Audiences 1968 70

LA PRESENTATION DE LA DOCTRINE AU MONDE MODERNE NE DOIT NI ALTERER SON INTEGRITE NI FAUSSER LA RIGUEUR DES TERMES





70 Chers Fils et Filles,

Quand Nous vous parlons, quand le devoir de Notre ministère Nous oblige à exprimer ce que Nous croyons vrai et nécessaire au salut (« malheur à moi si je n'annonce pas l'Evan­gile » ! dit S. Paul :
1Co 9,16), quand un témoignage intérieur Nous donne la certitude merveilleuse de notre foi (cf. Rm Rm 8,16), une grande frayeur spirituelle Nous envahit, que seuls le devoir et l'amour de Notre tâche Nous font surmonter; c'est de ne pas savoir parler, de ne pas savoir dire ce que Nous voudrions et ce que Nous devrions ; les cris du prophète Jérémie Nous viennent toujours à l'esprit : « Ah ! Ah ! Seigneur Dieu, moi non plus je ne sais pas parler » (1, 6) et cela non seulement à cause de Notre incapacité, mais encore pour deux autres raisons : d'abord à cause de la grandeur, de la profondeur, de l'ineffabilité de ce que Nous devrions dire ; et ensuite en raison du doute de savoir si celui qui Nous écoute peut comprendre ce que Nous disons.

Nécessité d'une présentation compréhensive du Message





Cette dernière difficulté, celle de se faire comprendre, devient à notre époque, pour ceux qui ont la mission d'annoncer la doc­trine de la foi, toujours plus grande, toujours plus ardue, toujours plus problématique. Comment traduire en paroles compré­hensibles les vérités religieuses ? Comment conserver au dogme chrétien son intangible orthodoxie et le revêtir d'un langage accessible aux hommes de ce temps ? Comment maintenir jalouse­ment l'authenticité du message du salut, et en même temps comment faire pour qu'il soit accueilli par la mentalité moderne ? Vous savez comment cette difficulté pédagogique crée aujourd'hui des problèmes formidables au magistère de l'Eglise et comment il incite certains enseignants de religion et de nombreux journa­listes (dont l'art rendre tout compréhensible, même facile et frappant) à faire un effort pour exprimer claire­ment, heureusement, la vérité religieuse de manière que tous puissent l'accueillir et d'une certaine manière la comprendre. Cet effort est louable, il est méritoire; il détermine et caractérise l'annonce du message révélé, c'est-à-dire la proclamation, l'ensei­gnement, l'apologétique, la réflexion théologique. Si le contact entre Dieu et l'homme arrive normalement par la parole, et non seulement par les faits, les signes, les charismes (cf. 1Co 2,5), il faut que la parole soit en quelque manière compréhensible, qu'elle conserve sa profondeur transcendante, mais qu'à travers l'analogie des termes qui l'expriment, elle puisse être acceptée, comprise, réduite au niveau de celui qui l'écoute (rappelons-nous la sentence scolastique : quidquid recipitur per modum recipientis recipitur ; c'est-à-dire : ce qu'on reçoit, l'est selon la capacité du receveur). Et c'est ainsi que se justifie la pédagogie de la pro­gressivité, de l'emploi des exemples, du langage parlé, comme aussi de l'éloquence, de la représentation figurée, appliquée à la communication, à la transmission, à la diffusion de la parole révélée.

