Audiences 1971 59

59 Pouvons-nous supposer que la hiérarchie est libre d’enseigner ce qui lui plaît dans le domaine religieux, ou ce qui est susceptible de répondre aux exigences modernes de certains courants doctrinaux ou mieux encore anti-doctrinaux ? Non. Nous devons nous rappeler que l’Episcopat a un devoir primordial, celui de témoigner et de transmettre fidèlement le message du Christ, c’est-à-dire les vérités révélées et confiées aux Apôtres, en vue du Salut. Le christianisme ne peut modifier ses doctrines constitutionnelles. L’évêque doit, plus que tout autre « garder le dépôt », comme dit l’apôtre (1Tm 6,20 2Tm 1,14) et prendre pour lui les dernières paroles de Jésus : « Allez et enseignez à toutes les nations à observer ce que je vous ai prescrit » (Mt 28,20). Le Concile a repris ces paroles (cf. Dei Verbum, DV 4 et 7) ainsi que l’avait explicitement demandé Vatican I (Sess. III, cha. IV). Nous ne devrions même pas penser à l’éventualité d’une transformation de l’Eglise dans le domaine de la foi (cf. tertullien, De Praescrip., c. 20 ; PL 2, 36-37). Le « Credo » demeure. Sous cet aspect l’Eglise est très conservatrice et ne vieillira donc jamais.

Fidélité doctrinale, compréhension pastorale





Nous nous demandons alors : cet enseignement primitif ne peut donc pas se développer ? Oui, mais à condition qu’il soit toujours cohérent avec la Parole que Dieu nous a révélée. Jésus lui-même avait prévu un tel développement (Jn 16,12-15). Et, la tradition qui s’en est suivie se propage ainsi de l’ordre théologique à l’ordre canonique (cf. 1Co 11,23 1Co 15,3 Th 1Co 2,15 Dei Verbum, DV 8). Ceux qui, dans l’Eglise, ont reçu le charisme de la vérité, doivent s’efforcer de demeurer fidèles à cette tradition et par leur autorité, la faire respecter (cf. Lc Lc 10,16). Ce fut, là, le grand problème de Newman (cf. J. guitton, La philosophie de Newman). L’étude de la vérité divine est toujours possible ; la théologie est en marche vers une meilleure « intellegentia fidei ». La foi doit être appliquée à notre vie, à notre expérience en perpétuelle mutation. Les exigences des temps se renouvellent sans trêve. Par conséquent, les responsables pastoraux de l’Eglise doivent veiller à garder intact le trésor des vérités divines et celui des traditions valables qui l’ont assimilé ou qui en découlent. Ces mêmes responsables doivent en même temps présenter ce trésor toujours vivant à toutes les générations dans un langage et sous des formes accessibles et fructueuses. Cet effort continu de fidélité doctrinale et de compréhension pastorale est le drame spirituel de ceux que l’Eglise a choisis pour guider les hommes vers le Salut. Priez pour eux.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






13 octobre



NOS PRÊTRES





Chers Fils et Filles,



Nous voulons, aujourd’hui, poser une question à laquelle vous-mêmes pourrez répondre dans votre for intérieur. Interrogez votre conscience, car vous savez qu’elle se situe sur un plan plus intime et plus réfléchi que celui de votre opinion. Interrogez-la scrupuleusement et n’émettez pas de jugement superficiel. Que pensez-vous du prêtre ?

Que pensez-vous du prêtre ?





Nous sommes anxieux de connaître votre réponse, car, ces jours-ci, le thème de la prêtrise, devenu dans l’esprit du public le thème du prêtre, c’est-à-dire l’examen de la personne ou des personnes revêtues du sacerdoce, est d’actualité. Vous savez que ce sujet est à l’ordre du jour du Synode des Evêques, réunis à Rome. Tous en parlent avec un vif intérêt comme s’il s’agissait d’une nouveauté et comme si ce Synode concernait — et cela est vrai — non seulement le ministère sacerdotal, mais toute la communauté ecclésiale et toute la mission de l’Eglise dans le monde.

