Rome, et, sur ses traces, Paul de Tarse, nous parle avec toute la force de la réalité historique.



Les sacrifices de Pierre et de Paul





C'est avec une grande émotion qu'au soir du 28 juin, nous avons récité les premières vêpres de la fête des deux saints patrons. Puis, après la bénédiction des palliums, symbole de l'unité de l'Église universelle avec le siège de Pierre, nous nous sommes rendus là où se trouvent les saintes reliques de l'Apôtre, autrefois ensevelies ici et que les savants soumettent aujourd'hui à une nouvelle étude.

Comme il nous parle cet autel élevé du centre de la basilique et sur lequel le successeur de saint Pierre célèbre l'Eucharistie en sachant que non loin de cet autel, Pierre, crucifié, a offert sa vie en sacrifice en union avec le Christ crucifié sur le calvaire et ressuscité !

Le même jour, selon la Tradition, le Seigneur a accueilli le sacrifice de saint Paul. Et il n'y eut pas seulement les saints Pierre et Paul. La liturgie du 30 juin commémore tous les martyrs de l'Église qui, ici, à Rome, au temps de Néron, ont subi de sanglantes persécutions. D'anciens historiens, tel Tacite (Annales XV, 45), en témoignent, ainsi que des pères apostoliques, tel Clément de Rome (Ad. Cor. 5-6). Et il ne s'agissait pas de la dernière persécution mais de la première, car il y en a eu d'autres jusqu'à l'époque de Dioclétien, au début du IV° siècle, et jusqu'au temps de Julien l'Apostat, vers la fin de ce IV° siècle.

L'Église de Rome est profondément enracinée dans ces témoignages. Ce siège qui a près de 2000 ans a reçu non seulement le baptême de l'eau mais aussi le baptême du sang des martyrs dont la voix est plus éloquente que celle d'Abel (He 12,24).

Nous tous qui vivons dans la frénésie de la civilisation moderne, dans l'inquiétude de la société actuelle, nous devons faire ici une halte et méditer sur la naissance de cette Église, devenue, par la volonté du Seigneur, le centre et la capitale d'une aussi grande mission : l'Église vers laquelle marchent tant d'Églises qui y trouvent le fondement de leur unité.



Romaine et universelle





2. Au souvenir des événements qui ont marqué les débuts de l'Église de Rome, fondée par Dieu sur Pierre (qui signifie pierre, rocher) se sont ajoutés, la semaine dernière, d'autres événements importants qui montrent combien se développe, dans l'histoire, ce siège destiné à servir l'unité des chrétiens au sein d'une Église à la fois catholique et apostolique.

Nous avons eu, en effet, la joie d'ajouter solennellement 15 nouveaux membres au collège des cardinaux de l'Église de Rome. Parmi eux, l'un demeure in petto, en attendant que la Providence divine nous permette d'en révéler le nom. Les autres, vous les connaissez. Cette cérémonie a été un renouvellement de la tradition millénaire de l'Église de Rome et elle est d'une grande importance non seulement pour la stabilité de l'Église mais aussi pour comprendre commet il se doit sa caractéristique à la fois universelle et locale.

Notre église locale de Rome est liée à la ville comme y avait été lié, il y a presque vingt siècles, l’apôtre Pierre. Après Pierre, l'Église de Rome a élu successivement ses propres évêques pour qu'ils y exercent leur ministère pastoral ; et elle l'a fait d'une manière adaptée aux moyens et aux besoins de chaque époque.

L'institution du Sacré Collège remonte à une tradition qui veut que l'évêque de Rome soit élu par des représentants du clergé de Rome. Et ces électeurs romains qui, déjà alors, constituaient un important collège dans la vie de l'Église, ont créé l'institution qui, depuis près de 1000 ans, garantit la succession sur le siège de Saint-Pierre. Une succession qui a un sens non seulement pour l'Église locale de Rome mais aussi pour l'Église universelle. Et c'est là un sens-clé puisque le Christ a conféré précisément à Pierre le pouvoir des clés. Au cours des dernières années, et surtout sous le pontificat de Paul VI, le Sacré Collège s'est agrandi et internationalisé. Il compte actuellement 70 cardinaux d'Europe, 40 d'Amérique du Nord, du Centre et du Sud ; 12 d'Afrique ; 10 d'Asie et 3 d'Australie et d'Océanie. Ils occupent tous des postes de responsabilité, soit comme pasteurs d'importantes églises locales (diocèses), soit comme présidents des principaux dicastères de la Curie romaine. Ils sont en même temps les successeurs de ces anciens électeurs qui provenaient du clergé romain et choisissaient l’évêque de Rome. Par conséquent, avec le cardinalat, ils reçoivent le titre de l'un des diocèses suburbicaires ou de l'une des Églises de Rome. Ainsi le Sacré Collège renferme et manifeste les deux dimensions caractéristiques de l'Église, la dimension locale et la dimension universelle. L'Église bâtie sur Pierre est romaine dans ces deux dimensions.



