
Ambroise virginité 2019
2019 19. Que sainte Marie soit donc la règle de votre vie. Que Thècle vous apprenne à vous offrir en sacrifice. Fuyant les liens du mariage, condamnée par la fureur de son fiancé, elle changea la nature même des bêtes féroces qui respectèrent sa virginité. Livrée aux bêtes, celle qui se dérobait aux regards mêmes des hommes mais exposait son sexe à un lion féroce, contraignit ceux qui jetaient sur elle des regards impudiques à les changer en regards de pudeur.
2020 20. On put voir, en effet, la bête se coucher à terre, lui lécher les pieds, témoignant en un langage muet qu'elle ne pouvait porter atteinte au corps sacré d'une vierge. Le fauve donc se prosternait devant sa proie, et, oublieux de son propre naturel, revêtait la nature que les hommes avaient rejetée. On pouvait comme assister à un échange des natures : les hommes, devenus sauvages, exciter la férocité de l'animal ; celui-ci, caressant les pieds de la vierge, montrer comment les hommes auraient dû se comporter. Telle est l'admiration qu'inspire la virginité que les lions mêmes l'admirent. Ils étaient affamés : la proie ne les tenta pas, leur passion ne les emporta pas, la rage ne leur fut pas un aiguillon, leurs instincts habituels ne les égarèrent point, leur naturel féroce ne prit pas le dessus. Ils enseignèrent un respect religieux en vénérant la martyre, ils donnèrent aussi une leçon de chasteté en ne baisant que les pieds de la vierge, les yeux baissés, comme par pudeur, pour qu'aucun mâle, même parmi les bêtes, ne regardât le corps d'une vierge !
2021 21. On me dira peut-être : pourquoi citer Marie en exemple, comme si l'on pouvait trouver quelqu'une capable d'imiter la Mère du Seigneur ; pourquoi même Thècle qui eut pour maître le Docteur des Gentils ? Trouvez-moi pareil maître si vous désirez semblable disciple. Mais voici un exemple semblable, tout récent, pour vous faire entendre que l'Apôtre n'est pas docteur d'une seule, mais de tous.
2022 22. Il y avait naguère à Antioche une vierge qui évitait d'apparaître en public ; mais plus elle fuyait les regards des hommes, plus elle excitait leurs désirs. Une beauté dont on a entendu parler mais qu'on n'a pas vue, est d'autant plus convoitée, la convoitise ayant les deux stimulants de l'amour et de la connaissance : ne voyant rien qui déplaise, on imagine qu'il y a de quoi plaire davantage ; ce que le regard n'a pas examiné et jugé, le coeur l'aime et le convoite. Ainsi la vierge sainte, pour ne pas exciter davantage la convoitise par l'espoir de la posséder, fit profession d'une entière pureté et éteignit si bien les flammes des pervers qu'au lieu d'être aimée, elle fut dénoncée.
2023 23. Vient la persécution. La jeune fille, dédaignant de fuir, craignant à coup sûr de tomber dans des pièges tendus à sa pureté, prépara son âme à la constance. Elle fut d'une telle piété qu'elle ne craignait pas la mort, d'une telle pureté qu'elle la désirait. Le jour du triomphe arrive. Grande attente de la part de tous. On fait comparaître la jeune fille engagée dans un double combat : pour sa chasteté et pour sa religion. Mais dès qu'ils la virent inébranlable dans sa profession de foi32, craignant pour sa pureté, prête au supplice, rougissant d'être regardée, ils se mirent à chercher le moyen, sous prétexte de chasteté, de lui enlever sa religion : ainsi parviendraient-ils, lui ayant ravi le principal, à lui arracher tout le reste. On décide que la vierge ou bien sacrifiera, ou bien sera prostituée au lupanar. Comme ils honorent leurs dieux en les vengeant de la sorte ! Ou comment peuvent vivre ceux qui jugent ainsi ?
