Homélies 1975

HONORONS SAINT JOSEPH





A l’occasion de la fête de Saint Joseph que l’Eglise célèbre comme fête de la famille, le Saint-Père a présidé une Messe solennelle en la Basilique Vaticane. Une multitude innombrable de pèlerins emplissait le plus vaste temple du monde. On y reconnaissait entre autres quelque 1.200 pèlerins français venus de Périgueux, Limoges, Tulle et Cahors, sous la direction de leurs Evêques, NN. SS. Jacques Patria, Henri Gufflet, Jean-Baptiste Brunon et Joseph Rabine.

Après la lecture de l’Evangile, Paul VI a prononcé une homélie dont voici notre traduction :



Honorons Saint Joseph « l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, appelé Christ » (Mt 1,16).

Nous l’honorerons aujourd’hui comme celui que Dieu a choisi pour donner au Fils de Dieu qui se fait homme, le nid, la généalogie historique, le foyer, l’ambiance sociale, la profession, la protection, la parenté, en un mot, la famille, cette cellule primaire de la société, communauté d’amour librement constituée, indivisible, exclusive, perpétuelle, grâce à laquelle l’homme et la femme se révèlent réciproquement complémentaires et destinés à transmettre le don naturel et divin à d’autres êtres humains, leurs fils. Jésus, Fils de Dieu, a eu sa famille humaine, en fonction de quoi il parut et fut en, même temps Fils de l’homme ; et par ce choix qu’il fit, il ratifia, canonisa, sanctifia notre commune institution génératrice de l’existence humaine au sommet de laquelle notre prière et notre méditation placent aujourd’hui la pieuse, la silencieuse, l’exemplaire figure de Saint Joseph.

Il faut vraiment que nous fassions immédiatement une remarque fondamentale au sujet de ce saint personnage destiné à faire fonction de père légal, mais non naturel, de Jésus dont la conception humaine se réalisa de manière prodigieuse, par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Mère de Dieu ; Jésus, qui n’était qu’officiellement son vrai fils et qui passait pour « fils du charpentier » Joseph (Lc 3,23 Mc 6,3 Mt 13,55). Nous devrions commencer ici à méditer sur l’histoire personnelle de Joseph, sur son drame sentimental, sur son « roman » qui frisa l’écroulement de son amour ; par une intuition privilégiée il avait choisi comme future épouse Marie, la pleine de grâce », c’est-à-dire la plus belle, la plus aimable) de toutes les femmes, et il vint à apprendre qu’elle n’était plus sienne, elle allait devenir mère ; et lui qui était un homme bon — « juste » dit l’Evangile — capable donc de sacrifier son amour au destin inconnu de sa fiancée, pensa à la laisser sans bruit, sacrifiant ce qu’il avait de plus cher dans sa vie, son amour pour l’incomparable Fille. Mais Joseph, bien qu’humble artisan, était lui aussi un être privilégié ; il avait le charisme des songes révélateurs ; l’un d’eux, le premier qu’enregistré l’Evangile, celui-ci : « Joseph fils de David ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, car sa conception est de l’Esprit Saint. Elle va mettre au monde un fils, et lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1,20-21) ; c’est-à-dire qu’il sera le Sauveur, qu’il sera le Messie, « l’Emmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous » (ib. 23).

Joseph obéit : heureux et tout en même temps généreux dans le sacrifice humain qui lui était demandé. Il sera le père de l’enfant qui allait naître « non pas selon la chair, mais selon la charité » écrivait Saint Augustin (Serm. 52, 20 ; P.L. 38, 351) ; époux gardien, témoin de la virginité immaculée et en même temps de la maternité divine de Marie (cfr. Serm. 225 ; P.L. 38, 1096). Situation unique, miraculeuse, qui met en évidence la sainteté personnelle de la Vierge Marie, mais tout autant celle de son modeste, de son sublime époux. Joseph, le Saint que, même pendant le Carême, l’Eglise présente à notre joyeuse vénération.

Et nous voici maintenant en présence de la « Sainte Famille » !