A Jésus-Christ, roi des siècles





3. C'est ainsi que la semaine dernière, nous nous sommes familiarisés avec la réalité de l'Église, avec son mystère et avec son histoire à laquelle s'est ajoutée, à nos yeux, une nouvelle étape. Si nous reparlons aujourd'hui de ces événements, c'est pour vous dire l'intensité avec laquelle nous les avons vécus. A l'exemple de la Mère du Christ, il faut garder dans son coeur (cf. Lc Lc 2,51) de tels événements et, le moment voulu, les extérioriser pour en renforcer l'importance intérieure. Je me tourne une fois de plus vers les membres du Sacré Collège et je recommande chacun d'eux à vos prières, à la prière de toute l'Église.

A Jésus-Christ roi des siècles (1Tm 1,17) je confie l'Église édifiée sur les fondements des apôtres et des prophètes (Ep 2,20), l'Église de Rome fondée sur Pierre et liée, dès le commencement, au souvenir de l'Apôtre des nations.






12 juillet 1979



LE SERVICE APOSTOLIQUE DE LA CURIE ROMAINE





1. Je veux revenir aujourd'hui encore sur la grande fête que l'Église romaine célèbre, chaque année, le 29 juin, pour commémorer le martyre de ses saints patrons, les apôtres Pierre et Paul.

La commémoration de ces Apôtres fait revivre dans notre coeur non seulement l'instant de leur mort pour le Christ, mais aussi toute leur vie d'Apôtres. Bien qu'éloignée dans le temps, leur vie, tout entière consacrée au témoignage évangélique et à l'instauration du royaume de Dieu sur la terre, reste pour nous toujours actuelle et vivante. Les deux Apôtres sont aux yeux de notre esprit, des personnages réels, ils s'expriment par leurs lettres, par leurs oeuvres et dans les actes des Apôtres. Nous pouvons suivre, du dehors, les événements auxquels ils ont participé pendant leur vie, mais en même temps, nous pouvons suivre aussi leur vie intérieure, et y trouver toujours un modèle vivant de cette sequela Christi à laquelle nous sommes tous appelés.

Je voudrais attirer votre attention sur le détail suivant : les Apôtres avaient de nombreux assistants et collaborateurs qui rendaient possible et leur facilitaient l'accomplissement des tâches liées à l'annonce de l'Evangile. Nous connaissons les noms de beaucoup de ces disciples et assistants-Apôtres, surtout grâce aux lettres de saint Paul. Certains sont commémorés dans le martyrologe ou dans le calendrier liturgique des saints.



Collaborateurs des Apôtres





2. Cet aspect des origines de l'Eglise nous permet de parcourir 2000 ans d'histoire pour arriver à notre époque. L'accomplissement de la mission apostolique, surtout du ministère de Pierre, a eu besoin à chaque époque, de nombreux collaborateurs. Notre époque aussi les exige, conformément aux besoins de notre temps où l'Église doit accomplir sa mission évangélique de salut. Je profite aujourd'hui de cette rencontre avec vous pour m'adresser à tous ceux qui, ici, à Rome, collaborent avec le successeur de Pierre pour le bien de l'Église romaine et universelle. Je le fais pour des motifs théologiques. La récente fête des saints Apôtres nous invite en effet à cette réflexion ; je le fais aussi pour des motifs personnels : il est juste que j'exprime ma reconnaissance à mes collaborateurs, comme il est écrit dans les Lettres des Apôtres, et surtout dans les lettres de saint Paul : Nous rendons continuellement grâce à Dieu pour vous tous quand nous faisons mention de vous dans nos prières ; sans cesse, nous gardons le souvenir de votre foi active, en Notre Seigneur Jésus-Christ. ().



