
Audiences 1969 42
Chers Fils et Filles,
De quoi l'Eglise a-t-elle besoin aujourd'hui ? C'est la question toujours présente dans l'exercice de Notre ministère apostolique et à laquelle les conditions actuelles de l'Eglise ne permettent pas de donner une réponse facile et unique. L'Eglise a besoin, disions-Nous au cours d'une de Nos dernières audiences, de retrouver la confiance en elle-même. Nous voulons dire dans les promesses et les charismes divins qu'elle porte en elle ; dans le patrimoine de vérité, qui, par la tradition authentique, lui confère sa raison d'être et d'agir; dans son ensemble constitutionnel et mystique auquel le Christ a conféré la véritable authenticité et l'indéfectible pérennité ; dans sa capacité de reconstruire l'unité détruite de l'unique et universelle chrétienté ; dans la validité et la variété de son action pastorale, capable d'insérer dans la tradition chrétienne, ancienne et récente, le renouveau ecclésial que les temps actuels suggèrent et, sous certains aspects, imposent; dans sa propre mission, ouverte au monde d'aujourd'hui et de demain, signe et instrument pour toute l'humanité. L'Eglise a besoin de traduire le Concile en acte ; elle a besoin de se retrouver dans l'unité et la concorde, dans la discipline et la joie ; elle a besoin d'une révision organique de sa liturgie, comme cela se fait déjà; elle a besoin d'un droit nouveau et repensé, ce à quoi l'on est en train de travailler au prix de gros efforts ; elle a besoin d'un engagement renouvelé à sa vocation évangélique de charité et de sainteté ; elle a besoin d'une efficacité nouvelle, pastorale, missionnaire et oecuménique ; elle a besoin — plaise à Dieu que Nous soyons exaucé ! — d'une nouvelle vague alimentée par l'Esprit Saint !
Les déviations
Mais les difficultés sont nombreuses, tous le voient. Le Concile a donné à l'Eglise des impulsions multiples et vigoureuses ; mais toutes ne sont pas allées dans la bonne direction, c'est-à-dire vers l'édification de l'Eglise de Dieu. Ainsi quelques symptômes sembleraient plutôt préluder à des maux graves pour l'Eglise elle-même. Nous en avons signalé Nous-même quelques-uns : comme par exemple une certaine baisse du sens de l'orthodoxie doctrinale dans quelques écoles et chez certains penseurs. Tout le monde voit quel danger présente pour la vérité religieuse et l'efficacité salvatrice de notre religion le fait de la considérer seulement sous l'aspect humain et social au détriment des aspects primordiaux, sacrés et divins, de la foi et de la prière. Ainsi on ne peut constater sans appréhension la facilité avec laquelle on enfreint cette vertu d'obéissance ecclésiale, principe constitutif, dans le dessein établi par le Christ, pour la stabilité et le développement de son corps mystique qu'est l'Eglise. Peut-être est-on allé au-delà des limites permises dans l'effort, en soi louable, d'insérer le prêtre dans le contexte social, en sécularisant en tout son habit, son mode de penser et de vivre, en le poussant sur la voie qui, n'est pas la sienne, des luttes temporelles, affaiblissant ainsi sa vocation et sa fonction de ministre de l'Evangile et de la grâce ; son célibat a été trop mis en libre discussion ; la force de l'ascèse chrétienne et le caractère irréversible des engagements sacrés pris devant Dieu et devant l'Eglise s'affaiblissent trop ; on a trop fait recours à des formes excessives de publicité, d'enquêtes, d'expériences irrégulières, de pressions sur l'opinion publique, pour que puisse être trouvée la juste voie du renouveau avec le sens de la responsabilité et à la lumière de la sagesse catholique.
Il faudra du temps pour extraire ce qu'il y a de bon dans ces expressions instables ou aberrantes de la vie catholique et pour les replacer dans l'harmonie qui lui est propre. On a même parlé de sa décomposition ; Nous ne sommes pas de cet avis, et Nous confirmons encore une fois Notre confiance en l'aide du Christ et des hommes de bonne volonté.
L'esprit véritable
Mais entre-temps, que fait-on ?
