Homélies 1977

LÀ OÙ EST PIERRE, LÀ EST L’EGLISE



Pour la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul, le Pape affirme : « Ubi Petrus, ibi Ecclesia »

Durant la concélébration du mercredi 29 juin en la Basilique Saint Pierre de Rome, Paul VI a prononcé un discours dont voici la traduction :



Comme il est prescrit avec sagesse, nous suspendons un moment le rite pour en méditer, pour en pénétrer, avec quelque pensée, avec une vigilante prière, la signification.

Ce rite, que nous présente-t-il ? Il nous présente deux personnages : les deux Apôtres Pierre et Paul, auxquels Rome fait remonter ses propres origines chrétiennes. Ils sont des témoins ; à chacun d’eux nous pouvons rapporter, bien qu’à des titres différents, les paroles que le Seigneur adressa au groupe des apôtres, avant son Ascension : « vous serez mes témoins... » (Ac 1,8). Il leur fut confère, à eux, une mission spécifique, celle de répandre un Message, le message évangélique, une Parole ; une doctrine, une Vérité que « l’Esprit de Vérité » leur enseigna (Jn 16,13), avec le pouvoir simultané de promulguer certains rites, les sacrements, qui communiquent des effets surnaturels.

Aujourd’hui, nous les commémorons solennellement ! et tout ce qui est offert ici, immédiatement, à notre sensibilité, nous stimule à célébrer joyeusement leur mémoire historique, vénérable, glorieuse ; c’est leur fête que nous voulons exalter ; et tout nous en offre le motif : le rythme annuel du temps qui nous rappelle que ce jour béni est lié à la commémoration des Saints Pierre et Paul; dé même notre présence dans la Basilique monumentale érigée sur les tombes des Apôtres eux-mêmes entraîne notre pensée vers leurs saintes figures au point qu’on arrive, presque spontanément, à penser qu’ils sont vivants parmi nous ; puis l’histoire séculaire qui remonte à ces deux annonciateurs de l’Evangile dans l’Urbs semble assumer une actualité presque réelle devant nos yeux heureux et émerveillés d’en contempler le panorama ; et, enfin, la piété qui fait naître sur les lèvres de tous quelque prière pour obtenir l’intercession des Saints Apôtres accroît, jusqu’à en faire déborder nos âmes, la confiance de notre conversation avec eux, Saint Pierre et Saint Paul.

Tout ceci est vrai, et c’est très bien. Cette fête est la nôtre, et la joie qui en caractérise la liturgie caractérise également l’esprit de celui qui la vit et l’exprime. Faisons donc en sorte que cet effort d’attention se résolve avant tout en un sentiment de sécurité intérieure. Ou, disons mieux, un sentiment intérieur de foi. Nous sommes cernés de signes, de stimulants qui suffisent à la réveiller, à la fortifier. La religion assume ici un accent de joyeuse certitude, particulièrement propice dans la solitude spirituelle qui est le propre de notre siècle, dans l’accoutumance à la mentalité vacillante et désolante du subjectivisme mal entendu — du pluralisme comme on l’appelle — en matière de religion; un subjectivisme donc, en vertu duquel chacun se croit autorisé à penser à la religion de la manière qui plaît le plus à son propre arbitre critique ou à sa propre fantaisie affranchie de la précision sans équivoque du dogme catholique. Ici, la foi, ramenée à ses sources apostoliques et à l’autorité magistrale qui la professe, la défend et l’enseigne, retrouve sa consistance objective garantie par la parole originelle du Christ : « Qui vous écoute, m’écoute » (Lc 10,16). La personnalité du fidèle qui accepte, qui croit, qui tâche de conformer sa vie à sa propre foi, puise à la source de la Vérité transcendante (Ga 2,16 Ga 3,11), se recompose et devient forte ; forte pour soutenir, pour diffuser ce merveilleux complexe de vérités qui est, précisément, la clé de l’interprétation, de l’explication supérieure du monde et de la destinée humaine ; il est le rayonnement missionnaire de la foi, la raison du programme apostolique de l’Eglise. Nous connaissons le caractère tout à fait spécial des pouvoirs d’évangélisation conférés par le Christ à ses disciples, et parmi ceux-ci, aux Douze à qui Il a conféré le titre d’Apôtre (Lc 6,13), avec une considération toute particulière pour Pierre, pasteur des pasteurs (Jn 21,17 Lc 22,32 Ac 1,16 etc. ) et une autorité extraordinaire conférée également à Paul qui dit de lui-même : « Positus sum ego praedicator et apostolus... doctor gentium in fede et veritate — j’ai été établi, moi, héraut et apôtre, docteur des gentils, dans la foi et la vérité » (1Tm 2,7 Rm 15,16 cf Journet, L’Eglise du Verbe Incarné, I, Rm 180 et ss. ).