Ecueils de l'adaptation du Message





Cet effort d'adaptation de la Parole révélée à la compréhension des auditeurs, c'est-à-dire des disciples de Dieu (cf. Jn Jn 6,45), est ex­posé au danger d'aller au-delà de l'intention qui la rend louable, et au delà de la mesure qui la rend fidèle au message divin; c'est-à-dire au danger d'ambiguïté, de réticence, ou d'altération de l'inté­grité d'un tel message ; quand il n'est pas parfois induit à la tenta­tion de choisir dans le trésor des vérités révélées celles qui plai­sent, délaissant les autres, ou encore à la tentation de confor­mer ces vérités à des conceptions arbitraires et particulières qui ne sont plus conformes au sens authentique de ces vérités elles-mêmes. Danger et tentation qui sont communes à tous, parce que tous, au contact de la Parole de Dieu, cherchent à l'adapter à leur propre mentalité, à leur propre culture, cherchent à la soumettre à cet examen libre qui enlève à la Parole même de Dieu sa signification unique et son autorité objective, et finit par priver la communauté des croyants de l'adhésion à une vérité identique, à une même foi : la « una fides » (Ep 4,5) se désintègre, et avec elle cette même communauté qui s'appelle l'Eglise unique et vraie. Il suffirait de cette observation pour être convaincu de la bonté du dessein divin qui veut protéger la parole révélée, con­tenue dans l'Ecriture et la Tradition apostolique, en la faisant passer par un canal, nous voulons dire un magistère visible, per­manent et autorisé, pour la garder, l'interpréter, l'enseigner.

Adapter et traduire, mais sans déformer





Vous comprenez combien est grave et délicate la question de notre langage religieux (cf. Denz. Sch. 1500, 782 ; 2831, 1658 ; 3020, 1800 ; 3881, 2309 ; Jean XXIII A.A.S. 1962, 790, 792) : d'une part, il doit demeurer rigoureusement conforme à la pensée divine et à cette Parole, qui nous en a donné la nouvelle originelle. D'autre part, il doit se faire écouter et comprendre, dans la mesure du possible, de ceux à qui il est adressé. Il n'y a pas à s'étonner de ce que l'enseignement religieux apparaisse difficile, par sa na­ture, à cause de son contenu et de l'expression authentique qui le communique. Et il ne faut pas moins s'étonner de ce que cet effort d'adaptation dont nous avons parlé, ou encore d'aggiornamento — comme on dit aujourd'hui — puisse parfois ne réussir qu'à moitié, aussi bien par rapport à la doctrine à exposer que par rapport aux auditeurs qui devraient l'accepter. Et il ne faut pas s'étonner de ce que les formes d'étude et d'exposition théologique soient multiples : l'une peut être engagée dans la considération d'un aspect donné de la doctrine, l'autre s'adresse plutôt à un aspect authentique mais différent ; cette multiplicité même de formes est souhaitable ; elle indique la richesse de notre patri­moine doctrinal, elle indique la fécondité inépuisable des explo­rations exégétiques, spéculatives, historiques, littéraires, morales, bibliques, liturgiques, mystiques, etc., dont il peut être l'objet ; elle indique aussi la relative liberté d'étude et d'exposition qui per­met aux savants, aux maîtres, aux artistes et aussi aux simples fidèles de puiser à la source d'eau vive de la doctrine de la foi à la mesure de notre soif.

Mais une condition est nécessaire, nous l'avons déjà dit, l'absolu respect de l'intégrité du message révélé. Sur ce point, l'Eglise catholique — vous le savez — est jalouse, est sévère, est exigeante, est catégorique. Les formules mêmes dans lesquelles la doctrine a été définie après réflexion et avec autorité ne peuvent pas être abandonnées ; à cet égard, le magistère de l'Eglise, même au prix de devoir supporter les conséquences négatives d'une pré­sentation impopulaire de sa doctrine, ne transige pas ; il ne peut faire autrement. Jésus lui-même, du reste, a expérimenté la diffi­culté de son enseignement ; beaucoup de ses auditeurs ne l'ont pas compris (cf. Mt Mt 13,13) ; à ses disciples même qui, comme tous les assistants, trouvaient dur son discours et en étaient scan­dalisés (Jn 6,60-62), quand il leur annonça le mystère eucharisti­que, Jésus n'hésita pas à formuler une demande bien douloureuse : « Voulez-vous vous aussi vous en aller ? » (ib. 68).