Nous voulons faire appel aux bons fils de l'Eglise, à ses Pasteurs surtout ; Nous leur ferions tort si Nous doutions tant soit peu de leur aide. Ainsi Nous attendons beaucoup des Prêtres fidèles à leur vocation et à leur service au sein de l'Eglise de Dieu; des religieux et des religieuses fermes dans leur adhésion à leurs règles et à l'esprit des Saints qui sont la source et l'exemple de leurs Institutions respectives. Nous espérons beaucoup du laïcat catholique qui a été, ces dernières années, le levain généreux et ingénieux de la reprise de l'Eglise dans les terribles épreuves de son histoire récente ; des jeunes spécialement, vers qui se tourne toujours Notre pensée, avec une immense sympathie spirituelle. Et puis Nous avons confiance dans les âmes compréhensives et silencieuses, qui prient, espèrent et souffrent avec leurs évêques et avec Nous, et qui font revivre en elles l'Eglise nouvelle, l'Eglise vivante, l'Eglise sainte. Cela nous console de savoir que ces âmes ne peuvent être comptées, mais qu'elles sont très nombreuses dans le monde entier, qu'elles attendent, de cette attente qui fait avancer l'Eglise dans son pèlerinage eschatologique et dans son ascension difficile vers la sainteté de ses membres, comme vers celle de sa conception par Dieu.
43 Il faut des âmes fortes
Mais Nous ne voulons pas perdre cette occasion, qui met en face de Nous des groupes d'une valeur apostolique particulière, de leur dire, à eux et à ceux qui ont des aspirations semblables, que Nous espérons beaucoup en eux. Nous voyons reflété en eux la parole du Seigneur : « Nolite timere, pusillus grex... ! » (Lc 12,32). Le nombre ne compte pas, mais bien la ferveur, le dévouement, l'esprit. Alors que peuvent être discutables, ce qu'on appelle les « groupes spontanés », quand ils sont fermés sur eux-mêmes, arbitraires et peut-être aussi contestataires vis-à-vis de la communauté et de l'autorité responsable, ainsi peuvent être providentielles ces poignées de personnes qui acceptent une préparation sévère et ordonnée à la vie intérieure et à l'apostolat extérieur, et qui se dédient à l'activité missionnaire dans nos régions ou dans celles des missions lointaines, et qui consacrent avec un courage apostolique et une sagesse prophétique leur temps, leur travail, leur coeur à l'annonce du Christ dans les mille formes que la vie moderne leur offre. La parole, le ministère sacré, l'écrit, la charité, ont naturellement le primat dans cette « escalade » de l'apostolat. Mais rappelons-le : cet apostolat doit être d'une certaine manière collectif et organisé, alimenté par la méditation et la fidélité à l'Eglise, vécu dans un sacrifice joyeux et avec une certaine audace.
Nous le disons aussi : l'Eglise a besoin de ces forces décidées et disciplinées. Elle a besoin d'âmes fortes et rayonnant le « kérygme » du salut. Pour elles et pour vous qui Nous écoutez, qui partagez au moins Notre espérance, voici Notre Bénédiction Apostolique.
24 septembre
Chers Fils et Filles,
La rencontre — que Nous procurent ces Audiences hebdomadaires — avec tant de Frères du Peuple de Dieu et de Fils de la sainte Eglise catholique, pousse notre esprit à leur dire une parole, simple comme celle d'un curé, mais bonne et vraie, puisée au trésor de la doctrine du Christ dont il Nous a voulu le gardien et le témoin, et en même temps comme née des besoins de l'Eglise qui sont ceux de vos âmes, Fils très chers.
Fidélité à la Tradition véritable
Quelle est aujourd'hui cette parole ? Quel est le besoin auquel elle répond ? Cette nécessité — il nous semble — c'est la fidélité. D'abord la fidélité pratique et empirique, si vous voulez, à la tradition religieuse et chrétienne dont vous êtes les héritiers. Vos familles, qui sont souvent le cénacle d'une vie authentiquement chrétienne ; vos familles, si bien formées par un souci pastoral constant et sage ; vos diocèses, dont plusieurs sont riches d'histoire, de coutumes, de monuments, d'art, de saints ; vos nations, qui possèdent toutes un patrimoine religieux, culturel et moral — ancien ou récent — dont elles peuvent se glorifier et recevoir nourriture, exemple et simulant pour un renouveau constant : tout vous lègue, à vous et à la génération présente, un héritage précieux ; c'est un devoir de l'accueillir, une folie de le négliger et de l'abandonner.
Nous avons toujours présentes à l'esprit ces belles Paroisses que Nous avons visitées, en tant que pèlerin à l'étranger, comme pasteur à Milan, même là où la population très accaparée par le travail industriel, artisanal ou agricole, est florissante de jeunesse et ouverte aux innovations du progrès, mais encore aujourd'hui empreinte d'une grande plénitude, à la fois ancienne et nouvelle, de vie religieuse et de coutume chrétienne : mais, pensions-Nous en les observant, quelle pourrait être leur nouvelle grandeur si, par amour de la nouveauté, elles se détachaient du cadre de leur propre vie catholique, déjà si communautaire, si conscient et renouvelé ?