Nous savons comment non seulement le nom, mais aussi le ministère des deux Apôtres est lié à Rome (cf. Epître de Saint Paul aux Romains et son incarcération à Rome, Ac 28), et comment la discussion au sujet de remplacement de la tombe de Pierre s’est heureusement conclue pour en revendiquer le siège et l’histoire, précisément dans les fondations de la Basilique qui nous accueille exactement là où le Prince des Apôtres reçut la sépulture et eut son mausolée conçu par Michel-Ange.

Et il n’est certainement personne qui ne sache que l’histoire de la religion catholique, c’est-à-dire de l’Eglise, a eu son centre et son siège en cette Basilique. Ici, nous pouvons répéter avec une conviction toujours émue et comme confirmation sensible de l’affirmation de Saint Ambroise : « Ubi Petrus, ibi Ecclesia » (L’Eglise est là où est Pierre). Nous la répéterons, cette maxime-synthèse, pour retrouver dans le souvenir apostolique la vertu dont l’Eglise qui vit et qui souffre a besoin aujourd’hui. Les paroles que Jésus lui-même eut pour ses deux apôtres de prédilection : « J’ai prié pour toi », Pierre (Lc 22,32) ; et, concernant Paul : « Cet homme m’est un instrument de choix pour porter mon nom devant les païens, les rois et les fils d’Israël » (Ac 9,15), constituent encore aujourd’hui, pour nous qui avons tant besoin de forces, une garantie pour la foi, pour l’unité, pour la charité. C’est une promesse, c’est un réconfort pour nous dont le mandat apostolique tient des Apôtres sa nature et son urgence ; c’est une invitation, c’est un message que nous devons porter aux hommes de notre temps, à nos frères, prédisposés, peut-être par le même esprit de vertige qui les entraîne, à se rendre à notre fortune apostolique.

Nous sommes heureux de saluer tous ceux qui sont venus participer à cette cérémonie, et entourer le Pape et les nouveaux Cardinaux de leur affection et de leur prière. La fête des saints Pierre et Paul invite au courage de la foi, à l’unité du Peuple de Dieu autour de ses Pasteurs, et à l’attachement à l’Eglise. Que l’intercession des bienheureux Apôtres aide chacun à donner joyeusement ce témoignage.

Nous désirons également adresser quelques mots aux fidèles de langue allemande. Vous avez pu participer à la cérémonie en l’honneur des nouveaux cardinaux et, aujourd’hui, vous fêtez avec nous les Saints Apôtres Pierre et Paul. Que de force pour votre foi, que d’assurance pour votre témoignage de Chrétiens peuvent vous apporter ces deux événements !

Chers Frères et Soeurs, puissiez-vous retirer tous leurs fruits de ces deux cérémonies ; c’est ce que nous souhaitons en vous bénissant.








17 septembre



LE CHRIST AVEC NOUS



Le Pape s’est rendu à Pescara le Samedi 17 septembre. Voici le texte de l’homélie qu’il a prononcé au cours de la cérémonie eucharistique :