2024 24. Alors la jeune fille, sans hésitation au sujet de la religion, mais tremblant pour sa pureté, se dit à elle-même : « Que faire ? Aujourd'hui soit martyre, soit vierge. L'une des deux couronnes nous est disputée. Mais le nom de vierge n'a plus de sens si l'on renie l'auteur de la virginité. Comment être vierge en adorant une prostituée, être vierge en aimant des adultères, être vierge en cherchant un amour ? Mieux vaut avoir l'âme vierge que le corps. Garder les deux est bien si l'on peut ; si ce n'est pas possible, demeurons du moins chastes non devant les hommes, mais devant Dieu. Rahab aussi était une prostituée ; mais une fois qu'elle eut cru à Dieu, elle trouva le salut (Jos 2,1-21 Jos 6,17-25). Et Judith se para pour plaire à un adultère (Jdt 10,3) ; mais parce qu'elle le fit par un motif de religion, non par passion, personne ne la considéra comme une femme de mauvaise vie. L'exemple est bien venu : si celle qui risqua sa vie pour la religion préserva tout ensemble et sa chasteté et sa patrie, peut-être nous aussi garderons-nous la chasteté en gardant la religion. Si Judith avait voulu faire passer la pudeur avant la religion, avec la perte de sa patrie elle eut perdu aussi la chasteté.
2025 25. Pénétrée de tels exemples, ayant d'autre part présentes à l'esprit ces paroles du Seigneur : « Celui qui perdra son âme pour moi la trouvera » (Mt 10,39), elle pleura et elle se tut, pour que l'adultère n'entendît pas même une parole de sa bouche. Elle ne choisit pas une atteinte à sa pudeur, mais refusa de faire injure au Christ. Jugez si elle a pu déshonorer son corps, elle qui n'a pas même déshonoré sa parole.
2026 26. Ici ma parole se trouble, comme redoutant d'aborder et de dérouler la suite honteuse des événements. Fermez les oreilles, ô vierges : la servante de Dieu est conduite au lieu de débauche. Mais ouvrez les oreilles, vierges de Dieu : on a pu livrer aux outrages une vierge du Christ, on n'a pu la déshonorer. Partout où se trouve une vierge de Dieu, là se trouve un temple de Dieu. Les lieux infâmes ne déshonorent pas la chasteté, mais la chasteté enlève même à ces lieux leur infamie.
2027 27. Grand concours de libertins au lieu de débauche. — Apprenez, ô vierges saintes, les miracles des martyrs, oubliez les vocables de ces lieux. — On enferme la colombe à l'intérieur ; au dehors retentissent les cris des vautours se disputant à qui le premier fondra sur la proie. Mais elle, les mains tendues vers le ciel, comme si elle eût été dans une maison de prière au lieu d'une demeure de débauche : « O Christ, dit-elle, tu as dompté en faveur d'une vierge la férocité des lions, tu peux également dompter l'âme féroce des humains. Pour les Chaldéens le feu s'est fait rosée (Da 3,50), pour les Juifs l'onde est restée en suspens (Ex 14,21) du fait de ta miséricorde, non par sa nature. Suzanne allant au supplice s'est agenouillée et a triomphé des adultères (Da 13,22). La main s'est desséchée qui profanait les dons de ton temple (2R 13,4) ; maintenant, c'est ton temple même à qui l'on s'attaque. Ne permets pas une souillure sacrilège, toi qui n'as pas permis ce vol. Que maintenant encore ton nom soit béni, afin que, venue pour être souillée, je me retire vierge. »
2028 28. A peine sa prière achevée, voici que fait irruption un homme à l'aspect terrible d'un soldat. Comme la vierge trembla à sa vue, lui devant qui le peuple terrifié s'effaçait ! Mais n'oubliant pas ce qu'elle avait lu : « Daniel aussi, se dit-elle, était venu assister au supplice de Suzanne : le peuple l'avait condamnée, lui seul l'acquitta (Da 13,44) s.. Il se peut que même sous la peau de ce loup se cache une brebis (Mt 7,15). Le Christ aussi a ses soldats, lui qui dispose de légions (Mt 26,53). Ou bien c'est peut-être un bourreau qui est entré : ne crains pas, mon âme, ce sont eux qui font les martyrs ». O vierge, ta foi t'a sauvée ! (Lc 7,50 Lc 8,48).