Voyez-vous, Fils très chers, le respect que Nous, le premier, avons à l'égard de l'Eglise locale (cf. Lumen gentium, LG 26 Ad Gentes, AGD 22 et AGD 26) quand, dans ses propres particularités, elle vit et reflète l'authenticité de l'Eglise unique et universelle ?
Nous le savons : ce respect de la tradition n'est pas à la mode, et, dans plusieurs cas, il n'est ni permis ni raisonnable. Aujourd'hui la vie change d'une manière si radicale, qu'il n'est pas possible de s'en tenir aux formes qui, hier, la modelaient.
44 Cela est juste : nous ne pouvons ni ne devons rester attachés au passé ; il est même de notre devoir d'accueillir toute chose bonne que les temps nouveaux nous offrent. Nous dirons même plus, nous devons nous-mêmes promouvoir le progrès, à tous les niveaux, et accélérer le développement que la prodigieuse civilisation moderne offre à l'homme, pour qu'il soit plus homme, et pour que tous puissent jouir des bienfaits d'un monde meilleur. Mais cette course ne nous autorise pas à dévier de la bonne direction que la tradition a donnée à notre cheminement. C'est-à-dire qu'il y a quelque chose dans la tradition, à quoi nous devons rester fidèles si nous ne voulons dégénérer et être malheureux. Et trouver ce « quelque chose » est un des problèmes les plus délicats et les plus complexes dans le processus d'innovation de l'Eglise d'aujourd'hui ; problème double : que faut-il introduire de nouveau ?
Fidélité à l'Esprit dont l'Eglise authentifie la motion
Et voici alors la seconde fidélité aujourd'hui nécessaire à l'Eglise, fondée sur l'évaluation autorisée et responsable des éléments constitutifs et historiquement acquis et non arbitrairement séparables de l'Eglise elle-même, aussi bien dans le domaine institutionnel que dans le domaine doctrinal ; cette évaluation ne peut être ni hâtive ni arbitraire. On ne peut inventer une nouvelle Eglise selon son propre jugement ou son propre goût. Il n'est pas rare aujourd'hui que des personnes, même bonnes et religieuses, souvent des jeunes, se croient capables de dénoncer tout le passé historique de l'Eglise, en particulier l'époque qui a suivi le concile de Trente, en le déclarant inauthentique, dépassé et maintenant sans valeur pour notre époque ; ainsi, en des termes devenus conventionnels, mais extrêmement superficiels et inexacts, ils déclarent close une époque (constantinienne, préconciliaire, juridique, autoritaire...), et ouverte une autre (libre, adulte, prophétique...) qu'il faut inaugurer tout de suite, selon des critères et des schémas inventés par ces nouveaux maîtres souvent improvisés. Pour être vraiment fidèles à l'Eglise aujourd'hui, nous devrons nous garder des dangers qui dérivent du propos, de la tentation peut-être, de rénover l'Eglise, radicalement ou catégoriquement, en la bouleversant.
Nous en disons à peine quelques mots. Un de ces périls est la critique présomptueuse et négative, isolée de la vision globale de la réalité ou de la considération totale de la vérité vivante de l'Eglise, ou du sens historique avec lequel certains de ses aspects doivent être pesés. Un grand théologien contemporain dit vrai en affirmant : « ... Quand la fonction critique entre seule en jeu, elle finit vite par tout réduire en poussière » (DE lubac, L'Eglise dans la crise actuelle, dans « Nouv. Revue Théol. », 1969, n. 6, p. 585).
