Audiences 1971 65

L’EGLISE : UN PEUPLE LIBRE ET RESPONSABLE





Chers Fils et Filles,



Après la clôture des travaux du Synode des Evêques, nous reprenons notre observation des aspects les plus marquants de l’Eglise. Nous entendons parler constamment de cette Eglise et nous nous posons toujours cette même question : qu’est-ce donc que l’Eglise, ce phénomène historique, humain et religieux ? Le Synode pourrait satisfaire notre curiosité en nous fournissant quelques informations supplémentaires et définitives sur les problèmes qu’il a traités. Mais laissons travailler les personnes compétentes chargées de classer les documents officiels approuvés et sur lesquels les Pères du Synode ont avancé des propositions dont il faut tenir compte. Ce n’est d’ailleurs pas le moment d’assouvir cette curiosité, d’autant plus que ce lieu n’est pas des plus indiqués.

Nous vous invitons à réfléchir quelques instants sur la définition empirique de l’Eglise. Qu’est-ce que l’Eglise ? Considérons les éléments visibles sans prétendre donner une réponse adéquate. L’Eglise est une société, une société religieuse. Cette observation immédiate mais fondamentale suffit à nous rappeler que nous ne pouvons prétendre appartenir à l’Eglise, professer sa religion, en un mot, être de vrais chrétiens, avoir notre religion, notre manière personnelle d’être d’authentiques chrétiens sans être en même temps les membres de cette société appelée « Eglise ». Le Christianisme est un fait social. Il n’est pas seulement une idéologie que chacun peut suivre à sa guise ou conserver au plus profond de sa conscience. La religion professée par l’Eglise constitue une communauté, une communion de pensée et de tradition. Elle engendre un peuple, le Peuple de Dieu.

Un fait social





Ceux qui veulent une Eglise exclusivement spirituelle, invisible, aux aspects indéchiffrables n’ont qu’une vision partielle de la réalité du christianisme. L’Eglise n’est pas seulement une âme, mais aussi un corps. Et même les chrétiens qui se sont séparés de l’Eglise afin d’en créer une autre, uniquement spirituelle qui ne soit pas soumise à des impératifs sociaux ou liée à des normes juridiques, se sont rendus compte qu’ils ont abandonné un des principes essentiels de la religion fondée par le Christ et ils veulent s’attribuer quand même le titre « d’Eglise ». La logique de l’Incarnation veut que l’Eglise soit une société visible, déterminée, réalisée dans un organisme humain promoteur d’unité. St. Augustin écrivait aux habitants de Madaure, personnes religieuses mais insensées : « Vous pouvez certainement constater que beaucoup ont été bannis de la société chrétienne qui se développe de par le monde grâce au Siège Apostolique et à la succession des évêques » (Ep 232, PL 33, 1028). St. Thomas nous rappelle que « le Christ, en tant que Dieu et homme a accompli l’oeuvre de Salut ; homme, il a souffert pour notre rédemption ; Dieu, il nous a sauvés par sa passion » (Contra Gentiles). Dieu, religion, Christ, Eglise et Salut, voilà des mots essentiellement placés en ligne descendante, ligne que nous pouvons parcourir dans l’autre sens. Si nous voulons le Salut, c’est-à-dire réaliser notre vraie destinée, nous devons trouver dans l’Eglise le ministère qui nous donne le Christ, médiateur de cette religion qui nous conduit à Dieu, Principe ineffable et vivant.

Mais ici, l’aspect personnel de l’Eglise prévaut sur l’aspect social. C’est ce qui distingue la société ecclésiale de la société civile. Nous appartenons à la société civile par naissance, indépendamment de notre volonté, tandis que nous appartenons à la société ecclésiale par le baptême qui exige la foi : chez l’enfant, un acte de foi professé pour lui par les parents, les parrains et la communauté est chez le chrétien adulte, un acte de foi libre et volontaire.

Nous naissons hommes et nous devenons chrétiens. L’Eglise est donc une société, mais c’est une société libre. Ce mot semble une répétition, un terme à la mode. Mais la foi n’est vraie que si elle est libre. Le terme « liberté », appliqué à la religion, n’a pas le sens que nous lui conférons dans la vie. Dans la religion, la liberté est ce qui rend la vie de l’Eglise non seulement digne d’être comptée parmi les droits de l’homme les plus sacrés, mais extrêmement importante pour toute personne et pour la collectivité humaine au sein de laquelle se déroule l’exercice de cette liberté dont dépend le destin suprême de l’homme.