Une collaboration universelle





3. Les plus proches collaborateurs du pape, évêque de Rome, et successeur de Pierre, sont les membres de la curie romaine. Il s'agit, vous le savez d'un organisme vaste et complexe dont le concile Vatican II a voulu l’aggiornamento selon les tâches du ministère de Pierre et les besoins de l'Eglise contemporaine. Parmi les principales directives du Concile dans ce domaine, on peut lire : les pères du Concile souhaitent que ces dicastères, qui certes ont apporté au pontife romain et aux pasteurs de l'Eglise une aide magnifique, soient soumis à une nouvelle organisation plus en rapport avec les besoins des temps, des pays et des rites, notamment en ce qui concerne leur nombre, leur nom, leurs compétences, leurs méthodes propres de travail et la coordination. Pour le bien de l'Eglise universelle, on souhaite que leurs membres, leur personnel— et même les légats du pontife romain — soient dans la mesure du possible, davantage choisis dans les diverses contrées de l'Eglise. C'est ainsi que les administrations ou organes centraux de l'Eglise catholique présenteront un caractère véritablement universel. On forme également lé voeu que parmi les membres des dicastères soient admis aussi quelques évêques, surtout diocésains, qui puissent apporter au souverain pontife, d'une manière plus complète, la mentalité, les désirs et les besoins de toutes les Eglises. Enfin, les pères du Concile estiment très utiles que ces mêmes dicastères entendent davantage des laïcs, réputés pour leurs qualités, leur science et leur expérience, en sorte que ces laïcs aussi jouent dans les affaires de l'Eglise, le rôle qui leur revient (Christus Dominus, CD 9 et 10).

Fidèle aux directives du Concile, Paul VI a donné une forme concrète à l'aggiornamento de la curie romaine, par la publication de la constitution Regimini ecclesiae universae. La curie romaine regroupe des organismes et des institutions qui remontent à plusieurs siècles, mais aussi des organismes nouveaux, issus directement de l'ecclésiologie de Vatican II et qui manifestent cette conscience de la mission de l'Eglise dans le monde contemporain dont nous sommes redevables au Concile.



Les dicastères romains





Il serait impossible de faire une analyse détaillée de toute la curie romaine. Il serait difficile de citer, dans l'ordre, les compétences de chaque dicastère et des différents bureaux, ou d'expliquer leur structure et leur règlement interne. Et ce n'est d'ailleurs probablement pas nécessaire. Il suffit de dire deux mots de chacun de ces dicastères pour se rendre compte que chacun correspond à un secteur bien défini de la vie et de l'activité de l'Eglise universelle et y facilite le ministère de Pierre dans l'Eglise, en partageant le souci pastoral de chaque successeur de saint Pierre, évêque de Rome, dans son Magistère.

Les seuls noms des dicastères en indiquent la compétence. La tâche de l'évêque de Rome est avant tout de sauvegarder l'intégrité de la doctrine de la foi : et la congrégation qui l'aide en cela porte précisément ce nom. L'évêque de Rome doit également s'occuper des questions concernant la succession apostolique des évêques au sein du collège épiscopal : d'où la congrégation pour les Eglises orientales qui ont des rites divers mais sont en communion avec te Siège de Pierre ; la congrégation pour les sacrements et le culte divin, chargée de la vie sacramentelle et liturgique de l'Eglise ; la congrégation pour le clergé qui s'occupe des problèmes du ministère et de la vie des prêtres ; la congrégation pour les religieux et les instituts séculiers, ceux-ci ayant un rôle très important dans le tissu vivant de la communauté chrétienne ; la congrégation pour l’évangélisation des peuples chargée de tout ce qui concerne l’activité missionnaire ; la congrégation pour les causes des saints ; enfin, la congrégation pour l'éducation catholique, dont l'activité concerne les écoles catholiques, les séminaires et les universités du monde.

Il faut ajouter les organismes pour l'administration de la justice, c'est-à-dire le tribunal de la rote et le tribunal suprême de la signature apostolique — et pour les problèmes de conscience, la S. pénitencerie apostolique — ces organismes veillent à ce que soient résolus comme il se doit les problèmes qui, dans la vie de l'Eglise, concernent les droits des fidèles ou des communautés.

