Homélies 1978

COMMUNIER AVEC LE CHRIST LUI-MÊME





Au cours de la célébration du 8 février, mercredi des cendres, le Saint-Père a prononcé une homélie dont nous donnons ici la traduction :



Bien-aimés Fils et Filles,



C’est le « mercredi des cendres », premier jour de Carême. Très austère est la leçon que la Liturgie nous donne aujourd’hui. Une leçon dramatisée par un geste rituel de grande efficacité. L’imposition des cendres a une signification si claire, si franche, que tout commentaire se révèle superflu : elle nous conduit à une réflexion réaliste sur le caractère précaire de notre condition humaine, vouée à l’échec de la mort qui, précisément, réduit en poussière ce corps, alors que sur sa vitalité, sa santé, sa vigueur, son audace nous avons édifié tant de projets ! Le rite liturgique nous rappelle, avec une énergique franchise, cette donnée objective : il n’y a rien de stable, rien de définitif, ici-bas ; le temps s’enfuit inexorablement et, comme un fleuve rapide, il nous entraîne sans halte vers l’embouchure mystérieuse de la mort.

La tentation de se soustraire à l’évidence de cette constatation est antique. Ne pouvant l’éviter, l’homme a tenté d’oublier ou de minimiser la mort, la dépouillant de cette dimension, de cette résonance qui en font un événement définitif de son existence. La maxime d’Epicure : « Quand nous y sommes, la mort n’y est pas, et quand la mort y est, nous n’y sommes pas » est la formulation classique de cette tendance, reprise et diversifiée de mille manières, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Mais en réalité, ce n’est là qu’« un artifice qui nous fait plutôt sourire que penser » (M. Blondel). La mort fait, en effet, partie de notre existence, elle conditionne son développement de l’intérieur. Saint Augustin en avait parfaitement l’intuition quand il déclarait : « Si quelqu’un commence à mourir, c’est-à-dire à être dans la mort, du moment que la mort commence à agir en lui, le soustrayant à la vie... alors certainement l’homme commence à être dans la mort dès le moment où celle-ci commence à être dans son corps » (De Civit. Dei, 13, 10).

En parfaite concordance, donc, avec la réalité, le langage liturgique nous avertit : « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » ; ce sont des paroles qui mettent en lumière le problème inéluctable de notre lent enfoncement dans la sable mouvant des temps et posent, de manière dramatiquement pressante, la « question du sens » de notre provisoire affleurement, happés dans l’ombre profonde de la mort. Vraiment « c’est en face de la mort que l’énigme de la condition humaine atteint son sommet » (Gaudium et Spes, GS 18).

A cette énigme, vous le savez, la foi apporte une réponse claire et nette. C’est une réponse qui comprend deux éléments : d’abord une explication, puis une promesse. L’explication, Saint Paul nous la résume dans ce mot célèbre : « De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, ainsi la mort a passé en tous les hommes, du fait que tous ont péché » (Rm 5,12). La mort, telle qu’aujourd’hui nous en faisons l’expérience, est donc la conséquence du péché : « Le salaire du péché c’est la mort » (Rm 6,23). C’est une pensée peu facile à accepter et, de fait, l’esprit profane la refuse délibérément. La négation de Dieu ou la perte du sens vivant de sa présence ont incité beaucoup de contemporains à donner diverses interprétations du péché, tour à tour sociologiques, psychologiques, existentialistes, évolutionnistes ; elles ont, toutes, en commun la caractéristique de vider le péché de son caractère tragiquement sérieux. Il n’en est pas ainsi de la Révélation qui le présente, au contraire, comme une effrayante réalité, face à laquelle tout autre mal temporel semble toujours d’importance secondaire. Par le péché, « l’homme a, par le fait même, brisé l’ordre qui l’oriente à sa fin dernière et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création » (Gaudium et Spes, GS 13). Le péché marque la faillite radicale de l’homme, la rébellion contre Dieu qui est la Vie ; « il est éteignoir de l’Esprit » (cf. 1 Tt 5, 19) ; c’est pourquoi la mort n’en est que la manifestation extérieure, la plus voyante.