Liberté et responsabilité





L’Eglise se présente comme la société où l’homme peut exercer pleinement sa liberté car la foi, c’est-à-dire notre rapport avec Dieu, ne subit aucune contrainte, aucune entrave. Nous pourrions faire ici l’historique de l’obéissance et de la violation de cette loi fondamentale. Mais nous préférons nous arrêter sur un autre problème qui est partie intégrante de la liberté religieuse et qui a son importance puisqu’il nous aide à trouver la définition que nous cherchions. Il s’agit de la responsabilité. Liberté et responsabilité caractérisent profondément les membres de cette société unique que nous appelons l’Eglise. Nulle part nous ne trouvons une responsabilité comportant de telles exigences psychologiques et morales, une responsabilité qui fait se déclencher cet acte spirituel, essentiellement humain que nous appelons conscience. C’est une chose connue et vécue dans la culture chrétienne. L’enfant devine sa conscience, l’homme la vit. C’est là la source du drame de tous les temps. Tandis qu’aujourd’hui on a tendance à éteindre la conscience religieuse et à endormir la conscience morale en effaçant mais sans pouvoir l’annuler la notion de péché, c’est-à-dire la notion de responsabilité totale devant Dieu, devant la société et devant la personnalité propre, et de rendre ainsi la liberté irresponsable devant ses instances suprêmes, l’Eglise s’appuie sur ce sens de responsabilité qui jaillit de sa foi et la rend capable d’agir dans l’amour, la fermeté, le dynamisme de l’emploi de tout talent dont peut être riche la vie de l’homme. L’Eglise est donc une société religieuse, tout à fait libre et responsable.

66 Essayons d’appliquer à nous-mêmes cette définition, car chacun de nous est membre de l’Eglise. Il s’agit d’une initiation pédagogique, mais elle nous fait comprendre que nous sommes l’Eglise.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






17 novembre



L’EGLISE : UN APPEL, UN ENGAGEMENT





Chers Fils et Filles,



Notre attention est encore tournée vers l’Eglise, source intarissable de curiosités. Qu’est-ce que l’Eglise ? Nous nous consacrerons spécialement aujourd’hui à la signification étymologique du terme. Dans le langage biblique — et depuis l’Ancien Testament il en a toujours été ainsi — Eglise veut dire « rassemblement à caractère religieux ». Le Christ a fait sienne cette parole et lui a attribué son sens propre : « Mon Eglise » (Mt 16,18). Etymologiquement, Eglise veut dire convocation, appel. L’origine de ce mot nous aide à mieux saisir sa valeur expressive. L’Eglise est une vocation. Ce sens intime et originel du nom et de l’être de l’Eglise nous dît beaucoup de choses utiles, non seulement pour une théologie exacte mais aussi pour une compréhension spirituelle, féconde et correcte de l’Eglise.

Appel, appel de Dieu





L’Eglise implique un appel, mais attention, c’est un appel divin. Cette observation offre, au premier abord, la règle de l’orthodoxie que nous ne devrons jamais oublier : la voix qui appelle à ce rassemblement n’est pas une voix humaine, c’est une voix transcendante qui monte des profondeurs divines pour nous dire que l’Eglise est un mystère que seule la révélation nous rend accessible; un mystère dans le double sens du terme qui signifie vérité cachée et réalité surnaturelle (cf. Co 2, 2 ; Co 1, 26 ; Rm 16,25) ; c’est le mystère du dessein divin relatif au nouveau rapport que Dieu a voulu établir avec les hommes par l’intermédiaire du Christ, pour le Salut de toute l’humanité (cf. Ep Ep 1,3-14). La vie et l’histoire de l’Eglise sont liées à cette première interprétation de son nom, c’est-à-dire de son origine et de sa réalité. Elle n’est pas une fondation humaine, mais le fruit d’une initiative divine.

Et, ici, nous profitons de cette doctrine fondamentale pour y trouver une première consolation : l’orthodoxie de l’Eglise, autrement dit sa fidélité à l’appel dont elle est le ministre et à la vérité de cet appel qui est exigeante et béatifiante. Exigeante, car elle n’admet ni arbitraire, ni équivoque, ni incertitude; béatifiante parce qu’elle ouvre la porte du Royaume de Dieu, de la découverte de la Vérité et de l’Amour, de la conversation avec Dieu, de la chance de la vraie Vie.