Oui, chères Familles chrétiennes qu’aujourd’hui nous avons appelées à cette célébration, heureux de voir que de nombreux pèlerins et fidèles vous entourent. Oui, nous devons exprimer avec une ferveur nouvelle, avec une conscience nouvelle notre culte à ce tableau que l’Evangile place sous nos yeux : Joseph, avec Marie, et Jésus, enfant, adolescent, jeune homme, avec eux. Le cadre est caractéristique. Chaque Famille peut s’y miroiter. L’amour familial, le plus complet, le plus beau selon la nature, s’illumine des rayons de l’humble scène évangélique : et tout à coup se propage une lumière nouvelle, aveuglante : l’amour acquiert une splendeur surnaturelle. La scène se transforme : le Christ y prend le dessus ; les figures humaines qui lui sont voisines assument la représentation de l’humanité nouvelle, l’Eglise ; le Christ est l’Epoux ; l’Eglise est l’Epouse ; le cadre du temps s’ouvre sur le mystère de l’au-delà du temps ; l’histoire du monde se fait apocalyptique, eschatologique ; bienheureux ceux qui dès maintenant sont capables d’entrevoir sa lumière vivifiante ; la vie présente se transfigure en la vie future et éternelle ; notre maison, notre famille se transforment en paradis.

Très chers fils, écoutez-nous !

Accueillir la vie chrétienne comme programme devient aujourd’hui un exercice de force. Les habitudes traditionnelles de nos maisons ordonnées, simples et austères, bonnes et heureuses, résistent à peine. Les moeurs publiques qui président aux vertus domestiques et sociales sont en voie de changement et, sous certains aspects, en voie de dissolution. La légalité ne semble pas toujours pouvoir satisfaire aux impératifs de la moralité. La famille est mise en discussion, dans ses lois fondamentales : l’unité, l’exclusivité, la pérennité.

C’est à vous qu’il appartient de réagir, Epoux chrétiens, à vous, Familles bénies du charisme sacramentel ; à vous, Fidèles d’une religion qui a dans l’amour, dans le véritable amour évangélique, son expression la plus haute et la plus sainte, la plus généreuse, la plus heureuse ; c’est à vous qu’il appartient de redécouvrir votre vocation et votre bonne fortune ; à préserver le caractère incomparablement humain et spontanément religieux de la famille chrétienne ; à vous de réanimer dans vos fils et dans la société le sens de l’esprit qui élève la chair à son niveau. Saint Joseph vous enseigne comment. C’est à cette fin qu’aujourd’hui nous l’invoquerons tous ensemble.



Le Saint-Père s’est ensuite adressé en différentes langues aux pèlerins présents. Aux fidèles français il a dit :



Aux foyers ici présents, et à tous ceux qu’ils représentent, nous adressons nos encouragements et nos voeux affectueux. Prenez courage, vivez dans l’espérance ! Malgré toutes les difficultés que nous connaissons, l’amour fidèle, chaste et généreux que vous vous donnez entre époux, et le climat d’amour dont vous faites bénéficier vos enfants, ne sauraient demeurer stériles : ils viennent de l’amour de Dieu et vous y conduisent. L’Eglise et la société comptent sur le rayonnement de votre foyer. Priez le Seigneur, invoquez Marie et Joseph, pour que la force de Dieu et sa joie vous accompagnent toujours !






23 mars



« LE CHRIST DES RAMEAUX : UN CHRIST REDÉCOUVERT, UN CHRIST ACCLAMÉ »





Voici, en traduction, le texte de l’homélie que le Sainte-Père a prononcée le Dimanche des Rameaux au cours de le Ste Messe célébrée sur le parvis de la Basilique Vaticane. Sur la Place Saint-Pierre se pressait une foule innombrable, à laquelle se mêlaient des milliers de jeunes venus de tous les Continents.



A vous, les jeunes qui êtes invités à cette liturgie si riche de sens, à vous notre salut tout particulier ! A tous les fidèles qui se sont joints à vous, nous souhaitons cordialement la bienvenue. C’est un moment important que celui-ci, non seulement dans le cadre des célébrations de la Semaine Sainte que nous inaugurons aujourd’hui, mais aussi eu égard à la répercussion religieuse qu’il doit avoir dans vos coeurs dans nos coeurs, par le caractère de cette journée.

