
Pie XII 1945 - DISCOURS AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION ITALIENNE DES MAITRES CATHOLIQUES
( 14 novembre 1945) 1
Aux participants du VIe Congrès national italien des aveugles, le pape, dans cette allocution, rappelle la dignité de leur souffrance et les bienfaits de la foi qui doit les éclairer.
Une pensée élevée qu'inspire une filiale dévotion vous rassemble en ce moment autour de Nous, chers fils, qui, privés comme vous l'êtes de la possibilité de Nous voir, avez cependant exprimé le vif désir de venir écouter les paroles paternelles de bénédiction et de réconfort du Vicaire du Christ ; non des mots vides, incapables de soulager les souffrances et, partant, tendant en vain à les faire oublier, mais des paroles de véritable consolation, de cette consolation qui provient comme tout don du Père des lumières (cf. Jacques, Jc 1,17) et sait montrer la sublime dignité et la récompense divine de la souffrance elle-même.
La clairvoyance de l'aveugle.
La dignité, la récompense propre de l'aveugle, surtout de celui qui a fait le sacrifice de la vue au service d'une noble cause, on peut bien dire que c'est sa clairvoyance. L'aveugle qui accepte sereinement son épreuve plonge son regard intérieur dans les abîmes de lumière qui l'éclairent et l'élèvent jusqu'aux réalités supérieures dont tant de ceux qui voient ne soupçonnent ni la grandeur, ni la beauté, ni bien souvent même l'existence. Ils ont des yeux et ne voient pas (Ps., cxv, 5), et dans la vie, dans la vraie vie ils cheminent à tâtons, trébuchant en plein midi comme dans l'ombre du soir (cf. Is., lix, 10).
Même dans l'ordre matériel de la nature et de l'art, combien rares sont ceux qui savent vraiment voir, qui savent se défendre contre la dispersion de leur attention, contre les déviations de leur pensée, en face de la fantasmagorie des choses visibles, du scintillement des inepties futiles ! Quand un homme veut faire revivre par le souvenir l'enchantement d'un visage aimé, goûter à son aise la poésie d'un panorama contemplé jadis avec admiration, rappeler par l'imagination des scènes familières, la vie quotidienne des chers absents, son premier mouvement, mouvement instinctif, est de fermer les yeux pour concentrer le regard intérieur sur ces objets. Et ces yeux fermés permettent à la pensée, à la volonté, aux autres sens de s'affiner jusqu'à un degré parfois surprenant. D'ailleurs, n'a-t-on pas eu recours à des aveugles pour découvrir de loin la présence d'avions, que la vue même la plus perçante ne parvenait pas à identifier ?
sensibilité.
Lorsque l'aveugle, assis devant l'orgue ou le piano, ou bien serrant contre lui son violon, fait avec maîtrise chanter ou frémir, rire ou pleurer son instrument, combien de personnes seraient tentées de lui envier sa sensibilité et la précision de son oreille, la sûreté et l'expression de son toucher, la vigueur et la douceur de son exécution ! Quels sentiments élevés les ondes sonores n'éveillent-elles pas dans son esprit ! Dans un domaine plus modeste, quel réconfort c'est pour lui lorsque ses mains habiles exécutent avec dextérité des travaux délicats, qui sembleraient exiger une bonne vue, et grâce auxquels, loin d'être à charge à lui-même et aux autres par une inaction stérile, il contribue par son travail au bien-être de la famille !
Si Nous en venons à considérer le plan intellectuel et moral, où rien ne se fait sans recueillement, qu'ils sont plus rares encore ceux qui savent fermer les yeux du corps à l'écoulement, lent ou agité, des choses qui passent, pour fixer les pupilles de l'esprit sur les grandes vérités, phares lumineux de l'intelligence, et sur les grands principes, guides infaillibles de la vie morale des individus et des sociétés, sur les vrais intérêts temporels et sur l'éternelle et sublime destinée des âmes ! Que de voyants, éblouis ou séduits par les apparences éphémères, n'ont jamais un regard, même fugitif, pour ces vérités, ces principes, cette destinée, pour leurs âmes !
La foi, guide de notre raison.
