
Homélies 1975
Vénérables Frères et Soeurs dans le Christ,
et vous tous, Fils bien-aimés,
Une fête antique, qui a dans l’Evangile que nous venons d’entendre sa lointaine et toujours vive racine, une fête où le Christ figure en protagoniste dans son offrande au Père céleste, Lui, le fils de l’homme ; une fête où Marie, voilée et resplendissante dans le cadre d’un rite biblique, celui de la purification, superflue à sa maternité divine mais faisant rayonner sa sublime virginité, apparaît pour la première fois dans l’histoire officielle de la liturgie romaine (cf. duchesne, Liber Pont. 1, 376) ; cette fête, donc, nous réunit aujourd’hui dans ce temple grandiose et mystérieux qui, gardien de la dépouille mortelle de l’Apôtre Pierre, glorifie le visage de l’Eglise immortelle : une, sainte, catholique et apostolique, fondée par Jésus-Christ sur le disciple humble et faible, devenu roc solide, placé comme fondement central du nouveau Peuple de Dieu (cf. Lumen Gentium, LG 18-22). Une fête antique, avons-nous dit ; elle se fait actuelle dans cette célébration qui, recueillant les divers motifs de sa prière, en tire, avec les expressions traditionnelles, une toute nouvelle qui ajoute à la ferveur spirituelle de l’Année Sainte sa chaleur originelle et transforme en vent de Pentecôte la tempête de notre époque qui ne manque pas de se faire menaçante autour de nous.
Mettons de l’ordre dans nos pensées. La scène évangélique se reconstruit devant nous. L’enfant Jésus est porté au Temple, mieux, il est offert à Dieu par un acte implicite de reconnaissance du droit divin sur la vie de l’homme. La vie de l’homme, du premier-né (cf. Ex Ex 13,12 et ss.) qui la symbolise, appartient à Dieu.
La hiérarchie religieuse des causes et des valeurs est dans la nature des choses ; la religion est une exigence ontologique qu’aucun athéisme, aucun sécularisme ne saurait annuler ; nier, oublier, négliger, l’homme le pourra, à ses risques et périls ; la réfuter essentiellement, rationnellement, sans faire violence à sa pensée et à son être, ne lui est finalement pas possible ; la reconnaître au commencement d’une conception authentique existentielle, des choses et de la vie, est nécessité, est sagesse ; sans en faire une théocratie politique, le christianisme le confirme. Saint Paul, par exemple, nous dit : « Nul ne peut se tromper lui-même... Oui, tout est à vous; mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1Co 3,18 1Co 22-23). N’est-ce pas ainsi que vous, Religieux et Religieuses, et vous tous Fidèles, vous concevez la vie ? Dieu est le premier, Dieu est tout : l’acte primaire, constitutionnel de notre existence est l’acte religieux, l’adoration, le respect, et c’est un bonheur pour nous d’être invités à faire de notre religion une profession d’amour.
Depuis son apparition dans le temps, Jésus se présente à nous comme l’interprète et l’exécuteur de la volonté du Père : « Entrant dans le monde — lisons-nous dans l’épître aux Hébreux — (...) j’ai dit : Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10,7) ; « Ma nourriture, dit-il dans l’Evangile, est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4,34) ; « ... car je suis descendu du ciel pour faire, non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38). Toute la vie du Christ est, en effet, dominée par ce lien avec la volonté de son Père, jusqu’à Gethsémani, où l’homme Jésus dira trois fois : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe (de l’imminente Passion) passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26,39). Et Saint Paul ajoute : « Il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (Ph 2,8). Dès la simple scène, presque épisodique de la présentation de Jésus au Temple, nous entrevoyons le tragique drame messianique qui pèse sur Lui.
Nous revivons en ce moment, non seulement le souvenir du fait évangélique, mais son mystère rédempteur qui se projette sur nous, et nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Moi aussi, je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1,24). Voilà pourquoi, Frères et Soeurs voués au Christ, cette célébration vous propose à nouveau une question dont la réponse qualifie et engage votre vie ; la question concerne le renouvellement de vos voeux religieux. Et de cette réponse, à laquelle fera certainement écho celle que dans leur coeur répéteront les fidèles présents, au souvenir des promesses de leur baptême, nous sommes certain que jaillira, intègre et neuve, totale et heureuse, votre offrande unie à celle de Jésus : « Me voici, envoie-moi ! » (Is 6,8). Votre destin domine ainsi, avec celui du Christ. Voulez-vous ?
Remarquez encore, Marie est présente dans le souvenir du rite auquel, Elle, la très pure, l’immaculée, s’est soumise humblement, celui de la purification prescrite par la loi mosaïque (Lv 12,6), gardant le silence sur son prodigieux secret: la maternité divine avait épargné sa virginité, accordant à celle-ci le privilège d’en être l’angélique sanctuaire. Ici le fait devient mystère, le mystère poésie, et la poésie amour ineffable. Ce n’est pas un fait stérile et vide, ni un sort inhumain, mais bien surhumain quand la chair est sacrifiée à l’esprit et l’esprit imprégné de l’amour de Dieu le plus vif, le plus fort, le plus absorbant, « contenta ne pensier contemplativi » (Dante, III, 21, 127).
