
Audiences 1973 27
27 Chers Fils et Filles,
Nous inviterons une fois de plus l’Eglise à réfléchir sur l’Année Sainte, vers laquelle notre marche a déjà commencé. Et une fois encore nous allons nous interroger sur la disposition fondamentale de notre esprit. Nous répétons : de notre esprit religieux. Parce que c’est de cela qu’il s’agit. Il s’agit de mettre notre religion à l’épreuve, de vérifier le caractère sérieux de notre foi, de préciser l’influence effective qu’a notre profession chrétienne sur notre vie. Il s’agit d’une marche sur notre vie. Il s’agit d’une marche de la foi. Il s’agit de mesurer la consistance de notre qualification catholique dans le contexte envahissant et accablant de la vie moderne. Il s’agit de vérifier, d’un esprit conscient et réfléchi, notre adhésion à la religion, au Christ, à l’Eglise, après l’infusion doctrinale et spirituelle reçue du Concile et après l’agression de sécularisme qui s’est abattue sur notre génération: sommes-nous encore chrétiens ? Notre vocation chrétienne a-t-elle toujours un rôle déterminant dans notre vie ? Sommes-nous des gens qui survivent dans une tradition ecclésiale fatiguée et fragmentaire ? Ou celle-ci reprend-elle, recommence-t-elle à verdoyer, précisément dans le climat contemporain, d’une nouvelle, d’une impétueuse, d’une incoercible vitalité ? Disons tout en quelques mots : l’Année Sainte doit être pour nous un moment typique de notre réalisme religieux.
Quand notre pensée arrive à cette conclusion, dans notre mémoire surgissent, nous ne savons par quelle association d’idées, les Paroles, tellement simples et tellement irrésistibles, de Jésus dans l’Evangile, quand il appelle les disciples à sa suite : « Venez, suivez-moi » (Mt 4,19) et Pierre en particulier : « Toi, suis-moi » (Jn 21,19 et 22) ; et quand il appelle tous les malheureux de cette terre : « Venez à moi, vous tous qui peinez et portez un fardeau accablant » (Mt 11,28). La vocation du Christ résonne au fond de l’esprit avec sa douceur et avec sa véhémence, justement au moment de la confrontation entre notre position de fait, peut-être statique et paresseuse, et l’océan mystérieux et séduisant du monde contemporain; elle résonne comme une alternative, en même temps libre et impérieuse, entre l’Evangile et la culture « babélienne » mise à notre portée, c’est-à-dire entre le Christ et le monde ; choisis, viens ! Et à la première oscillation de l’esprit imposée par l’option vitale, voilà que jaillit dans la conscience une étrange formule résolutive et paradoxale ; il ne s’agit pas, à vrai dire, d’une option exclusive mais d’un choix coordonné ; viens à moi, invite le Christ, non pour abandonner et disqualifier le monde, mais pour donner au monde sa vraie valeur en reconnaissant sa splendeur, certes, mais en considérant aussi ce qu’il a en soi d’équivoque et de subordonné et, en fin de compte, de décevant ; viens à moi, nous dit le Christ, pour servir et pour sauver le monde, pour l’aimer comme moi, le Christ, je l’ai aimé, donnant ma vie pour son salut.
Cela signifie que si nous faisons de l’Année Sainte une expérience de la plénitude de la vie chrétienne mise en confrontation avec la vie moderne, le dilemme devient formidable et enthousiasmant, comme une compétition superlativement sportive : « ... c’est ainsi que vous devez courir tous, conseille Saint Paul, de manière à remporter la victoire (1Co 9,24). Il s’agit de prendre la chose au sérieux, d’être réalistes dans notre profession de foi catholique. Nous sommes donc entraînés vers des positions qui, à notre avis, peuvent intéresser deux catégories de personnes de notre époque. La première de ces catégories, on le comprend, est celle de ces personnes qui, pour tel ou tel motif, ont déjà choisi le Christ comme Maître de vie, qu’il s’agisse des simples fidèles ou de ceux qui, d’une manière plus étroite, se sont engagés à son école et à sa suite ; ces fidèles se rendent compte que désormais le lien avec le Christ ne peut plus être purement formel et lâche, mais qu’il doit être réel et bien tendu ; c’est-à-dire que l’on ne peut pas être seulement chrétien de nom, ou religieux, ou prêtre : il faut l’être de fait, dans la réalité intérieure de l’âme, dans le style extérieur de la vie. Une nécessité de cohérence nous oblige de sortir de la médiocrité, de la tiédeur, de la superficialité, du double jeu de l’adhérence positive à l’Evangile, à laquelle nous nous sommes engagés, et l’abandon permissif à l’hédonisme interne et externe, aujourd’hui si facile et qui nous fait trahir la Croix. Une vie religieuse molle, privée d’énergie ascétique et de ferveur spirituelle n’a plus aucun sens aujourd’hui et n’offre plus aucun moyen pour se soutenir et pour persévérer dans la fécondité de la richesse spirituelle et du témoignage apostolique; une triste expérience le démontre. Cohérence : voilà le renouvellement que l’Année Sainte doit susciter chez les baptisés et chez les consacrés.
