
Pie XII 1957 - DISCOURS AUX PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
(12 septembre 1957) 1
Au nom du Souverain Pontife, Son Exc. Mgr Dell'Aequa, Substitut de la Secrétairerie d'Etat, a adressé la lettre suivante h Son Em. le Cardinal Feltin, archevêque de Paris, sous la présidence duquel eut lieu du 17 au 20 septembre, le IVe Congrès national de l'Union des religieuses éducatrices paroissiales. Le message était rédigé en français.
Le Saint-Père a appris que l'Union des religieuses éducatrices paroissiales de France, née sous les auspices de la hiérarchie au lendemain de la dernière guerre mondiale, s'apprêtait à fêter le dixième anniversaire de sa fondation par un congrès présidé par Votre Eminence et consacré à « La mission de la religieuse face aux problèmes de la vie ouvrière ».
Sa Sainteté connaît et apprécie les services qu'a rendus cette institution au cours des dix premières années de son existence. Elle adresse volontiers à cette occasion à ceux qui en ont été les initiateurs et notamment à son aumônier général, M. l'abbé Gaston Courtois, ses paternels encouragements.
Il est en effet particulièrement opportun à l'heure actuelle que les religieuses qui collaborent avec le clergé paroissial dans les différentes oeuvres d'éducation ou d'apostolat puissent recevoir d'un organisme central bien équipé le supplément de formation et de documentation nécessaire au bon exercice de leurs activités. Les contacts qui s'établissent entre ces religieuses a l'occasion des sessions et congrès organisés par l'Union — et au moyen de publications comme la revue « Educatrices paroi ssiales » — permettent en outre de confronter utilement les expériences et aident à combattre un isolement souvent préjudiciable à l'épanouissement surnaturel des âmes et à l'efficacité de leur action. Enfin, les conditions du monde moderne placent souvent les religieuses vouées à la vie active devant des situations ou des problèmes qu'il est particulièrement indiqué d'étudier en commun : et c'est le cas précisément pour ce qui va faire l'objet du présent congrès, consacré à la « mission de la religieuse face aux problèmes de la vie ouvrière ». On peut dire qu'une exacte connaissance du monde du travail, de sa psychologie, de ses souffrances et de ses espoirs, est indispensable aujourd'hui à quiconque — prêtre, religieux ou religieuse — cherche à y faire pénétrer et fructifier l'esprit chrétien ; tandis qu'inversement leur méconnaissance risquerait de stériliser, en partie au moins, les résultats d'un zèle et d'un dévouement par ailleurs dignes d'éloges. C'est donc bien à propos qu'a été choisi ce sujet d'études, et c'est de grand coeur que Sa Sainteté se plaît à invoquer sur les organisateurs et orateurs du congrès ainsi que sur ceux et celles qui y participeront, les plus abondantes lumières d'en-haut. En gage de ces célestes faveurs, et comme témoignage de sa paternelle bienveillance, le Père commun leur envoie à tous une large Bénédiction apostolique.
RADIOMESSAGE POUR LE Ville CENTENAIRE DU SANCTUAIRE DE MARIAZELL
(15 septembre 1957) 1
Les catholiques autrichiens réunis à Mariazell pour le VIIIe centenaire de leur sanctuaire national, ont entendu la voix du Souverain Pontife qui s'est adressé à eux, dans leur langue maternelle, en un radio-message dont nous donnons la traduction suivante :
Avec une paternelle affection et une profonde émotion, Nous vous adressons la parole, chers fils et filles d'Autriche, qui, réunis autour de vos Pasteurs spirituels, Nos vénérés Frères, célébrez aujourd'hui le huitième centenaire du sanctuaire national de Mariazell ; et cette fête est l'apogée et le couronnement des manifestations qui se poursuivent depuis des mois et veulent être une expression d'amour et de vénération envers Marie, la « Magna Mater Austriae ».
Mariazell: centre de la fervente dévotion de l'Autriche envers Marie.
1 D'après le texte allemand des A. A. S., XXXXIX, 1957, p. 854 ; traduction française de VOsservatore Romano, du 27 septembre 1957.
Combien de prières et combien de supplications à la Mère de Dieu, Mariazell — cet antique et grand sanctuaire qui domine la région danubienne — accueillit au cours des siècles ! On raconte que dès l'an 1400, des foules de pèlerins, provenant de la Mer Baltique et d'Italie, de France et de Roumanie, affluèrent à ce sanctuaire. Combien de jeunes gens et combien de couples de nouveaux mariés y confièrent la félicité de leur vie à l'amour de Marie ! Combien de personnes dans le besoin et en danger, combien de victimes d'infortunes et de tribulations implorèrent sa protection maternelle et son aide puissante !