Et dans notre rencontre présente avec Marie, la Mère du Christ, notre conscience s’illumine du choix, libre et souverain, de notre célibat, de notre virginité ; elle aussi, dans les raisons qui l’ont inspirée est plus un charisme qu’une vertu; nous pouvons dire avec Jésus : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux seulement à qui c’est donné » (Mt 19,11). « Il y a dans l’homme, dit Saint Thomas, des attitudes supérieures pour lesquelles il est animé par une influence divine » ; ce sont les « dons », les charismes qui le guident par un instinct intérieur, d’inspiration divine (cf. St TH. I-II I-II 68,1). C’est la vocation ! La vocation à la virginité consacrée, au célibat sacré, et cette vocation, une fois comprise et accueillie, alimente l’esprit de tellement d’amour que celui-ci en déborde au point d’être — avec sacrifice, certes, mais un sacrifice facile et heureux — affranchi de l’amour naturel, de la passion sensible, et de faire de sa virginité une inépuisable contemplation » (St TH. II-II 152,0, 1, ob. 1), une religieuse satiété, toujours supérieurement tendue et affamée et capable, comme ne l’est aucun autre amour, de se répandre dans le don, dans le service, dans le sacrifice de soi pour des frères inconnus et qui ont précisément besoin d’un ministère de charité qui imite et, pour autant que ce soit possible, égale celui du Christ pour les hommes.
Tout ceci, il est moins facile de l’exprimer que de le vivre. Et vous, Frères et Soeurs qui vous êtes immolés au Christ vous le savez parfaitement. Et si vous êtes venus ici aujourd’hui pour exprimer dans la prière et dans le symbole ce programme supérieur de vie dans le Christ, et dire, selon l’expression incisive de Saint Paul : « mihi vivere est Christus » (Ph 1,21), nous, nous aussi, au lieu de recevoir de vous comme d’habitude, le cierge bénit, symbole d’une immolation qui, en se consumant, répand sa lumière autour de lui, c’est nous qui vous le donnerons pour honorer votre oblation au Seigneur et à son Eglise, pour en confirmer votre joyeuse promesse, pour allumer en vous cette charité que même la mort ne peut éteindre » (cf. 1Co 13,13). Avec notre Bénédiction Apostolique.
9 février
Le 9 février, en présence de hautes autorités religieuses et d’une foule nombreuse de pèlerins la vénérable Mère Marie-Eugénie Milleret a été béatifiée au cours d’une imposante et solennelle cérémonie qui s’est déroulée à Saint-Pierre. En témoignage de particulière bienveillance Paul VI avait confié la présidence de la concélébration au Cardinal Marty, Archevêque de Paris. L’ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, M. Gérard Amanrich, conduisait une mission spéciale du Gouvernement Français. Après la liturgie de la Parole, le Saint-Père a prononcé, en langue française l’homélie que voici :
Frères bien-aimés et Chers Fils,
En ce jour si attendu de tous, notre coeur vibre à l’unisson du vôtre, alors que nous célébrons les mérites de Mère Marie-Eugénie Milleret. Nous vous saluons d’abord chères religieuses de l’Assomption, chères élèves et anciennes élèves de leurs Maisons d’éducation, et tous leurs amis venus de France et du monde entier. Nous voulons également saluer à un titre particulier le Cardinal Archevêque de Paris, Cité, où la Bienheureuse mûrit son projet de vocation et implanta ses premières fondations. Il a lui-même contribué à faire connaître sa personnalité. Nous sommes heureux de lui confier ce matin la présidence de cette célébration eucharistique, au coeur même de l’Eglise du Christ que Mère Milleret a passionnément aimée.
Mais d’abord, faut-il rappeler ce qu’est une béatification ? C’est une déclaration officielle du Saint-Siège, qui vient après un long examen et permet à une Eglise donnée ou à une famille religieuse particulière, de rendre un culte à un Serviteur ou à une Servante de Dieu, jugé digne d’un si grand honneur.
Notez-le bien : il s’agit d’un culte sacré, en étroite dépendance du Culte que nous rendons à Dieu le Père, par le Christ, dans l’Esprit-Saint. Lui seul est Saint : « Tu solus Sanctus ! ». C’est en Lui que le culte des bienheureux trouve sa seule source. « Mirabilis Deus in sanctis suis ». C’est ce qui fait d’ailleurs l’intérêt sans commune mesure de l’histoire des Saints. Si la biographie des grands hommes, des personnalités singulières, sont pour nous l’objet d’une étude profitable ou même d’admiration, combien l’est plus la connaissance de vies humaines dans lesquelles transparaissent l’image même de Dieu et son action, autrement dit cette beauté et cette perfection que nous appelons la sainteté !