Notre présence ici à Pescara, à l’occasion du 19° Congrès eucharistique national, ne saurait se passer d’une parole qui introduise la réflexion religieuse à laquelle Nous oblige cette célébration. Et cette parole comporte elle aussi une telle richesse de thèmes et de buts qu’elle suffirait en elle-même à justifier un long discours. Nous le condensons maintenant en une simple salutation, pleine de cordialité et de respect, que Nous sommes heureux d’adresser à tous ceux qui sont présents, au nom du Christ que Nous avons, Nous le dernier et le plus indigne des hommes, le devoir de représenter. Nous saluons d’abord notre légat, le Cardinal Giovanni Colombo, Archevêque de Milan, Monseigneur Antonio Jannucci, digne Evêque de ce diocèse à la fois ancien et plein de jeunesse, Messieurs les Cardinaux, nos vénérés Frères dans l’épiscopat, les prêtres, les religieux, les religieuses, les séminaristes, le laïcat catholique et tous les fidèles présents que Nous avons la chance de rencontrer, le Peuple de Dieu tout entier, qu’il soit rassemblé ici, ou représenté, ou spirituellement présent, bref, à tous les membres de l’Eglise, elle-même une, sainte, catholique et apostolique : à vous la grâce et la paix dans le Christ Jésus. Ici, se trouve actuellement l’Eglise, et Pierre, dans la personne très humble de son Successeur, ne pouvait manquer d’y être. Nous voici donc avec vous pour une heure de plénitude et de joie, avec notre salutation de bonheur : grâce et paix !

Nous ne pouvons pas taire non plus la proximité, dans la prière et dans l’espérance, que Nous avons avec quelques dignes Représentants de portions d’Eglises, actuellement encore séparées de nous : à eux aussi et à tous ceux qui s’honorent du nom de chrétiens et qui se tournent vers ce lieu dans l’ardent désir, qui fut et qui demeure celui du Christ, de pouvoir se fondre avec nous dans l’unité et la charité. Nous adressons notre salutation sincère et pleine d’espoir.

Notre salut s’adresse ensuite, avec respect et reconnaissance, aux Autorités civiles et militaires, au niveau de la nation, de la région, de la province et de la cité, qui ont accordé un espace et des marques d’honneur à cette manifestation religieuse et populaire. Nous exprimons une reconnaissance particulière aux Autorités du Gouvernement et à celles de la Commune qui se sont honorées en faisant bénéficier de leur collaboration autorisée, de leur présence, de leur parole, de leur adhésion, la réalisation heureuse et bien ordonnée tout comme la haute signification spirituelle, morale et civile de ce grand Congrès eucharistique national, digne expression des traditions de foi catholique et des moeurs du Peuple italien toujours épris de jeunesse et de concorde et particulièrement dans les Abruzzes.

Mais laissez-Nous maintenant appeler votre attention pour un instant, comme les autres maîtres de la parole sacrée l’ont déjà fait remarquablement, sur le sens intime de la célébration religieuse que nous sommes en train d’accomplir.

Le Christ avec nous : c’est, Nous semble-t-il, la pensée dominante à laquelle nous nous arrêtons, c’est une expression qui rayonne comme le soleil sur nos esprits, rendus plus lumineux par la ferveur de foi et d’amour due à la circonstance exceptionnelle que constitue ce Congrès et qui se répercute dans le ciel au-dessus de nous, et, pour mieux dire, dans le climat historique qui nous enveloppe, en une réponse heureuse : nous avec le Christ !

La parole « communion » scelle cette expression par un terme que l’habitude religieuse a rendu familier. Mais quel sens prenant et profond il contient et dévoile dès qu’on commence à en considérer les aspects ! Nous en rappelons quelques-uns, qui nous ramènent aussitôt à un océan de mystère, mais que nous n’osons pas, que nous ne pouvons pas éluder, dès que nous évoquons les paroles d’adieu du Christ, lorsqu’il quitte la scène sensible de ce monde, sans toutefois l’abandonner, emporté comme il est dans la gloire ultra-terrestre du ciel : « Voici, dit-il que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20).

Parole divine, parole éternelle, parole actuelle : Jésus-Christ demeure avec nous. Jésus se cache, mais Jésus continue sa présence au milieu de nous.

Mais comment ? Par sa Parole ? Oui, il a assuré aussi cette présence : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point » (Mt 24,35). Reste-t-il par une présence mystique et invisible là où ses fidèles sont réunis en son nom : « Je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20). Mais c’est sous une forme non sensible, toute intérieure, indicible. Et d’autres paroles de l’Evangile, du Nouveau Testament, nous révèlent cette intention générale et suprême de Dieu, par le dessein que l’on peut dire constitutif de la religion : dessein d’établir des rapports d’amitié, de vie, de rédemption entre Dieu et l’humanité : « Son nom est Emmanuel ce qui signifie ‘Dieu avec nous’ » (Mt 1,23).

