Homélies 1977



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Homélies 1977

Eglise et documents, vol. X – Libreria editrice Vaticana






II – (DISCOURS ET) HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES






1er janvier



SI TU VEUX LA PAIX, DÉFENDS LA VIE ; SI TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA PAIX



Homélie du Pape pour la « journée de la paix »

A l’occasion du 1er janvier qui se trouve être, cette année, le dixième anniversaire de la Journée de la Paix, et jour où l’Eglise universelle fête la Vierge Marie, Mère de Dieu, le Souverain Pontife a choisi d’aller célébrer la Messe dans une église de la proche banlieue de Rome. Cette banlieue a été éprouvée par la guerre et c’est en exécution d’un voeu fait par Don Alberione, de la Congrégation de St-Paul, que fut érigée l’Eglise consacrée à Marie, Reine des Apôtres.

Le Pape Paul VI, dans la démarche qu’il accomplit en ce début d’année, donne ainsi toute sa signification spirituelle et humaine à la célébration de ce jour.



Si tu veux la paix, défends la vie.

Paix à cette maison et à ceux qui l’habitent !



C’est ici la maison centrale de la Société Saint-Paul, fondée par le vénéré Don Giacomo Alberione, dont la dépouille mortelle repose dans la crypte de cet édifice. A lui notre respectueux souvenir, en demandant pour son âme humble et grande la paix éternelle, et en souhaitant que son esprit revive dans les institutions religieuses et apostoliques qu’il a laissées et auxquelles va notre salut et notre bénédiction.

Nous voyons que sont rassemblées de nombreuses personnalités ecclésiastiques : Monsieur le Cardinal Jean Villot, notre Secrétaire d’Etat, et ses collaborateurs ; nous voyons notre Vicaire pour le diocèse de Rome, le Cardinal Ugo Poletti, avec de nombreux représentants du Vicariat et du Clergé romain ; nous voyons le Pro-Président et les responsables de la Commission Pontificale « Justice et Paix », à laquelle nous devons l’animation de cette « Journée » ; nous voyons les supérieurs et les prêtres de la Société de Saint Paul, nombre de leurs confrères et de religieuses des oeuvres qui dépendent de cette maison généralice : que la paix et la prospérité du Seigneur soient avec tous ceux qui sont présents.

Parmi ceux-ci, notre salut respectueux s’adresse avec l’attention qui leur est due aux autorités civiles, qui ont voulu honorer cette cérémonie de leur présence si riche de signification pour cette célébration qui implore la paix pour le monde et avant tout pour cette cité de Rome. Nous remercions spécialement Monsieur le Maire et les représentants de l’administration civile, et aussi les personnalités gouvernementales, civiles et militaires, que nous voyons s’associer à ce moment de réflexion spirituelle et d’invocation en faveur d’une concorde laborieuse et pacifique au seuil de l’année 1977.

Un groupe de personnalités distinguées est présent à cette célébration de la Journée mondiale de la Paix : ce sont Messieurs les Diplomates et les Représentants de différentes Organisations internationales. Leur présence nous prouve le caractère international de cette rencontre. Nous les remercions d’une adhésion si précieuse et si riche de signification.

Mais pour couronner de telles présences et pour notre joie pastorale, nous voyons le peuple de ce quartier nouveau et si dense. A lui, aux familles qui le composent, aux écoles spécialement, aux centres de travail, aux maisons de soins, à tous, l’expression de notre affectueux intérêt, nos voeux de bonheur et de prospérité.

A cette communauté, que ce beau sanctuaire réunit fraternellement dans la prière et l’amitié, nous sommes heureux de présenter nos remerciements pour la cordialité de son accueil et nos voeux de « bonne année » dans le Seigneur.

Une parole maintenant pour mettre en lumière le but de cette cérémonie religieuse, à laquelle nous attachons une grande importance, nous donnant la joie de la présider personnellement et de remercier aussitôt et directement tous ceux qui y prennent part.

