Homélies 1974

L’EUCHARISTIE, POINT CENTRAL DE NOTRE FOI CHRÉTIENNE





A l’occasion de la Fête-Dieu qui, en Italie n’est pas seulement une fête religieuse, mais aussi une fête légale, le Saint-Père s’est rendu, comme il le fait chaque année à cette occasion, dans un quartier populaire de la banlieue romaine. Au cours de la Messe à laquelle il a présidé il a prononcé une homélie dont voici notre traduction :



Très chers Fils et Frères !



Ecoutez-nous ! Nous voulons vous faire part d’un doute qui a effleuré notre âme, quand nous nous sommes proposé de venir parmi vous pour célébrer ensemble la fête du Corpus Domini. Ce doute, le voici : notre présence parmi vous allait-elle vraiment être bénéfique pour la célébration d’une solennité religieuse comme celle-ci, centrée tout entière sur le culte on ne peut plus ardent, extérieur et intérieur, personnel et communautaire, de la Sainte Eucharistie, sur le mystère de la présence sacramentelle et sacrificielle de Notre Seigneur Jésus-Christ, ou si, au contraire, ma venue dans ce quartier, dans cette paroisse allait être un motif, oui, de joie mais surtout de distraction et non d’attraction vers l’objet véritable de votre dévotion. C’est-à-dire que, dans le fond du coeur, nous nous sommes demandé si notre présence aurait plus attiré votre attention que la présence, seule digne de votre allégresse et de votre adoration, de Jésus caché et manifesté dans le sacrement eucharistique. Deux présences : la nôtre, extraordinaire, visible, humaine, représentative, oui, du Seigneur, mais infiniment inférieure, négligeable même en comparaison de la présence, habituelle il est vrai, mais prodigieuse, sacrée, divine, incomparable du Christ Seigneur.

Aussi nous sommes-nous proposé, quand nous avons décidé de nous rendre ici aujourd’hui, dans cette paroisse encore jeune dédiée à l’Assomption de la Très-Sainte Vierge Marie, de vous adresser les quelques brèves paroles que nous prononçons en ce moment, non tant sur notre présence personnelle, la présence du Pape (nous y ferons quelqu’allusion plus tard, à la fin de la cérémonie) que sur la présence réelle, mystérieuse mais vraie, de Lui, de Jésus, ici, dans cette communauté naissante ; présence divine du Seigneur, qui mérite tout notre intérêt et qui est le motif principal de cette fête du « Corpus Domini », de cette « Fête-Dieu ».

Et cette invitation à faire converger votre attention sur Jésus, sur le Jésus de l’Evangile, sur le Jésus de la Dernière Cène, sur le Jésus de la Croix, sur le Jésus ressuscité, sur le Jésus actuellement dans la gloire du ciel, « assis à la droite du Père », (comme nous le chantons dans le Credo), découle d’une première raison très simple, mais décisive : notre personne ne mériterait aucune considération spéciale si elle n’était celle d’un Evêque, d’un Pape, c’est-à-dire de quelqu’un qui remplace, d’un Vicaire, d’un représentant, d’un ministre en somme, c’est-à-dire d’un serviteur qui tire toute sa dignité et toute son autorité de Celui qui l’a fait élire et le fait agir en son nom. C’est pourquoi, plus vous vous tournez vers nous, plus vous nous regardez avec filiale affection, avec plaisir, plus vous vous tournez vers Lui, vers le Christ, présent dans notre ministère.

Et fixez votre pensée, aujourd’hui plus que jamais — pour en faire une habitude et un facteur d’inspiration — sur le fait mystérieux et central de toute notre foi, celui justement de la Présence parmi nous du Fils de Dieu fait homme, mystère de l’Incarnation qui nous autorise à répéter le vrai nom de Jésus, né de Marie et habitant à Nazareth, le nom de « Dieu avec nous » (cf. Is Is 7,14 Mt 1,23) : Nobiscum Deus ! Et alors nous voyons se grouper sous cette appellation, propre à Jésus, le dessein, le sens de la venue en ce monde, l’intention orientatrice de son apparition dans l’histoire de l’humanité, parmi nous les hommes : cette histoire se résout en un mot, un nom, si commun et si souvent profané, qui atteint ici les sommets de la divinité; ce nom est : l’Amour. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique » pour son salut (Jn 3,16 cf. Ep Ep 2,4 Ep 5,2 etc. ). Toute notre religion est une révélation de la bonté, de la miséricorde, de l’amour de Dieu pour nous. « Dieu est charité » (1Jn 4,16), c’est-à-dire amour qui se répand et se prodigue ; et tout se résume en cette vérité suprême, qui explique tout et illumine tout. L’histoire de Jésus, il faut la voir sous se jour : « Il m’a aimé » écrivait Saint Paul, et chacun de nous peut et doit répéter après lui et pour soi-même : « Il m’a aimé moi, et il s’est livré pour moi » (Ga 2,20).