Mais quelle est donc cette figure que l’Eglise présente aujourd’hui à notre vénération ? En refermant la biographie de Mère Marie-Eugénie, nous avons éprouvé l’émerveillement qui naît de la certitude que Dieu agissait puissamment dans son âme, et de manière inattendue. En effet, à la différence d’une sainte Thérèse de Lisieux portée très tôt vers le don total par la foi remarquable de ses parents et l’exemple de ses soeurs déjà rentrées au monastère, la petite Anne-Eugénie Milleret, née à Metz en 1817, est fille d’un père acquis aux idées de Voltaire et d’une mère sans grande conviction religieuse. C’est en recevant l’Eucharistie pour la première fois, le 25 décembre 1829, qu’elle fera cependant une expérience intime, rapide, inexplicable, inoubliable de « l’infinie grandeur de Dieu et de la petitesse humaine ». Quelle lumière pour ceux qui douteraient de l’opportunité de la Pastorale de l’Enfance !
Anne-Eugénie va commencer une route qu’elle identifiera progressivement et vivra de plus en plus profondément, jusqu’à sa mort, en 1898. Des épreuves particulièrement nombreuses l’associeront à la Passion et à la Résurrection du Christ: la disparition précoce de son frère Charles et de sa soeur Elisabeth, l’écroulement complet de la fortune familiale, la séparation de ses parents, la mort de sa mère très chère, victime du choléra. Cette adolescente de quinze ans, privée du soutien maternel, placée dans une famille mondaine de Chalons et ensuite chez des cousins habitant Paris, traverse des crises de solitude et de tristesse. Ces souffrances écrasantes amplifient ses interrogations angoissées sur le sens de la vie et de la mort, et la prédisposent aussi à écouter la voix du Seigneur.
Les conférences de Carême du Père Lacordaire résonnent alors dans le coeur d’Anne-Eugénie. Plus tard, elle l’écrira elle-même au célèbre dominicain : « Votre parole répondait à toutes mes pensées... me donnait une générosité nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller... J’étais réellement convertie, et j’avais conçu le désir de donner toutes mes forces, ou plutôt toute ma faiblesse à cette Eglise qui seule désormais avait à mes yeux le secret et la puissance du bien » (cf. « Feu vert... au bout d’un siècle » de marie-dominique poinsenet, éd. Saint-Paul, Paris-Fribourg, 1771, p. 20). Et très souvent elle répétera : « Ma vocation date de Notre-Dame » (ibid.).
Mais comment la réaliser ? Cette jeune fille mûrie plus que d’autres par la vie, énergique, extrêmement ouverte aux besoins sociaux de son temps, admire vivement les catholiques qui ont pris conscience des mutations de leur époque : Lamennais, Montalembert, Ozanam, Cazalès, Veuillot. Dans ses notes intimes, elle avoue : « je rêvais d’être un homme pour être comme eux profondément utile ». Certes, l’égoïsme et la médiocrité de son propre milieu social la consternent, et pourtant elle voudrait contribuer à poser des structures nouvelles de liberté, de justice, de fraternité. Elle rejoint en cela l’effort du catholicisme social du dix-neuvième siècle, après la tourmente révolutionnaire et dans une Eglise demeurée dans son ensemble, très nostalgique du passé.
Or voici que se précise le plan mystérieux du Seigneur. Un autre prêtre débordant de zèle, l’Abbé Combalot, repère les qualités exceptionnelles de sa pénitente et ne tarde pas à lui dévoiler son projet de fondation d’une Congrégation dédiée à Notre-Dame de l’Assomption, dont les membres allieraient la contemplation et l’éducation. Elle aura pourtant à souffrir de l’autoritarisme de son conseiller, au point de devoir s’en affranchir. Mais la Providence lui ménagea le soutien éclairé du célèbre Abbé d’Alzon, qui devait bientôt fonder lui-même les Pères de l’Assomption. Autre épreuve : l’autorité ecclésiastique manifeste des inquiétudes pour un projet qui ne semble pas réaliste. Mère Marie-Eugénie demande un délai de réflexion. Et sa réponse sera d’ouvrir à Paris le premier pensionnat de la Congrégation au printemps de 1842. Le petit arbre qui avait failli mourir pousse bientôt des racines au-delà de la France, jusqu’en Afrique du Sud, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Océanie, aux Philippines. N’est-il pas remarquable de voir la Congrégation trouver dès son départ une dimension internationale ? Aujourd’hui, 1.800 religieuses travaillent activement au règne du Christ, stimulées par l’exemple de leur Mère.
Il est temps maintenant de regarder en face l’originalité de cette famille religieuse. Mère Marie-Eugénie tient souverainement à ce qu’elle maintienne deux axes essentiels : l’adoration et l’éducation. Ce qu’elle résumera plus tard en deux devises : « Laus Deo », et « Adveniat regnum tuum ».