Montons plus haut. Légers et superficiels, confiants dans la puissance de leur raison orgueilleuse, certains en viennent à s'enorgueillir de ne rien voir au-delà et au-dessus de leur intelligence, et de prendre des vers luisants pour des soleils. Pour vous, chers fils, conscients des ténèbres matérielles qui vous enveloppent, supportant avec une virile et chrétienne résignation l'obscurité de votre journée, avec quelle gratitude n'accueillez-vous pas les soins affectueux des personnes qui se font vos guides et dont les yeux voient pour vous ! Vous vous fiez sans hésitation à leur conduite ; que de fois, appuyés à leur épaule, vous cheminez d'un pas assuré, comme si vous voyiez vous-mêmes, parce que vous savez qu'ils voient ! Il n'en est pas autrement de nous tous ; penchés devant la majesté des mystères qui dépassent infiniment notre raison, conscients de l'impuissance de notre raison limitée à soutenir la splendeur qui rayonne de Dieu et des choses divines, à regarder la lumière dont l'excès même de clarté nous aveugle, et que pour cette raison les mystiques appellent « la grande ténèbre », avec quelle reconnaissance et quel amour n'accueillons-nous pas le guide que Dieu nous a donné, son Fils unique, son Verbe incarné, descendu dans notre nuit pour être « la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1,9). Avec quelle confiance ne nous laissons-nous pas conduire par son Eglise qu'il a établie notre guide maternel ! Appuyés sur elle, nous marchons d'un pas sûr dans la douce lumière que répand la foi, vers les réalités, invisibles maintenant, mais que nous possédons déjà dans l'espérance de la vision future (cf. Hébr. He 11,1).
« Bienheureux, disait Jésus à l'apôtre Thomas, bienheureux ceux qui, sans voir, ont cru » (Jn 20,29). Bienheureux, parce que, ayant ajouté foi à la parole divine sans l'expérience des sens, 'dans leur droiture, dans leur simplicité, dans la simplicité de leur coeur, ils voient Dieu !
La foi cédera la place à la vision béatifique.
Pour tant d'autres qui se croient des voyants et qui n'ont même pas su voir le reflet de Dieu dans le miroir des créatures ; qui, orgueilleux de leur esprit mesquin, n'ont pas voulu croire aux divins secrets de la foi, lorsque le miroir, enfin, se brisera et que s'éteindra la lumière qui brillait dans un lieu sombre, ce sera la nuit, la nuit noire ; mais pour les coeurs humbles et purs, ce sera le grand soleil de midi de la vision : Umbram fugat veritas, noctem lux éliminât,
« la vérité chasse l'ombre, la lumière disperse la nuit » 2. Pour eux se réalisera dans les siècles éternels la félicité chantée par le divin poète :
Chè la mia vista, venendo sincera, E pià e più entrava per Io raggio Dell'alta luce, che da se è vera.
« Car ma vue, en devenant nette, était de plus en plus pénétrante, grâce au rayon de la lumière d'en haut qui est, par elle-même, la véritable lumière » 3.
Chers fils, puisse cette pensée, puissent cette foi et cette espérance vous réconforter et vous conduire sur le chemin obscur d'ici-bas jusqu'au règne de la lumière éternelle ! Tel est le souhait, telle est la prière que Nous formulons, tandis que du plus profond de Notre coeur Nous vous donnons à vous, à tous ceux qui vous sont chers, à tous vos compagnons d'épreuve dispersés dans le monde, à ceux et à celles qui vous prêtent leur véritable assistance, Notre paternelle Bénédiction apostolique.
Fête du Saint Sacrement, séquence Lauda Sion. Dante, Paradis, XXXIII, 52-54.
(18 novembre 1945) 1
1 D'après le texte espagnol des A. A. S-, XXXVII, 1945, p. 321 ; cf. la traduction française des Actes de S. S. Pie XII, t. VII, p. 260.
Ce radiomessage a été adressé aux catholiques d'Espagne réunis à Madrid pour commémorer le premier centenaire de la fondation de l'Apostolat de la Prière dans leur pays.