Et alors, nous pouvons comprendre quelque chose également à l’Eucharistie que nous célébrons publiquement aujourd’hui. L’Eucharistie est le mystère d’une présence due à l’amour. « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous » a dit Jésus en laissant entendre que la fin de sa vie temporelle était proche. Promesse suave qui, après la Résurrection, devient solennelle et marque le destin et la réalité de notre histoire religieuse et humaine : « Voici : Pour moi, je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Dieu avec nous ; le Christ avec nous ! Tout le christianisme est un fait, un mystère de Présence.

Et ce soir, si nous sommes ici, c’est précisément dans ce but: pour réveiller en nous, en vous, en tous ceux qui percevront l’écho de notre voix, le sentiment de cette réalité, vraie et surnaturelle : ici est Jésus. Là où l’Eucharistie est célébrée, se découvre et se proclame ce « mystère de la foi » : ici est Jésus, le Christ, notre Sauveur, vivant et vrai. Présent !

Lorsque nous laissons pénétrer dans nos coeurs cette suave et écrasante vérité, nous ne pouvons plus demeurer indifférents, impassibles et tranquilles : Il est ici ! notre premier sentiment est d’adoration et d’exaltation ; et presque de confusion : que devons-nous faire ? que devons-nous dire ? chanter ? pleurer ? prier ? ou peut-être nous taire et contempler, comme Marie, la soeur de Marthe toute agitée et anxieuse de servir le Seigneur, tandis qu’elle, Marie, « assise aux pieds de Jésus, l’écoutait parler » (Lc 10,39) ? De ceci est né le culte eucharistique.

Mais un second sentiment nous envahit, celui d’une légitime curiosité. La doctrine catholique, expression de notre foi, nous affirme : le Christ, vivant, vrai, réel, est présent. Et alors toute une série de questions surgit dans notre esprit : il est présent ? mais comment ? où ? pourquoi ? Et lui, se laisse-t-il voir, approcher, toucher, comme le faisaient les gens de l’Evangile (cf. 1Jn 1,1) ? Il est caché ; mais peut-on l’identifier ? et pourquoi se cache-t-il ? et comment peut-il se trouver simultanément en tant d’endroits différents ? ceci serait-il une nouvelle et miraculeuse multiplication des pains, répétée sans cesse ? et comment peut-il être une nourriture pour nous alimenter ? le pain et le vin se transforment en chair et en sang, comme était Jésus sur la Croix ? « ... il est difficile, ce discours ! » (Jn 6,60). De ceci est née la théologie sur l’Eucharistie.

Oui, ce discours est difficile ! Mais vous savez; que Jésus fut inflexible à vouloir que son grand discours sur le mystère eucharistique soit textuellement accepté (cf. Jn Jn 6,61 ,et ss.). Il faut croire! Croire à la Parole et sur la Parole du Christ. Nous, nous disons maintenant : c’est un mystère de foi. Mais pas entièrement incompréhensible, même aux intelligences timides : comme une image unique peut se refléter, toujours identique dans tous les miroirs qui la reprennent ; comme une même voix peut être recueillie par toutes les oreilles qui l’écoutent ; comme une même parole peut se transformer en pensée chez tous ceux qui la comprennent, ainsi un Jésus unique peut être présent dans les nombreux, dans les innombrables signes, sacramentels qui le représentent ; mais non sans un divin prodige, et le prodige consiste dans le fait que, par vertu divine, il ne s’agit pas ici d’une simple représentation, d’un simple signe symbolique, d’une figuration sacramentelle; il s’agit du fait qu’en cette même figuration, c’est-à-dire sous les espèces du pain et du vin, une Réalité se cache, une réalité qui se substitue à la substance du pain et du vin et cette Réalité est Jésus lui-même, la substance de son Corps et de son Sang, Lui-même en un mot, revêtu de ces humbles apparences (cf. St. TH., III, 73, 6).