Encore une fois nous commémorons, nous revivons le mystère pascal. Le grand drame, tragique et triomphant, de la passion, de la mort et ensuite de la résurrection victorieuse de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ se reflète dans le monde, dans l’histoire ; et il s’y reflète justement cette Année que nous appelons sainte, pour les raisons spéciales que nous avons déjà exposées, qui vous rendent présent Celui qui constitue la plénitude du temps (cf. Ga Ga 4,4) : comme le soleil lointain, Il est ici par sa lumière, par son action, par sa continuelle assistance (cf. Mt Mt 28,20).

Ecoute2-nous maintenant, vous surtout les jeunes. Il s’agit essentiellement d’avoir conscience d’abord de ce que vous êtes, de votre identité comme on dit aujourd’hui. Vous êtes ici justement en tant que jeunes, parce que vous êtes jeunes. Vous êtes ici comme des représentants typiques de notre époque comme des protagonistes de notre génération ; non tant comme des spectateurs invités ou des assistants passifs, que comme des acteurs et des auteurs du phénomène caractéristique de votre jeunesse, le phénomène de la nouveauté. Ensuite, persuadés du motif qui justifie votre présence à cette liturgie commémorative, c’est-à-dire de votre jeunesse, vous assumez un aspect représentatif de votre génération ; vous représentez, en vos personnes, la catégorie humaine à laquelle vous appartenez ; vous représentez la jeunesse de notre époque, quelle qu’en soit la patrie, la classe sociale, la formation d’origine. Vous êtes ici parce que vous êtes jeunes ; c’est comme tels que nous vous avons invités, car nous voulons voir en vous l’âge juvénile dans ses expressions typiques, en faisant abstraction des différences qui existent pourtant entre vous et dans les rangs de ceux qui ont votre âge, dont cette cérémonie fait cependant de vous les interprètes.

Pour quel motif vous avons-nous invités ici ? Pour deux raisons. L’une vient de la fonction liturgique qui veut reproduire de façon symbolique et sacrée la scène évangélique que vous connaissez, celle de l’entrée, modeste dans sa forme mais retentissante dans ses intentions (cf. Lc Lc 19,40), de Jésus à Jérusalem. Elle eut lieu justement en ces jours où la ville regorgeait de monde à cause de l’imminence de la Pâque, afin que Lui, Jésus, fût finalement et publiquement reconnu et acclamé comme le Christ, comme le Messie, comme le merveilleux Sauveur attendu depuis des siècles, envoyé par Dieu, enfin arrivé et présent. Moment historique, moment solennel, moment mystérieux dont, entre tous, les enfants et les jeunes qui se trouvaient parmi cette foule débordante de joie saisirent mieux la signification rénovatrice et festive. Et comme ils ne savaient pas comment donner à cette manifestation imprévue la splendeur qu’elle méritait, de leur coeur à eux surtout jaillirent des acclamations bibliques et populaires : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël ! » (Jn 12,13). Arrachant des branches aux palmiers et aux oliviers qui se trouvaient là — la scène se déroulait au Mont des Oliviers —, ils se mirent à les agiter joyeusement en criant : « Paix dans le ciel et gloire au plus haut des deux ! » (Lc 19,38). Voilà ! Repensez bien à cette page d’Evangile. Les enfants, les jeunes reconnaissent le Christ et, malgré le milieu défiant et hostile des pharisiens et des scribes de la Jérusalem juive de cette époque (cf. Jn Jn 12,19), ils l’acclament, ils le glorifient. Vous aussi maintenant, dans cette célébration.

Second motif. Jeunes, vous le sentez. Nous voudrions que la foi et la joie de la jeunesse qui célébra le Seigneur Jésus, reconnu comme le vrai Christ, centre de l’histoire et de l’espérance de ce peuple, soient aujourd’hui et soient pour toujours les vôtres : foi et joie. Pour qu’il en soit ainsi, nous avons d’abord prié en silence personnellement; puis nous vous avons invités.

