Audiences 1975 46

RÉVEIL DE LA FOI DANS LE RENOUVELLEMENT JUBILAIRE





46 Chers Fils et Filles,



Nous espérons que l’Année Sainte laissera un profond sillon religieux dans l’âme de ceux qui l’ont fidèlement célébrée, et aussi de ceux qui du dehors en ont observé le déroulement significatif.

L’Année Sainte touche à sa fin. Spontanément surgit en nous la pensée de sa conclusion moins au sujet des résultats, qui sont difficiles à calculer, soit par les statistiques numériques regardant les personnes qui y ont pris part et plus encore par les résultats spirituels dont cet événement religieux a pu être l’occasion ; mais plutôt au sujet de l’orientation générale de ceux qui s’y sont rendus et se sont conformés à l’invitation de l’Année Sainte, dans sa double formule de renouvellement et de réconciliation.

Nous pouvons parler seulement des résolutions, des engagements spirituels que cette célébration qui a duré une année, éminemment personnelle et communautaire espère rejoindre dans l’Eglise de Dieu et de tous ceux qui en sentent et acceptent la bienfaisante influence. En d’autres paroles : que restera-t-il, ou plutôt : que devra-t-il rester dans l’histoire spirituelle des années qui suivront le Jubilée de 1975 ?

Nous répondons : un accroissement de foi.

La parole foi dans le langage courant assume différentes significations. La première, qui n’implique pas un contenu théologique précis, est celle de religion, ou plus simplement de religiosité. Nous voudrions, nous, souhaiter que l’Année Sainte ait réveillé dans l’âme de beaucoup d’hommes de notre temps, de jeunes surtout, un sens religieux nouveau, plus intime et plus courageux. Deux motifs encouragent cette espérance : le premier est fourni par les conditions spirituelles, ou mieux par les conditions anti-spirituelles où se trouve la génération présente, dévastée par la terrible et presque inexplicable expérience des guerres et des révolutions qui en dérivent ; le désordre en lui-même trouble les âmes et aiguise la sensibilité des maux et des besoins présents, des forces directement engagées dans l’aspect phénoménal des événements ; le scandale des maux et des douleurs accablants, engendre le pessimisme, le besoin de remèdes qui dérivent de facteurs matériels et d’expériences oriente la confiance dans un sens positiviste et matérialiste, il atténue l’espérance transcendante, éloigne de la prière. La religion comporte l’ordre : l’ordre supérieur et cosmique qui se fonde sur Dieu et sur sa Providence, s’il est renversé, la religion paraît illusion antiscientifique, aliénante.

Second motif : une distinction systématique, légitime dans son germe et dans sa méthode, intéresse aujourd’hui plus que jamais l’homme moderne quand elle autorise la culture profane, spécialement la science, à se développer d’une façon rationnelle et libre, d’une manière autonome « selon les propres principes » abstraction faite des références de nature religieuse (cf. Gaudium et Spes,
GS 9). Ceci est bon. Malheureusement cette mentalité a souvent fait oublier la complexité du monde à connaître et attaquer l’existence d’un ordre double de connaissance: par la science et par la foi, comme nous enseigne le Concile Vatican I (cf. Denz.-Shon. 3015). Cette mentalité, chez nombre de savants et de très nombreux partisans de l’opinion publique a dégénéré en négation religieuse, en matérialisme, en sécularisme, en agnosticisme spéculatif, en indifférence spirituelle.

L’athéisme, de refus passif de la croyance en Dieu, est devenu actif et le partisan combatif de l’irréligiosité.

Voici qu’alors nous espérons que l’Année Sainte laisse un sillon fécond de sens religieux dans l’âme de ceux qui l’ont fidèlement célébrée et aussi de ceux qui du dehors en ont observé le déroulement significatif. La religion est encore vivante et opérante. La foi n’est pas contraire à la raison, à la pensée, à la culture, à la science, au progrès.

Et de plus nous pensons que cette renaissance apologétique et polémique du sens religieux a une autre source, spontanée celle-ci jaillissant du vide que le matérialisme athée ou libéral, sceptique au fond, a engendré dans l’âme de tant de jeunes de la nouvelle génération déçus jusqu’au désespoir, du doute et du rien inoculés dans leur esprit par le sécularisme à la mode et l’athéisme théorique ou politique de nos jours. Et c’est de ce vide douloureux et obscur que parfois monte un soupir de folie, parfois d’imploration chez certains plus intelligents et plus souffrants, une poésie éplorée qui s’exprime ainsi : De Profundis clamavi... Du profond de mon esprit j’ai crié... (Ps 129,1).

