
Audiences 1973 12
12 Nous, les hommes modernes, dont la vie est encastrée dans le mécanisme extrêmement compliqué de l’organisation structurelle et sociale, nous avons continuellement devant les yeux la mesure du temps, les échéances de nos droits et de nos devoirs, la durée de nos actions, les exigences de nos calendriers, les calculs de nos horloges et de nos chronomètres ; nous ne devrions donc pas nous sentir vexés par le soin que met l’Eglise à employer le cours du temps pour attirer notre esprit à suivre ponctuellement le rythme de ses manifestations. Du reste, l’avertissement au sujet de l’heure qui est fixée d’avance pour l’accomplissement de son dessein messianique ne se répète-t-il pas fréquemment dans les paroles mêmes du Christ ? (voir particulièrement l’Evangile selon Saint Jean). Et si la conscience est ainsi attentive dans l’attente de l’heure favorable, une question se pose tout naturellement : l’heure favorable, mais pour quoi faire ?
A cette question fait écho la réponse qui caractérise le temps du Carême, mais qui s’impose pendant toute la durée de notre existence temporelle : pour se convertir. Pour se convertir ? Oui! Cette heure est l’heure de la conversion. Mais ne sommes-nous pas déjà convertis ? C’est-à-dire : ne sommes-nous pas déjà dans l’ordre du salut ? C’est-à-dire de la foi, de la grâce, de l’Eglise ? Nous ne sommes peut-être pas catholiques ?
Cette parole « conversion » mérite de la part de nous tous une méditation toute spéciale. Les exégètes nous diront que dans notre cas, c’est-à-dire dans le langage biblique, qui est passé dans le langage liturgique, le terme « conversion » a une parenté étroite, est presque synonyme, avec deux autres termes qui sont: la pénitence (en grec : metanoia) et orientation nouvelle (en grec : épistrofé). Voici comment, selon Saint Marc l’Evangéliste, Jésus commença sa prédication : « Il disait : les temps sont accomplis et le royaume de Dieu est proche : faite pénitence (c’est-à-dire : convertissez-vous) et croyez à l’Evangile (à la bonne nouvelle) ».
Nous pouvons maintenant nous contenter de traduire en termes pratiques cette austère parole « conversion », en l’appelant « réforme intérieure ». C’est à cette réforme que nous sommes appelés ; et celle-ci nous fait aussitôt comprendre de multiples choses. La première concerne l’analyse intérieure de notre esprit; oui, une sorte de psychanalyse religieuse et morale ; nous devons nous replier sur nous-mêmes pour rechercher quelle est la vraie direction principale de notre vie, quel est le mobile habituel et dominant de notre manière de penser et d’agir, quelle est notre raison de vivre, quel est le style moral de notre personnalité : pouvons-nous nous considérer comme des hommes honnêtes ? Des chrétiens cohérents et fidèles ? Le timon de notre roue est-il orienté vers l’objectif juste ? Ou bien, la direction n’a-t-elle pas besoin d’être rectifiée ? Voilà la première conversion ; et personne ne voudra contester l’opportunité d’un tel contrôle. Et même à ce propos, la vie profane offre un modèle qui peut servir à la vie spirituelle : ne faisons-nous pas chaque année le bilan de notre situation économique ? N’examinons-nous pas comment vont nos affaires ? Et alors, les affaires de la vie religieuse et morale ? La discipline du Carême, spécialement si elle est corroborée par des « exercices spirituels », n’est-elle pas complètement orientée vers le contrôle de la droiture fondamentale de notre vie ?
Puis, cette étude de nous-mêmes nous mettra en mesure de découvrir l’enchevêtrement de notre psychologie : nous trouverons peut-être des péchés, ou tout au moins des faiblesses qui auraient besoin de pénitence, de réforme profonde. Nous constaterons, par exemple, que certains traits saillants de notre personnalité sont moins que louables, spécialement là où nos passions nous donnent le goût d’agir et, pour ce motif, l’illusion d’être libres alors qu’en fait nous sommes victimes de nous-mêmes, c’est-à-dire victimes de ces énergies instinctives, aveugles et indignes d’un homme parfait, et plus indignes encore d’un disciple du Christ ; et ainsi, nous nous rendrons finalement compte de l’énorme influence que le milieu extérieur dans lequel nous vivons a sur le choix libre et raisonnable de nos idées et sur le gouvernement personnel de nos actions. Combien de crises — principalement juvéniles — mises au compte de l’émancipation, ne sont rien moins que libres ; ce sont des moments intérieurs de conformisme et parfois de bassesse devant la domination de la mode, de l’intérêt et de la force!