Et puis, il y a, vous le savez, la secrétairerie d'Etat qui, près du pape, l'assiste en tout ce qui concerne l'Eglise universelle et la coordination de l'activité des organismes de la curie. Le conseil pour les affaires publiques de l'Eglise, lui, s'occupe surtout des rapports avec les états et les gouvernements. L'Eglise est comme cet homme qui tire de son trésor du neuf et du vieux (Mt 13,52). Il faut également citer les nouveaux organismes, fruits du Concile, qui sont très révélateurs de l'Église d'aujourd'hui et de demain.

Le conseil pontifical pour les laïcs, la commission Justice et Paix, les trois secrétariats, pour l'unité des chrétiens, pour les non-croyants ; plusieurs commissions pontificales et la préfecture pour les affaires économiques. Et puis, il ne faut pas oublier le synode des évêques, lui aussi issu du concile et dont le secrétariat général a ses bureaux près le siège apostolique.



La source est dans le coeur du Christ





3. On peut, on doit même, regarder le siège apostolique comme un ensemble de bureaux spécialisés qui, par leur gros travail, facilitent la connaissance des affaires essentielles de l'Eglise et toutes les décisions à prendre. On peut et on doit dire que tous ces bureaux soutiennent le ministère du successeur de Pierre et en facilitent l'accomplissement. Cependant, lorsqu'on parle de ministère, il faut essayer de percevoir ce courant plus profond qui donne à chaque organisme sa vraie valeur et fait en sorte que dans chacun d'eux, bat le coeur de toute l'Église où tout converge pour repartir ensuite dans toutes les directions.

C'est pourquoi, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de remonter aux temps des premiers apôtres, à leurs lettres. Et avec les mêmes mots qu'ils ont employés pour parier de leurs collaborateurs plus directs, qu'il me soit permis d'exprimer toute ma gratitude à mes collaborateurs actuels, avec qui je partage ma sollicitude pour l'Eglise qui à sa source dans le coeur du Christ, bon Pasteur.






18 juillet 1979



L'APPORT DE L'EGLISE AU PROGRES DE LA CULTURE





1. Un important document du siège apostolique a été publié récemment. Il s'agit de la constitution Sapientia Christiana, consacrée au problème des études supérieures et aux institutions que l'Eglise a créées dans ce but. Il s'agit d'un domaine qui compte un long et glorieux passé. L'Eglise, envoyée par le Christ pour enseigner toutes les nations (Mt 28,19) est entrée dès ses origines en contact vivant avec la science. Ce fait est confirmé par la tradition des écoles chrétiennes les plus anciennes, spécialement les plus célèbres de l'antiquité, comme celles d'Alexandrie et d'Antioche. Par la suite, nous en avons pour témoignage l'effort séculaire des ordres monastiques qui, par leur travail infatigable, ont contribué à conserver les textes des classiques, c'est-à-dire des auteurs païens de l'antiquité. Enfin, une nouvelle confirmation nous en est donnée dans l'étroite collaboration de l'Eglise avec les écoles de niveaux divers qui ont répandu l'instruction et surtout avec les universités dont les structures se sont formées au Moyen Age.

C'est à cette époque que remontent plusieurs universités, parmi les plus célèbres, toujours en activité sur le continent européen et d'autres continents par la suite. Depuis des siècles, elles ont été des centres de science et d'enseignement. La culture des diverses nations et des pays européens (ainsi d'ailleurs que des autres continents) leur doit beaucoup.

Je me limiterai à rappeler brièvement ce vaste problème d'importance historique qui a fait déjà l'objet de nombreuses études et dissertations. En effet, on ne peut l'ignorer, puisqu'il s'agit d'une question fort importante pour la mission de l'Eglise de notre temps.

Les centres universitaires et culturels les plus anciens méritent d'être cités brièvement, tels : Bologne, Rome, Padoue, Pise, Florence en Italie ; Paris, Toulouse, Grenoble en France ; Oxford, Cambridge en Grande-Bretagne ; Salamanque, Valladolid en Espagne ; Cologne, Heidelberg, Leipzig en Allemagne ; Vienne, Gratz en Autriche ; Lisbonne, Coimbra, au Portugal ; Prague en Tchécoslovaquie ; Cracovie en Pologne ; Louvain en Belgique ; Mexico au Mexique ; Cordoba en Argentine ; Lima au Pérou ; Quito en Equateur ; Manille aux Philippines.