Nous sommes encore, à ce point, au niveau de la foi. Mais nous sommes à la déclaration du besoin de la foi. Nous sommes sur le plan de la disponibilité de la religiosité subjective qui aspire à devenir religion vraie et objective ; nous sommes aux portes de la foi (cf. St Th II-II 81,1).

47 Oui, disons-le en cette prochaine conclusion de l’Année Sainte : la foi est un bonheur, le bonheur de la Réalité divine découverte : c’est une félicité, la félicité de la vérité (rappelez-vous le « gaudium de veritate » de St Augustin — cf. Conf. X, 23) ; c’est une lumière, la lumière de la Parole de Dieu (cf. 10, 1, 9-12) ; c’est une force et un réconfort, c’est une vie : la foi dans la Parole de Dieu est le principe de la vraie vie (Rm 1,17).

Rappelons-nous en. Avec notre Bénédiction Apostolique.






10 décembre



L’ESPÉRANCE CHRÉTIENNE





Chers Fils et Filles,



Nous pensons encore aux conclusions spirituelles de l’Année Sainte : c’est-à-dire que nous voulons voir quelles nouveautés, quelles modifications, quelles ouvertures — comme on le dit aujourd’hui — doit entraîner ce profond, énergique et salutaire changement, ou mieux : ce renouvellement que fut la célébration jubilaire de 1975. Quand l’Année Sainte sera passée, tout sera-t-il comme auparavant dans la vie courante de celui qui s’appelle chrétien et qui a participé sincèrement à ce moment de haute et intense spiritualité ? Né restera-t-il rien d’une expérience si originale et si importante ? Au cours d’une précédente audience nous avons déjà dit qu’il était nécessaire que la foi ait dans les âmes une place de plus profonde et plus active influence. La grande maxime de Saint Paul « Le juste vit de la foi » (Rm 1,17) ne peut plus être oubliée, et certainement pas par la génération qui monte, si l’Année Sainte a signifié quelque chose dans notre histoire contemporaine. Une foi plus lucide, plus logique, mieux aimée, c’est parfait ; mais n’y a-t-il rien d’autre que l’Année Sainte du renouvellement et de la réconciliation transmette, pour le temps qui vient, à l’Eglise et à la société au sein de laquelle elle vit?

Pour le pèlerinage dans le proche futur du Peuple de Dieu, l’Année Sainte comporte une autre conséquence, laisse une autre consigne, un autre « souvenir ». Il se présente à l’esprit une comparaison qui peut sembler banale, mais nous vous la livrons parce qu’elle peut s’imprimer facilement dans la mémoire ; la voici : nous sommes comme des voyageurs prêts à se mettre en route dès la fin de l’Année Sainte ; une route longue et difficile nous attend ; n’y a-t-il pas quelque chose que nous devons mettre dans nos valises comme viatique pour le proche voyage ? Oui, Frères et Fidèles ; nous devons faire provision d’espérance, si nous voulons que nos pas progressent, droits et vigoureux tout au long de la démarche fatigante qui nous attend.