Nous nous en rendons compte : notre invitation est provocante, comme une invitation d’amour. L’invitation à cette cérémonie de fête veut entrer dans vos coeurs, avec une demande pressante: Jeunes de notre temps, voulez-vous reconnaître que Jésus est le Sauveur, qu’il est le Maître, qu’il est le Pasteur, le guide et l’ami de notre vie ? Que Lui et Lui seul connaît en profondeur notre être et notre destin (Jn 2,25) ; que Lui et Lui seul peut faire surgir de notre conscience obscure notre vraie personnalité (cf. Jn Jn 3,7 Jn 4,29 etc. ) ; que Lui et Lui seul permet avec une efficacité béatifiante d’ouvrir le dialogue transcendant avec le mystère religieux et d’adresser au Dieu infini et inaccessible les paroles pleines de confiance de fils envers « le Père qui est aux cieux » ; que Lui et Lui seul, disons-nous, sait traduire notre rapport religieux en rapport social authentique, autrement dit faire de l’amour envers Dieu le fondement incomparable et fécond de l’amour envers le prochain, c’est-à-dire envers les hommes ; et ceci d’autant plus que notre intérêt pour le bien d’autrui est gratuit et universel, et d’autant plus que les hommes, qui ont désormais dans le Christ le nom de frères, sont dans le besoin, dans la souffrance, et ceci jusque dans l’hostilité.

Notre invitation à cette cérémonie caractéristique, au coeur de l’Année Sainte, se ramène à une question décisive : voulez-vous aussi, jeunes qui vivez en ce moment historiquement et spirituellement critique, comme ceux du jour des Rameaux à Jérusalem, reconnaître Jésus comme le Messie, le Christ Seigneur, centre et pivot de votre vie ? Voulez-vous le mettre vraiment au sommet de votre foi et de votre joie ? Il s’agit de sortir de cet état de doute, d’incertitude, d’ambiguïté, dans lequel se trouve et s’agite souvent une si grande partie de la jeunesse contemporaine. Il s’agit de dépasser la période de crise spirituelle, caractéristique de l’adolescence qui parvient à la jeunesse puis de la jeunesse à la maturité ; crise des idées, crise de foi, crise de la direction morale, crise de la sécurité par rapport à la signification et à la valeur de la vie. Tant de jeunes grandissent avec les yeux fermés, ou au moins myopes, en ce qui concerne la direction spirituelle et sociale de leur chemin vers l’avenir, la fraîcheur de leurs forces juvéniles et les stimulants de l’instinct vital impriment, oui, une énergie à leur libre mouvement une vivacité à leur comportement ; mais savent-ils où ils vont, où il vaut la peine d’engager leur propre existence ? L’inquiétude juvénile ne supplée-t-elle pas souvent à l’absence du style élégant et énergique d’une vie illuminée par un idéal conscient et supérieur ? Et ne découvrons-nous pas souvent au fond de l’âme des jeunes d’aujourd’hui une étrange tristesse qui dénote comme un vide intérieur ? Et que signifie l’enchantement de quelque lueur spirituelle en tant de jeunes insatisfaits et comme déçus de tout ce que le monde moderne leur offre ? Un appel à l’intériorité de la conscience, à la prière, à la foi ?

Nous ne prolongeons pas ce diagnostic pour l’instant et nous accueillons la conclusion que cette heure bénie nous suggère. La conclusion c’est le Christ des Rameaux ; un Christ redécouvert ; un Christ acclamé. Un Christ auquel on croit humblement et fermement, non pas dans la pénombre perpétuelle et paresseuse du doute, mais dans la claire lumière de la doctrine que nous propose l’Eglise, maîtresse de vérité. Un Christ rencontré dans l’adhésion joyeuse à sa parole et à sa présence mystérieuse dans l’Eglise et dans les sacrements. Un Christ vécu dans la simple et littérale fidélité à son Evangile, exigeant jusqu’au sacrifice, seule source d’espérance inépuisable et de vraie béatitude. Un Christ à la fois voilé et transparent en chaque visage humain,, du collègue, du frère qui a besoin de justice, d’aide, d’amitié et d’amour. Un Christ vivant. Le « oui » de notre choix : le « oui » de notre existence.

Jeunes, sachez comprendre ainsi votre heure. Le monde contemporain vous ouvre de nouveaux sentiers et demande des porteurs de foi et de joie. Porteurs des rameaux que vous avez aujourd’hui dans les mains, symbole d’un printemps nouveau de grâce, de beauté, de poésie, de bonté et de paix. Ce n’est pas en vain : le Christ est pour vous ; le Christ est avec vous ! Aujourd’hui et demain ; le Christ pour toujours.






