Audiences 1973 32

IMITER MARIE DANS LA PURETE ET DANS LA CHARITE





Le jour de l’Assomption le Saint-Père a célébré la messe en l’Eglise paroissiale de Castel Gandolfo, comme il le fait chaque année.

Après la lecture de l’Evangile, le Pape a adressé à l’assemblée des fidèles l’homélie dont nous reportons ci-après les pensées principales.

Paul VI a d’abord salué les autorités ecclésiastiques et civiles présentes, soulignant le caractère spirituel particulier de la rencontre, une réunion différente de toutes celles qui, en diverses occasions, ont lieu pendant son séjour à Castel Gandolfo. Il s’est attaché ensuite à décrire la prodigieuse Assomption de Marie, montée au Ciel au terme de sa vie temporelle. La contemplation de ce grand mystère nous confirme qu’il existe un autre monde au-delà et en dehors de notre univers mesurable. Dans ce royaume mystérieux où Elle règne et où le Christ ressuscité est assis à la droite du Père, participant à sa gloire infinie, Dieu a voulu appeler sa Mère près de Lui, sans attendre la fin des temps.

Il y a certains aspects de ce merveilleux événement sur lesquels l’Eglise ne s’est pas prononcée. On s’est demandé si la Vierge était morte réellement ou si Elle était entrée, vivante encore, dans le royaume éternel. D’autres ont supposé que Marie subit le drame de la dissociation de son être, de la séparation de l’âme d’avec le corps. Dans l’Eglise Orientale on célèbre, précisément le jour de l’Assomption, la fête de la Dormitio Virginis, la fête de la dormition de la Vierge. Or, Jésus lui-même a voulu subir la tragédie de la mort ; alors, pourquoi Marie, qui a tout partagé avec le Christ, n’aurait-elle pas partagé également ce moment de séparation de son corps bienheureux et virginal et de l’âme incorruptible et immortelle ? Mais cette séparation, combien de temps a-t-elle duré ? Nous l’ignorons, mais nous devons croire que c’est immédiatement que s’est refaite l’unité, la plénitude de son corps et qu’Elle est montée au Ciel.

Où cela s’est-il passé ? Nous ne le savons pas. A ce propos le Pape, a rappelé sa visite aux ruines d’Ephèse, lors du voyage qu’il fit en 1967 en Turquie pour s’y rencontrer avec le Patriarche Athénagoras. Il semble en effet qu’après que les disciples de Jésus se furent dispersés par toutes les voies du monde, Saint Jean l’Evangéliste alla s’établir à Ephèse où il écrivit son Evangile et d’où il envoya quelques épîtres que nous possédons encore. Saint Jean avait reçu du Seigneur le mandat d’assister Marie comme si Elle était sa propre mère et ainsi, il l’aurait conduite à Ephèse, où s’élève aujourd’hui un Sanctuaire dédié à la Vierge, précisément à l’endroit où Marie aurait vécu ses dernières années ici-bas. D’autres prétendent qu’au contraire la Mère de Jésus vécut à Jérusalem ; et là aussi s’élève un Sanctuaire mariai. Nous ne savons rien d’autre ; mais il est un fait que nous connaissons en tout cas avec certitude, a dit Paul VI, c’est que Marie est montée au Ciel, corps et âme, dans l’intégrité de son corps recomposé, et qu’Elle y jouit de la plénitude de la vie de l’esprit et du rayonnement vital de Dieu qui inonde tous ceux qui ont l’incomparable fortune de se sauver. La Vierge qui vit en cette plénitude, fait la liaison entre le Ciel et la Terre ; Elle sert d’intermédiaire entre notre vie présente et l’autre vie qui est l’étape finale, la vraie demeure dans laquelle nous devrons vivre éternellement.

