2003 Pastores Gregis 66

CHAPITRE VII

L'EVEQUE FACE AUX DEFIS ACTUELS

"Ayez confiance: moi, je suis vainqueur du monde" Jn 16,33

66. Dans la sainte Ecriture, l'Eglise est comparée à un troupeau, "dont Dieu lui-même a proclamé à l'avance qu'il serait le pasteur et dont les brebis, même si elles sont conduites par des pasteurs humains, sont cependant menées et nourries sans cesse par le Christ lui-même, le Bon Pasteur et le Prince des Pasteurs" LG 6. Jésus n'a-t-il pas lui-même qualifié ses disciples de pusillus grex et ne les a-t-il pas exhortés à ne pas avoir peur, mais à cultiver l'espérance Lc 12,32?
Plus d'une fois, Jésus a répété cette exhortation à ses disciples: "Dans le monde, vous trouverez la détresse, mais ayez confiance: moi, je suis vainqueur du monde" Jn 16,33. Au moment de retourner à son Père, après avoir lavé les pieds de ses Apôtres, il leur dit: "Ne soyez donc pas bouleversés" et il ajouta: "Je suis le Chemin (...); personne ne va vers le Père sans passer par moi" Jn 14,1-6. Sur ce Chemin qu'est le Christ, l'Eglise, petit troupeau, s'est mise en route, et c'est lui, le Bon Pasteur, qui la guide, lui qui, "quand il a conduit dehors toutes ses brebis, marche à leur tête, et elles le suivent, car elles connaissent sa voix" Jn 10,4.
A l'image du Christ Jésus et sur ses pas, l'évêque sort lui aussi pour l'annoncer au monde comme Sauveur de l'homme, de tout homme. Missionnaire de l'Evangile, il agit au nom de l'Eglise, experte en humanité et proche des hommes de notre temps. C'est pourquoi l'évêque, fort du radicalisme évangélique, a aussi le devoir de démasquer les fausses anthropologies, de libérer les valeurs bafouées par les processus idéologiques et de discerner la vérité. Il sait qu'il peut redire avec l'Apôtre: "Si nous nous donnons de la peine, si nous nous battons, c'est parce que nous avons mis notre espérance dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes, surtout des croyants" 1Tm 4,10.
L'action de l'évêque sera alors caractérisée par cette parresia qui est fruit de l'opération de l'Esprit Ac 4,31. Ainsi, sortant de lui-même pour annoncer Jésus Christ, l'évêque remplit sa mission dans la confiance et avec courage, factus pontifex, devenant vraiment un "pont" lancé vers chaque homme. Avec la passion du pasteur, il sort pour chercher les brebis, à la suite de Jésus qui dit: "J'ai encore d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie: celles-là aussi, il faut que je les conduise" Jn 10,16.