« Viens et suis-moi »





Nous disions que l’Eglise naît d’une vocation, une vocation divine. La Parole que Dieu nous adresse, le Verbe de Dieu qui est venu nous parler (cf. He He 1,2). Nous devons par conséquent, écouter (cf. He He 2,1-14). La première génération chrétienne, celle du Nouveau Testament, a eu la vive conscience de cet appel, à commencer par les Apôtres. Le groupe des Apôtres s’est formé après que Jésus eût demandé à chacun d’eux de le suivre : « Viens et suis-moi » (cf. Mt Mt 4,19-22 Mt 9,9 Jn 21,19). Les Apôtres ne se sont pas rassemblés d’eux-mêmes ; ils ont été choisis par le Christ qui leur a dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16-19 Lc 6,13). C’est sur cette idée de vocation que St. Pierre et St. Paul fonderont la constitution de l’Eglise primitive (cf. Rm Rm 8,30 Ga 1,6 1Th 2,12 1P 1,10 1P 2,9 1P 5,15 2P 1,3). Ainsi la vocation marque la trajectoire de la Parole invitante de Dieu qui frappe le monde et blesse les consciences. Ceux qui reçoivent cette Parole sont appelés à s’unir aux autres, tout aussi fidèles, et ensemble, ils forment une communauté, l’Eglise, la société des « appelés de Jésus-Christ » (Rm 1,6). Celui qui est appelé ne demeure pas seul, livré à lui-même, autonome, mais il est inséré ipso facto dans un Corps, le Corps Mystique du Christ, l’Eglise (cf. Co 2, 19 ; 3, 15 ; Ep 4,16).

Cette assemblée, formée d’êtres humains répondant à un dessein organique et surnaturel, constitue un aspect de l’Eglise qui nous fait découvrir que les hommes qui ont la chance d’y appartenir, y trouvent leur propre destin, leur raison d’être, une invitation qui leur confère une valeur pour une mission et les rend conscients d’un devoir et d’une espérance, conscience souvent absente chez ceux qui n’ont pas reçu l’appel mystérieux.

67
« Personne ne nous a appelés »





En effet, l’homme, par lui-même, n’a pas une connaissance claire de sa propre raison de vivre. Plus il réfléchit, plus les doutes l’assaillent et il devient la victime de la tentation aristocratique du scepticisme (à quoi bon vivre ?) ou de la tentation empirique du pragmatisme (agir pour agir, mais pourquoi ?) ou encore de la tentation plus grave de l’hédonisme (jouir de la vie : carpe diem !). C’est, là, une angoisse qui croît avec la culture et la civilisation : le sens du non-sens, de l’inutilité de la vie. C’est la raison du pessimisme qui se dégage de la littérature ; voilà pourquoi l’homme semble voué au désespoir : « Personne ne nous a appelés ». Rappelons la parabole évangélique des désoeuvrés, engagés à travailler dans la Vigne du « père de famille » (
Mt 20).

Quelque chose à faire





L’Eglise, au contraire, est le fruit de l’engagement à un travail adéquat et exaltant qui donne un but et du mérite à la vie, le « Royaume des Cieux ». Par cela même, l’Eglise est la Mère des vocations, disons le bureau de placement pour les hommes à la recherche d’une raison de vivre, d’aimer, de travailler, de souffrir, de mourir. Rien, ni personne n’est désoeuvré ou inutile dans l’Eglise : le néant, la fatigue vaine, le désespoir et la crainte n’existent pas. Et bien souvent, grâce à la vocation chrétienne les existences les plus malheureuses — les petits, les pauvres, les souffrants — deviennent les plus dignes et les plus précieuses. L’Eglise offre à chacun de nous « quelque chose à faire », ce quelque chose qui confère sens, valeur, dignité et espoir à la vie humaine. Chacun est appelé, chacun est mis en valeur pour la vie présente si celle-ci l’est pour la vie future. Quelle richesse d’idéaux et d’énergie est ainsi répandue dans le monde !

Nous qui essayons de voir l’aspect positif de l’Eglise, son visage éclairé par le soleil divin, nous devons donc lui accorder une grande importance puisqu’elle représente l’appel, l’invitation authentique au Royaume de Dieu; c’est Elle, l’Eglise, qui nous transmet la Parole de Dieu, qui la protège, l’enseigne et l’interprète avec une jalouse objectivité ; c’est Elle qui incite à écouter et à approfondir cette Parole qui, pour nous tous, doit être l’écho de la vocation à suivre le Christ et qui, pour certains, devient un charisme, ce don de l’Esprit qui réclame en réponse le don de celui qui écoute. C’est l’Eglise qui commande cette vocation intime et qui décide si elle peut en tirer un ministère ou une oblation pour l’édification communautaire.