Combien de fois, depuis l'époque de Ludovic le Grand de Hongrie, les souverains de votre pays recommandèrent le salut et la prospérité de l'Autriche à la très Sainte Vierge de Mariazell ! Nous pensons au renouveau catholique après les tourmentes de la scission religieuse au XVIe siècle, au pieux empereur Ferdinand II dans la Guerre de Trente Ans, à la terrible invasion des Turcs en l'an 1683. En ces circonstances, vos ancêtres invoquèrent l'aide de la Sainte Vierge à Mariazell, tandis que Notre prédécesseur le Pape Innocent XI, que Nous avons béatifié, s'adressait à Elle de Rome. Innocent XI était un homme de prière, mais aussi d'action. Prévoyant les événements, il aplanit la voie, en de longues et difficiles négociations, au salut de la cité impériale de Vienne et de l'Occident chrétien, en préparant la Ligue entre l'empereur Léopold et le roi de Pologne Jean III Sobieski. Que la fête liturgique du nom de Marie, qu'il institua lui-même en souvenir de la victoire sous les murs de Vienne, et l'appellation de « Patrona Viennensis », que les Viennois donnèrent en esprit de reconnaissance à la Mère de Dieu, rappellent toujours à votre mémoire l'aide miraculeuse accordée par Marie à votre pays en des heures de péril extrême.
Nous pensons enfin aux durs coups infligés, également dans votre pays, à la foi catholique par un illuminisme hostile à l'Eglise et au peuple et par la poussée libérale, ces deux cents dernières années. Petit-être, à Mariazell, ne fut-il jamais autant prié en aucun autre péril.
Le nombre des pèlerins était, dans les temps passés, bien inférieur à celui de nos jours, où ils se rendent à Mariazell par centaines de milliers, chaque année. Le progrès des communications modernes a certainement contribué à cette augmentation. Toutefois ce phénomène tend à prouver, de façon impressionnante, que durant le dernier demi-siècle, où le peuple autrichien fut deux fois bouleversé par des guerres mondiales ainsi que par de très graves convulsions politiques et économiques, sa foi n'a pas défailli, tandis que s'est accrue sa dévotion envers Marie. Nous voulons voir dans la splendeur de la basilique rénovée de Mariazell un symbole de votre fidélité inébranlable et de votre amour pour la Reine céleste.
Qui pourrait en douter devant tant de célébrations jubilaires, tant de pèlerinages, qui, ces mois-ci, ont eu et ont pour but le sanctuaire de Mariazell ? Il Nous plaît d'en citer au moins les plus importants :
La Journée de la Mère de Dieu en Styrie. Les pèlerinages du Burgenland et de la Haute-Autriche. La Journée des Femmes autrichiennes. Les pèlerinages de l'Artisanat autrichien, de la Jeunesse rurale catholique de Styrie, de la Jeunesse rurale de Saint-Hippolyte, de la Jeunesse du Burgenland, des Scouts autrichiens et des Fils de Kolping. Le grand pèlerinage de la ville de Vienne. Le pèlerinage des Hommes viennois, comme cela avait lieu également aux temps de votre apôtre Henri Abel Le pèlerinage bavarois et la Journée de la « Patrona Bavariae » Le pèlerinage de la ville de Stuttgart, avec les Allemands exilés de Hongrie et des Sudètes. La Journée de la « Magna Hunga-rorum Domina ». La Journée de la « Mater Gentium Slavorum ». La Journée du IIIe congrès international de l'Union mondiale des Instituteurs catholiques. La Journée de la « Catholica Unio ». La Journée de la Réconciliation des Peuples. La Journée de la Mère des Nations. La Journée de la Pénitence.
Combien de bonne volonté, combien de ferveur sacrée, combien d'espérances, combien de confiance et de dévotion envers Marie renferme cette liste !
