
Audiences 1969 59
Salut à vous tous, hommes, auxquels arrive l'écho de Notre voix ! Salut à vous, Romains, qui Nous écoutez ici !
Salut à vous, hommes proches et lointains !
A vous, hommes responsables, qui dirigez le monde ; et à vous tous Peuples de la terre !
A vous, les anciens, les hommes d'hier ; à vous, les jeunes, les hommes de demain !
Salut à vous, les Pauvres ! à vous les souffrants ! à vous tous, Nos amis ! à vous, chrétiens et non-chrétiens !
60 Salut, au nom de Jésus-Christ, en la fête de sa naissance, qui aujourd'hui est notre fête, la fête de tous, la fête de Noël.
Bon Noël à tous !
Aujourd'hui nous exprimons et recevons ce souhait, qui semble un cri de joie de toute l'humanité, pour toute l'humanité : Bon Noël ! Pouvons-nous tous le faire nôtre ?
Sommes-nous tous chrétiens ? Un philosophe de renom affirmait il y a quelques années — certains d'entre vous s'en souviendront peut-être — que nous, modernes, nous pouvons tous nous dire chrétiens. Eh bien, qu'est-ce que cela signifie, être chrétien ? Voilà la demande, voilà la parole que Nous vous adressons en cette heure sereine, pour faire jaillir la réponse de vos consciences. Chacun doit se ménager aujourd'hui un moment d'intimité avec lui-même, pour répondre à la question capitale sans laquelle Noël n'aurait pas de sens : est-ce que je suis chrétien ?
Chacun explore à sa manière la signification d'une parole aussi dense. Bienheureux ceux qui peuvent l'accueillir sans réserve et qui ambitionnent de la posséder dans sa plénitude et de jouir de la naissance du Christ comme de leur propre naissance à la vie nouvelle, à la vie vraie et éternelle qui nous est communiquée par lui: oui, bienheureux ceux-là !
Mais regardons le monde comme il est. Tous ne répondent pas avec le même enthousiasme, avec la même foi, au nom de chrétien. Beaucoup le refusent. Beaucoup le vivisectionnent, le privant de sa signification mystérieuse, de son contenu religieux.
Aujourd'hui, beaucoup veulent un Christ sans Dieu ; bien plus : un homme sans Christ, même si l'on veut conserver en cet homme certains caractères supérieurs que le Christ lui a conférés : son droit à la vie, son visage incomparable de personne, sa dignité humaine, sa conscience inviolable, sa liberté responsable, sa beauté spirituelle. Beaucoup, peut-être même tous, veulent reconnaître dans l'homme déformé par la fatigue, par la pauvreté, par l'esclavage, par la faiblesse, un sujet de prédilection du droit, de la solidarité, de l'assistance, proprement comme le Christ l'avait enseigné.
On parle aujourd'hui d'humanisme. C'est à ce mot moderne que l'on semble vouloir réduire le christianisme. C'est le Noël de l'homme que l'on voudrait célébrer aujourd'hui, et non celui du Verbe qui s'est fait chair, ni celui de Jésus qui s'est fait chair, ni celui de Jésus qui est venu vers nous comme Sauveur, Maître, Frère ; c'est le Noël de l'homme qui se sauve par lui-même, de l'homme qui progresse par sa seule sagesse et sa seule force, de l'homme principe et fin à lui-même.
Voici, chers Fils et Frères, ce que Nous devons vous dire en ce jour bienheureux: un humanisme vrai sans le Christ n'existe pas. Nous supplions Dieu et Nous vous demandons à tous, hommes de notre temps : épargnez-vous la fatale expérience d'un humanisme sans le Christ. Une simple réflexion sur l'expérience historique d'hier et d'aujourd'hui suffirait à nous convaincre que les vertus humaines développées sans le charisme chrétien peuvent dégénérer en vices opposés. L'homme qui se fait géant, s'il n'est pas animé d'un souffle spirituel, chrétien, retombe sur lui-même de son propre poids. Il lui manque alors la force morale qui le fait vraiment homme ; il lui manque la faculté de juger la hiérarchie des valeurs ; il lui manque les raisons transcendantes qui fournissent en permanence un motif et un soutien à ses vertus ; il lui manque, pour tout dire, la vraie conscience de soi, de la vie, de ses raisons d'être, de ses destins : l'homme, par lui-même, ne sait pas qui il est. Il lui manque le prototype authentique de l'humanité ; il se crée des idoles, qui sont fragiles et parfois indignes de lui. Il lui manque le vrai Fils de l'homme — Fils de Dieu : modèle efficace de l'homme vrai.