C'est avec toute l'effusion de Notre coeur paternel, très chers fils d'Espagne, que Nous avons accueilli votre désir de voir se clôturer par un message de Notre bouche ces solennités que vous célébrez en ce moment, pour commémorer le premier centenaire de l'Apostolat de la Prière, cénacle choisi d'âmes en prière qui veulent faire de leur vie une lampe ardente se consumant de zèle pour la plus grande gloire de Dieu, car, comme l'écrivait son fondateur, le zèle est le principe, l'âme et la vie de cet apostolat 2. Et s'il en est ainsi, qui pourra trouver étonnant qu'aujourd'hui votre apostolat se présente tel un arbre vigoureux, robuste et touffu, chargé non seulement de rameaux et de fleurs, mais encore de fruits ? Pourquoi s'étonner qu'il soit canoniquement érigé dans la totalité presque de vos diocèses, et que sous son étendard se groupent plus de deux millions de coeurs fervents ? Ce zèle, en effet, désir ardent alimenté par l'amour, élan apostolique et prière fervente en union avec la prière continuelle du Très Saint Coeur de Jésus, devait nécessairement s'enraciner — permettez-Nous cette expression — dans les entrailles généreuses du riche terroir espagnol, toujours prêt pour tout ce qui est beau, pour tout ce qui est grand. Ce fut, certes, oeuvre de zèle que la défense de l'intégrité de votre foi au cours des premiers siècles, ce fut oeuvre de zèle aussi que la croisade menée durant tant de siècles contre la domination arabe ; oeuvre de zèle enfin que l'épopée gigantesque par laquelle l'Espagne bouscula les vieilles limites du monde connu, découvrit un nouveau continent et l'évangélisa pour le Christ. Aussi, lorsque jaillit, en 1844, aux pieds de la Vierge de France, de l'autre côté des Pyrénées, l'étincelle providentielle, le plus léger souffle de la brise suffit pour lui faire franchir les monts et gagner en toute sûreté un champ si magnifiquement préparé. Et, en peu de temps, quel splendide foyer ! Les noms, providentiellement réunis en un faisceau fraternel, de Bernard-François de Hoyos, d'Augustin de Cardaveraz, de Jean de Loyola et de Pierre de Cala-tayud, en disent plus long qu'un volume d'histoire, car ils montrent la générosité avec laquelle l'âme espagnole correspondit à ce nouvel effort de la miséricorde divine, à cette amoureuse rédemption que l'inépuisable charité de Dieu offrait à la triste humanité du XVIIIe siècle. Grâce à eux, un feu jusque-là latent, éclata en incendie et, au souffle de la grâce divine, s'éleva ensuite une flamme dont le dernier éclat a pour théâtre cette superbe place de l'Arméria, d'où il Nous semble entendre crier jusqu'à épuisement : « Il régnera, oui, il régnera en Espagne et avec plus de vénération que dans d'autres contrées 3. Il régnera en cette Espagne, objet de ses prédilections, assemblée ici pour lui rendre grâce, lui redire ses résolutions et lui renouveler sa consécration. »
3 Cf. Vida dei padre Bernardo Francisco de Hoyos, Bilbao 1913, p. 251. * Cf. Acte de consécration de l'Espagne au Très Sacré Coeur de Jésus.
Oui, rendez-lui grâce ! En certaines heures sombres de l'histoire, Dieu lève sa main toute-puissante et laisse passer la chevauchée biblique des quatre coursiers (cf. Ap 6,1-8) qui, sous leurs sabots furieux, écrasent tout ; serpe et faux de Dieu qui coupent ainsi tout ce qui est superflu et châtient quiconque a prévariqué.
Mais aux portes du sol ibérique où montaient encore les dernières fumées d'un brasier non moins terrible, la chevauchée s'arrêta et ce fut une grande manifestation de la miséricorde divine. C'est pourquoi votre assemblée d'aujourd'hui doit être avant tout une assemblée de reconnaissance. Merci, Seigneur ! Merci, comme Nous vous l'avons dit en une occasion solennelle ; merci de nous avoir préservés miséricordieusement du malheur commun de la guerre qui a ensanglanté tant de peuples. 4.