Le prophétisme est un autre danger. Plusieurs, en parlant de l'Eglise, se disent inspirés par un vent prophétique, et affirment des choses risquées, parfois inadmissibles, faisant appel à l'Esprit Saint, comme si le divin Paraclet était toujours à leur disposition ; et ils font parfois cela, malheureusement, avec l'intention cachée de s'affranchir du magistère ecclésiastique qui jouit aussi de l'aide de l'Esprit Saint. Les charismes de l'Esprit Saint son accordés librement par Dieu à tout le Peuple et aussi au simple fidèle (Jn 3,8 1Co 12,11 Lumen gentium, LG 12 Apost. actuos. LG 3) ; mais il revient à l'autorité du ministère hiérarchique de les vérifier et de les appliquer (cf. 1Co 4,1 et 14, 1 ss. ; Christus Dominus, CD 15 Lumen gentium, LG 7 etc. ). Que Dieu veuille que la présomption de faire du jugement personnel ou, comme il advient souvent, de l'expérience subjective personnelle, ou aussi de l'aspiration personnelle momentanée, le critère directif de la religiosité ou le canon interprétant la doctrine religieuse (cf. 2P 1,20 Dei Verbum, DV 8), comme si c'était un don charismatique ou un souffle prophétique, veuille Dieu que cette présomption ne conduise hors du bon chemin tant d'esprits valables et bien intentionnés. Nous aurions un nouveau « libre examen » qui multiplierait les opinions les plus diverses et les plus discutables en matière de doctrine et de discipline ecclésiastique, qui enlèverait à notre foi sa certitude et sa fonction unificatrice, et ferait de notre liberté personnelle, dont la conscience est, et doit être, guide immédiat (cf. Dignit. humanae, 2 et 3), un usage contraire à sa responsabilité première, celle de chercher la vérité, qui, dans le domaine de la vérité révélée, a pour guide ultime le magistère de l'Eglise (cf. Dei Verbum, DV 8).
Fidélité à l'Amour
Nous terminons en rappelant une troisième fidélité à l'Eglise, la fidélité de l'amour. L'Eglise, aujourd'hui plus que jamais, a besoin de cette fidélité. Ce n'est pas une adhésion passive, professée par force d'inertie et par paresse spirituelle, c'est-à-dire plus extérieure qu'intérieure, dans la crainte de perdre l'estime d'autrui ou de se trouver devant les critiques d'une sincérité opposée ou traître. L'amour ne cache pas les défauts et les besoins, qu'un oeil filial peut rencontrer même dans l'Eglise notre mère ; mais plus il les voit et les observe, plus il en souffre et pense aux remèdes. Ce regard est limpide et amoureux; il voit surtout le bien de l'Eglise. Mais n'y a-t-il plus rien de bien à noter dans l'Eglise, puisqu'il y a tant à contester et à critiquer ? Ne sont-ce pas souvent les frères séparés de nous, qui admirent et envient les trésors si nombreux que l'Eglise catholique et romaine possède et défend ? Peut-être sa tradition, l'aspect aujourd'hui le plus mal compris, ne resplendit-elle pas par ses hommes et ses grandes oeuvres ? Peut-être ne nous donne-t-elle plus aujourd'hui des exemples de sagesse et de sainteté ? Aimer l'Eglise ! voilà le besoin d'aujourd'hui, voilà notre devoir ! Critiques et réformes sont utiles et possibles à condition que ce soit le vrai amour qui les promeuve. L'aimer, comme le Christ l'a aimée et parce que le Christ l'a aimée et s'est sacrifié pour elle (Ep 5,25) ; donc avec notre sacrifice.
Pensons tous ainsi, Fils très chers ; et que vous réconforte dans cette fidélité aimante Notre Bénédiction Apostolique.
1er octobre
Chers Fils et Filles,
De quoi l'Eglise a-t-elle besoin aujourd'hui ? C'est la question que Nous ne cessons de Nous poser et de présenter, comme Nous le faisons en ce moment devant vous, aux fidèles, disposés à partager Notre sollicitude pleine d'amour à l'égard du destin du Peuple de Dieu, et des conditions de l'Eglise après le Concile. Celle-ci se trouve vivre dans une société à laquelle elle veut porter son message de salut et de la part de laquelle, peut-être plus que jamais auparavant, elle subit une influence d'esprit profane, de sécularisation, d'amoralité. D'une part l'Eglise proclame sa vocation à la sainteté, renouvelle son élan missionnaire, se déclare pauvre et en pèlerinage vers les fins supérieures et eschatologiques du Règne de Dieu. Mais d'autre part, dans beaucoup de domaines, elle cherche à se conformer aux formes et aux habitudes du monde laïc ; elle se dépouille de son vêtement particulier et sacré, elle veut se sentir humaine et terrestre et tend à se laisser absorber par la mentalité du milieu social et temporel, elle est prise par un respect humain qui la pousse à ne pas se sentir différente, obligée à un style de pensée et de vie différent du monde ; elle en subit les mutations et les changements avec un zèle conformiste et presque d'avant-garde, qu'on saurait difficilement qualifier de chrétien et encore moins d'apostolique : on le voit, en matière de démagogie et de violence révolutionnaire, de démythisation religieuse, d'acquiescement à l'indécence de la mode, à la sexualité passionnelle et à la diffusion pornographique.
