Audiences 1973 37

AIMER L’EGLISE : LA VOIE ESSENTIELLE DE L’ANNEE SAINTE





37 Chers Fils et Filles,



Nous sommes à la recherche de meilleures conditions d’esprit dans lesquelles nous devrons nous mettre pour bien célébrer l’Année Sainte, non pas comme un événement occasionnel, mais comme un encouragement d’abord, comme un mouvement, ensuite, qui donne à notre conscience chrétienne cette « conversion », cette nouveauté spirituelle et pratique que le récent Concile a prêchée pour l’Eglise de Dieu et pour tous ceux qui ont la bonne fortune et la responsabilité de lui appartenir.

Quelles sont ces meilleures conditions d’esprit ? Elles sont nombreuses, très nombreuses, c’est évident ; s’il fallait en dresser la liste et en donner l’explication, le discours serait interminable. Limitons-nous en ce moment à une seule : notre attitude à l’égard de l’Eglise. Quel est notre sentiment profond et personnel, tout au moins celui qui domine ? Nous réclamons l’attention sur ce point parce qu’il peut être très influent et probablement déterminant en ce qui concerne la manière et l’efficacité de notre célébration de l’Année Sainte.

Commençons par nous interroger nous-mêmes : Quelle est notre attitude à l’égard de l’Eglise ? cette Eglise pour laquelle le Christ, le tout premier, Lui le Fondateur, Lui le Docteur, Lui le Rédempteur, eut tant de pensées, tant de désirs, tant de soins et pour dire tout en un mot; tant d’amour: « II a aimé l’Eglise, écrivait Saint Paul, et il s’est immolé pour elle » (
Ep 5,25).

Nous pourrions essayer de nous classer selon certaines catégories génériques de facile identification. La première est celle des indifférents. C’est actuellement une catégorie extrêmement nombreuse ; on peut y inscrire tous ceux qui ne se soucient pas de la question religieuse, qui ne la tiennent pas pour vitale, de même que tous ceux qui estiment qu’une telle question reste désormais sans réponse et qu’elle a été écartée à cause de la prédominance de la mentalité scientifique, et du sécularisme qui circonscrit la sphère de notre intérêt au royaume de l’expérience et à celui des rapports économico-sociaux qui nous accaparent. Envers cette catégorie, nous nous sentons assez distants à cause de cette insouciance des valeurs religieuses que nous, nous savons être suprêmes, que nous savons vraies, que nous savons nécessaires et que nous puisons à l’Eglise et dans l’Eglise, avec une vérification intérieure de certitude et de félicité (cf. Rm Rm 8,16). Faire de l’indifférence religieuse et précisément en ce qui concerne l’Eglise, notre choix, faussement commode et rationnel, serait abdiquer notre droit-devoir d’êtres constitutionnellement destinés à tendre vers l’Etre suprême, le Dieu vivant — et dans une certaine mesure à le rejoindre — (cf. St. augustin, Confessions 1, 1). Et en même temps nous voulons être pastoralement assez proche de cette catégorie, comme voisin des frères errants dans le désert du mystère qui a envahi toute chose.

Une autre catégorie, bien dans le goût du jour, est celle des critiques. Il y a deux espèces de critiques ; appelons la première positive : elle se compose de ces critiques orientées vers la vérité et, pour ce qui concerne l’Eglise, vers l’introspection de sa véritable nature, au-delà de ses apparences extérieures et humaines, vers sa définition immanente et inextinguible de Corps mystique du Christ ; c’est là une critique qui ne nous cache rien, mais qui nous rend d’autant plus passionnés et amoureux de l’Eglise du Christ qu’elle nous dévoile mieux les défauts, les incohérences, les fautes, les souffrances du visage humain de l’Eglise même ; des critiques de ce genre, il faudrait que nous ne soyons un peu tous, nous qui nous disons fidèles, fils et membres solidaires de l’Eglise (cf. 2Co 13,5-6). L’autre espèce de critique est l’espèce négative, c’est-à-dire animée d’un esprit malin qui, contrairement au charisme de la charité, cogitat malum, gaudet super iniquitate (cf. 1Co 13 1Co 5-6). Il est malheureusement assez répandu aujourd’hui cet esprit pessimiste qui n’a aucun regard pour l’Eglise sinon pour en dénoncer, vraies ou fausses, quelles puissent être les difformités et pour en tirer un argument pharisaïque, pour la condamner et pour se louer soi-même (cf. Lc Lc 18,11-12). Nous aimerions inviter ces critiques si sévères, parfois pleins de préventions et démunis de générosité, à une plus grande sérénité ; cette sérénité qui rend le dialogue possible et qui fait renaître l’amour dans les coeurs. Comment pourrions-nous avoir la prétention de construire l’Eglise sans l’amour ?