C’est là l’explication que la Révélation nous livre et que l’expérience confirme avec une décourageante abondance de preuves. Mais la foi ne se limite pas à l’explication de notre drame. Elle apporte également l’annonce joyeuse de la solution possible. Dieu ne s’est pas résigné devant la faillite de sa créature : en son Fils incarné, mort et ressuscité, Il revient ouvrir à l’espérance le coeur de l’homme. « La mort et la vie se sont affrontées en un prodigieux duel — chanterons-nous le jour de Pâques — ; le Seigneur de la vie était mort, mais maintenant il vit, il triomphe » (Séquence). Dans le mystère pascal le Christ a endossé la mort, en tant qu’elle est manifestation de notre nature blessée et, triomphant sur elle dans la Résurrection, Il a définitivement vaincu dans sa racine la puissance du péché opérant dans le monde. Et désormais tout homme qui, par la foi, adhère au Christ et s’efforce de confirmer à Lui sa propre vie, peut déjà expérimenter en lui-même la puissance vivifiante qui émane du Christ Ressuscité. L’homme n’est plus esclave de la mort (cf. Rm Rm 8,2) parce qu’en lui opère déjà « l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts » (Rm 8,11).

Voici donc le joyeux message : nous pouvons vaincre la mort en Jésus Christ. L’Eglise ne se lasse pas de nous le répéter, et tout particulièrement au début d’un des temps forts de l’Année liturgique, le Carême durant lequel le peuple chrétien est appelé à se préparer à la célébration de l’annuelle venue de Pâques. Puisse sa voix trouver dans nos âmes un écho prompt et volontaire et nous entraîner à une nouvelle ferveur en ce « tempus acceptabile » qui, selon les intentions de la Liturgie, doit marquer, pour l’esprit, qui a lui aussi ses saisons, le réveil d’un printemps mystique.

Nous sommes certain qu’est plus particulièrement ouverte à cette invitation l’âme des Religieuses présentes à cette cérémonie. Elles qui, par l’engagement à la vie parfaite et la majeure familiarité avec Dieu qu’elles ont assumés avec leurs voeux sont, plus que tous autres, conscientes du caractère radical des exigences évangéliques. Elles qui, d’autre part, ont une plus nette perception de la disproportion abyssale existant entre la misère humaine et la sainteté infinie de Celui vers qui s’élève l’aspiration de leurs âmes, se trouvent certainement dans la condition la plus favorable à l’accueil de l’invitation liturgique au pénible mais fortifiant itinéraire quadragésimal. Elles sont conscientes d’être les sentinelles avancées parmi les avant-gardes du peuple de Dieu en marche vers la Patrie.

Mettons-nous donc tous en route. Nous chercherons dans la prière le soutien de nos bonnes intentions, une prière renforcée par une disponibilité plus décidée au sacrifice et aussi au renoncement à quelque chose de notre avoir, de quoi pouvoir venir au secours des pauvres. C’est le conseil de ce maître expérimenté de vie spirituelle que fut Saint Augustin : « Tu veux que ta prière s’élève jusqu’à Dieu ? — demande-t-il — Fac illi duas alas, jejunium et eleemosynam (Mets deux ailes à ta prière : le jeûne et l’aumône) » (Enarr. in Ps 42,8).

Le programme est clair. Que le Seigneur nous accorde toute la générosité nécessaire pour le réaliser concrètement dans notre vie.






5 mars



PIE IX : UN VÉRITABLE HOMME DE DIEU





Homélie du Pape pour le centenaire de la mort de Pie IX

En présence d’une foule nombreuse, au premier rang de laquelle figuraient les membres de la famille du Pape Mastai-Ferretti, le Saint-Père a célébré le dimanche 5 mars, une messe commémorative pour célébrer le premier centenaire de la mort de son vénérable Prédécesseur. Après la liturgie de la parole, Paul VI a prononcé l’homélie. En voici la traduction :



Vénérables Confrères et très chers Fils,



La circonstance qui nous réunit aujourd’hui en cette Basilique patriarcale est la célébration centenaire du Dies natales d’un de nos Prédécesseurs qui comme nous le lisons sur le marbre placé en son honneur, tout près de la statue du Prince des Apôtres, par le Chapitre Vatican : « Petri annos in Pontificatu Romano unus aequavit ».