L’autre catégorie de personnes pour lesquelles le réalisme catholique de l’Année Sainte peut avoir de l’intérêt, est celle des jeunes. Ce sont eux surtout, les jeunes, eux les premiers, qui nous ont parlé d’authenticité. L’exigence d’authenticité idéale et morale qu’ils démontrent, a eu, au cours de ces dernières années, une explosion tellement négative de contestations et de rébellions contre une société envahie de tant d’hypocrisie et d’un scepticisme logique et éthique tellement aberrant qu’il ne pouvait pas manquer que s’accroissent la souffrance et la confusion dans le coeur des jeunes d’où elle est partie et dans lequel aujourd’hui semble germer une nouvelle spiritualité ; positive, celle-ci, au moins dans ses aspirations instinctives. Où est l’amitié ? Où est le silence ? Où se trouve l’expression libre et lyrique d’une poésie qui est prière ? Où, le lieu pour le service à autrui ? Où, la récupération de la maîtrise de soi et du sacrifice à un idéal plus grand que soi ? Vraiment, n’est-il pas en train de se reformer, dans la nouvelle génération des jeunes, une attitude positive à l’égard de la vérité, de la justice, de l’amour ; à l’égard de la prière et de la foi ; à l’égard de la recherche innocente d’une Eglise humble et bonne, capable de rendre sens et valeur à la vie et de planifier une paix virile et laborieuse, depuis les confins de l’univers ?
Nous ressentons ces nouvelles pulsations de l’âme des jeunes : nous les écoutons avec respect et avec satisfaction ; et nous avons confiance; la sincérité rénovatrice qui est la clé du grand concert spirituel de l’Année Sainte, saura exercer sur elle également son charme mystérieux et véritable.
Avec notre cordiale Bénédiction Apostolique.
18 juillet
Chers Fils et Filles,
L’ancien catéchisme commençait par une demande étrange, qui semblait superflue, comme une lampe allumée sous l’éclat du soleil : « Etes-vous chrétien ? », et la réponse paraissait très facile, absolument évidente : « Oui, je suis chrétien, par la grâce de Dieu ». Cette première réplique de la doctrine religieuse avait toutefois deux mérites dialectiques qui la rendent, encore pour nous, actuelle et pleine de sagesse ; le mérite d’être présentée sous forme de dialogue ; et le dialogue conserve aujourd’hui sa pleine valeur dans le discours religieux ; et le mérite également de rendre conscient ce que l’habitude prive facilement de son caractère originel et important, et fait sembler tout à fait évident ; et cette intention de mettre intérieurement en évidence le fait d’être chrétien prend aujourd’hui une signification nouvelle, sous une allure presque polémique, celle d’une confrontation avec le monde environnant qui n’est pas chrétien, ou qui, tout au moins, ne se présente pas comme tel. Nous nous trouvons devant la question si discutée de nos jours, de 1’« identité » du chrétien qui assaille sa conscience sur tous les plans ; en fin de compte, le chrétien, qu’est-il ? Et le catholique, qu’est-il en comparaison de celui qui ne l’est pas ? Et le prêtre, qu’est-il ? Et le Religieux ? Et le laïc ? Ces questions-là et d’autres semblables attendent une double réponse ; l’une puisée dans les profondeurs de notre propre conscience intime, que nous ne pouvons pas explorer si nous faisons abstraction d’une réalité que nous supposons, pour l’instant, indiscutable, la réalité religieuse, le fait d’appartenir à notre religion catholique ; l’autre réponse, au contraire, doit être une conséquence du fait extrinsèque, mais dominant, de l’appartenance à notre époque, à la coexistence sociale formée, imposée, transformée par les moeurs d’aujourd’hui, par la mentalité actuelle, par la mode du moment historique socio-culturel présent. Et la définition que chacun donne actuellement de soi-même oscille plus que jamais entre les deux réponses ; je suis fils de l’Eglise, c’est-à-dire fils adoptif de Dieu le Père, par le Christ, en l’Esprit-Saint ; mais je suis aussi, et je me sens également fils de mon époque. Certes, les deux réponses sont complémentaires et il ne sera pas difficile par conséquent, de les fondre en une unique conscience chrétienne moderne; mais tandis que la seconde réponse s’impose d’elle-même, la première doit être le terme d’une réflexion, d’une découverte, d’un premier acte de foi au sujet de notre sort, et cela, du fait que nous sommes chrétiens.