27 mars



L’INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE ET LE SACERDOCE MINISTÉRIEL





L’institution de l’Eucharistie et du Sacerdoce catholique, sous le signe du Mandatum novum de la charité réciproque de tous les fils de Dieu, a été célébrée par le Pape l’après-midi du Jeudi-Saint qui ouvre le triduum sacré de la Semaine Sainte destinée à évoquer, avec l’éloquence des plus belles pages de la liturgie, les faits saillants de la Passion de Nôtre-Seigneur. La force méditative de cette journée, parmi les plus sacrées de l’année parce que liée au souvenir du plus généreux don d’amour dont l’humanité ait été témoin et objet, avait pénétré la foule innombrable qui garnissait la Basilique Saint-Pierre au moment où Paul VI s’apprêtait à présider l’extraordinaire concélébration in Coena Domini dans laquelle, depuis des siècles, est insérée l’évocation, plastique pourrions-nous dire, c’est-à-dire vivante, de l’humilité du Seigneur qui se penche affectueusement sur les Apôtres, leur imposant de se laisser laver les pieds par Lui-même sous peine d’être exclus du cercle de ses collaborateurs. Le privilège de représenter les Apôtres dans ce prodigieux service d’amour que le Pape a évoqué en répétant le geste du Christ a été accordé à douze enfants de 8 à 12 ans, résidant à la « Città dei Ragazzi » de Rome et provenant des cinq continents. Au cours de la concélébration à laquelle participaient huit Cardinaux, le Saint-Père a prononcé une homélie dont nous donnons ci-après la traduction :



Puisse l’heure présente faire revivre pour nous un grand souvenir. Nous avons présent à l’esprit tout ce qui a été dit, tout ce qui a été accompli au cours de cette dernière Cène nocturne (Lc 22,15) que le divin Maître lui-même a tant désirée à la veille de sa passion et de sa mort. Et lui-même aussi, Il a voulu que cette réunion soit si pleinement chargée de sens, si riche de souvenirs, si émouvante dans les mots et dans les sentiments, tellement féconde en actes et préceptes nouveaux que nous ne finirions jamais de les méditer, de les explorer. C’est une Cène testamentaire ; c’est une Cène infiniment affectueuse (Jn 13,1) et infiniment triste (Jn 16,6) et tout ensemble mystérieusement révélatrice de promesses divines, de visions suprêmes. La mort menace ; il y a des présages inouïs de trahison, d’abandon, d’immolation ; tout d’un coup la conversation s’arrête tandis que la parole de Jésus jaillit, continue, neuve, extrêmement douce, tendue vers la suprême confidence, comme balançant entre la vie et la mort. Le caractère pascal de cette Cène s’intensifie et se développe ; l’ancienne alliance, alliance séculaire qui s’y reflétait, se transforme et devient la nouvelle alliance ; la valeur sacrificielle, libératrice et salvifique de l’agneau immolé qui donne aliment et symbole au repas rituel, s’explique et se concentre dans une nouvelle victime, dans un nouveau repas ; Jésus déclare qu’ici, à la table, il est lui-même, son Corps et son Sang, l’objet et le sujet du sacrifice, prévu, signifié, offert pour être, en continuité d’intention et d’action, accompli, consumé ; rendu nourriture pour tous ceux qui auraient aptitude à la vie éternelle et faim d’elle. Et voilà que jaillit de cette Cène d’adieu, de souffrance et d’amour, le sacrifice eucharistique ; nous le savons et nous en demeurons éblouis; et voici une dernière surprise, celle qui pour nous, ce soir, forme le point focal de notre inclination et de notre piété ; qui aurait jamais pu supposer une parole semblable — parole qui résume et perpétue — : le Maître, promis à la mort, déclare qu’il est, lui, le véritable, l’unique agneau pascal et il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi » (1Co 11,24).