Consacrons donc à l’amour la troisième, la grande catégorie de ceux qui le veulent assumer pour qualifier leur propre attitude envers l’Eglise, dans un acte de renouvellement conscient pour l’Année Sainte. Nous souhaitons que ce moment de plénitude de la sainte Eglise soit célébré sous le signe de l’amour, l’amour de l’Eglise et l’amour envers l’Eglise. Aimer l’Eglise, voilà notre première et nouvelle attitude en cette saison spirituelle historique. Dans sa réalité mystique et terrestre, nous aimerons l’Eglise, en ce qu’elle a de mystérieux et de divin, puis aussi en ce quelle a d’humain et, par conséquent de limité, de défectueux, dans sa tangibilité, comme elle est parfaite dans la pensée du Christ (cf. Ep Ep 5,27), perfectible selon notre expérience et nos désirs, sans se fourvoyer dans la distinction entre une Eglise charismatique, imaginée par un idéalisme gratuit et une Eglise institutionnelle, dont nous soutenons et reconnaissons l’identité et le besoin qu’elle a de notre humble et filiale adhésion pour réapparaître dans sa beauté d’Epouse du Christ.

Aimer l’Eglise avec une ferveur et un dévouement régénérés dans la certitude de sa crédibilité et de notre nécessité d’en être des membres sains et actifs ! A qui va, avec ce souhait, notre pensée affectueuse ? A vous, fils et frères, prêtres et religieux qui êtes déjà engagés avec les liens d’or de l’amour total ; il faut retrouver cet amour, le confirmer et le réanimer au feu primitif de notre cordial enthousiasme, de notre pleine confiance.

Puis c’est à vous, jeunes gens, que nous disons, le coeur plein d’espoir : aimez l’Eglise. Peut-être l’aimez-vous déjà, dans vos aspirations idéales et inquiètes mais vous ne vous rendez pas compte qu’elle se trouve parfaitement au sommet de votre idéal d’authenticité, de perfection tendue dans l’effort d’être telle, et qu’elle est aussi à l’horizon de vos rêves communs et valides d’universalité, de justice et de paix. Et nous le dirons également à ceux qui sont loin, en espérant qu’ils soient eux aussi touchés au moins par l’écho de notre voix : aimez l’Eglise ! elle est la véritable unité, elle est la véritable bonté, elle est l’humanité qui souffre, pense, oeuvre et vit pour ce qui mérite d’être le but de l’existence humaine, et qui, à la fin, ne déçoit pas, ne meurt pas.

Aimer l’Eglise : voilà la bonne formule.

Expérimentons-la, avec une confiance renouvelée.

38 Et avec notre Bénédiction Apostolique.






19 septembre



POUR LA RENAISSANCE DU SENS MORAL





Chers Fils et Filles,



Une fois de plus nous allons nous référer à l’Année Sainte qui vient et qui, selon notre désir, devrait être largement et profondément l’occasion de ce renouvellement chrétien, auquel nous a invités le Concile.

Notre catholicisme, ancien et toujours combattu, doit pouvoir s’exprimer dans un esprit et dans une conduite qui témoignent de deux choses : de son authenticité et de sa vitalité ; et cela, primo, par rapport à sa tradition la meilleure ; secundo, par rapport aux conditions concrètes dans lesquelles aujourd’hui se déroule notre vie, prise dans les mailles solides des moeurs en vigueur ; et, enfin, par rapport au monde profane, qui se professe laïque et orienté vers une manière de penser et de vivre qui n’est certes pas cohérente du point de vue chrétien, alors que le christianisme a la mission de le pénétrer de son esprit au profit et pour le salut du monde lui-même, en Jésus-Christ, Notre Seigneur.

Nous pensons donc qu’il convient que, dès maintenant, l’on se rend compte des difficultés que présente un pareil programme. Comme nous l’avons déjà dit, les difficultés sont nombreuses et elles sont graves ; il faut au moins les connaître, les étudier comme on peut préparer les conditions d’esprit pour les surmonter, grâce à notre témoignage personnel, confiants dans la vertu de l’Esprit-Saint.