Cette scène, ce mystère du passage à l’autre vie — a dit le Saint-Père — est une grande leçon pour nous, fils de notre temps, imbus que nous sommes de l’idée qu’il n’y a d’autre vie que celle-ci, la vie présente. Nous faisons mille efforts pour être heureux, pour jouir des plaisirs et des satisfactions que la vie nous concède, comme si nous étions tacitement convaincus que tout finit ici-bas. Mais c’est là une illusion — a dit Paul VI — une illusion purement matérialiste. Il n’est pas vrai que la mort marque la fin et que le tracé de notre vie finisse dans le temps. Il existe une autre vie, il y a un avenir qui nous attend dans l’au-delà. Celui qui a conscience de cette vérité, comprend ce que l’homme est en réalité. Et voilà pourquoi nous nous penchons tous sur la source de la vie ; c’est parce que la vie est tellement sacrée qu’elle est destinée à l’éternité. Il y a ceux qui seront élus et ceux qui seront bannis. Il y a ceux qui seront bienheureux au Paradis et ceux qui seront condamnés à la ruine éternelle. Le Seigneur nous a accordé la vie terrestre pour que nous la remplissions de bonnes actions, de bonnes oeuvres. C’est de cela que dépend notre sort futur. Nous pouvons nous sauver, nous pouvons nous damner. Marie qui est déjà parvenue à la plénitude de la vie éternelle se trouve à la première place de la création. Le fait d’avoir donné au Christ la vie dans le monde lui a valu une gloire indicible. Marie est comblée de biens préternaturels, Elle est la Reine du Ciel, la Mère du Christ, la Mère de l’Eglise ; Elle est notre Mère. La pensée de Marie doit nous induire à modifier, à perfectionner notre mentalité, notre façon de concevoir la vie. Nous devons peiner, nous devons souffrir, et nous devons jouir également des bonnes choses de la vie, mais en tant que pèlerins, comme des voyageurs en transit, des gens qui ne font que passer, qui ne s’enracinent pas. Le temps présent est un moment qui fuit, parce que nous sommes destinés à l’au-delà. Mais cet instant fugace, nous devons le combler de bonnes oeuvres. Que restera-t-il de notre vie, en fin de compte ? Saint Paul nous le dit : il restera uniquement le bien, la charité. La charité ne disparaîtra jamais. Pourraient passer la foi, passer l’espérance, passer toutes les choses de ce monde, les événements, l’histoire, la politique, les conquêtes si grandes soient-elles. Mais restera l’amour de Dieu, l’amour du prochain. Et ce sera notre salut. Voilà, a conclu le Pape, le secret de l’Assomption de Marie. L’amour que la Vierge a eu pour le Christ et pour les hommes avec qui Elle a souffert, avec qui Elle a vécu, voilà la clé qui nous fait comprendre pourquoi Dieu l’a élevée, Elle la première, avant le temps, à la gloire éternelle. Nous devons vivre en imitant Marie dans sa foi, dans son espérance, dans sa pureté surtout, dans son amour. Nous devons témoigner d’une grande confiance à l’égard de la Vierge. « Alors — a conclu le Saint-Père — notre vie sera vraiment chrétienne, et dès à présent elle sera heureuse ».






22 août



RENOUVELLEMENT DE LA PRIÈRE DANS L’AUTHENTIQUE ESPRIT DE LA REFORME LITURGIQUE





Chers Fils et Filles,



33 Quand nous nous proposons de promouvoir un renouvellement religieux, c’est à une reprise de la prière, qu’elle soit individuelle ou collective, que nous pensons par la force des choses. Ce n’est pas en vain que la Constitution sur la Liturgie, c’est-à-dire sur la prière officielle de l’Eglise, occupe une place si importante parmi les documents du récent Concile. L’oraison — ou prière — est l’acte caractéristique de la religion (cf. St. TH ., II-II II-II 83,3) ; c’est pourquoi, si nous voulons imprimer à la vie religieuse une conscience et une expression correspondant aux besoins et aux activités des hommes de notre époque, il faut que nous les invitions et que nous leur apprenions à prier. Quel inépuisable motif! Nous le savons; mais qu’il nous soit permis de limiter notre discours aux observations les plus élémentaires.

Et nous commencerons par une demande : l’homme d’aujourd’hui prie-t-il ?