Frères et Fils, nous sommes en train d’accomplir cette parole du Seigneur. Et lorsque nous célébrons la Messe, que nous renouvelons le sacrifice eucharistique, nous répétons toujours cette parole qui, à l’institution du sacrement de la présence immolée du Christ, c’est-à-dire de l’Eucharistie, associe un autre sacrement, celui du sacerdoce ministériel moyennant lequel la « Commémoration » de la dernière Cène et du sacrifice de la croix n’est pas un simple acte de religieux souvenir (comme le voudraient certains dissidents) mais une mystérieuse, effective, réelle anamnésie de ce que Jésus a accompli au cours de la Cène et au Calvaire : la reproduction fidèle de son sacrifice unique, grâce à un mystérieux dépassement du temps et de l’espace et par une coïncidence prodigieuse et répétée de notre Messe avec la présence et l’action du divin Agneau eucharistique qui règne glorieusement à la droite du Père mais qui, pour nous, dans l’histoire présente, reste pour ainsi dire photographié c’est-à-dire représenté dans son action sacrificielle et rédemptrice.

Mystère de la Foi ! ceci aussi nous le savons et nous continuons toujours à adorer et à contempler, animés d’une ferveur inextinguible : nous en réanimerons le foyer au cours de la fête du « Corpus Domini », la Fête-Dieu.

Mais en ce moment nous y sommes engagés par cette découverte, car c’est toujours sous cet aspect que nous considérons le Sacerdoce catholique, le pouvoir conféré à un ministère humain de renouveler, de perpétuer, de propager le mystère eucharistique.

Disons tout de suite deux choses : d’abord, à l’offrande eucharistique, participe activement tout le Peuple de Dieu, croyant et fidèle, revêtu comme il est d’un Sacerdoce royal ainsi que l’écrivait l’Apôtre Pierre (1, 5 et 9), et que le récent Concile l’a répété avec bonheur (Lumen Gentium, LG 10). En tant que tel, il est particulièrement invité aujourd’hui, Jeudi-Saint, à se réjouir, à rendre grâce pour l’institution de l’Eucharistie, à en exalter les infinis trésors divins d’amour et de sagesse, et à y participer personnellement en réponse aux intentions de diffusion et de multiplication du Christ ; avec Lui, l’Eglise a voulu caractériser ce sublime mystère du Pain Eucharistique rendu disponible pour tous et chacun. En deuxième lieu, nous voudrions rappeler que la distinction entre le Sacerdoce ministériel et le Sacerdoce universel n’est pas fondée sur un privilège aboutissant à une séparation du Prêtre et du Fidèle, mais sur un ministère, sur un service que le premier doit rendre au second ; c’est là, certes, un caractère tout à fait particulier de celui qui est élu à la fonction de ministre sacerdotal du Peuple de Dieu, mais un caractère intentionnellement social, disons mieux, qualifié par la charité, dispensateur amoureux des mystères de Dieu (cf. 1Co 4,1 2Co 5,4 voir M. la taille, Mysterium Fidei, p. MF 237 et ss. ).

Mais ce que, pleinement conscients du caractère sacré de ce moment, nous croyons devoir réaffirmer, c’est le mystère de notre Sacerdoce catholique, tout proche du mystère eucharistique qui le compénétre et se confond avec lui; et inonde spontanément notre coeur la joie ineffable de la communion profonde qui nous unit aujourd’hui à tous nos Confrères dans le Sacerdoce. Qui pourrait plus que nous, vénérés prêtres, dire avec une authentique et mystique réalité : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » ? (Ga 2,20). Quelle plus grande preuve d’amour pouvait nous donner Jésus Christ, qu’en nous appelant, tous et chacun, ses amis (Jn 15,15) et en transférant en chacun de nous le prodigieux pouvoir de consacrer l’Eucharistie ? (cf. Denz.-Sch. 1764-957). Pouvait-il nous donner une plus grande preuve de confiance ? Et comment pourrions-nous remettre en question notre élection à un si grand ministère, quand nous nous rappelons que notre choix est dû à Son initiative, (cf. Jn Jn 15,16), à Sa rencontre avec notre réponse personnelle, libre et amoureuse ? Ne devrions-nous pas faire nôtre la simple mais merveilleuse réponse — qu’on nous a répétée récemment — d’un bon prêtre, heurté, comme tant d’autres aujourd’hui, par les anxiétés et les doutes de la contestation qui caractérise notre temps : « Je suis heureux ».

Oui, vénérés Frères, et vous tous aussi, bien-aimés Fils ; nous devons aujourd’hui remercier le Seigneur d’avoir institué ce divin et mystérieux Sacrement, l’Eucharistie ; et nous devons tous dire pour sa gloire et pour notre réconfort : nous sommes heureux qu’à côté de l’Eucharistie et pour la rendre actuelle, pour la multiplier et pour la répandre, vous avez, Seigneur, dans votre Eglise, communiqué à quelques élus et responsables, votre saint et merveilleux ministère sacerdotal.