Ne vous attendez pas à ce que Nous vous parlions des discussions synodales, ni des commentaires faits à ce propos. Ne parlons pas du Synode, mais de vous qui Nous écoutez. Nous vous demandons encore : Que pensez-vous du prêtre ? Qui est-il ? Que fait-il ? Que devrait-il faire ? Comment voudriez-vous qu’il fût ? Voyez-vous la nécessité de sa présence et de son activité dans la société moderne ou ne la voyez-vous pas ? Cette présence, vous ennuie-t-elle ? Est-ce que sa vue vous dérange ? Voudriez-vous un prêtre exclu et en marge de notre monde profane et sécularisé ? Comment le jugez-vous ? Comment pensez-vous qu’il soit ? Quels sont les aspects du prêtre qui vous irritent ou, au contraire ceux qui, d’après vous, méritent attention, estime et intérêt ? En un mot, comment le voulez-vous ?

Vous voyez que la question se ramifie en plusieurs autres interrogations et il se peut que celles-ci vous fassent penser à des problèmes plus grands, par exemple, que nous provenons d’une tradition catholique entièrement tissée d’activité pastorale ; que l’Eglise existe ; que la liberté religieuse est admise — du moins théoriquement — par le Droit moderne ; qu’une grande question se pose encore, en termes inéluctables : l’affirmation « Dieu existe » a-t-elle une raison d’être ? Quel rapport cette Existence Suprême et transcendante a-t-elle avec nous ? avec notre conscience, avec notre destin? Nous nous interrogeons encore : Que savons-nous et que pensons-nous du Christ ? Est-il vrai que le Christ vit et agit toujours dans l’Eglise par le sacerdoce ministériel, l’une de ses personnifications ?

60 Sur ce thème théologique et existentiel, les interrogations n’en finiraient plus ! Celles que nous avons posées suffisent à justifier notre première question : Que pensez-vous du prêtre ?

La littérature et l’expérience





Nous sommes presque certains que cette question vous surprendra et que, par conséquent, deux séries d’images de prêtres se présenteront à votre imagination ; tout d’abord celles des réminiscences littéraires. La littérature nous a offert toute une galerie de portraits qui, en quelque sorte, sont demeurés imprimés dans la mémoire ; des figures graves et ridicules; des Saints et des caricatures ; le prêtre est un personnage exploité par ces écrivains qui, dans leurs ouvrages, s’intéressent davantage aux personnages mis en scène qu’à la scène elle-même, c’est-à-dire à la narration des faits ; c’est un personnage dont la richesse de la vie intérieure implique une comparaison entre la réalité extérieure du prêtre et ce qu’il devrait être ; c’est un personnage à double aspect. « Il y a en moi, disait Léo Trese, un côté lion et un côté agneau ; charité et égoïsme ; pénitence et amour des aises ; prière et vie profane ; humilité et orgueil » (Vase d’Argile, p. 139). St. Paul disait de lui-même : « Mais ce trésor (l’Evangile) nous le portons en des vases d’argile, pour qu’on voie bien que cette extraordinaire puissance appartient à Dieu et ne vient pas de nous » (
2Co 4,7). La littérature s’est plu à dépeindre avec tant de diversités ce dualisme paradoxal que le lecteur est bien embarrassé pour choisir le type de prêtre qu’il voudrait pouvoir condamner, bafouer, admirer ou comprendre dans sa vie secrète (citons ici quelques auteurs célèbres : Manzoni, Fogazzaro, Moretti, Barbey d’Aurevilly, Chesterton, Bernanos, Cronin, Greene, Marshall, etc.).

Passons maintenant à la deuxième série, celle très variée, des prêtres qui ont réellement existé : St. Vincent de Paul, Don Bosco, le Curé d’Ars et ajoutons Maximilien Kolbe qui sera béatifié dimanche ; n’oublions pas les autres images chères et modestes de bons et saints prêtres que chacun de nous a certainement rencontrés sur son chemin : Curés, religieux, professeurs et aumôniers... qui ont ajouté au don charismatique, ministériel de la Parole de Dieu et de la grâce sacramentelle, leur manière humble et humaine d’inviter, d’accueillir, d’écouter, d’avertir, de compatir, de consoler, de comprendre, de faire le bien... et aussi leur propre mode de vie, pauvre et courageuse, qui nous a fait incliner la tête et murmurer, pensifs : Oui, celui-ci est un vrai prêtre.