La conversion, à laquelle la révision répétée d’avant-Pâques nous invite, nous offre l’occasion et, en même temps, les moyens nécessaires, de procéder à une psychothérapie rénovatrice. Même de la glaise dont est fait le « vieil homme » que nous sommes — spécialement si nous nous laissons aller aux jeux corrompus de notre être déchu — peut sortir, à l’exemple et avec l’aide du Christ qui est mort et ressuscité pour nous, « l’homme nouveau » prédestiné à des destins heureux, éternels. Nous le souhaitons à vous tous, avec notre Bénédiction Apostolique.
28 mars
Chers Fils et Filles,
Aujourd’hui, nous voulons vous rappeler de nouveau à la spiritualité du Carême. Elle se place sur la ligne théologique et pédagogique du mystère pascal, l’oeuvre de Rédemption de la part du Christ, la réalisation du Salut de notre part. Le Carême constitue le halo des voies préparatoires qui convergent vers le mystère pascal. Cherchons à connaître et à parcourir ces voies. C’est un élément qui ne touche pas seulement aux exercices de notre dévotion religieuse, mais qui met en évidence les problèmes fondamentaux de notre conscience morale et religieuse, tels qu’ils s’offrent dans leurs termes répétés et généraux, aussi bien que dans leur expérience actuelle et personnelle.
Il est clair, par exemple, que la discipline du Carême vise, entre autres, à réveiller en nous la conscience du péché qui est dans le monde et qui a été en nous. Le thème du péché est un des problèmes principaux de ces temps de pénitence, qui tendent à nous faire découvrir nos péchés, à nous les faire expier, à nous pousser à les réparer. C’est, on peut le dire, un sujet antipathique, comme le sont les maladies et les malheurs dans la vie d’un homme ; mais c’est un sujet inévitable et assez important, s’il est vrai que c’est de lui que dépend notre manière d’être chrétien et notre destinée éternelle. Un thème immense qui remonte, rien de moins, au premier homme, par qui s’ouvre tragiquement le drame de l’histoire et duquel dérive, par voie de génération, pour chaque descendant d’Adam, le triste héritage du péché originel, avec toutes les perturbations psychologico-morales de notre nature, avec la perte de notre amitié vitale avec Dieu, et avec la nécessité d’une renaissance dans la grâce du baptême (cf. Jn Jn 3,5), ce que justement les fêtes de Pâques nous feront célébrer dans le rite sacramentel pour les catéchumènes, dans la mémoire et dans le sacrement de la pénitence pour chacun de nous : de tous ceux qui « feront leurs pâques ».
Dessein immense, profond, dans lequel l’amour miséricordieux de Dieu viendra à notre recherche pouf nous rétablir dans sa vie, dans la joie et dans la paix, c’est-à-dire dans le parfait rapport religieux, qui contient en soi la garantie de se développer et de s’éterniser dans le futur royaume du Christ et de Dieu.
13 Mais à ce point nous nous rendons compte qu’un mot sert de pivot inférieur à tout le système ; et c’est le mot « péché » : péché, le péché qu’est-ce que c’est ? Nous ne parlons plus maintenant du péché originel, mais de celui que le catéchisme appelle « péché actuel ». Et la difficulté qu’éprouvé le profane d’aujourd’hui à parler du péché naît du fait que le concept de péché contient une référence à Dieu ; or Dieu ne doit plus être cité dans le langage, mieux, dans la pensée, dans la conscience de l’homme sécularisé, de cet homme qui veut être le fils de notre époque ; et cet homme parlera, le cas échéant, d’infraction à l’ordre (... mais l’ordre, ne réclame-t-il pas lui aussi une référence transcendante à Dieu ?), ou, encore, il parlera de faute, ou de libre exercice des propres facultés et ainsi de suite, mais jamais de péché ce qui impliquerait un concept moral, relié par voie métaphysique au Principe premier de toute chose, qui est Dieu.