C'est un problème toujours angoissant. Aujourd'hui la fonction du magistère ecclésiastique est devenue difficile et est contestée. Mais le magistère ne peut faire rien moins que son devoir et doit donner son témoignage fidèle à n'importe quel prix, quand c'est nécessaire en matière de foi et de loi divine, mais cependant il étudie d'abord et encourage ce qui peut rendre plus acceptable aux hommes de notre temps son enseignement doctrinal et pastoral.

Vous, très chers Fils, qui vous rendez certainement compte de l'épreuve à laquelle est exposée actuellement la mission d'ensei­gnement de l'Eglise, vous voudrez la partager et la soutenir, par votre fidélité, l'appui aux études théologiques et pédagogiques sé­rieuses, la promotion de l'enseignement religieux authentique, la profession de votre foi chrétienne dans la prière liturgique et la vie morale, et encore par une certaine compréhension indul­gente vis-à-vis de ce qui se dit ou s'écrit dans l'Eglise, souvent de façon peu satisfaisante. Nous vous faisons confiance en cela, et Nous vous en remercions avec Notre Bénédiction Apostolique.






71
11 décembre 1968



FOI ET CONNAISSANCE DE DIEU





Chers Fils et Filles,



Sur le thème plus élevé, plus particulier, plus fécond, plus jo­yeux de notre qualité de croyants et d'hommes religieux Nous ne vous dirons aujourd'hui que peu de mots, comme pour rappeler que ce thème existe et a une raison d'être fondamentale ; un dis­cours très bref parce qu'il y aurait trop à dire sur ce sujet, et qu'aujourd'hui on ne veut pas en entendre parler.

Quel est ce thème ? C'est Dieu. Oui, Dieu lui-même : au moment même où nous affirmons qu'il existe, ce que nous pouvons et de­vons savoir être la réalité première, suprême, absolue, infinie, nous devons ajouter immédiatement que nous ne savons pas bien qui Il est, sinon par un effort de notre intelligence et non par une intui­tion adéquate et immédiate. Notre pensée, arrivée au terme de son ascension, se sent comme aveuglée par le soleil divin et doit balbutier des définitions négatives sur Dieu, disant ce qu'il n'est pas, ne pouvant dire qu'en termes de sublimation analogique quel­que chose de Lui, et pourtant notre intelligence est comme obligée à tendre vers Lui (cf. S. Thomas I, 7 ad 1). Dieu est mystère. Et alors non seulement l'Objet même de notre acte de religion demeure infiniment ineffable (cf. Garrigou-Lagrange, Dieu, p. 712 ss.), mais notre intelligence humaine, notre éducation scientifique de la connaissance, notre mentalité moderne restent perplexes et sont facilement sujettes à un complexe d'infériorité, renonçant faci­lement à se poser la question de la foi en Dieu, faisant un acte de foi dans le refus de Dieu (cf. Maritain, La signification de l'athéisme contemporain, p. 16).

Dispositions d'esprit pour trouver Dieu





Si nous considérons ce second aspect, de la question religieuse, c'est-à-dire le subjectif, nous entrons dans un domaine, aujourd'hui plutôt encombré de plusieurs négations athées, mais très intéres­sant parce qu'il regarde l'expérience religieuse plutôt que ce qui est proprement théologique. Il est pédagogique, il est pastoral. Mais ici se présente à nous un problème difficile, inévitable mais non insoluble : comment l'homme d'aujourd'hui peut-il trouver Dieu ? Quelles sont les dispositions d'esprit nécessaires pour que la mentalité moderne puisse établir un rapport authentique et vivant avec Dieu ?

Quel problème ! Nous pouvons le considérer principalement — et pour le moment du moins — comme un problème de conscience, psychologique. Disons-le tout de suite : disposer la propre conscien­ce à sentir Dieu, sa Réalité vivante, sa Présence, son Action silen­cieuse, ne veut pas dire éteindre notre regard critique et raison­neur, pour nous abandonner à un enchantement fabuleux, à des suggestions « piétistes », à une faiblesse, créatrice de mythes. Cela veut dire plutôt rendre aigu son sens de perception de la vérité spirituelle et son attention purifiée des distractions, des préjugés, et des compromis avec la morale. Ce n'est pas pour rien que le Seigneur nous avertit que ce sont les « coeurs purs » qui verront Dieu (cf. Mt Mt 5,8). Notre vie humaine peut ainsi devenir lumière (cf. Jn Jn 1,4), reflet de Dieu, miroir où tout fait référence à lui (cf. Guardini, Le Dieu vivant, PP 79-93).