A l'occasion de votre grand « Katholikentag » de 1952, Nous vous exhortions : « Confiez à Marie votre destinée, confiez-lui avant tout votre volonté d'un renouveau chrétien. Alors vous n'aurez rien à craindre et vous pourrez vous abandonner à la confiance » 2. L'Eglise, si hautes que puissent être les valeurs en jeu, ne peut donner d'assurances absolues dans le domaine de la vie terrestre. Mais une « volonté de vie de sainteté » implique toutefois une promesse sans conditions, par laquelle Dieu s'engage à faire tout concourir au bien de ceux qui l'aiment (Rm 8,28). Nous ne pouvons donc que répéter ce que Nous avons dit alors, il y a cinq ans, en ajoutant toutefois trois recommandations.
Trois grandes recommandations.
2 A. A. S., XXXXIV, 1952, p. 793 ; cf. Documenta Pontificaux 2952, p. 470.
Premièrement : on entend dire partout qu'est venue l'heure de l'apostolat des laïcs auquel tous sont appelés. — Oui, au moins à l'Apostolat de la prière et du bon exemple. Cet apostolat est en effet aujourd'hui de la plus grande urgence, parce que le monde déçu et rendu prudent par tant de messages qui
se sont révélés fallacieux n'accordera crédit à vos paroles que s'il peut tirer de vos actes la conviction que vous entendez « servir Dieu et traduire en actions ses commandements ». Le précepte « servir Dieu » ne se réfère pas seulement à votre vie privée, mais aussi à votre activité dans la communauté, au travail, à vos devoirs dans la vie publique, à toute votre existence jusque dans ses prolongements les plus intimes. Les hommes et les femmes qui occupent des postes de direction et se comportent en tout comme des chrétiens et des catholiques exemplaires peuvent faire des prodiges pour la cause du Christ et de son Eglise. Un tel « service de Dieu » est un vrai « Cantique à Marie ».
Deuxièmement : soyez conscients de votre responsabilité à l'égard des Etats et des peuples qui vous sont limitrophes ! Non pas que l'Autriche n'ait point déjà fait de grands sacrifices quand, l'automne et l'hiver derniers, des émigrés de Hongrie se réfugièrent sur son territoire en quête de salut. Nous songeons au sort de ces nations et de ces peuples, vers qui va Notre pensée, tandis que vous êtes réunis dans le sanctuaire de Mariazell pour glorifier la Mère de Dieu : Mariazell était également leur sanctuaire, ils s'y rendaient eux aussi en pèlerinage et innombrables sont ceux dont le désir hâte le jour où ils pourront de nouveau témoigner librement leur gratitude et leur dévotion envers la Reine des Cieux. Actuellement, il vous appartient de les représenter devant la Vierge Marie et son divin Fils. Priez pour eux, pour le bien suprême de la liberté dans tout ce qui est digne de l'homme et est accepté par Dieu, et implorez avec l'Eglise : « Dieu, notre Seigneur, tournez votre regard vers nous et protégez-nous contre les périls qui nous menacent de la part de nos ennemis afin que, les angoisses ayant cessé, nous puissions vous servir librement » 3.
Troisièmement : priez dans le sanctuaire de la Vierge des Grâces pour les grandes préoccupations de l'Eglise universelle. L'heure actuelle est caractérisée par la difficulté de dire si c'est l'angoisse pour les peines et les dangers qui oppriment l'Eglise sur des continents entiers, qui est la plus grande, ou bien l'espérance dans les énormes possibilités qui peuvent se confirmer dans le monde. De toute façon, pour tous les fils de l'Eglise, il y a une exigence : prier et se sacrifier.
8 Missale, Orationes diversae n. il ; Fostcomm.
Nous recommandons à la Vierge Immaculée les Pasteurs et les prêtres, les représentants des autorités politiques présents en cette occasion, et vous tous, chers fils et filles, toute l'Autriche et son peuple, afin que sa puissante intercession fasse descendre sur vous les effets de la miséricordieuse Providence de Dieu, ainsi que la grâce et l'amour de Jésus-Christ, son divin Fils, en copieuse abondance. De tout coeur, Nous vous en donnons en gage la Bénédiction apostolique.
(16 septembre 1957) 1
Au cours des « Jounées internationales sur la famille » organisées par l'Union internationale des organismes familiaux, les congressistes ont été reçus en audience par le Souverain-Pontife.
Partant du thème principal de ces fournées : « Les familles privées du père », Sa Sainteté leur a adressé, en français, le discours suivant :
Nous accueillons bien volontiers les congressistes qui participent aux « Journées familiales internationales », organisées par 1'« Union internationale des Organismes familiaux ». Au cours des années précédentes, vous avez étudié nombre de problèmes économiques, sociaux ou éducatifs intéressant la vie des familles ; Nous vous exprimons Nos félicitations pour les résultats obtenus et les améliorations, que vous avez pu déterminer dans un domaine qui Nous tient fort à coeur.