Une de ces difficultés est constituée par la décadence du sens moral. Nous en avons déjà parlé ; mais il n’est pas superflu de fixer notre attention sur ce gros obstacle qui trouble la diffusion du message chrétien et sa réelle efficacité.

Qu’entendons-nous par sens moral ? Une question importante !

C’est la conscience innée du bien et du mal ; renforcée par un jugement portant non seulement sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, mais aussi sur ce qui doit être un bien pour nous et sur ce qu’il faut éviter parce qu’un mal pour nous. C’est un concept-clé, qui engage l’intelligence et la volonté dans la recherche des choses qu’on peut faire et de celles qu’il faut éviter ; qui conditionne le jeu décisif de la liberté, celui par conséquent du devoir, et ensuite, de la loi, de la norme directrice de nos actions, et par conséquent celui de l’autorité dont émane la loi. Nous pouvons dire (négligeant en ce moment le vocabulaire de la philosophie) que le sens moral est circonspection, c’est-à-dire conscience de l’ordre à achever en dedans et en dehors de nous. Cet instinct, cette orientation, d’abord spontanée puis réfléchie et voulue, de l’obligation morale, convalidée par un magistère extrinsèque et social, ou bien par un magistère religieux, et tendue vers l’action conforme à un plan naturel, lui-même conçu comme reflet d’une Intention transcendante; c’est ce que nous appelons moralité. Quels sont les forces, les stimulants qui entrent en jeu ? le devoir ? les passions ? les intérêts ? les moeurs ? l’habitude ? l’exemple ? le commandement ? la crainte ? Il y a là toute une portée que l’éducateur connaît bien et dont la conscience, c’est-à-dire le réflexion personnelle, est appelée à évaluer l’honnêteté et à doser, selon un choix mesuré, l’efficacité de ses influences actives.

Nous ne faisons allusion à ce complexe enchevêtrement agissant que pour mieux apprécier la densité de la très commune et merveilleuse expression : « être bon » ; elle signifie être positivement moral. Et il ne faut pas s’étonner du fait que le désordre peut facilement s’introduire dans le compliqué mécanisme psychologique de l’activité humaine. Malheureusement ce désordre existe déjà en puissance dans l’homme à cause des perturbations provoquées par le péché originel, avec une efficacité plus ou moins contenue et contenable.

Et alors nous nous demandons : est-il possible d’être bon ? conforme à la loi du bien, et victorieux des tentations du mal ? Voilà le drame quotidien de tout être humain ; c’est l’épreuve à laquelle est soumise notre vie présente. Mais nous devons être optimistes, et nous devons répondre : oui, c’est possible (cf. 1Co 10,13) ; l’homme est de par sa nature, orienté vers le bien. En outre, nous avons tous un prodigieux soutien qui nous rend bons et nous aide à devenir toujours meilleurs. C’est la grâce, l’effusion intérieure de l’Esprit Saint ; pourvu que nous lui ouvrions l’accès du coeur, avec l’adhésion sincère à l’Evangile et son acceptation profonde comme l’Eglise nous enseigne et nous aide à faire. C’est cela, au fond, le sens global de la vie chrétienne et du salut qu’elle apporte avec elle : être des hommes bons, justes, forts, libres et vrais, vivant dans le Christ. C’est ainsi qu’est l’homme nouveau.

39 Réussirons-nous à former une génération, une société d’hommes semblables ?

Ce sont nos intentions et notre espoir. Mais le danger où est-il ? Et s’il existe, quel en est le remède ?

Parlons du sens moral ; et pour le moment bornons-nous à indiquer deux dangers, qui, déjà, pèsent sur la conscience de tant de gens de notre époque.

Le premier danger est celui de dérouter le sens moral de l’axe déontologique de l’action humaine; de priver, donc, le sens moral de son impératif absolu, qui dérive de la référence à Dieu de notre action. Nous sommes responsables devant Dieu. La crainte de Dieu est le fondement de la vie morale (« La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse »
Ps 110,10), dit la Bible. Si l’on dépouille l’âme de la crainte de Dieu, quel sens peut encore avoir la parole sainteté, c’est-à-dire la perfection suprême de notre être? et il n’y a plus de sens à donner au mot péché qui est la violation absurde de la loi divine. Aujourd’hui la norme de la moralité incline vers la coutume, c’est-à-dire vers l’usage courant, vers la mode du comportement éthique ; hier c’étaient les moeurs qui cherchaient à s’adapter à la norme morale : aujourd’hui c’est le contraire. Si les moeurs font la loi, la loi n’existe plus dans sa vigueur intrinsèque ; et les moeurs se dégradent d’elles-mêmes. Elles deviennent changeantes et provisoires. La corruption trouve ainsi libre course dans la vie sociale. Cette mentalité relativiste que semble vouloir justifier la liberté propre d’une société qui se prétend arrivée à maturité, peut facilement dégénérer en licence et ruiner la communauté et ceux qui la composent. Il n’est pas difficile de relever dans l’histoire des exemples qui le confirment. L’écologie des moeurs devra donc, dans tout programme, figurer parmi les tâches primordiales du renouvellement chrétien auquel nous aspirons.