Mais revenons à notre question : quelle conception vous faites-vous du prêtre ? Peut-être y avez-vous rencontré des défauts ? Mais pourquoi les défauts des prêtres provoquent-ils tant de réactions, tant de critiques ? Pourquoi êtes-vous portés à les généraliser si facilement et à les condamner ? Nous l’avons déjà dit : parce que nous voudrions toujours trouver chez le prêtre, la perfection. Le prêtre n’est-il pas l’homme de Dieu, son représentant, son ministre ?

Un préféré de la miséricorde du Seigneur





Certes. Mais nous voudrions que cette considération évidente puisse être approfondie de notre part : si le prêtre est l’homme de Dieu, un « autre Christ », c’est le signe qu’un courant de grâce est passé dans l’histoire de sa vie : il a été un appelé, un élu, un préféré de la miséricorde du Seigneur. Celui-ci l’a aimé d’une façon particulière. Il l’a marqué d’un caractère spécial et l’a ainsi habilité à l’exercice des pouvoirs divins (cf. st. thomas, III, 53,2) ; Il l’a rendu amoureux de Lui jusqu’à faire mûrir en lui l’acte d’amour le plus plein et le plus grand dont le coeur de l’homme soit capable: l’oblation totale, perpétuelle, bienheureuse... Comme Jésus, il a eu le courage d’offrir sa vie pour les autres, pour tous, pour nous.

Ecoutons parmi tant d’autres, une citation du Concile sur les prêtres : « Par l’Ordination et la mission reçue des Evêques, les prêtres sont mis au service du Christ Docteur, Prêtre et Roi ; ils participent à son ministère qui de jour en jour, construit ici-bas l’Eglise pour qu’elle soit Peuple de Dieu, Corps du Christ, Temple du Saint-Esprit ». C’est pourquoi, « dans une situation pastorale et humaine souvent en pleine mutation, il fallait les aider plus efficacement dans leur ministère et mieux prendre en charge leur vie ». Le Concile nous a invités à méditer sur la nature du sacerdoce qui est une surnature et sur sa mission humaine qui est surhumaine.

Serviteurs et intendants





Qui ne sait ces choses qui offrent les éléments de la définition du prêtre ? Nous le savons tous un peu ; et en réfléchissant, combien d’autres choses pourrions-nous ajouter, non seulement pour idéaliser la figure du prêtre, l’essence de sa mission et pour en faire le mythe de notre fantaisie, ou de notre dévotion, mais pour mieux comprendre ce frère que le Christ a voulu pour Lui. Rappelons comment St. Paul a répondu à la question que nous nous sommes posée aujourd’hui : « Qu’on nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu » (1Co 4,1). Le Prêtre ne mérite-t-il donc pas que nous nous fassions une juste conception de sa personne, de sa transfiguration en ministre du Christ, en héraut du Royaume de Dieu, non pour en faire la louange hyperbolique et conventionnelle, mais pour mieux reconnaître sa dignité et sa fonction ? pour compatir à ses déficiences, pour l’aimer davantage, pour le savoir et l’avoir nôtre ?

Réfléchissez un peu à cela au moins pendant le Synode.

61 Avec notre Bénédiction Apostolique.






20 octobre



EGLISE SAINTE





Chers Fils et Filles,



Nous voulons vous inviter aujourd’hui à réfléchir quelques instants sur la Sainteté de l’Eglise. La récente béatification du Père Maximilien Kolbe, qui a eu lieu dimanche dernier, ici-même, dans cette Basilique, nous fait, méditer sur cet aspect et sur cette propriété de l’Eglise. Nous disons que l’Eglise est Sainte : pourquoi et comment l’est-elle ?

En vous proposant ce thème de réflexion, nous suivons avant tout une ligne méthodologique, celle de l’observation positive, même optimiste si vous voulez, et selon laquelle nous devons découvrir et considérer les valeurs positives, constructives, celles qui nous révèlent l’oeuvre de Dieu dans l’Eglise et l’effort des fidèles pour répondre à leur vocation chrétienne.