Lorsqu’au soir d’une journée d’hiver, le 7 février 1878, le Serviteur de Dieu Giovanni Mastai-Feretti, le Pape Pie IX, mourut, avec lui se concluait l’ample et intense période — trente deux ans exactement d’un service pontifical qui domine littéralement la scène entière du XIX° siècle.

Ce siècle fut un siècle fatidique pour l’Eglise et pour le monde. Nous y trouvons en effet, au début, les vingt et quelques années de Pontificat de Pie VII amplement secouées par la tourmente napoléonienne, qui dans la société également, apporta de laborieux bouleversements ; à la fin du siècle se situe le Pontificat — lui aussi d’une durée de 25 années — de Léon XIII, alors que le monde s’ouvrait à un siècle nouveau ; au milieu, avec un caractère central à la fois réel et idéal, nous découvrons l’aimable figure de Pie IX, autour de laquelle alternent des événements glorieux et de pénibles tribulations qui constituent comme la trame de sa vie, et de même le rythme et pour ainsi dire le souffle de l’Eglise et, d’une manière générale, de la famille humaine de ces temps-là.

La complexité des faits qui se produisirent et des problèmes qui se posèrent au cours de ce long Pontificat constituent une matière toujours ouverte, sous l’aspect historique, à l’incessante réflexion et aux enquêtes approfondies d’une bibliographie sérieuse et documentée. Mais peut-être — et nous osons le croire — il faudra encore une ultérieure et assez longue période de décantation pour que la perspective s’élargisse, pour que la lumière se fasse plus vive, pour que les événements puissent être pleinement compris, avec leurs motivations les plus profondes et les plus vraies, de telle manière que, libérée de toute animosité passionnelle et de tout préjugé, la personnalité de ce Pontife puisse se présenter dans sa dimension d’authentique humanité, de rayonnante bonté, d’exemplaire vertu.

Quant à nous, nous sommes réunis ici, répétons-le pour commémorer sa naissance au Ciel, lorsqu’il y a un siècle son âme apostolique abandonna, au son de l’Ave Maria, un corps désormais chargé d’années et de soucis. Cela signifie que nous nous bornerons à commémorer attentivement et à méditer dévotement la figure spirituelle et apostolique d’un Pontife qui fut tant aimé, et à considérer ce qu’avec un enviable courage il entreprit pour la croissance de la foi catholique et pour le bien de la Sainte Eglise. Et nous voyons avec plaisir que participe à cette cérémonie une représentation nombreuse et qualifiée de la terre qui l’a vu naître, les Marches, en compagnie des Evêques de cette Région.



Un véritable homme de Dieu





Le Prélat qui en juin 1846 fut, après un conclave très bref, élu au Pontificat suprême, était un authentique homme de Dieu, remarquable par ses dons éminents de piété religieuse et de zèle ardent pour les âmes. Encore dans la pleine force de l’âge, il apporta dans la mission de paternité universelle qui lui avait été confiée, la ferveur d’une foi profonde, une riche expérience pastorale mûrie au contact assidu des population des sièges épiscopaux de Spolète et d’Imola qu’il avait occupés, la conscience directe des problèmes qui se révélaient tant dans la communauté ecclésiale que dans l’organisation de l’Eglise ; mais, surtout, il y apportait son ardente volonté de servir la cause du Christ et de son Evangile. « Servir l’Eglise » : ce fut l’unique ambition de Pie IX, a écrit un historien autorisé (cf. Roger Aubert, Le Pontificat de Pie IX). Ceci explique son inlassable attachement aux devoirs, même les plus lourds, les plus ardus, du ministère apostolique : une qualité constante qu’il faut, non sans admiration, lui reconnaître au-delà des impulsions du caractère humain et de difficultés, objectifs qui marquèrent son action de Pasteur et de Souverain.