Mais personne ne supposait que ce dessein en arriverait à faire du Christ le Pain de la Vie. Vous souvenez-vous des paroles indiscutables de Jésus lui-même : « Je suis le pain de vie » (Jn 6,35 et 48) ? Rappelez-vous aussi les paroles qui suivent : elles présentent la vision du Christ victime qui s’offre non seulement comme aliment vital mais comme agneau destiné à être immolé et qui donne sa chair et son sang en sacrifice pour le salut des hommes. Et cette double affirmation se réfère à un fait permanent, à un devoir inéluctable, qui concerne l’Eglise entière. Ces paroles mystérieuses prononcées par le Seigneur qui, dans le texte du discours évangélique, les fait aboutir à l’aliment de sa propre chair et de son propre sang, ce n’est pas pour rien que les commentateurs y ont lu l’annonce aussi bien de l’institution de l’Eucharistie que du sacrifice de la croix, lequel aura dans l’Eucharistie elle-même son mémorial perpétuel. O Jésus, pain indispensable, ô Jésus, agneau irremplaçable, tes disciples comprendront-ils que sans toi ils ne peuvent avoir la vie véritable et victorieuse de la mort ? Le monde le comprendra-t-il ? Discours bien difficile ! « Ce langage-là est trop fort ! Qui peut l’écouter ? » (Jn 6,60). Trop fort, il le fut le jour même où il fut prononcé après le surprenant miracle de la multiplication des pains qui n’avait pas réussi à stupéfier et à rassurer le peuple qui en avait bénéficié, ni à susciter en lui la faim de ce pain du Ciel qu’aussitôt le Christ thaumaturge annonçait dans la logique de sa révélation. L’auditoire fut déçu et se dispersa. Il aurait voulu la répétition du miracle sur le plan concret, et il faisait preuve d’incompréhension et de méfiance devant un miracle d’un ordre différent, supérieur, relatif à un pain céleste.

Ainsi aujourd’hui la psychologie de notre société, dans la perspective restreinte de la réalité humaine qui trouve des adeptes même dans les rangs des disciples du Christ, attend de lui avant tout la solution des problèmes économiques et sociaux, et accuse son école — toute tournée vers les mystères et les conquêtes du monde surnaturel — de faillir à sa mission pour n’avoir pas encore su satisfaire la faim légitime de pain temporel. On refuse ainsi de tenir compte du double aspect de la providence du Christ qui, transposant les aspirations humaines dans la sphère supérieure de l’économie de la foi et de la grâce, satisfait les exigences supérieures et inéluctables de l’esprit humain et par là même insiste pour que soient satisfaites également les nécessités temporelles de la vie terrestre et en fournit la possibilité. Le règne de Dieu, règne de la charité, connaît ces richesses de deux sortes, et les met dans un rapport consécutif : « Cherchez d’abord — enseigne l’Evangile — le Royaume de Dieu et sa justice », et toutes les autres choses nécessaires à l’ordre de la vie présente vous seront données par surcroît, (cf. Mt Mt 6,33).

Cette vision de l’histoire et de la réalité humaine ne supprime pas pour tous la difficulté de comprendre le mystère eucharistique. Certaines lois physiques et métaphysiques subissent dans la doctrine de ce mystère des transformations si graves et tellement supérieures — pour ne pas dire contraire — à l’expérience sensible, que la pensée vacille devant les paroles du Christ sur le pain et sur le vin de l’Eucharistie : « Ceci est mon corps; ceci est mon sang », que nous-mêmes, en célébrant ce Congrès eucharistique, nous élevons au faîte de notre foi et donc de notre adoration.

Comment ferons-nous pour aimer et accomplir notre devoir religieux qui, chaque semaine et à l’occasion de quelques fêtes extraordinaires, nous demande de célébrer dans le recueillement et la prière, n’ayant plus « qu’un coeur et qu’une âme » (Ac 4,32), cet heureux mémorial de la Pâque du salut qu’est la messe dominicale ? Un Congrès comme celui-ci ne peut rester inefficace dans les efforts de restauration d’une coutume qui, encore une fois, se révèle le « gond » sur lequel repose la vie religieuse ; il doit au contraire marquer une date dans la reprise communautaire de l’observance, pleine d’amour et de fidélité, de ce précepte vital. Frères et Fils !