2. Tel est l'objet de la constitution apostolique Sapientia Christiana dont je viens de parler. Elle est le fruit d'une décision du concile Vatican II qui s'est déclaré en faveur de l'élaboration d'un nouveau document au sujet des relations entre l'Eglise et les études supérieures. Le document précédemment en vigueur, la constitution Deus scientiarum Dominus avait été promulguée par le pape Pie XI le 24 mai 1931 (AAS 23 (1931) PP. 241-262). Le développement rapide —  pour ne pas dire irrésistible — de la science dans les différents courants contemporains et, par suite, la nécessité d'y adapter les institutions académiques, créées par l'Eglise pour des tâches spécifiques, ont amené à la révision du célèbre document de 1931 qui, pendant des dizaines d'années, a rendu de grands services à l'Eglise et à la société.

La nouvelle constitution est 1e fruit de nombreuses années de travail. La Congrégation pour l'éducation catholique, sous la conduite du cardinal Gabriel-Marie Garrone, a dirigé ce travail en union avec les conférences épiscopales et les milieux intéressés, ainsi qu'avec les institutions catholiques de niveau académique.

Aujourd'hui, dans le monde, il existe 125 centres académiques d'études ecclésiastiques, 16 d'entre eux se trouvent, à Rome et sont appelés pontificaux. En outre, 47 universités, catholiques ont été créées par le Saint-Siège ; 34 facultés théologiques sont annexées à des universités d'Etat.



Les fruits du document « Sapientia Christiana »





3. Le nouveau document pontifical a défini clairement ce que l'on entend par faculté ecclésiastique, c'est-à-dire, celle qui s'occupe particulièrement de la révélation chrétienne et des disciplines qui lui sont connexes et se rapportent donc à sa mission d'évangélisation. Le document a défini les buts spécifiques des facultés ecclésiastiques : c'est-à-dire, approfondir la connaissance de la révélation chrétienne ! Assurer, au niveau supérieur, la formation des étudiants dans leurs disciplines propres ; apporter un concours généreux, aussi bien aux églises particulières qu'à l'Eglise universelle, dans toute l'oeuvre d'évangélisation. Il a déterminé avec soin les critères de gouvernement de ces centres, en faisant appel à la responsabilité de chacun et en garantissant leur fonctionnement effectif et collégial.

Il a précisé le rôle du magistère ecclésiastique au sujet d'une juste liberté d'enseignement et de recherche.

Il a déterminé les qualités que l'on requiert des professeurs au point de vue de leur préparation scientifique et du témoignage de vie.

Il a introduit une structure nouvelle dans l'organisation des facultés.

Il a appelé les facultés théologiques à une tâche de recherche particulièrement importante : traduire le message évangélique dans les expressions légitimes de la culture des différents pays.

Il a mis l'accent sur l'aspect oecuménique, missionnaire et de promotion humaine auquel les facilités ecclésiastiques doivent être attentives.

4. La constitution sur les études académiques aura les mêmes buts que ceux du document précédent Deus scientiarum Dominus (complété, peu après le concile, par les ordonnances de la congrégation Normae quaedam du 20 mai 1968).

Je dois exprimer toute notre reconnaissance à ceux qui ont contribué à l'élaboration de cet important document. En terminant mon discours, forcément trop bref sur pareil sujet, il est nécessaire qu'une fois de plus, nous nous rendions compte de ce à quoi servira la constitution apostolique Sapientia Christiana, comme a servi jusqu'ici la constitution Deus scientiarum Dominus.

Pour répondre à cette question, il faut avoir devant les yeux l'Eglise dans sa mission. Celle-ci a été définie par le Christ, lorsqu'il a dit aux Apôtres : Allez, enseignez toutes les nations (Mt 28,19), proclamez l'Evangile à toutes les créatures (Mc 16,15). Annoncer l'Evangile, enseigner, signifie rencontrer l'homme vivant, la pensée de l'homme qui, sans cesse, de mille manières et dans de nouveaux domaines, cherche la vérité. L'homme interroge et attend une réponse. Pour trouver la vraie réponse, conforme à la réalité, exacte et convaincante, il entreprend des recherches parfois difficiles et ingrates. La soif de vérité est une des expressions les plus incontestables de l'esprit humain.