Comme tout le monde le sait, cette célébration, dominée liturgiquement par la douce figure de la Vierge Marie, la Mère de Celui que Saint Paul appelle « notre paix » (Ep 2,14), le Christ Seigneur, est dédiée à la Paix. Oui, à la paix, le grand don, désiré comme un reflet de la gloire due à Dieu pour la venue du Verbe sous une forme historique et visible dans l’humanité ; un reflet de paix pour les hommes, objets de la bienveillance divine. Ceci, pouvons-nous dire, est l’axe théologique de la paix, que nous voulons et espérons voir instaurée dans le monde. La paix, pensons-nous, est dans son expression la plus haute et la plus complète, un don de Dieu. Si elle est un don, qui dérive de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de son amour, la paix, dans sa source première et supérieure, est une grâce, un mystère, qui loin d’altérer ou de diminuer l’essence humaine de la paix temporelle, l’engendre, la facilite, la sublime, la dramatise. Surtout, elle nous encourage à l’étude et à l’action qui se rapportent au fait historique et humain que nous appelons « paix », c’est-à-dire l’équilibre des rapports entre les peuples, la fameuse « tranquillité de l’ordre » de Saint Augustin. Au concept statique et stable de la paix, telle que nous voudrions qu’elle soit, et souvent nous nous faisons illusion sur elle, s’ajoute en effet un coefficient nouveau et dynamique, qui fait de la paix non pas une condition fixe et immuable, mais une mise en ordre mobile et vivante, non seulement par le jeu immense et incalculable des facteurs qu’elle met en oeuvre, et dont la paix résulte, mais aussi par l’intervention secrète, oui, mais réelle et souvent reconnais-sable, d’une Providence qui sait changer en bien même les situa-tiens humaines qui sont de soi négatives et même désespérées (cf. Rm Rm 8,28). S’il est permis d’employer une image pour mieux faire comprendre ce qu’est la paix, nous la représenterons non pas comme un roc immobile au milieu des flots de la mer tumultueuse qu’est l’histoire du monde, mais comme un navire secoué, qui a besoin pour éviter le naufrage de bien des conditions, de bien des efforts, sous la conduite d’un pilote et grâce au travail habile et courageux de l’équipage.

Ceci pour dire, comme tout observateur sagace de l’histoire nous l’enseigne, que la paix est toujours « in fieri », c’est-à-dire en devenir. Elle n’est jamais acquise une fois pour toutes et pour toujours. Elle est un équilibre dynamique, dépendant de normes très complexes et délicates, que l’homme qui fait la paix, l’homme politique ou privé, doit comprendre, connaître et mettre en oeuvre. Nous rappelons ainsi l’attention sur les conditions qui favorisent et promeuvent la paix. Une fois admis que la paix est un bien premier, que tous désormais doivent admettre comme indispensable pour une société prospère, se pose alors la question : quelles sont les conditions de la paix ?

Vous vous rappelez certainement le proverbe qui est dans la mémoire des peuples et de leurs chefs : « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». C’est un axiome désespéré, désastreux ; et il le sera encore plus demain, s’il n’est pas progressivement corrigé et remplacé par un autre principe, qui apparaît aujourd’hui comme encore utopique et qui a pourtant pour lui les exigences profondes de la civilisation : « Si tu veux la paix, prépare la paix ».

Cela peut sembler une formule folle, vile et impossible à appliquer. Mais si elle n’est pas applicable tout de suite et totalement aujourd’hui, nous savons tous qu’elle interprète l’avenir du monde. Vision qui transcende maintenant les possibilités concrètes pour notre réflexion, mais non pour l’idéal de l’homme social, et surtout pour celui qui tire son idéal humain de l’Evangile : ce n’est pas par hasard que cette parole a été dite à Pierre : « Remets ton épée dans le fourreau, car tous ceux qui mettent la main à l’épée... » (Mt 26,52). Tel est au fond le sens du thème choisi pour notre Journée mondiale de la Paix cette année : « Si tu veux la paix, défends la vie ».