1 D'après le texte français des A. A. S., XXXXIX, 1957, p. S98. Les sous-titres sont de la Documentation Catholique, t. LIV, col. 12S5 et suiv.
Vous abordez cette année un sujet qui mérite certes la plus vive sollicitude et la sympathie agissante de tous : celui des familles privées de père. Sujet auquel jusqu'ici on n'a pas prêté assez d'attention, en partie à cause de l'impuissance même où se trouvent ces foyers sur le plan de l'action sociale. Aussi appartient-il à des organismes tels que le vôtre d'entreprendre l'examen systématique des conditions de vie toujours pénibles, et parfois écrasantes, qui pèsent sur les veuves et les orphelins. Rassemblant d'abord dans une enquête préalable les informations statistiques sur le nombre et la situation de ces familles, vous avez cherché à tracer un tableau de leur condition juridique ; puis, sur la base de ces données, vous abordez les problèmes économiques, professionnels, psychologiques et éducatifs qui les concernent. Nous espérons que les résultats de ces recherches et discussions ne tarderont pas à se manifester et qu'ils seront désormais, chez tous ceux qui travaillent à améliorer le sort des familles les plus éprouvées, le point de départ d'une action sérieuse et prolongée pour remédier, dans la mesure du possible, à tant de souffrances toujours vives.
Sans traiter expressément les questions que vous étudiez, Nous Nous proposons de dire ici quelques mots sur le problème spirituel et religieux du veuvage et de préciser les attitudes intérieures et les dispositions, qui conviennent à la veuve chrétienne et commandent l'orientation de sa vie. Nous pensons surtout avec une paternelle sollicitude à celles qui, jeunes encore, ont la charge d'une famille à élever et sont donc les plus lourdement frappées par la disparition de leur mari.
Le veuvage : une très lourde croix qu'une résignation passive ne peut aider à porter.
On remarque souvent que le mot même de « veuve » évoque, chez ceux qui l'entendent, une impression de tristesse et même une sorte d'éloignement ; aussi d'aucunes se refusent à le porter et s'efforcent par tous les moyens de faire oublier leur condition, sous prétexte qu'elle humilie, excite la commisération, les met dans un état d'infériorité, dont elles veulent s'évader et effacer jusqu'au souvenir. Réaction normale aux yeux de beaucoup mais, disons-le bien clairement, réaction peu chrétienne ; elle comporte sans doute un mouvement d'appréhension plus ou moins instinctif devant la souffrance, mais trahit aussi une ignorance des réalités profondes.
Quand la mort frappe un chef de famille dans la force de l'âge et l'enlève à son foyer, elle plante en même temps au coeur de l'épouse une croix très lourde, une douleur ineffaçable, celle de l'être à qui on arrache la meilleure part de lui-même, la personne aimée qui fut le centre de son affection, l'idéal de sa vie, la force calme et douce, sur laquelle il était si rassurant de s'appuyer, le consolateur capable de comprendre toutes les peines et de les apaiser. Soudain, voici que la femme se trouve affreusement seule, délaissée, pliée sous le poids de sa douleur et des responsabilités qu'elle doit affronter : comment assurer sa subsistance et celle de ses enfants ? Comment résoudre le cruel
dilemme : s'occuper des siens ou quitter ,1a maison pour aller gagner son pain quotidien ? Comment conserver son indépendance légitime malgré les recours nécessaires à l'aide de proches parents ou d'autres familles ? Il suffit d'évoquer ces questions pour comprendre à quel point l'âme de la veuve éprouve une sensation d'accablement et parfois de révolte devant l'immensité de l'amertume qui l'abreuve, de l'angoisse qui l'enserre comme d'une infranchissable muraille. Aussi certaines s'abandonnent à une sorte de résignation passive, perdent le goût de vivre, refusent de sortir de leur souffrance, tandis que d'autres, au contraire, tâchent d'oublier et se créent des alibis, qui les dispensent d'affronter loyalement et courageusement leurs vraies responsabilités.
Une prolongation des grâces du mariage et la préparation de leur épanouissement dans la lumière de Dieu.