2029 29. Le soldat lui dit : « Je t'en prie, soeur, n'aie pas peur. C'est en frère que je suis venu ici pour te sauver, non pour te perdre. Sauve-moi pour être toi-même sauvée. Feignant d'être adultère, je suis entré ; si tu y consens, je sortirai martyr. Changeons de vêtements. Les tiens me conviennent et les miens à toi, tous les deux au Christ. Tes vêtements feront de moi un vrai soldat, les miens te garderont vierge. Tu feras bien en les revêtant, moi je ferai mieux encore en m'en dépouillant pour que le bourreau me reconnaisse. Prends ces habits qui dissimuleront ton sexe, donne-moi ceux qui me consacreront martyr. Enveloppe-toi de ce manteau qui voilera ton corps virginal, qui préservera ta chasteté. Coiffe-toi de ce bonnet pour couvrir tes cheveux et cacher ton visage, car d'ordinaire on rougit d'être entré dans un lupanar. Surtout, une fois sortie, ne regarde pas en arrière ; rappelle-toi la femme de Lot qui perdit sa nature humaine pour avoir porté un regard, si pur qu'il fût, sur des impudiques (Gn 19,26). Et ne crains pas qu'il manque quelque chose au sacrifice. C'est moi qui, à ta place, offre une victime à Dieu, tu donnes, à ma place, un soldat au Christ : tu seras de la bonne milice de la chasteté, où l'on combat pour une solde éternelle ; tu auras la cuirasse de justice pour entourer ton corps d'une armure spirituelle, le bouclier de la foi pour écarter les blessures, le casque du salut (Ep 6,16) : car la sauvegarde de notre salut réside où est le Christ, puisque le chef de la femme c'est l'homme, celui de la vierge, le Christ (1Co 11,3).
2030 30. Ce disant il quitta sa chlamyde, ayant encore apparence de persécuteur et d'adultère. La vierge tend le cou, le soldat sa chlamyde. Quel spectacle ! Quelle beauté ! Dans un lupanar on lutte à qui sera martyr ! Considérez en plus les personnages : un soldat et une vierge, c'est-à-dire deux êtres bien dissemblables par état, mais rendus semblables par la grâce de Dieu, pour que se réalise l'oracle : « Alors loups et agneaux paîtront ensemble » (Is 65,25). Voici qu'un agneau et un loup non seulement paissent ensemble, mais encore s'immolent. Qu'ajouterai-je ? Après l'échange des vêtements la jeune fille s'envole du filet, non de ses propres ailes, portée qu'elle était sur des ailes spirituelles ; et, ce que nulle époque n'a jamais vu, du lupanar sort une vierge, mais une vierge du Christ.
2031 31. Mais ceux qui regardaient de leurs yeux et ne voyaient pas (Mt 13,13 Ex 12,2), tels des loups ravisseurs à la vue d'un agneau, s'apprêtaient à s'élancer sur leur proie. L'un d'eux, plus effronté que les autres, entra. Mais dès qu'il vit de ses yeux la situation : « Qu'est-ce là ? dit-il, une jeune fille est entrée ici et je vois un homme. Ce n'est plus la fable : une biche pour une vierge33, mais réalité : une vierge devenue soldat. J'avais bien entendu dire, mais sans y ajouter foi, que le Christ changea l'eau en vin (Jn 2,2-11). Maintenant il se met à changer même les sexes ! Partons d'ici pendant que nous sommes encore ce que nous étions. Mais moi-même ne suis-je pas changé, puisque je vois autre chose que je ne crois ? Je suis entré au lupanar, je vois qu'un échange s'est effectué, et pourtant je sortirai transformé : pur je sortirai, moi qui suis entré adultère ».
2032 32. Pris sur le fait, puisqu'un tel courage méritait d'être couronné, celui qui était pris à la place de la vierge fut condamné à sa place. C'est ainsi que d'un lupanar il est sorti non seulement une vierge, mais aussi des martyrs. On rapporte que la jeune fille accourut au lieu de l'exécution, que tous deux se disputaient la mort. Lui disait : « C'est moi qui suis condamné à mort ; la sentence même portée contre moi t'a acquittée ». Mais elle de s'écrier : « Ce n'est pas comme caution de ma vie que je t'ai choisi ; je t'ai souhaité comme répondant de ma virginité. Si l'on en veut à ma virginité notre contrat demeure, mais si c'est mon sang qu'on réclame je n'ai pas besoin de répondant, j'ai de quoi payer. C'est contre moi qu'a été porté cet arrêt prononcé à cause de moi. A coup sûr, si je t'avais donné comme garant d'une somme d'argent et qu'en mon absence le juge t'avait obligé à rembourser le prêteur, tu retournerais la sentence contre moi, et ce serait à moi de t'indemniser