Nous disons : la vie, la vie humaine ! Et ici le concept de ce bien premier devrait se perfectionner et s’élever bien plus qu’il ne l’est : la vie humaine est sacrée, c’est-à-dire protégée par un rapport transcendant avec Dieu qui en est l’auteur premier, le maître jaloux (cf. Gn Gn 4,1 Mt 5,21 ss. ), le souverain invisible, le modèle dont elle tire un reflet qui dévoile une ressemblance divine essentielle, et qui conserve à la vie, même dans les privations, dans les déformations et dans les profanations dans lesquelles elle peut tomber, son inviolable dignité qui, dans le plus grand besoin, la rend encore l’objet d’une plus grande pitié (cf. Mt Mt 25,31 ss.). Notre regard se porte de la considération, hors du commun, d’un conflit armé qui brise la paix, à la vision ordinaire de l’homme vivant qu’un docteur chrétien du second siècle, Saint Irénée, définit dans une intuition prophétique : la gloire de Dieu ! Comme si on disait : malheur à qui porte la main sur lui ! Et ici on verrait l’éloge spontané qui pourrait jaillir, comme un hymne, dans une circonstance moderne, et même s’il est inconsciemment chrétien, prodigue aux déficiences et aux souffrances de la vie humaine : soyez bénis, vous, les éducateurs : soyez bénis, vous les hommes de santé ; soyez bénis, vous qui apportez à l’homme l’assistance dont il a besoin, pour votre action, interprète de l’appel divin à l’honneur et au mérite de servir l’homme votre frère ! la vie humaine !

Mais en est-il toujours ainsi ? Est-ce qu’on ne proclame pas, avec une force égale à la vôtre lorsque vous défendez la vie, l’offense qui la menace et la déshonore ? L’histoire de l’humanité, même de nos jours, connaît la contradiction paradoxale de l’exaltation de la vie humaine et en même temps de son abaissement ! Pouvons-nous, par exemple, passer sous silence la légalisation de l’avortement, admise et protégée en divers pays ? N’est-ce pas une vie humaine, vraie et propre, qui s’allume dans le sein maternel dès l’instant même de la conception ? Et n’aurait-elle pas besoin justement de soins attentifs et d’amour, du fait que cette vie embryonnaire est innocente, privée de défense, et qu’elle est déjà inscrite dans le registre divin du destin de l’humanité ? Qui pourrait supposer qu’une mère tue, ou laisse tuer, sa créature ? Quel remède, quelle fiction légale pourra jamais apaiser le remords d’une femme qui, librement, consciemment, s’est rendue coupable d’infanticide sur le fruit de ses entrailles.

Et nous pourrions déplorer de même tant d’autres méfaits qui sont aujourd’hui perpétrés contre la vie de l’homme. Nous les connaissons ; nous appellerons sur eux la condamnation de la conscience civile et sociale, et nous ferons appel en même temps au sens du respect et de la solidarité qui heureusement s’insurgent contre tant d’embûches et tant de délits qui avilissent la famille humaine et compromettent ainsi la plénitude, peut-être même la stabilité, de la paix. Que notre réaction de défense et de réparation soit donc forte, qu’elle soit active et remplie d’amour ! La paix exige, outre l’honneur moral et civil, ce renouveau systématique. Nous le répétons, pour protéger la paix, il nous faut défendre la vie.

Il n’est pas difficile de trouver le lien de cause à effet qui peut exister entre la paix et la vie ; c’est-à-dire entre la guerre, ruine radicale de la paix, et les misères physiques et morales des moeurs et aussi de la vie individuelle. Il faut donner conscience et vigueur aux moeurs pour offrir à la paix le milieu indispensable à sa prospérité, de même que la paix, à son tour, est une condition pour créer le climat de tout bien-être véritable. Ce rapport entre paix et vie, ouvre à tous la possibilité d’apporter à la cause générale de la paix la contribution particulière de son propre soutien, par l’honnêteté, l’activité, la collaboration de sa vie sociale et personnelle (Qui est fidèle pour très peu de chose est fidèle aussi pour beaucoup » (Lc 16,10).