Eh bien ! il s’agit là d’une des leçons fondamentales que le Carême nous rappelle et nous inculque ; chacune de nos actions, libre et consciente, outrepasse la limite personnelle et secrète de notre personne ; et, qu’on le veuille ou non, elle est enregistrée par l’oeil omniprésent de Dieu ; elle est responsable non seulement devant le jugement réfléchi de notre conscience et non seulement devant le jugement du complexe social dans lequel nous vivons ; elle est responsable devant Dieu ; et sans aucun effort, sans aucun artifice psychologique, sans aucune flexion illogique ou faussement sentimentale, celui qui se rend compte qu’il a commis une infraction contre son propre devoir, qu’il a violé volontairement les principes de droiture morale, entend au plus profond de soi s’élever le cri biblique : « Contre toi seul [ô Dieu] j’ai péché et j’ai commis ce qui est mal à tes yeux » (Ps 50). Rappelez-vous ce même cri du fils prodigue de l’Evangile : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » (Lc 15,21 et 25).
Ceci est extrêmement important pour comprendre et pour vivre le christianisme : avoir le sens du péché. Ce qui comporte une vision limpide de sa propre conscience ; et l’on pense immédiatement à la recommandation pédagogique, philosophique, ascétique du « connais-toi toi-même » : c’est-à-dire à l’utilité de l’examen de conscience, de la recherche de l’honnêteté intérieure (cf. Mt Mt 15,11) ; à l’utilité de la sensibilité morale et spirituelle, nous pourrions dire de la propreté de l’âme (cf. Sainte Catherine de Gênes ; cf. également Dante « ... ô conscience digne et propre » dans Purg. III, 8), de l’hygiène de l’Esprit. Il y a des gens qui craignent que cette réflexion critique au sujet de soi-même soit une cause de faiblesse et de scrupules, alors que l’effet normal devrait être tout le contraire, c’est-à-dire la franchise virile, la maturité de son propre jugement, la sincérité intérieure, l’émancipation de la vie facile de celui qui écoute plutôt les sollicitations du milieu que l’impératif libérateur de la conscience (cf. la vie de St. Thomas More).
Une objection peut s’élever, précisément à propos de la conscience : ne suffit-elle pas à établir la règle de notre comportement ? Ne détruisent-ils pas la conscience, les décalogues, les codes, les règlements qui nous sont imposés de l’extérieur, par les autorités, par les structures sociales ? Problème d’une brûlante actualité, mais assez délicat. Contentons-nous pour l’instant de répéter simplement : la conscience subjective est la règle première et immédiate de notre manière d’agir, mais elle a besoin d’être éclairée, c’est-à-dire de voir quelle est la règle à suivre spécialement quand l’action ne contient pas en elle-même l’évidence de ses propres exigences morales ; la conscience a besoin d’être informée et exercée au sujet de l’option correcte, du choix le meilleur par le magistère d’une loi publique ou, tout au moins, informée et rendue consciente au sujet de l’ordre global dans lequel se déroule notre vie ; et, docile à cette sagesse, c’est la conscience elle-même qui trouvera juste et obligatoire l’obéissance à l’ordre légitime.
Mais pour l’instant il suffit de l’accent que nous avons mis sur la nécessité de considérer que nous sommes responsables de nos actions devant Dieu et de reconnaître, si elles sont contraires à l’ordre, comme elles le sont hélas trop souvent, qu’elles constituent des péchés. Et de ces péchés, le fleuve de nouveautés et de grâces de la célébration du mystère pascal doit heureusement nous purifier et nous guérir. C’est ce que nous souhaitons à tous, avec notre Bénédiction Apostolique.