Mais la reconnaissance sincère se prouve par la noble générosité des résolutions qui l'accompagnent. Votre patrie s'est sauvée de la dernière hécatombe mondiale, mais elle n'en est pas moins obligée de vivre la vie de l'Apostolat, c'est-à-dire une vie d'amour, de mutuelle charité, de prière commune qui fait fraterniser les esprits, de dévotion à ce Coeur qui est toute douceur et toute miséricorde ; de zèle apostolique qui veut gagner tous les coeurs au Christ, mais spécialement les frères égarés. Car là où persisteraient la haine et la rancune, il n'y aurait pas place pour ce Coeur qui désire ardemment l'amour et, s'il le faut, la réconciliation entre les frères. Que votre réunion soit donc l'assemblée de la charité, au cri répété de : « Que s'instaure parmi nous votre règne très saint, qui est le règne de la justice et de l'amour. » 6
L'Espagne se présente encore aujourd'hui devant le divin Coeur, en évoquant cette lumineuse matinée du 30 mai 1919, quand la nation tout entière, par la bouche de son souverain, fut consacrée au Coeur de ce Seigneur exposé sur l'autel d'un magnifique monument, au centre même de la péninsule. Aujourd'hui, dans ce saint lieu, il ne reste plus qu'un monceau de ruines ; cependant, il y subsiste toujours quelque chose qu'aucun explosif ne peut détruire : c'est la force de l'esprit, la force qui sauva votre foi à l'heure où sonna pour vous l'heure douloureuse ; la force qui aujourd'hui — Nous le reconnaissons avec une grande satisfaction — se montre dans la puissante vitalité catholique de votre patrie, oeuvre de l'amour que le Sacré Coeur de Jésus lui réserve et du concours de tant de bons Espagnols ; c'est la même force qui vous a réunis en cette assemblée et vous incite à crier encore une fois, avec toute la sincérité de votre âme chevaleresque et généreuse : « Régnez dans les coeurs des hommes, au sein des foyers, dans l'intelligence des savants, dans les amphithéâtres de la science et des lettres et dans nos lois et institutions nationales. » 6
Ces paroles voulurent jadis être comme un programme de vie au moment où l'Europe commençait la nouvelle étape de son histoire, étape qui débutait au bruit de l'ultime canonnade de la première conflagration mondiale. Elles devraient être aujourd'hui la rénovation de votre reconnaissance, de vos résolutions et de votre consécration, en un moment encore plus grave, au sortir d'un conflit plus vaste, plus terrible, plus chargé de conséquences, plus tenace à ne pas vouloir s'éloigner définitivement, et plus profond dans les bouleversements qu'il a causés dans la vie intime des peuples.
B Ibid.
« ibid.
L'Espagne, sous la protection puissante de la Vierge du Pilar et du glorieux apôtre Jacques ; l'Espagne, confiante en l'amour de ce Coeur adorable qui, sur son sol, triomphe en cent monuments et en mille autels ; l'Espagne, solidement appuyée sur sa ferme tradition catholique, sur l'intercession de ses grands saints et sur l'enseignement de ses insignes théologiens et docteurs ; l'Espagne, assistée par la claire intelligence, l'indomptable volonté et le coeur inflexible de ses meilleurs fils, retrouvera aujourd'hui encore son chemin qu'elle suivra tout droit jusqu'au but que la divine Providence lui a assigné, se souvenant constamment de cette sentence du Seigneur : « J'honorerai celui qui m'honore et ceux qui me méprisent seront méprisés » (1R 2,30).
Tel est Notre paternel désir et voilà ce que Nous demandons pour vous, chers fils ; et comme marque de Notre affection et gage de très grandes grâces, Nous bénissons le chef de l'Etat, les autorités et les fidèles, l'épiscopat, le clergé et toute la catholique Espagne, toujours l'objet de l'amour spécial du coeur du Vicaire du Christ.
(21 novembre 1945)l
Dans la lettre suivante adressée à S. Exc. Mgr Carlo de Ferrari, archevêque de Trente, le Saint-Père dégage les caractères généraux, les buts et l'influence du concile de Trente.