Renouvelons notre conscience catholique en répondant au dessein du Christ! Ravivons notre foi et essayons de graver dans nos coeurs les paroles incomparables de l’apôtre saint Jean : « Nous avons cru à l’Amour». C’est cette foi en l’Amour du Seigneur pour nous que nous professons solennellement et humblement en cet instant. Et elle remet sur nos lèvres et dans nos coeurs ces autres paroles — elles sont de l’apôtre Pierre — que Nous avons l’honneur de faire revivre dans l’humilité de notre personne mais aussi dans l’authenticité de notre mission apostolique : à Jésus, abandonné par ses auditeurs incrédules après le discours eucharistique de Capharnaüm, il répondit comme nous le proclamons tous aujourd’hui : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous croyons, nous, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,68-69).








25 septembre



BIEN CHANTER, C’EST PRIER DEUX FOIS



Le dimanche 25 septembre, veille de son anniversaire, le Pape a célébré l’Eucharistie dans la Basilique Saint-Pierre, en l’honneur des « scholae cantorum » d’Italie qui avaient groupé 10.000 de leurs membres, et en présence d’un grand nombre de pèlerins. Voici la traduction de l’homélie prononcée en italien par le Saint-Père à cette occasion :



A vous vénérables frères, et spécialement à Mgr Antonio Mistrorigo, évêque de Trévise et président de l’Association Italienne Sainte Cécile ; à vous, prêtres, religieux et religieuses qui nous avez amené ces groupes d’enfants qui chantent, à vous leurs parents et à vous les fidèles qui les accompagnez, spécialement à vous les jeunes et les enfants qui appartenez à cette Association Italienne Sainte Cécile ; à tous les participants à cette messe, notre salut et notre bénédiction !

Nous sommes émus et nous exultons, comme toujours, à cause de cette solennelle célébration dans cette basilique, centre de l’Eglise catholique, sur la tombe du premier des apôtres, Saint Pierre «principe et fondement, perpétuel et visible, de l’unité de la foi » et de la charité (cf. Constitution Lumen Gentium, LG 18) ; mais, aujourd’hui, nous le sommes d’une façon spéciale à cause d’une circonstance qui Nous regarde personnellement : l’anniversaire de nos quatre-vingt ans.

Pour notre part, Nous aurions préféré la célébration de ce jour dans le silence, dans le souvenir, et surtout dans la méditation de nos très hautes et impressionnantes responsabilités en présence de Dieu, notre juge, à qui nous aurons à rendre des comptes ; la date que nous fêtons nous le rappelle plus que jamais. Mais le devoir veut qu’il en soit autrement. Nous orienterons donc à la gloire de Dieu et pour le bien de l’Eglise l’hommage qui Nous est offert par ce magnifique spectacle de chants, de prière et d’exultation : pour notre coeur paternel c’est une très grande joie.

Avant tout notre merci à vous tous, très chers fils, pour votre présence ; pour votre nombre ; pour ces exécutions harmonieuses si pleines de talent et de véritable beauté ; pour votre engagement assidu et généreux en faveur du chant sacré. Vous n’êtes poussés ni par le gain ni par la publicité, mais seulement par le désir de servir l’honneur de la maison de Dieu. Je vous remercie également pour le grand bien que votre oeuvre procure à la communauté ecclésiale, car si les fidèles chantent, beaucoup fréquenteront davantage l’Eglise, et par cette fréquentation, ils conserveront mieux leur foi et leur vie chrétienne.

Il est écrit dans l’Evangile qu’il y aura au ciel une grande récompense pour un verre d’eau. Mais un beau chant est quelque chose de plus qu’un verre d’eau ; la récompense qu’il recevra sera plus grande.

Il ne convient pas que nous fassions devant vous l’apologie du chant sacré. Personne mieux que vous n’est capable d’en apprécier l’importance et combien précieux est le service que rendent vos choeurs à l’Eglise. Sans vous la liturgie perdrait un soutien de valeur et il manquerait une aile à la prière du peuple dans son vol vers Dieu. Il n’est cependant pas superflu de rappeler que si le Concile Oecuménique a ouvert de nouvelles voies à l’avenir de la musique sacrée, par sa décision de donner à l’assemblée, dans les célébrations liturgique cela ne diminue pas le rôle des exécutions musicales et des « scholae cantorum ». Bien plus leur tâche est devenue d’une plus grande importance encore parce qu’elles doivent soutenir, servir de modèle, stimuler par une harmonie musicale plus élevée et qui élève, comme le dit l’instruction Musicam sacram, dont votre Association veut honorer, avec beaucoup d’à propos, le dixième anniversaire.