L’autre danger pour le sens moral vient de l’hédonisme, c’est-à-dire du système éthique qui met le plaisir à la place du bien ; un système, celui-là, vers lequel nous ne penchons que trop. On veut avoir la vie facile, commode, joyeuse. On cherche à supprimer tout effort, tout sacrifice. L’impératif moral, — le devoir —, est pratiquement oublié ; on n’exalte plus que les droits. On bâtit des théories pour justifier n’importe quelle satisfaction donnée aux passions des sens. L’érotisme devient une mode, le plaisir un droit, le vice une ineptie. On ne calcule pas le gaspillage de valeurs humaines que provoque un semblable fléchissement moral. La foi, la religion, la spiritualité, la vigueur de la volonté, la grandeur d’âme, tout s’y dissout. « L’homme animal, avertit Saint Paul, ne peut pas comprendre les choses qui sont de l’Esprit de Dieu » (1Co 2,14).

Nous, qui avons la bonne fortune et la responsabilité d’être baptisés, saurons dégager de ce fait décisif et merveilleux le style et l’énergie de la vie forte et neuve. L’austérité de la croix ne devra pas nous détourner d’un engagement chrétien courageux, mais nous attirer vers lui.

Rééduquons notre conduite pour acquérir le caractère franc et viril du disciple du Christ ; nous donnerons ainsi de l’authenticité et de la vitalité à notre profession de foi chrétienne et avec l’aide de Dieu nous deviendrons capables de porter au monde actuel le message rénovateur et sanctifiant du Royaume du Christ.

Qu’il en soit ainsi, avec notre Bénédiction Apostolique.






26 septembre



ANNEE SAINTE : UN MOMENT DE GRÂCE POUR LES ÂMES, POUR L’EGLISE, POUR LE MONDE





Chers Fils et Filles,



On a déjà parlé maintes fois de l’Année Sainte mais il reste encore beaucoup à dire. Limitons-nous, aujourd’hui, à considérer ce proche événement par rapport au temps, à l’histoire, au dessein divin qui se réalise à des moments déterminés. Avez-vous déjà remarqué comme Jésus parle souvent de l’heure qui vient comme d’une circonstance très importante ? A une femme samaritaine, par exemple, il dit : « L’heure vient et nous y sommes, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité...» (Jn 4,23 Jn 2,4 Jn 17,1 Rm 13,11 etc. ). Cela veut dire que la succession du temps n’a pas toujours une simple signification chronologique, et qu’elle acquiert parfois un sens prophétique, qu’elle indique l’accomplissement d’un dessein divin. L’horloge du temps marque la coïncidence d’un instant rendu précieux par la descente d’une Présence transcendante parmi les hommes ou par une invisible Action de l’esprit qui prend la forme d’un fait sensible.

40 Dans les Saintes Ecritures il n’est pas rare de trouver la mention de quelque moment surprenant de ce genre. Relisons la citation d’un oracle semblable prononcé par le Prophète Joël, qui figure dans l’Ancien Testament et que l’on retrouve dans le Nouveau, dans un discours que prononce Saint Pierre pour documenter le mystère de la Pentecôte : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, et vos vieillards auront des songes et vos jeunes gens des visions... » (Jl 3,28 Ac 2,17-18).

Or, nous pensons que, dans le dessein de Dieu, l’Année Sainte peut être un moment de grâce pour les âmes, pour l’Eglise, pour le monde. C’est chose possible ; c’est une hypothèse, c’est un voeu, un espoir, mais qui, précisément à cause de son caractère surnaturel, échappe à notre influence ; c’est le Seigneur qui doit en être l’artisan : nos velléités stériles ne le peuvent pas ; il se peut que la réalité même, au sein de laquelle cette nouvelle Pentecôte s’insère dans les vicissitudes humaines, demeure cachée à nos yeux sensibles ; mais, pour de nombreuses raisons qui, selon notre expérience, rendent le fait plausible, il se peut, répétons-le, que l’Année Sainte constitue un événement humano-divin décisif.