La voix mystérieuse du Christ





On en parle beaucoup aujourd’hui et on constate une diminution soit des vocations communes à une intégrité consciente et agissante de vie chrétienne, soit des vocations sacerdotales ou religieuses. Oui, l’oreille de l’homme moderne est assourdie par le fracas du progrès ou extasiée devant la loquacité magique de notre culture ; elle ne sent ni n’écoute la voix mystérieuse du Christ. Et si cette oreille profane perçoit l’écho de l’Evangile, elle veut souvent l’interpréter à sa guise; elle s’y écoute elle-même plus qu’elle n’écoute l’appel authentique de l’Esprit. Et alors, que de richesses sont ainsi gaspillées et combien de destinées humaines, même dans le domaine religieux, ne parviennent pas à maturation !

Parmi les événements les plus graves de l’histoire, nous ne pouvons oublier celui que le Christ en larmes a prévu sous la muraille de Jérusalem, cette Jérusalem qui est demeurée sourde à son appel prophétique et aveugle à sa venue messianique : « Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais, hélas ! il est demeuré caché à tes yeux... » (Lc 19,42).

Mais l’Eglise, l’humanité appelée par le Christ, est toujours là et continue de poursuivre sa mission. Au nom du Christ, Elle appelle et invite : Viens !

C’est cette voix que nous devons entendre, c’est le but qu’elle nous indique que nous devons comprendre.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






24 novembre



STRUCTURES ET ESPRIT





68 Chers Fils et Filles,



Que pensez-vous de l’Eglise ? Telle est la question qui se pose encore à notre génération. Dans notre civilisation dite occidentale, le processus historique a non seulement distingué mais aussi séparé la société religieuse de la société civile : d’où la nécessité, en quelque sorte, de situer l’Eglise hors des affaires de l’Etat qui s’est octroyé le droit d’organiser la coexistence humaine. Quels sont le visage, la fonction et quelle est la raison d’être de l’Eglise dans le monde moderne, sécularisé, autosatisfait, agnostique à l’égard des différentes expressions de la religion ?

L’histoire nous a montré qu’au cours des siècles et en tous lieux, l’épisode évangélique de Césarée de Philippe n’a cessé de se répéter. En ce temps-là, Jésus lui-même, par un dialogue presque socratique, demanda à ses disciples qui était, au dire des gens, le Fils de l’homme ; et parmi une si grande variété de jugements, quelle était leur opinion à son égard : « Mais pour vous, qui suis-je ? » (
Mt 16,15).

C’est ainsi que cette question revient aujourd’hui et que nous nous interrogeons encore sur l’Eglise, Corps Mystique du Christ. Le Concile et, avant lui, les grands enseignements et les études théologiques ont fait surgir cette question : Qu’est-ce que l’Eglise ? Un phénomène religieux voué, comme tant d’autres, à être effacé par le progrès scientifique ? Une tradition spirituelle, une croyance populaire qui a survécu grâce à son riche héritage culturel et artistique ? Une entité sociale encombrante et prétentieuse, désormais dépassée, qui peut tout au plus stimuler l’adaptation de quelques adages évangéliques précieux pour la vie humaine ?

Vous avez certainement entendu parler de ces problèmes propres à notre temps et votre sensibilité de fidèles vous laisse entrevoir la manière dont ces différentes conceptions de l’Eglise tendent à en décréter la fin ou à en contester l’existence. Vous sentez qu’aucune définition scientifique ou empirique que lui attribuent, même inconsciemment, ceux qui sont hors de l’Eglise, ne pénètre dans sa vraie réalité, dans son mystère. Pour connaître vraiment l’Eglise, il faut y vivre, y participer, avoir la chance d’être admis à partager son expérience surnaturelle. En un mot, il faut la foi.