Là où vit l’Eglise, oui ! La prière est le souffle du Corps mystique, elle est sa conversation avec Dieu, l’expression de son amour; elle est la démarche pour arriver au Père, la reconnaissance de sa Providence dans la dynamique des événements du monde ; elle est un appel à l’aide pour qu’il soutienne nos forces défaillantes ; elle est la confession de sa nécessité et de sa gloire ; elle est la joie du Peuple de Dieu de pouvoir chanter ses louanges à Dieu et à tout ce qui nous vient de Lui ; la prière est l’école de la vie chrétienne. En somme, la prière est une fleur qui s’épanouit sur une plante à la double racine vive et profonde : le sens religieux (la racine naturelle) et la grâce de l’Esprit (la racine surnaturelle) que la prière anime en nous (cf. Rm Rm 8,26 H. brémond, Introduction à la Philosophie la Prière, p. Rm 224 etc. ). On peut même dire que la prière est l’expression majeure de l’Eglise, mais qu’elle en est également l’aliment, le principe ; elle est le moment classique où la vie divine commence à circuler dans l’Eglise ; aussi devons-nous en avoir le plus grand soin, la tenir en la plus haute estime, en ayant toutefois conscience, comme le dit le Concile, que « la liturgie ne remplit pas toute l’activité de l’Eglise ; (qu’il) est en effet nécessaire... que d’abord les hommes soient appelés à la foi et à la conversion » (Sacrosanctum Concilium, SC 9).

Et voici alors un autre obstacle colossal auquel se heurte le renouvellement religieux souhaité par le Concile Vatican II et programmé pour l’Année Sainte : comment réussir aujourd’hui à faire prier les hommes ?

Car il faut reconnaître que l’irréligiosité de tant de gens de notre époque rend bien difficile le jaillissement de la prière facile, spontanée, joyeuse de l’âme de nos contemporains. Pour simplifier, nous relèverons deux ordres d’objections : celui qui conteste radicalement la raison d’être d’une prière, comme si elle était privée de l’Interlocuteur divin à qui elle est adressée et, par conséquent, superflue, inutile et même nuisible à la capacité humaine de se suffire à soi-même et donc à la personnalité de l’homme moderne ; l’autre est celui qui néglige pratiquement de se mesurer avec cette expérience, qui tient fermés les lèvres et le coeur, comme quelqu’un qui a peur de se prononcer en une langue étrangère inconnue et s’est habitué à concevoir la vie sans aucun rapport avec Dieu (« style Françoise Sagan, qui disait un jour à un reporter : ‘Dieu ! Je n’y pense jamais !’ » : Ch. moeller, L’homme moderne devant le salut, p. 18).

Obstacle colossal, disions-nous ; mais nullement insurmontable. Pour une raison extrêmement simple : parce que, qu’on le veuille ou non, le besoin de Dieu est inhérent au coeur de l’homme. Et il arrive souvent que celui-ci souffre, ou se confond en un scepticisme illogique, parce qu’il a étouffé en lui la voix qui, animée par mille stimulants, voudrait s’élever jusqu’au ciel, s’exprimer, non pas comme dans un cosmos vide et terriblement mystérieux, mais devant l’Etre primordial, absolu, créateur, le Dieu vivant (cf. R. guardini, Dieu vivant ; P. C. landucci, Il Dio in cui crediamo, « le Dieu en qui nous croyons » ; simone weil, Attente de Dieu ; S. Weil, décédée à Ashford LE 24 août 1943, il y a exactement trente ans). En effet, tout au moins en ce qui a valeur de phénomènes psycho-sociaux, on relève dans la génération des jeunes d’aujourd’hui d’étranges expressions de mysticisme collectif, qui ne sont pas toujours d’artificielles mystifications et semblent bien au contraire être soif de Dieu, ignorant peut-être encore la vraie source à laquelle se désaltérer, mais sincère en se montrant silencieusement telle qu’elle est : soif, très grande soif.

Quoi qu’il en soit, au problème de la prière, soit personnelle (et par conséquent en harmonie avec les exigences de l’époque et du milieu), soit communautaire (et par conséquent proportionnée à la vie collective), nous accorderons une attention toute particulière en vue de la renaissance spirituelle que nous espérons et que nous préparons.