Quelles sont ces raisons ? Voilà une analyse assez délicate et complexe et il ne nous semble pas possible de nous y appliquer en ce moment. Disons seulement que les conditions mêmes de notre temps où il semble, selon les uns que les valeurs religieuses sont tenues pour inutiles ; oubliées et sans effet selon d’autres ; en veilleuse mais sous pression selon d’autres encore, et prêtes à exploser en une nouvelle libération, en une nouvelle splendeur (cf. Rm Rm 8,19 et ss.) — disons donc que ces conditions de notre temps semblent préluder à une nouvelle épiphanie chrétienne ; qui peut savoir si ce sera dans un ensemble de faits prodigieux, ou bien dans l’histoire, grâce à des témoignages soufferts, où les larmes et le sang des « saints », c’est-à-dire des chrétiens vraiment fidèles formeraient une apologie plus éloquente que n’importe quel discours humain ? Nous l’ignorons, mais il semble bien que ce n’est pas une illusion d’apercevoir, même dans les chroniques contemporaines, quelques vestiges émouvants.

Et nous dirons encore que l’économie du salut réclame normalement une préparation correspondante. La vertu divine se déploie là où l’homme lui offre des conditions propices. Le règne de Dieu exige de notre part un accueil, une attention, une conversion, une disponibilité, une « metanoia » qui, dans l’Evangile, se traduit par « pénitence » : « Faites pénitence, prêche le Précurseur, car le royaume des cieux est proche » (Mt 3,2) et le Messie Jésus répète à son tour le même message : « Convertissez-vous, car le royaume des cieux est proche » (Mt 4,17).

Renouvelons, nous aussi, cet avertissement prophétique : si nous voulons que l’Année Sainte marque vraiment une phase d’authentique reviviscence chrétienne, une sorte de palingénésie de l’Eglise, une vocation rédemptrice pour l’humanité, nous devons nous disposer à la célébrer moyennant un renforcement préalable de notre énergie morale et spirituelle ; nous pourrions intituler cela, à la manière d’aujourd’hui, une « opération-ferveur ». Tous : individuellement et personnellement ; et tous, collectivement dans nos communautés respectives.

C’est, dans ce but, que nous en avons anticipé l’annonce et que nous en avons inauguré les débuts dans les Eglises locales. Il ne faut pas que l’Année Sainte soit une manifestation comme tant d’autres auxquelles nous nous contentons d’assister en simples spectateurs, ou auxquelles nous ne prenons part que momentanément ou que pour la forme. Il s’agit d’infuser en nous, moyennant cette célébration, la sagesse et le dynamisme du Concile ; il s’agit de dépasser — et non de mortifier — le développement, splendide mais temporel, de la science et de la technique modernes qui ne suffisent pas pour nous donner le sens véritable de notre vie et nous faire parvenir à notre destin immortel ; il s’agit de favoriser victorieusement les efforts, souvent décevants, de la civilisation vers la justice sociale, la fraternité et la paix ; il s’agit de donner aux deux termes du binôme de l’Année Sainte : renouvellement et réconciliation, la plénitude de la signification qu’ils contiennent, en vue d’une efficacité intérieure morale, spirituelle et réfléchie, pour le premier terme ; en vue d’une efficacité extérieure, religieuse, interpersonnelle, familiale, sociale, internationale, pour le second.

Tâche grande et importante, certes ; mais pas impossible, Fils bien-aimés, si l’« opération-ferveur » la prépare, et mieux encore la mérite, comme une récompense destinée à chacun de nous et à nous tous par la bonté toujours gratuite du Christ.

Que le Seigneur nous assiste. Avec notre Bénédiction Apostolique.