Aux premiers siècles de l'Eglise, l'organisation des communautés chrétiennes assignait aux veuves un rôle particulier. Le Christ durant sa vie mortelle leur témoignait une bienveillance spéciale, et les apôtres, après lui, les recommandent à l'affection des chrétiens et leur tracent des règles de vie et de perfection. Saint Paul décrit la veuve comme « celle qui a mis son espoir en Dieu et persévère nuit et jour dans les supplications et les prières » (1Tm 5,5).
Bien que l'Eglise ne condamne pas les secondes noces, elle marque sa prédilection pour les âmes, qui veulent rester fidèles à leur époux et au symbolisme parfait du sacrement de mariage. Elle se réjouit de voir cultiver les richesses spirituelles propres à cet état. La première de toutes, Nous semble-t-il, est la conviction vécue que, loin de détruire les liens d'amour humain et surnaturel contractés par le mariage, la mort peut les perfectionner et les renforcer. Sans doute, sur le plan purement juridique et sur celui des réalités sensibles, l'institution matrimoniale n'existe plus ; mais ce qui en constituait l'âme, ce qui lui donnait vigueur et beauté, l'amour conjugal avec toute sa splendeur et ses voeux d'éternité, subsiste, comme subsistent les êtres spirituels et libres qui se sont voués l'un à l'autre. Quand l'un des conjoints, libéré des attaches charnelles, entre dans l'intimité divine, Dieu le délivre de toute faiblesse et de toutes les scories de l'égoïsme ; il invite aussi celui qui est resté sur terre à s'établir dans une disposition d'âme plus pure et plus spirituelle. Puisque l'un des époux a consommé son sacrifice, ne faut-il pas que l'autre accepte de se détacher davantage de la terre et de renoncer aux joies intenses, mais fugaces, de l'affection sensible et charnelle, qui liait l'époux au foyer et accaparait son coeur et ses énergies ? Par l'acceptation de la croix, de la séparation, du renoncement à la présence chère, il s'agit maintenant de conquérir une autre présence, plus intime, plus profonde, plus forte. Une présence qui sera aussi purifiante ; car celui, qui voit Dieu face à face, ne tolère pas en ceux, qu'il a le plus aimés pendant son existence terrestre, le repliement sur soi, le découragement, les attachements inconsistants. Si déjà le sacrement de mariage, symbole de l'amour rédempteur du Christ pour son Eglise, applique à l'époux et à l'épouse la réalité de cet amour, les transfigure, les rend semblables l'un au Christ, qui se livre pour sauver l'humanité, l'autre à l'Eglise rachetée, qui accepte de participer au sacrifice du Christ, alors le veuvage devient en quelque sorte l'aboutissement de cette consécration mutuelle ; il figure la vie présente de l'Eglise militante, privée de la vision de son époux céleste, avec qui cependant elle reste indéfectiblement unie, marchant vers lui dans la foi et l'espérance, vivant de cet amour qui la soutient dans toutes ses épreuves, et attendant impatiemment l'accomplissement définitif des promesses initiales.
Telle est la grandeur du veuvage, quand il est vécu comme le prolongement des grâces du mariage et la préparation de leur épanouissement dans la lumière de Dieu. Quelle pauvre consolation humaine pourrait jamais égaler ces merveilleuses perspectives ? Mais aussi faut-il mériter d'en pénétrer le sens et la portée, et demander cette compréhension par une prière humble, attentive, et par l'acceptation courageuse des volontés du Seigneur.
Le pardon rédempteur pour l'époux qui a fait souffrir.
Il est relativement facile pour une femme, qui vit intensément son christianisme et dont le mariage n'a jamais connu de crises graves, de s'élever jusque là. Mais d'aucunes ont traversé, dans leur vie conjugale, des périodes pénibles à cause de l'incompréhension ou de l'inconduite de leur époux ; d'autres ont résisté héroïquement pour ne pas déserter un foyer, qui ne leur apportait que déceptions, humiliations, épuisement physique et moral. La mort du conjoint peut apparaître dans ces cas comme une libération providentielle d'un joug devenu trop lourd.
Et cependant, devant le mystère de la mort et des jugements divins, au souvenir des promesses de miséricorde et de résurrection qu'apporte la révélation chrétienne, l'épouse malheureuse et non coupable ne peut nourrir d'autres sentiments que ceux du Christ lui-même devant les hommes pécheurs : celui du pardon volontaire, celui de l'intercession généreuse. Les blessures du passé, les souvenirs attristants deviennent alors un moyen efficace de rachat ; offerts à Dieu pour l'âme du défunt, mort dans la charité du Christ, ils expient pour ses fautes et hâtent pour lui la vision béatifique. Une telle attitude, inspirée par un sens profond de l'union conjugale et de sa valeur de rédemption, n'est-elle pas la seule solution authentiquement chrétienne, capable de guérir les plaies encore saignantes, d'effacer amertume et vains regrets, et de restaurer ce qui semblait irrémédiablement perdu ?