67
L'évêque, artisan de justice et de paix

67. Dans le cadre de cette action missionnaire, les Pères synodaux ont parlé de l'évêque comme d'un prophète de justice. La guerre des puissants contre les faibles a, aujourd'hui plus qu'hier, ouvert de profondes divisions entre les riches et les pauvres. Les pauvres sont légion! A l'intérieur d'un système économique injuste, marqué par des dissonances structurelles très fortes, la situation des marginaux s'aggrave de jour en jour. Nombreuses sont les régions du monde où l'on a faim aujourd'hui, tandis qu'ailleurs règne l'opulence. Ce sont surtout les pauvres, les jeunes et les réfugiés qui sont les victimes de ces disparités dramatiques. La femme elle-même, en de nombreux endroits, est rabaissée dans sa dignité de personne, victime d'une culture hédoniste et matérialiste.
Devant et bien souvent dans ces situations d'injustice, qui ouvrent inévitablement la porte aux conflits et à la mort, l'évêque est le défenseur des droits de l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Il prêche la doctrine morale de l'Eglise, pour défendre le droit de la vie, depuis sa conception jusqu'à son terme naturel; il enseigne aussi la doctrine sociale de l'Eglise, fondée sur l'Evangile, et il a à coeur de défendre quiconque est faible, en se faisant la voix des sans-voix pour faire valoir leurs droits. Il ne fait aucun doute que la doctrine sociale de l'Eglise est en mesure de susciter l'espérance même dans les situations les plus difficiles. S'il n'y pas d'espérance pour les pauvres, il n'y en aura pour personne, pas même pour ceux qu'on appelle riches.
Les évêques ont condamné avec vigueur le terrorisme et le génocide, et ils ont élevé la voix en faveur de ceux qui pleurent à cause d'injustices, qui sont soumis à la persécution, qui sont sans travail, pour les enfants maltraités sous les modes les plus divers et toujours très graves. De même que la sainte Eglise est dans le monde sacrement de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain
LG 1, de même l'évêque est le défenseur et le père des pauvres, il est rempli de zèle pour la justice et pour les droits humains, et il est porteur d'espérance (Cf. Propositions 54-55).
La parole des Pères synodaux, unie à la mienne, a été explicite et forte. "Nous n'avons pu fermer l'oreille, au cours de ce Synode, à l'écho de tant d'autres drames collectifs. (...) Un changement d'ordre moral s'impose. (...) Certains maux endémiques, trop longtemps sous-estimés, peuvent conduire au désespoir de populations entières. Comment se taire face au drame persistant de la faim et de l'extrême pauvreté, à une époque où l'humanité possède plus que jamais les moyens d'un partage équitable? Nous ne pouvons pas, entre autres, ne pas exprimer notre solidarité avec la masse des réfugiés et des immigrés qui, par suite de la guerre, de l'oppression politique ou de la discrimination économique, sont contraints d'abandonner leur terre, à la recherche de travail et dans un espoir de paix. Les ravages du paludisme, l'expansion du sida, l'analphabétisme, le manque d'avenir pour tant d'enfants et de jeunes abandonnés à la rue, l'exploitation des femmes, la pornographie, l'intolérance, le détournement inacceptable de la religion à des fins de violence, le trafic de la drogue et le commerce des armes... La liste n'est pas exhaustive! Pourtant, au milieu de toutes ces détresses, des humbles relèvent la tête. Le Seigneur les regarde et les soutient: "A cause du malheureux qu'on dépouille, du pauvre qui gémit, maintenant, je me lève, déclare le Seigneur" Ps 12,6 (Synode des Evêques - Xe Assemblée générale ordinaire, Message (25 octobre 2001), 10-11: OR, 27 octobre 2001, p. 5; DC 98 (2001), p. 988).
Au tableau dramatique qui vient d'être esquissé, font suite avec une urgence évidente l'appel et l'engagement à la paix. En effet, les foyers de conflit hérités du siècle précédent et du millénaire tout entier sont toujours actifs. Les conflits locaux ne manquent pas non plus, qui créent de profondes lacérations entre les cultures et les nationalités. Et comment se taire face aux fondamentalismes religieux, toujours ennemis du dialogue et de la paix? En de nombreuses régions du monde, la terre ressemble à une poudrière, prête à exploser et à déverser sur la famille humaine d'immenses douleurs.
Dans cette situation, l'Eglise continue à annoncer la paix du Christ, qui a proclamé, dans le sermon sur la montagne, la Béatitude des "artisans de paix" Mt 5,9. La paix est une responsabilité universelle, qui passe à travers les mille petites actions de la vie de chaque jour. Elle attend ses prophètes et ses artisans, qui ne peuvent pas manquer surtout dans les communautés ecclésiales, dont l'évêque est le pasteur. A l'exemple de Jésus, venu pour annoncer la liberté aux opprimés et pour proclamer l'année de grâce du Seigneur Lc 4,16-21, il sera toujours prêt à montrer que l'espérance chrétienne est intimement liée au zèle pour la promotion intégrale de l'homme et de la société, comme l'enseigne la doctrine sociale de l'Eglise.
Par ailleurs, dans d'éventuelles situations de conflit armé, qui ne sont malheureusement pas rares, l'évêque, même lorsqu'il exhorte le peuple à faire valoir ses droits, doit toujours rappeler qu'il est du devoir du chrétien de proscrire la vengeance, et de s'ouvrir au pardon et à l'amour des ennemis (Cf. Proposition 55). Car il n'y a pas de justice sans pardon. Bien que difficile à accepter, l'affirmation apparaît évidente pour toute personne sensée: une paix véritable n'est rendue possible que par le pardon (JP II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2002 (8.12.2001), n. 8: AAS 94 (2002), p. 137; DC 99 (2002), p. 6).