Observer l’Eglise avec amour





Nous voudrions, donc, inviter ces fidèles à ne pas tourner systématiquement et à priori leur regard sur les aspects négatifs de l’Eglise ou mieux encore sur la vie de ses membres ; qu’ils aient une perspective réconfortante et édifiante de la vie ecclésiastique ; qu’ils en abandonnent la critique corrosive pour l’observer avec amour (cf. Y. congar, Vraie et fausse réforme de l’Eglise, Intr.). Cette critique se flatte d’être soi-disant réaliste, peut-être, bien intentionnée au départ, elle se veut réformatrice et, par conséquent, dénonce, désormais outre mesure, les faiblesses et les déformations de l’Eglise actuelle dans son engagement évangélique. Elle aspire à l’édification d’une Eglise nouvelle, conçue selon ses propres exigences critiques, souvent utopiques et destructives. C’est là un jeu dangereux bien qu’il soit mené par des individus intelligents et dans des milieux animés d’un certain esprit de renouveau. Dangereux, puisqu’il semble ne pas tolérer la communion effective et cordiale des frères et des pasteurs de l’Eglise ; dangereux encore, puisqu’il part d’observations objectives pour aboutir, avec une extrême facilité, à des conclusions subjectives et arbitraires ou dépourvues de tout sens historique et de tout réalisme humain et social. Il refuse la doctrine de l’Eglise pour accepter des théories et des idéologies politiques nuisibles à la foi. Tout en adoptant une attitude des plus sévères et des plus exigeantes à l’égard de l’Eglise institutionnelle, soit dans le domaine culturel ou spirituel, il finit par se conformer de manière simpliste à ces nouveaux courants d’idées qui l’entraînent vers l’abolition des plus importantes règles morales. Ce jeu est dangereux, nous ne cesserons de le répéter, car il s’octroie cette autorité de jugement qu’il a lui-même contestée à l’Autorité légitime et responsable. Il épuise bien vite les ressources de charité qu’il possédait au départ, poussé par la velléité prophétique de s’en retourner aux origines chrétiennes ; pouf se transformer, hélas ! aussi vite, en accusateur polémique et intempérant ; cet amour humble et vrai fait alors place à une ambition revêche et solitaire.

Mais pas d’adulation





Cependant, nous ne voudrions pas que les fidèles aient de l’Eglise une vision conventionnelle, unilatérale et puérilement élogieuse; qu’ils se rendent compte des erreurs et des défauts de la vie ecclésiale ! Nous ne leur demandons pas d’être sans esprit critique ou partiaux, et encore moins passifs et adulateurs. Qu’ils aient de l’Eglise une vision objective, en reconnaissant ses fautes mais aussi ses vertus et ses mérites, en promouvant sans cesse son renouveau et en l’aimant toujours et même davantage selon ses besoins et ses déficiences. C’est dans cette voie que nous voudrions voir s’orienter les fidèles de l’Eglise. Nous-mêmes, nous essayons de trouver ce qu’il y a de bon, de vrai et d’utile dans ces attitudes négatives ; nous acceptons volontiers les reproches adressés à la vie ecclésiale telle qu’elle est, afin de mieux comprendre comment elle devrait être. Nous nous efforçons d’accueillir, dans des sollicitations inquiètes et confuses, le désir caché d’une vie chrétienne authentique, en l’empêchant d’arriver à un compromis avec la nouvelle mythologie d’un humanisme économique, érotique et révolutionnaire.



En communion ineffable avec le Dieu vivant





Notre réflexion est orientée, nous le répétons, vers la Sainteté de l’Eglise et dans l’Eglise. Quiconque a foi en la Parole du Seigneur, n’osera contester et oublier que l’Eglise est Sainte. Ici, le terme « Eglise » se réfère au mystère de la définition qu’en a donnée Dieu, c’est-à-dire au plan d’amour et de Salut pour lequel Dieu a conçu une humanité qui puisse l’appeler Père, parce que vivant du Christ, de sa Parole et de son Esprit; l’Eglise est donc Sainte puisqu’elle est élevée à une vie surnaturelle, à une communion ineffable avec le Dieu Vivant, Un et Trine ; elle est elle-même sacrement et instrument de l’effusion divine, la grâce ; par cela même, elle est la « Mère des Saints », c’est-à-dire dotée de pouvoirs de régénération et de sanctification ; Sainte, car dès leur existence terrestre et temporelle, les hommes qui lui appartiennent sont Saints ; dans une certaine mesure et dans ce régime actuel qui tend à la plénitude de la sainteté, ils sont « peuple élu, sacerdoce royal, nation sainte... peuple de Dieu » (1P 2,9-10) ; ils sont consacrés à Dieu.