Elle s’en explique : « Des religieuses vouées par vocation à l’éducation ont plus que d’autres besoin de se retremper dans la prière » (ibid. p. 90). Elle rejoint ici Thérèse d’Avila : « ne serait-ce pas une vaine prétention de vouloir arroser un jardin en cessant de capter les eaux du puits ou de la rivière ? ». « En cherchant quelle doit être la marque la plus caractéristique de notre Institut, poursuit notre bienheureuse, je me trouve arrêtée à cette pensée qu’en tout et de toutes manières, nous devons être adoratrices et zélatrices des droits de Dieu. Vous êtes filles de l’Assomption. Ce mystère qui est plus du ciel que de la terre, est un mystère d’adoration... S’il y a jamais eu une adoratrice en esprit et vérité, c’est bien la Sainte Vierge » (ibid. p. 191). Foi, silence, oraison, union, sont des mots qui reviennent spontanément dans ses confidences et ses directives. Et à sa suite un véritable peuple d’adoratrices atteste que Dieu est plus que tout, et cherche dans la prière prolongée, la signification et la fécondité de son action. En somme, Mère Milleret, qui a laissé converger vers elle et vers ses filles la spiritualité de Saint Augustin, de Saint Benoît, de Saint Jean de la Croix et de Saint Ignace, veut une famille religieuse passionnée de continuer le mystère du Christ priant et enseignant. L’Evangile ne nous montre-t-il pas le Christ s’imposant des temps de solitude et de prière prolongées, pour converser avec Dieu, son Père, et rentrer dans son projet de salut du monde ? Aujourd’hui où tant d’hommes ne prient plus, où tant d’autres, jeunes et moins jeunes, ont faim et soif de silence et de prière, les religieuses de l’Assomption peuvent beaucoup contribuer à faire découvrir ou retrouver les chemins de la prière, qui sont aussi des chemins de libération pour l’homme moderne écrasé par une civilisation réductrice.
Pour Mère Marie-Eugénie en effet, cette dimension verticale est inséparable d’un engagement au service des hommes. En fait d’engagement, il s’agit principalement de l’éducation des jeunes filles : ce serait le trait caractéristique des religieuses de l’Assomption. En un temps où beaucoup de femmes demeuraient sans instruction ou n’avaient accès qu’à une culture superficielle, Mère Milleret veut une éducation harmonieuse et complète de l’esprit et du coeur. L’oeuvre qu’elle conçoit est tout le contraire d’une formation compartimentée, où il y aurait d’un côté les sciences profanes, d’un autre les bonnes manières du monde, d’un autre encore quelques pratiques chrétiennes. Elle vise une éducation de tout l’être dont Jésus-Christ soit le principe d’unité. Cette formation intègre évidemment une culture profonde, digne de son temps, avec des éducatrices très compétentes. Elle insiste non moins sur l’épanouissement des vertus naturelles : simplicité, humilité, droiture, courage, esprit de sacrifice, honneur, bonté, zèle. Elle a l’ambition de former des âmes fortes, qui ne se laisseront pas emporter, au vent des moeurs du temps, au gré d’une sensibilité romantique, des instincts, des passions, comme risquerait de le faire une non-directivité comprise selon Rousseau (cf. « L’esprit de l’Assomption dans l’éducation et l’enseignement », Desclée, Tournai, 1910, PP 120-138). Elle veut éduquer la volonté au vrai sens de la liberté : « Faire connaître le Christ, libérateur et roi du monde, c’est là pour moi le commencement et la fin de l’enseignement chrétien », écrivait-elle à Lacordaire (cf. M. D. Poinsenet, o. c., p. 152). Qui ne le pressent : notre société, comme la sienne, a besoin de ces caractères bien trempés qui permettront aux femmes d’accéder à toutes les responsabilités qui leur reviennent dans la famille et dans la société. Mère Milleret demeurait très soucieuse d’orienter vers l’action caritative et sociale : s’adressant à des jeunes filles d’un milieu aisé, elle ne veut pas qu’elles s’enferment dans un monde frivole et insouciant, quand tant de gens manquent dû nécessaire. Elle provoque, chez elles et chez leurs parents, ce qu’on appellerait maintenant une révision de vie. Toute cette éducation, faut-il le redire, veut être imprégnée de foi, axée sur la recherche passionnée de la vérité qui est en Jésus-Christ. La Vierge y est présentée comme le modèle d’une vie toute sanctifiée par l’amour de Dieu. Quelle lumière pour nous chrétiens, qui serions parfois tentés, dans un monde sécularisé de séparer l’éducation humaine de la foi !
Au terme de cet entretien, ne pensez-vous pas que Mère Marie-Eugénie est notre contemporaine, par les problèmes qu’elle a vécus et les solutions qu’elle a tenté d’y apporter ? Les saints, parce qu’ils sont les intimes de Dieu, ne vieillissent pas.