A un siècle de sa mort, on peut désormais reconnaître à la figure de Pie IX une double physionomie, conventionnelle et fidèle à la réalité, celle du Pape vaincu, assistant à l’écroulement de son pouvoir temporel avec lequel le Pontife Romain s’était en quelque sorte identifié ; et celle du Pape renaissant sous l’aspect qui lui est propre, jamais trahi, mais à présent plus visible, plus évident, de Pasteur d’un Peuple qui, de lui-même et dans l’opinion publique, ne savait pas exactement si et comment s’appeler chrétien. L’écroulement du pouvoir temporel apparaissait comme illégitime et grave et compromettait l’indépendance, la liberté et le fonctionnement de la Papauté ; il menaça aussi ce qui pesa sur le Siège Apostolique jusqu’aux jours de la Conciliation, gardant vif avec une nostalgique amertume, le souvenir des siècles où le pouvoir temporel avait été le bouclier défensif du pouvoir spirituel et en même temps le tuteur du territoire de l’Italie Centrale et y avait maintenu la mémoire et les coutumes civiles de la tradition classique romaine, favorisant la promotion du complexe des Etats du Continent, alimentant une conscience unitaire jaillie de l’humanisme gréco-romain et, surtout développant dans les âmes et dans les moeurs la foi catholique. Mais le développement historique et civil des Peuples et, à la fin, après la Révolution Française et l’évolution post-napoléonienne, vers le milieu du XIX° siècle, leur maturité constitutionnelle, ne permettait plus à l’Etat Pontifical l’exercice d’une suprématie idéologique et d’un primat temporel.

La tentative d’impliquer l’Etat Pontifical dans une guerre nationale échoua parce que le Pape eut de nouveau conscience du caractère spécifique de sa mission propre qui était religieuse et non politique et, moins encore, militaire (Allocution du 29 avril 1848) : d’où l’inquiétude révolutionnaire qui eut son triste épilogue dans l’assassinat, le 15 novembre, de Pellegrino Rossi puis, le 25 novembre, dans la fuite du Pape à Gaeta. Nous ne faisons pas, en ce moment, l’histoire de ces malheureuses vicissitudes. Il nous suffira de relever que lorsque le 12 avril 1850 Pie IX retourna à Rome, il n’était plus en mesure de répéter les sereines paroles qu’il avait prononcées deux années auparavant, le 18 février 1848 : « Grand Dieu, bénissez l’Italie ! » Et si, l’âme pleine d’amertume à cause des souffrances endurées et des adversités, il reprit, jusqu’au 20 septembre 1880 son autorité de Souverain temporel, il resta désormais étranger aux courants idéologiques et politiques de son temps : et la situation nationale nouvelle ne calma pas, elle non plus, l’esprit exacerbé du Pontife endolori. La blessure infligée alors à la Papauté atteignit aussi une grande partie du Peuple et de l’Eglise et en tourmenta pendant de longues années la conscience civile et le sentiment catholique.

Mais voilà c’est précisément dans cette situation paradoxale que le prodige de l’immortalité de Pierre (« Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » avait dit Jésus : Mt 28,20) se renouvelle. Tout le Pontificat de Pie IX fut, peut-on dire, une révélation des inépuisables énergies que, pour une histoire toujours nouvelle, possèdent la Papauté et l’Eglise.

Une ouverture d’une ample générosité fut la note caractéristique de son service ; se fondant avec ses qualités innées de cordialité et de bon sens héritées de sa terre natale et de sa population, elles eurent l’effet de lui concilier la dévotion des classes humbles et populaires et, peu à peu, de manière croissante, celle de la multitude des fils de l’Eglise.