C’est la première réponse qui, en ce moment, nous intéresse sous de multiples aspects.
28 Que signifie exactement : être chrétien ?
Nous voudrions que chacun de nous en revienne avec son génie critique à cette obsédante question de notre syllabaire religieux.
A de nombreuses reprises, nous sommes exhortés par la catéchèse apostolique à accomplir cet examen introspectif; nous découvrons aussitôt que notre personnalité est l’objet d’une antécédante et ineffable pensée divine ; Dieu « nous a élu en Lui (le Christ) dès avant la création du monde » (Ep 1,4) ; une vocation intentionnelle au dessein divin du salut domine donc notre destin (cf. Rm Rm 8,30 Col 3,12 2Th 2,12) ; il est de notre devoir de nous rendre compte que nous sommes appelés : « Regardez les élus que vous êtes, Frères » écrira Saint Paul aux Corinthiens (1Co 1,26) ; d’être, comme l’écrivait Saint Pierre « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est formé » (1P 1,9). Les premières lueurs de notre conscience chrétienne devraient être celles de posséder une immense fortune, d’être élevés à une dignité incomparable. Qui ne se souvient des solennelles et sculpturales paroles de Saint Léon le Grand : « Te rends-tu compte, chrétien, de ta dignité ? ». Nous, nous devons nous sentir, en même temps, chrétiens et heureux. Oui, chrétiens, et heureux d’être chrétiens (cf. 1P 4,16).
Combien de fois ne nous est-il pas répété et recommandé : « Soyez heureux dans le Seigneur; je le répète : soyez heureux», disait Saint Paul aux Philippiens (cf. Mt Mt 5,12 2Co 13,11 1Th 5,16 1Jn 1,4 etc. ). Une joie inaltérable est une composante nécessaire de la psychologie chrétienne, même dans l’adversité et les tribulations : « Je déborde de joie au milieu de toutes nos tribulations » (2Co 7,4). Et une joie semblable ne s’atténue pas, au contraire, elle se valorise dans l’expression même de l’humilité qui est parfaite dans la vérité reconnue de la disproportion entre la grandeur de Dieu et la petitesse de la créature humaine ; rappelez-vous le Magnificat de la Vierge Marie (Lc 1,46-55) ; et il est encore moins à craindre qu’elle s’éteigne ; au contraire, elle se ranime dans la douloureuse confession de ses propres fautes (cf. Ps Ps 50,10).
Cette conscience de la béatitude existentielle explique comment la voix qui peut le plus fidèlement interpréter notre condition de chrétien, se trouve être celle qui rend grâce à Dieu, ainsi-que nous le faisons dans la « préface » de la Messe, et dans l’Eucharistie, qui veut précisément signifier : « Action de rendre grâce », lorsque nous traduisons en langage sacramentel, opérant dans le Christ lui-même, la plénitude de notre identité surnaturelle : « Ce n’est donc plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20).
Se pourrait-il, alors, que la vie chrétienne devienne, même dans notre présente condition mortelle, facile et unanimement heureuse ? Oh, non ! L’étude de notre réalité chrétienne nous portera (pas maintenant) à trouver une autre composante de notre sort, et par conséquent de notre psychologie : c’est-à-dire la douleur, le sacrifice, la croix. Mais qu’il nous suffise en ce moment de réaffirmer cette première caractéristique de notre élévation chrétienne : celle des dimensions infinies du royaume de Dieu en nous, dès à présent (cf. Ep Ep 3,18).
Et c’est pour cela que nous veillerons avec un soin attentif à ne pas céder aux idéologies arbitraires et insinuantes de ceux qui prétendent donner au christianisme une nouvelle interprétation qui se sépare de l’enseignement de la tradition et de la théologie de l’Eglise et qui, par la force des choses, tend à rendre vaine la réalité religieuse de notre foi. Nous saurons ainsi exercer une garde vigilante contre les courants qui, imprégnés d’un esprit critique abusif, préconçu et négatif, prétendent désacraliser ou démythiser la religion catholique ; et bientôt s’en trouveraient profanées, non pas seulement notre physionomie spirituelle et chrétienne, mais tout autant notre physionomie humaine. Un thème actuel, auquel il faut penser à nouveau.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
25 juillet
Chers Fils et Filles,
Ce discours, comme d’autres déjà depuis l’annonce de l’Année Sainte, exige une déclaration préliminaire : notre désir est de donner au Peuple de Dieu une plénitude religieuse consciente et vigoureuse, qui réalise ce renouveau spirituel et moral auquel a tendu le Concile ; et alors nous nous demandons ; est-il possible, par les temps qui courent, de mener une vie chrétienne authentique, forte, heureuse, capable de réaliser la synthèse entre la fidélité à l’Evangile et la participation au monde moderne ? Nous répondons : oui, c’est possible ; et même, nous dirons mieux ; cela doit être possible ; et dans l’affirmation de ce devoir, nous découvrons ce qu’il y a de dramatique dans le programme que chaque fils de l’Eglise et l’Eglise tout entière sont appelés à mener à bien en ce moment de l’histoire : nous devons être des catholiques au sens fort du terme, non par attachement à un intégrisme formel, extérieur, insensible au langage de notre époque, mais en vertu d’une tradition cohérente et vivante qui transmet sa mission et son esprit à la présente génération.