L’Eglise est le cône de lumière céleste projetée sur le monde ; elle est Sainte dans le dessein de Dieu et dans l’économie de grâce qui l’enveloppe ; c’est la « Sainte Eglise » ; cela devrait nous suffire pour en chercher l’idée génératrice, l’image idéale dans son lieu d’origine et de retour qui est justement le Dieu Créateur, le Dieu d’Amour.

62 Quoi de plus lumineux sur le visage des hommes que la beauté de la Sainte Eglise ! Sainteté de l’Eglise : cela ne suffit-il pas à nous rendre admiratifs, enthousiastes et heureux ? Qu’est la beauté sinon une révélation de l’Esprit ? Et où trouver révélation plus intuitive et plus béatifiante sinon dans l’humanité devenue Corps du Christ et Temple vivant du Saint-Esprit ? Savons-nous, pour l’Eglise, faire nôtre la joie du psalmiste : « Que tes demeures, Seigneur, sont désirables, ô Dieu puissant ! » (Ps 83,2) ?

Eglise en marche





Mais voici notre déception : la sainteté dans l’Eglise, vue dans la réalité humaine de ses membres, n’est pas toujours conforme à la sainteté de l’Eglise, vue dans son projet idéal et divin. Même s’ils sont déjà admis dans ce « Royaume de Dieu déjà parmi nous » (Lc 17,21), les membres de l’Eglise n’en demeurent pas moins des hommes faibles, fragiles et pécheurs ; car pour le posséder vraiment, dit le Seigneur, le Royaume de Dieu doit être conquis par la force et ce sont les violents qui s’en emparent (Mt 11,12). Il arrive donc que l’incohérence entre la vocation à la sainteté des chrétiens et leur déficience morale, provoque le scandale, un scandale malheureusement fréquent, auquel l’opinion publique est aujourd’hui très sensible ; cette incohérence provoque l’indignation de Celui qui nous a invités au banquet : « Mon ami, comment es-tu entré sans la robe nuptiale ? » (Mt 22,12). Mais nous qui aimons la Sainte Eglise, nous n’y trouvons pas motif de scandale mais nous éprouvons plutôt une douleur, un stimulant à l’examen de conscience, à une reprise de la volonté, une compréhension évangélique.

Aussi, cette exigence pressante de conformer notre conduite, notre perfection morale au caractère religieux et mystique de l’Evangile est l’un des principes fondamentaux de la vie chrétienne, tant personnelle que collective; tandis que cette exigence demande que la vie chrétienne soit continuellement soumise à une critique vigilante, une question inexorable se pose à chacun de nous d’abord : Suis-je vraiment fidèle ? Suis-je vraiment chrétien ? Avant de juger les autres, jugeons-nous nous-mêmes. Cette question fait jaillir des énergies morales fécondes qui engendrent sentiments et traditions caractéristiques de l’Eglise. Elles lui font prendre conscience de sa condition d’« Eglise en marche », d’humanité en route vers la perfection. Ces énergies morales créent chez quelques esprits courageux une tension intérieure qui, tout en développant leur sens profond d’humilité, les pousse au désir et à l’audace de la sainteté, sous l’impulsion de la grâce qui opère sans cesse dans l’Eglise de Dieu. Nous pouvons observer tout cela dans tant d’existences, peut-être proches de nous, qui, sans atteindre les hauteurs de la célébrité canonisée par l’Eglise, peuvent assurément s’appeler Saintes.

Réfléchissons à cela pour jouir de la vision édifiante de la Sainteté, en accepter l’élan et en utiliser la force réformatrice.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






27 octobre



EGLISE MISSIONNAIRE





Chers Fils et Filles,



Notre coeur est encore tout ému par la cérémonie célébrée dimanche dernier dans cette basilique, à l’occasion de la Journée missionnaire. Ceux qui parmi vous y ont assisté comprennent certainement et partagent notre sentiment. Mais ceux qui n’ont pas eu la joie d’y participer peuvent facilement ressentir la même émotion en pensant au sens profond de cette cérémonie. Car, encore plus que le rite lui-même, c’est sa signification qui mérite l’attention et la réflexion de tous ceux qui, comme vous, ont pour l’Eglise un regard d’amour, pour cette Eglise que nous ne pouvons comprendre que par l’amour, c’est-à-dire par « l’intelligence d’amour » (DANTE, Purg., 24, 51).