Mais aujourd’hui, et ce n’est pas la première fois, l’Eglise est l’objet d’une controverse intérieure, à laquelle l’opinion publique s’intéresse vivement. Celle-ci, sous prétexte de ramener l’Eglise à ses origines, à ses valeurs spirituelles authentiques, détermine deux principes fondamentaux : la structure et l’Esprit; nous pourrions dire : le corps humain organique et l’animation divine de l’Eglise. Jusque-là, aucune objection. Les difficultés surgissent lorsqu’on accuse la structure d’être abusive, difforme, précaire, nuisible, en d’autres termes, inutile. Elle nécessiterait des changements radicaux, pour répondre aux critiques ou même la dissolution pure et simple. La structure serait une dérivation illégitime — ou du moins non nécessaire — de l’ancienne formule de l’Eglise apostolique. Ce serait une structure autoritaire, juridique, formaliste, anti-évangélique, anti-historique, profanée par la course au pouvoir, à la richesse, au conservatisme et destinée à se séparer du monde.

Les charismes de l’Esprit





Au contraire, l’Esprit est charismatique, prophétique, libre et libérateur. Nous ne pouvons que nous réjouir de la priorité accordée ici à l’Esprit-Saint qui, par sa grâce, fait vivre, illumine, guide et sanctifie l’Eglise. Parmi tant de lourdeurs qui éloignent les esprits des réalités spirituelles, cet intérêt prioritaire, accordé aux charismes de l’Esprit, est digne de la plus haute considération : vue sous cet aspect, l’Eglise devient de manière subjective, la réalité religieuse par excellence, personnelle, intérieure, libre et heureuse ; en même temps, elle devient une réalité qui résulte objectivement d’une communication transcendante et mystérieuse avec l’Esprit divin, vrai et vivifiant. Mais cette réalité ne doit pas être confondue avec la pathologie religieuse, la superstition, le subjectivisme spirituel ou avec l’excitation collective ; elle doit être ramenée à la communauté de la foi et servir à son édification. Cette réalité ne peut faire abstraction du dessein divin qui offre à l’Eglise, aux communautés des croyants, le don polyvalent de l’Esprit et qui en organise l’effusion par un ministère complexe et qualifié (1Co 4,1 1Co 12,1 ss. ; 1Co 14,37-40 1P 4,10 ss. ). On ne peut isoler l’économie de l’Esprit — même si Celui-ci, comme dit le Seigneur, souffle où il veut (Jn 3,8) — des structures, tant ministérielles que sacramentelles, instituées par le Christ, germées comme une plante de sa semence, de sa Parole.

L’Eglise signe et instrument de l’Esprit





Aujourd’hui, nous essayons de trouver le juste rapport entre la structure visible, humaine, sacramentelle de l’Eglise et le mystère de l’Esprit dont elle est signe et instrument et dont nous tirons notre vie chrétienne. Nous verrons comment ce rapport est inhérent au dessein de l’Incarnation et de la Rédemption, comment il confère un caractère sacré à tout chrétien, sacerdoce royal commun à tous, et comment il a créé un sacerdoce ministériel qui rend organique et unitaire la communauté du peuple de Dieu; sacerdoce qui fait resplendir une dignité christiforme incomparable (le dialogue de St. Jean Chrysostome sur le sacerdoce met en évidence cet aspect sublime) ; sacerdoce doué de pouvoirs pastoraux, riches de magistère (cf. Lc Lc 10,16 Jn 15,26-27 Jn 16,13 Mt 28,19 etc. ), de sanctification (1Co 11,24 Jn 20,23) ; sacerdoce totalement voué à la charité qui devient un service (Mt 20,28), un service d’autorité (1Co 4,21 1P 4,11) mais si généreux, si humain, si paternel et si fraternel, conforme à celui du Christ, le bon Pasteur par excellence, qui sacrifie sa vie pour son troupeau (Jn 10, 11, 12).

C’est un bien que ce rapport entre structures de l’Eglise et Esprit du Christ ait été l’objet d’une étude approfondie de la part de penseurs et de théologiens fidèles et surtout de notre Commission théologique. Le problème du sacerdoce a été examiné à un niveau élevé dans les documents de l’Episcopat et du Concile. Le dernier Synode des évêques en a fait une synthèse qui sera publiée prochainement et nous avons confiance qu’elle servira à l’édification de toute l’Eglise et de nos prêtres, chers et vénérés.

69 Une fois de plus, nous verrons ce qu’est cette Eglise in fieri, c’est-à-dire en marche vers une Eglise dominée exclusivement par la hiérarchie de la sainteté. Elle est la manifestation du témoignage au Christ de l’apostolat humain (dans des structures hiérarchisées à tous les échelons du Peuple de Dieu) et de l’Esprit de Pentecôte, Epiphanie du Corps Mystique, structuré apostoliquement et animé spirituellement (CONGAR, Esquisse du mystère de l’Eglise, p. 129, etc.).