29 A d’autres occasions, nous, avons parlé d’un christianisme heureux. Telle est en effet la réalité que le dessein divin de la vocation chrétienne, un dessein dans lequel se déploie l’Amour infini de Dieu pour l’homme, veut instaurer. Et nous demandons à présent : la réalisation de cet heureux dessein est-elle tout aussi facile ? Existe-t-il un christianisme facile ? Ceci est un point critique, parce que la question n’admet pas une réponse unique ; il faut reconnaître que la question est complexe. Nous pouvons y répondre en envisageant un de ses aspects, l’aspect absolu et dominant : oui, il est facile d’être chrétiens ; d’être des chrétiens fidèles et authentiques, à condition d’entrer sincèrement et généreusement dans le système total de la vie chrétienne, parce que celle-ci ne pourrait être vraiment heureuse si elle n’était en même temps facile, c’est-à-dire proportionnée aux profondes aspirations de notre être, de notre coeur, et à nos forces, encore que nous sachions que celles-ci sont faibles, inconstantes, vulnérables (à cause d’une infirmité originelle) et incapables par elles seules d’atteindre le but surnaturel que le plan du vrai christianisme nous fixe (cf. Jn Jn 15,5 2Co 3,5).
Mais, en anticipant quelque peu les conclusions de notre raisonnement, remarquons que ceux qui se proposent une fidélité totale à la vocation chrétienne, conforme aux modalités de leur situation, y parviennent et même prennent goût à l’effort qu’imposé une telle fidélité ; c’est là un prodige de la vie chrétienne ; les vrais disciples de l’Evangile en ont fait l’expérience ; tandis que ceux qui recherchent la facilité, amenuisant leur fidélité à la vie chrétienne, ceux-là, ils en ressentent le poids, l’ennui et trouvent que ce qu’elle exige est contre nature, ou presque. Pour avoir le sentiment que la parole du Seigneur « Mon joug est doux et mon poids est léger » (Mt 11,30) s’est accomplie en soi, le chrétien a besoin de grand courage et d’amoureux dévouement. Mais alors, cela se réalise non pas certes uniquement en vertu de cette loi psychologique qui nous enseigne que rien n’est difficile quand on aime ; mais aussi et principalement par un processus merveilleux et mystérieux de l’intervention de la grâce divine qui nous permet de jouir de la multiplication de nos énergies, et de ressentir vraiment la réelle facilité de l’imitation du Christ (cf. Jn Jn 14,18 2Co 12,9 1Co 15,10 etc. ). La doctrine de la grâce doit être méditée sans cesse si nous voulons avoir connaissance de ses possibilités inépuisables et toujours disponibles pour la grande expérience que nous voulons entreprendre, celle du renouvellement d’un véritable christianisme post-conciliaire de notre époque. Nous sommes invités à ne pas avoir peur (cf. Mt Mt 10,28 Lc 12,52) ; nous pouvons oser, nous devons oser.
Cette vision confiante et optimiste n’est pas démentie par une autre vision, une vision différente de la vie chrétienne, celle qui nous montre comment, en même temps, la vie chrétienne est pleine de difficultés. Soyons réalistes ; si on veut la vivre authentiquement, la vie chrétienne est difficile. Celui qui cherche à nier cet aspect difficile, ou même qui veut le supprimer abusivement, ne ferait que déformer et peut-être aussi trahir l’authenticité de la vie chrétienne elle-même. Aujourd’hui cette tentative de la rendre facile, agréable, sans efforts, sans sacrifices est en plein développement, sur le plan pratique comme sur le plan doctrinal.