68
Le dialogue interreligieux, surtout en faveur de la paix dans le monde

68. Comme je l'ai répété en maintes circonstances, le dialogue entre les religions doit être au service de la paix entre les peuples. Les traditions religieuses possèdent en effet les ressources nécessaires pour surmonter les fractures et pour favoriser l'amitié réciproque et le respect entre les peuples. Du Synode s'est fait entendre l'appel invitant les évêques à promouvoir des rencontres avec les représentants des peuples pour réfléchir attentivement sur les discordes et les guerres qui déchirent le monde, afin de déterminer des voies permettant de cheminer dans un engagement commun de justice, de concorde et de paix.
Les Pères synodaux ont fortement souligné l'importance du dialogue interreligieux en vue de la paix et ils ont demandé aux évêques de s'employer dans ce sens dans leurs diocèses respectifs. De nouveaux chemins vers la paix peuvent être ouverts à travers l'affirmation de la liberté religieuse, dont le Concile Vatican II a parlé dans le Décret Dignitatis humanoe, comme aussi à travers l'action éducative au bénéfice des nouvelles générations et l'usage correct des moyens de communication sociale (Cf. Propositions 61 et 62).
Toutefois, il est certain que la perspective du dialogue interreligieux est plus ample et c'est pourquoi les Pères synodaux ont redit qu'il faisait partie de la nouvelle évangélisation, surtout en ces temps durant lesquels, beaucoup plus que dans le passé, vivent ensemble quotidiennement dans les mêmes régions, dans les mêmes villes, dans les mêmes lieux de travail, des personnes appartenant à des religions différentes. Le dialogue interreligieux est donc exigé dans la vie quotidienne de nombreuses familles chrétiennes et c'est aussi pour cela que les évêques, en tant que maîtres de la foi et pasteurs du Peuple de Dieu, doivent avoir pour ce dialogue une juste attention.
Ce contexte de vie en commun avec des personnes d'autres religions fait naître chez les chrétiens un devoir spécial: témoigner de l'unicité et de l'universalité du mystère salvifique de Jésus Christ, avec la nécessité qui en découle pour l'Eglise d'être instrument du salut pour l'humanité entière. "Cette vérité de foi n'enlève rien à la considération respectueuse et sincère de l'Eglise pour les religions du monde, mais en même temps elle exclut radicalement la mentalité indifférentiste imprégnée d'un relativisme religieux qui porte à considérer que "toutes les religions se valent". . Il est donc clair que le dialogue interreligieux ne peut jamais se substituer à l'annonce et à la propagation de la foi, qui constituent la fin prioritaire de la prédication, de la catéchèse et de la mission de l'Eglise.
Affirmer franchement et sans ambiguïté que le salut de l'homme dépend de la rédemption accomplie par le Christ n'empêche pas le dialogue avec les autres religions. D'autre part, dans la perspective de la profession de l'espérance chrétienne, on n'oubliera pas que c'est justement elle qui fonde le dialogue interreligieux. En effet, comme l'affirme la Déclaration conciliaire Nostra oetate, "tous les peuples forment ensemble une même communauté, ont une seule origine, puisque Dieu a fait habiter tout le genre humain sur toute la face de la terre, et ont une seule fin dernière, qui est Dieu, dont la Providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s'étendent à tous les hommes, jusqu'à ce que les élus soient unis dans la Cité sainte que la gloire éclatante de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront à sa lumière".
NAE 1.