Le véritable humanisme doit être chrétien. C'est notre premier devoir. C'est notre intérêt suprême.
Quel espoir de nouveauté vraie et constructive pourrait vous être donné, à vous les jeunes, sans la parole — qui ne trompe pas et qui est toujours vivante — de Celui qui, en venant au monde, peut dire : « Voici que toute chose est renouvelée » (2Co 5,17) ?
61 Quelle libération de l'oppression provoquée par la fatigue et les inégalités sociales pourra être offerte au monde du travail — qui la cherche dans le bouleversement des systèmes économiques — si la voix du Christ ne l'élève pas à un niveau humain et spirituel supérieur, en lui rappelant que « l'homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4,4) ?
Et vous, sages et patients artisans de la paix entre les peuples, entre les classes sociales, dans les conflits de races et de tribus, dans les rivalités de toute sorte qui rendent souvent les hommes avides, égoïstes et méchants les uns envers les autres, où trouverez-vous la force de poursuivre votre interminable et salutaire labeur, si vous n'êtes assistés par Celui qui peut dire avec une certitude triomphante : songez, hommes, que « vous êtes tous frères » (Mt 23,8).
Notre pensée se tourne enfin, avec un souhait spécial et une Bénédiction particulière, vers tous ceux qui souffrent : pour le conflit du Nigeria, en cette terre africaine qui nous est si chère ;
pour celui du Vietnam, où Nous voulons encore espérer que la trêve de ces jours-ci se prolonge et se résolve enfin honorablement dans la réconciliation ;
et finalement pour le conflit du Moyen-Orient, là où se trouve Bethléem et où la paix fut annoncée du Ciel, avec l'hymne de gloire à Dieu, en ce jour sacré de la naissance du Christ Seigneur : oh ! oui ! la paix aux hommes de bonne volonté.
Et ainsi de suite. Le message du Christ est vaste et ouvert à tous.
Ecoutez-le, chers Fils et Frères. Et que chacun de vous puisse se dire à lui-même — et ait la volonté d'en porter témoignage par sa propre vie — : moi aussi, je suis chrétien.
C'est cela, Noël. C'est le bon Noël que Nous vous souhaitons, avec Notre Bénédiction Apostolique.
31 décembre
Chers Fils et Filles,
Nous sommes au dernier jour de l'an. Notre réflexion se porte instinctivement et intensément sur ce mot très employé et indéfinissable qu'est le temps, avec cette observation banale et si mystérieuse : que le temps passe ! Et voici l'aspect original de cette remarque : nous mesurons continuellement la mobilité et la contingence des choses, avec nos montres, avec nos calendriers, avec nos calculs chronométriques et astronomiques très exacts, sans prêter assez d'attention à l'inexorabilité, indépendante de notre volonté et de notre pouvoir, du phénomène chronologique. « Le temps s'en va, et l'homme ne s'en rend pas compte » (dante, Purg. 4, 9) ; et quand on fait attention à cette loi cosmique et historique, un sentiment de peur devant l'irréversibilité de ce phénomène pénètre notre esprit; le temps ne revient jamais en arrière ». « Pense que ce jour ne reviendra jamais ! » (encore dante, Purg. 12, 84). Cette méditation est troublante si elle tient seulement compte de son obscurité et de sa fatalité en référence à notre vie personnelle, à notre destin, qui dans le temps trouve son bonheur et sa ruine (cf. machiavelli, chap. VII, le Prince, qui avait pensé à tout sauf au cas d'une mort soudaine). C'est un thème sur lequel on peut réfléchir sans fin : les philosophes et les hommes de lettres y ont consacré leur vue éblouie et jamais lasse.