A ce point-là, il importe également de garder les idées claires. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour conserver à la vie chrétienne le sens de liberté et de joie qui lui est propre. Nous ne devons pas l’appesantir par des lois graves et superflues (cf. Mt Mt 23,4). Nous devons infuser en nous et chez les autres le goût des choses vraies, pures, justes, saintes, aimables, honnêtes, droites, comme nous l’enseigne Saint Paul (cf. Ph Ph 4,8) ; et si nous en avons le goût, il nous sera facile d’y adapter notre conduite. Mais c’est précisément pour cela que nous devons avoir le sens de l’absolu qui imprègne sans réticence la conception religieuse catholique : absolu pour la vérité, est-est : non-non dit l’Evangile (Mt 5,57 cf. Jc Jc 5,12 2Co 1,17), sans se livrer volontairement aux flatteries du doute ou aux illusoires, commodités d’un pluralisme capricieux ; absolu pour la morale, qui ne peut faire abstraction des exigences des lois de la vie que Dieu a imprimées dans le coeur de l’homme (cf. Mt Mt 5,17 et tout le discours de la montagne ; Rm 2,14) ; absolu pour l’oeuvre de rédemption, qui réclame de nous l’application de la loi souveraine de l’amour, avec ce qu’elle comporte de conséquences ; l’obéissance, le dévouement, l’expiation, le sacrifice (cf. Mt Mt 22,36 Jn 12,24 Jn 13,34 etc. ). Cette fidélité essentielle au Christ et à sa Croix donne le sceau de l’authenticité à la vie chrétienne qui assume parfois un style d’aventure imprévue et risquée (cf. 2Co 11,26), et même d’héroïsme, ce dont l’histoire de l’Eglise nous offre des exemples magnifiques, innombrables, avec les martyrs, les saints, les vrais fidèles.
Oui, la vie chrétienne est difficile, parce qu’elle est logique, parce qu’elle est fidèle, parce qu’elle est forte, parce qu’elle est militante, parce qu’elle est grande.
Que le Seigneur daigne nous concéder de la comprendre et de la vivre ainsi !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
1er août
Chers Fils et Filles,
Nous voulons rénover notre vie religieuse et chrétienne ; nous voulons la renouveler et la rajeunir ; nous voulons l’adapter au climat de la mentalité et des moeurs modernes ; nous ne voulons pas seulement la faire survivre malgré les conditions dans lesquelles souvent aujourd’hui est placée la religion, ignorée, mise en marge, à peine tolérée dans les replis de la conscience personnelle, mais nous voulons lui rendre cette vigueur qui en dévoile la nécessité, la beauté, la fécondité, la capacité de fournir à l’homme cette illumination de sagesse, de sécurité, de réconfort qui seule confère à l’existence humaine son sens fondamental, sa valeur authentique, son destin immortel. C’est à tout cela que nous oblige — répétons-le — ce Concile Vatican II qui a fait en somme le bilan du catholicisme ; et c’est à tout cela également que nous invite la perspective de l’Année Sainte, événement de plénitude spirituelle, à laquelle nous nous préparons tous.
Aussi, pour nous, cela vaut-il la peine de fixer un moment l’attention sur l’antique axiome : la foi est « le fondement de la vie spirituelle » (St. TH., III, 73, 3 et II-II 16,0, 1, 1). A la base de notre conception religieuse et morale, nous devons placer la nécessité de la foi : « l’homme juste, dit Saint Paul — et nous pouvons comprendre : le chrétien — vit de foi » (Rm 1,17) ; « sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu » (He 11,6). Nous ne faisons pas, en ce moment, une leçon sur ce chapitre premier de notre foi religieuse ; nous voulons simplement, pour clarifier les idées, rappeler le double aspect de la foi ; objectif, l’un, celui qui concerne les vérités auxquelles nous devons prêter foi, un champ immense comme chacun le sait, et dont notre « Credo » veut être une synthèse (cf. H. de lubac, La Foi chrétienne, Aubier 1969) ; et subjectif, l’autre, celui qui concerne notre acte d’adhésion aux vérités du « Credo » (cf. St. TH ., II-II II-II 1,6 à 2) ; c’est là, également, un champ extrêmement vaste si l’on considère la complexité des attitudes et de la démarche spirituelle de notre âme dans le domaine de la foi (cf. Card. garrone, La Foi, Le Centurion 1973).
30 Il sera bon que nous reprenions tous l’étude de ce thème fondamental, en commençant par confirmer avec clarté la définition de la foi, entendue comme adhésion consciente à la Parole de Dieu, déterminée par la volonté, animée par la grâce divine (cf. St. TH ., II-II II-II 1,4 et 4, 5 et 2, 9) ; une connaissance intime, certaine dans ses motifs, obscure dans son mystérieux contenu. « Présentement, nous ne voyons que dans un miroir et d’une manière obscure » dit Saint Paul (1Co 13,12) ; et aussi : « la foi est le fondement de ce qu’on espère et la preuve de ce qu’on ne voit pas » (He 11,1).