Eclatez de joie, chères Soeurs de l’Assomption, et suivez avec une ardeur juvénile les traces de votre Mère ! Et vous toutes qui constituez le monde féminin, soyez fières et rendez grâces au Seigneur : la sainteté, cherchée dans tous les états de vie, est la promotion la plus originale et la plus retentissante à laquelle les femmes peuvent aspirer et accéder ! Quant à vous, Maître et Maîtresses foncièrement dévoués de l’Enseignement catholique, renouvelez encore votre confiance dans les possibilités étonnantes des communautés éducatives authentiquement chrétiennes ! Et nous nous tournons avec prédilection vers les jeunes si nombreux en cette assemblée : vous êtes en recherche du sens de votre vie, en recherche d’une alliance personnelle avec le Dieu de Jésus- Christ. Pourquoi ne pas prêter une oreille attentive au Seigneur qui appelle des ouvriers radicalement consacrés aux immenses besoins de l’Evangélisation ?
Cette cérémonie sera-t-elle sans lendemain ? Non ! Tous, nous retournerons à nos tâches exigeantes, en emportant la nostalgie à la fois très humble et très ardente de la sainteté ! Nous aimerons davantage contempler les merveilles de la grâce divine dans la vie des saints, à la manière dont nos chers Fils de France peuvent admirer le flamboiement du soleil dans les célèbres vitraux de Bourges, de Chartres et de Paris ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
12 février
Au cours de la célébration du mercredi des Cendres, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici la traduction :
Nous voici encore une fois, Frères — et dans des circonstances toutes spéciales comme le sont celles de l’Année Sainte que nous célébrons actuellement — à l’entrée du Carême : in capite jejunii, comme le disaient nos anciens maîtres de l’esprit. Rien de nouveau ; mais tâchons de comprendre, et puis, également, d’agir. La pédagogie de l’Eglise attribue une grande importance à cette période de l’année liturgique.
On pourrait dire que « Carême » est synonyme de « Pénitence ».
La première question qui surgit des âmes, même de celles qui sont fidèles à l’Eglise, à son esprit, à ses rites, est de savoir si, aujourd’hui, la pénitence se justifie encore. La pénitence, n’est-elle pas un châtiment ? n’est-elle pas tristesse, mortification, renoncement ? n’est-ce pas une frustration ? pourquoi faut-il que la religion se présente sous cet aspect peu sympathique ? Comment peut-on prêcher à l’homme moderne, tout tendu vers la conquête et la jouissance de la vie, une pratique pénitentielle, absolument étrangère à toutes ses idées, à toutes ses aspirations et même, nous pouvons l’ajouter, sans rapport avec ses possibilités pratiques ? Puis, qui peut continuer aujourd’hui à observer ce jeûne que l’Eglise prescrivait hier avec sévérité et auquel elle oblige encore à présent, tout au moins partiellement ? Pourquoi ne pas présenter dès le début, à la jeunesse principalement, la vie chrétienne comme une plénitude, une joie, une félicité ? Dans son essence, le christianisme n’est-il pas heureux ? Jésus n’a-t-il pas dit, oui, Jésus lui-même : « Je suis venu pour que (les hommes) aient la vie et l’aient plus abondamment » ? (Jn 10,10). Un missionnaire qui récemment nous a rendu visite, nous parlait des heureux résultats d’une de ses initiatives, intitulée « l’apostolat de la joie » ; n’est-ce pas là une authentique et sage interprétation de l’Evangile, le message de la bonne nouvelle ? Et de même, sur un autre plan, un remarquable Homme d’Eglise se demandait récemment si aujourd’hui ce n’était pas une erreur, tout au moins de méthode, de présenter encore, selon la tradition ecclésiale, l’adhésion à la foi et au style de vie qu’elle comporte, comme entraînant la pratique d’un ascétisme restrictif, l’observance de normes de pensée et de moeurs très exigeantes : pourquoi ne pas rendre facile et agréable l’appartenance à l’Eglise, en ouvrant plus large et en aplanissant la voie qui guide notre démarche et nous mène au but ? Ne serions-nous pas coupables de rendre difficile et compliquée la rencontre des hommes de notre temps avec la religion ? L’heure ne serait-elle donc pas venue de rendre « permissive — comme on dit aujourd’hui — l’alliance du monde avec la profession chrétienne ? Le Concile ne nous a-t-il pas favorisé d’une conception nouvelle du christianisme contemporain ? un christianisme facile, sans préceptes exigeants et inopportuns, un christianisme moderne ? et si celui-ci veut survivre aux conditions de la vie moderne, ne faudra-t-il pas qu’il supprime les freins de sa vieille conception pénitentielle ?
Ce sont là des raisonnements qui certes ne sont pas complètement dépourvus de vérité ; mais, isolés du dessein organique et complet de la conception chrétienne, ils sont incomplets, ils sont captieux et ils peuvent engendrer de graves erreurs; ils peuvent déformer et stériliser l’Evangile; la plus grande des erreurs de ce genre serait de retirer la Croix du centre de la foi et de la vie chrétienne. Souvenons-nous de la parole de Saint Paul : « Que la Croix du Christ ne soit pas réduite à néant » (1Co 1,17) ; réduite à néant dans son mystère rédempteur et réduite à néant dans son enseignement moral. En effet, ne l’oublions jamais, ce n’est pas Jésus seul qui porte la croix ; ses disciples doivent aussi la porter avec lui : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24). Et ceci, pourquoi ?