69
La vie civique, sociale et économique

69. Dans son action pastorale, l'évêque ne peut manquer de prêter une attention particulière aux exigences d'amour et de justice qui découlent des conditions sociales et économiques des personnes les plus pauvres, les plus abandonnées, les plus maltraitées, dans lesquelles le croyant contemple autant d'icônes particulières du Christ. Leur présence à l'intérieur des communautés ecclésiales et civiles est un banc d'essai pour l'authenticité de notre foi chrétienne.
Je voudrais dire un mot sur le phénomène complexe de ce qu'on appelle la mondialisation, qui est l'une des caractéristiques du monde actuel. Il existe en effet une "mondialisation" de l'économie, de la finance et aussi de la culture qui s'affirme peu à peu comme effet des progrès rapides liés aux technologies informatiques. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire en d'autres occasions, elle exige un discernement attentif qui a pour but de mettre en évidence ses aspects positifs et négatifs, et les diverses conséquences qui peuvent en découler pour l'Eglise et pour le genre humain tout entier. L'apport des évêques est important dans une telle oeuvre; ils ne manqueront jamais de rappeler l'urgence de parvenir à une "mondialisation de la charité", qui évite toute mise à l'écart. A ce sujet, les Pères synodaux ont rappelé eux aussi le devoir de promouvoir une "mondialisation de la charité", en considérant dans le même contexte les questions relatives à la remise de la dette extérieure, qui compromet les économies de populations entières, en freinant leur progrès social et politique (Cf. Proposition 56).
Sans m'arrêter ici sur une problématique aussi grave, je reprends seulement quelques aspects fondamentaux déjà exposés ailleurs: la vision de l'Eglise en cette matière comprend trois points de référence essentiels et concomitants, qui sont la dignité de la personne humaine, la solidarité et la subsidiarité. C'est pourquoi "l'économie mondialisée doit être examinée à la lumière des principes de la justice sociale, en respectant l'option préférentielle pour les pauvres, qui doivent être mis en mesure de se défendre dans une économie mondialisée, et les exigences du bien commun international" (JP II, Exhort. apost. post-synodale Ecclesia in America (22.1.1999), 55: AAS 91 (1999), p. 790-791; DC 96 (1999), p. 128). Greffée ainsi sur le dynamisme de la solidarité, la mondialisation ne provoque plus d'exclusion. En effet, la mondialisation de la solidarité est la conséquence directe de la charité universelle, qui est l'âme de l'Evangile.

70
Le respect de l'environnement et la sauvegarde de la création

70. Les Pères synodaux ont aussi rappelé les aspects éthiques de la question écologique (Cf. Proposition 56). En effet, le sens profond de l'appel à mondialiser la solidarité concerne également, et de manière urgente, la question de la sauvegarde de la création et celle des ressources de la terre. Le "gémissement de la création", auquel l'Apôtre fait allusion
Rm 8,22, semble aujourd'hui se vérifier dans une perspective renversée, car il ne s'agit plus d'une tension eschatologique, dans l'attente de la révélation des fils de Dieu Rm 8,19, mais au contraire d'une souffrance de mort qui tend à saisir l'homme lui-même pour le détruire.
C'est ici que se dévoile, dans sa forme la plus insidieuse et la plus perverse, la question écologique. En effet, "le signe le plus profond et le plus grave des implications morales du problème écologique se trouve dans les manquements au respect de la vie qui se manifestent dans de nombreux comportements entraînant la pollution. Les conditions de la production prévalent souvent sur la dignité du travailleur, et les intérêts économiques l'emportent sur le bien des personnes, sinon même sur celui de populations entières. Dans ces cas, la pollution ou la destruction de l'environnement sont le résultat d'une vision réductrice et antinaturelle qui dénote parfois un véritable mépris de l'homme" (JP II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 1990 (8.12.1989), 7: AAS 82 (1990), p. 150; DC 87 (1990), p. 10).
Il est évident que ce qui est en jeu ne concerne pas seulement une écologie physique, c'est-à-dire attentive à sauvegarder l'habitat des différents êtres vivants, mais aussi une écologie humaine, qui protège le bien fondamental de la vie dans toute ses manifestations et qui prépare aux générations futures un environnement qui s'approche le plus possible du projet du Créateur. Il faut donc une conversion écologique, à laquelle les évêques apporteront leur contribution en enseignant le rapport correct de l'homme avec la nature. A la lumière de la doctrine sur Dieu le Père, créateur du ciel et de la terre, il s'agit d'un rapport "ministériel": l'homme est en effet situé au centre de la création comme ministre du Créateur.