Que Dieu nous aide, au cours de la nouvelle année civile que nous commençons aujourd’hui, à contribuer à la construction et la paix dans le monde, en apportant par notre vie individuelle et communautaire, dans la mesure de nos moyens, les valeurs dont ce grand édifice tire sa majesté et sa stabilité !






23 janvier



CANONISATION DE SOEUR RAFAELA MARIA PORRAS AYLLON



La première Sainte de l’année 1977, Mère Raphaele Marie du Sacré Coeur, a été canonisée par le Pape Paul VI le dimanche 23 janvier en la Basilique Saint Pierre. Une foule de pèlerins était venue de toutes les parties du monde à cette occasion et parmi elle une très importante délégation venue de l’Espagne, pays natal de la nouvelle Sainte.

C’est donc dans une ambiance chaleureuse, avec une participation vivante, que s’est déroulée la cérémonie. A la requête qui lui fût présentée par le Cardinal Corrado Bafile, Préfet de la Congrégation des Causes des Saints, assisté du Vice-Postulateur de la Cause Père Teodoro Zamalloa et de l’Avocat Consistorial Giuseppe Spinelli, le Pape Paul VI a répondit en proclamant Sainte la Mère Raphaele Marie du Sacré Coeur. De vigoureux applaudissements, ont alors jailli, libérant les coeurs de leur émotion et précédant le chant du Gloria.

Après l’Evangile, le Pape a prononcé en espagnol l’homélie dont nous donnons la traduction :



Vénérables Frères et bien-aimés Fils,



Une joie profonde nous inonde le coeur et un chant d’allégresse monte à nos lèvres en ces moments que nous sommes en train de vivre. Nous avons le sentiment que dans notre voix résonne l’hymne de louanges de l’Eglise, nouvelle splendeur spirituelle, baignant dans la fécondité de vertus renouvelées, enrichie d’un exceptionnel exemple de sainteté. Voilà les sentiments qui jaillissent de l’acte liturgique que nous célébrons : l’élévation à l’honneur suprême des autels d’un lumineux modèle d’humilité : la Bienheureuse Raphaele Porras y Ayllon, en religion Mère Raphaele Marie du Sacré-Coeur.

Nous sommes en présence d’une figure toute particulière dont les riches et multiples nuances personnelles ne manquent pas de faire impression comme nous avons pu nous en rendre compte en écoutant, il y a quelques instants le récit de sa vie. Elle naquit le 1er mars 1850 à Pedro Abad, une grosse bourgade de la province de Cordoue (Espagne). Elle avait à peine quatre ans lorsqu’elle perdit son père ; avec sa soeur Dolorès elle se voua à la prière et à la charité.

Ce genre d’existence, si peu en rapport avec les exigences de leur haute situation sociale contrastait avec les désirs de la famille ; au point que pour se soustraire à la pression familiale, elles éprouvèrent le besoin d’embrasser la vie religieuse.

Le 24 janvier 1886 l’Institut reçut le Decretum Laudis et un an plus tard il fut approuvé définitivement sous le nom de Congrégation des « Esclavas del Sagrado Corazôn ».

Mère Raphaele Marie dirigea le nouvel Institut durant 16 années avec tact et dévouement. Elle démontra aussi lumineusement son extraordinaire profondeur spirituelle et ses vertus héroïques lors qu’elle dut, pour des raisons sans fondement, renoncer à la direction de son oeuvre, acceptant généreusement cette humiliation. Elle mourut à Rome, pratiquement oubliée, le 6 janvier 1925.

La vie et l’oeuvre de la Sainte, si nous les observons dans leur contenu, constituent une apologie excellente de la vie religieuse, fondée sur la pratique des conseils évangéliques, conforme au traditionnel schéma ascético-mystique qui fut mis en valeur en Espagne par des figures aussi prestigieuses que Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix, Saint Ignace de Loyola, Saint Dominique, Saint Jean d’Avila et tant d’autres.