Saint Augustin, dans un sermon au sujet de l’utilité de faire pénitence, disait : « Combien est utile et nécessaire la médecine de la pénitence, le comprennent assez facilement les hommes qui se souviennent d’être des hommes » (Serm 351, 1 ; PL 39, 1535 ; et Serm 352 ; ibid. 1549 et suiv.). Nous répétons : Pourquoi cela ? c’est parce que l’homme est un être spirituellement et moralement malade qu’il a besoin de la médecine de la pénitence, c’est-à-dire qu’il a besoin de se refaire ; le développement et le fonctionnement de ses facultés mentales ne sont ni réguliers ni ordonnés ; à la suite du péché originel, son comportement peut dévier facilement; livré à lui-même, il commet des actes contraires au devoir, il se forge des états d’âme désordonnés ; pour devenir l’homme sain, « le nouvel homme » selon la conception chrétienne, une « conversion » sera nécessaire, c’est-à-dire un changement d’esprit que nous appelons pénitence et qui prédispose à la foi et à la grâce (cf. Denz.-Sch. 1525-1530), qui exige de nous volonté, contrition, effort, persévérance ; une conversion qui implique une double pénitence, sacramentelle et morale (cf. St TH. III, 84-90).
Aujourd’hui la liturgie nous parle principalement de cette dernière, de la pénitence morale, et elle la dramatise dans un rite assez éloquent : l’imposition des cendres sur la tête du chrétien, comme pour lui faire perdre ses illusions sur la valeur exclusive et suprême de la vie présente à laquelle nous réservons trop facilement nos soins et nos espoirs. C’est par une fatale erreur de calcul que nous mettons notre confiance dans les biens propres de l’ordre temporel, dans la durée de notre existence présente et le bien-être économique et hédoniste ; que nous plaçons notre confiance dans la richesse plutôt que dans la vertu, dans le matérialisme idéologique et pratique qui semble englober et résoudre tous les problèmes personnels, sociaux et politiques, auxquels on voudrait avant tout soumettre la mentalité et l’activité de l’homme finalement informé au sujet de la vraie — mais inexacte et incomplète — philosophie de la vie. N’est-ce pas le moment d’écouter la sévère mais sage parole du Christ, adressée à l’homo oeconomicus qui avait mis toutes ses aspirations et toute sa félicité dans l’« abondance des biens possédés » sans réfléchir à l’inanité de ses prévisions : « Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme (c’est-à-dire que ton existence temporelle va finir à cause d’une mort brusque et imprévue) ; et ce que tu auras amassé, qui l’aura ? Ainsi, ajoute le Seigneur, ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu » (Lc 12,20-21).
C’est pourquoi cette radicale dévaluation des seuls biens que vise la conception matérialiste de la vie, dévaluation conforme à la vision pénitentielle de la sagesse chrétienne, ne se résout pas en un pessimisme désespéré, mais dans une orientation finaliste, impérieuse et meilleure, de notre existence : la possession finale, désirée et méritée, de la plénitude de notre vie éternelle dans le Dieu de la béatitude suprême.
Le but eschatologique, c’est-à-dire ultime, ultra-terrestre, doit gouverner les buts temporels auxquels nous nous attachons ; et ceci non seulement au regard des biens économiques mais aussi de n’importe quel bien de notre actuel pèlerinage dans le temps. Nous sommes des pèlerins, simplement de passage dans cette vie temporelle, douloureuse ou heureuse qu’elle soit ; c’est cela le fondement de la pénitence qui, loin de nous décourager dans la recherche de la justice et de l’ordre dans notre monde expérimental, nous incite au contraire à accomplir la mission qui nous est propre : « C’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir cette justice, dit le Seigneur » (Mt 3,15), mais avec l’esprit libre et tendu vers ce « royaume de Dieu » qui seul mérite d’être mis au-dessus de toute chose désirée et conquise ; ce royaume les « pauvres en esprit » savent qu’il leur est — par priorité — destiné.
C’est dans ce climat de pensées et d’intentions que nous introduit le Carême avec sa metanoia, c’est-à-dire avec sa conversion. Acceptons-le avec confiance, avec courage ; nous savons où il nous conduit : au mystère pascal. Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction Apostolique.
22 février
Le 22 février dernier, au cours de la célébration liturgique jubilaire four les membres de la Curie Romaine, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :
Vénérables Frères,
Membres et Collaborateurs de la Curie Romaine !
Chacun de nous le constate, chacun de nous le ressent : ce jour est un moment unique, un moment admirable.
Cette réunion est assez exceptionnelle malgré le service commun qui nous unit constamment. Aujourd’hui unis dans cette prière, comme dans un même acte pénitentiel, en une unique célébration eucharistique, nous vivons un moment qui mérite d’être fixé dans la mémoire de chacun de nous. Sa pleine signification est digne d’être reconnue même si elle dépasse la capacité expressive de notre parole.