Fervente action pastorale





Maintenant, si nous considérons les objectifs principaux de sa fervente action pastorale, nous devons citer avant tout le clergé, auquel Pie IX, aidé par un grand nombre d’insignes Evêques, réservait, avec une heureuse intuition de leurs besoins prioritaires, des soins tout particuliers, comme le démontrent de nombreux documents de son Pontificat. Et ainsi acquit une grande élévation la figure du prêtre qui, désormais, régulièrement éduqué dans le climat du Séminaire et, dans ce milieu, formé à la vie intérieure et à l’obéissance, allait se révéler, dans son champ de travail, plus conscient de ses propres responsabilités et toujours proche de son troupeau, destiné, non plus à la tranquille jouissance de faciles prébendes ecclésiastiques, mais à un dévouement pastoral plus assidu, plus ardu et plus charitable. Ce n’est pas sans raison que l’on parle de « Clero Piano », et non seulement pour le vêtement qu’il endosse : c’est l’affirmation exacte et facile à documenter de manière sûre qu’il était un Clergé plus discipliné, plus pieux, plus zélé que par le passé. Même si, indubitablement, on constate encore quelques lacunes, on ne saurait nier cette amélioration qualitative dans la spiritualité et dans le ministère des prêtres qui, surmontant les visions étroites et particularistes, ressentent toujours plus le besoin de coordonner les efforts et les initiatives. Une activité nouvelle anime l’Eglise de Pie IX. En effet, durant ces années, on enregistre un nombre non négligeable de groupes d’Oblats et une floraison de sociétés et d’associations sacerdotales qui encouragent, chez les ministres de Dieu, la croissance « selon l’esprit », la persévérance et la fidélité à la vocation, la disponibilité au service non seulement selon les vouloirs mais aussi les désirs mêmes des Supérieurs. Il y a lieu d’y voir un précédent valable qui influera sur les successives directives juridiques et pastorales de l’Eglise (cf. C.I.C. CIC 124-129 C.I.C., can. 124-129 ; Presbyterorum Ordinis, PO 8, 12, 15-17).

La communion fraternelle des prêtres entre eux, comme prélude à un lien plus organique avec les laïcs aux fins de l’apostolat, s’instaura ainsi parallèlement à une décisive reprise des Congrégations et des Ordres religieux qui connaissent, surtout les premières, vers le milieu du siècle dernier, un développement sans précédent. Si d’antiques Instituts se reprennent après les épreuves de la suppression, des expulsions et des obstacles qui variant selon les divers pays, ont engagé leur oeuvre en matière d’éducation et d’assistance, menaçant même la vie contemplative et monastique, il importe de tenir compte, surtout, du grand nombre d’Instituts, masculins et féminins qui surgissent en ce temps-là, grâce spécialement à l’esprit d’entreprise de prêtres courageux, certainement sensibles à l’esprit qui souffle de Rome.

La liste des Instituts, fondés, approuvés durant le Pontificat de Pie IX serait trop longue si on voulait la détailler ici et il ne manquerait certainement pas de déplorables omissions. Le Pontife eut également le mérite de promouvoir la réforme des Instituts existants, corrigeant les abus, choisissant — parfois en intervenant personnellement, — des Supérieurs capables, introduisant l’importante norme, reprise ultérieurement, par le Code de Droit Canonique (cf. can. 44), de la profession des voeux simples à prononcer avant la profession définitive ; tandis qu’en ce qui concerne les nouvelles fondations d’Instituts, ses préférences vont principalement à ceux d’apostolat actif, ayant comme objectif l’assistance aux pauvres, les soins aux malades, la bonne presse, l’enseignement et les écoles, et surtout les missions.

Nous en arrivons aux Missions et à ce propos, comment pourrions-nous oublier la dimension qu’acquit, après 1850, l’action évangélisatrice de l’Eglise ? En effet l’époque de Pie IX est une très féconde saison missionnaire qui nous offre des noms prestigieux et voit les messagers de l’Evangile se mouvoir vers toutes les parties du monde, tissant, pour ainsi dire, un réseau serré qui s’étend des deux Amériques à l’Extrême Orient, des Régions d’Afrique alors encore inexplorées au Continent Australien.

Pendant cette même période se révèlent clairement chez les catholiques des préoccupations « unionistes » et résonnent les premiers appels du Pontife aux Eglises d’Orient et d’Occident séparées de Rome. Même s’il n’en résulte rien de concret, il y a là le départ d’un oecuménisme « ante litteram » qui, à la longue, servira à préparer dans la charité et dans la prière les futures rencontres et contacts entre les Frères Chrétiens, contribuant tout au moins à rasséréner les esprits, à apaiser les polémiques, à instaurer le nécessaire climat de fraternité qui leur convient. On ne saurait non plus passer sous silence le rapprochement avec Rome qui se constate dans les Iles Britanniques et qui produit, parmi d’autres, un fruit incomparable, le Cardinal John Newman, puis la restauration de la hiérarchie catholique, d’abord en Angleterre, puis en Ecosse.