Cette forme de vie consacrée garde son caractère particulier dans l’Eglise (même s’il en surgit de nouvelles) : le Christ en est le maître unique, l’inspirateur, le modèle, le motif des plus généreuses oblations, des plus intimes confidences, des plus vaillants efforts de transformation de l’existence humaine. Il s’agit de renoncer à tant de choses humaines pour les sublimer dans l’offrande de soi-même à l’Eglise, dans une vie consacrée uniquement au Seigneur, en s’associant par la prière et par l’apostolat à l’oeuvre de rédemption et à l’extension du Royaume de Dieu (cf. Perfectae Caritatis PC 5).

C’est cela qui fut l’objectif, c’est cela qui a été l’idéal des Servantes du Sacré-Coeur, Institut pour lequel la Fondatrice voulut comme charisme propre le culte public au Saint-Sacrement exposé, dans une intention de réparation pour les offenses commises contre l’amour du Christ ; puis l’apostolat de formation de la jeunesse, avec une préférence pour l’éducation des pauvres et enfin l’organisation de centres de spiritualité pour accueillir les personnes qui désirent rencontrer Dieu.

Comme il semble difficile, combien dramatique aussi, peut-être, parfois, la poursuite généreuse et sans réserve de ces idéaux. L’histoire de la nouvelle Sainte est bien éloquente à cet égard ! Mais c’est précisément dans ce dévouement total à une tâche supérieure que se cache fréquemment la croix du Christ et se trouve la garantie de la fécondité exemplaire d’une vie religieuse, démarche toujours valide, toujours actuelle, toujours digne d’être entreprise en toute fidélité aux exigences qu’elle comporte.

C’est pour cela, Religieuses, ici présentes et absentes, que nous vous adressons nos paternelles salutations et que notre voix se fait avec complaisance l’écho de celle du Christ pour vous dire : « Quel bonheur est le vôtre ! Vous avez choisi la meilleure part » (Lc 10,42). Bienheureuses, vous toutes, filles de la nouvelle Sainte, si vous restez fidèles à l’héritage riche et précis qu’elle vous a confié ; si vous savez dispenser toute la fécondité universelle que désirait Sainte Raphaele Marie et que l’Eglise attend de votre Institut ; si, fidèles à votre charisme propre vous savez regarder d’un coeur ouvert et renouvelé le monde qui vous entoure !

A cet égard nous ne pouvons manquer de rappeler deux aspects caractéristiques de l’Institut des Servantes du Sacré-Coeur que la nouvelle Sainte mit merveilleusement en relief et qui sont d’une palpitante actualité : l’adoration de la Sainte Eucharistie et l’apostolat de l’éducation.

L’adoration du Très Saint Sacrement, renouvelée — et non pas affaiblie — grâce à la réforme liturgique, constitue une note, caractéristique de Sainte Raphaele Marie du Sacré-Coeur. Elle est au centre de sa spiritualité, de l’éducation de ses filles ; c’est d’elle qu’elle attend l’efficacité de son apostolat ; pour maintenir ce point de sa Règle, elle n’hésita pas à prendre des mesures urgentes, bien que douloureuses et risquées. Pour elle, il était inconcevable qu’une oeuvre d’apostolat puisse être déliée de l’obligation de l’adoration eucharistique. Et aujourd’hui où, dans la société moderne, la vie de foi est soumise à tant de vicissitudes, le fait que les Servantes du Sacré-Coeur sachent donner sa pleine signification ecclésiale à l’adoration eucharistique constitue un engagement de validité permanente et un modèle.

L’apostolat, surtout en faveur de la formation complète de la jeunesse est une autre caractéristique de la vie et de l’oeuvre de la nouvelle Sainte. Elle le comprit clairement dès le début, se basant sur la réalité qui la cernait et visant avec lui « non seulement le bien spirituel de l’Eglise, mais aussi le salut et la régénération sociale ». Son sens intuitif très aigu lui permettait d’envisager tout ce qu’on peut espérer d’une formation adéquate de la jeunesse féminine.