Cette Messe ne pouvait avoir d’ailleurs qu’un sens missionnaire de par les notes caractéristiques qu’y ont apportées les participants. Nous avons admiré particulièrement les costumes fastueux des pèlerins des îles Samoa venus rendre la visite que nous leur avions faite l’an dernier. Toute la famille de l’Eglise Catholique du monde y était représentée par les évêques du Synode. Il y avait des fidèles de toute race, de toute couleur, provenant de tous pays, un échantillonnage de l’humanité vivant sur notre globe. Nous pensions au chant de l’Apocalypse, « Tu rachèteras pour Dieu des hommes de toute race, langue, peuple et nation » et au récit de la Pentecôte lorsque tous, « remplis de l’Esprit-Saint », annonçaient dans leur propre langue les « merveilles de Dieu» (Ac 2,11) ; avec la stupeur des païens d’autrefois, nous avons vu la grâce du Saint-Esprit se répandre sur toutes les nations (Ac 10,45). Nous nous demandions si la prophétie s’était accomplie : « Leur voix a retenti par toute la terre, la voix des Apôtres et des Missionnaires, et leurs paroles sont arrivées jusqu’aux extrémités du monde ? » (Ps 18,5 Rm 10,18).

Belle et pacifique





63 L’Eglise, dans sa diversité humaine, et sociale illimitée était là, extraordinairement belle et pacifique...

Oui, pacifique, car une autre caractéristique plus profonde et encore plus belle et éloquente resplendissait : l’unité. Des personnes si différentes et si unies, des hommes qui ne se connaissent même pas et se sentent frères; des gens fiers et jaloux de leur propre culture qui abandonnent à une communion totale ce qu’ils ont de plus personnel, leur pensée, leur coeur, dans une seule foi, une seule charité, convaincus d’être un seul corps avec un seul esprit qui les anime, dans la joie d’une solidarité ouverte à tous, dans l’espérance d’exprimer, avec une immense variété de langage, la même voix, la même prière, le même cantique au Dieu Unique, Père de tous les hommes (
Ep 4,3-6). L’unité catholique, phénomène sans pareil, est la plus haute aspiration de l’humanité, mais elle n’est pas encore tout à fait réalisée dans les affaires temporelles ; ici, au contraire, nous avons l’unité vraie et réelle au spirituel, au plan visible et organique ; un Seul Peuple, le Peuple de Dieu, un Seul Corps, le Corps Mystique du Christ, l’Eglise, l’Eglise Une et Catholique.

Me voici, envoie-moi





Est-ce là l’Eglise ? Mais comment ? Comment ce prodige se réalise-t-il? Il s’est révélé à nous dans ses aspects humains, devenus signes et sacrements de l’élément divin, la grâce christifiante qui appelle et transforme les hommes et les femmes de ce monde dont nous connaissons la grandeur et la misère, la force et la faiblesse, l’héroïsme et la lâcheté, hommes et femmes de ce monde cultivé et corrompu. Pendant la cérémonie, plus de 400 fidèles sont sortis des rangs pour se diriger vers Nous, Serviteur des Serviteurs de Dieu ; ils sont montés à l’Autel exprimant par cet acte silencieux la parole prophétique : « Me voici, envoie-moi » (Is 6,8) ; je veux être « mis à part pour annoncer l’Evangile de Dieu » (Rm 1,1 Ga 1,15 Ac 13,2). C’est la réponse au double appel du Christ: appel extérieur quand l’Eglise invite et implore ; appel intérieur quand le Christ parle avec douceur et gravité au coeur des plus fidèles. Ces hommes et ces femmes sont venus pour que nous les reconnaissions missionnaires. Que leur donnerons-nous sinon le Crucifix qui, dans la main tremblante et courageuse qui le reçoit, laisse entrevoir l’imitation, le dévouement, l’amour, la victoire du missionnaire prêt à partir ? Le sacrifice du Christ, celui qui sauve le monde, continue.