Le IVe centenaire du mémorable commencement du concile oecuménique de Trente a été heureusement célébré ici, malgré d'innombrables et immenses difficultés, et il convient qu'il soit aussi commémoré par toute l'Eglise et d'une façon particulière par vous, dont la ville offrit jadis aux Pères de cette très célèbre assemblée une résidence digne et proportionnée à sa grandeur. Nous Nous réjouissons vivement de ce que, en dépit des circonstances critiques et difficiles du temps présent, vous avez constitué un comité fort opportun et très vaste, avec mission de promouvoir, organiser et seconder la célébration d'un tel centenaire.
Ce comité, Nous le savons, peut compter non seulement sur votre activité diligente et empressée et sur celle des membres distingués du clergé et du laïcat, mais encore sur l'appui de Notre cher Fils le cardinal Francesco Marmaggi, qui en est le cardinal protecteur et qui le rehausse et l'honore par sa sagesse et l'éclat de la pourpre romaine.
Nous savons également, et c'est pour Nous un motif de joie bien grande, qu'en cette matière — non sans mérite ni sans fruit — vous avez déjà agi soit par l'édition de publications opportunes, soit par des dissertations et des conférences, soit par des initiatives ou entreprises qui sont comme une magnifique évocation de l'événement en question.
Parmi ces initiatives, Nous sommes heureux d'en mentionner nommément deux qui paraissent avoir une particulière importance et utilité. Nous parlons en premier lieu des prédications qu'on appelle « missions », organisées dans chacune des églises paroissiales de votre archidiocèse pendant cette année ; missions au cours desquelles on a non seulement mis en lumière les décrets et décisions du concile de Trente, mais encore engagé les fidèles à les réaliser et à les mettre soigneusement en pratique. Signalons ensuite le sanctuaire qui doit être dédié à Jésus-Christ, Roi suprême et universel, sanctuaire dont la vaste construction s'élève en ce moment et que tous les gens de bien espèrent, comme vous, voir heureusement terminée l'année prochaine.
La situation de la chrétienté au moment du concile de Trente.
En songeant à cette époque très agitée, dont le prochain centenaire évoquera le souvenir, en songeant aux tristes événements qui déterminèrent la convocation du concile ; en passant, en même temps, avec attention, en revue les résultats consolants et les fruits salutaires qui en sont sortis et qui la suivirent, Nous voyons de nouveau avec une évidence qui frappe tous les regards cette vérité, déjà garantie par le Christ et confirmée par les témoignages de l'histoire, à savoir que l'Eglise peut être combattue, mais ne peut être vaincue. En effet, de même qu'elle est unie à son divin Fondateur par un intime et indéfectible lien d'amour, ainsi elle est unie à lui dans les mêmes luttes et dans les mêmes triomphes. C'est pourquoi chaque fois que la barque de Pierre est ballottée par les flots en furie et paraît sur le point de sombrer, alors le Christ se montre présent avec tout son pouvoir et, commandant aux vents et aux tempêtes, il redit ses divins avertissements : « Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? » (Mt 8,26). « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde » (Jn 16,33).
C'est exactement ce qui s'est produit lors de cette succession perfide des événements et des temps qui fait l'objet du prochain centenaire. En effet, on pouvait voir les hérétiques tenter, avec une audace téméraire, de déchirer la robe sans couture de l'Eglise catholique ; on voyait des peuples troublés par des révoltes et des soulèvements ; les princes placés à la tête des Etats en lutte et en guerre entre eux ; le peuple chrétien ou bien atterré ou bien oscillant de côté et d'autre et incertain ; un clergé qui, bien souvent, ne brillait pas par les vertus et la discipline exigées par ses devoirs sacrés et qui n'était pas à la hauteur des besoins croissants du moment, et « enfin le monde catholique d'alors depuis longtemps fortement troublé et presque étouffé » 2. C'est pourquoi, si l'Eglise du Christ s'était appuyée seulement sur les forces humaines, il eût fallu sans nul doute craindre sa décadence et même sa disparition : mais alors, de nouveau brilla la promesse jamais trompeuse de son divin Fondateur : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles » (Mt 28,20).