Que ceci soit notre expression spirituelle pour ce Jeudi-Saint.






28 mars



CHEMIN DE CROIX AU COLISÉE





L’émouvante cérémonie du Chemin de la Croix, cette puissante évocation de la passion et de la mort de Jésus conçue en 1750 par le missionnaire franciscain Saint Léonard de Port Maurice, s’est déroulée le Vendredi-Saint, comme chaque année, dans le cadre historique et sacré du Cotisée de Rome. Le Saint-Père y a pris une part active, portant la Croix tout au long des cinq dernières stations, cinq moments des dernières heures de la vie terrestre de Jésus. Puis à la fin de la Célébration, Paul VI a prononcé le discours suivant :



Et maintenant, à la dernière station du Chemin de Croix, comme les Femmes fidèles de l’Evangile (cf. Mt Mt 27,55-56 Mt 61), nous devrions nous arrêter et méditer ; et après avoir observé de l’extérieur, peut-être avec les yeux pleins de larmes et le coeur rempli d’horreur et d’épouvanté, la tragique et cruelle histoire du condamné à la croix, nous devrions y repenser en nous recueillant à l’intérieur de nous-mêmes, avec les questions habituelles, douloureuses, qui viennent à l’esprit devant la mort, devant une Personne bonne et chère, victime de la cause qu’elle a soutenue et de la cruauté des autres.

Autrement dit, nous devrions nous interroger nous-mêmes sur le sens du Chemin de Croix.

Il ne nous sera pas possible d’obtenir une réponse de notre seule réflexion, toujours un peu perdue dans une semblable recherche ; mais sous l’éclairage de la foi, le cadre posthume du Chemin de Croix se remplit d’une lumière très instructive et émouvante, même s’il s’agit d’une lumière plus forte que notre oeil, la lumière du mystère de la croix (cf. 1Co 1,18).

Le sens du Chemin de Croix. Qui était le Crucifié ? Nous sommes, hélas, habitués aux malheurs humains, répandus à travers l’histoire et à tous les coins du monde ; les monuments funéraires, dédiés aux grands, aux héros, aux personnalités de choix, n’égalent pas celui du sépulcre vide du Christ. Qui était le Crucifié ? Il était, par excellence, le Fils de l’homme, il était, éminemment, le Fils de Dieu fait homme ! Le centurion lui-même l’a reconnu, lui qui présida à l’exécution du supplice : « Vraiment celui-ci était Fils de Dieu ». Première pensée qui nous donne le vertige, qui provoque l’extase chez les Saints contemplant la Croix.

Mais d’autres demandes nous pressent. Qu’est-ce donc que la mort du Christ a de spécial, d’unique, d’universel ? Elle était et elle est une mort qui mérite le qualificatif le plus élevé qu’une mort puisse mériter, à savoir un sacrifice ; bien plus, le vrai sacrifice capable de sauver le monde. Oui, c’est là un chapitre inépuisable de la théologie et de l’anthropologie. Par conséquent, cela vaut aussi pour nous, aussi pour moi ? Oui, chacun peut dire : pour moi aussi. Donc un sacrifice humano-divin intentionnel, voulu, prévu, librement consommé ; un sacrifice d’amour ? Oui, un sacrifice d’amour; d’amour sans frontière, sans limite. Vraiment pour moi, vraiment pour nous ? Oui. Et alors surgit ici un sentiment de reconnaissance, de sympathie, d’expérience, qui sera l’âme, désormais, de ma religion chrétienne, un sentiment d’amour pour le Christ ! Oui, Frères, souvenez-vous en ! Souvenons-nous en à l’occasion de l’une de ces circonstances, malheureusement communes et inévitables de notre vie temporelle : quand la souffrance nous éprouve et nous consume ; elle peut être associée à la souffrance de la Croix, et en acquérir la valeur; ne maudissons plus la douleur, ne la privons pas de la valeur morale et spirituelle qu’elle peut revêtir dans la mesure où elle est unie à celle du Christ.