Annoncer l'Evangile, enseigner, signifie rencontrer l'expression de l'esprit humain à différents niveaux, mais surtout au plus haut niveau, là où la recherche de la vérité se fait méthodiquement, dans les instituts spécialisés qui servent à la recherche et à la transmission des résultats des investigations, c'est-à-dire à l'enseignement. Les universités catholiques doivent être un terrain où l’évangélisation de l'Eglise rencontre le processus académique universel qui s'enrichit de toutes les conquêtes de la science moderne.

En même temps, dans ces universités, l'Eglise approfondit sans cesse, consolide et renouvelle sa propre science : celle qu'elle doit transmettre à l'homme d'aujourd'hui comme message de salut. Elle le transmet d'abord à ceux qui doivent à leur tour le transmettre à d'autres, avec fidélité et authenticité, en l'adaptant aux besoins et aux questions des générations actuelles.

C'est un travail immense, un travail structuré, un travail indispensable. Que, grâce à la nouvelle constitution apostolique Sapientia Christiana, ceux qui s'engageront dans ce travail prennent conscience de leur tâche dans la communauté du peuple de Dieu. Qu'ils prennent conscience de leur responsabilité à l'égard de la parole de Dieu et des conséquences pour la vérité humaine. Qu'ils se sentent provoqués au service de cette vérité.






25 juillet 1979



AVEC LES JEUNES, DECOUVRIR LA BEAUTE DE LA JOIE, LA BEAUTE DE L'AMOUR





1. Je désire tourner aujourd'hui ma pensée vers la jeunesse. Nous sommes en période de vacances. Les jeunes et les enfants sont libérés des devoirs scolaires et universitaires et consacrent cette période au repos. Je désire saluer cordialement tous les jeunes et tous les enfants qui se reposent et leur souhaite de trouver dans les vacances de nouvelles ressources d'énergies, si nécessaires pour la nouvelle année d'étude. Le repos appartient non seulement à l'ordre humain, mais aussi au programme divin de la vie humaine. Se repose bien celui qui travaille bien, et, à son tour, celui qui travaille bien doit bien se reposer.

Ma pensée se tourne particulièrement vers ces nombreux groupes de jeunes qui font coïncider leur repos d'été avec l'approfondissement de leurs rapports avec Dieu, avec celui de leur vie spirituelle. Depuis mon précédent service de prêtre et d'évêque en Pologne, je connais personnellement un grand nombre de ces groupes. Quant aux autres, c'est ici que j'ai été informé à leur sujet. Il est certain que, dans les différents pays d'Europe et du monde on peut constater chez les jeunes une recherche très accentuée des valeurs spirituelles et religieuses. Il semble que les jeunes ressentent vivement qu'il n'est pas possible de combler la vie seulement avec des éléments et des valeurs matérielles. D'où résultent des inspirations et des recherches qui sont pour nous des sources de réconfort et d'espérance. Elles attestent que l'homme veut vivre pleinement sa vie, respirer pour ainsi dire à pleins poumons sa propre personnalité humaine. La vie réduite à la seule dimension temporelle, matérielle, consommatrice suscite des contestations.

2. Quant aux milieux déjeunes auxquels je pense en ce moment, je trouve très significative leur recherche, spécialement en cette période de l'année, d'un contact plus intime avec la nature. Les versants des montagnes, les bois, le bord de mer attirent durant l'été des foules immenses. Toutefois, pour de nombreux groupes de jeunes, ce repos que l'homme trouve, au sein de la nature, devient une occasion particulière de contact plus intime avec Dieu. Ils le retrouvent dans l'exubérante beauté de la nature qui a été tout au long de l'histoire une source d'inspiration religieuse pour un grand nombre d'âmes et de coeurs. Dans cette double rencontre, ils se retrouvent eux-mêmes, ils retrouvent leur propre ego le plus profond, le plus intime. La nature les y aide. Ce que l'homme garde de plus intime au fond de lui-même lui devient plus sensible au contact de la nature et ceci le rend plus ouvert à la réflexion approfondie et à l'action de la grâce qui attendent le recueillement intérieur du coeur juvénile pour agir avec une efficacité accrue.