Le problème devient, comme vous le voyez, de conscience mo­rale, et s'étend à l'immense gamme de ses exigences : de l'honnê­teté de la pensée (et n'est-ce pas une fraude — si répandue de nos jours — de son pouvoir de connaître que d'interdire à la pen­sée d'arriver à la connaissance essentielle des choses, c'est-à-dire métaphysique), jusqu'à la rectitude de la recherche et la patience de la vérification, etc., pour atteindre la limpidité libérée des obsessions troubles de la sensualité. Rappelez-vous ce que dit Saint Paul: « L'homme terrestre ne comprend pas les choses de l'Esprit de Dieu » (1Co 2,14).

Le premier devoir : aimer Dieu





Ce problème devient de conscience chrétienne ; et, sachant que l'Evangile intéresse toute l'humanité, disons : de conscience humaine.

Le premier et plus important précepte de l'Evangile, celui qui résume pour le Christ, avec le précepte de l'amour du prochain, toute la Loi et les prophètes est l'amour de Dieu en quatre expres­sions superlatives : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit » (Mt 22,36) et « de toutes tes forces » (Mc 12,33). Aucune volonté du Christ n'est exprimée avec autant d'énergie. Il y a comme une tension dans ses paroles, qui semble lutter contre la difficulté que les hommes ren­contrent dans l'observance de cette loi suprême, comme si le Sei­gneur savait combien ils sont faibles, et ambigus : plus portés à l'amour de soi qu'à celui de Dieu (cf. S. Augustin. De civ. Dei, XIV, 28 ; PL. 41, 436 : « fecerunt itaque civitates duas amores duo... »). Il est étrange que l'on puisse de nos jours pousser l'interprétation naturaliste du message évangélique jusqu'à parler d'un christia­nisme sans religion, tout entier horizontal, c'est-à-dire humain et sociologique, en oubliant presque la ligne verticale, c'est-à-dire théologique et surnaturelle.

72
Aimer Dieu sans le connaître ?





Ce qui, à cet égard, peut présenter certaines difficultés est la question de savoir s'il est possible d'aimer Dieu sans le connaître d'abord. La question se présente en termes pratiques très fré­quents, quand l'ignorance religieuse éteint toute pensée de Dieu. La réponse est évidente (évitant tant de problèmes qui surgissent) ; elle reconnaît en nous (même irréligieux ou pécheurs) l'existence innée d'une tendance naturelle « qui précède toute connaissance et s'identifie avec l'inclination naturelle de notre volonté » (cf. Garrigou-Lagrange, Dieu, 61, 306) vers le Bien, dont notre connais­sance profite, soit en s'appliquant à la recherche de Dieu, soit en goûtant et jouissant de ce qu'elle peut connaître de Dieu par la voie de l'intelligence spéculative, ou par la voie d'amour, dans le don de sagesse (cf. S. Th. II-II,
II-II 45,2 II-II, 45, 2 ; contra Gentes III, 19 ; et S. Aug. Soliloquiorum 1. I ; PL. 31, 869, ss.).