Oui, de l’espérance ! Si nous ne sommes pas soutenus par cette vertu, nous ne pouvons être certains de persévérer; nous pourrions dévier en cours de route : c’est malheureusement si facile aujourd’hui de s’égarer. Il est aisé de renoncer aux idéaux de la vie chrétienne, d’abord parce qu’ils sont difficiles et lointains ; puis parce que la psychologie de l’homme moderne l’entraîne plus à la recherche, ou plutôt à la jouissance des biens faciles et immédiats, des biens extérieurs et sensibles, qu’à la conquête des richesses intérieures et morales. L’hédonisme qui semble l’emporter dans les objectifs de tant d’hommes de notre époque est l’ennemi naturel de la vertu qui a pour objet des biens difficiles, futurs, de possession problématique. L’homme préfère le présent au futur, l’agréable au pénible, son propre avantage à celui des autres. Et troisièmement, l’opportunisme est au goût du jour. Et bien souvent, tant les intellectuels que les fidèles s’imaginent avoir de « bonnes raisons » qui en réalité ne sont pas bonnes du tout. Le succès tout proche, tout personnel, prend la place de l’idéal contraint à de dures résistances et à de peu sympathiques positions. L’enthousiasme de la résistance, du courage, du sacrifice cède devant le calcul de l’utilité, l’acceptation de la mode, la confiance dans la majorité, l’ennui de devoir respecter sa propre personnalité, précise, forte et incommode : des positions psychologiques, et d’autres semblables, incapables de vivre sans l’espérance. D’autant plus, et voici une quatrième raison, que le ciel de la véritable espérance, celle qui transcende les limites du temps, l’espérance religieuse, la nôtre spécialement, est totalement voilé: il n’y a plus de place pour une espérance qui dépasse les frontières du monde expérimental actuel : le carpe diem — « ne laisse pas échapper le moment qui passe » — et la réalité dont on peut jouir aujourd’hui, voilà le grand principe, l’unique précepte, la vérité de notre existence, car, comme le dit cette commune et atroce conception de la vie, il n’y a rien d’autre ! C’est le matérialisme, et il dégrade la vie, la ramène au niveau de l’animal, sans plus d’espérance transcendante ! c’est l’agnosticisme, satisfait de sa myopie et de ses doutes insolubles.

L’espérance peut signifier beaucoup de choses : depuis celle que le joueur place dans la loterie à celle du savant qui, faisant preuve d’un ascétisme austère, se consacre à la recherche ; et coetera...

Quant à nous, lorsque nous parlons de cette espérance que nous croyons nécessaire dans la pénible démarche de notre véritable vie chrétienne, nous pensons à la « Weltanschauung » (conception du monde), à la conception générale des destinées humaines, à la manière élémentaire et sage du simple chrétien qui, parfaitement conscient d’avoir la chance d’être un disciple de l’Evangile, d’être membre de l’Eglise, d’être, dès à présent et par la grâce de l’Esprit Saint, inséré dans le grand plan du salut, du simple chrétien, disons nous, qui est absolument convaincu qu’une promesse nullement illusoire (cf. Rm Rm 5,5 « spes non confondit »)conditionne son sort tout entier. Dans la vision réaliste de la foi, fondement de l’espérance (cf He 10,1) tout un univers entoure le fidèle, pèlerin sur la terre et dans le temps ; un univers où la lumière, la providence, la bonté de Dieu dispense des trésors inestimables, en partie déjà livrés à notre jouissance, en partie, la plus importante, promis à ceux qui s’en rendent dignes, toujours par grâce divine, et qui savent les attendre, les désirer, les espérer. Aux espérances brèves, incertaines et trompeuses de ceux qui pensent à construire un humanisme païen et matérialiste, se superposent, sans détruire celles, humaines, qui existent à présent, les espérances infaillibles et incomparables du cosmos chrétien, où la mort elle-même, la dernière et terrible ennemie réputée invincible (cf. 1Co 15,26) cède devant la Vie victorieuse du Christ qui nous a été solennellement promise (cf. Lumen Gentium, LG 48).

C’est de cette espérance-là, qui s’inscrit au-dessus de la souffrance humaine, au-dessus de la faim, de la soif de justice (Mt 5,6), au-dessus de nos tombes, que le monde a besoin et nous, nous devons en vivre.

Il faut que l’Année Sainte ait rallumé dans les âmes cette lampe de l’espérance chrétienne. Portons-la toujours avec nous.

48 Avec notre Bénédiction Apostolique.






17 décembre



OUI ! DIEU EST AMOUR !