62 Guidés par la Providence
Et nous chrétiens, nous ferions aussi fort bien d'y porter grande attention parce que c'est un thème qui concerne essentiellement notre être fragile et éphémère, qui nous oblige à revoir dans l'échelle des valeurs, quelles sont celles qui sont vraies, qui méritent ou non de l'importance. Rappelons-nous l'Evangile, là où Jésus, montrant l'homme riche et satisfait de ses biens, dit cette phrase terrible : « Malheureux, cette nuit même ta vie te sera enlevée; et tout ce que tu as accumulé, à qui cela appartiendra-t-il » (Lc 12,10). Donc la considération de la précarité de la vie, du pouvoir de Saturne qui dévore ses enfants, peut être la source d'orientations morales décisives, soit dans un sens hédoniste (cf. le « carpe diem » d'Horace), soit dans un sens spiritualiste ; « pensons encore à la parole du Christ « marchez tant que vous avez la lumière... » (Jn 12,35). Mais ce sont des pensées qui ont difficilement leur place en ces heures trépidantes qui marquent la fin de l'année civile et l'inauguration de la première page d'un nouveau calendrier : c'est l'heure des fêtes sans réflexion qui prévaut généralement. Une pieuse et bonne pensée, au contraire, le dernier jour de décembre, est celle du remerciement ; on chante le Te Deum et se rappelant les événements qui se sont déroulés durant douze mois, on se rend compte que « tout est grâce », que tout a été pénétré et dirigé par une influence mystérieuse et bénéfique, celle de la Providence divine, dont la conduite ou la permission, mène au bien toutes choses (cf. Rm Rm 8,28) ; c'est là une observation, parmi les plus belles et les plus sages, que nous pouvons faire aujourd'hui sur le passé, et qui nous fait rencontrer à ce niveau la Paternité ineffable de Dieu, de qui vient, par qui se fait, vers qui va notre pèlerinage dans le temps. C'est là une attitude chrétienne.
Penser aux desseins essentiels
Si nous voulons compléter à ce point de vue la manifestation de nos sentiments chrétiens nous devons faire un nouveau pas. Il ne suffit pas de regarder en arrière, il faut regarder en avant. Non seulement avec les prévisions pour l'année nouvelle, certainement pas avec des horoscopes fantaisistes sur l'avenir, mais plutôt d'un regard tourné vers le dessein essentiel de notre vie projetée dans le futur, temporel ou éternel, que notre foi nous annonce, même si c'est durant notre vie seulement « in aenigmate », comme dit S. Paul (1Co 13,12), d'une manière confuse. C'est là une exigence fondamentale de notre foi : la pensée de la vie future ne doit jamais nous abandonner. Elle pénètre tout le message évangélique.
La vision, qu'on appelle eschatologique, c'est-à-dire des réalités dernières, est toujours présente dans l'enseignement de Jésus, au point de constituer un élément essentiel et final de son message de salut.
C'est une vision trop souvent oubliée, même dans la mentalité de nombreuses personnes qui se proclament chrétiennes. L'actualité nous absorbe. Le présent seul semble avoir de l'importance, soit comme temps, soit comme cadre de la vie qui se déroule dans le temps ; c'est une des conséquences de la sécularisation, de l'horizontalisme, de l'incrédulité. Ici il faut faire bien attention : le chrétien, lui aussi, vit dans le temps ; il est du temps, avec tous ses devoirs et ses valeurs, il doit en faire grand cas, même plus que les autres. C'est dans le temps que s'accomplissent l'expérience, l'examen, qui fixent le sort de son destin futur et éternel, c'est dans le temps qu'il doit édifier la cité terrestre développée, juste et humaine, dans son progrès et dans son histoire, y engageant l'activité des croyants, citoyens de la terre. Mais c'est d'autre part dans le temps que s'annonce et que commence le règne de Dieu qui aura sa plénitude au-delà du temps. Il faut avoir toujours à l'esprit cette ambivalence du temps pour le chrétien : don présent et promesse pour le futur; et l'attention à cette promesse fait que le don n'est pas dévalué, si on s'y engage intensément et si on en jouit sagement (cf. Gaudium et spes, GS 39,40).
L'Eglise en pèlerinage
Une expression est en usage dans notre langage spirituel, qui vient bien à propos dans cette exhortation de fin d'année, celle qui nous représente tous comme l'« Eglise en pèlerinage ». C'est extraordinaire. C'est vrai. Le Concile l'emploie très souvent dans ses documents, et dans une de ses pages les plus inspirées, remplie de références scripturaires, il parle justement de l'Eglise en pèlerinage sur la terre, dans le monde et dans le temps, mais aussi dans l'infatigable tension de la manifestation finale des fils de Dieu (Lumen gentium, LG 48 et 49).
Cette évaluation du temps et cette vision des chrétiens en marche vers un but qui les transcende et qui se réalise au-delà de cette frontière terrible qu'est pour nous la mort temporelle, doivent être continuellement devant notre conscience ; qu'elles nous aident à purifier par des souvenirs salutaires la vie passée, et à accueillir comme un don d'en haut, le temps qui vient, celui qui nous est encore concédé dans notre passage sur cette scène fugace du monde (1Co 7,31).
Bonne année donc dans le Seigneur, avec Notre Bénédiction.
Audiences 1969 59