L’Immaculée Conception et le Concile





Mais Pie IX est passé à l’histoire surtout parce qu’il fut le Pape de l’Immaculée Conception et du Concile Vatican I et il est certain qu’il existe un lien religieux et une affinité interne qui relient les deux actes du magistère pontifical. A l’homme oublieux et au monde de l’indifférence et du rationalisme, étranger ou fermé à la foi ou à la grâce, le Pontife fit briller la lumière de la Vierge Marie, comme « signum magnum » de transcendante beauté et en même temps image prophétique de ce plan de restauration religieuse que, comme Chef visible de l’Eglise, il poursuivit inlassablement. Et la célébration du Concile Vatican I fut un événement ecclésial d’un incalculable portée historique, où les « pronunciamenti » et les définitions sont comme des phares lumineux dans le développement séculaire de la théologie et comme autant de points fixes et stables dans le tourbillon des mouvements idéologiques qui caractérisent l’histoire de la pensée moderne: ils posèrent les prémisses d’un dynamisme d’études et d’oeuvres, de pensée et d’action, qui devait culminer, à notre époque, avec le Concile Vatican II, qui se réclame expressément du Concile Vatican I. Il importe, en effet, de relever que, en promulguant la Constitution dogmatique Pastor Aeternus, Pie IX ne fit que poser l’architrave de cette solide construction ecclésiologique qui fut ensuite complétée et perfectionnée par la Constitution Lumen Gentium qui est la « magna Charta » du Concile Vatican II. Il y a là une double continuité admirable, parce qu’elle concerne objectivement l’Eglise et, tout autant, la doctrine que l’Eglise professe à propos d’elle-même.

Il nous plaît ensuite de rappeler comment sous Pie IX, également à cause de l’incidence des circonstances historico-politiques, s’esquisse la première idée d’une organisation des catholiques afin, non seulement de protéger les valeurs de leur propre foi, mais aussi de promouvoir leur collaboration active à l’apostolat hiérarchique. De fait c’est proprement à cette époque que se situe l’origine de l’Action Catholique, appelée en ce temps-là Société de la Jeunesse Catholique Italienne à laquelle est due, entre autres, la décision de fonder ce qui sera, à partir de 1874, l’Oeuvre des Congrès. Certes, il s’agit encore de structures embryonnaires qui trouveront leur définition et leur développement au cours des décennies ultérieures; mais l’idée lancée à ce moment allait se démontrer des plus valides. A ce point de vue là, également, comme pour les autres faits rappelés ci-dessus, Pie IX apparaît dans l’histoire de l’Eglise comme un actif animateur et un fécond constructeur dont le charisme et l’héritage s’étendent jusqu’à l’époque contemporaine, tant il est vrai que beaucoup de ce qu’il a pensé, voulu et réalisé est resté vivant et perdure encore aujourd’hui.



Le député Giorgio Montini





Nous allons conclure par un épisode, pour nous, émouvant, qui concerne notre chère famille naturelle.

En 1871 un jouvenceau de Brescia fut présenté par ses parents à Pie IX qui, poussé par une tendresse innée envers la jeunesse, lui posa la main sur la tête, disant « Georges, tu es, toi aussi, présent ici, petit député » (cf. A. Fappani, Pie IX et la famille Montini à la lumière de documents inédits dans Pie IX, /1/1972 p. 317). Quarante neuf ans plus tard, Giorgio Montini, devenu effectivement député, signait le registre des visiteurs au Palais Mastai, maison natale du Pape à Senigallia. Ce jouvenceau fut notre père... Ainsi, un subtil fil historique particulier nous unit à notre vénéré Prédécesseur, et il suffit pour expliquer le lien d’ordre personnel et affectif qui, outre les plus hauts motifs spirituels et ecclésiaux, nous unit à la mémoire bénie et à la chère figure de ce Pontife.