Chers Fils et Filles,



L’Année Sainte est terminée, peut-on dire. Il ne reste qu’à attendre la fermeture de la Porte Sainte pour sceller de cette manière symbolique le souvenir de la miséricorde divine que nous avons reçue et du programme de vie nouvelle qu’ont élaboré nos consciences. A l’approche de cette conclusion nous nous demandons quel est le résultat, quel est le sens de cette célébration à laquelle l’Eglise a attribué tant d’importance, pour elle-même et pour le monde. Faire la synthèse de cet événement n’est guère facile. Mais laissant faire le temps et confiant aux spécialistes le soin de décanter l’expérience spirituelle de l’Année Sainte, nous pouvons une fois de plus, en guise de résumé empirique, mais substantiel, du grand et spectaculaire phénomène auquel nous avons tous participé, nous y arrêter en relevant qu’il a été un moment éminemment, mieux, exclusivement religieux. On ne saurait définir l’Année Sainte sous l’aspect extérieur, touristique ou social, ou folklorique ou encore moins, économique, triomphaliste, pas plus que sous l’aspect intérieur, humaniste ou idéologique ; on la définira simplement et globalement sous son aspect religieux. Les personnes isolées, les familles, les sociétés, les groupes, de pèlerins qui y ont pris part et lui ont donné son caractère, ont voulu accomplir comme présent, un acte, un effort, un programme de renouvellement et de réconciliation. Ces deux termes resteront gravés, nous l’espérons, dans la conscience, dans l’histoire de cette génération-ci. L’Eglise a pleuré, secrètement, a prié collectivement, a célébré ses rites et ses saints mystères, publiquement. Elle a pris pour elle-même et manifesté devant la société des attitudes de religiosité spontanée, sincère et profonde. C’est un fait saillant, d’une grande importance. Dans l’immense remue-ménage de la vie contemporaine une lampe, c’est-à-dire l’affirmation religieuse de l’Année Sainte, s’est allumée et a illuminé le panorama de la terre ; seuls les grands territoires des pays réfractaires à la lumière religieuse à cause de leur athéisme aveugle sont malheureusement, restés — et pas entièrement peut-être — dans l’obscurité, dans la pénombre.

Avançons maintenant d’un pas dans nos observations. Quel sens, quel nom donnerons-nous au fait religieux que, Nous l’avons déjà dit d’autres fois, nous sommes en train de qualifier ? Le sens général de l’Année Sainte est celui d’un acte de foi ; mieux encore, c’est un acte de foi qui inscrit la foi dans un acte d’espérance, c’est-à-dire d’attente des destinées futures, celles qu’on qualifie d’eschatologiques, c’est-à-dire ultimes et dont nous avons un avant-goût dès à présent ; destinées que maintenant, nous préparons en combinaison avec des destins divins — mystérieux mais pas entièrement inconnus — situés au-delà de la fluide histoire humaine qui coule vers l’embouchure d’une éternité apocalyptique. La religion continue à s’imposer; et, plus que jamais, elle s’impose comme le complément nécessaire et heureux qui remplit le vide, c’est-à-dire, le besoin spirituel de l’humanité, croissant précisément en fonction de ses progrès dans la culture et dans la conquête du monde. Oh ! pour effacer l’écho d’une cloche stupide qui a faussement tinté à notre époque, nous dirons en terminant joyeusement notre Année Sainte : « Dieu n’est pas mort » ! Dieu est plus que jamais resplendissant sur le ciel nuageux de notre temps. Notre religion dévoile la vérité, le sens de la vie; avec ses espérances, notre religion confère à la vie sa vraie valeur, la raison évidente de la vivre courageusement, en tout honnêteté et dans toute sa plénitude... Puis, le mot suprême ! dites-les vous-mêmes si vous l’avez découvert en accomplissant les modestes observances de l’Année Sainte. Le mot le plus exaltant et le plus profond ; le mot qui, rapporté à son sens suprême et authentique comprend tout, explique tout : le mot « Amour » : Dieu est Amour ! Voilà la révélation ineffable dont le Jubilé, avec son enseignement, son indulgence, son pardon et, finalement, avec sa paix pleine de larmes et de joies a voulu remplir notre esprit aujourd’hui et demain, la vie, pour toujours : Dieu est Amour ! Dieu m’attendait et je l’ai retrouvé ! Dieu est miséricorde ! Dieu est pardon ! Dieu est salut ! Dieu, oui, Dieu est la vie ! (cf. 1Jn 4,16).

Et comme Dieu est, pour lui-même, objet infini d’Amour, qu’il est Amour, pour nous, qu’il nous a, Lui, aimé le premier (cf. Jr Jr 31,3 1Jn 4,10 St François Salles, Theot. II, 1Jn 9), nous avons un inépuisable motif pour comprendre et accomplir le commandement principal de l’Evangile, celui d’aimer Dieu nous aussi, de l’aimer « de tout notre coeur et de tout notre esprit » (Mt 22,37).