4 avril
Chers Fils et Filles,
Il ne nous déplaît pas de tourner encore une fois nos pensées vers le fait que l’Eglise invite ses fils à passer les semaines qui précèdent la célébration de la fête ; de Pâques, le temps du Carême, en adoptant un style de vie particulier, un style austère, intense, tendu entièrement vers un changement intérieur de soi-même et un rapprochement religieux à Dieu, au Christ, au mystère de notre salut. C’est le Carême et nous pouvons le comparer symboliquement au printemps de la nature, soumise à une culture rigoureuse et parcourue d’une vitalité nouvelle, ornée de frondaisons fraîches et florissantes, riche de promesses pour la prochaine saison.
Nous ne pouvons pas omettre une observation élémentaire et relative à des aspects essentiels de la vie chrétienne : l’aspect de la sévérité, de l’austérité, et l’aspect de la joie, de la félicité ; l’un relatif plutôt à l’homme instinctif, naturel, à « l’homme-animal » comme le définit St. Paul (cf. 1Co 2,14) ; l’autre, au contraire, relatif à l’homme spirituel, déjà exercé à l’école de la foi et animé par la grâce. Fixons un moment l’attention sur le premier aspect et tâchons de comprendre avec sincérité notre vocation chrétienne : la vie chrétienne ne peut ignorer l’obligation d’une discipline ascétique.
Et c’est cette obligation-là qui nous est surtout rappelée pendant les quarante journées de préparation à la fête de Pâques. Commençons par rappeler qu’il ne s’agit pas d’une simple recommandation facultative, mais bien d’une exigence inéluctable : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous » a dit le Christ (Lc 13,5). Diverses sont les formes, diverse la durée, diverse l’application aux conditions concrètes de l’existence de chacun ; mais personne n’échappe aux impératifs d’une norme ascétique, d’une pédagogie « pénitentielle ». Exposer les raisons de ce caractère désagréable — au moins en apparence, au moins aux débutants —de la vie chrétienne serait très facile, mais aussi très long ; et ce serait à présent polémiquer contre ceux qui font de la conduite permissive, de la vie sans devoirs, sans principes, sans prohibitions, de la vie facile, spontanée, instinctive, passionnelle, le programme idéal de l’homme affranchi des traditions moralistes et autoritaires du passé. Limitons-nous à affirmer que la vie chrétienne est, au contraire, grave et forte. Elle n’est ni engourdie, ni apathique, ni lâche, ni hédonistique. Elle trouve son image dans la gymnastique de l’athlète ; lisez encore Saint Paul : « Ne savez-vous pas que dans les courses du stade, parmi tous ceux qui courent, un seul remporte le prix ? Courez tous de manière à le remporter » (1Co 9,25 cf. 2Tm 2,4 ss. ; 2Tm 4,7). La vie chrétienne est une auto-discipline ; elle exige de la maîtrise de soi, elle exige un effort incessant, comme l’exige un équilibre, un ordre, une milice, un progrès, une ascension... Même dans le milieu naturel, une discipline de croissance, de développement, de maîtrise de soi est indispensable ; cela fait partie des règles fondamentales de notre bien-être.
Nous, les disciples de l’école évangélique, nous avons un motif nouveau, un motif supérieur qui nous appelle au devoir ascétique : nous sommes pécheurs, tout au moins en puissance ; nous devons prévenir ou réparer nos fautes ; nous devons châtier le désordre existant ou renaissant dans notre être dévasté par le péché originel ou le péché actuel ; nous avons besoin de quelque châtiment rédempteur.
14 Et enfin, nous avons l’obligation et le désir de suivre les traces de notre Maître qui a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16,24), L’imitation de Jésus-Christ : quel programme !