Et ces aspects profonds et ardus de notre thème se font pra­tiques et concrets si nous considérons la conscience communau­taire et sociale dans laquelle la vie religieuse individuelle et col­lective se déroule. Il s'agit du milieu extérieur, dans lequel se passe notre vie, et qui peut avoir une influence fort importante, sinon rigoureusement déterminante, sur notre connaissance et notre croyance en Dieu. C'est pour cela qu'il existe une histoire religieuse des Peuples, et c'est pour cela que se développe tellement la propa­gande pour et contre le nom de Dieu. L'éducation peut beaucoup dans ce sens. La culture aussi. C'est le but de l'apostolat. Et, ajou­tons-y la liturgie, c'est-à-dire la profession religieuse vécue dans l'authenticité de ses dogmes, dans le langage sensible et spirituel de ses rites, dans la consonance des voix et des esprits de la commu­nauté qui chante Dieu. Elle peut donner cette expérience authen­tique, ce témoignage intérieur de la vérité de Dieu, cette sincérité dans la joie, jusqu'à constituer efficacement une école du divin, jusqu'à pénétrer celui qui la célèbre dignement et y participe de la certitude et, en même temps, de l'attente, du sens de Présence et d'Espérance, dont notre religion seule connaît le secret et dispense les richesses (cf. S. Ambroise, contra Auxentium, 34). La prière et la foi se fondent ensemble et marquent le moment de plénitude de notre vie en pèlerinage vers l'éternité.

Soyez-en sûrs, fils très chers, avec Notre Bénédiction Aposto­lique.






18 décembre 1968



DIEU REVELE AU MONDE PAR LE CHRIST SON FILS





Chers Fils et Filles,



Le bref discours que Nous réservons à ces Audiences générales vise à faire pénétrer dans l'esprit de Nos visiteurs une parole, simple et vivante comme une semence, qui devrait ensuite être cultivée, et devrait donner spontanément le signe de sa profon­deur et de sa fécondité. Nous nous limitons ici, comme un curé face à ses fidèles, à faire de l'humble catéchisme : grande doctrine dans des termes simples.

Et la doctrine qui Nous intéresse maintenant est celle qui tour­mente l'homme moderne : la doctrine sur Dieu, sur la manière de Le chercher, et sur l'évaluation des résultats auxquels nous pou­vons arriver au cours de cette recherche difficile et inévitable. Nous connaissons une vérité fondamentale : nous avons un Maître. Plus qu'un Maître, un Emmanuel, c'est-à-dire un Dieu avec nous ; nous avons Jésus Christ. Il est impossible de faire abstraction de Lui, si nous voulons savoir quelque chose de sûr, de complet, de révélé sur Dieu ; ou mieux encore, si nous voulons avoir un rapport vi­vant, direct et authentique avec Dieu (cf. Cordovani, Il Rivelatore).

Toute aspiration humaine conduit à Dieu





Nous ne disons pas qu'avant Jésus Christ Dieu était inconnu : l'Ancien Testament est déjà une révélation, et forme ceux qui l'étudient à une spiritualité merveilleuse et toujours plus valable. Qu'il suffise de penser aux psaumes qui alimentent encore aujour­d'hui la prière de l'Eglise et lui confèrent une richesse de sentiment et de langage incomparable. Dans les religions non chrétien­nes aussi on peut rencontrer une sensibilité religieuse et une con­naissance de la Divinité, que le Concile nous a exhortés à respecter et à vénérer (cf. Déclar. « Nostra Aetate », n. 2 ; cf. Card. König, Dictionnaire des Religions, Herder, 1960, Rome). Et en général l'homme qui pense, qui agit, qui commande, qui souffre, qui s'ex­prime artistiquement, recueille quelque chose de Dieu, auquel notre vie est reliée par tant de liens ; l'étude des religions nous le démontre ; l'histoire, la philosophie, la psychologie, l'art nous le confirment. Toute aspiration à la perfection est une tendance vers Dieu (cf. S. Th. 1, 6, 2 ad 2 ; De Lubac, Pour les chemins de Dieu, c. II, p. 7 et 8).

Dieu connu par la Révélation





73 Mais il y a la réalité, énoncée dans le premier chapitre de l'Evan­gile de Saint Jean ; « Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, nous l'a fait connaître » (cf. v. 18 ; cf. 1Co 2,9).