Nous savons que ce summum inexprimable devrait nous mettre en extase comme cela arriva à tant de Saints et comme y parviennent silencieusement tant d’âmes pures et pieuses ; mais pour nous, fils de la terre et du temps, il est à peine possible de savoir ce qu’il représente : Oui ! Dieu est amour ! Mais jouir de cette vérité qui nous a été donnée reste toujours difficile ; nous retombons aussitôt dans le cercle de notre expérience humaine, sensible et logique ; comment pourrions-nous rester suspendus dans la contemplation de cette aveuglante Réalité ?

Oh Frères et Fils ! nous arrêtons ici notre discours et concluons les méditations de l’Année Sainte, non sans vous faire une double et solennelle recommandation.

Voici la première : refaites-vous une conscience plus pleine, plus amoureuse de Jésus, dans son Evangile, dans la théologie de l’Eglise, dans la spiritualité des Saints, en vous souvenant toujours de ce mot-clé qui nous permet de nous élever de la connaissance du Christ à la connaissance de Dieu, notre Père qui est dans le mystère des cieux : Jésus a dit en effet : « Qui me voit, voit également mon Père » (Jn 14,9). Voilà l’échelle théologique pour les sages et les mystiques ; voilà le sentier accessible également aux petits et aux humbles (Mt 11,25) ; c’est là, la voie qui conduit à la vérité et à la vie (Jn 14,6).

Et l’autre recommandation complémentaire est encore plus accessible à notre commune profession religieuse, concrète et humaine : aimez vos Frères ! aimez les hommes qui ont besoin de votre amour et de votre service ! (cf. 1Jn 4,19-21). Ce sera la charité fraternelle et sociale, réanimée, multipliée dans les bonnes oeuvres qui non seulement témoignera de notre fidèle dévouement à l’Année Sainte, mais en démontrera tout autant la fécondité et l’actualité même au cours des années à venir (cf. Message de la Conférence Episcopale Italienne, 15 décembre 1975).

Avec notre Bénédiction Apostolique !






31 décembre



LA CIVILISATION DE L’AMOUR





49 Chers Fils et Filles,



Nous voici de nouveau en conversation avec les Visiteurs de notre Audience générale hebdomadaire. L’Année Sainte est finie, mais la vie continue et, mieux encore, elle voudrait retirer de ce moment de plénitude spirituelle et d’engagement moral que fut l’Année Sainte, une certaine orientation logique et une certaine inspiration féconde.

Nous commencerons par vous dire, très chers Frères et Fils qui êtes accourus aujourd’hui à cette Audience, que nous ne vous considérons pas comme des visiteurs tardifs et exclus de cette communion parfaite qui est toujours la raison d’être de cette rencontre familiale. Nous viennent en mémoire les paroles de Saint Paul dans sa seconde Epître aux Corinthiens ; elles sont pleines d’affectueux accueil : «Notre coeur s’est grand ouvert pour vous... payez-nous donc de retour ; je vous parle comme à mes enfants, ouvrez tout grand votre coeur, vous aussi » (6, 11-12).

Donc, même si les circonstances sont nouvelles, le discours continue et nous voulons le rattacher à cette expression programmatique qui nous vint aux lèvres au moment même de la conclusion de l’Année Sainte, lorsque nous avons exhorté chacun à promouvoir; un peu comme son couronnement heureux, « la civilisation de l’amour ». Oui, voilà ce que devrait être, spécialement sur le plan de la vie publique, la conclusion de l’heure de grâce et de bon vouloir que fut l’Année Sainte et, mieux encore, le commencement de la nouvelle heure de grâce et de bon vouloir que le calendrier de l’histoire ouvre devant nous : la civilisation de l’amour !

Par quelle pensée allons-nous commencer ? Au colloque que nous avons maintenant ne préside aucun dessein rationnel et organique. En ce cas, nous devrions commencer par Dieu, qui Lui-même est Amour (
1Jn 4,16) par excellence infinie et qui, de l’amour envers lui, a fait le premier et total commandement (cf. Mt Mt 22,37) ; en y joignant le commandement qui en découle, l’amour envers notre prochain. Il a énoncé le principe résumant tous nos devoirs (ibid. 39-40). Mais maintenant, cela restant acquis et presque par nécessité didactique et pratique, nous plaçant sur le plan concret et immédiat, nous nous répétons la question : si nous voulons promouvoir la civilisation de l’amour, quel sera le premier, le principal objet de notre programme renouvelé et rénovateur ? Nous tournons notre regard vers la mouvante situation historique où nous nous trouvons ; et alors, toujours observant la vie humaine, nous voudrions lui ouvrir des voies de meilleur bien-être, de civilisation animée par l’amour, comprenant par civilisation ce complexe de conditions morales, civiles, économiques qui assurent à la vie humaine sa meilleure possibilité d’existence, sa raisonnable plénitude, son heureux destin éternel.