Nous pouvons constituer empiriquement une sorte de décalogue avec toutes les suggestions qui nous viennent de tant de valables ouvriers du royaume de Dieu. Le voici, à titre de simple, mais probablement pas inutile, information :

1. Il importe d’appliquer de façon fidèle, intelligente et diligente, la réforme liturgique demandée par le Concile et définie par les autorités compétentes de l’Eglise. Quiconque y fait obstacle ou la freine sans la juger, perd le moment providentiel d’une véritable reviviscence et d’une heureuse diffusion de la religion catholique à notre époque. Et celui qui profite de la réforme pour se livrer à d’arbitraires expériences, dilapide des énergies et offense le sens ecclésial.

L’heure est venue d’une observance géniale et concordante de cette solennelle lex orandi dans l’Eglise de Dieu : la réforme liturgique.

2. Sera toujours opportune une catéchèse philosophique, scripturaire, théologique, pastorale, au sujet du culte divin tel que l’Eglise, le professe aujourd’hui : la prière n’est pas un sentiment aveugle, elle est une projection de l’âme illuminée par la vérité et mue par l’amour (cf. St TH ., II-II II-II 83,1 ., II-II, 83, 1 ad 2).

34 3. Des voix autorisées nous conseillent d’être très prudents dans le processus de réforme des traditionnelles coutumes religieuses populaires, et de veiller à ne pas étouffer le sentiment religieux de l’acte en le revêtant d’expressions spirituelles neuves et plus authentiques : le goût du vrai, du beau, du simple, du communautaire et également du traditionnel (là où il est digne d’être honoré) doit présider aux manifestations extérieures du culte, s’efforçant de leur conserver l’affection du peuple.

4. La famille doit être une grande école de piété, de spiritualité, de fidélité religieuse. L’Eglise a une grande confiance dans la délicate, compétente, irremplaçable action pédagogico-religieuse des Parents !

5. L’observance du précepte dominical conserve plus que jamais sa gravité et son importance fondamentale. L’Eglise a concédé de grandes facilités pour la rendre possible. Quiconque a conscience du contenu et du caractère fonctionnel de ce précepte devrait le considérer non seulement comme un devoir capital mais tout autant comme un droit, comme un besoin, un honneur, une fortune, à l’accomplissement duquel un chrétien vif et intelligent ne peut renoncer sans raison grave.

6. La communauté constituée atteste la prérogative de pouvoir compter sur la participation de tous ses fidèles ; et si une certaine autonomie dans la pratique religieuse en groupes distincts, homogènes est concédée à certains d’entre eux, ceux-ci ne sauraient toutefois manquer de compréhension à l’égard du génie ecclésial qui est le fait d’être un seul peuple, avec un seul coeur et une seule âme, de constituer, également au point de vue social, une unité, et donc d’être Eglise.

7. Le déroulement des célébrations du culte divin — de la Sainte Messe spécialement — est toujours un acte sérieux. Aussi doit-on les préparer et les accomplir avec le plus grand soin, sous tout aspect, même extérieur (gravité, dignité, horaire, durée, déroulement, etc. ; que la parole y soit toujours simple et sacrée). En ce domaine, les ministres du culte ont une grande responsabilité, dans l’exécution et dans la perfection exemplaire.

8. L’assistance des fidèles doit également collaborer au digne accomplissement du culte sacré ; ponctualité, tenue correcte, silence, et surtout participation ; c’est là le point capital de la réforme liturgique ; tout a été dit, mais que ne reste-t-il pas à faire encore !

9. Que la prière ait ses deux moments de plénitude : personnelle et collective, comme le prescrivent les normes liturgiques.

10. Le chant ! Quel problème ! Courage ! Il n’est pas insoluble. Il se prépare une nouvelle époque pour la Musique Sacrée.

De toutes parts on insiste pour que soit maintenu dans tous les Pays le chant latin et grégorien du Gloria, du Credo, du Sanctus, de l’Agnus Dei : Dieu veuille qu’il en soit ainsi. On pourra réexaminer comment. Que de choses ! Mais comme elles sont belles, comme elles sont simples, au fond ! Et si elles sont observées, quelle ne sera pas la puissance du nouvel afflux spirituel dans la communauté de nos fidèles pour apporter à l’Eglise et au monde le renouvellement religieux si ardemment désiré.