Considérons ce lieu où nous nous trouvons ; c’est un lieu éloquent qui nous parle dans un langage qui, bien que familier ne peut pas nous laisser indifférents ou attentifs seulement à la majesté de cet incomparable édifice. En ce haut-lieu, se trouve la tombe de l’Apôtre Pierre que le Seigneur a choisi comme fondement et centre de son Eglise. Le gouvernement universel et pastoral qui succède à l’Apôtre dirige et fixe nos pensées sur la réalité historique, quelle que soit la physionomie humaine dans laquelle elle se reflète ; modeste et affligée, elle est aujourd’hui toujours réelle. Cet endroit représente le centre privilégié, si important, de l’unité de la foi et de la communion ecclésiale qui semblent s’y appuyer et s’exprimer dans l’espace architectural qui donne libre accès à des multitudes de fidèles les invitant à une attitude chorale d’unanimité et de fraternité.
Ajoutons qu’en cet endroit, les dimensions et la beauté du trophée monumental, édifié sur la tombe du premier Evêque et Martyr de notre Eglise Romaine, semblent s’élever constamment en un effort audacieux défiant les siècles, mais leur véritable signification est de jeter un pont dans l’histoire entre le premier avènement du Christ sur la terre et son avènement à la fin du monde.
Mais nous, même dans ce cadre sacré où l’on respire le mystère du temps, nous nous replions sur nous-mêmes et interrogeons nos consciences : qui sommes-nous ? et pourquoi sommes-nous en ce lieu ?
Nous sommes la Curie Romaine, l’organisme central et complexe des dicastère, des tribunaux, et des « offices » qui coopèrent au gouvernement général et pastoral de l’Eglise catholique ; et ceci suffirait pour provoquer en nous, non pas un sentiment de supériorité et d’orgueil vis-à-vis du Collège Episcopal et de la grande famille du Peuple de Dieu, à laquelle nous appartenons également, mais plutôt le sentiment d’une très sérieuse et délicate charge qui comporte d’autant plus de responsabilités et d’efforts qu’elle trouve son origine dans des exigences constitutionnelles du ministère apostolique et plus encore quand son sage accomplissement veut être fraternel et dévolu au bien total de l’Eglise. Voilà ce que nous sommes. Mais de par sa définition canonique, la Curie Romaine, s’élève maintenant, en vertu de notre présence personnelle et participante, au plan de Siège Apostolique (cf. can. 7 et 242), et confère à cette cérémonie jubilaire un caractère d’une importance particulière.
Or, la conscience de ce fait, que nous désirons bien clair non seulement dans sa définition canonique, mais aussi dans son caractère moral et spirituel, impose à chacun de nous un acte de pénitence conforme à la discipline même du Jubilé, un acte que nous pouvons définir d’autocritique pour vérifier si notre comportement correspond à la charge qui nous a été confiée ; nous sommes poussés à faire cette confrontation intérieure d’abord et avant tout par la cohérence de notre vie ecclésiale, ensuite par l’analyse, que l’Eglise et tout autant la société pratiquent à notre égard ; avec une exigence qui manque parfois d’objectivité et se montre d’autant plus sévère que notre position est représentative et devrait briller d’une exemplarité idéale. Aujourd’hui plus que jamais on prétend beaucoup de celui qui porte le nom de chrétien et l’on attend de lui d’autant plus s’il appartient à un milieu ecclésial tel le Siège Apostolique ; et le regard d’autrui se fait encore plus exigeant lorsqu’il cherche à découvrir, spécialement à Rome, l’harmonie entre le caractère sacerdotal ou épiscopal dont nous sommes revêtus, et le style, sous tout aspect de notre vie, la fidélité à nos devoirs religieux, le zèle de notre ministère. Il n’y a pas à s’étonner : jadis il en fut de même — et dans quelle mesure ! — pour notre Seigneur qui dès sa plus tendre enfance fut défini, par la prophétie de Siméon « signe de contradiction » (Lc 2,34) ; et lorsque cela nous arrive à nous, hommes comme nous le sommes, héritiers d’une histoire longue et glorieuse, certes, mais en certains points parfois censurable, hommes imparfaits et pécheurs, nous ne pouvons certes pas nous croire à l’abri des contestations et des polémiques de la chronique quotidienne et de l’histoire.
Deux sentiments spirituels donneront par conséquent, sens et valeur à notre célébration jubilaire : un sentiment de sincère humilité — qui veut dire vérité à notre propre sujet —, en déclarant que nous sommes les premiers à avoir besoin de la miséricorde de Dieu et de cette indulgence que l’Eglise, comptant sur les mérites du Christ Sauveur et Médiateur, et comblant nos dettes avec le trésor de la communion des saints, concède en ce Jubilé providentiel. Cette humilité doit d’autant plus remplir notre conscience humaine et celle de la Curie Romaine qui s’y associe que plus grands, jaloux et divins sont les pouvoir que Celui qui a donné les clés confie à nos mains, humbles et tremblantes de pasteurs, de ministres, de serviteurs de son Royaume. Humilité qui, tandis qu’elle nous oblige d’implorer le-pardon pour nous-mêmes, nous incite vivement à concéder le pardon à tous ceux qui en accueillent le don bienheureux ; et humilité qui, tandis qu’elle inspire notre dialogue avec nos Frères encore séparés de nous, soutient notre espérance d’une pleine communion dans le seul et unique bercail du Christ.