Et voilà qu’aussitôt, envahis de crainte, nous nous mettons sur la défensive. La vie est menacée aujourd’hui. Et si nous voulons défendre son sort, garantir son bien-être, nous ne saurions, dès ce moment, nous trouver autrement que sur la défensive. Au lieu d’en célébrer la beauté et la fortune, nous devons avoir conscience des dangers, des maux qui la menacent. L’amour est vigilant et il prend conscience des conditions malheureuses dans lesquelles la vie se trouve encore aujourd’hui.

Hélas ! ce n’est pas un seul malheur qui pèse sur l’existence humaine : et nous qui rêvions pour elle d’un climat de dignité et de bien-être, nous nous trouvons sur le champ obligés de faire un diagnostic, assez vaste et assez complexe, qui révèle douleurs, désordres, périls, auxquels nous ne saurions rester indifférent.

Adressons-nous à nous-même, immédiatement, une question : et si c’était là notre destin de nous déclarer « médecin » de cette civilisation à laquelle nous songeons, la civilisation de l’amour ? Notre premier devoir est précisément ceci : nous consacrer aux soins, au réconfort, à l’assistance, même en nous sacrifiant si c’est nécessaire, pour le bien de cette humanité que nous voudrions voir digne et heureuse; et s’il en était ainsi, notre programme ne serait-il pas bien orienté ?

Oui, Frères ! Alors la pathologie sociale est le premier champ de notre intérêt chrétien.

Il faut avoir de la sensibilité et de l’amour pour l’humanité qui souffre, physiquement, socialement, moralement.

Aujourd’hui ? Oh ! comme vibrent les instruments qui signalent la détérioration de notre comportement civil ! Bornons-nous à quelques évidentes et graves dégradations : la délinquance organisée, préméditée, pour extorquer des sommes souvent fabuleuses en menaçant de mort des personnes innocentes : n’est-elle pas devenue une épidémie de méchanceté avide et cruelle qui dénote une carence de principes nobles et moraux qui a amené un écroulement effrayant dans la conscience de tant de fils de notre époque ? Et que dire de la propagande en faveur de la libération, ou légalisation, de l’avortement provoqué, sans que les coeurs de mères s’insurgent pour défendre leurs créatures naissantes et leur vocation au service de la vie ? Et n’aurons-nous pas au moins un sentiment de pitié et d’espoir pour des populations entières qui languissent encore dans la faim et dans la misère ? Et n’aurons-nous pas au moins un tremblement de peur et de dédain pour les armements qui étendent leur fructueux commerce parmi les nations, et pour les terribles épisodes des guerres civiles, prodromes de fatales possibilités de nouvelles conflagrations dont parlent les radios et les journaux du monde ? et nous, n’aurons-nous pas au moins une imploration — trop experte — pour conjurer, aujourd’hui, dans la racine, les guerres qui peuvent demain, avec une inimaginable fureur, ensanglanter de nouveau la face de la terre ?

50 Et quand nous parlons de civilisation de l’amour, est-ce peut-être que nous rêvons ? Non, nous ne rêvons pas ! Les idéaux authentiques ne sont pas des rêves s’ils sont humains : ce sont des devoirs. Spécialement pour nous, chrétiens. Nous, dirons mieux : plus ils se font urgents et séduisants, et plus les bruits d’orages troublent les horizons de notre histoire. Et ce sont des énergies, ce sont des espérances. Le culte — car c’est cela qu’il devient — le culte que nous avons de l’homme nous y conduit quand nous repensons à la célèbre, à l’antique parole d’un Père de l’Eglise, Saint Irénée (t. 202) : « Gloria... Dei vivens homo » l’homme vivant est gloire de Dieu (Contra haeres, IV, 20,7 ; ).

Pensons-y, courageusement ! Et avec notre Bénédiction Apostolique !











Audiences 1975 46