Jaillit alors, spontanément, la demande sur la manière de réaliser un tel programme. Toute l’éducation morale et spirituelle chrétienne répond à une telle demande, toujours en faisant l’apologie de la dignité et de la stature de l’homme véritable et toujours en confirmant la nécessité de la pénitence pédagogique et expiatrice d’un pareil programme. Et personne ne pourra oublier l’importance qu’a eue dans ce programme un exercice classique de pénitence : le jeûne. Celui-ci mériterait qu’on en fasse l’histoire, une histoire qui remonte bien loin dans les siècles et qui a pour nous son épisode saillant dans les mystérieux quarante jours et quarante nuits de jeûne du Christ après qu’il eut reçu le baptême dans le Jourdain des mains de Jean le Précurseur et avant qu’il ne commence sa prédication du Royaume de Dieu. Et l’histoire du jeûne, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne (cf. Ac Ac 13,3 Ac 14,22 Didaché Ac 1,4 tertullien, De Paenitentia Ac 9 Jeiunio, Ml 17 Ml 2,210 etc. ) s’insère dans la pratique de la vie religieuse, devient une coutume que le peuple observe et, en arrivant jusqu’à nous, s’adoucit au point de disparaître comme obligation sauf pendant deux jours qui sont, vous le savez, le mercredi des cendres, première journée du Carême, et le vendredi-saint. Il disparaît en ce qui concerne les nourritures matérielles, mais il ne disparaît pas en ce qui regarde les autres pratiques de pénitence, et spécialement la prière et les oeuvres de charité. Nous aimerions que vous puissiez relire notre Constitution Apostolique Paenitemini de 1966, où ce thème est exposé en tenant soigneusement compte des conditions actuelles de notre monde.
En ce moment nous nous limiterons à vous relire une citation de l’ancien et grand Origène ; voici : « Veux-tu que je te montre encore quel jeûne tu dois pratiquer ? Jeûne, c’est-à-dire abstiens-toi de tout péché ; ne prends aucun aliment de malice ; ne te concède aucun banquet de volupté ; ne t’enivre d’aucun vin de luxure. Jeûne des mauvaises actions ; abstiens-toi de tout discours indigne ; fuis les pensées malsaines. Ne te concède pas le pain furtif des doctrines perverses. Ne désire pas les faux aliments idéologiques, qui t’écartent de la vérité. Tel est le jeûne qui plaît à Dieu » (Hom. 10 in Lev. ; MG 12).
Et tel est le jeûne spirituel (pneumatique — de « pneuma » — disaient les grecs). Et nous aussi, nous pouvons le pratiquer ; il doit nous conduire à la célébration de Pâques).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
11 avril
Chers Fils et Filles,
Nous voulons aujourd’hui rappeler l’anniversaire d’un fait qui a marqué profondément l’histoire de l’Eglise, et certainement aussi celle de la civilisation. Il y a dix ans exactement, un onze avril comme aujourd’hui, notre vénéré Prédécesseur Jean XXIII adressait à tous les hommes de bonne volonté sa Lettre Encyclique Pacem in Terris qui fit résonner dans le monde un écho qui ne s’est pas encore tu et poussa des individus et des collectivités de credo religieux différents, de races et de cultures diverses, d’ambiance sociale et politique variée, à de profondes réflexions.
Que personne ne laisse envahir son esprit par un sentiment d’ennui, en murmurant par devers soi : encore un discours qui n’apporte rien de neuf ! On ne nous a que trop parlé déjà de paix, si bien que ce sujet nous laisse à peu près indifférents ; c’est ainsi qu’on en revient à la mentalité de jadis, une mentalité que nous souhaitons voir surmontée après les tristes expériences des guerres récentes et après les désastreux présages de possibles conflits proches ou lointains ; et il se trouve qu’une attraction quasi invincible nous pousse au contraire à considérer cette mentalité comme une opinion fatale : ce qui nous attire plus que la paix, plus que l’ordre, plus que la justice, c’est la force, c’est la lutte, qu’elle soit en puissance ou en acte ; c’est l’intérêt propre, individuel ou social, ou national ; c’est, tout au plus, le précaire et souvent illusoire équilibre des forces, pourvu que la nôtre soit en mesure de prévaloir sur celle des autres. Cela, oui, c’est l’histoire réelle, c’est la politique machiavélique, si vous voulez, mais positive. Alors, nous vous le demandons une fois de plus, faut-il vraiment que l’égoïsme préside au destin des peuples ? Et la tutelle, légitime et obligatoire du juste bien-être de chacun, ne doit-elle pas cependant être inspirée par l’amour, modérée par la justice, insérée dans la paix ?