sur mon patrimoine. Si je refusais, qui me jugerait digne de l'indignité de la mort ? A plus forte raison si la vie a été mise en gage ! Que je meure innocente pour ne pas mourir coupable ! Il n'y a pas de milieu : ou bien aujourd'hui j'aurai à répondre de ton sang, ou je serai martyre par le mien. Si je suis revenue en hâte, qui osera m'écarter ? Si j'avais tardé, qui oserait me pardonner ? Ma dette est plus grande devant les lois, ayant à répondre non seulement de mon évasion, mais aussi de la condamnation d'un autre. Ce corps a de quoi subir la mort, lui qui n'a pu subir le viol. Il y a dans une vierge place pour des blessures : il n'y en avait pas pour l'outrage. J'ai esquivé le déshonneur, mais je ne t'ai pas cédé le martyre. J'ai changé d'habits, mais non de propos. Si tu me prends la mort, tu ne m'as pas sauvée, mais trompée. Ne conteste pas, je t'en supplie ; qu'on ne t'entende pas discuter. Ne me vole pas le bienfait que tu m'as donné. En me refusant cette condamnation tu fais revivre l'autre. Cette sentence remplace la première. Si je ne suis plus sous le coup de la seconde, je demeure soumise à la première. Nous pouvons tous deux satisfaire à la sentence si tu me laisses mourir la première ; à toi ils n'ont pas d'autre châtiment à infliger, mais pour une vierge c'est sa pureté qui est en jeu. Tu auras ainsi plus de gloire à avoir fait d'une adultère une martyre, que si d'une martyre tu fais une adultère ».
2033 33. Quel dénouement attendez-vous ? Ils combattirent tous deux et tous deux remportèrent la victoire ; ils ne partagèrent pas une seule couronne, il y en eut deux. Ainsi les saints martyrs se rendirent mutuellement service : l'une fournit l'occasion du martyre, l'autre en procura la réalité.
2034 34. Mais les écoles des philosophes portent aux nues les Pythagoriciens Daraon et Phintia. L'un condamné à mort demanda un sursis pour mettre ordre à ses affaires. Le rusé tyran, pensant que ce serait chose introuvable, le requit de fournir un répondant qui mourrait à sa place si lui-même était en retard. Lequel des deux est le plus honorable, je ne sais ; les deux sont honorables : l'un a trouvé un répondant, l'autre s'est offert. Comme le coupable fut en retard pour le supplice, le répondant, le visage serein, ne refuse pas la mort. Tandis qu'on l'y conduisait, son ami revient, offre sa tête, tend le cou. Emerveillé de voir que pour ces philosophes l'amitié était plus chère que la vie, le tyran demanda à ceux qu'il avait condamnés d'être lui-même admis à leur amitié. Tel est le charme de la vertu : elle a fléchi un tyran !
2035 35. C'est louable, mais cela ne vaut pas notre récit. Nous avons là deux hommes ; ici une vierge qui a dû commencer par triompher de son sexe. Là des amis ; ici on ne se connaissait pas. Eux se sont livrés à un seul tyran, ceux-ci à plusieurs, et d'autant plus cruels que, si l'autre a épargné, eux ont mis à mort. Parmi les deux premiers un seul avait obligation absolue, les deux autres étaient libres de leur volonté. Et ceux-ci ont été plus avisés : le zèle des autres les a conduits au bienfait de l'amitié ; pour les nôtres ce fut la couronne du martyre. Ceux-là subirent l'épreuve pour des hommes, ceux-ci pour Dieu.
2036 36. Puisque nous venons de faire allusion à ce roi, il est à propos de mentionner ses sentiments envers ses dieux : ainsi reconnaîtrez-vous mieux la faiblesse de ceux dont se moquent leurs fidèles. Ce roi, étant entré dans un temple de Jupiter, ordonna d'enlever le manteau d'or qui couvrait sa statue et de le remplacer par un autre de laine : l'or, dit-il, est froid en hiver, pesant en été. Ainsi se moqua-t-il de son dieu, l'estimant incapable de supporter la chaleur ou le froid. Et de même, voyant Esculape avec une barbe d'or, il la fit enlever, déclarant peu convenable que le fils eût de la barbe quand Apollon, son père, n'en avait pas encore. Ce même roi enleva les coupes d'or que les statues tenaient à la main, affirmant que c'était à lui de recevoir les dons des dieux ; car voici, disait-il, ce que désirent les hommes : recevoir des dieux ce qui' est bon ; or il n'y a pas meilleur que l'or. Si c'est chose mauvaise, elle ne doit pas être aux dieux ; si elle est bonne, mieux vaut qu'elle appartienne aux hommes qui sauront s'en servir.