Ecoutez un instant ! Précisément à ce point-ci, qui dépasse notre expérience et notre intelligence, nous commençons à comprendre beaucoup de choses merveilleuses qui nous font entendre, sinon comment, du moins pourquoi Jésus a voulu se faire sacrement eucharistique. Pourquoi ? pour être à la disposition de tous. Il s’est multiplié de cette manière extraordinaire afin d’être disponible pour chacun de nous. Et par conséquent pour faire de nous tous une seule chose, son Corps mystique, l’Eglise Une (1Co 10,17). Mais la question se fait plus insistante : pourquoi disponible comme aliment ? n’est-ce pas étrange, impensable que le Christ ait voulu se faire aliment pour nous ? Et voilà une autre merveille : le Christ s’est fait nourriture spirituelle pour nous démontrer qu’il nous est nécessaire : sans aliment, on ne peut vivre; nous démontrer aussi qu’il est, Lui, la véritable nourriture, intérieure et personnelle, de vie éternelle dont nous avons tous besoin et dont nous avons tous, si nous le voulons, le bonheur de pouvoir nous alimenter, de « compénétrer » en communion avec Lui, pour le soutien actuel et la plénitude immortelle de notre existence.

Une autre question surgit : et pourquoi Jésus a-t-il voulu scinder ce sacrement en deux espèces différentes, le pain et le vin, enveloppes sensibles d’un bien différent contenu substantiel ? uniquement pour donner, sous cette apparence, nourriture et boisson à la faim de notre âme (cf. St. TH., III, 73, 2). Oui ; mais la réponse serait plus longue et plus complexe. Du reste, vous, chrétiens fidèles, vous la connaissez comme ceci : Jésus a voulu donner à ce Sacrement une double signification de sacrifice : l’une, substitutive de la signification de la Pâque juive, se faisant lui-même agneau de la libération ; figurative, l’autre, de celle de sa crucifixion qui, de la chair martyrisée fit jaillir le sang de la rédemption. Dans l’Eucharistie, Jésus est la victime qui reflète en lui-même l’unique sacrifice rédempteur Valable, celui de la Croix ; et lorsque nous y participons par la Communion, nous sommes associés aux fruits de l’immolation salvatrice du Christ.

Que de choses ! Que de mystères convergent dans ce mystère central de notre foi en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie ! Comment les rappeler tous ? comment les revivre dans notre vie, individuelle et ecclésiale ? Eh bien : rappelez-vous au moins une parole du Christ ; écoutez sa voix, celle de son invitation évangélique : « Venez à moi ! ». Oui : « Venez à moi, vous tous qui êtes las et opprimés, et je vous consolerai » (Mt 11,28).

Oui, l’Eucharistie est une présence qui nous invite. Jésus invite comme un ami, s’approchant tacitement, attendant sans trêve, prêt à nous accueillir tous. Il nous invite à une table qui est toute une très douce célébration d’union, de douleur, d’amour. C’est un appel adressé de préférence à celui qui souffre et peine le plus ; à celui qui est pauvre et qui pleure ; à celui qui est seul et sans aide ; à celui qui est petit et innocent. Jésus appelle et invite. Sa voix parvient également aux éloignés, aux utopistes, aux fugitifs hors du bon chemin. Venez, l’entrée est libre pour les repentis et pour les croyants. Venez, Il dit : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6).

C’est là sa voix qui aujourd’hui s’élève du sacrement silencieux, présent au milieu de nous. Haut dressé, dans cette fête-ci, la sienne, devant tout le Peuple, il clame, Lui, de son accent divin et humain, comme autrefois quand, cheminant sur les ondes, il apparut à ses disciples, dans la bourrasque nocturne de l’Evangile. « Ayez confiance ! c’est moi, n’ayez pas peur » (Mt 14,27). Venez !

Ainsi soit-il !






30 juin



PAUL VI A ORDONNÉ SEPT ÉVÊQUES





Le 30 juin, en la Basilique Saint-Pierre, au cours d’une Messe solennelle, Paul VI a commémoré simultanément sa fête patronymique et le XI° anniversaire de son couronnement. Il a voulu, à cette occasion, conférer personnellement l’ordination épiscopale à 7 Evêques récemment élus. Voici, en traduction, l’homélie prononcée par le Saint-Père :



Chers Fils,

Vénérables Frères,

et parmi tous, vous, les candidats à la dignité et à la charge épiscopale dans l’Eglise de Dieu !



Le rite sacré que nous sommes en train d’accomplir exige, à ce point de son déroulement, une pause ; une pause de réflexion.

De même que, pendant l’ascension fatigante vers le sommet d’une montagne, l’alpiniste arrête un instant sa marche pour reprendre son souffle, étudier sa route et contempler le panorama qui s’offre à ses yeux, suspendons nous aussi pour quelques minutes prières, chants et cérémonies, et essayons de nous rendre compte, dans toute la mesure du possible, de notre itinéraire spirituel particulier, et d’en relever les axes religieux; essayons aussi d’éclaircir, pour mettre de l’ordre dans notre esprit, le sens et la valeur de l’ordination épiscopale que nous-mêmes, ministre de ce sacrement, sommes en train de conférer, et que ces Frères, destinés à la plénitude du sacerdoce, sont en train de recevoir.