Comme il serait erroné, par contre, de profiter du veuvage pour s'affranchir de la réserve et de la prudence qui conviennent aux femmes seules, et s'abandonner aux vanités d'une vie facile et superficielle. C'est méconnaître la faiblesse du coeur humain, trop avide de peupler une solitude ingrate, et les périls de fréquentations apparemment inoffensives, mais sanctionnés trop souvent par des chutes regrettables.
nécessité de cultiver sa vie spirituelle.
Aussi souhaitons-Nous vivement que les efforts entrepris pour faire comprendre la grandeur du veuvage chrétien soient poursuivis avec persévérance. Nous savons que déjà beaucoup de veuves, dirigées par des guides spirituels compétents et grâce à l'entraide de leurs groupements, se sont ouvertes aux sublimes enseignements de la foi. Que chacune de celles, dont le compagnon de route a été rappelé à Dieu, se persuade de la nécessité impérieuse de cultiver sa vie spirituelle, si elle veut garder la paix intérieure et faire face sans défaillir à toutes ses tâches. Qu'elle ne laisse passer aucun jour, sans s'accorder un temps de recueillement, quelques moments privilégiés où elle se sentira plus près du Seigneur et plus près de celui qui/continue à veiller sur elle et sur son foyer. Qu'elle se réserve aussi chaque année quelques jours consacrés plus exclusivement à la réflexion et à la prière, loin du bruit, des soucis quotidiens tellement accablants. Elle y trouvera une sécurité inexprimable qui illuminera toutes ses décisions et lui permettra d'assumer avec fermeté ses responsabilités de chef de famille. Cette prière s'accompagnera, il va sans dire, de la pratique sacramentelle, de la participation à la liturgie et de la mise en oeuvre des autres moyens de sanctification, qui l'aideront à se défendre des tentations insidieuses, celles du coeur et des sens en particulier.
Le souvenir de l'absent doit inspirer courage à la veuve dans sa tâche d'éducatrice.
Dans son foyer, la veuve continuera à pratiquer le don d'elle-même, qu'elle a promis au jour de son mariage. Ses enfants attendent tout d'elle, puisqu'elle tient aussi la place du père. La veuve de son côté reporte sur ses enfants l'affection sensible qu'elle donnait à son mari ; elle s'attache tendrement à eux et pourtant, en cela aussi, elle doit rester fidèle à sa mission, faire taire les appels trop pressants d'un coeur sensibilisé à l'extrême, pour assurer à ses enfants une formation virile, solide, ouverte sur la société, pour leur laisser la liberté à laquelle ils ont droit, en particulier dans le choix d'un état de vie. Il serait funeste de se consumer en vains regrets, de se complaire en souvenirs amollissants où, à l'inverse, de se laisser épouvanter par de sombres perspectives d'avenir. La veuve se consacrera à sa tâche d'éducatrice avec la délicatesse et le tact d'une mère sans doute, mais restera unie en esprit à son mari, qui lui suggérera en Dieu les attitudes à prendre, lui donnera autorité et clairvoyance. Il faut que le souvenir de l'absent, au lieu d'empêcher ou de ralentir l'élan généreux et l'application aux tâches nécessaires, inspire le courage de les accomplir intégralement.
Le témoignage d'un bonheur plus profond, plus stable, plus lumineux.