2037 37. Ainsi les voilà tournés en dérision au point que Jupiter n'a pas pu garder son manteau, ni Esculape sa barbe, ni même Apollon commencer d'en avoir, ni tous ceux qui passent pour des dieux reprendre les coupes qu'ils tenaient à la main ; et cela non pas tant par crainte de vol, que parce qu'ils étaient dépourvus de tout sentiment. Qui donc rendrait hommage à des êtres impuissants à se défendre comme des dieux, et à se cacher comme des hommes ?
2038 38. Mais il en fut bien autrement dans le temple de notre Dieu lorsque le roi impie Jéroboam enleva les offrandes que son père y avait placées, et offrit des libations aux idoles sur le saint autel : sa main droite se dessécha, et les idoles qu'il invoquait ne lui furent d'aucun secours (1R 13,4). Alors se tournant vers Dieu il demanda pardon, et aussitôt la main que le sacrilège avait desséchée fut guérie par son acte de piété. Ainsi se succédèrent si rapidement, dans la même personne, des exemples et de la miséricorde et de la colère de Dieu : dès qu'il sacrifia, il fut subitement privé de l'usage de sa main droite, et dès qu'il fit pénitence, il fut pardonné.
2039 39. Tels sont, vierges saintes, les petits présents que je vous ai préparés, avant même d'avoir achevé ma troisième année d'épiscopat ; si l'expérience n'a pu me former, votre vie m'a déjà instruit. Comment, en effet, l'expérience a-t-elle pu se développer en ce jeune début de ma vie religieuse34 ? Si vous apercevez ici quelques fleurs, prenez-les comme cueillies dans les plis de votre propre vie. Ce ne sont pas ici des préceptes pour des vierges, mais des exemples demandés aux vierges. Notre discours a tracé le portrait de vos vertus ; vous voyez resplendir ici, dans nos paroles, comme dans un miroir, le reflet de votre dignité.
Si notre esprit a quelque charme, vous l'avez insufflé : de vous vient tout parfum qu'aurait ce livre. Et puisque « autant d'hommes, autant d'opinions »35, si notre discours se trouve pur de toute lie, que tous le lisent ; s'il est cuit à point, que les connaisseurs le goûtent ; s'il est tempéré36, qu'il remplisse les coeurs, colore les joues ; si le style est fleuri, que la fleur de l'âge ne le désapprouve pas.
2040 40. C'était notre devoir d'exciter l'amour de l'épouse, car il est écrit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » (Dt 6,5 Mt 22,37). C'était notre devoir, à l'occasion des noces, de donner au moins quelques coups à la chevelure de notre discours, car il est écrit : « Bats des mains et frappe du pied » (Ez 6,11). C'était notre devoir de parsemer de rosés les noces éternelles. Même dans les noces passagères d'ici-bas on caresse l'épouse avant de lui commander, de crainte que la rudesse des ordres ne la rebute avant que, réchauffé par les caresses, l'amour n'ait pris racine.
2041 41. La fougue des jeunes chevaux apprend à aimer le bruit de la main qui tapote leur encolure37, en sorte qu'ils ne secouent pas le joug ; aussi bien on s'habitue d'abord à la parole qui caresse, puis aux coups du dressage. Une fois que l'animal a courbé la tête sous le joug, la bride le retient, l'éperon l'aiguillonne, ses pareils l'entraînent, son compagnon de joug l'encourage. De même il fallait que notre vierge jouât d'abord avec les tendresses de l'amour, admirât, de l'antichambre même des noces, les montants en or du lit céleste38, vît les portes enguirlandées de feuillage, entendît la douce mélodie des choeurs à l'intérieur, pour que la peur ne la fît pas se dérober au joug du Seigneur avant que son appel ne l'y inclinât.
2042 42. « Viens donc du Liban, mon épouse, viens ici du Liban : tu passeras et repasseras » (Ct 4,8) selon les Septante). Nous devons, en effet, répéter bien souvent ce verset, afin qu'elle suive du moins le Seigneur à l'appel de ses paroles, si elle ne se fie pas aux paroles des hommes. Cet enseignement, nous ne l'avons pas inventé, mais reçu. C'est ce que nous apprend la doctrine céleste de l'épithalame mystique : « Qu'il me baise du baiser de sa bouche, car tes mamelles sont plus excellentes que le vin, et l'odeur de tes parfums dépasse tous les aromates. Ton nom est un parfum répandu » (Ct 1,2). Tout ce passage résonne de tendres caresses, provoque l'applaudissement, excite l'amour ! Voilà pourquoi il est dit : « Les jeunes filles t'ont aimé et attiré à elles. Courons dans le sillage de tes parfums. Le roi m'a fait entrer dans sa tente » (Ct 1,3). Elle a commencé par des baisers pour parvenir jusqu'à la tente.