Et maintenant que se passe-t-il en ce qui nous concerne, nous, hommes pénétrés de cette mentalité qui fonde la sécurité de ses connaissances sur l’expérience sensible et expérimentale et sur le raisonnement scientifique ? Il se fait que les hommes d’aujourd’hui se montrent rétifs, méfiants lorsqu’il s’agit d’accepter une connaissance concernant le domaine des Réalités invisibles (cf. 2Co 5,7) et par surcroît fondée sur la foi, si cette foi n’est pas appuyée par une vérification directe de nos sens et surtout de la saine raison ; nous, au contraire, nous encourageons et nous admirons la culture naturelle de l’homme, sa richesse, son développement. Notre objection concerne la limite, la suffisance, l’exclusivité que tant d’hommes et tant de systèmes philosophiques imposent à leur propre culture empirique, rationaliste ou idéaliste, refusant d’admettre une connaissance sur le témoignage de la révélation, c’est-à-dire sur la parole de Dieu, alors que Dieu, réalisant son plan d’élévation et de salut de l’homme, son « économie » surnaturelle qui enveloppe les destinées de chaque homme et de toute l’humanité, a fait de l’adhésion à sa Parole, c’est-à-dire de la foi, la condition sine qua non de notre définitif destin de félicité : « Celui qui croira en moi et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné » paroles solennelles et testamentaires du Christ (Mc 16,16).
Et voici maintenant, pour cette vision sommaire du christianisme, une conclusion bien amère : la foi, source première du salut, est devenue aujourd’hui la première des difficultés pour le conquérir.
Voici donc ce que nous recommandons d’urgence; nous devons tâcher de nous rendre compte de ce triste phénomène et de savoir pourquoi il existe de nos jours de si grandes difficultés pour accueillir « la doctrine de la foi que nous prêchons » (Rm 10,8). Nous le savons : c’est une étude très vaste, philosophique, psychologique, sociologique, pédagogique, mais très utile, et même nécessaire, à celui qui a la responsabilité d’éduquer et de guider ses frères sur la voie du Christ.
Poursuivons maintenant à grands traits, ne parlant pas actuellement du problème, fondamental lui aussi, de la liberté de Dieu quant à la distribution de ses dons : la foi est un don de Dieu : « ils n’obéissent pas tous à l’Evangile » (Rm 10,16 Rm 11,32) : cette attitude doit nous persuader qu’il faut considérer la foi comme une question d’importance suprême, qu’il faut la traiter avec le plus grand sérieux, la plus grande humilité, en faisant appel à la prière et en témoignant d’un grand amour pour la vérité (cf. Mc Mc 9,23).
En ce moment nous ne parlerons pas non plus des épreuves spirituelles dues à des difficultés et à des obscurités intérieures qui peuvent surgir dans l’âme d’un croyant dévot à propos de certains exercices spirituels et que Dieu permet à un moment donné pour préparer ce fidèle à une plus forte et plus joyeuse expression de sa foi ; les vies des Saints nous renseignent sur ces moments de purification spirituelle et de difficile ascension sur la rude montée de la sainteté (cf. saint la croix, La Montée du Mont Carmel, et Nuit obscure).
Nous voudrions attirer votre attention et votre intérêt sur l’état d’esprit de tant de gens aujourd’hui hostiles ou réfractaires à la foi. Pourquoi le sont-ils ? On dirait qu’ils sont incapables de situer exactement le thème de la foi, le problème et la méthode de l’écoute de la Parole et, parmi d’autres causes, cela provient de ce qu’ils sont esclaves d’un réalisme préconçu, et réfractaires à la discipline de l’esprit orienté exclusivement et courageusement vers la Vérité. A beaucoup de fils de notre génération, il manque cette aptitude de la pensée logique et honnête qui les rend perméables aux critères supérieurs du savoir, sensibles aux voix profondes des choses et de l’esprit ; ils sont dépourvus de cet esprit pur et simple qui sait accueillir cordialement pour ce qu’elles sont les paroles de l’Evangile (cf. Mt Mt 11,26).
Et nous devrons mentionner un autre obstacle polyvalent, qui s’est dressé ces derniers temps dans le domaine des études bibliques, s’arrogeant le droit, à l’aide d’une érudition subtile et aguerrie, de soumettre les Saintes Ecritures, et spécialement l’Evangile à une herméneutique, c’est-à-dire à une interprétation nouvelle et destructrice, au moyen de critères spécieux et contestables, pour dépouiller le livre sacré de son autorité naturelle, celle que l’Eglise lui reconnaît et dont elle fait un argument et un objet de la foi traditionnelle.
Mais nous ne craignons rien. Tout au long de l’histoire, la foi a été en butte à d’innombrables attaques et à des embûches sans fin. Mais défendue, enseignée, professée par l’Eglise catholique, enflammée par l’Esprit-Saint, elle restera et continuera à être la lumière du Peuple de Dieu, pèlerin infatigable dans l’histoire du monde.