71
Le ministère de l'évêque dans le domaine de la santé

7l. La sollicitude pour l'homme pousse l'évêque à imiter Jésus, le vrai "bon Samaritain", rempli de compassion et de miséricorde, qui prend soin de l'homme sans aucune discrimination. Le souci de la santé occupe une place importante parmi les défis actuels. Malheureusement, les formes de maladies présentes dans les diverses parties du monde sont encore nombreuses et, bien que la science humaine progresse de façon exponentielle dans la recherche de solutions renouvelées, ou qu'elle aide à mieux les affronter, des situations nouvelles apparaissent toujours, dans lesquelles la santé physique et psychique finit par être menacée.
Dans le cadre de son diocèse, chaque évêque, aidé par des personnes qualifiées, est appelé à travailler pour que "l'Evangile de la vie" soit annoncé dans son intégralité. Les engagements à humaniser la médecine et à assister les malades, pris par des chrétiens qui assurent à ceux qui souffrent leur présence attentive, réveillent dans l'esprit de chacun la figure du Christ, médecin des corps et des âmes. Parmi les instructions qu'il a confiées à ses Apôtres, il n'a pas manqué d'insérer l'exhortation à guérir les malades
Mt 10,8 (Cf. Proposition 57). C'est pourquoi l'organisation et la promotion d'une pastorale adéquate pour les agents du monde de la santé méritent vraiment une priorité dans le coeur d'un évêque.
Les Pères synodaux ont en particulier senti le besoin d'exprimer leur empressement à promouvoir une authentique "culture de la vie" dans la société contemporaine: "Ce qui, peut-être, bouleverse le plus notre coeur de pasteurs, c'est le mépris de la vie, depuis sa conception jusqu'à son terme, et la désagrégation de la famille. Le non de l'Eglise à l'avortement et à l'euthanasie est un oui à la vie, un oui à la bonté foncière de la création, un oui qui peut atteindre tout être humain dans le sanctuaire de sa conscience, un oui à la famille, première cellule de l'espérance en qui Dieu se complaît jusqu'à l'appeler à devenir "Eglise domestique". (Synode des Evêques - Xe Assemblée générale ordinaire, Message (25.10.2001), n. 12; OR, 27 octobre 2001, p. 5, DC 98 (2001), p, 988).

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La sollicitude pastorale de l'évêque envers les migrants

72. Les mouvements des peuples ont atteint aujourd'hui des proportions inédites et se présentent comme des mouvements de masse, qui concernent un nombre énorme de personnes. Parmi celles-ci, nombreuses sont celles qui se sont éloignées de leur pays ou qui l'ont fui à cause de conflits armés, de conditions économiques précaires, d'affrontements politiques, ethniques et sociaux, de catastrophes naturelles. Toutes ces migrations, malgré leur diversité, posent de sérieuses questions à nos communautés, en ce qui concerne les problèmes pastoraux tels que l'évangélisation et le dialogue interreligieux.
Il est donc opportun que dans les Diocèses on s'attache à instituer des structures pastorales adéquates pour assurer l'accueil et le soin pastoral appropriés de ces personnes, en fonction des différentes conditions dans lesquelles elles se trouvent. Il convient aussi de favoriser la collaboration entre Diocèses limitrophes, afin de garantir un service plus efficace et plus compétent, qui englobe aussi la formation de prêtres et d'agents laïcs particulièrement généreux et disponibles pour ce service important, surtout au regard des problèmes de nature légale qui peuvent surgir pour l'insertion de ces personnes dans le nouvel ordre social (Cf. Proposition 58).
Dans ce contexte, les Pères synodaux provenant des Eglises orientales catholiques ont posé à nouveau la question, nouvelle sous certains de ses aspects et en raison de ses graves conséquences dans la vie concrète, de l'émigration des fidèles de leurs Communautés. En effet, il arrive qu'un nombre assez considérable de fidèles provenant des Eglises orientales catholiques résident désormais de manière habituelle et stable hors des territoires d'origine et des sièges des Hiérarchies orientales. Il s'agit, et on le comprend, d'une situation qui pèse chaque jour sur la responsabilité des Pasteurs.
C'est pourquoi le Synode des Evêques a lui-même retenu nécessaire de mener un examen plus approfondi sur les moyens grâce auxquels les Eglises catholiques, qu'elles soient orientales ou occidentales, peuvent établir des structures pastorales utiles et adaptées qui soient en mesure de répondre aux exigences de ces fidèles qui vivent en "diaspora". (Cf. Proposition 23). De toute façon, c'est un devoir pour les évêques du lieu, même s'ils sont de rite différent, d'être pour ces fidèles de rite oriental de vrais pères, leur garantissant, par la pastorale, la sauvegarde de leurs valeurs religieuses et culturelles propres, dans lesquelles ils sont nés et ont reçu leur formation chrétienne initiale.
Tels sont quelques-uns seulement des domaines dans lesquels le témoignage chrétien et le ministère épiscopal sont concernés d'une manière particulièrement urgente. Assumer ses responsabilités par rapport au monde, à ses problèmes, à ses défis et à ses attentes fait partie de l'engagement d'annoncer l'Evangile de l'espérance. Ce qui est en jeu, en effet, c'est toujours l'avenir de l'homme, en tant qu'"être d'espérance".
Alors que s'accumulent les défis que l'espérance doit affronter, il est bien compréhensible que surgisse la tentation du scepticisme et du manque de confiance. Mais le chrétien sait qu'il peut affronter les situations les plus difficiles, car le fondement de son espérance réside dans le mystère de la Croix et de la Résurrection du Seigneur. C'est là seulement qu'il est possible de puiser la force de se mettre et de demeurer au service de Dieu, qui veut le salut et la libération intégrale de l'homme.