2043 43. Et elle, si rompue au dur labeur, d'une vertu assez éprouvée pour que sa main ouvre les portes (Ct 5,5), qu'elle sorte dans la campagne, qu'elle demeure dans les villages (Ct 7,11), au début cependant c'est en suivant l'odeur des parfums qu'elle s'est hâtée. Dés qu'elle pénètre dans la tente, le parfum des villages disparaît. Enfin, notez où elle en vient : « Si elle est un mur, est-il dit, construisons sur elle des tours d'argent » (Ct 8,9). Elle qui jouait avec des baisers, maintenant bâtit des tours, afin que, crénelée des faîtes sublimes des saints, non seulement elle déjoue les attaques de l'ennemi, mais élève en toute sécurité les remparts des vertus.
3001 1. Puisque nous avons tiré de notre propre fonds l'enseignement des deux livres précédents, c'est le moment, soeur vénérée, de rappeler les instructions, dont tu m'entretiens souvent, de Libère d'heureuse mémoire : plus cet homme fut saint, plus le discours sera agréable. Le jour de la naissance du Sauveur, à Saint-Pierre, tu marquais par le changement même de vêtement ta profession de virginité — y eut-il jour plus à propos que celui où une vierge enfanta ? — de nombreuses vierges étaient là, recherchant à l'envi ta compagnie. Il t'adressa ces paroles : « Heureuses noces, ma fille, celles que tu as choisies. Vois la foule immense rassemblée ici pour la Nativité de ton Époux, et personne ne se retire à jeun. C'est lui qui, invité à des noces, changea l'eau en vin (Jn 2,1-11). De même en toi il accomplit le pur mystère de la virginité, en toi jusqu'ici sujette aux éléments inférieurs d'une nature corruptible. C'est lui qui, de cinq pains et de deux poissons, nourrit quatre mille hommes dans le désert (Mt 14,15-21 Mt 15,32-39). Il aurait pu en nourrir davantage s'il s'en était présenté davantage à nourrir. Aussi bien en a-t-il invité un plus grand nombre à tes noces ; mais ce qui est servi, ce n'est plus du pain d'orge, mais son corps descendu du ciel.
3002 2. Aujourd'hui, selon son humanité, il est né comme homme d'une vierge, mais antérieurement à toutes choses il est engendré du Père : son corps témoigne de sa Mère, sa puissance de son Père ; il est fils unique sur terre, fils unique au ciel, Dieu de Dieu, enfant d'une vierge, justice procédant du Père, force du Puissant, lumière de la lumière, égal à Celui qui l'engendre, ne différant pas de lui en puissance ; il ne se confond pas avec le Père, comme s'il n'était que son prolongement ou émission d'une parole39, mais est distinct de lui par droit de génération. C'est lui qui est ton frère, lui sans qui rien ne subsiste dans le ciel, sur mer ni sur terre ; il est la bonne parole du Père « qui était, est-il dit, au commencement » (Jn 1,1) : voilà sa puissance indivisible et inséparable du Père ; « et le Verbe était Dieu » : voilà sa divinité. A cet abrégé tu dois puiser ta foi.
3003 3. Lui, ma fille, aime-le, car il est bon. « Personne n'est bon sinon le seul Dieu » (Mc 10,18). Si l'on n'hésite pas à croire que le Fils est Dieu, puisque Dieu est bon, on n'hésite pas non plus à croire que Dieu le Fils est bon. Lui, je te le dis, aime-Le. C'est lui à qui le Père a donné naissance avant l'étoile du matin, comme éternel ; c'est lui qu'il a engendré de son sein comme fils (Ps 109,3) ; c'est lui qu'il a proféré de son coeur comme Verbe (Ps 44,2). C'est en lui que le Père a mis ses complaisances (Mt 3,17) ; c'est lui qui est le bras du Père en tant que créateur de toutes choses ; la sagesse du Père (1Co 1,24), car il est sorti de la bouche de Dieu (Si 24,3) ; la puissance du Père, car en lui habite corporellement la plénitude de la divinité (Col 2,9). Le Père l'aime à tel point qu'il le porte en son sein, le place à sa droite, l'appelle la sagesse, le reconnaît comme sa puissance.