Quelle immense méditation s’offre à notre esprit ! Nous n’osons certainement pas prétendre la contenir dans le cadre étroit de temps et de réflexion permis pour ces paroles toutes simples, ni la dessiner comme il faut en une rapide synthèse qu’un rite aussi grave, aussi solennel et aussi important suggérerait toutefois de tracer. Nous dirons seulement, par souci de brièveté et de clarté, qu’en ce moment d’attention intérieure intense, une prise de conscience humble et confiante nous est demandée.

Prise de conscience, surtout, de l’élection personnelle, que la collation de ce sacrement met clairement en évidence. Nous qui avons été revêtus déjà d’une si grande grâce, et vous, Frères, qui vous apprêtez à l’être, nous sommes ici parce que nous avons été appelés. Nec quisquam sumit sibi honorent, sed qui vocatur a Deo : « nul ne s’arroge à soi-même cet honneur, on y est appelé par Dieu » (He 5,4). Qui oserait assumer cette charge de sa propre initiative — même si ses fonctions providentielles peuvent être désirables en elles-mêmes, comme l’écrit Saint Paul à son fidèle disciple Timothée : 1 Tm 3, 1 — s’il n’était sûr que son investiture lui est conférée par la volonté de Dieu ? Et qui pourrait avoir la garantie de sa prodigieuse valeur s’il ne savait qu’elle dérive, par la succession apostolique, de l’institution d’origine, irremplaçable, du Christ lui-même ? Non vos me elegistis, sed ego elegi vos : « ce n’est pas vous qui m’avez choisi, dit le Seigneur, mais c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15,16). Quels que soient les événements de notre vie passée qui nous ont conduits jusqu’ici, du moment qu’ils reposent sur des bases canoniques, c’est-à-dire sur l’économie légitime de l’Esprit, nous découvrons une intention divine qui porte sur chacun de nous personnellement, une histoire rétrospective, analogue à celle par laquelle la vie nous a été donnée, qui nous révèle un dessein, une élection, un amour du Christ pour chacun de nous. Dans la clarté d’une aube évangélique, raconte l’Evangile, après avoir passé la nuit en prière (et quelle prière), Jésus « appela ses disciples et en choisit douze, auxquels il donna le nom d’apôtres » (Lc 6,13). Cette veillée, pour notre temps, cette prière, pour notre destin, ne sont pas terminées. Comme des phares qui, du coeur divin, rayonnent dans l’obscurité des siècles, se reflètent secrètement et aujourd’hui ouvertement sur chacun de vous, Frères, ainsi l’écho des dernières paroles du Christ à ses disciples parvient maintenant au coeur de cette scène, de ce moment béni : « Je prie, dit-il, pas seulement pour eux (les disciples choisis les premiers, qui étaient présents aux adieux du Seigneur la veille de sa passion), mais pour ceux-là aussi qui, grâce à leur parole, ajouta-t-il, croiront en moi, afin qu’ils soient un ; comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,20-21). Ce message sacerdotal du Christ arrive à présent jusqu’à nous ; un mystère d’unité s’accomplit ; une mission apostolique en dérive et se prolonge dans le temps et dans l’humanité.

Nous vous disons cela, à vous nos Frères appelés à l’épiscopat, pour qu’une mentalité nouvelle, une psychologie nouvelle, un esprit nouveau se forment en vous et se reforment aussi en nous, comme si tous ensemble nous avions été investis et magnétisés par le rayon de lumière et de vertu qui vient de l’Esprit Saint pour nous rendre aptes au ministère supérieur de gouverner, tout en la servant, l’Eglise de Dieu (cf. Ac Ac 20,28). Nous vous disons cela, à vous nos Frères appelés à l’épiscopat, pour que, imprégnés de cette certitude surhumaine, vous soyez joyeux, vous soyez forts, vous soyez toujours confiants (cf. Ph Ph 1,20), et pour que vous puissiez vous-mêmes être des sources de consolation, dans leurs vicissitudes, pour les autres fidèles (cf. 2Co 1,4).

Et voici que l’acuité de cette nouvelle prise de conscience nous ouvre maintenant une vision intérieure : celle d’être nous-mêmes les porteurs qualifiés d’un trésor fragile et précieux (cf. 2Co 4,7), confié à nos mains pour le distribuer, l’accroître, le protéger et le défendre. Quel est ce trésor ? C’est l’Evangile vivant et éternel du Christ, c’est sa Vérité libératrice et rédemptrice, c’est le fameux « dépôt » de la foi à garder jalousement et à authentifier dans son intégrité toujours vivante, avec l’aide de l’Esprit Saint (cf. 1Tm 6,20 2Tm 1,14).