Encore une fois, fils très chers, essayons de comprendre et d’aimer l’Eglise.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






1° décembre



LE DIALOGUE DE L’AVENT





Chers Fils et Filles,



Le temps de l’Avent ramène le grand problème de notre rencontre personnelle avec Dieu : c’est cela le problème religieux. Nous en connaissons tous la solution : c’est Noël, c’est le Christ, la foi, la vie catholique. Mais en réalité, chacun de nous a-t-il résolu ce problème ? Le résultat en est-il satisfaisant, vécu ? Nous ne répondrons pas maintenant à ces questions susceptibles d’éveiller notre inquiétude et nos doutes. L’Eglise, grande éducatrice des âmes, nous propose chaque année, en des termes toujours objectifs, les mêmes réflexions ; c’est son calendrier qui le veut ainsi, c’est le retour annuel de sa liturgie qui célèbre régulièrement les mêmes fêtes et répète les mêmes thèmes doctrinaux et spirituels. « Répète » n’est pas le mot exact. Nous devons dire « renouvelle ». Imaginons une courbe qui, au lieu de se boucler sur elle-même, monte en spirale. C’est ainsi que la liturgie, telle une spirale, s’élève pour ces fidèles qui en accueillent la méthode pédagogique, toujours égale dans son programme et nouvelle dans sa recherche. Nous voulons dire par là que nous ne participons pas de la même manière aux célébrations religieuses. Notre attitude et notre intérêt peuvent varier selon notre état d’âme. La façon de percevoir les « choses » religieuses change avec l’âge. « Lorsque j’étais enfant, écrit St. Paul, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant » (1Co 13,11). Avec l’âge, c’est aussi notre monde qui change, ce monde qui nous marque, ne cesse de débiter formes et mesures et nous accapare de plus en plus.

Le monde de l’expérience sensible





L’« extérieur » nous provoque et nous n’avons plus un instant de paix. Ajoutons à cela l’effet néfaste de notre milieu de travail; journées laborieuses et souvent exténuantes qui altèrent notre état psychologique sans cesse soumis aux troubles extérieurs. Voir et écouter, tel est le slogan de cette civilisation dite de sons et d’images. L’écran de notre psychologie est sans cesse occupé par les sens. Ceux-ci fournissent à la pensée un matériel d’élaboration toujours nouveau ; ils l’aident de leurs voix et de leurs modèles. Ainsi notre vie tend à s’enfermer dans une sphère sensible où elle puise sa nourriture et s’épuise. L’homme devient naturaliste et positiviste sans qu’il s’en aperçoive. S’habituant à cette forme concrète de connaissance, il ne va pas chercher plus loin. C’est l’image de l’homme moderne. Sa formation et sa culture sont à ce niveau : le monde de l’expérience sensible. Monter plus haut ? Oui, mais toujours par l’escalier des sens, celui des quantités si possible, puisque son usage est fréquent dans le domaine scientifique. La tentation vient et triomphe : tout s’arrête là. Réfléchir davantage ? Chercher la raison des choses ? Comment sont-elles et pourquoi ? Chercher la vérité ? Le fondement, la cause transcendante ? Chercher l’amour ? La finalité des choses ?

La voie qui monte





Voilà alors que l’homme hésite entre deux tendances opposées : la première l’arrête : c’est la pesanteur, la crainte, la paresse surtout qui le poussent à se contenter de ce royaume de l’expérience et du sensible dont il a fait sa demeure naturelle. La seconde, plus naturelle encore, l’invite à monter : c’est la tendance à une recherche plus élevée, à un effort suprême.