Quels résultats merveilleux peuvent produire l’éducation à la piété, à la pureté, à la générosité de l’esprit, à la faculté de compréhension. Le champ bénéfique d’application de ces grandes possibilités de l’âme féminine s’élargit aujourd’hui et se fait plus pressant à cause du progressif accès de la femme aux fonctions professionnelles et publiques. Cela même nous fait entrevoir l’énorme importance de cet apostolat pour la vie sociale au sein de laquelle il faut promouvoir de nobles idéaux, un généreux effort pour réaliser une authentique dignité collective, une réelle clairvoyance dans le choix des orientations, de l’honnêteté dans les intentions, un grand courage pour amender les critères acceptés passivement, une aide effective tendue vers la complète réalisation personnelle de tout être humain, à commencer par les moins favorisés et enfin le respect de toute personne humaine; en un mot, y apporter la vive animation d’une pure charité qui dépasse toute motivation strictement humaine, même la plus digne.

Gloire vous soit rendue, et que la joie vous accompagne, Servantes du Sacré-Coeur pour l’exemple que vous donnez, ainsi que pour toutes vos réalisations en matière sociale ! Louanges et encouragements à vous toutes pour votre tâche si méritoire et si féconde : qu’elle soit toujours plus riche en contenu ecclésial et social ! Nos voeux à cette multitude de jeunes, présents et absents, qui ont reçu dans votre Institut leur formation humaine et chrétienne, pour s’insérer ensuite de manière vitale dans le contexte de la société ! Ce sont des fruits et des espérances — qui comportent l’obligation d’un engagement pratique — de ceux qui plaisent à Sainte Raphaele Marie, et qu’elle inspire et accompagne de ses intercessions du haut du ciel.

Vers cette patrie heureuse, définitive, nous élevons maintenant notre regard pour fondre notre joie d’Eglise pèlerine dans le bonheur éternel de nos frères, de nos soeurs qui, comme Sainte Raphaele Marie du Sacré-Coeur sont déjà arrivés au but de l’Eglise triomphante, avec Marie, Mère de Jésus, notre Mère, avec tant d’autres hommes et femmes qui précèdent et guident nos pas. Devant la vision extasiante de la Jérusalem céleste promise nous entonnons une hymne collective de foi, de sereine et encourageante espérance, de joie qui éclate et se propage, d’immense espoir ecclésial.

Au sein de cette enthousiasmante assemblée nous ne pouvons manquer d’exprimer le voeu qui jaillit du plus intime de notre âme en ce moment solennel, le voeu que la mission spirituelle de la nouvelle Sainte continue à laisser sa trace lumineuse et féconde dans la vie ,de l’Eglise. Et c’est vous, les toutes premières qui y êtes engagées, Servantes du Sacré-Coeur, qui avez reçu en précieux héritage, le charisme de votre vénérée fondatrice. Vivez-en fidèlement l’esprit et traduisez en oeuvres de charité l’ardeur de son coeur affamé de Dieu et son amour dépouillé de toute affection terrestre pour pouvoir se consacrer totalement à l’adoration du Seigneur et au service des âmes.

A cet engagement nous désirons voir associée la catholique Espagne qui a su, avec cette Sainte, offrir à l’Eglise une nouvelle fleur de sainteté jaillie des glorieuses traditions morales et spirituelles de son peuple. Oh ! puisse cette Sainte que nous avons le bonheur d’élever à la gloire des Autels, intercéder pour elle et lui obtenir les grâces dont elle semble avoir le plus besoin aujourd’hui : la fermeté dans la vraie foi, la fidélité à l’Eglise, la sainteté de son clergé, la fraternité sincère de toutes les couches sociales du pays, si dignement représenté par la Délégation gouvernementale présente à cette cérémonie. Et puisse sa rayonnante figure, couronnée aujourd’hui de l’auréole delà sainteté, répandre sur l’Eglise entière et sur le monde la vérité, la charité, la paix du Christ.






3 avril



HOMÉLIE DU PAPE LE DIMANCHE DES RAMEAUX





Frères et Fils très chers,

Essayons de comprendre.