Le charisme du sacrifice





Mais le charisme du sacrifice existe-t-il encore de nos jours ? Oui ! Dans toute sa plénitude et sa grandeur ! Notre époque, qui a connu les guerres, le sait bien ; mais, elle le refuse en construisant son idéal de vie sur l’égoïsme et les plaisirs. Notre époque connaît le charisme du sacrifice, mais elle l’honore chez les autres et l’éloigné de soi. Chacun de nous le repousse ; non, pas chacun de nous à vrai dire; certains l’acceptent même dans son expression la plus authentique, volontaire.

L’honneur se transforme alors en gloire; heureusement cette gloire alimente encore les vertus fondamentales de notre existence. L’exemple d’un Schweitzer n’a-t-il pas tout dit à notre génération ? Nous nous unissons bien volontiers pour rendre l’hommage d’admiration que mérite un tel homme. Mais, sans vouloir faire de comparaison, qu’on nous permette de rendre le même hommage aux très nombreux missionnaires qui ont offert et qui offrent leur vie par un sacrifice humble et illimité, sans attendre éloges et récompenses, pour soulager les souffrances physiques et morales de leurs pauvres frères (car, ils sont frères dans le Christ) dans les terres de mission, encore au seuil de la culture moderne.

Quel trésor de sacrifice possède, maintenant plus que jamais, cette Eglise de Dieu, Eglise communautaire et hiérarchique, institutionnelle et active, que la Providence nous permet d’appeler nôtre !

Notre apologie de l’Eglise veut aider ceux qui doutent de son authenticité, se soustraient à sa communion vécue, ont honte de militer dans ses rangs. L’Eglise missionnaire nous juge avec sa foi apostolique, son amour, son dévouement total dans le Christ au service et à la libération de nos frères. Elle ne nous enseigne ni la critique stérile, ni la contestation amère, ni les velléités rhétoriques, ni un spiritualisme éphémère. L’Eglise est une école de réalisme évangélique ; elle nous invite à suivre le Christ dans la joie.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






3 novembre



L’EGLISE UNE COMMUNAUTE QUI PRIE





64 Chers Fils et Filles,



Nous parlerons encore du visage de l’Eglise, de l’Eglise telle qu’elle apparaît à nos yeux, pour la connaître et voir ce qu’elle fait dans sa réalité humaine.

Vous savez la raison de cette observation intuitive, de ce regard immédiat : c’est le désir de voir son visage rayonnant, sa beauté naturelle, c’est le besoin de réconforter tant d’esprits bons et intelligents, angoissés par la découverte continue et intarissable des défauts, des difformités, des scandales que la critique moderne, intérieure et extérieure, attribue à tous les aspects de l’Eglise. Il en résulte une antipathie à l’égard de cette ancienne institution que beaucoup, hélas ! veulent abandonner ou traiter d’inutile, de dépassée, d’infidèle et pire encore, de squelette desséché. D’autres encore, et ils sont tout aussi nombreux, se proposent, dans un élan de générosité peut-être, mais aussi de présomption, de la ranimer et de la réformer dans son dessein constitutif et traditionnel. Ils lui attribuent une forme nouvelle et imaginaire qui oscille entre un spiritualisme charismatique raffiné — dont on ne sait pas exactement en quoi il consiste — et un conformisme humaniste aux réalités présentes et voilées, propres à la société temporelle.

Un peuple en prière





Cette vision réaliste de l’Eglise ne dit rien de nouveau aujourd’hui ; au contraire elle se limite à une observation si évidente et empirique qu’elle semble banale. Qu’est-ce que l’Eglise ? C’est une communauté qui prie ; c’est un peuple en prière, un peuple de Dieu ! C’est, là, le signe de sa philosophie, de sa théologie. C’est l’homme qui a besoin de Dieu (
2Co 3,5) et qui doit tout à Dieu. Son attitude caractéristique et fondamentale est donc cultuelle. L’Eglise est avant tout une société religieuse. Ce qui lui tient à coeur, c’est la prière. L’Eglise se propose d’atteindre un but primordial: mettre les hommes en communication, en communion avec Dieu (Lumen Gentium, LG 1). L’Eglise unit les hommes qui lui sont fidèles pour les rendre fidèles à Dieu. Par la Parole, la charité, et les sacrements, elle actualise dans l’histoire, le Christ de l’Evangile, unique médiateur entre Dieu et les hommes. Sa mission première est religieuse. Que de fermes et solides structures ne sont-elles pas nécessaires à cette mission collective, intérieure et extérieure ! L’Eglise prétend, — et à bon droit, — d’offrir à l’humanité la solution définitive au problème religieux qui, nous le savons, a énormément intéressé et tourmenté les hommes. Face à l’indifférence croissante et à la négation acharnée, caractéristique de notre siècle, l’Eglise estime que la religion a non seulement une raison d’être — et aujourd’hui plus que jamais — mais que la formule religieuse qu’elle offre est le « fondement et le couronnement » de la vie humaine, du savoir et de l’agir de l’homme ; c’est la lumière, le soutien, le but, la béatitude de notre existence sur la terre, c’est la première et dernière parole, l’alpha et l’oméga du monde. De par sa conception générale et suprême, humaine et cosmique de la religion catholique, c’est-à-dire de par sa foi, l’Eglise est organisée, elle existe, aime, travaille et souffre tout en dialoguant avec Dieu et les hommes, en priant.