3 octobre



L’ANNEE SAINTE : OCCASION D’UN EXAMEN PROFOND SUR LA JUSTICE SOCIALE





Chers Fils et Filles,



Nous tous, élèves du Christ, Maître de l’humanité, nous tous, illuminés par sa science de la vie considérée dans le dessein total de ses vraies valeurs et de ses destins suprêmes, nous tous, rendus particulièrement sensibles aux événements de notre temps et au sort de l’humanité, nous devons être les plus attentifs et les plus sensibles tant aux conditions dans lesquelles vivent les hommes qu’aux faits se référant à cet équilibre dans lequel se déroulent, ou devraient se dérouler les relations des hommes entre eux, équilibre auquel nous donnons ce nom sublime et puissant de justice. La justice, c’est-à-dire la forme authentique, la forme vraiment humaine et raisonnable qui doit, ou devrait régler la coexistence humaine, est un idéal auquel nous chrétiens, nous catholiques particulièrement, devons consacrer pensée et action avec le plus grand dévouement; et aujourd’hui, nous devons le faire, avec un intérêt accru en raison du fait, véritablement étrange, que le progrès s’accomplit dans le monde (grâce à la culture, à la technique, à la richesse, etc.) sans entraîner au fur et à mesure le progrès de la justice, c’est-à-dire de cet ordre humain qui constitue la plus haute valeur sociale; au contraire, il arrive souvent que l’accroissement du bien-être de quelques-uns se fasse au détriment de celui de certains autres, ou tout au moins qu’il fasse naître en ceux qui ne peuvent accéder à un bien-être semblable, une impression d’infortune, un sentiment d’injustice et par conséquent le désir de lutter et de revendiquer un sort identique et aussi une fortune plus grande.

41 Pourquoi voulons-nous vous parler de ce grand phénomène social qu’est la justice sociale ?

Parce que nous aurons tous prochainement l’occasion d’y consacrer une nouvelle étude et une activité nouvelle : cette occasion est l’Année Sainte, dans l’esprit de laquelle nous nous apprêtons à entrer.

Ecoutez ! Il est clair que l’Année Sainte doit être un événement éminemment religieux. Pendant une telle période qui se caractérise par une intense conscience spirituelle et par de particuliers exercices de profonde piété, la religion doit prendre plus que jamais la direction de nos âmes ; en une circonstance aussi singulière et stimulante nous devons nous sentir chrétiens, profondément pénétrés par la foi et attentifs aux bonnes et intimes exhortations de l’Esprit. Et c’est précisément pour cela que l’Année Sainte doit constituer pour nous un stimulant puissant et nouveau pour la cause de la justice dans le monde. Cet effet n’est rien d’autre que la perception de l’inévitable et magnifique lien entre l’amour envers Dieu, le premier et le plus grand des commandements prescrits à l’être humain et l’amour envers le prochain qui dérive du premier et l’accompagne nécessairement.

Or, rappelez-vous bien que la justice véritable, progressive, naît de l’amour. Ceci est une vérité, non seulement de thèse : c’est une vérité féconde de notre conception sociale ; elle distingue notre manière d’être, de penser et d’opérer de ces systèmes doctrinaux, politiques, sociaux qui extraient de la haine, de l’intérêt, de la seule sympathie philanthropique, des tendances dominantes de l’opinion publique, les principes du droit et du devoir social, c’est-à-dire de la justice.

Il nous semble important, au seuil de l’Année Sainte, de rappeler textuellement les paroles consignées à l’Eglise et au monde par le Synode épiscopal de 1971, au sujet de la justice dans le monde :

« Le message chrétien intègre dans l’attitude même de l’homme envers Dieu son attitude envers les autres hommes : sa réponse à l’amour de Dieu, qui nous sauve par le Christ, ne devient effective que par l’amour et le service des autres. L’amour du prochain et la justice sont inséparables. L’amour est avant tout exigence absolue de justice, c’est-à-dire reconnaissance de la dignité et des droits du prochain. Et pour sa part la justice n’atteint sa plénitude intérieure que dans l’amour. Parce que tout homme est l’image visible du Dieu invisible et le frère du Christ, le chrétien trouve en chaque homme Dieu lui-même avec son exigence absolue de justice et d’amour ».

Voilà les principes. Nous devons les rappeler et les réaffirmer et précisément en cette occasion qui se présente dans l’histoire d’un monde qui semble incapable de retirer de ses propres conquêtes cette félicité, cette humanité auxquelles il aspire avec une conscience exaspérée : par contre nous voyons la haine, dans laquelle certains mouvements sociaux vont puiser leur force, la lutte implacable de l’homme contre l’homme où ils s’engagent, et la conception de division en classes qui en résulte, la supériorité accordée aux valeurs économiques et à la philosophie matérialiste du monde et de la vie ; comme, d’autre part, l’égoïsme, dont est imbu l’homme dans sa richesse et dans son pouvoir, et l’opinion statique de l’ordre, ou du désordre social, de la justice et du droit, comme aussi l’opinion que le progrès social se réalise de lui-même, sans avoir besoin d’interventions onéreuses et difficiles, etc., disons l’insuffisance, ou l’erreur des principes sur lesquels s’appuie « le géant aveugle » qu’est l’homme moderne, privé de la lumière, c’est-à-dire de la sagesse que le christianisme a fait resplendir sur la scène du monde. Mais encore une fois, attention ! Nous chrétiens, qui possédons les vrais principes fondamentaux de la vie, avons-nous la logique, le courage, l’art, la patience qui permettent d’en tirer la fécondité dont nous sommes potentiellement capables ?