3004 4. Si donc le Christ est la puissance de Dieu (1Co 1,24), Dieu pourrait-il jamais être sans sa puissance ? Le Père pourrait-il jamais être sans son Fils ? Si le Père existe toujours, assurément le Fils aussi existe toujours. Du Père parfait il est donc le Fils parfait. Celui qui amoindrit sa puissance amoindrit Celui dont il est la puissance. La divinité parfaite ne souffre pas d'inégalité. Aime donc Celui que le Père aime, honore Celui que le Père honore, car « celui qui n'honore pas le Fils, n'honore pas le Père » (Jn 5,23), et « qui nie le Fils ne possède pas le Père » (1Jn 2,23).
3005 5. Voilà pour ce qui concerne la foi. Mais il arrive que, la foi étant sauve, il faille se méfier de la jeunesse. « Prends un peu de vin pour ne pas augmenter la faiblesse de ton corps » (1Tm 5,23), mais non pour exciter ses passions, car ces deux choses ensemble, le vin et la jeunesse, les enflamment. Que les jeûnes retiennent l'adolescence et que la modération dans la nourriture refrène, comme avec des brides, les désirs indomptés. Que la raison rappelle à l'ordre, que l'espérance tempère, que la crainte réprime. Car celui qui ne sait modérer ses désirs se trouve comme emporté par des chevaux indomptés, secoué, jeté à terre, déchiré, écrasé.
3006 6. C'est ce que l'amour de Diane attira jadis, dit-on, à un jeune homme. Mais la fable s'enjolive de fictions poétiques. Elle raconte que Neptune, furieux de la préférence témoignée à son rival, affola ses chevaux. Bel éloge pour sa grande puissance ! Il ne triompha pas du jeune homme par la force, mais le surprit par ruse. De là vient que tous les ans on offre en sacrifice à Diane un cheval qu'on immole à son autel. Et on l'appelle vierge, elle qui a pu aimer celui qui ne l'aimait pas — ce qui est d'ordinaire sujet de honte même pour des prostituées. Qu'il me soit permis cependant d'accorder une certaine créance à ces fables en déclarant que, s'il y eut crime de part et d'autre, il y eut moindre faute pour le jeune homme à s'enflammer d'amour pour une adultère au point d'en périr, que pour deux dieux d'avoir, comme on le raconte, rivalisé d'adultère ; car Jupiter vengea la douleur causée à sa fille par le viol sur le médecin de l'adultère, coupable d'avoir guéri les blessures de celui qui avait attenté à Diane dans la forêt, à cette chasseresse assurément émérite, non des fauves, mais des passions — si, des fauves également —, pour que sa nudité fasse d'elle un gibier.
3007 7. Qu'on accorde donc à Neptune le pouvoir d'affoler pour montrer avec évidence le crime d'un amour impudique ; qu'on accorde à Diane l'empire dans les forêts, sa demeure, pour confirmer l'adultère dont elle fut l'objet ; qu'on accorde à Esculape l'art de ressusciter un mort, à condition d'avouer que lui-même, frappé de la foudre, n'échappe pas à la mort ; qu'on donne même à Jupiter des foudres qu'il n'a jamais eues, pour témoigner ainsi de toutes ses turpitudes.
3008 8. Mais laissons les fables et revenons à notre sujet. Je suis d'avis qu'il faut user avec modération de tous les mets qui excitent les passions, car les chairs font descendre même les aigles en plein vol. Qu'en vous aussi l'oiseau intérieur, celui dont nous lisons : « ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle » (Ps 102,5), l'oiseau de bon augure qui plane dans les hauteurs sur les ailes de la virginité, ne sache désirer les viandes avec excès. Il faut éviter les banquets en nombreuse société, fuir les danses.
3009 9. Les visites même, je les souhaite assez rares pour les jeunes, sauf peut-être par égard pour des parents ou amis. C'est dans ces civilités que la pudeur est foulée aux pieds, l'effronterie se fait jour, le rire s'en mêle, la modestie disparaît. Ne pas répondre à celui qui interroge, c'est mutisme ; répondre, c'est bavardage. Je préfère pour une vierge le défaut de parole à l'excès. Si on ordonne aux femmes de se taire dans l'église (1Co 14,34-35) même sur des sujets saints, et d'interroger leurs maris à la maison, quelles garanties ne faut-il pas assurer aux vierges, chez qui la pureté est l'ornement de l'âge et le silence fait valoir la pureté.