73

CONCLUSION

73. Face à des situations humainement si complexes pour l'annonce de l'Evangile, le récit de la multiplication des pains raconté dans les Evangiles revient presque spontanément à la mémoire. Les disciples expriment à Jésus leur perplexité concernant la foule qui, ayant faim de sa parole, l'a suivi jusque dans le désert, et ils lui proposent: "Dimitte turbas... Renvoie cette foule..." Lc 9,12. Peut-être ont-ils peur, ne sachant vraiment pas que faire pour rassasier un nombre aussi important de personnes.
Une attitude analogue pourrait surgir dans notre esprit, tant nous pourrions être découragés par l'énormité des problèmes qui pèsent sur l'Eglise et sur nous, évêques, personnellement. Il convient, dans ce cas, de recourir à cette nouvelle imagination de la charité qui doit se déployer non seulement et non pas tant dans les secours prodigués avec efficacité, mais plus encore dans la capacité de se faire proches de ceux qui étaient dans le besoin, permettant aux pauvres de se sentir chez eux dans chaque communauté chrétienne. NM 50.
Cependant Jésus a une manière qui lui est propre de résoudre les problèmes. Provoquant presque les Apôtres, il leur dit: "Donnez-leur vous-mêmes à manger" Lc 9,13. Nous connaissons bien la fin du récit: "Tous mangèrent à leur faim, et l'on ramassa les morceaux qui restaient: cela remplit douze paniers" Lc 9,17. Cette abondance de restes est présente aujourd'hui encore dans la vie de l'Eglise!
Aux évêques du troisième millénaire il est demandé de faire ce que tant de saints évêques surent faire tout au long de l'histoire, jusqu'à aujourd'hui. Comme saint Basile, par exemple, qui voulut construire, aux portes de Césarée, une vaste structure d'accueil pour ceux qui étaient dans le besoin, une véritable citadelle de la charité, qui en référence à lui prit le nom de Basiliade: de cela il apparaît clairement que "la charité des oeuvres donne une force incomparable à la charité des mots" NM 50. Tel est le chemin que nous devons parcourir nous aussi: le Bon Pasteur a confié son troupeau à chaque évêque, pour qu'il le nourrisse par la parole et pour qu'il le forme par l'exemple.
Alors, nous autres évêques, où prendrons-nous le pain nécessaire pour apporter une réponse aux questions si nombreuses, à l'intérieur ou à l'extérieur des Eglises et de l'Eglise? Nous pourrions être tentés de nous lamenter, comme les Apôtres de Jésus: "Où trouverons-nous dans un désert assez de pain pour qu'une telle foule mange à sa faim?" Mt 15,33. Quels sont les "lieux" où nous puiserons les ressources? Nous pouvons au moins mentionner quelques réponses fondamentales.
Notre première ressource, transcendante, est la charité de Dieu répandue dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné Rm 5,5. L'amour dont Dieu nous a aimés est tel qu'il peut toujours nous aider à trouver les justes chemins qui permettent de rejoindre le coeur des hommes et des femmes d'aujourd'hui. A chaque instant, le Seigneur nous donne, avec la force de son Esprit, la capacité d'aimer et d'inventer les formes les plus belles et les plus justes de l'amour. Appelés à être serviteurs de l'Evangile pour l'espérance du monde, nous savons que cette espérance ne provient pas de nous, mais de l'Esprit Saint, lequel "ne cesse d'être le gardien de l'espérance dans le coeur de l'homme: de l'espérance de toutes les créatures humaines et spécialement de celles qui "possèdent les prémices de l'Esprit" et qui "attendent la rédemption de leur corps". DEV 67.
L'autre ressource que nous possédons est l'Eglise, dans laquelle nous avons été incorporés par le Baptême avec tant d'autres de nos frères et de nos soeurs, avec lesquels nous confessons l'unique Père céleste et nous nous abreuvons à l'unique Esprit de sainteté (Cf. Tertullien, Apologeticum, 39, 9: CCI 1, 151). Faire de l'Eglise "la maison et l'école de la communion" est l'engagement auquel nous invite la situation actuelle, si nous voulons répondre aux attentes du monde NM 43.
Notre communion dans le corps épiscopal, dans lequel nous avons été introduits par la consécration, est aussi une formidable richesse, car elle constitue un soutien très appréciable pour lire avec attention les signes des temps et pour discerner clairement ce que l'Esprit dit aux Eglises. Au coeur du Collège des évêques se trouvent le soutien et la solidarité du Successeur de l'apôtre Pierre, dont le pouvoir suprême et universel n'annule pas, mais au contraire confirme, fortifie et défend le pouvoir des évêques, successeurs des Apôtres. Dans cette perspective, il sera important de mettre en valeur les instruments de la communion selon les grandes directives du Concile Vatican II. En effet, il ne fait aucun doute qu'il existe des circonstances - on en rencontre beaucoup aujourd'hui - dans lesquelles une Eglise particulière et aussi plusieurs Eglises voisines se trouvent dans l'incapacité ou dans l'impossibilité pratique d'intervenir de manière adéquate sur des problèmes de plus grande importance. C'est surtout en de telles circonstances que le recours aux instruments de la communion épiscopale peut offrir une aide authentique.
Une dernière ressource immédiate pour un évêque à la recherche du "pain" qui calmera la faim de ses frères est son Eglise particulière, quand la spiritualité de la communion ressort en elle comme principe éducatif "partout où sont formés l'homme et le chrétien, où sont éduqués les ministres de l'autel, les personnes consacrées, les agents pastoraux, où se construisent les familles et les communautés" NM 43. C'est là que se manifeste une fois de plus le lien établi entre la Xe Assemblée générale ordinaire du Synode des Evêques et les trois autres Assemblées générales qui l'ont immédiatement précédée. Car un évêque n'est jamais seul: il ne l'est pas dans l'Eglise universelle et il ne l'est pas non plus dans son Eglise particulière.