Dans les relations sociales, la veuve ne peut renoncer à la place qui lui revient. Sans doute, apparaît-elle du dehors entourée d'une réserve plus marquée, car elle participe davantage au mystère de la Croix et la gravité de son comportement trahit l'emprise de Dieu sur sa vie. Mais précisément pour cette raison, elle possède un message à délivrer aux hommes qui l'entourent : elle est celle qui vit davantage de la foi, celle qui a conquis par sa douleur l'accès d'un monde plus serein, surnaturel. Elle ne prend pas appui sur l'abondance des biens temporels, dont elle est souvent dépourvue, mais sur sa confiance en Dieu. Aux foyers trop fermés ou repliés sur eux-mêmes, et qui n'ont pas encore découvert le sens plénier de l'amour conjugal, elle dira les purifications et les détachements nécessaires, la fidélité sans repentance qu'il exige. Auprès des autres veuves en particulier, elle se sentira spécialement chargée de les aider à parfaire leur sacrifice, à en saisir la signification, en s'élevant au-dessus des simples vues humaines pour en percevoir les prolongements éternels. Pour tous, elle sera celle dont la charité silencieuse et délicate s'empresse à rendre service, d'un mot, d'un geste, partout où se révèle un besoin plus urgent, une peine plus vive. Dans ses relations familiales, professionnelles ou d'amitié, elle apportera la note distinctive qui caractérise son apostolat : le témoignage de sa fidélité à une mémoire chère, et celui d'avoir trouvé, dans cette fidélité et dans les renoncements qu'elle impose, un bonheur plus profond, plus stable, plus lumineux, que celui auquel elle a dû renoncer.
richesse des petits services partis d'un coeur grandi par l'épreuve.
Aux heures plus austères et dans les tentations de découragement, elle évoquera la chaste héroïne Judith, qui n'hésita pas à courir les plus graves périls pour sauver son peuple de la ruine et mit en Dieu toute sa confiance. Elle pensera surtout à la Vierge Marie, veuve elle aussi, qui après le départ de son fils, resta dans l'Eglise primitive celle, dont la prière, la vie intérieure, le dévouement caché attiraient sans cesse les bénédictions divines sur la communauté. Lorsqu'elle éprouvera davantage le déclin de ses forces physiques, sa pauvreté, son impuissance à travailler beaucoup, à prendre encore part aux activités de charité ou d'apostolat, qu'elle se rappelle la parole de Jésus regardant les riches déposer leurs offrandes dans le trésor, et, après eux, une pauvre veuve qui y mettait deux menues pièces de monnaie : « Vraiment, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus qu'eux tous » (Lc 21,2-3). Ce que le Seigneur disait de cette modeste obole s'applique aussi aux moindres services qu'une veuve peut rendre, pourvu qu'ils partent d'un coeur appartenant davantage à Dieu, d'un coeur grandi par l'épreuve, plus proche aussi de ceux qu'il aime, et capable de
répandre autour de lui les reflets les plus purs de l'amour qui le possède.
En gage des faveurs divines, que Nous appelons sur vous-mêmes, sur vos familles et ceux qui vous sont chers, et sur toutes celles qui dans le monde entier découvrent dans le veuvage une voie qui tend vers la découverte plénière de l'amour divin, Nous vous accordons de tout coeur Notre paternelle Bénédiction apostolique.
(17 septembre 1957) 1
Un pèlerinage de plus de 600 personnes de l'Union catholique du Personnel des chemins de fer français a été reçu en audience par le Saint-Père, à Castelgandolfo. Voici le discours que Sa Sainteté a prononcé en français à cette occasion :
Nous saluons avec beaucoup d'affection plusieurs centaines des cheminots catholiques de France, accompagnés de membres de leurs familles.
L'Union catholique du personnel des chemins de fer français ne Nous est pas inconnue, car Nous avons eu déjà l'occasion de recevoir ses membres et de leur dire Notre estime pour la ferveur de leur vie spirituelle et de leur apostolat2.
Gardez votre foi comme un précieux trésor.
1 D'après le texte français de l'Osservatore Romano, du 27 septembre 1957.
2 Alloc, du 13 avril 1948 ; cf. Documents Pontificaux 1948, pp. 162-163.
Vous êtes venus encore une fois, chers fils et chères filles, prier aux tombeaux des apôtres et vénérer de façon particulière saint Pie X, qui vit naître votre Union, la sanctionna de sa haute autorité et la bénit. Nous vous félicitons de ce geste de foi, si conforme à la belle devise qui vous rassemble : Fidem servavi, «j'ai gardé la foi» (2Tm 4,7). Oui, chers fils et chères filles, gardez-la, fortifiez-la, montrez-la fièrement, cette foi chrétienne, précieux héritage de vos ancêtres ; qu'elle demeure toujours pour vous le grand trésor à transmettre intact à vos enfants. Par cette foi de votre baptême et de votre
première communion, vous appartenez à l'immense famille catholique, qui honore Dieu à travers les siècles, depuis les grands témoins des premières persécutions, saint Pierre et saint Paul, saint Laurent et sainte Agnès, qui ont versé leur sang ici à Rome, jusqu'aux fidèles inconnus, qui souffrent aujourd'hui dans les prisons et les camps de travail, parce qu'ils ne veulent pas renier leur attachement à l'Eglise de Jésus-Christ et à son Chef visible.