Efforçons-nous tous d’être, comme nous y incite Saint Pierre fortes in fide (1P 5,9).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
8 août
31 Chers Fils et Filles,
Il est un idéal qui anime et animera toujours l’Eglise de Dieu : celui d’accomplir en elle-même et d’annoncer autour d’elle, au monde qui l’environne et dans lequel elle se trouve pratiquement plongée, le message chrétien, la vie chrétienne authentique, telle qu’elle découle de l’Evangile et de la tradition fidèlement puisée dans l’Evangile comme à une source de vie. Depuis le Concile, cet idéal nous impose des devoirs urgents, car il faut surmonter la situation que provoquent de multiples manifestations souvent incohérentes, qui se créent au sein de l’Eglise depuis quelques années et qui, depuis longtemps déjà, couvaient dans certains cénacles sensibles aux courants culturels extérieurs et dégradants d’un christianisme simplifié et réduit à des expressions sécularisées plutôt qu’aux impulsions toujours vives et pressantes de ses propres sources intérieures. Cet idéal impose un engagement tout spécial, un engagement particulièrement urgent à la veille de l’Année Sainte, qui devrait, selon nos voeux, rendre au Peuple de Dieu le sens de la plénitude et de la joie, dans sa conscience et dans la profession de sa vocation naturelle. Mais ces aspirations ne manquent pas de réveiller en nous le sentiment — et pour ainsi dire l’expérience — des difficultés que cette authentique et heureuse vie chrétienne rencontre au cours de cette période spirituelle historique dans laquelle la Providence a inscrit notre existence actuelle. Le christianisme, avons-nous déjà dit, n’est pas facile, surtout en ce moment. Il y a en cours tout un mouvement de pensées et d’actions, un mouvement plus risqué que vraiment sage, qui tend à présenter à l’opinion publique des formules chrétiennes de facile application, vidées de leurs exigences historico-sociologiques et qui s’alignent peu à peu sur les formules socio-historiques qui dominent le monde.
C’est ce que nous disions à propos de la foi. Nous devons dire la même chose à propos de la morale.
La vie morale chrétienne, aujourd’hui, est-elle facile ?
Non, chers frères et fils bien-aimés, elle n’est pas facile. Observer les lois morales, celles dont nous pouvons dire qu’elles sont chrétiennes, cela constitue une des principales difficultés de cette forte et pure affirmation de vie éthico-religieuse moderne que nous souhaitons. Elle n’est pas facile, disons-nous ; mais ce n’est pas pour vous effrayer que nous le disons, ni pour vous enlever l’espoir de vaincre en ce domaine, cet espoir que nous partageons avec tant et tant de membres de l’Eglise renaissante ; nous vous parlons ainsi par devoir de sincérité et pour donner courage à vos consciences dans les circonstances actuelles.
Et avant tout, parce que depuis toujours les disciples du Christ ont réclamé cette vision réaliste et ce courage immanent. « Ce n’est pas celui qui m’aura dit: Seigneur, Seigneur, qui entrera au royaume des cieux, mais celui qui aura accompli la volonté de mon Père céleste » (Mt 7,21 Rm 2,13 Jc 1,25) ; « Entrez par la porte étroite... elle est étroite, la porte, et resserrée la voie qui mène à la vie... » (Mt 7,13-14). « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive. Qui veut sauver son âme (c’est-à-dire sa propre vie) la perdra, et qui perdra son âme à cause de moi la retrouvera » (Mt 16,24-25). Ce sont là des paroles de Jésus. Et il n’y a pas de doute, les Apôtres, et avec eux la première génération chrétienne, ont immédiatement interprété la forme pratique de leur nouvelle religion comme une observance rigoureuse et ascétique de la nouvelle loi morale chrétienne (cf. Ep. Diognetum, V ; A. Ignatii Ant, Rom. VII ; etc.). Cette invitation répétée à se détacher des valeurs extérieures et temporelles, cette célébration de pauvreté d’esprit, cette séquence des béatitudes qui exhalent l’enivrant parfum des amertumes et des vertus héroïques de notre morne existence, ce pardon des offenses qui va jusqu’à tendre la joue gauche à celui qui a frappé la droite, cette pureté de coeur qui repousse tout regard déshonnête, c’est de tout cela et d’autres choses encore qu’est tissé l’Evangile qui, d’une morale légale et extérieure, recrée dans l’intimité du coeur, la vérité humaine du bien et du mal (cf. Mt Mt 15,11) ; certes, il n’est pas facile ainsi d’atteindre la perfection de la vertu chrétienne ; mais nous savons que l’on trouve une compensation à ce genre de difficultés dans la synthèse de nos devoirs chrétiens en ce suprême devoir de l’amour de Dieu et en celui qui suit immédiatement, c’est-à-dire l’amour de notre prochain (Mt 22,38) ; nous la trouvons ensuite dans la libération du péché autant que dans l’observance des prescriptions légales de la loi antique, aujourd’hui dépassée, comme nous le savons ; dans l’économie de la foi et dans l’aide de la grâce toujours disponible en faveur de celui qui la demande humblement et avec confiance (1Co 10,13).