Oui, Frères, vous aurez aussi une grande responsabilité, celle du ministère de la Parole qui proclame la vérité divine, celle du magistère autorisé et fidèle dans l’Eglise de Dieu, celle de l’annonce missionnaire de la doctrine chrétienne, celle de la protection et de l’accroissement du patrimoine de la culture catholique. L’exercice d’une telle responsabilité magistérielle sera un des devoirs principaux de votre fonction épiscopale ; il est aujourd’hui d’autant plus grave et utile au salut que plus grands sont la diffusion et le désarroi de la pensée spéculative moderne. La culture humaniste, abandonnant la sagesse expérimentée de la tradition, préfère, et souvent exclusivement, se complaire dans la science du calcul et de l’observation expérimentale, en se limitant à la connaissance, empirique et sensible, du monde extérieur, par laquelle il est tellement difficile à l’esprit de l’homme contemporain d’accéder à la connaissance rationnelle et métaphysique, et encore plus à celle, bien que toujours accessible à la raison, de la religion et de la foi. L’art de la pensée vraiment humaine et vitale exigera de votre ministère un effort pédagogique particulier et persévérant. Vous découvrirez vous aussi dans l’exercice du ministère doctrinal auquel vous ne pouvez renoncer, qu’une recherche inquiète et parfois rebelle est préférée à la possession sûre et féconde de la vérité connue, qu’une opinion souvent servile et changeante est préférée à la cohérence positive et dynamique de la raison, qu’une hypothèse gratuite et à la mode est préférée à l’exigence — qui tient toujours — du sens commun, et qu’ainsi une critique a priori et subversive prévaudra facilement sur l’analyse objective de la réalité, comme aussi un état de doute systématique sur l’adhésion équilibrée et féconde de la certitude.

Nous savons bien que la possession et l’étude de la vérité religieuse telle que la révélation chrétienne l’offre à notre esprit s’affirment et se développent, non seulement dans la sphère rationnelle, mais dans le règne du mystère, de ce « pietatis sacramentum » dont parle Saint Paul et qui contient de manière synthétique le dessein transcendant de notre salut (cf. 1Tm 3,6 et 9) ; mais nous savons en même temps qu’un tel mystère, loin d’affaiblir notre faculté native et divine de penser « en esprit et en vérité » (cf. Jn Jn 4,24), l’exige et la fortifie. Grande responsabilité donc que celle de l’Evêque ! Il perçoit dans l’appel urgent de sa conscience le devoir d’être en même temps le disciple le plus fidèle et le maître le plus zélé de la divine doctrine (1Tm 4,13 et 16). Mais ce n’est pas tout. Le cheminement de la conscience intime de ce qu’est un Evêque ne s’achève pas à ce niveau subjectif quoique très vaste, mais s’ouvre plutôt sur une nouvelle exigence que nous pourrions dire constitutive de sa personnalité. L’Evêque, comme le prêtre, et à un degré supérieur, n’est pas tel pour lui-même, il l’est pour le peuple de Dieu. L’épiscopat n’est pas une simple dignité pour celui qui en est revêtu ; c’est une fonction, un ministère, un service pour l’Eglise. « Tu dois savoir, écrit Saint Cyprien vers le milieu du III° siècle, que l’Evêque est dans l’Eglise et que l’Eglise est dans l’Evêque » (Ep 66,8 cf. Lumen Gentium, LG 23, note LG 31) ; et cela, non seulement pour célébrer un mystère d’unité, mais aussi pour accomplir une obligation, un don de soi, un sacrifice de charité. L’Evêque est pasteur. Or le bon pasteur, comme le Christ le dit de lui-même, en personnifiant et en illustrant par son exemple la vie de tous ceux qui sont appelés à reproduire son image et à assumer sa fonction dans l’Eglise de Dieu, le bon pasteur donne sa vie pour son troupeau (Jn 10,11). Don total, don suprême, don joyeux ! Comme nous le savons, il découle de l’amour : « Si tu m’aimes, dit Jésus à Pierre, pais mon troupeau (cf. Jn Jn 21,15 ss.) ; assurément une telle consigne vaut pour tout vrai pasteur. Pensez, et pensez toujours aux conséquences d’un tel principe : il faut se dépouiller de tout égoïsme, de tout intérêt personnel, de tout domaine réservé. La charité pastorale s’élève au primat de l’amour : « Personne, dit Jésus, n’a de plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Et ce que Jésus a dit à l’intention des Apôtres, vaut pour leurs successeurs, les Evêques.