Un grand devoir de cohérence s’impose à nous. Sans aller emprunter à des sources étrangères, trop souvent décevantes, la doctrine et la force pour la justice parmi les hommes et pour l’amour qui fait s’intéresser à leurs problèmes sociaux, ne vaut-il pas mieux puiser dans l’Evangile et les interprétations que l’Eglise en a données la norme pleine d’audace et d’amour qui nous incitera à promouvoir la justice dans le monde ? Et ce moment de ferveur religieuse qu’est l’Année Sainte, ne serait-ce pas le moment propice ?

Nous le désirons de tout coeur, offrant également notre modeste action pour la cause de la justice dans le monde, et avec l’espoir de voir l’Eglise tout entière associée à la grande entreprise, au service à la suite de tous les hommes de bonne volonté.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






10 octobre



L’HOMME A BESOIN DE LA PRIERE





42 Chers Fils et Filles,



Nous sommes convaincu que le monde moderne a besoin d’apprendre à nouveau à prier. C’est-à-dire à s’exprimer soi-même devant Dieu : deux mystères qui se rencontrent : la conscience de l’homme et l’Etre infini et ineffable. Commencement et Fin de toute chose. Que notre dialogue habituel soit cela, chacun le sait, même si on est souvent mal informé ; la prière est l’activité caractéristique de l’homme religieux, du croyant, de celui qui cherche et sent qu’il est en communion avec le Dieu de l’univers et qui a trouvé dans le Christ la voie de l’expression et de la communication entre les microbes que nous sommes, nous, et ce ciel infini qui est la patrie de Dieu. Nous ferons bien de reprendre la réflexion sur cette activité qui a une part si grande dans notre personnalité chrétienne, et de saisir l’occasion du grand effort de la réforme liturgique, décidée par le Concile, pour valoriser en nous les raisons de la prière et pour adapter notre langage spirituel aux formes rituelles, théologiques, communautaires que l’Eglise nous offre aujourd’hui.

En ce moment, toutefois, notre perspective est différente ; nous aurons à revenir, non pas une fois, mais souvent sur la prière du chrétien qui vit de sa foi ; mais, comme nous l’avons dit, en ce moment, nous pensons à l’homme moderne, c’est-à-dire à celui qui est produit par l’expérience de la vie contemporaine et qui estime qu’il peut se suffire à lui-même, sans avoir besoin de recourir à Dieu, à sa Providence, à sa Présence au-dessus et en dedans de nous, à sa Justice, source pour nous de crainte et de responsabilité, à sa Paternité qui, dès qu’on la considère, nous fait déborder d’amour et de joie. Sans avoir besoin donc du rapport religieux et seul avec soi-même, avec la société et la nature qui l’environne. L’idée de Dieu est pratiquement éteinte en ceux qui tirent leur propre éducation du sécularisme contemporain, synthèse de toutes les opinions négatrices de la Réalité transcendante et de la Vérité qui, sous des formes données, sont en nous vivantes et immanentes. L’homme-type que devrait être et qu’est le disciple de l’athéisme, officiel pourrait-on dire, de notre époque, affirme qu’il n’a pas besoin de Dieu ; lui suffit largement la science avec toutes ses conquêtes pratiques ; la science, capable de connaître et d’expliquer toute chose, et de satisfaire ses besoins spéculatifs, pratiques, sociaux et économiques.

Dans un discours aussi bref et aussi simple que celui-ci, nous ne pouvons évidemment pas résoudre les problèmes immenses qui dérivent de cette déification de la science ; nous dirons seulement que nous aussi, et même le tout premier, nous rendons à la science les honneurs qui lui sont dus, lui assurant aussi la promotion, l’appui dont elle pourrait encore avoir besoin. Vive la science ! Vive l’étude qui la développe et l’exalte ! Mais nous croyons qu’il est permis d’affirmer qu’à elle seule, elle ne suffit pas ; et nous ajouterons encore plus : la science, elle aussi, réclame cette communication supérieure à laquelle nous avons donné maintenant le nom de prière.