Et encore ? Sur le chemin de la croix du Christ nous apprenons à connaître, à vénérer, à soigner, à servir la souffrance, quelle qu’elle soit, des hommes qui sont tous désormais nos frères. Le Chemin de Croix est une école de compassion, sentiment fondamental d’humanité et de solidarité, que certains rêves démesurés d’égoïsme ou d’orgueil voulaient bannir du coeur humain devenu dur comme le fer. Ce n’est pas ainsi que se présente le coeur chrétien qui, au rythme de celui du Christ, apprend à battre en harmonie avec celui qui est dans le besoin, dans la douleur, dans le malheur.

Sur un tel sentiment éprouvé en souvenir, de tous ceux qui, encore aujourd’hui, souffrent des conflits de guerre, des conflits politiques et civils, et de tous ceux pour qui le malheur et la maladie rendent la vie amère, se termine ce chemin de Croix, qui devra se poursuivre dans l’espérance de notre rédemption et dans l’exercice de la charité pour les autres.






29 mars



PAUL VI BAPTISE 21 CATÉCHUMÈNES





Samedi soir, une foule innombrable de pèlerins s’étaient rassemblée à Saint-Pierre au Vatican pour vivre avec Paul VI la liturgie suggestive et émouvante de la Vigile Pascale, et assister au Baptême par le Pape lui-même de 21 catéchumènes originaires de tous les continents. Après la Liturgie de la parole, le Saint-Père a prononcé l’homélie suivante :



Frères très chers,



En cet instant extraordinaire, devant ce rite sacramentel, unique, solennel, définitif, nous nous demandons tous encore une fois : qu’est-ce que le baptême ? Que signifie-t-il ?

Vous savez tout. Toute chose vous a été enseignée et expliquée. Mais le sacrement du baptême est une réalité, c’est un mystère tellement grand, tellement important, tellement profond, que nous devrons toujours, et spécialement en ce jour béni, interroger notre conscience : qu’est-ce que le baptême à notre esprit.

Saurez-vous toujours vous rappeler ce qui se réalise maintenant, cette nouveauté, ce mystère ?

Pour le moment, pensons à ceci : y a-t-il, tout au long de votre vie, un instant plus important, plus décisif que celui-ci ? Non : il est unique !

Et y a-t-il, dans les événements de votre vie, un fait plus beau, plus heureux que celui-ci ? Non : c’est le fait le plus merveilleux de votre existence ! A quoi nous servirait d’être nés à la vie naturelle, enseigne Saint Ambroise, si nous n’avions eu la chance de renaître, par le baptême, à la vie surnaturelle ?

De nombreux enseignements vous ont été donnés au sujet de cet événement : la foi, la grâce, la renaissance à une vie pure et innocente, l’Eglise, la prière nouvelle... Comment résumer tout cela en un seul mot, en une seule formule ? Eh bien ! vous vous souviendrez de tout cela grâce à une expression qui récapitule tout l’essentiel : vous êtes devenus chrétiens ! C’est Saint Paul qui nous répète son expression favorite : avec le Christ. Avec le Christ, vous avez été ensevelis, par le baptême ; avec le Christ, vous êtes ressuscites (Rm 6,4 Col 2,12) ; votre vie est associée à la sienne (Ga 3,27), et alors vous ne formez plus avec Lui qu’une seule chose, qu’un seul corps, le Corps mystique du Christ, qui s’appelle l’Eglise (1Co 12,12 ss.).

Chers Fils, chers Frères, s’il en est ainsi, voici qu’une nouvelle forme de vie est inaugurée, une nouvelle façon de penser, selon la foi ; une nouvelle vision du temps, des choses, de la douleur et de la mort, selon l’espérance ; un nouveau rapport avec les autres hommes, la charité ! Oh Fils très chers ! Oh Frères dans le Christ, notre chemin, notre vérité et notre vie ! Une obligation importante ressort de ce fait, de cet instant ; oui, une grande obligation, qui est pourtant douce et facile : celle d’être fidèles ; celle qui s’imposera toujours à notre conscience et que nous vous résumons par ces simples paroles dont il faudra sans cesse, sans cesse se souvenir, qu’il s’agisse de vous, de nous, de tous ceux qui ont eu l’immense bonheur de recevoir le baptême : chrétien ! sois chrétien !








13 avril




Homélies 1975