Au milieu d'un tel naufrage des esprits et des choses, les Pontifes romains auxquels est confié le divin mandat de paître toute l'Eglise (cf. Jean, Jn 21,15-17) et de confirmer dans la foi les frères qui chancellent ou qui s'égarent (cf. Luc, Lc 22,32), sachant très bien que « souvent, dans les périls extrêmes qui menaçaient la chrétienté, on a appliqué le remède excellent et très opportun à des conciles oecuméniques et à des assemblées générales d'évêques » 3 s'appliquèrent à mettre en oeuvre ce moyen.
Convocation du concile de Trente.
Ils invitèrent à prendre part à un concile général, en vue de régler heureusement, avec l'aide de Dieu, toute la controverse, cause de l'effroyable crise au sein du monde chrétien, tous les évêques et les les autres Pères que la question pouvait concerner — comme aussi, mais ce fut en vain, ceux qui s'étaient écartés du droit chemin de la vérité et de l'unité nécessaire du troupeau. Surmontant d'énormes difficultés provenant de la situation d'alors, fort troublée, et d'autres causes susceptibles de retarder et d'entraver son très sage projet, Notre prédécesseur d'heureuse mémoire, Paul III, avec une énergie apostolique et une prudence virile, vint à bout de tous les empêchements et convoqua enfin, il y a quatre siècles, le concile oecuménique qui devait se tenir à Trente « pour la gloire et la louange de Dieu et pour le salut de tout le peuple chrétien » 4. On peut affirmer à bon droit qu'« aucun autre concile oecuménique ne fut, en fait, plus long en durée, plus important par les articles de foi qui y furent décidés, plus efficace par le changement des moeurs et des lois, plus ardu par les obstacles rencontrés, plus exact par le soin qu'il prit à examiner les matières qui lui étaient présentées » 5.
2 Paul III, bulle d'indiction du concile de Trente.
3 Idem, ibid.
4 Idem, ibid.
Tous ceux qui, animés d'un esprit impartial et perspicace, ont étudié l'histoire, « lumière de vérité et témoignage des temps » 6, savent bien, Vénérable Frère, combien grands et providentiels ont été les bienfaits qui ont découlé, pour l'Eglise catholique, de ce très célèbre concile, et combien il a contribué à extirper « les très nombreuses et très dangereuses hérésies, à réformer les moeurs, à rétablir la discipline ecclésiastique et à procurer la paix et la concorde du peuple chrétien » 7.
Les deux buts du concile.
Ce saint concile avait été, en effet, convoqué principalement à deux fins : pour que la foi catholique et les principes de la doctrine chrétienne, profondément bouleversés par les novateurs, fussent remis dans leur lumière primitive et efficacement protégés et défendus contre les erreurs, ensuite pour que les moeurs publiques et privées, ainsi que la discipline du clergé et du peuple chrétien retrouvassent l'éclat qui leur était dû et fussent réformées suivant l'esprit de l'Evangile. Cette double fin, les Pères du concile la réalisèrent avec un zèle et une sagesse également admirables.
Aussi, c'est avec raison que, dix-huit années plus tard, lorsque, après d'innombrables difficultés et d'immenses travaux, le concile de Trente fut définitivement clôturé 8, après un heureux succès, par un discours prononcé par Jérôme Ragazzoni, évêque de Nazianze et coadjuteur du cardinal Famagouste, ce prélat, récapitulant brièvement et éloquemment tout ce qui avait été fait, put, entre autres, affirmer et signaler ce qui suit : « Entendez ceci, peuples de tous les pays, et écoutez attentivement, vous tous qui habitez la terre ! Le concile de Trente, commencé il y a fort longtemps, quelquefois suspendu, en butte à tant de vicissitudes, partagé en divers sens, est clôturé en ce moment définitivement par une singulière faveur du Dieu tout-puissant. Dans les conciles antérieurs furent souvent traitées des questions concernant notre foi, lorsqu'il était nécessaire d'en élucider certains points, ou des questions intéressant les moeurs, lorsqu'une réforme s'avérait urgente, mais je ne sais si jamais tout cela fut réalisé avec plus d'application et de précision. Ici, nous avons eu non seulement des Pères, mais encore des orateurs représentant tous les peuples et de toutes les nations au sein desquelles est reconnue la vérité de la religion catholique. Et quels hommes ? De très grands érudits, si l'on considère la science ; très expérimentés, si l'on considère la pratique ; des esprits très clairvoyants, si l'on envisage leur intelligence ; des âmes très religieuses, si l'on regarde à leur piété ; des hommes d'une intégrité parfaite, si l'on examine leur façon de vivre. » 9