A ce sujet, permettez-Nous, chers enfants, de confier à votre réflexion une pensée qui Nous tient particulièrement à coeur. C’est justement parce qu’elles doivent servir au culte que votre contribution et votre compétence ne sont pas seulement destinées à votre satisfaction personnelle et à celle de vos auditeurs : elles sont un instrument au service de la gloire de Dieu, une expression et une profession de foi. Ce qui veut dire que votre chant est prière. Et alors voici notre exhortation : chantez bien, non seulement avec votre voix, mais surtout avec votre coeur ; c’est en effet le coeur qui donne sa valeur à la louange qui sort des lèvres et c’est seulement s’il part de votre coeur que votre chant pourra monter jusqu’à Dieu comme une expression digne du culte qui lui est dû.

Nous avons confiance, très chers jeunes, que vous saurez garder cette exigence qui est un devoir pour vous. Cela comporte une grande discipline qui n’est pas moins austère, assurément, que celle qui est exigée pour préparer une bonne exécution musicale, parce qu’elle vous impose une vie de communication et d’amitié avec Dieu. C’est justement cette conversation avec Dieu qui élève vos coeurs et constitue comme un pont entre la terre et le ciel. Pour décrire ce trajet sublime, il faut non seulement élever la voix, mais encore davantage l’âme ; c’est-à-dire qu’il vous faut être par votre vie même un chant de louange à Dieu, vie de préparation dans le temps pour ce à quoi nous sommes appelés pour l’éternité. Vous le voyez, votre responsabilité est grande ; mais, en même temps, quelle grande satisfaction pour vous et quelle récompense de la part de Dieu !

Très chers enfants, nous ne pouvons terminer cette rencontre sans vous rappeler un dicton ancien. Qu’il soit pour vous un programme et un souvenir de cette célébration : « bis orat qui bene cantat », c’est-à-dire « Celui qui chante bien prie deux fois ». Oui, deux fois, parce que l’intensité que la prière acquiert dans le chant, augmente son ardeur et multiplie son efficacité.

Chantez donc ! Chantez avec votre voix, chantez avec coeur, Faites comprendre comme il est beau de prier en chantant, comme vous le faites, avec l’Eglise et pour l’Eglise. Rayonnez la joie, rayonnez la bonté, rayonnez la lumière. Que vos âmes restent toujours ardentes et limpides, pour que vos lèvres soient toujours dignes de célébrer les louanges du Seigneur, en l’honneur de qui vous chantez et au nom de qui nous vous bénissons tous, très chers jeunes, vos maîtres, vos parents, en particulier la chère Association Italienne Sainte Cécile à qui va surtout le mérite de cette émouvante et inoubliable manifestation.






30 septembre



UN TEMPS PRIVILÉGIÉ POUR L’ANNONCE DU MESSAGE



Homélie de Paul VI à l’ouverture du Synode



Frères vénérés,



A vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur Jésus-Christ ! » (1Co 1,3).

C’est par ces paroles de l’Apôtre des Gentils que Nous désirons vous saluer, vous tous ici présents, qui avez laissé les occupations habituelles de votre ministère pastoral et êtes venus à Rome pour participer au Synode des Evêques, vers lequel convergent en cet instant l’attention et l’espoir de la sainte Eglise de Dieu.

Réjouissons-nous ensemble de cette rencontre ! Goûtons cette heure de profonde et réconfortante allégresse spirituelle ! Le Seigneur a déclaré vouloir être mystiquement présent là où quelques-uns sont réunis en son nom (cf. Mt Mt 18,20) : qu’il enveloppe et imprègne de la lumière et de l’abondance de sa grâce notre assemblée, exemple admirable de communion ecclésiale !

Le sujet de réflexion sur lequel Nous voulons nous entretenir avec vous, en ce moment si significatif, nous est offert par le passage de l’Evangile que nous venons d’entendre : ce sont les paroles par lesquelles saint Marc conclut son Evangile. Différentes choses appellent notre attention dans ce passage, et spécialement la personne des disciples et des Apôtres destinataires du message évangélique : tels sont les grands chapitres de notre Synode, que nous retrouverons comme autant de thèmes d’étude au cours des travaux.