Et il y a aussi le fait que les conditions réelles, existentielles de l'homme dénoncent le besoin d'une aide de la révélation divine même pour ces vérités religieuses auxquelles la raison pourrait arriver d'elle-même (cf. S. Th. 1, 1 ; Denz. Sch. 3005 [1786], Conc. Vat. I, de fide, c. 2), et ceci pour des raisons de rapidité, de sécurité et d'intégrité. Si bien que, l'aptitude naturelle de l'homme à rai­sonner sur les choses divines, et le devoir de bien employer nos facultés de connaissance à l'étude théologique et à la vie spiri­tuelle restant fermes (cf. Denz. Sch. 3019-3020) (1799-1800), il est sage, il est utile de se mettre à l'écoute de la Parole divine et d'ac­cueillir avec foi les enseignements qu'elle nous révèle et que la Tradition et l'Ecriture Sainte offrent « comme un miroir, où l'Eglise en pèlerinage sur la terre contemple Dieu, de qui elle reçoit tout, jusqu'à ce qu'elle soit amenée à le voir face à face tel qu'il est » (Dei Verbum, DV 7).

Le Concile, qui vient d'avoir lieu, s'est tout entier déroulé sous ce jour qui confère à ses doctrines une beauté, une plénitude, une force, qui sont ses caractéristiques ; pas de doutes, pas de con­troverses : pas d'anathèmes, et pas non plus d'énoncés abstraits des dogmes de la foi, nous ne trouvons rien de tout cela dans le trésor spirituel qui nous a été laissé par le Concile, mais un sens de spiritualité et de réalisme vivants le parcourt tout entier, et fait rayonner le courant de vérité et de grâce dont l'Eglise tire actuel­lement son renouveau.

Jésus, Fils de Dieu





Il est évident par conséquent que le Christ est le Maître qui siège à la chaire conciliaire (Dei Verbum, DV 4), et qu'il stimule ainsi notre réponse de foi à la grande et fréquente question posée ini­tialement par Lui-même : « Au dire des hommes qu'est le Fils de l'homme ? » (Mt 16,14), comme Jésus avait l'habitude de s'appe­ler lui-même. Donc encore une fois, après les nombreuses et inter­minables questions de la génération qui nous a précédé (cf. Lagrange, Le sens du christianisme d'après l'exégèse allemande, Gabalda, 1918), surgit la question de savoir qui est vraiment Jésus. Un célèbre auteur russe fait demander à un de ses personnages : « Un homme cultivé, un européen de notre temps, peut-il encore croire, peut-il encore croire à la divinité de Jésus Christ, Fils de Dieu ? Car, au fond, toute la foi réside en ceci » (Dostoïevski) ; et un fameux théologien catholique allemand commente : « Le mystère du Christ en fait ne consiste pas, à proprement parler, dans le fait qu'il est Dieu, mais dans le fait qu'il est à la fois Dieu et homme. Le prodige inouï, incroyable, n'est pas seulement que sur le Christ resplendit la majesté de Dieu, mais qu'un Dieu soit en même temps homme, qu'un Dieu se soit manifesté sous forme d'homme » (Adam, Jesus Christus, 1934). Notre génération ressent la pression de cette grande doctrine ; et malheureusement les voix non catholiques qui se répandent aujourd'hui dans le monde répè­tent avec des paroles nouvelles mais des motifs anciens des répon­ses aberrantes (Mt 16,14) ; c'est un personnage extraordinaire dit-on ; mais on ne sait pas bien qui Il est ; mieux vaut procéder avec sécurité, et tout en le magnifiant moralement, on finit par le minimi­ser dans son essence. A la doctrine catholique on fait l'objection d'être mythique, hellénique, métaphysique, surnaturelle... et l'apo­logie que les auteurs hétérodoxes à la mode font du Christ se réduit à admettre qu'il est « un homme particulièrement bon », « l'homme pour les autres » et ainsi de suite, en appliquant à cette interprétation du Christ un critère, devenu décisif et despotique, celui de l'aptitude moderne à le comprendre, à s'en rapprocher, à le définir. On le mesure avec le mètre humain, avec un dogmatisme subjectif; et, à la fin, dans un but qui, même s'il est bon, est uti­litaire, on accepte le Christ pour ce qu'il peut servir aujourd'hui, dans un but humanitaire et sociologique.