Mais ce n’est pas au sujet de cette dure mais heureuse tension vers la vertu chrétienne que nous voulons discourir, si digne d’intérêt soit-elle (cf. Ep Ep 6,17 1Th 5,8), mais plutôt sur cette décadence morale qui caractérise notre époque. Mais pas exactement discourir : le sujet est trop vaste ; qu’il nous suffise d’y faire allusion au moyen de quelques observations.
Par exemple, pouvons-nous exclure de nos esprits le sens du péché ? Non, nous ne le pouvons pas à cause de l’incidence du péché sur nos rapports avec Dieu. C’est là, une des vérités fondamentales de nos conceptions éthico-religieuses : chacune de nos actions se conclut, positivement ou négativement, dans l’ordre voulu par Dieu en ce qui nous concerne. Or la mentalité radicalement laïque de notre époque annihile la responsabilité morale, la première et la plus génétique, en niant ou en négligeant l’aspect qu’ont nos actions au regard de Dieu, l’aspect négatif en particulier, c’est-à-dire l’offense faite à Dieu qu’est avant tout le péché. Le chrétien ne peut évidemment pas se résigner à ce fléchissement capital du système moral. Toute l’économie de la Rédemption s’y trouve impliquée.
Se retenir coupable devant sa propre conscience, est-ce suffisant ? Certes, la conscience morale est le critère immédiat et nécessaire qui détermine l’honnêteté de nos actions, et Dieu veuille qu’elle soit toujours tenue à l’honneur dans l’éducation de la personnalité humaine ; mais la conscience a besoin d’être instruite, informée, guidée pour juger de la bonté objective de l’action à accomplir ; juger de manière instinctive, intuitive ne suffit pas: il faut une norme, il faut une loi ; faute de quoi un tel jugement risque d’être faussé sous l’influence des passions, des intérêts, de l’exemple d’autrui. Sans quoi, la vie morale se nourrit d’utopies, ou d’instincts et elle devient, comme cela se passe aujourd’hui, une vie morale tributaire des contingences extérieures, des situations ambiantes avec toutes les conséquences de relativité et de servilisme qui en découlent, au point de compromettre cette rectitude de la conscience que nous appelons caractère et de transformer les hommes en « roseaux secoués par le vent » (Mt 7,11).
Vous entendrez dire qu’il faut donner à sa propre vie un caractère de sincérité; mais en l’occurrence, cette sincérité signifie la concession d’une liberté personnelle, autonome, aux impulsions de l’animalité propre, de la manie de jouir sans inhibitions supérieures, logiques, du repoussant égoïsme propre. Vous entendrez affirmer également qu’aujourd’hui la forteresse de la moralité traditionnelle est en train de s’écrouler à cause des transformations de la vie moderne et que le critère d’orientation de notre conduite doit être d’ordre anthropologico-social, c’est-à-dire qu’il doit être conforme aux coutumes dominantes, tandis que celles-ci n’ont nullement à correspondre à des critères supérieurs de bien et de mal. Et il se peut que même dans les milieux chrétiens, vous entendiez des polémiques sur la fidélité traditionnelle tant à la « loi naturelle » — dont on arrive à contester l’existence — qu’au magistère de l’Eglise, lorsque celle-ci se prononce pour défendre les droits fondamentaux et sacrés de la vie et des moeurs qui méritent encore d’être appelées humaines et chrétiennes.
Vous comprenez alors à quels phénomènes éthiques, sociaux, politiques peut aboutir le contraste entre la vigoureuse moralité chrétienne et la permissivité amorale ou le caractère passager de l’éthique à la mode aujourd’hui. Quel naufrage de la civilisation ne peut-on craindre, en présence de cette tempête qui se développe sur le monde !
32 Et vous comprenez combien il faut, alors, que l’imitation de Jésus-Christ, plus intelligente et pénétrante que celle habituelle et déficiente de tant de gens qui se disent chrétiens, serve de guide à notre conscience et nous fasse tirer du baptême, qui nous a régénérés comme fils du Dieu vivant, son statut original et son énergie surnaturelle en vue de cette vie nouvelle à laquelle nous sommes appelés et dans laquelle nous sommes engagés.
Qu’il en soit ainsi, avec notre Bénédiction Apostolique.
15 août
Audiences 1973 27