
Audiences 1972 61
61 Cet exposé, qui résume notre attente de Noël, n’est pas en contradiction avec notre douloureuse émotion pour la reprise soudaine des rudes et lourdes opérations de guerre au Vietnam, alors que tout le monde dans l’univers pensait comme imminente une solution initiale et pacifique du long conflit, justement en coïncidence avec les fêtes de Noël. Il réaffirme plutôt notre voeu, accompagné de notre plus vive prière au Dieu de la paix et de la joie pour que la douloureuse situation ait bientôt son heureux épilogue non dans de nouvelles opérations de guerre mais dans des tractations conduites avec une longanimité et une loyauté réciproques.
Et, avec ce voeu, nous donnons à tous notre Bénédiction Apostolique.
27 décembre
Chers Fils et Filles,
Noël est passé.
Et nous allons maintenant retourner, un peu fatigués, un peu hâtivement, aux quotidiennes occupations qui pour nous, fils de notre époque, sont habituellement fébriles, absorbantes et orientées vers le monde extérieur. Généralement, nous vivons dans le champ des intérêts extérieurs. Nos pensées, notre activité sont marquées d’extraversion. Nous n’avons pas le temps, nous n’avons pas les moyens de penser à nous-mêmes ; nous voulons dire que nous ne savons pas réfléchir, pas créer un peu de silence, de solitude, un peu de tranquillité en nous-mêmes. Et pareillement, quand notre activité se fait personnelle, c’est-à-dire quand nous pensons, quand nous lisons, quand nous étudions, notre attention se trouve engagée au-delà d’un acte de conscience objective. Tout cela est bien connu. Et même, cela est voulu. C’est une des caractéristiques de notre programme de vie, cette intensité des opérations extérieures qui occupent notre temps, avec des horaires fixes et rigoureux ; caractéristique est également le travail accompli sous une pression tellement exténuante que, dès qu’il nous laisse quelque répit, de jour ou de nuit, nous avons besoin de “ nous distraire ”, c’est-à-dire de sortir encore — avec un rythme et un but différents — de notre cénacle intérieur, du colloque que nous voudrions pleut-être avoir avec nous-mêmes ; mais nous avons peur de nous sentir seuls, dans le vide et dans l’ennui. Nous avons peur de découvrir la vanité des choses (cf. le livre de l’Ecclésiaste, désigné dans la Bible par le vocable hébreu de Qohèlet ; et les Pensées de Pascal, 166 et sv.). Mais non ! Si la célébration de la fête a eu vraiment pour nous quelque importance spirituelle, elle doit — d’une manière ou d’une autre — demeurer, non pas seulement dans nos souvenirs qui pâlissent aussitôt et se perdent dans le fouillis des réminiscences de temps écoulés, mais surtout dans les motifs permanents de notre pensée et dans les stimulants de notre comportement. Demeurer, c’est-à-dire être absorbée dans notre psychologie et marquer de son empreinte notre face spirituelle. Elle doit demeurer aussi bien dans le don de grâce que la Noël aura apporté avec elle que dans l’efficacité pédagogique que la participation à la liturgie va développer graduellement chez celui qui attend d’elle, comme d’une école éternelle, l’enseignement de la perfection chrétienne.
Demeurer ; soyons pratiques, qu’est-ce que cela comporte ?
Cela comporte un acte extrêmement simple, mais de grande importance, exactement comme celle d’un grain qui, tombé dans la bonne terre, y enfonce des racines, développe une végétation et finalement produit un fruit (cf. Mt Mt 13, 3, sv.) ; cela comporte la nécessité d’y penser, d’y réfléchir ; cela comporte un essai d’approfondissement — tant spéculatif qu’affectif —, une méditation théologique ou même purement spirituelle. Le Noël du Christ est un fait d’une telle importance, un mystère d’une telle richesse, qu’il mérite ce second moment de considération.
Nous avons à ce propos un exemple qui nous a toujours paru de grand intérêt. C’est celui de Marie, la Mère de Jésus. Vous vous rappelez comment Saint Luc, nous indiquant presqu’ainsi la source de son récit enchanteur de la nuit de Bethléem, nous offre, en conclusion ce précieux témoignage : “ Puis, Marie gardait (en elle) toutes ces choses méditant sur elles dans son coeur ” (Lc 2,19). C’est une confidence délicate, stupéfiante. Elle nous révèle la vie, intérieure de la Vierge, une seconde manière de faire sien l’événement extérieur de la naissance de Jésus, dont elle a été, Elle, la bienheureuse, la protagoniste, la Mère. Elle méditait, elle revivait. Elle-même, elle cherchait à mieux comprendre, à se rendre compte, à traduire en termes de pensée et d’amour (et quelle pensée, et quel amour en cet être immaculé !) ce qui en elle et par elle s’était accompli en termes d’événement, d’histoire concrète, dans les circonstances extérieures que nous qualifions de réels. Elle cherchait la réalité supérieure et totale d’un tel événement, dans son sens prophétique, c’est-à-dire dans la pensée divine dont il était l’expression ; elle cherchait à pénétrer, à saisir le mystère, autant qu’il, était possible, et à en jouir. Et, comme nous l’enseigne le Concile, elle progressait dans la foi (Lumen Gentium, LG 61-65). Il doit en être ainsi — supposons-nous — pour chaque mère qui régénère dans son coeur son propre fils engendré dans ses entrailles ; ce doit être ainsi que se forme le coeur maternel. Mais quel a dû être ce processus spirituel en Marie, participant comme nulle autre à l’économie divine de l’Incarnation, si nous trouvons de nouveau dans l’Evangile de Saint Luc, cette attitude contemplative définie avec les mêmes mots en conclusion du récit de l’épisode survenu 12 années plus tard, lorsque l’Enfant-Jésus fut perdu et retrouvé dans le temple de Jérusalem ? L’Evangile répète en effet les mêmes mots : “ Sa Mère gardait toutes ces choses dans son coeur ” (Lc 2,51). La dévotion et l’imitation des dévots de Marie trouvent dans cette minuscule ouverture sur Sa vie intérieure un stimulant délicieux et sage. Puisse cet exemple sublime nous parler, à nous aussi ! Nous disons “ à nous ”, hommes pauvres de vie intérieure, parce que nous sommes si riches de vie extérieure. Ne serait-ce pas beau que Noël fasse naître au dedans de nous le Christ intérieur ? c’est-à-dire une certaine habitude de la méditation, d’un souvenir vivant du grand mystère que nous avons commémoré solennellement ? d’une persuasion de foi, désormais acquise et reconfirmée : il faut que nous vivions notre vie en union avec la vie du Christ ?
Repenser le Noël : Dieu qui se fait homme pour se tenir parmi nous (Jn 1,14), pour converser avec nous (cf. Ba Ba 3,38), pour être notre compagnon de voyage, notre ami, notre maître et pour nous, image du Dieu invisible (Jn 1,18 Jn 14,9), Sauveur, en un mot (Lc 2,11) ; Noël : une lumière qui ne doit pas s’éteindre ; la lumière de la vie intérieure, de la nôtre, personnelle, qui ne pourra pas être solitaire et désolée, mais qui, insensiblement, se fera dialogue, se fera prière. Expérience neuve, humble, facile, magnifique.
Essayez, très chers fils.
62 Avec notre Bénédiction Apostolique.
Audiences 1972 61