La paix, voilà le principe d’une nouvelle civilisation, souvenons-nous-en bien ! La paix ne doit pas être une pause contingente de l’histoire, mais un ferment stable de la société humaine ; non pas une situation partielle dans un monde orienté désormais vers l’unité, mais une situation universelle ; non pas une condition pétrifiée en un état que le développement des choses et des hommes dénonce comme intolérable, mais dynamique et toujours prête à sauvegarder, par-dessus tout, la primauté de l’homme, considéré dans le complexe global de son être, de ses droits, de ses devoirs, des destins supérieurs.
Cette Encyclique a vigoureusement rappelé chaque homme de bonne volonté à la méditation sur un des devoirs les plus impérieux de l’individu dans la société contemporaine : celui de devenir de plus en plus conscient de sa redoutable responsabilité et de son engagement inéluctable à l’égard de chaque autre individu de collaborer à l’édification et à la défense de la paix, conformément aux directives tracées par Notre Prédécesseur : « La paix sur la terre, aspiration profonde des êtres humains de toutes les époques, ne peut être instaurée et consolidée que dans le plein respect de l’ordre établi par Dieu... ordre fondé sur la vérité, construit selon la justice, vivifié et intégré par la charité et mis en acte dans la liberté » (AAS Lv 1963, pp. 257 et 303).
15 Pacem in Terris a contribué à développer une mission essentielle de la vie de l’Eglise, en faisant entendre et en faisant de la paix quelque chose de véritablement intégré dans sa vie pastorale, et non quelque chose qui soit uniquement additionnel et réservé à une minorité.
Un nouvel esprit et une nouvelle sensibilité se sont manifestés à tous les niveaux dans l’Eglise : dans les communautés chrétiennes, dans les organisations laïques, particulièrement parmi les jeunes, dans les instituts religieux, dans le clergé et dans l’épiscopat.
Et de même, parmi nos frères chrétiens, et parmi ceux qui professent d’autres religions, ou qui n’en professent aucune, s’est affirmée au cours de ces dernières années une conscience toujours plus sensible au fait que la paix représente pour le monde un bien précieux et inaliénable et il s’est manifesté un désir de plus en plus vif de promouvoir des études, des mouvements et des actions en faveur de la paix.
Une telle sollicitude, jointe à une recherche croissante et sincère du dialogue a conduit à un développement encourageant d’ententes et d’initiatives dans le champ prometteur de l’oecuménisme.
Il ne nous semble pas présomptueux de croire que l’Encyclique a contribué efficacement au développement de cette sensibilité et de ce dialogue, tout comme elle a certainement favorisé ces ententes et ces initiatives oecuméniques qui font de la paix un thème obligé et central de la mentalité et par conséquent de la civilisation de l’homme social moderne.
En ce dixième anniversaire de Pacem in terris, Monsieur le Cardinal Maurice Roy, Archevêque de Québec, nous a fait parvenir, en sa qualité de Président de la Commission Pontificale Iustitia et Pax, une lettre accompagnée d’un document, dans lequel il présente une analyse, en même temps que des réflexions, des observations et des idées qui mettent en évidence à quel point l’Encyclique a contribué à accroître dans les âmes l’aspiration à la paix et la volonté de la rechercher.
Si, d’une part, nous nous réjouissons en constatant combien d’échos positifs a eus la voix de Notre Prédécesseur et comment l’engagement à l’égard de la paix croît dans la conscience des individus et des collectivités, nous ne pouvons pas, d’autre part, ne pas noter que la paix est un bien dont le monde a toujours un besoin extrême, et que cependant les offenses à la paix continuent à se multiplier un peu partout sous forme d’injustice, de violence et d’oppression.
Durant les années de notre Pontificat, suivant cette ligne maîtresse de la pédagogie moderne orientée vers la formation d’un nouvel esprit de co-existence humaine, nous avons, nous aussi, inlassablement exercé les plus grands efforts pour défendre la paix, pour convaincre les hommes de la nécessité radicale de la paix, pour promouvoir une entente croissante parmi les hommes et pour défendre ceux qui souffrent à cause de situations pseudopacifiques, c’est-à-dire injustes ou rongées et ruinées par des conflits en action.