29 août



RECOMPOSER L’UNITE SPIRITUELLE ET RÉELLE





Chers Fils et Filles,



35 Comment allons-nous faire, Frères et Fils bien-aimés, comment allons-nous faire pour vaincre les immenses difficultés que soulève le programme que l’Eglise s’est fixé pour l’Année Sainte ? L’Année Sainte, en effet — répétons-le — doit avoir ce caractère de réconciliation générale et de renouvellement sincère de la vie chrétienne que nous impose l’héritage du récent Concile, et dont nous vous avons déjà parlé maintes fois. Nous voulons imprimer à cet événement, ou plutôt à ce mouvement de l’Année Sainte, une marque de sérieux et d’efficacité ; et déjà, à plusieurs reprises, nous avons fait allusion aux grosses difficultés que rencontre notre intention, partagée, comme nous l’espérons, par l’Eglise tout entière ; et au fur et à mesure que nous côtoyons de plus près la réalité morale, sociologique et historique de notre époque, à laquelle il faut que nous apportions la preuve que notre projet est valable, nous nous heurtons à de nouveaux problèmes, à de nouveaux obstacles.

Comment faire, par exemple, pour surmonter la difficulté de la division, du détachement que, malheureusement, l’on rencontre dans pas mal de secteurs de l’Eglise ? Ce n’est pas, en vérité, que l’Eglise soit déchirée par des divisions internes ; au contraire même, car ceux-là qui lui infligent les inconvénients et parfois aussi les tourments intérieurs de la désapprobation ou des jugements arbitraires inconciliables, ceux-là mêmes, disons-nous, affirment plus vigoureusement que jamais qu’ils se veulent dans l’Eglise, mieux encore, qu’ils veulent être « Eglise », si impérieux est le besoin, né de la vocation chrétienne, de l’unité organique et visible du Corps mystique. On n’a jamais autant qu’aujourd’hui entendu parler de communion, et souvent par ceux qui encouragent précisément des formes d’association qui sont à l’opposé de la véritable communion ; des gens, en somme, qui tentent de se distinguer, de se séparer de l’authentique société de leurs frères, de la famille ecclésiale univoque. Il semble qu’après avoir tenté de discréditer l’aspect canonique, c’est-à-dire juridique, institutionnel de l’Eglise, ils voudraient légaliser, sous prétexte de tolérance, leur propre appartenance officielle à l’Eglise, en écartant tout soupçon de schisme ou toute hypothèse d’auto-excommunication. En réalité, la division dont l’Eglise souffre aujourd’hui réside moins dans sa connexion structurelle que dans l’intimité des âmes, dans les idées, dans le comportement de nombreuses individualités qui continuent — et souvent avec une conviction obstinée de supériorité — à se proclamer catholiques, mais à leur manière, faisant montre d’une libre et subjective émancipation de pensée et de comportement et, en même temps, avec la fière ambition d’une intangible authenticité.

Oh ! Vous connaissez sans aucun doute les phénomènes, quelques-uns tout au moins, de cette situation, et vous pouvez comprendre combien tout cela nous remplit le coeur d’affectueuse douleur. La recomposition de l’unité, spirituelle et réelle, à l’intérieur même de l’Eglise, est aujourd’hui, pour l’Eglise, un des problèmes les plus graves, les plus urgents. Nous ne voudrions pas troubler vos âmes en évoquant d’effrayants fantasmes ; nous aimerions plutôt inviter, chacun de vous, à participer, à l’occasion de l’Année Sainte à la restauration dans l’Eglise du sens effectif de son unité constitutionnelle, de l’amour et de l’esprit de sacrifice pour sa paix intérieure, du goût et de la passion de son harmonie sincère de foi et de charité.

Le caractère élémentaire de cette allocution nous oblige à réduire à deux points — que nous croyons essentiels — le diagnostic négatif du déplorable état de choses actuel.