Qui sont les amis d’un Evêque ? Ils appartiennent à deux catégories, nous le savons tous bien. La première catégorie est celle des Evêques eux-mêmes, c’est-à-dire des membres du Collège épiscopal, auxquels, dans la personne des Apôtres, a été donné par excellence le commandement nouveau de s’aimer les uns les autres. « Comme moi, dit encore Jésus, je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à cet amour que vous aurez les uns pour les autres (Jn 13,34-35) : unité, solidarité, collaboration feront, en se fondant sur les paroles si explicites et si solennelles du Seigneur, de tous les Evêques de l’Eglise catholique une communion de Frères (cf. Lumen Gentium, LG 23). L’autre catégorie est composée de tous les hommes. Soit parce que la collégialité, comme l’avait déjà enseigné notre vénéré prédécesseur Pie XII, rend chaque Evêque coresponsable « de la Mission apostolique de l’Eglise, selon les paroles du Christ à ses Apôtres : "Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie" (Jn 20,21). Cette mission, qui doit embrasser toutes les nations et tous les temps, n’a pas cessé avec la mort des Apôtres : elle demeure permanente en la personne de tous les Evêques en communion avec le Vicaire du Christ » (Fidei donum, 1957). Soit parce que chaque Evêque est mandaté pour le ministère pastoral d’une Eglise déterminée, organisée réellement pour ce qui concerne les sièges résidentiels, symboliquement et virtuellement par rapport à l’Eglise entière pour ce qui concerne les sièges titulaires. On ne conçoit pas d’Evêque qui ne soit voué au service et à l’amour du peuple de Dieu dans la plus large acception des termes. L’Evêque est comme un coeur où toute l’humanité trouve accueil. Assurément, cela ne va pas sans l’observance de normes sages dont la Regula Pastoralis de Saint Grégoire le Grand, qui repose lui-même en cette Basilique, nous dicte, avec tant d’autres maîtres, l’unique inspiration dans la charité et l’infinie variété psychologique et pédagogique de son application.

Pauvre coeur de l’Evêque ! Comment fera-t-il pour assumer de si vastes horizons, et comment pourra-t-il s’exprimer avec toute la sagesse requise ? Non, mes Frères, il n’est pas pauvre ! Il est heureux plutôt, le coeur d’un Evêque, destiné à se modeler sur celui du Christ et à perpétuer à travers le temps et l’espace les merveilles de la charité du Christ. Oui, ce coeur est heureux ! Puisse-t-il en être ainsi du coeur de chacun d’entre vous, nouveaux Evêques de l’Eglise du Christ !








27 septembre



PRIÈRE DU SAINT-PÈRE À L’OUVERTURE DU SYNODE DES ÉVÊQUES





Une Église vivante, toujours en recherche de sa propre identité et à l’écoute attentive de la Parole de Dieu. Voilà l’image qu’offrait le 27 septembre dernier la Chapelle Sixtine où, serrés autour du Vicaire du Christ, se trouvaient réunis tous les Pères Synodaux provenant des cinq continents, venus au Vatican pour célébrer la troisième assemblée générale du Synode des Evêques et pour affronter en collégialité apostolique les thèmes de l’évangélisation du monde contemporain. Les Pasteurs des Églises locales auront à donner une nouvelle extension à l’annonce de l’Évangile et à la vie de l’Église à notre époque. Dans cette intention ils se sont unis au Saint-Père qui a ouvert le Synode par une prière dont voici le texte :



Seigneur Jésus, le thème de cette réflexion précédant le Synode que nous allons commencer, nous ne voyons pas comment l’exprimer sinon en termes de prière.

En abordant nos travaux de réflexion et nos discussions sur l’« évangélisation du monde contemporain », nous serions tentés d’analyser aussitôt les besoins spirituels de ce monde, les possibilités d’apostolat, et de rechercher les méthodes capables d’assurer une présence plus vigoureuse de l’Église. Nous préférons nous tourner avant tout vers Toi, pour confirmer en nous cette première certitude ; que le fait même de l’évangélisation naît de Toi, Seigneur ; comme un fleuve, il a une source, et Toi, Christ-Jésus, Tu es cette source. Tu es la cause historique, Tu es la cause efficiente et transcendante de ce phénomène prodigieux ; l’apostolat vient de Toi, ô Maître ; de Toi, Sauveur; de Toi, principe et modèle ; de Toi, à la fois grand prêtre et victime pour le salut de l’humanité, l’apostolat a jailli, il a été confié aux disciples choisis, appelés par Toi au rang d’Apôtres, et des Apôtres il est arrivé à nous, Évêques, selon une succession ininterrompue. Ta parole, comme une flamme qui se propage dans le temps et dans les relais de l’histoire, arrive à nous, à la fois très douce et impérative, toujours vivante, toujours nouvelle, toujours actuelle : « Comme le Père m’a envoyé, Moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21 cf. Jn 15,22 Jn 17,18).