5 Card. Sforza Pallavicino, Storia dei Conc. di Trento, introd. I.
6 Cf. Cicéron, De orat. II, c. 9, 36.
7 Pie IV, bulle de confirmation du concile de Trente, 26 janvier 1564. Voir une traduction de cette bulle Benedictus, dans l'Histoire des Conciles, de Ch.-J. Hefele, t. X, lre partie, page 634.
8 Le concile fut clôturé le 4 décembre 1563.
Influence extraordinaire des travaux du concile.
Il ne faut donc pas s'étonner si ce concile a produit des fruits si abondants et si salutaires pour le bien de l'Eglise, si la foi catholique a brillé d'un plus vif éclat, si la discipline du clergé et du peuple a été amendée et réformée et si, enfin, l'esprit vital du christianisme a imprégné plus profondément, plus largement et plus efficacement les moeurs privées et publiques.
Les fruits spirituels de ce concile sont si remarquables et si riches qu'aucun autre, jusqu'à présent, ne lui a été supérieur. Ce qu'il a défini et promulgué concernant le péché originel issu de la malheureuse chute d'Adam, et au sujet de la doctrine de la justification, représente, indubitablement, le plus haut point des recherches faites par les théologiens et les conciles. Ce qu'il a déclaré et décrété touchant la très sainte Eucharistie est animé d'un tel souffle céleste de l'Esprit-Saint que l'on peut bien dire, qu'après les paroles des Ecritures sacrées, c'est l'enseignement le plus important relatif à ce mystère. On peut affirmer en outre et avec raison que le concile de Trente marque le début d'une nouvelle ère pour les ministres des choses saintes. En effet, la rénovation opportune des choses et des moeurs qu'il a apportée ainsi que la réforme ont donné à l'Eglise, dans les siècles suivants, de tels évêques, prêtres, religieux et religieuses, qu'ils paraissent, considérés en général comme groupes, l'emporter sur ceux qui vivaient aux siècles précédents, tant à cause de la formation plus profonde des âmes qu'à cause de leur sainteté rayonnante, et de l'ardeur apostolique plus généreuse. Par ailleurs, le Code de Droit canonique lui-même, oeuvre admirable de Nos prédécesseurs d'heureuse mémoire, ne tend pas à autre chose qu'à continuer et à compléter les prescriptions du concile de Trente.
Il y a plus : il semble d'une certaine façon que Dieu lui-même a approuvé et confirmé tout ce qui a été décidé au concile de Trente, du fait que par suite d'une nouvelle et très ample effusion de la grâce divine, dans tous les peuples et toutes les nations de la chrétienté, ont surgi d'innombrables apôtres et des religieuses, modèles éminents de vertu et d'oeuvres remarquables.
Jamais, peut-être, dans le jardin de l'Eglise, n'ont resplendi autant de fleurs de sainteté : fleurs blanches de sainte virginité, fleurs rouges du martyre, fleurs comme embrasées de la plus ardente charité. Le divin Rédempteur a voulu que son Epouse très chaste apparût, aux yeux de tous, resplendissante de cet éclat de la sainteté
— une des notes spéciales aidant à reconnaître la véritable Eglise
— alors précisément qu'un assez grand nombre de chrétiens l'abandonnaient misérablement après l'avoir méprisée.
Exhortation à suivre les enseignements et les décisions conciliaires.