Nous pourrions faire recours à l’expérience de la plus jeune des générations, celle d’aujourd’hui : la science, suffit-elle avec son incalculable richesse d’applications techniques ? La science, à l’état pur d’analyse, de recherche, d’expériences, de découvertes, ne fait qu’élargir le champ de nos connaissances; des connaissances qui n’expliquent pas sa profonde raison d’être et qui révèlent toujours plus grave et plus pressant, le visage du mystère, qui force implacablement à s’interroger sur le « pourquoi » premier et absolu de ce que nous connaissons ; et il naît alors un tourment aveuglant chez celui qui entrave le processus logique de la pensée, l’envolée vers le Principe créateur, vers la Sagesse révélée et cachée, presque comme un Sacrement, dans les choses étudiées. Il faut observer un fait capital à propos de la pensée scientifique moderne : elle n’a pas, pratiquement servi à la contemplation, c’est-à-dire à la découverte, découlant de son étude spécifique, des notes qui irradient des choses connues, à savoir : l’ordre, la complexité, la loi, la grandeur, la beauté... tous reflets mis en évidence par l’observation scientifique, reflets d’une Pensée génératrice, illimitée et immanente ; mais il est une préoccupation qui a immédiatement pris le dessus, celle d’utiliser pour des fins pratiques, c’est-à-dire pour des applications techniques, les vérités arrachées aux choses. L’utilitarisme a ainsi dominé la science, l’a rendue opaque, et, pour quelques-uns, dangereuse ; sans laisser d’espace à l’esprit humain, sinon celui, légitime mais insuffisant, des supputations au sujet de son emploi au profit de la vie temporelle de l’homme, qui a eu l’usufruit et la jouissance de toutes les découvertes scientifiques, rendues disponibles par des instruments techniques géniaux mais qui n’a pas vu son bonheur s’accroître ni la mystérieuse soif de vie de son coeur s’étancher.

Il faut rendre ses ailes à la science ; celle-ci doit encore soutenir l’itinéraire spirituel de l’homme ; elle doit l’inviter à la poésie et à la plénitude de la prière. « Les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l’oeuvre de ses mains » (
Ps 18,2).

Ceci est dans l’ordre naturel.

Une autre expérience, bien différente, nous conduit à des conclusions analogues ; et c’est celle du caractère ambigu du progrès humain : l’homme devient-il réellement meilleur et plus civilisé en avançant dans l’histoire par l’usage de ses seules forces ? Est-il vraiment capable d’instaurer un humanisme dans lequel les valeurs suprêmes de la personne humaine soient, pour tous, garanties et permanentes ? Et n’y a-t-il pas le risque, si la progressive affirmation de telles valeurs n’est pas soutenue par une tutelle divine, que ces valeurs puissent, en certaines circonstances historiques, se contredire elles-mêmes ? La liberté, la justice, la paix peuvent-elles résister à l’épreuve du temps et aux conflits d’intérêts opposés ? Le droit pourra-t-il se substituer à la force et l’aménagement de la civilisation pourra-t-il vraiment se traduire en un bien commun? Il circule, et principalement en ces jours frénétiques et douloureux, un vent de scepticisme au sujet de la capacité des hommes à être et à demeurer frères. La capacité de l’homme de construire pas ses seuls moyens une civilisation authentique et universelle apparaît dans une pénible contestation. Les principes ne sont ni solides ni valables pour tous ; et alors le règne de la force semble de nouveau nécessaire, et nécessaire paraît la guerre. Et si cependant quelques principes étaient et demeuraient indiscutables, pouvons-nous dire que l’homme, tout au moins en général, aurait la vertu de les appliquer de manière désintéressée et avec sagesse ? N’est-il pas nécessaire alors d’avoir une aide supérieure, une grâce divine en supplément ? Et ne faut-il pas, en conséquence, une imploration qui nous voie, humbles ou puissants, recueillis en prière ?

C’est cela que nous croyons et nous souhaitons que l’humanité, toute ensemble, devienne capable de répéter avec le Christ la prière qu’il nous a lui-même enseignée : « Notre Père qui êtes au ciel ! ».

Que Dieu le veuille ! Avec notre Bénédiction Apostolique.






17 octobre




Audiences 1973 37