74
74. L'engagement de l'évêque au début d'un nouveau millénaire est ainsi clairement défini. C'est l'engagement de toujours: annoncer l'Evangile du Christ, salut du monde. Mais c'est un engagement caractérisé par des urgences nouvelles, qui exigent que toutes les composantes du Peuple de Dieu s'y consacrent d'un même coeur. L'évêque devra pouvoir compter sur les membres du presbyterium diocésain et sur les diacres, ministres du sang du Christ et de la charité; sur les soeurs et les frères consacrés, appelés à être dans l'Eglise et dans le monde des témoins éloquents du primat de Dieu dans la vie chrétienne et de la puissance de son amour dans la fragilité de la condition humaine; enfin, sur les fidèles laïcs, dont les plus grandes possibilités d'apostolat dans l'Eglise constituent pour les Pasteurs la source d'un soutien particulier et un motif spécial de réconfort. Au terme des réflexions développées dans ces pages, nous nous rendons compte que le thème de la Xe Assemblée générale ordinaire du Synode oriente chacun de nous, évêques, vers tous nos frères et soeurs dans l'Eglise, et vers tous les hommes et toutes les femmes du monde. C'est vers eux que le Christ nous envoie, comme il a envoyé un jour les Apôtres
Mt 28,19-20. Notre tâche est d'être, pour chaque personne, d'une façon éminente et visible, un signe vivant de Jésus Christ, Maître, Prêtre et Pasteur LG 21.
Jésus Christ est donc l'icône vers laquelle nous regardons, vénérés Frères dans l'épiscopat, pour exercer notre ministère de hérauts de l'espérance. Comme lui, nous devons nous aussi savoir offrir notre existence pour le salut de ceux qui nous sont confiés, en annonçant et en célébrant la victoire de l'amour miséricordieux de Dieu sur le péché et sur la mort.
Invoquons sur cette tâche qui est la nôtre l'intercession de la Vierge Marie, Mère de l'Eglise et Reine des Apôtres. Elle a soutenu au Cénacle la prière du Collège apostolique: qu'elle nous obtienne la grâce de ne pas nous dérober à la consigne d'amour que le Christ nous a confiée! Témoin de la vraie vie, Marie "brille comme un signe d'espérance assurée et de consolation devant le Peuple de Dieu en marche - et en particulier devant nous, qui en sommes les Pasteurs -, jusqu'à ce que vienne le jour du Seigneur" LG 68.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 16 octobre 2003, vingt-cinquième anniversaire de mon élection au Pontificat.

JEAN-PAUL II




2003 Pastores Gregis 66