Quant au premier point, il s’agit de cet esprit de contradiction qui est de mode aujourd’hui et dont se targuent, le plus souvent avec une désinvolture irresponsable, tous ceux qui, sur le plan ecclésial, ambitionnent d’être modernes, populaires, personnels. En soi, la contestation devrait viser à circonscrire et à corriger des défauts répréhensibles, et par conséquent, tendre à une conversion, à une réforme, à un accroissement de bonne volonté ; et nous, nous ne repousserons certes pas une contestation positive, si elle demeure telle. Mais, hélas ! la contestation est devenue une forme de masochisme ; elle est trop souvent dépourvue de sagesse et d’amour; elle est devenue une coutume facile, qui fait détourner le regard de ses propres défauts pour le fixer au contraire sur ceux d’autrui ; la contestation s’habitue à juger, souvent de manière téméraire, les imperfections de l’Eglise et à se montrer indulgente envers les erreurs des adversaires de l’Eglise, des négateurs du nom de Dieu, des destructeurs de l’ordre social, témoignant souvent d’une sympathie qui frise la connivence ; cette contestation prend nettement position en faveur des réformes les plus audacieuses, les plus périlleuses, mais refuse ensuite d’adhérer, de manière humble et filiale, aux efforts rénovateurs que le catholicisme tente d’exercer à tous les niveaux de l’existence et de l’activité humaines. Un tel esprit négatif provoque fatalement une tendance instinctive à se détacher de la communauté, à préférer égoïstement son propre groupe, à refuser de se solidariser avec les grandes causes de l’apostolat pour l’établissement du royaume de Dieu ; ces gens qui parlent de libération sont en route, peut-être même sans le vouloir, amers et sans joie, vers un « libre examen », c’est-à-dire vers une affirmation subjective qui n’est certes pas conforme au génie de la charité.

C’est cette charité-là, précisément, qui doit guérir l’Eglise de la contagion de cette critique contestatrice et corrosive qui a pénétré ci-et-là dans le tissu du Corps mystique : le charisme de la charité doit retrouver sa vraie place, la première : « La charité est patiente, serviable, sans envie ; la charité n’a ni jactance ni enflure ; elle n’est ni légère ni égoïste ; elle ne s’emporte pas, ne pense pas à mal, elle se réjouit non du mal, mais de la vérité, elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (
1Co 13,4-7). Et ainsi de suite. Souvenez-vous de cet hymne de Saint Paul à la charité ; elle, la charité, doit purifier la contestation légitime et parfois même obligatoire ; elle doit réhabituer l’Eglise à retrouver en elle-même son propre coeur, au plus profond duquel bat le coeur divin, doux et fort, de Jésus : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur » (Mt 11,29).

Et le second point ? Celui-ci regarde une distinction qui passe, facilement mais abusivement, de l’ordre logique à l’ordre vécu : distinction, disons-nous, entre l’Eglise institutionnelle et l’Eglise charismatique ; distinction entre l’Eglise de Jésus-Christ et celle du Peuple guidé par l’Esprit-Saint ; entre l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique et une Eglise conçue selon ses propres lumières personnelles, ou encore selon ses propres goûts spirituels subjectifs. Ce second point mérite également notre réflexion, principalement en raison des conséquences négatives qui résultent de la préférence personnelle qu’aujourd’hui beaucoup voudraient donner à une Eglise soi-disant charismatique plutôt qu’à la traditionnelle Eglise institutionnelle. Les conséquences négatives de cette distinction sont deux : la désobéissance et un pluralisme qui franchit ses limites légitimes ; mais ce sont là des thèmes qui exigent d’amples et sérieux développements. Ce sera, si Dieu le veut, pour une autre fois.

Limitons-nous, pour l’instant à nier la distinction substantielle entre l’Eglise institutionnelle et une prétendue Eglise purement charismatique. Jésus, quelle Eglise a-t-il fondée ? Jésus a fondé son Eglise, sur Pierre, sur les Apôtres, sur personne d’autre. Il n’existe pas différentes Eglises : pleine et parfaite dans sa conception il n’y en a qu’une seule. Et c’est à cette Eglise-là que Jésus a envoyé l’Esprit-Saint, afin que l’Eglise institutionnelle vive de l’animation de l’Esprit-Saint, et qu’elle soit, de l’Esprit-Saint, gardienne et ministre. Les charismes, c’est-à-dire les dons spéciaux que l’Esprit-Saint accorde également aux fidèles, sont destinés à l’unique Eglise existante et à son développement dans le monde ; comme on le sait (cf. 1Co 12).