Le contenu, toujours valide, du message de Pacem in Terris nous offre en ce dixième anniversaire un nouvel encouragement, nous donne une nouvelle impulsion pour opérer inlassablement en faveur de l’édification de la paix en ce monde. Nous aimerions augurer que cet effort continue à trouver un écho et à susciter inspiration, confiance et dévouement chez tous les hommes de bonne volonté, les rendant tous, individus et communautés, vraiment conscients que « la paix est possible » — comme il a été dit cette année pour la « Journée de la paix » — et que « par conséquent, elle est un devoir » !
Pour cette entreprise si noble, si élevée, qui demande la participation active de tous, mais en vue de laquelle les forces humaines sont si fragiles, si faibles, l’aide du Ciel est indispensable. Aujourd’hui notre invocation, reprenant celle que notre Prédécesseur plaçait il y a dix ans à la fin de son Encyclique, s’élève vers « celui qui dans sa douloureuse Passion et sa Mort a triomphé du péché (...) et, dans son Sang, a réconcilié l’humanité avec le Père Céleste » (Pacem in Terris, AAS, Lv 1963, p. 303) et qui, ainsi, a jeté les bases les plus solides de la réconciliation des hommes entre eux. Qu’il appartienne donc au Christ, le Prince de la Paix (Is 9,6) de porter au monde ce don, précieux, Lui qui « vint prêcher la paix à vous qui étiez loin et à vous qui étiez près » (Ep 2,17).
Ainsi tous, à l’école du magnifique document qui nous a été donné, à nous, à l’Eglise, à l’histoire, par le Pape Jean XXIII, essayons d’éduquer nos âmes à la paix véritable, en pensant, en travaillant, en priant. Avec notre Bénédiction Apostolique.
18 avril
16 Chers Fils et Filles,
L’imminence de la célébration de Pâques nous invite à réfléchir sur la préparation dont l’Eglise la fait précéder avec un grand déploiement d’exhortations et d’exercices ascétiques. Le Carême a été un gros effort didactique, spirituel et moral dont le but était de nous conduire à une conclusion assez importante : importante en soi-même, la célébration commémorative et, au niveau sacramentel, rénovatrice soit du fait, soit du mystère de la Rédemption, accomplie par le Christ à travers sa passion, de sa mort, de sa résurrection ; importante aussi pour nous, pour l’Eglise, pour le monde en se référant à notre participation, à celle des fidèles et des hommes au mystère pascal. Le Carême, Pâques ne sont pas simplement un spectacle auquel il suffirait d’assister passivement, ou bien avec quelqu’intérêt spirituel, mais sans que notre conscience ou, mieux, que notre âme y soit impliquées. Chacun de nous, et toute la communauté ecclésiale avons été instruits, avertis, touchés, pourquoi ? A quelle fin pratique et religieuse ? Nul ne l’ignore : pour participer au mystère pascal, pour le partager, pour le renouveler en nous-mêmes ; et pour « faire ses pâques » selon l’expression habituelle. La participation personnelle, principalement, et communautaire, au mystère actuel de la Rédemption est le point d’arrivée de la pédagogie quadragésimale ; et même, si celle-ci avait malheureusement fait défaut, ou s’était révélée inefficace, il n’en reste pas moins, comme exigence logique de notre référence au Christ et comme prescription canonique imposée toujours avec rigueur par l’Eglise, l’obligation de « faire ses pâques ».
Et puis encore, nous savons tous parfaitement ce que cela veut dire « faire ses pâques ». Pratiquement cela signifie « s’approcher des Sacrements ». Et cependant cette humble petite formule recèle une quantité de questions difficiles et merveilleuses.
Avant tout : qu’entend-on par « Sacrements » ? Le mot est devenu d’usage courant; le sens en demeure toutefois assez secret notamment parce qu’il n’est pas univoque; de même quand il exprime le concept catéchistique qui dans notre langage commun en fait prévaloir le signe sacro-sanctifiant (St. TH., III, 60, 2) ou mieux, le signe sensible, religieux, qui a la merveilleuse vertu de signifier, de contenir, de conférer la grâce de Dieu, nous demeurons plus étonnés qu’instruits ; et nous avons besoin d’analyser plus profondément, plus attentivement ce que nous affirmons, pour découvrir dans le Sacrement un signe qui veut nous faire revenir en mémoire la passion du Christ, démontrer son action salvatrice et la communiquer, c’est-à-dire démontrer et communiquer sa grâce et annoncer une plénitude de vie que nous ne pourrons atteindre que dans la gloire de la vie future.