45 Que doit faire l'Eglise dans cette situation ambiguë ? De quoi le Peuple chrétien a-t-il besoin pour rester tel et pour exercer sa fonction de lumière et de sel de la terre, d'animateur spirituel et moral de l'époque dans laquelle la Providence le fait vivre ?
Reconnaître sa dignité
La réponse n'est ni facile ni simple. Mais nous pouvons la trouver dans une formule ancienne et nouvelle, chargée de signification. Nous disons: aujourd'hui, l'Eglise, c'est-à-dire le Peuple de Dieu, ou mieux chaque fidèle, doit se répéter à lui-même la parole de Saint Léon le grand : « Agnosce, o christiane, dignitatem tuam », reconnais, chrétien, ta dignité, tu as été élevé à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4), ne veuille pas tomber dans ton ancien état. Souviens-toi de quel Chef et de quel corps mystique tu es membre. Réfléchis à ta libération de la puissance des ténèbres et à ton passage à la lumière et au règne de Dieu (Serm. I de Nat. , PG ).
Oui, il faut que chaque chrétien acquière une conscience vive et active de sa propre dignité, de ce qu'il est devenu, par la régénération mystérieuse, merveilleuse et réelle du baptême. On parle tellement de la dignité de la personne humaine, à un niveau naturel (c'est déjà un niveau très haut et très digne que d'être homme ! Ce niveau devrait nous épargner les dégradations animales, barbares et infra-humaines, auxquelles cède encore si facilement notre civilisation, qui n'est plus ou pas encore digne de ce nom). En outre, cette dignité est extraordinairement dépassée au niveau surnaturel. Rappelons-nous les paroles lapidaires du prologue de l'Evangile de Saint Jean : « A tous ceux qui l'ont reçu (le Christ) il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ; à ceux qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni du vouloir de la chair, ni du vouloir de l'homme, mais de Dieu » (Jn 1,12-13).
Agression de la licence et du vice
Nous pourrions multiplier les citations de l'Ecriture qui nous enseignent et nous commandent cette nouveauté vitale, cette métamorphose sublime, cet engagement irréfutable de l'homme devenu chrétien, et qui a comme conséquence inéluctable un devoir général, celui de conformer la mentalité, le style de vie, les habitudes personnelles et sociales à la réalité humaine, rendue surhumaine par le christianisme, par la Parole de Dieu pénétrée dans l'être et la conscience de l'homme, par la grâce, par l'Esprit Saint, par le Dieu d'amour Trine et Un, habitant comme dans un sanctuaire dans l'âme du juste (cf. 1Co 3,16-17 1Co 6-19 2Co 6,16 Rm 6,4 1Jn 3,1 etc. ). L'humanisme ne nous suffit pas, parce qu'il ne reconnaît pas la prééminence de l'homme, qui nous a été révélée et communiquée par le dessein divin (cf. Ep Ep 1,18-19). Et parce que finalement il se montre incapable de se réaliser lui-même ; dans son effort d'atteindre le niveau auquel il se sent appelé, il échoue (cf. Rm Rm 1,24 ss.). Il lui manque ce supplément de force et de sagesse que l'on peut seulement trouver dans l'ordre de la Rédemption.
Nous aurions trop de choses à dire sur ce sujet. Contentons-nous d'une seule grave qui nous semble maintenant la plus grave et la plus insidieuse pour cette dignité humaine et chrétienne à laquelle nous devons défense et estime comme à une valeur suprême : c'est la menace, rendue épidémique et agressive, de l'érotisme jusqu'à des formes d'expressions effrénées et rebutantes, publiques et orchestrées. Dans ce triste phénomène également nous trouvons la théorie qui ouvre la voie à la licence, couverte du nom de liberté, et à l'aberration de l'instinct, appelée libération des scrupules conventionnels (cf. Freud, Marcuse, etc.). L'érotisme, par la promiscuité, l'image pornographique, et puis la drogue, l'exaltation et l'abrutissement des sens, jusqu'à des expressions abjectes et maudites par la Parole de Dieu, envahit les milieux les plus sains et les plus fermés, comme la famille, l'école, les loisirs. Toute défense semble s'affaiblir et tomber. La foi (comme cela arrive paraît-il dans certains Pays) en vient à légitimer toute offense à la pudeur publique et au droit sacro-saint des âmes innocentes d'être respectées ; il y a comme une fatalité qui empêche les responsables et les gens de bien de réagir légitimement et efficacement.