Voilà pourquoi nous devrons rétablir ce « sens de l’Eglise » qui répond aux intentions divines et qui confère à l’Eglise cette unité intérieure, cette vitalité, cette joie d’être et d’oeuvrer, qui rendent témoignage à nous, à notre époque de la présence et du salut du Christ (cf. Jn Jn 17).

Veuille le Christ nous assister avec sa Bénédiction et, à présent, la nôtre !






5 septembre



L’EGLISE COMME PEUPLE DE DIEU





36 Chers Fils et Filles,



Repenser l’Eglise : ce fut là un des thèmes — et peut-être le plus important — du récent Concile. Comment ce besoin d’un acte de réflexion sur elle-même a, peu à peu, pris corps dans l’Eglise est un sujet d’étude extrêmement intéressant et très fécond en cette période actuelle qui, de la théologie proprement dite, contemplative et exploratrice du mystère de Dieu et de sa révélation en notre Seigneur Jésus-Christ est passé également à l’ecclésiologie ; on a considéré que l’Eglise n’est pas seulement gardienne de la foi, mais qu’elle est elle-même l’objet de la foi : « Credo, disons-nous dans notre profession habituelle en récitant le Symbole à la Messe (cf. DENZ-SCH., 150), credo... je crois en l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ». On n’ignore pas que l’étude doctrinale sur l’Eglise est une discipline relativement jeune : dans la Somme de Saint Thomas il n’y a pas de traité vrai et propre sur ce thème ; il faudra attendre la crise de la Réforme pour avoir un exposé systématique et organique consacré à l’Eglise : puis il y a la célèbre étude de S. Robert Bellarmin (De militante Ecclesia). En ces derniers temps, au contraire, l’ecclésiologie a été l’objet d’un très grand intérêt ; en effet, tant l’aspect historique de l’économie du salut que l’aspect proprement théologique de l’instauration des rapports surnaturels, à travers le Christ et dans l’Esprit-Saint, entre Dieu et l’humanité, ont attiré l’attention de l’Eglise sur son propre mystère; nous avons, dans la célèbre Encyclique Mystici Corporis du Pape Pie XII (1943), une synthèse magistrale de ce thème qui a été repris par le Concile et examiné selon sa propre prospective, attribuant à l’Eglise (dans sa plus large acception) le titre qui prévaut actuellement de Peuple de Dieu, un titre qui traduit bien la synthèse de l’ecclésiologie catholique par rapport à la réalité divine et humaine de l’Eglise, par rapport au dessein historique où elle atteste sa présence tout au long des siècles, avant, durant et après le Christ, et par rapport également à la mentalité moderne dans son contexte social.

Nous le répétons : repenser l’Eglise est une des questions dominantes de la pensée religieuse contemporaine ; et nous ferions bien de considérer comme un pressant devoir l’étude approfondie de ce sujet, si nous voulons réellement, à l’école du Concile, parvenir à ce renouvellement spirituel et moral dont l’Année Sainte a fait son programme.

Avant tout, pour avoir des idées claires au sujet de l’Eglise. Et la première idée doit être : reconnaître son mystère, c’est-à-dire l’excédent de son être respectivement à notre capacité intellectuelle. L’Eglise n’est pas un fait purement naturel (et déjà la profondeur des faits naturels dépasse habituellement notre faculté d’adapter la réalité à notre pensée) ; elle est une pensée divine, un dessein de Dieu qui se greffe dans la vie et dans l’histoire de l’homme ; il faut voir, parmi ses premiers documents, dans l’Epître de Saint Paul aux Ephésiens : l’admiration d’abord, la foi ensuite, et puis l’enthousiasme de la charité infinie qui doivent être nos attitudes fondamentales en présence d’une telle révélation. Et nous ne devons pas être surpris si un tel mystère ne trouve pas dans notre langage de termes pour le définir; c’est le Concile qui nous le dit, qui nous donne une liste de quelques expressions relatives à ce mystère : toutes sont bien adaptées, mais elles ont toutes besoin d’être complétées par d’autres expressions analogues.