Arrêtons-nous ce matin sur la partie du texte évangélique qui se réfère à la personne des disciples du Seigneur, car elle nous regarde directement ; elle est pour nous, Evêques : et en particulier pour les Evêques choisis pour la célébration de ce Synode. Que le Seigneur nous éclaire !

A cet égard, Nous voulons aborder deux aspects, et en tout premier lieu la conscience qui doit être la nôtre.

Nous sommes choisis, nous sommes appelés, nous sommes investis par le Seigneur d’une mission transformatrice. Comme Evêques, nous sommes les successeurs des Apôtres, les pasteurs de l’Eglise de Dieu. Un devoir nous définit : être témoins, être porteurs du message évangélique, être des maîtres en face de l’humanité. Tout cela, Nous voulons le rappeler, vénérables Confrères, pour raviver la conscience de notre élection, de notre vocation, de la responsabilité de la tâche immense, périlleuse, incommode, qui nous a été confiée ; mais surtout pour raffermir toute la confiance que nous avons dans le Christ qui nous assiste dans nos souffrances, dans nos efforts, dans nos espoirs. Car en pensant à l’humanité d’aujourd’hui, à laquelle s’adresse notre action pastorale — l’humanité que tout semble nous faire croire hostile, indifférente, sourde à nos paroles, même si en réalité on peut, bien des fois, percevoir dans cette attitude un désir inconscient, une recherche authentique et douloureuse de Dieu — en pensant à tout cela, disions-nous, du point de vue humain, l’esprit est envahi par une sorte d’effroi qui paralyse toute énergie. Il ne s’agit pas là d’humilité, mais d’une crainte qui pousse instinctivement à la recherche de tâches moins engageantes, moins risquées. Oui, être de vrais apôtres du Christ aujourd’hui est un grand acte de courage, et en même temps un grand acte de foi dans la puissance et dans l’aide de Dieu ; cette aide, Dieu ne la refusera certainement pas, si le coeur de l’apôtre reste ouvert à l’influence à la fois délicate et puissante de sa grâce. D’ailleurs, comment ne pas rappeler à cet égard les paroles de saint Paul sur l’armure du chrétien, armure qui convient d’autant plus à l’apôtre ? L’Eglise a besoin aujourd’hui d’hommes courageux, combatifs, capables de s’exposer eux-mêmes pour leur propre ministère toujours vigilant, actif, vécu avec confiance et persévérance. C’est pourquoi, avec saint Paul, Nous vous exhorterons à « endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais vous puissiez résister et rester fermes... ayez toujours en main le bouclier de la foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais » (Ep 6,13 et suivants).

Le second aspect vers lequel se tourne notre réflexion est constitué par l’étendue de notre ministère. Le Maître nous dit d’aller « dans le monde entier » (Mt 16,15), et nous savons bien que c’est de ce mandat précis que nôtre ministère tient son qualificatif l’universel et catholique — on peut même ajouter, en se fondant sur le terme grec : cosmique. L’Evangélisation n’a donc pas de limites géographiques: elle cherche à comprendre, et elle doit comprendre en puissance, le monde entier, le monde humain avant tout, mais aussi — vu la position centrale de l’homme dans tout le réel de la création, vu aussi la fonction représentative et sacerdotale qu’il y exerce — le monde inanimé de toutes les choses.