A tel point, Seigneur, que nous devrons remonter jusqu’au mystère de la Sainte Trinité pour retracer l’origine première du mandat qui nous presse, et pour découvrir, dans les insondables profondeurs de la vie divine, le dessein d’amour qui marque de son empreinte, qualifie et soutient notre mission apostolique.

Mais comment cela peut-il se faire ? Nous sommes, nous, de pauvres êtres perdus dans l’océan de l’histoire et dans la foule innombrable de l’humanité, comment pouvons-nous être choisis pour une mission de telle nature et de telle importance ?

Voici, Seigneur, que nous résumerons dans cet instant de prise de conscience et de synthèse notre histoire spirituelle. Nous nous rappelons le chant prophétique de Marie : Respexit humilitatem ancillae suae... fecit mihi magna qui potens est : selon une analogie qui nous vient de la grandeur de la bienheureuse Vierge, nous aussi, nous avons été choisis, non certes pour notre stature humaine, mais bien plutôt pour notre petitesse, afin que, dans l’oeuvre messianique que Tu as voulu nous confier, aucune ambiguïté ne vienne de notre valeur humaine mais qu’au contraire, à cause de notre petitesse, il soit plus évident que c’est ton oeuvre qui s’opère par l’humble ministère de nos personnes. Que tes paroles, ô Jésus notre Maître, soient encore pour nous un appel à l’humilité et à la confiance : Non vos me elegistis ; sed Ego elegi vos et posui vos ut eatis et fructum afferatis et fructus vester maneat... (Jn 15,16). O histoire personnelle et intime de notre vocation à Te suivre, Seigneur, de notre vocation à ton service, à ton sacerdoce, auquel nous participons à un titre spécial en vertu de l’ordination épiscopale qui nous infuse cette certitude intérieure qui nous permet d’affronter, jusqu’à la fin de notre vie terrestre, l’aventure singulière et dramatique de la mission qui nous est confiée ! Quelle forte et douce chaîne soutient l’inguérissable caducité de notre nature humaine, rendue encore plus fragile par l’habitude critique qui caractérise l’intelligence moderne ! Voici quels sont les anneaux de cette chaîne logique et salvatrice qui nous soutient : tout d’abord, l’authenticité de notre sacerdoce ; oui, il est authentique, le sacerdoce catholique ! En second lieu, sa validité ; oui, il est valide, son triple pouvoir de magistère, de ministère, de direction pastorale ! En troisième lieu, l’intimité que non seulement Tu consens à nous donner, mais que Tu nous imposes d’avoir avec Toi, ô Christ ! Toi, le premier et indéfectible ami entre tous, pour adhérer ainsi à ta volonté salvifique et entrer dans ce courant d’Amour que Tu nourris envers les hommes.

Et puis d’autres liens aussi viennent remédier à notre disproportion en face du mandat que Tu nous as donné : la confiance, particulièrement celle que Tu as souvent communiquée à tes disciples (cf. Lc Lc 12,32) ; une confiance qui nous impose comme un devoir le courage (cf. Mt Mt 10, 16, 28), une confiance qui nous fait une obligation de l’initiative (cf. Mt Mt 10,27), de l’annonce de l’Evangile au monde entier (Mt 28,29), de la persévérance au-delà des calculs d’opportunité : usque in finem (cf. Mt 24,12-14). Et avec la confiance, l’espérance : spes atttem non confondit (Rm 5,5). Enfin et toujours, la charité : quis nos separabit a cantate Christi ? Nous nous souvenons, oui, nous nous souvenons de ces paroles enflammées de l’Apôtre, qui nous assurent une garantie sans limite et contre toute difficulté, dans l’entreprise difficile que présente l’évangélisation du monde pour nous, hommes parmi les hommes, à nous qui sommes dépourvus de puissance terrestre, à nous qui sommes pauvres de ressources temporelles (Rm 8, 35, ss.).

Seigneur Jésus ! Nous voici prêts à partir pour annoncer encore ton Evangile au monde dans lequel ta Providence mystérieuse mais pleine d’amour nous a fait vivre ! Seigneur, prie le Père, comme Tu l’as promis (Jn 16,26), afin qu’il nous envoie, par ton intermédiaire, l’Esprit Saint, l’Esprit de vérité et de force, l’Esprit de consolation, qui rende notre témoignage clair, bon et efficace. Et sois avec nous, Seigneur, pour nous rendre tous un en Toi et capables, par ta puissance, de transmettre au monde ta paix et ton salut.