Disons plus brièvement : un signe mystérieux (en grec, le sacrement s’appelle précisément mystère) qui par disposition divine signifie sensiblement un fait divin opérant intérieurement (cf. L. ciappi, De Sacramentis in communi).
Aussitôt, il nous faut considérer le sacrement pascal par excellence : le baptême grâce auquel on naît à la nouvelle existence humano-divine et qui nous initie à la vie chrétienne. Jadis, le baptême se conférait principalement à Pâques et cette Fête reflétait, et d’une certaine manière opérait dans le catéchumène, c’est-à-dire l’homme préparé pour devenir chrétien, la mort et la résurrection du Seigneur (Rm 6,4 Ga 3,2). Nous, par la grâce du Seigneur déjà baptisés, nous devons, lorsque vient Pâques, réfléchir avec grande joie et profonde émotion sur cet événement, capital pour nous et grâce auquel nous avons été élevés au rang de fils adoptifs du Père de frères du Christ insérés dans son corps mystique, l’Eglise, et envahis de l’animation nouvelle de l’Esprit-Saint. La liturgie nocturne du Samedi-Saint élève une des hymnes les plus belles, l’Exultet pour rappeler un tel événement qui tous, individuellement et ecclésialement, nous concerne ; cette hymne prophétique, faisons-la nôtre.
Mais ce n’est pas seulement le baptême qui rend précieuse la célébration pascale. Il y a un autre sacrement qui figure et renouvelle la résurrection des âmes mortes ; et c’est la Pénitence, la confession : un sacrement qui doit nous être particulièrement cher. Parce que nous en avons besoin. Parce qu’il nous humilie et puis nous rend bienheureux. Parce qu’il nous fait rentrer en nous-mêmes (rappelons le fils prodigue de la parabole évangélique « retourner en soi-même », Lc 15,17) et remet la conscience dans la juste perspective avec une clarté dynamique. Parce qu’il nous fait tirer parti, jusqu’à l’expérience intérieure, de la miséricorde, de la bonté, de l’amour de Dieu. Parce qu’il nous rend la paix, l’espérance du bien, la dignité baptésimale. Parce qu’il nous restitue à la communion avec l’Eglise. Parce qu’il est, en somme, notre Pâque de résurrection. Aussi faire ses pâques veut dire avant tout bien se confesser, pour s’asseoir ensuite, sans remords sacrilèges, à la Table du Seigneur, à l’Eucharistie (1Co 11,27-28). Nous devrions, maintenant, consacrer un long discours apologétique au thème de la confession pascale : la diffusion des pratiques thérapeutiques de la psychanalyse nous fournirait des arguments faciles ; ces pratiques scrutent et découvrent tout, mais elles sont privées de l’ineffable vertu du pardon ; comme aussi la répugnance actuelle du recours à la confession sacramentelle nous obligerait d’en rappeler la sévère sagesse et la salutaire obligation. Mais ce n’est pas le lieu pour le faire. Celui-ci nous offre uniquement l’occasion de rappeler que la métamorphose fascinante, encore du fils prodigue : surgam et ibo — je me lèverai et j’irai (ibid., 18), n’est rien moins que simplicité et courage.
A la suite de quoi, le chemin vers la maison paternelle est tracé, et il est court ; et il mène à la table du Père, somptueusement, joyeusement garnie ; il conduit à l’Eucharistie, et si nous nous en sommes approchés dignement nous pouvons dire, pour notre réconfort personnel et pour l’édification de nos frères : « oui, j’ai fait mes pâques ! ».
Nous concluons ici pour donner à ces mots le sens de voeux pour vous tous, Chers Fils et Filles : Bonnes Pâques !
25 avril
Audiences 1973 12