Aujourd’hui nous avons voulu le commémorer pour lui rendre dûment hommage, même si celui-ci n’est pas à la hauteur de ses mérites et, également, pour manifester ces sentiments de reconnaissance que le Pasteur de l’Eglise d’aujourd’hui doit au Pasteur de l’Eglise d’hier, que l’Eglise du Concile Vatican II doit à l’Eglise du Concile Vatican I, que tout le Peuple de Dieu, dans l’admirable réalité unitaire de la communion des saints doit à ceux — fidèles et pasteurs — qui l’ont précédé « sous le signe de la foi » et qui, ce flambeau de lumière à la main (cf. Mt Mt 25,1 Mt 5,15) sont allés déjà à la rencontre du Christ Seigneur. Amen !

(Cf. Le Pontificat de Pie IX par R. Aubert, Histoire de l’Eglise, volume 21 ; Bloud et Gay, 1952 — Pie IX (1846-1850) de Giacomo Martina ; Rome. Université Grégorienne, éditrice, 1974 ; du même auteur : Pio IX, Chiesa e mondo moderno ; Ed. Studium Rome 1976).








16 avril



UNE FEMME AU SERVICE DE SON PROCHAIN





Béatification de Mère Marie Kasper

Le 16 avril, au cours d’une émouvante célébration en la Basilique Saint-Pierre à laquelle ont assisté, avec de nombreux Archevêques et Evêques allemands, une délégation officielle du Gouvernement allemand et une multitude de fidèles Marie Catherine Kasper a été proclamée Bienheureuse.

Le Saint-Père a prononcé l’homélie, se servant tour à tour des langues italienne et allemande. En voici la traduction :



Vénérables Frères et très chers Fils,



Une nouvelle bienheureuse est offerte à la vénération des fidèles : Soeur Marie Catherine Kasper.

Vous venez d’écouter l’histoire de sa vie et l’exposé de ses vertus. Aussi, n’allons-nous pas retracer de nouveau sa biographie. Nous nous limiterons à dire quelques mots du message inhérent à cette béatification qui réjouit l’Eglise tout entière précisément en cette période liturgique caractérisée par le rayonnement spirituel de la joie pascale ; une béatification qui remplit de joie et réconforte une grande famille religieuse, celle des « Pauvres Servantes de Jésus-Christ » et offre, pour l’édification commune, l’exemple d’une femme qui a honoré sa terre natale, l’Allemagne, présentant au monde le témoignage actif d’un catholicisme mis au service du prochain, pour la gloire de Dieu.

Déjà l’existence terrestre de cette femme, exemple de foi et de force d’âme, constitue pour nous une authentique leçon de style évangélique, en ce sens qu’elle se déroule entièrement dans le sillage de celle du divin Maître. Simple et pauvre campagnarde, Catherine (qui, par la suite, prit le nom de Marie Catherine) vécut comme Lui entre le travail et les privations, accueillant comme volonté du Père céleste les humiliations et les contrariétés qu’elle trouva sur sa route. Comme Lui, surtout, elle s’engagea, avec un inlassable dévouement, à soulager les multiples formes de misère physique et spirituelle : elle se consacra aux enfants pauvres et abandonnés, aida et réconforta les malades, assista les personnes âgées, d’un coeur toujours brûlant de grand amour pour ses frères nécessiteux, nourri dans un colloque continuel et presque naturel avec Dieu, le « Dieu de toute consolation » (2Co 1,3), connu grâce à l’amour bien plus qu’à la suite d’anxieuses spéculations.

Et c’est précisément cette femme, démunie de cet ensemble de moyens offerts par le progrès technique, sans culture, et sans argent, qui réussit à donner la vie à une grande oeuvre de culture et de promotion sociale, confirmant ainsi la profonde vérité des paroles de Saint Paul qui a dit : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force » (1Co 1,27).