30010 10. Est-il, en effet, négligeable, l'exemple de pudeur que nous offre Rébecca, qui, arrivant aux noces, dès qu'elle vit son époux, se couvrit de son voile pour ne pas être vue avant de s'unir à lui (Gn 24,65) ? Cette vierge si belle ne craignit certes pas de manquer de beauté, mais de pudeur. Et que dire de Rachel ? Elle qui, quand on lui arracha un baiser, pleura et se lamenta, et n'aurait pas cessé ses larmes si elle n'eût reconnu son proche parent (Gn 29,11-12). Ainsi observa-t-elle le devoir de la pudeur sans manquer au devoir de l'affection. S'il est dit à l'homme : « Ne regarde pas une vierge, de peur qu'elle ne te soit cause de scandale » (Si 9,5), que faudrait-il dire à une vierge consacrée qui, si elle aime, pèche par intention, et qui, si elle est aimée, pèche aussi en acte ?
3011 11. C'est une très grande vertu que savoir se taire, surtout dans l'église. Aucune parole de la lecture sacrée ne t'échappera si tu prêtes l'oreille et retiens la voix. Ne prononce aucun mot que tu aurais à regretter si tu n'es pas assurée de ta parole. Car à parler beaucoup on pèche abondamment (Pr 10,19). A l'homicide il a été dit : « Tu as péché, tais-toi » (Gn 4,7) selon les Septante), pour éviter qu'il pèche davantage. Mais à une vierge il faudrait dire : « Tais-toi pour éviter de pécher ». Car « Marie, lisons-nous, gardait en son coeur » tout ce qui était dit de son Fils. (Lc 2,19) Et toi, quand la lecture annonce la venue du Christ ou montre qu'il est venu, ne la gêne pas en bavardant, mais prends soin d'y appliquer ton esprit. Quoi de plus déplacé que de couvrir les paroles divines pour qu'elles ne soient pas entendues, crues, expliquées ? de faire retentir des chuchotements autour des mystères, pour gêner la prière offerte pour le salut de tous ?
3012 12. Les païens font à leurs idoles l'honneur de se taire ; on donne comme exemple le fait suivant : Comme Alexandre, roi de Macédoine, offrait un sacrifice, il arriva que le jeune esclave païen qui allumait le flambeau reçut du feu sur le bras et se brûla le corps ; mais, demeurant immobile, il ne témoigna pas sa douleur par des gémissements, ni même sa souffrance par des larmes silencieuses. Ce jeune païen avait été si bien formé au respect, qu'il triompha de la nature. Et ce ne fut point chez lui crainte des dieux, qui n'existent pas, mais du roi. Comment les eût-il craints, puisque le même feu, s'il les avait touchés, les eût consumés ?
3013 13. Combien plus frappant encore est le fait qu'à un repas donné par son père, un jeune homme est averti de ne témoigner par aucun signe intempestif sa passion pour une courtisane ? Et toi, vierge de Dieu, abstiens-toi, au cours des mystères, de gémir, cracher, tousser et rire. Ce qu'il a pu faire pendant un festin, n'es-tu pas capable, toi, de le faire pendant les mystères ? Que la virginité se traduise d'abord dans la voix, que la pudeur ferme les lèvres, que le respect religieux exclue le laisser-aller, que l'habitude forme la nature. Je voudrais pouvoir reconnaître une vierge au premier abord à sa réserve, à sa pudeur manifeste, à la retenue de sa démarche, à la modestie de son visage, et que les marques de sa virginité annoncent sa vertu comme des appariteurs. Ne pas se faire reconnaître comme telle à première vue n'est guère une recommandation pour une vierge.
3014 14. On a souvent raconté ce fait : Des grenouilles troublaient par un bruit assourdissant la piété du peuple ; le prêtre leur commanda de se taire par respect pour la prière sacrée, et aussitôt le bruit qui retentissait de tous côtés cessa. Ainsi les marécages se taisent, et les hommes ne se tairont pas ? Des animaux sans raison reconnaissent par leur respect ce qu'ils ignorent par nature : chez les hommes l'irrévérence est telle que la plupart ne savent pas accorder au culte spirituel ce qu'ils font pour le plaisir des sens. »
Ambroise virginité 2019