L'Eglise a besoin de l'énergie morale de ses fils
Fils très chers ! Ne laissez pas se pervertir votre conscience des valeurs morales. Ne perdez pas la conscience du péché, c'est-à-dire le sens du bien et du mal ; ne laissez pas s'endormir en vous le sens de la liberté et de la responsabilité propre du chrétien, comme celle de l'homme civilisé. Ne croyez pas qu'un soi-disant complexe d'infériorité se cache sous la défense digne et franche de l'honnêteté de la presse, des spectacles, des moeurs. Ne pensez pas que la connaissance du mal doit s'acquérir par l'expérience personnelle. N'appelez pas ignorance et faiblesse la pureté et la maîtrise de soi. Ne doutez pas que l'amour et le bonheur vous manquent si vous les cherchez sur la voie sereine de la vie chrétienne authentique. Sachez reconnaître ensemble les signes les meilleurs de notre temps dans l'affirmation franche et exigeante de la vérité, de la justice, de la loyauté, de la cohérence chrétienne. Sachez rechercher le bien où qu'il se trouve et portez un regard optimiste sur le monde pour l'admirer dans sa magnifique réalité et dans ses merveilleuses conquêtes, ou bien pour le définir, l'aider et si possible le guérir dans ses déficiences et dans ses erreurs ; donnez à l'effort ascétique, à l'héroïsme, au sacrifice, à l'amour fraternel l'importance que le Christ, le Rédempteur crucifié leur a donnée ; et faites de votre énergie morale personnelle un don généreux à l'Eglise ; c'est de ce don qu'elle a besoin aujourd'hui. A qui Nous écoute, Notre Bénédiction.
8 octobre
Chers Fils et Filles,
46 Encore une fois revient à Notre esprit la question que Nous vous posons : de quoi l'Eglise a-t-elle besoin aujourd'hui ? Nous sentons en effet que l'Eglise en ce moment se trouve soumise à des besoins particuliers et pressants, pour deux motifs opposés, celui des maux intérieurs et extérieurs qui l'affligent, et celui de sa mission à accomplir et des possibilités d'offrir au monde d'aujourd'hui un témoignage chrétien renouvelé. Cette expérience de ses propres nécessités et cette conscience de ses devoirs poussent l'Eglise à chercher de l'aide au-delà du domaine humain et temporel, l'invitent à la prière, à l'invocation de l'assistance divine, à la recherche de cette aide mystérieuse et prodigieuse que Jésus Christ, à la fin de sa vie terrestre, a promise à ses apôtres : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin des siècles » (Mt 28,20).
Marie Médiatrice
Et voici que dans ce recours implorant à l'action immanente du Seigneur, se produit dans l'âme de l'Eglise, dans la psychologie du peuple chrétien, un fait très connu, très commun, quasi spontané pour nous, mais toujours étonnant (au point que beaucoup de nos Frères chrétiens encore séparés de nous sont encore critiques quant à sa légitimité et à son efficacité), le fait de recourir à une intercession, à une médiation, et en termes familiers Nous pourrions dire à une recommandation. A qui recourons-nous, pour arriver à qui ? Nous recourons à Marie pour arriver à Jésus. Pour nous tous, disciples de l'école spirituelle et doctrinale de l'Eglise, ce recours n'a rien d'étrange, rien d'illogique, rien d'inutile. Nous savons très bien qu'« unique est le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même qui s'est livré en rançon pour tous » (1Tm 2,5). Seul le Christ est cause de notre salut (He 5,9) ; mais nous savons aussi que l'économie du salut comprend une coopération humaine « dispositive et ministérielle », comme dit saint Thomas (S. Th. III, 26, 1), laquelle admet une préparation, une introduction à la source de la grâce, une intervention qui ne soit pas la cause mais la facilite, étonnante propriété de la circulation de la charité dans la communion et la solidarité existant dans le plan divin de notre salut.
Nous appelons intercession cette intervention qui a tant de valeur dans le culte des saints et évidemment d'une manière éminente dans le culte rendu spécialement et justement à la Mère du Christ (cf. Lumen gentium, LG 66), à celle qui plus que n'importe quelle autre créature prit part — et quelle part unique, active, très sainte — à l'incarnation (Ga 4,4) et à la passion rédemptrice de Jésus (Lc 2,35 Jn 19,25).