C’est ici qu’entrent enjeu pensée et intelligence; comprendre le mouvement métaphysique de toute chose ; rien n’est stable ; aucune chose n’explique par elle-même sa nature et son sens, son origine et son but. Chaque chose, comprise dans ce qu’elle a de plus profond, ne se suffit pas. Elle renvoie à un principe, à une fin qui la dépassent. C’est une « voie », une montée. Elle est auréolée de mystère, un mystère, c’est-à-dire un royaume qu’on ignore mais qui, en fait, est bien connu de celui qui le franchit : c’est le mystère de Dieu, le mystère religieux. Ce voyage pénible et bienheureux qu’un instant suffit à entreprendre et que les années ne parviennent pas à achever, c’est la religion. Religion naturelle si nous y arrivons par nous-mêmes, puisque nous sommes préparés à ce début de rencontre encore obscure. Religion surnaturelle si, à l’appel de l’homme qui cherche, du pèlerin assoiffé, répond une voix vivante, infiniment vivante : « Je suis » ! La voix de Dieu qui vient de ce mystère un peu moins obscur; la voix qui ouvre le dialogue avec l’homme, le dialogue de la foi, de la supervie, le dialogue du Royaume de Dieu. Le dialogue de l’A vent, de la venue parmi nous et pour nous du Dieu vivant; le dialogue du Verbe qui s’est fait homme afin de parler aux hommes, communion ineffable et vivifiante.

70
Le silence qui écoute





Vous savez cela. Vous êtes tous « enseignés par Dieu » (docibiles Dei :
Jn 6,45). Mais afin que ces choses soient présentes à notre esprit et agissent dans notre vie, il faut le silence, condition indispensable. Autrement dit, pour réfléchir et comprendre, notre esprit doit être libre au moins un instant (in se reversus, Lc 16,17).

Mettons-nous à l’écoute de l’écho tumultueux, puis apaisé, de notre conscience, de notre personnalité propre que l’on n’explore jamais assez. Notre conscience se fait à son tour l’écho d’une autre voix, celle de la conscience religieuse, la voix de l’esprit de Dieu qui « enseigne toute vérité ».

C’est le premier exercice que nous proposons pour ce temps liturgique pour vivre en hommes, en chrétiens l’expérience quotidienne. Le silence qui écoute. Faites l’essai. Ecoutez attentivement. Quel est ce souffle prophétique qui, comme d’un désert sans fin, nous apporte ce message suggestif à peine murmuré : préparez la voie du Seigneur ? (Is 40,3-5).

Hommes modernes, reconstruisons notre vie intérieure, protégeons-la du tumulte extérieur et écoutons la voix de Dieu qui vient.

Avec notre Bénédiction Apostolique.






15 décembre



LA PRESENCE DU CHRIST DANS LE MONDE CONTEMPORAIN





Chers Fils et Filles,



Frères, Fils, pèlerins, visiteurs, pour vous tous Noël approche. Noël qui porte la joie dans les coeurs. Mais en ces jours, nous ne saurions oublier les soucis qui hantent notre esprit. Pensons à la nouvelle guerre du Pakistan qui menace d’en déclencher d’autres bien plus graves encore, à la guerre du Moyen et de l’Extrême-Orient, apaisée en apparence, mais qui reste en éveil, aux tristes conditions de l’Irlande. Nous pourrions dire beaucoup de choses sur la paix dans le monde et par exemple sur le dernier synode des évêques. Nous vous demandons vivement de vous souvenir de tous ces problèmes dans vos prières. Mais aujourd’hui, au cours de cette brève audience, parlons de Noël qui se manifeste à tous sous le signe de la paix et de la joie.

Disons : sous le signe du Christ. Est-ce un sermon, vous demanderez-vous ? Non, il s’agit plutôt d’une question que nous voulons vous poser : quel intérêt le monde porte-t-il au Christ ? Ceci nous rappelle Jésus s’adressant à ses disciples à Césarée de Philippe : « Au dire des gens qu’est le Fils de l’homme ? » (Mt 16,13). La première réponse qui vient à l’esprit s’exprime ainsi : intérêt pour le Christ, aujourd’hui? Aucun. Et hélas ! pour beaucoup, c’est celle qui semble la plus vraie. Mais, après une courte réflexion, cette même réponse se transforme: le Christ suscite tout de même quelque intérêt. Il est évident qu’au sein de l’Eglise, cet intérêt est des plus vifs. L’Eglise n’est-elle pas la continuation historique, la personnification permanente du Christ ? N’est-elle pas son Corps Mystique ? « Nous sommes tous Un dans le Christ, nous sommes le Corps du Christ » (St. augustin, Enarr. In Ps 26 PL Ps 36,211), puisque Lui est la tête de ce corps qui est l’Eglise, à laquelle nous avons la chance d’appartenir. Réjouissons-nous d’être conscients de cette union qui existe entre le Christ et l’Eglise puisque de nos jours certains contestataires osent estimer que le Christ est un Etre à part et non la communauté, la tradition, la religion, le christianisme qui réclament de Lui leur principe propre. On ne peut concevoir l’Eglise sans son origine historique, authentique et vitale qu’elle tire du Christ, sans Sa présence dans l’Eglise qui se manifeste par Sa grâce, Son autorité pastorale et sacramentelle, Sa communion ecclésiale dont l’Eucharistie est l’expression la plus caractéristique et nous fait tous Un avec Lui et parmi nous (cf. 1Co 10,17). L’Eglise est la mémoire mystique et vivante du Christ; partout où se trouve l’Eglise, il existe une actualité palpitante du Christ (Mt 28,20). Cette réalité historique et eschatologique de notre foi devrait suffire à nous faire aimer en même temps le Christ et l’Eglise.