La réforme liturgique





Que cela plaise ou non, tel est le visage de l’Eglise: le grand choeur ordonné et exaltant de l’humanité qui adore le Père « en esprit et en vérité » (Jn 4,23). C’est un visage splendide, rayonnant de spiritualité et de sociabilité, de moralité, de bonté charitable, de mystère et de clarté qu’aucune autre institution terrestre ne peut offrir ou prétendre offrir aux hommes de notre temps. Et cette lumière se lève du visage de l’Eglise, tel le reflet de l’image de Dieu (Ps 4,7). Telle est l’Eglise en prière, magnifiquement exaltée par le Concile et, nous ne pouvons l’oublier, du fait même de la réforme liturgique. Par l’intention qui l’a provoquée, intention pastorale de raviver la prière dans le peuple de Dieu, prière pure et de participation, intérieure et personnelle et en même temps publique et communautaire, cette réforme liturgique mérite une grande considération même face aux conditions spirituelles du monde moderne. Il ne s’agit pas d’un simple fait rituel, de sacristie ou d’érudition archaïque et purement liturgique ; c’est une affirmation religieuse, pleine de foi et de vie ; c’est une école apologétique pour tous ceux qui cherchent la vérité vivifiante; c’est un défi spirituel lancé au monde athée, païen, sécularisé.

Maintenir allumée la flamme de la prière





A l’occasion de la récente publication du nouveau Bréviaire, nous avons reçu, parmi tant d’autres, une lettre confidentielle mais très expressive, dans laquelle il est dit combien il serait utile d’exhorter les fidèles « dans les moments de tension générale des âmes, pour rappeler l’excellence de la lecture, de l’exposition, de la méditation de la Parole de Dieu, convaincus qu’une telle exhortation serait accueillie salutairement par chaque âme comme un sceau au nouveau livre sacré et un digne rappel en même temps de l’opportunité d’une prière, résultat de siècles et de siècles de travail et dans laquelle les Pères, les Docteurs, les théologiens et les Saints de l’Eglise font sentir leur voix éternelle... ». Cela est vrai et c’est aussi ce que nous faisons avec ces paroles familières, surtout pour le Clergé et pour les religieux, auxquels appartiennent, de façon particulière, l’honneur et l’obligation de maintenir allumée la flamme de la prière au sein de l’Eglise et pour ses fils ardents qui savent que tout renouveau, dans l’Eglise (toute sa vitalité, son dépassement des difficultés et des crises, sa capacité de servir pour délivrer et sauver les frères proches et lointains), est alimenté par la prière ; par la prière intime et personnelle (Mt 6,4) et aussi par celle communautaire, sacerdotale et publique que nous appelons liturgie.

Nous voulons croire que vous en êtes tous persuadés et qu’avec vous, ceux qui recevront l’écho de ces paroles, le seront également ; nous mettons donc aussitôt en pratique la confiance commune dans l’oraison en vous demandant de prier pour l’heureuse conclusion du Synode Episcopal, afin que le ministère sacerdotal dans l’Eglise reçoive grâce et joie, force et sainteté, et afin que la justice et la paix dans le monde — thèmes auxquels le synode s’est consacré avec amour et sagesse — reçoivent lumière et réconfort.

Priez donc. Prions. C’est ainsi que nous devons être l’Eglise.

65 Avec notre Bénédiction Apostolique.






10 novembre




Audiences 1971 59