Reprendre en mains le chapelet
Nous répéterons donc, avec notre grand Prédécesseur Léon XIII, que notre tâche apostolique et « la condition très difficile des temps présents Nous conduisent chaque jour davantage et Nous poussent avec d'autant plus de force à la sauvegarde et à l'intégrité de l'Eglise que ses épreuves sont plus grandes » (Enc. Supremi apostolatus, 1er sept. 1883), que le moment est plus délicat et que plus urgent est le besoin de la paix blessée et menacée dans le monde, comme au Vietnam, en Afrique, au Moyen-Orient, en Irlande et en d'autres points douloureux de la terre. C'est cet ensemble de raisons qui Nous a poussé à adresser à l'Eglise une exhortation, qui a été publiée avant-hier, à invoquer le patronage maternel de Notre Dame, d'une manière spéciale durant le mois d'octobre, au cours duquel on célèbre la fête du Saint Rosaire. Nous devrions parler ici du Rosaire et dire pourquoi une pieuse pratique de dévotion est devenue le motif plus que l'objet d'une fête particulière ; mais ce qu'il importe de rappeler à votre attention et à votre piété est qu'il convient à tous de reprendre en mains le chapelet, que nous avons tous à le réciter avec la simplicité et la ferveur des humbles, des petits, des dévots, des affligés et des âmes confiantes, pour la paix dans l'Eglise et dans le monde. La mise au point autorisée, quatre fois centenaire, de la forme de cette dévotion mariale, faite par le Pape Saint Pie V, nous stimule à la reprise de cette pratique que le Concile lui-même a tacitement recommandée (cf. Lumen gentium, LG 67) ; de plus, certaines formes de la musique populaire moderne, fondée sur le rythme vibrant, autour d'une parole, d'une pensée, nous font dépasser la difficulté, que rencontre parfois la récitation du chapelet, de la répétition et de la monotonie (cf. senghor, Négritude et humanisme, p. 35).
Le Rosaire : un dialogue et une contemplation
Nous avons besoin de l'aide de la sainte Vierge. Un auteur célèbre et tourmenté, spiritualiste et réaliste, Charles Péguy, comparait les Pater et les Ave à des navires en route victorieuse vers le Père (cf. Le mystère des Saints Innocents, 1912). Nous devons essayer nous aussi cette entreprise mystique.
Il ne faut pas dire qu'en agissant ainsi nous « instrumentalisons » la prière, le culte à la Vierge, au bénéfice de nos besoins temporels, et que nous cédons à l'utilitarisme, qui pénètre toutes les formes de la vie moderne, en pratiquant ainsi notre religion. D'ailleurs il n'y a rien de mal à faire de la prière une confession de nos limites, de nos besoins ; de notre confiance de recevoir d'en-haut ce que nous ne pouvons obtenir par nos propres forces. Le Christ ne nous l'a-t-il pas enseigné lui-même : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira ... » (Mt 1,7).
Mais Nous pouvons ajouter deux choses à propos du chapelet: la prière de demande que le chapelet représente pour celui qui le récite, se fond et se transforme presque en une prière de contemplation, du fait de la présentation au regard spirituel de celui qui prie, de ce qu'on appelle les « mystères du Rosaire » ; ceux-ci font de ce pieux exercice mariai une méditation christologique et nous habituent à étudier le Christ à partir du meilleur point de départ qui soit, Marie elle-même: le Rosaire nous centre sur le Christ, sur le cadre de sa vie et de son enseignement, non seulement avec Marie mais aussi, pour autant que cela nous est possible, comme Marie, qui certainement est celle qui, plus que tout autre, l'a compris, l'a aimé, l'a vécu (cf. Lc Lc 2,19 Lc 2,51 Lc 8,21 Lc 11,28).
En deuxième lieu, le chapelet, pour qui y est habitué, introduit au dialogue avec Notre-Dame ; met à son niveau, oblige à subir son attrait, son style évangélique, son exemple éducateur et transformant. C'est une école qui nous rend chrétiens. C'est un avantage imprévisible, mais combien précieux, et combien inscrit dans la série de nos besoins fondamentaux.
47 Ecoutez donc, fils très chers, notre invitation à la prière, qui, par la chaîne de ses invocations répétées et riches de méditation, nous assimile au Christ et nous obtient la patience, la paix, la joie du Christ. Que Notre-Dame veuille exaucer Notre voeu et donner de la valeur à Notre Bénédiction Apostolique.
15 octobre
Première audience publique depuis l'ouverture du Synode des évêques, l'audience du mercredi 15 octobre a comporté seulement une brève allocution du Saint-Père. Celui-ci en a donné Lui-même, la raison : un souci de discrétion vis-à-vis des Pères réunis.