L’Eglise est désignée dans l’annonce évangélique par le titre de Royaume de Dieu, puis Royaume du Christ et de Dieu ; elle devient ensuite le bercail du Christ, le champ de Dieu, l’édifice de Dieu ; elle devient aussi le Corps mystique du Christ, l’Epouse du Christ (cf. Lumen Gentium,
LG 5-7). « L’Eglise est le nouveau Peuple de Dieu destiné à réaliser son Royaume sur la terre » (Morsdorf : cf. O. semmelroth, dans le vol. L’Eglise de Vatican II, vol. II, 395-409).

Cette imposante conception d’une société humaine, composée de citoyens tous égaux, et organisée par des ministères potestatifs et hiérarchiques, terrestres et en même temps célestes, animée par l’Esprit-Saint et destinée à se répandre sur toute la terre (cf. Lumen Gentium, LG 8), doit être l’objet de notre part d’une réflexion passionnée et réaliste, si nous voulons vraiment — d’abord et avant tout — vaincre le scepticisme qui embrume généralement la mentalité profane ; de soi-même, celle-ci est absolument ignorante des véritables et suprêmes destins de l’humanité ; elle n’entrevoit que sous de minces lueurs — qui émanent de l’expérience naturelle — les objectifs supérieurs vers lesquels se dirige la civilisation : l’unité, la fraternité, la justice, la maîtrise de la création, la paix, si nous voulons marcher dans la vie présente comme « fils de la lumière » (Ep 5,8). En deuxième lieu nous devons nous défendre contre la tentation d’édifier de nous-mêmes, avec nos idées ou avec notre culture, un type nouveau d’Eglise, un schéma artificiel de société religieuse, différent de la conception évangélique et apostolique, prévoyant pour celle-ci un statut étranger ou contraire à celui que l’Eglise elle-même, dans ses expressions responsables, a historiquement établi. La réforme des aspects humains et dépassés est toujours souhaitable et possible ; mais cela n’autorise personne à assumer des positions critiques, des polémiques, éversives ou absolument particularisées ; la réforme doit concourir à construire, et non à démolir l’Eglise, qui seule a le droit de décider qui a reçu légitimement l’investiture pour instruire et guider le Peuple de Dieu.

Essayons ensuite d’éduquer notre mentalité religieuse à concevoir l’Eglise conformément à cette définition que le Concile Vatican II a faite sienne : Peuple de Dieu. C’est une définition dense et féconde. Elle nous rappelle comment l’initiative de rassembler une humanité dispersée pour en former un Peuple, concordant et multiple, libre et docile, sage et humble, fort et faible à la fois, uni dans la foi, dans l’espérance et dans la charité, remonte à Dieu, dérive toujours de Lui, et par Lui se justifie.

Le Concile dit encore : « Cependant il a plu à Dieu de sanctifier les hommes, non individuellement et à l’exclusion de tous liens mutuels, mais il a voulu en faire un Peuple qui le connût dans la vérité et le servît saintement » (Lumen Gentium, LG 9).

Puis, le Concile, mettant à profit cette appellation de Peuple de Dieu, et respectant toujours, cordialement et fidèlement le passé, rattache l’Eglise à l’économie de l’Ancien Testament, où se trouve célébrée l’alliance privilégiée conclue par Dieu avec Israël, préparatoire de l’alliance nouvelle conclue par le Christ : ce n’est plus un simple pacte d’amitié ; c’est une communion ; ce n’est plus une alliance limitée à un clan ethnique, mais une communion qui englobe tous les hommes prêts pour la foi, membres par conséquent d’un même corps mystique ; un pacte qui revêt chacun d’une personnalité surnaturelle comme l’a écrit Saint Pierre : « Vous qui êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est formé » (1P 2,9 cf. S. augustin, De catechizandis rudibus, III, 1P 6 PL 1P 40,3).

Combien d’autres choses comporterait ce thème magnifique : l’Eglise ! Cette Eglise que « le Christ aime et pour laquelle il a fait le sacrifice de sa vie » (Ep 5,25) ! Pour l’instant, qu’il nous suffise de rappeler l’importance que le concept authentique et lumineux de l’Eglise peut avoir dans notre formation chrétienne et catholique et dans l’effort que nous devons entreprendre pour le renouvellement et pour la réconciliation des hommes de notre époque. Avec notre Bénédiction Apostolique.






12 septembre




Audiences 1973 32