Il Nous a plu, Vénérable Frère, d'écrire en raccourci et de traiter en peu de mots ce qu'il Nous a paru, entre autres choses, opportun de méditer et d'expliquer au cours des cérémonies commémoratives qu'on va célébrer. Et Nous sommes convaincu que, si tous méditent attentivement sur ce qui a été accompli et promulgué en ce concile oecuménique, ainsi que sur les heureux résultats qui en ont été la conséquence, non seulement ils devront, en bonne logique, reconnaître la souveraine importance et influence de cette assemblée, mais considérer aussi avec soin que notre époque a elle aussi beaucoup et sans cesse à apprendre et à mettre en pratique à l'école de ce concile. Nous désirons que cela soit compris et observé surtout par les catholiques ; ils ne doivent pas se contenter de commémorer les antiques gloires, mais ont encore l'obligation, dans la limite de leurs propres forces, de s'en faire à l'heure actuelle les émules. Ils ne doivent pas tenir pour suffisant d'expliquer et de commenter les lois promulguées, mais avec un zèle très diligent, les mettre en pratique. « Les lois — disait avec raison le très savant évêque Jérôme Ragazzoni, cité plus haut, dans son allocution aux Pères du concile — même si elles sont excellentes, sont muettes... Nous avons depuis longtemps composé et préparé un remède salutaire, mais s'il doit chasser la maladie il est nécessaire qu'on le prenne et qu'il se répande dans tout le corps par les vaisseaux sanguins. Nous devons, très chers Frères, absorber abondamment les premiers ce breuvage de vie et être des lois vivantes et parlantes, et servir pour ainsi dire de règle et de norme selon lesquelles les actes et les études des autres doivent être dirigés ; que chacun de nous soit bien persuadé qu'aucun résultat ne sera obtenu pour l'utilité et l'honneur de la chrétienté, s'il n'apporte à cet effet, autant qu'il le peut, sa part de contribution personnelle. » 10
10 Conc. Trid., Ioc. cit.
Appel aux chrétiens séparés de Rome.
Nous avons l'espoir que la célébration du IVe centenaire du concile de Trente sera grandement profitable même à ceux qui, malgré leur séparation du Siège apostolique, conservent au moins la croyance aux principales vérités divinement révélées, surtout au mystère de la Très Sainte Trinité et en la divinité de Jésus-Christ. En effet si, l'esprit libre de tout préjugé, ils contemplent cet insigne monument de la sagesse chrétienne ; s'ils considèrent comme il convient les salutaires effets d'une efficacité entièrement divine qui en sont dérivés pour le bien de l'Eglise et de la société civile, et si, enfin, ils remarquent que toutes les vérités que les novateurs du XVIe siècle possédaient encore en commun avec l'Eglise ont été conservées intactes et entières uniquement par l'Eglise catholique tandis que de nos jours ce que l'on nomme le « rationalisme » effréné s'est établi et fortifié si grandement ailleurs, et que le glacial scepticisme au sujet de n'importe quelle religion a envahi tant d'esprits ; s'ils réfléchissent que l'Eglise elle-même, au milieu de si violentes et si nombreuses secousses et tempêtes, demeure ferme en sa foi, puissante dans ses oeuvres et bienfaisante pour les hommes de n'importe quelle race, langue et nationalité, alors — on est en droit de l'espérer — ils formuleront un jugement juste et conforme à l'histoire sur les importants événements commémorés aujourd'hui, et chacun sentira jaillir de son âme le vif et ardent désir de cette unité nécessaire avec Pierre et ses successeurs, union que rompirent malheureusement il y a quatre siècles les circonstances historiques les plus lamentables. Cela, Nous le demandons dans les supplications que Nous adressons au prince des pasteurs, en redisant le souhait et la prière qui terminaient le discours prononcé dans la dernière session du concile de Trente : « Faites, Seigneur Dieu, que ce que vous avez promis autrefois se réalise en nos jours, à savoir, qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur. »
En attendant, Nous exprimons d'un coeur paternel le désir et le voeu que les prochaines solennités se déroulent, sous l'inspiration et avec l'aide de 'la divine grâce, de la plus heureuse façon et produisent des fruits abondants.
Comme gage de cette grâce, et en témoignage de Notre grande bienveillance, Nous vous accordons à vous, Vénérable Frère, à tout le clergé et à tout le peuple confié à vos soins, et en particulier à ceux qui sont à la tête du comité directeur des fêtes ou qui en font partie, à tous ceux enfin qui apporteront à ce sujet 'leur appui et leur aide efficace, Nous accordons de tout coeur dans le Seigneur la Bénédiction apostolique.
Pie XII 1945 - DISCOURS AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION ITALIENNE DES MAITRES CATHOLIQUES