Cette foi, qui demande à chacun des sacrifices, qu'il faut éclairer, fortifier et défendre contre les tentations du dedans et du dehors, elle est avant tout une source de lumière et de force. Le chrétien sait de Dieu lui-même d'où il vient et où il va, il a pour chef et pour modèle le Fils de Dieu fait homme, mort et ressuscité pour lui ; il sait le sens de la souffrance et le prix de la véritable liberté. Il s'efforce à l'exemple de Jésus, de servir ses frères les hommes dans son travail et dans sa prière quotidienne. Il trouve dans cette pensée la paix de la conscience et la joie du coeur.
Soyez donc reconnaissants, à Dieu d'abord, qui vous l'a donnée et à tous ceux qui vous aident à garder vivante la flamme de votre christianisme et à la faire rayonner. Nous attendons de votre générosité que vous soyez partout des chrétiens exemplaires, au foyer et dans le quartier, à la paroisse et dans votre Union, au lieu de votre activité professionnelle et dans la vie civique.
Prenez conscience de votre responsabilité sociale de chrétiens et faites rayonner votre foi.
L'important service public, assuré avec tant d'exactitude par votre corporation, vous aide à comprendre la responsabilité sociale du chrétien. De même que vous êtes fiers des succès et de la réputation de la Société Nationale des Chemins de Fer Français à laquelle vous appartenez, vous devez être fiers aussi des gloires et des conquêtes de votre Mère la Sainte Eglise, toujours féconde en saints, en apôtres, en missionnaires, toujours charitable envers les pauvres, les malades, les affligés, toujours constante et ferme dans son enseignement, une à travers les siècles et les continents. Vous devez sentir également à son égard votre responsabilité, tout comme vous sentez envers votre corporation l'obligation de vous montrer dignes de ses traditions. Il existe entre les chrétiens du monde entier une solidarité bien supérieure à tous les liens de la terre, car elle est fondée sur la communauté de la vie surnaturelle. Chacun porte et nourrit les autres comme les membres d'un même corps. Il prend sa part des fardeaux ; il a souci du bien commun, il se sacrifie au besoin pour les autres. Sa foi ne reste jamais inerte, mais s'épanouit constamment dans la charité. Ainsi ferez-vous dans l'exercice de votre vie professionnelle et chrétienne. Il n'y a en effet aucune cloison entre les activités du chrétien ; c'est la même foi et le même amour de Dieu, qui lui font remplir ses devoirs sociaux de travailleur et ses devoirs religieux de croyant. L'uniforme de service ou le costume d'atelier n'en font pas un homme différent du fidèle, qui se rend à l'église en vêtements de ville, ou qui prie à genoux avec ses enfants à la maison. Partout il honore Dieu, partout il porte au coeur la pensée de ses frères les hommes. Il ne prie pas pour lui seul, il ne travaille pas pour lui seul, car l'égoïsme est aux antipodes du christianisme. Conscient d'être toujours de service, le chrétien, même dans ses loisirs, a toujours le souci de l'action apostolique. Aussi est-il prêt en toute occasion à parler et à agir en chrétien, à manifester ses convictions religieuses, aussi bien que sa conscience professionnelle, pour que se réalise davantage, en lui et par lui, la demande qu'il formule chaque jour dans le Pater : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».
Travaillez donc de grand coeur, chers fils et chères filles à être indissolublement d'excellents cheminots et d'excellents chrétiens. C'est ainsi que vous ferez rayonner votre foi et que vous servirez le Christ et son Eglise. Nous savons que vous avez une dévotion ancienne et particulière au Sacré-Coeur de Jésus, et c'est pour Nous un grand motif d'espérance, car il a promis d'assister et de bénir les fidèles, qui auraient recours à sa protection dans leurs entreprises et dans leurs prières. Aussi voulons-Nous lui confier vos intérêts, lui recommander la prospérité de votre Union et la fécondité de son action apostolique. Qu'il garde vos foyers, qu'il vous aide dans votre tâche d'éducateurs, dans vos fonctions professionnelles ou charitables, qu'il répande ses grâces abondamment sur vous-mêmes, sur tous ceux qui n'ont pu venir, et sur ceux enfin que vous désirez présenter en ce moment à Notre paternelle Bénédiction apostolique.
Pie XII 1957 - DISCOURS AUX PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS