Audiences 1976 41

NOËL ET LA RENAISSANCE DE L’HOMME





41 Chers Fils et Filles,



Comme toutes les fêtes liturgiques Noël a deux aspects ; le premier, celui du culte dû au mystère qu’il commémore et célèbre, c’est-à-dire, en ce qui concerne Noël, l’Incarnation du Verbe de Dieu, la naissance du Christ dans le monde et dans le temps ; l’autre est le reflet typique et moral que le mystère célébré, fait luire sur l’humanité, sur l’Eglise célébrante, sur nous, les fidèles appelés à la célébration de la fête.

Ce deuxième aspect se prête à des applications spirituelles sans fin et confère à la célébration un caractère d’actualité qui nous concerne tous, qui se renouvelle chaque année et qui tente de modeler la vie des croyants sur les aspects religieux et historiques du mystère célébré. Noël fête la naissance du Sauveur ; aussi sert-il à promouvoir notre renaissance dans le dessein du Salut. Il est né, enseigne Saint Augustin, afin que nous renaissions : « natus est, ut renasceremur » (Serm P.L. 38, 1006).

Le thème de la renaissance de l’homme se retrouve dans toute l’économie du Salut. Rappelez-vous l’épisode évangélique de Nicodème, un bon pharisien qui, peut-être par timidité, va, la nuit, trouver Jésus, désormais renommé comme maître et auteur de prodiges et lui demande un entretien réservé pour recevoir des éclaircissements ; et rappelez-vous l’enseignement primordial et fondamental qu’avec des mots bouleversants le Seigneur lui donna ? « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en-Haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu » (
Jn 3,3). Renaître, comment est-ce possible ? Ce sera là le fondement de la doctrine baptismale chrétienne qui ne comporte pas seulement l’absolution du péché originel que tout homme, héritier d’Adam, porte en lui-même du fait de sa naissance naturelle, mais également l’infusion d’un nouveau principe vital, la grâce qui associe la vie humaine à l’ineffable et infinie vie divine (cf. 1P 1,23 2P 1,4). Saint Paul est le docteur de cette page capitale de la révélation chrétienne (cf. Rm Rm 5,12-16 et suiv.). L’homme peut renaître et même, il doit renaître. Et cette vérité nous explique également Noël qui non seulement devient la fête par excellence de l’enfance et de l’innocence, mais nous invite aussi à désirer cet heureux âge des petits qui ont la préséance, et même la préférence évangélique dans le royaume des cieux, c’est-à-dire dans la nouvelle existence inaugurée et instaurée par le Christ en dehors de laquelle le destin humain serait sans issue (cf. Mt Mt 11,25 Mt 18,2). Il faut redevenir enfants ; c’est-à-dire innocents ; humbles et sans faute ; purs, nouveaux. La crèche de Noël est éloquente (cf. st augustin, Serm 188, 3 ; PL 38, 1004).

Elle enseigne une des vérités pédagogiques les plus admirables et les plus consolantes, c’est-à-dire la possibilité d’amender l’âme humaine, même si elle est comble de fautes et vices invétérés qui, d’eux-mêmes sont pratiquement incorrigibles. L’homme peut devenir bon même s’il est corrompu et méchant. A l’école de l’Evangile et avec l’aide de la grâce, il n’est aucun cas de méchanceté humaine qui soit désespéré. L’éducation et la médecine moderne on fait des progrès extrêmement consolants, mais souvent réduits en nombre et trompeurs en la durée. Mais à leurs admirables résultats ne sauraient manquer à l’humble école de Noël le concours, le soutien de l’efficacité incomparable de la renaissance spirituelle et morale chrétienne. Ce n’est pas que celle-ci soit toujours miraculeuse corne elle l’est au moment sacramentel de la Pénitence ; mais cherchée et soignée, selon les méthodes de l’ascèse évangélique, elle est valable de merveilleuse manière. Les maîtres de la sainteté chrétienne, ou, tout simplement, de la sagesse chrétienne, nous le démontrent. Et la renaissance psychologique et morale acquiert à leur école une vertu et une espérance qui doivent nous rendre courage dans la formation des nouvelles générations : nous voulons qu’elles soient bonnes, fortes, conscientes, non seulement pour elles-mêmes mais aussi pour ces contextes sociaux que nous nous résignons souvent à tenir pour incurables et que la jeunesse d’aujourd’hui et de demain peut prodigieusement assainir.

Que de maux — et malheureusement toujours plus étendus — rongent aujourd’hui le tissu social de nombreux secteurs de peuples maladroitement emportés par l’évolution moderne et auxquels ont manqué la leçon, l’exemple, le soutien, l’ambiance d’une vie intègre et humaine ! Nous devons tous, de manière vraiment consciente et responsable, faire tous nos efforts pour élever ces populations à la conscience et à la pratique d’une nouvelle honnêteté humaine et civile. Il n’y a pas de maladie de l’éthique sociale qui soit réfractaire aux soins amoureux et sages de l’Evangile. La naissance de Jésus sur la terre nous encourage à espérer et à travailler à la renaissance de l’homme dans le monde.

Avec les souhaits de bonne fête de Noël, notre Bénédiction Apostolique.






29 décembre



NOËL LEÇON D’HUMILITÉ ET DESSEIN DE NOTRE VIE





Chers Fils et Filles,



La fête de Noël est passée. Mais Noël demeure. Il demeure comme un fait historique autour duquel s’organise et se développe successivement le christianisme qui, loin d’être dépassé, loin d’être exténué, est arrivé jusqu’à nous. Noël demeure comme conception de l’histoire qui voit les siècles passés comme un moment du temps commencé avec le Noël du Christ, et les siècles futurs comme la continuation logique de cet humble et suprême événement que fut la venue du Verbe de Dieu sur la terre et dans le temps, et qui guide les destins de l’humanité jusqu’à la fin des siècles. Et Noël demeure comme philosophie de la vie, comme école qui nous enseigne le dessein de notre existence dans le temps, comme modèle exemplaire de ce que nous devons être et de ce que nous devons faire : nous devons être chrétiens et nous devons nous comporter comme tels. Ce dernier aspect de Noël l’aspect philosophico-moral, est maintenant le thème de notre brève réflexion dans laquelle pourraient confluer les contributs encyclopédiques de l’ascèse chrétienne sur Noël.

Limitons-nous à une question qui résume le problème: quel est l’enseignement fondamental et sommaire que la naissance du Christ recommande à l’humanité, à chacun de nous ? Nous nous en tiendrons à la parole de Saint Augustin ; mais il y a dans le répertoire de la littérature sacrée, un millier de maîtres qui peuvent nous répéter la même leçon. Du reste, le cadre de la crèche de Noël est assez éloquent : si tel est le moyen que le Verbe de Dieu a choisi pour se faire homme, que nous enseigne le Seigneur sinon d’être humbles : « Cum esset altus, humilis venit » (Enarr. in Ps 31,18 PL Ps 36,14). Et Saint Paul n’a-t-il pas inséré dans une admirable synthèse le dessein de l’Incarnation : « Ayez entre vous les mêmes sentiments que vous avez dans le Christ Jésus : lui qui, possédant la nature divine n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme un butin jalousement gardé ; mais il s’est anéanti lui-même en prenant la nature de l’esclave et en devenant semblable aux autres hommes. Et quand il fut bien constaté qu’il avait tous les dehors d’un homme il s’humilia davantage en se faisant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix (Ep 2,5-8). Et ce sera cette pensée qui alimentera, à la racine, la christologie de Saint Augustin ; il raconte, dans ses Confessions, d’avoir compris la mission du Christ quand il comprit que le Christ avait choisi l’humilité comme voie de sa médiation pour conduire l’homme, de son humanité déchue, à la hauteur de la divinité (cf. ch. VII, 28, 24 ; PL 32, 745). Le florilège des citations n’aurait aucune limite si on voulait les cueillir toutes dans les oeuvres du saint Docteur (cf. E. portalié, D. Th. C. II, 2372).

42 L’humilité dont il s’agit n’est pas la vertu spécifique que Saint Thomas classe dans la sphère de la tempérance, tout en lui reconnaissant une place principale dans un classement plus étendu, celui d’un système général de la vie morale (cf. II-II II-II 161,5) ; mais celle relative à la vérité fondamentale du rapport religieux, à la réalité essentielle des choses, qui met au premier et plus haut niveau l’existence de Dieu, personnelle, toute-puissante, omniprésente, au moment où il vient en contact avec l’homme : c’est l’humilité de la Vierge dans le Magnificat, qui donne à la créature le sentiment de soi-même dans une totale dépendance de Dieu, dans la disproportion inéluctable entre l’infinie grandeur de Lui et la dimension toujours infime, de celui qui doit tout à Dieu, qui se rend compte de la nécessité absolue de sa Providence qui veut être miséricorde pour nous, pécheurs. De ce point central de Noël, jaillissent l’humilité du Christ Dieu et Homme, la logique de l’Evangile dans lequel nous entendons résonner les paroles du Seigneur : « Apprenez à être doux et humbles de coeur » (Mt 11,29), et nous en écouterons l’enseignement se répercuter sur les disciples de l’Evangile : « Bienheureux les pauvres d’esprit (c’est-à-dire les humbles), car le royaume des deux leur appartient » (Mt 5,3).

S’imposent ici, deux rapides mais importantes observations, la première nous rappelle que cette leçon fondamentale d’humilité n’annule pas la grandeur du Christ et ne fait pas sombrer notre petitesse dans le néant. L’humilité est une attitude morale qui ne détruit pas les valeurs auxquelles elle s’applique ; elle est une voie qui permet de les reconnaître et de les récupérer (cf. Ph Ph 22,9 et ss. ; Ep 3,2 Mt 23,12).

La seconde observation offre une comparaison entre la mentalité chrétienne tout imprégnée d’humilité, et la mentalité profane qui n’apprécie pas l’humilité et la tient pour une offense à la dignité de l’homme, qui la considère comme un obstacle a la volonté créatrice de l’homme et tout au plus (comme autrefois les stoïciens) comme de la sagesse résignée à la médiocrité humaine. Nous ne nous attarderons pas à discuter la faiblesse de ces positions ; nous pourrions plutôt en rappeler les dangers (comme ceux du surhomme, de l’exaltation de la puissance, de l’aveuglement de la prétention orgueilleuses, de l’indécision théologique lorsqu’on n’est plus guidé par la vérité de l’Evangile). Mais ici nous nous contenterons de rappeler la récompense qui accompagne une sage humilité : la grâce, comme nous le disent les Apôtres Pierre (1P 5,5) et Jacques (4, 6).

Avec notre Bénédiction Apostolique.









Audiences 1976 41