3. Ayant été pendant de nombreuses années en contact avec de semblables groupes de jeunes, j'ai noté que leur spiritualité est conditionnée par deux sources qui alimentent, pour ainsi dire, parallèlement les jeunes âmes. L'une d'elles est la Sainte Écriture, l'autre la Liturgie. La lecture de l'Écriture Sainte, jointe à la réflexion systématique sur son contenu et tendant à provoquer la révision de sa propre existence, devient une source très efficace pour se transformer soi-même et pour renouveler l'esprit au sein de la société. Et en même temps, ce processus de la « liturgie de la Parole », développé en diverses directions conduit, par la voie la plus simple à l'Eucharistie, vécue avec l'intimité profonde des coeurs juvéniles et, toujours en même temps, de manière communautaire. Autour de l'Eucharistie, cette communauté, et tous les liens qui en découlent, reprennent une force, une profondeur nouvelles : liens de camaraderie, d'amitié, d'amour, auxquels les jeunes sont particulièrement ouverts en cette période de leur vie. La présence permanente du Christ, sa proximité eucharistique assurent à ces liens une dimension de particulière beauté, de grande noblesse.

4. Les milieux et les groupes de jeunesse auxquels je me réfère en ce moment sont généralement pleins d'une authentique joie juvénile. J'ai parfois admiré combien cette joie, cette spontanéité allaient de pair avec l'amour de l'ordre et de la discipline.

Ce fait est déjà en lui-même une preuve que l'homme ne peut s'éduquer que du dedans, avec la force d'un idéal spirituel qui lui fasse voir les simples contours de la vérité et l'aspect de l'amour authentique dans laquelle s'est située la vie humaine du Christ. Moi-même je quittais ces rencontres plus rempli de joie, et "spirituellement" plus reposé. "La beauté de la joie" est aussi importante pour l'homme que la "La beauté de l'amour".

Cette joie trouve toujours son expression particulière dans le chant. Encore aujourd'hui je retrouve l'écho de ces groupes juvéniles in canto qui ont donné naissance au nouveau style des chants ou plutôt des chansons religieuses d'aujourd'hui. Ce phénomène mériterait une analyse appropriée.

5. Il existe en outre des groupes qui aiment aller en pèlerinage. Plus que celui des générations précédentes, l'homme d'aujourd'hui est "un homme en marche". Ceci se réfère particulièrement aux jeunes. Ces groupes déjeunes amateurs de "pérégrinations" (au sens le plus strict du mot) sont très nombreux. Le pèlerinage devient souvent le complément d'un voyage touristique même si le caractère est différent. J'ai surtout en mémoire un pèlerinage qui chaque année, au début du mois d'août, va de Varsovie à Jasna Gôra. Les jeunes forment l'écrasante : majorité des pèlerins qui, pendant dix jours, parcourent à pied (parfois dans des conditions difficiles) un itinéraire de quelque 300 km. Et chaque année figure, parmi ces jeunes pèlerins, un groupe de plus en plus nombreux de jeunes Italiens.

6. Il y a quelques semaines s'est déroulé à Rome le IV° Symposium organisé par le Conseil des Conférences Episcopales Européennes et ayant pour thème : Les jeunes et la foi.

Plus de 70 évêques, représentant l’épiscopat européen, ont analysé de manière approfondie la situation des jeunes d'aujourd'hui en ce qui concerne la foi et les caractéristiques principales de leur religiosité. Sans cacher leurs préoccupations devant des attitudes de refus par les jeunes de certaines valeurs traditionnelles, les Évêques ont souligné qu'aujourd'hui les jeunes redécouvrent toujours plus l'Église en tant que communauté de foi ; ils abordent avec grand sérieux l'Évangile et la personne du Christ, ils ressentent profondément la valeur de la méditation et de la prière.

Que tout ce que j'ai dit vienne compléter ce thème central dont se sont occupés en juin les représentants des Conférences Episcopales de presque toute l'Europe, je voudrais que mes paroles apportent à tous les jeunes et particulièrement à ceux qui, durant les vacances, se mettent à la recherche de Dieu, la preuve que le pape se souvient d'eux et que pour eux il demande au Christ "la beauté de la joie"et "la beauté de l'amour".






1er août 1979




Audiences 1979 6