Donc, le Christ a encore une place dans notre monde moderne qui bien souvent le nie et l’oublie. Cet intérêt se manifeste d’une façon bizarre : les revues américaines ont reproduit des photos de jeunes « hippies » vêtus de tricots sur lesquels on lisait : « J’aime Jésus » (I love Jésus). Comment se fait-il ? Nous ne saurions l’expliquer; mais que d’attitudes de la jeunesse actuelle ne peuvent s’expliquer ! Et pourtant, elles se manifestent si ouvertement qu’elles finissent par créer une mode, un mimétisme qui, tout en ne déposant pas en faveur de l’autonomie des jeunes, constitue toutefois un fait et lance un slogan, un aphorisme qui se propage avec la rapidité d’une épidémie. Le moment du slogan Jésus, est-il donc venu ? Dans le monde contemporain d’autres signes marquent l’actualité du Christ, ne serait-ce que pour le nier : le cauchemar du Christ est toujours présent dans le monde de la culture. Il en résulte que les négations les plus fermes des milieux culturels dernier cri engendrent questions et réponses d’où le Christ, frappé à mort par la plus élégante des critiques, ressuscite plus réel et plus vivant que jamais. Toutes les thèses qui se dégagent du domaine extérieur à l’Eglise, là où se trouve le Christ vivant, ne sont pas tout à fait négatives. L’affirmation de Benedetto Croce garde toute sa valeur puisqu’elle est vraie : Nous ne pouvons nous dire chrétiens tant que notre esprit n’aura pas assimilé tout ce que le Christ nous a enseigné. Notre cher et inlassable Jean Guitton a écrit récemment : «... Je me souviens que mon vieil ami Couchoud qui avait philosophé toute sa vie sur l’Evangile, me disait : J’admets tout le Credo sauf Sub Pontio Pilato.Il aurait accepté tous les dogmes à condition qu’ils soient tous révélés et sans aucun rapport avec l’histoire. Jésus n’avait pour lui aucune existence historique ». Cette affirmation nous fait douter de l’objectivité dépensée de l’illustre ami de Jean Guitton. Il est trop difficile d’effacer le rôle de Pilate, réalité historique, dans la vie de Jésus. Jésus est présent parmi nous. Si nous tournons vers Lui notre regard, il nous éclaire ; il nous persécute si nous nous détournons de Lui. Tout connaisseur de littérature contemporaine sait que le Christ ou son message se dégage toujours, comme mû par une logique inexorable, de la scène du monde qu’elle soit profane et même son ennemie. Pourquoi cette logique ? Pourquoi l’homme ressent-il ce besoin de rencontrer Jésus ? Peut-être parce que Jésus est présent à la fois sur deux voies : celle qui conduit à l’homme et celle qui conduit à Dieu. Il est, en effet, le Fils de l’Homme et le Fils de Dieu. Ainsi lorsque nous nous intéressons à l’homme, qu’il s’agisse de l’homo sapiens des savants et des philosophes, ou de l’homme malheureux, du pauvre, de l’enfant, du pécheur, nous cherchons toujours Jésus, l’homme vrai, l’homme type, l’homme bon, libre, notre Homme. Et Dieu veuille que nous sachions mettre en pratique la profonde vérité de Sa Parole, chez tout homme qui implore aide et salut. C’est moi, Jésus (Mt 25,40). Et lorsque nous voudrons découvrir la Vérité Suprême qui enveloppe et dépasse la sphère humaine et le domaine des connaissances naturelles, lorsque nous voudrons percevoir la lumière éblouissante du visage de Dieu, nous devons nous arrêter sur cette image invisible de Dieu (Col 1,15) et confesser la vérité de la Parole de Jésus « qui me voit, voit aussi mon Père » (Jn 14,9).


Audiences 1971 65