Chers Fils et Filles,
Comme vous le savez, ces jours-ci le Synode des évêques est réuni. Nous ne voulons pas être soupçonné de vouloir interférer dans les discussions du Synode lui-même. Nous ne ferons donc pas aujourd'hui le discours familier que nous avons l'habitude d'adresser à nos visiteurs au cours de l'audience générale. Nous renonçons aussi à vous exposer les raisons, que l'on, connaît d'ailleurs, pour lesquelles cette assemblée des évêques a été convoquée, et à vous décrire une réunion aussi particulière qui, plus que par son aspect extérieur forcément spectaculaire, apparaît comme étant très intéressante par ses aspects intérieurs : par les problèmes qui sont traités et par ce qu'on peut y capter du visage mystérieux et merveilleux de l'Eglise une et catholique, sainte et apostolique, corps mystique du Christ, qui continue dans le temps et répand dans le monde la présence et la mission salvifique du Christ.
Mais Nous ne renonçons pas à vous demander à vous, Fils très chers, deux choses par rapport à cet événement qui nous concerne tous et qui peut décider sur tant de questions dans l'Eglise et dans le monde. La première est la sérénité de jugement quant à tout ce qui regarde cet événement. Il ne doit pas diviser les esprits mais les unir. Il ne doit pas diminuer la confiance dans les personnes et les institutions de l'Eglise, mais plutôt nous éduquer pour en voir les mérites et les tendances positives. Il ne doit pas éveiller en nous la psychologie, comme on dit, des « supporters », qui dramatisent les choses en faisant recours à des expressions superficielles et conventionnelles, mais il doit davantage nous porter à considérer, les questions à l'étude, selon la vérité, selon le dessein de Dieu, et non selon la psychologie envahissante et parfois hostile de l'opinion publique. Il vous faudra peut-être faire un effort de sérénité et de sérieux. Même ceux qui sont spectateurs de ce moment historique de l'histoire de l'Eglise, et Nous pensons que tous ses fils fidèles le sont, doivent l'entourer d'amour.
Et alors Nous vous demandons une seconde chose en cette occasion : la prière, une prière plus intense et filiale pour notre « Mère l'Eglise ». De graves problèmes qui la concernent sont à l'étude, comme la spécification de certains de ses éléments constitutionnels, dont peut dépendre sa tranquillité et son efficacité. Voici un moment où on sent combien l'action humaine — même si elle est bien intentionnée et pleine de bonne volonté — est par elle-même insuffisante pour atteindre les fins qu'elle se propose ou qu'elle doit se proposer; l'aide divine est nécessaire, l'intercession des saints est nécessaire. Et de notre part, comme le Seigneur l'a dit une fois à ses disciples, qui n'étaient pas parvenus à réaliser un exorcisme miraculeux : il faut, dans ce cas, prier et jeûner (cf. Mc Mc 9,28), nous devons invoquer cette intervention transcendante, une effusion de l'Esprit Saint en intensifiant l'invocation adressée à Lui, le Paraclet, à Lui, lumière des coeurs, à Lui, maître de toute la vérité, à Lui vivifiant, à Lui animateur de l'Eglise. Ayons recours aux grands saints, à la Très Sainte Vierge spécialement. Une formule de prière très ancienne pour l'Eglise dit : « Pour la sainte Eglise catholique et apostolique, répandue d'une extrémité du monde à l'autre, prions ; afin que le Seigneur la conserve ferme et à l'abri des flots et la défende jusqu'à la fin des siècles, elle qui est fondée sur la prière » (Const. Apost. VIII, 10 ; 4; funk, 489).
Prions ainsi ; et que Notre Bénédiction soit avec vous.
22 octobre
Chers Fils et Filles,
L'attention de l'Eglise et du monde, la vôtre aussi certainement, est tournée ces jours-ci vers le Synode extraordinaire des évêques qui est réuni à Rome, et qui étudie les relations du Pape avec les évêques regroupés dans les conférences épiscopales entre elles. Le point central des discussions est cet organe de la hiérarchie ecclésiastique qu'est la Conférence épiscopale dans une nation ou un territoire déterminé. C'est une expression relativement nouvelle dans l'organisation de l'Eglise, rendue nécessaire par la pratique (réalités ethniques et géographiques) et destinée à décentraliser par rapport au Siège Apostolique l'exercice du pouvoir hiérarchique et à le concentrer, ou le coordonner, localement et régionalement. C'est un signe d'unité de l'Eglise, manifestée dans les formes légitimes et diverses de sa catholicité ; et c'est donc un thème important et complexe. Comme nous le disions déjà dans l'audience générale, la semaine passée, nous n'en parlerons pas en public pour permettre une plus complète liberté aux discussions synodales.
Audiences 1969 42