Et l’autre sentiment ? oh ! Vénérables Frères, le sentiment approprié à une circonstance comme celle-ci ne peut être que celui de l’élévation de notre vie spirituelle ; ne peut être que la joie intérieure pour une célébration aussi extraordinaire que celle-ci, de l’amour-charité de Dieu envers nous !
Que personne ne la qualifie de piété habituelle, de vérité ancienne, toujours répétée et donc si peu originale qu’elle en a acquis une simple saveur de dévotion qui la rend peu apte à susciter l’émerveillement et l’enthousiasme, que nous voudrions manifester avec force aujourd’hui. Non : l’amour-charité, la prédilection de Dieu pour nous est le point focal de la révélation, c’est-à-dire de système ontologique et théologique de notre religion ; c’est le coeur de notre foi : « creditimus caritati », nous avons connu et connaissons l’amour-charité que Dieu nous porte (1Jn 4,16) ; et ceci est toujours une découverte originale pour notre esprit à la recherche du sommet de la vérité : Dieu nous a aimés ! ici réside la source inépuisable de notre émotivité spirituelle ; l’exigence la plus impérieuse de notre réponse à la vocation chrétienne ; d’ici naît l’impulsion la plus forte et la plus directe à l’accomplissement du plus haut commandement évangélique de l’amour : amour envers Dieu qui nous a aimés au point de nous donner comme victime expiatoire et comme Sauveur, comme Maître et comme frère, son propre Fils (Jn 3,16) ; d’ici que naît notre amour, une étincelle en comparaison du soleil, une étincelle allumée et réfléchie par le soleil, notre amour envers Dieu, disons-nous, et se reflétant sur notre prochain que le Christ déclare, digne d’être aimé comme Lui-même l’a aimé (Jn 13,34 Jn 15,12).
Notre religion, notre rapport avec Dieu, c’est cela : l’amour; un amour dont Dieu, le premier a pris l’initiative : prior dilexit nos (1Jn 4, 10, 19 ; Rm 5,10).
Nous devons maintenant nous retrouver nous-mêmes dans l’expression de ces sentiments fondamentaux, aujourd’hui, pendant que tous ceux qui ont eu la bonne fortune de participer à l’intensité spirituelle de la retraite de Carême de ces derniers jours se trouvent ici avec les membres de la Curie Romaine pour accomplir tous ensemble la cérémonie prescrite pour la célébration du Jubilé.
Oui, nous le disons à Jésus-Christ Notre Seigneur, nous avons voulu accéder à cette tombe apostolique en franchissant le seuil ouvert de la Porte Sainte, symbole d’une miséricorde dont nous éprouvons l’intime besoin. Successeur et héritier du Pêcheur de Galilée, nous voudrions répéter les paroles spontanées et frappantes qu’il prononça en présence du prodige de la pêche miraculeuse, signe prophétique de la mission apostolique et ecclésiale : « Eloigne-toi de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur ! » (Lc 5,8). Nous ressentons jusqu’à la confusion la disproportion entre, d’une part notre vocation et notre mission, l’une et l’autre imméritées, sublimes, effrayantes, ineffables, divines, et de l’autre, l’exiguïté de notre personne tant individuelle que collective. Et même, il nous faudrait peut-être, avec le Centurion de l’Evangile, avouer notre indignité : « Seigneur, je ne suis pas digne... ! » (Mt 8,8), en entendant l’imputation, aujourd’hui si répandue et même parfois si agressive, des motifs de l’aversion antipapale et anti-romaine. Seigneur, nous ne voulons pas nous justifier ici ni nous défendre ; nous en ferons seulement un sujet de réflexion ; et nous réconforterons nos frères et nous-mêmes avec les paroles de l’Apôtre : « Seigneur, à qui irions-nous ? toi seul tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68) ; et nous invoquerons sur nous la richesse de Ton inépuisable miséricorde avec l’affirmation que Toi-même ô Christ, Tu as répandu dans nos coeurs, et qui maintenant est devenu une pierre inébranlable : « Seigneur, Tu sais toute chose ; Tu sais que je T’aime ! » (Jn 21,17). Et nous n’aurons qu’une seule ambition, celle de mériter à notre personne, à notre office apostolique, à l’Eglise Romaine, le titre, l’éloge extraordinaire du Martyr Ignace Théophore d’Antioche, c’est-à-dire d’être « digna Deo digna decentia digna beatudine, digna laude, digne ordinata, digne casta et praesidens in cantate, prokatheméne tês agapês, présidant à la charité » (Préface de l’Epître aux Romains). Voilà, ô Seigneur !
19 mars
Homélies 1975