Aussi, la pauvreté volontaire et la charité admirable de Mère Marie Catherine, traduites en généreux service en faveur des plus pauvres et des plus abandonnés, représentent-elles également un avertissement sévère et pressant adressé à notre génération, souvent tendue vers la richesse personnelle et égoïste et l’hédonisme à tout prix. Aux insidieuses inclinations matérialistes et consuméristes de la société actuelle, la nouvelle Bienheureuse oppose le dévouement altruiste envers tout être souffrant, de telle manière que la solidarité et l’esprit social, dont on parle tant aujourd’hui, ne sont pas seulement des mots, mais deviennent un service concret et quotidien d’un devoir que le christianisme porte à ses sommets les plus lumineux. Pour Mère Marie Catherine, Dieu était tout, et son amour filial pour Lui a trouvé son authentique expression dans un amour sans limites pour le prochain.

Cette incomparable leçon d’amour pour Dieu, réalisé dans la charité à l’égard des frères, est le véritable message que la nouvelle Bienheureuse a laissé à l’Eglise et au monde.

Tant la vie laborieuse de la Bienheureuse Marie Catherine Kasper que sa sainteté personnelle sont avant tout un don de la Providence et de la grâce divine : « Je ne le pouvais ni le voulais » avouait-elle souvent, et elle ajoutait : « C’est Dieu qui l’a voulu ». Elle désirait seulement être un instrument docile entre les mains du divin Maître, une pauvre et humble servante de Jésus Christ.

Le nom de « Pauvres Servantes de Jésus-Christ » que, selon une providentielle inspiration, Mère Marie Catherine a donné à sa Congrégation religieuse nous fait précisément découvrir la personnalité intime et la spiritualité de la fondatrice elle-même. Sa pauvreté personnelle, son amour pour les pauvres, sa simplicité et son humilité, ainsi que sa propre oblation au service du prochain, par esprit de soumission au Christ, constituent les caractéristiques essentielles qui distinguent la piété et l’apostolat de notre nouvelle Bienheureuse. On ne nous a transmis, à son sujet, aucune attitude ou action extraordinaires. Elle a vécu elle-même de manière simple, mais incisive, ce qu’elle exigeait de ses consoeurs : « Toutes nos soeurs doivent devenir des saintes, mais des saintes cachées ». Mère Marie Catherine est pour nous un modèle, principalement en raison de sa fidélité, de son esprit consciencieux même dans les plus petits, les plus insignifiants devoirs de chaque jour, et dans son aspiration à accomplir la volonté de Dieu dans toutes les situations de la vie. Une claire intuition de ce qui est nécessaire et un amour toujours disponible pour le prochain s’unissent en elle à la persévérance et à la fermeté quand il s’agit de découvrir et de réaliser les ordres et les dispositions de Dieu. Le principe qui gouverne sa conduite s’énonce ainsi : « La sainte volonté de Dieu sera et devra être accomplie en moi, par moi et pour moi ! » Grâce à cette étroite liaison, à cette stricte harmonie avec la volonté et l’opération divines, sa vie toute entière et toute son oeuvre furent une prière et une louange permanentes à Dieu. Le service social lui-même était foncièrement pour elle un service rendu à Dieu et un moyen pour sanctifier le monde.

Par l’honneur et l’hommage qu’à l’occasion de cette fête solennelle de la béatification l’Eglise rend aujourd’hui à Mère Marie Catherine Kasper, nous entendons également rendre hommage à toutes les Soeurs de la Congrégation religieuse des Pauvres Servantes de Jésus-Christ. L’Eglise vous invite à imiter de plus en plus, désormais, le lumineux exemple de votre sainte fondatrice et à conserver précieusement son héritage spirituel.

Nous saluons également de la manière la plus cordiale les pèlerins ici présents, venus de Dernbach, lieu de naissance de la nouvelle Bienheureuse, ainsi que de son diocèse d’origine, le Limbourg, en compagnie de leur Pasteur Mgr Kempf. Nous remercions également les Représentants des Autorités civiles allemandes pour leur participation à cette mémorable cérémonie par laquelle l’Eglise honore la mémoire d’une grande Fille de leur pays.

Avec une profonde joie, nous vous recommandons tous à la maternelle intercession de la nouvelle Bienheureuse.






7 mai




Homélies 1978