Ce panorama du monde, dans lequel s’insère notre responsabilité à nous, évangélisateurs, nous donne l’idée de l’immensité de notre mission, nous en fait soupeser le poids. Combien, oh combien il y a encore à faire ! Il en découle à première vue un sentiment écrasant d’infériorité, d’inaptitude de notre part, qui peut sembler insuffisance totale. Mais c’est pour cela que notre engagement doit s’affermir, se confirmer; le regard porté sur le monde et sur l’avenir ne doit pas engendrer la paresse propre à l’homme qui ne puise pas aux sources de la grâce apostolique son propre jugement sur le monde, et la mesure pour évaluer les possibilités réelles de sa mission. Au contraire, loin de nous replier sur nous-mêmes, et pour réagir contre la tentation d’inertie, nous devons être certains que la « virtus », c’est-à-dire la force, l’aide, le secours du Seigneur est avec nous. C’est Jésus lui-même qui nous le garantit dans le passage final du premier Evangile, qui est parallèle à celui de Marc que Nous venons de citer : « Et voici que je suis avec vous tous les jours ». (Mt 28,20). L’examen de la scène mouvante de l’histoire contemporaine nous en donne la confirmation. Les hommes d’aujourd’hui se détachent de la religion et n’écoutent pas facilement notre message, parce qu’ils sont convaincus, à tort, que l’immense progrès de la civilisation rationnelle résultant de la technologie et de la science annule le besoin de la religion, alors qu’un observateur attentif et objectif des phénomènes humains perçoit avec plus de clarté la double conséquence d’un tel progrès. D’une part les religions créées par l’homme ne lui suffisent pas, tandis que l’homme évolué se croit satisfait et substitue, à la mentalité religieuse ainsi dissoute par l’athéisme, la confiance qu’il met dans la fécondité merveilleuse de son propre travail guidé par la science. Mais, d’autre part et en même temps, l’homme sent inexorablement un besoin croissant de connaître le mystère, ou plutôt les mystères, du cosmos, de la pensée, de la vie, et il expérimente fatalement une déception radicale, étant privé de la vérité religieuse. Et celle-ci, à son tour, demeurerait comme une énigme permanente si elle ne s’appuyait pas elle-même sur une Parole mystérieuse, seule capable également de soutenir d’en-haut l’édifice de la science humaine. En effet, plus cette science progresse, plus elle postule le secours de cette Parole d’en-haut, pourvu qu’elle soit vraie et assurée par un Maître capable d’introduire la pensée humaine dans la sphère la plus élevée de la Vérité suprême et de la Destinée « surnaturelle » de l’homme. Le besoin de cette parole, qui exige la foi de la part de l’homme, est aujourd’hui plus fort et plus tourmenté que jamais; et c’est seulement lorsqu’il est satisfait par l’Evangile — Vérité non contraire à la vérité scientifique mais supérieure — que la lumière revient sur la terre. S’il en est ainsi, Frères très chers — comme l’attestent l’expérience pastorale et une enquête psychologique relativement facile — notre mission peut encore trouver un accueil très heureux. A ce point de vue, non superficiel, non extérieur, cette époque n’est pas à considérer comme une époque d’athéisme, mais plutôt comme une époque de foi le temps de notre foi, qui est la vraie foi. Notre temps est un temps privilégié pour l’annonce du message, et notre assemblée synodale apparaît par conséquent opportune et providentielle : il y a trois ans, à l’automne, elle a cerné et éclairé cette urgence cruciale et primordiale de l’évangélisation ; elle s’apprête maintenant à en repenser, à en étudier, à en indiquer les formes et les méthodes, en mettant à l’ordre du jour de ses travaux le thème de la catéchèse.

Il faut enfin se rappeler que cette sécurité dans la foi se fortifie sous un autre aspect, l’aspect communautaire. La foi, en effet, engendre l’assemblée des croyants, c’est-à-dire l’Eglise. N’est-ce pas au pluriel qu’est formulée l’injonction du Seigneur ? Il dit : « Allez... enseignez » et il associe ensemble tous ses disciples dans un travail qui, sans annuler les responsabilités personnelles, impose un effort collectif, coordonné, réalisé dans la communion des intentions, des énergies, des finalités. Voilà pourquoi, nous aussi, nous nous retrouvons ensemble dans ce but : nous sommes réunis pour approfondir, pour professer, pour répandre la foi du Christ, en réponse à la demande de nos frères, qui s’est faite plus urgente. A un titre spécial nous sommes maintenant « communion ». Bienheureux sommes-nous si, à partir de cette assemblée eucharistique inaugurale, comme dans les jours suivants du Synode, nous savons raffermir ce lien sacré dans le travail commun, dans l’échange fraternel des expériences et des conseils, dans les contacts réciproques, et plus encore dans le contact avec la Parole de Dieu et avec le mystère du Corps et du Sang du Christ. « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. » (Lc 11,28). Laissons-nous réconforter, aujourd’hui et toujours, par cette promesse de bonheur, tandis que nous reprenons notre prière.






9 octobre




Homélies 1977