25 décembre



VENEZ, OUI FRÈRES, VENEZ !





Le Saint-Père, au cours de la Messe de minuit dont la célébration suivit l’ouverture de la Porte-Sainte a prononcé l’homélie suivante :



Notre parole, qui ose maintenant interpréter la voix de Noël et le langage symbolique de ce rite jubilaire, est simple et unique : venez ! Oui, Frères, venez !

Mais c’est une parole polyvalente! Veuillez en écouter la résonance au fond de vos coeurs ; veuillez essayer de la comprendre.

Parce que, tout d’abord, elle se veut parole universelle. A tous nous lançons, comme un cri de rappel, cette invitation jaillie du coeur : Venez ! Le mot résonne dans cette basilique ; mais il est adressé à tous les fidèles, à toute l’Eglise ici réunie des quatre points cardinaux ; venez, « d’un seul coeur et d’une seule âme » (Ac 4,32), célébrer ensemble la nativité du Christ et accomplir ensemble le Jubilé du renouveau et de la réconciliation dans la merveille et la joie de l’unité de foi et d’amour que le Seigneur nous a laissée comme son commandement et son héritage ; venez !

Cette même parole, pleine de respect et d’espérance, s’étend ensuite partout où le nom du Christ définit une fraternité et en appelle une heureuse plénitude : venez ! Nous gardons toujours disponible, autour de notre et votre unique Seigneur et Maître, la place d’honneur et d’amour qui vous est due en ce Noël de nouveauté et de réconciliation : venez ! C’est l’invitation oecuménique !

L’invitation s’élargit aussitôt aux grands cercles de l’humanité non chrétienne, avec la même résonance mais avec un accent différent bien que tout aussi respectueux et cordial : vous aussi, amis, vous êtes invités, vous aussi, vous êtes attendus à cette rencontre de fraternité. Notre voix tremble d’émotion — non d’incertitude — en affirmant que l’appel est aussi et, en un certain sens, spécialement pour vous qui, en Abraham, êtes avec nous solidaires de notre foi, et toujours fils de la promesse, qui se réalise déjà en nous.

Notre appel ne s’en tient pas là. Il veut s’étendre à ceux qui sont loin, aux esprits vagabonds, solitaires, découragés aux coeurs fermés, et jusqu’à ceux qui se sont rendus réfractaires à la religion et à la foi : venez ! Sera-ce une parole jetée aux vents ? En tout cas, elle ne manquera pas d’une certaine force secrète qui ne vient pas de notre faible voix mais du fait irréfutable auquel elle rend témoignage : le Christ vous attend ! Il vous attend, vous aussi, et peut-être avec une impatience pleine d’amour : venez !

Vous nous demandez, vous tous nos Frères, vous tous Hommes auxquels parvient notre invitation, pressante et si confiante : d’où vient-elle ? Quels motifs la mettent sur nos lèvres ?

Ne nous demandez pas en ce moment une réponse adéquate : nous vous donnerons seulement celle qui surgit de vous-mêmes. Et la voici : venez, parce que c’est la voie où sont déjà engagés vos pas. Venez, parce que vous en avez inconsciemment le désir et vous en avez absolument besoin. Venez, parce que le chemin de l’homme porte la marque de la direction vers laquelle nous vous appelons. Disons le grand mot qui résume tout : la fin de la vie humaine est Dieu ! Venez ; et nous vous ferons rencontrer ou redécouvrir ce Dieu vivant que vous n’avez jamais cessé de chercher. Vous êtes en train de le chercher quand la ligne de votre vie est simple et naturelle, car, comme par une attraction naturelle, nous sommes tous orientés vers le pôle d’origine et le pôle final de notre existence. C’est la synthèse de Saint Augustin qui brosse en ces termes bien connus le destin qui est nôtre : « Toi ô Dieu, Tu nous as fait pour Toi, et notre coeur n’aura pas de paix tant qu’il ne reposera pas en Toi » (Cong 1, 1). Et aujourd’hui encore où la vie pour nous n’est plus simple, mais compliquée dans le développement de sa pensée et de son progrès, la vérité est toujours celle-là, plus que jamais ; où débouchent en effet la pensée et le progrès dans leurs conclusions extrêmes, quand ils ne veulent pas se perdre dans la nuit du néant sinon dans une aspiration suprême et dans un hymne extatique), adressé à l’Etre absolu et nécessaire, le Dieu de la lumière et de la vie ?


Homélies 1974