Le visage du Christ est immuable





La vérité ne compte que dans la mesure de sa compréhensibilité ; le mystère perd de son contenu théologique et religieux, et se résout dans des réflexes pratiques applicables à la société moder­ne et aux goûts passagers d'un monde en transformation. Pour cacher le vide doctrinal qui se produit ainsi, on porte parfois sur l'Eglise catholique, fidèle à sa christologie séculaire, l'accusation de ne pas avoir assez imité le Seigneur : de l'avoir enfermé dans des formules dogmatiques incompréhensibles et dépassées. Nous pensons à ces accusations, amèrement, honnêtement, calmement. Mais nous ne voulons pas entrer maintenant dans des discussions, polémiques ou apologétiques ; ce n'est pas ici l'endroit pour le faire. Nous voulons seulement vous exhorter à rester « forts dans la foi » (1P 5,9), vous, Fils fidèles, et ceux qui ont foi dans la con­fession victorieuse de Pierre sur le mystère de Jésus, le Fils de l'homme : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16). Nous devons écouter la parole du Pontife, théologien du mys­tère de l'Incarnation, S. Léon le Grand, qui nous enseigne : « Le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, parce que Fils de Dieu,... s'est fait homme : ainsi, s'abaissant à assumer notre petitesse, sans abdi­quer de sa grandeur, jusqu'à rester ce qu'il était et à assumer ce qu'il n'était pas, et à unir la vraie nature du serviteur à la nature qu'il possédait à l'égale de Dieu le Père » (Serm. XXI ; PL 54, 192). C'est la doctrine du Concile de Chalcédoine (Denz. Sch. 301-302 [148] année 451) ; c'est la doctrine de l'Eglise catholique, qui, n'oubliant aucunement l'aspect de l'« Homme pour les autres » préféré par une christologie moderne non catholique, répète à propos du Christ cette forte parole de Saint Augustin : « Fortitudo Christi te creavit, infirmitas Christi te recreavit », la puissance (divine) du Christ t'a créé, la faiblesse (de la passion) du Christ t'a régénéré (In Ev. In XV, 6 ; PL. 35, 1512) ; notre Eglise sait bien que pour annoncer avec efficacité pastorale le dogme du Christ elle doit aujourd'hui étudier avec une ardeur pleine d'amour les ressour­ces de sa pédagogie et les exigences de la psychologie moderne (cf. Volk, L'homme d'aujourd'hui et le Christ, dans le volume : Problèmes actuels de Christologie, PP 264-294, Desclée de Br.), mais elle n'altère pas, elle ne blesse pas la vérité dont elle est dé­positaire et maîtresse, car elle est certaine que dans cette vérité il sera toujours possible à tous de retrouver le vrai visage du Christ, et dans le Christ la vision, désormais possible, du Père, et aussi la vision qui est toujours à découvrir, de l'homme.

L'amour, Fils très chers, l'amour envers le Christ fait l'expé­rience de ce prodige. L'humanité du Christ, nous enseigne sainte Thérèse, est le pont pour arriver à Dieu (cf. Vida, c. 22 ; Castello, c. 7) ; et sainte Catherine nous décrit le corps crucifié du Christ comme une échelle, que l'amour parcourt pour monter à la perfec­tion (Lettre 74), et nous parle du Seigneur comme d'un pont qui protège de l'abîme créé par le péché entre Dieu et l'homme. Le Christ, le Concile nous le rappelle toujours, est le Médiateur de notre salut (cf. Sacr. Conc. n. 5). Le Médiateur, unique, nécessaire, nôtre, très doux.

Son Noël est proche, pensons au Christ comme tel, avec notre Bénédiction Apostolique.



Audiences 1968 70