Pourquoi sommes-nous convoqués ? Parce que c’est le « Dimanche des Rameaux ». Et que veut dire « Dimanche des Rameaux » ? Cela veut dire qu’aujourd’hui, l’Eglise a très à coeur de rappeler, d’évoquer à nouveau un fait très important de la vie de Jésus : si important qu’il nous concerne nous aussi. Faites attention : il ne s’agit pas seulement d’un rite commémoratif, c’est-à-dire d’une mémoire célébrée pour rappeler un épisode de l’histoire évangélique. Vous vous le rappelez, cet épisode.

Jésus est à Béthanie, à quelques kilomètres de Jérusalem. A Béthanie, Jésus avait ressuscité Lazare, et ce fait avait bouleversé le peuple. La nouvelle avait produit un grand étonnement ; et les gens étaient accourus pour voir non seulement Jésus mais aussi Lazare, le ressuscité. Il y avait une grande foule, pour la raison aussi qu’était proche la Pâque des juifs, la célébration annuelle pour laquelle, de toute la Palestine, on venait à Jérusalem. Il y avait partout beaucoup d’excitation et de ferveur dans la multitude ; et il y avait une grande fureur chez les chefs des juifs, à tel point que, à partir de ce moment, ils se demandaient comment ils pourraient tuer, non seulement Jésus, mais aussi Lazare, pour faire tomber la popularité qui s’était faite autour de Jésus lui-même (cf. Jn Jn 12,10-11). Vous savez la suite : à Bethphagé, avant d’entrer à Jérusalem, Jésus monte sur un âne et se dirige vers la ville ; le peuple ne contient plus son enthousiasme, il éclate en applaudissements, qui s’expriment par des acclamations spéciales : Hosanna ! c’est-à-dire vive le Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Et tous agitent des rameaux, c’est-à-dire des branches arrachées aux arbres ; c’est cet acte qui caractérise la scène et qui, par l’enthousiasme des jeunes et des enfants, s’est prolongé : ils ont accompagné Jésus jusqu’au Temple, à la grande indignation de ses ennemis ; quant à Lui, il prit à la fin la défense de cette foule de jeunes : « Oui, dit alors le Maître, de la bouche des tout-petits la louange a jailli », comme David l’avait prédit dans l’un de ses psaumes (Ps 8,3).

Quelle était la signification de cet accueil fait à Jésus par la population de Jérusalem et par les habitants du pays qui affluaient en ville ? C’était une signification tout à fait spéciale : celle de reconnaître en Jésus le Messie. Et que voulait dire, alors, ce titre de Messie ? Messie voulait dire une personne consacrée, le représentant de Dieu, le Christ, c’est-à-dire quelqu’un qui est revêtu de la dignité sacerdotale et royale, un personnage dans lequel étaient accomplies les espérances prophétiques du peuple juif, celui qui aurait réalisé en lui-même la figure du Roi idéal, qui libère de la domination étrangère, qui est le champion de la gloire, et du destin exceptionnel mystérieusement réservé à Israël (cf. Jn Jn 1,41 Jn 4,25). Ce titre avait une signification encore imprécise, mais au temps de Jésus il dominait les fantaisies et les esprits impatients qui déjà étaient persuadés que son temps était venu (cf. Mt Mt 24,23). C’était le titre de l’espérance eschatologique, c’est-à-dire finale, pour Israël, pour le Peuple élu.

L’épisode des Rameaux marque donc dans l’Evangile un moment décisif, d’une importance extraordinaire : Jésus est reconnu, est proclamé Messie ; il est acclamé comme le Christ, tant attendu, tant aimé. Désormais la vie, l’histoire, le sort d’Israël n’auront plus de sens qu’en Lui, Jésus de Nazareth (cf. G. Ricciotti, Vita di Gesù Cristo, p. 606, n. 505).

Et voici alors le sens, la valeur de notre solennité liturgique d’aujourd’hui. Nous reconnaissons en Jésus de Nazareth le Messie, c’est-à-dire le Christ. Cette célébration signifie pour nous un grand acte de foi. Nous acceptons, mieux encore, nous exaltons le Messie — le Messie ! — le Christ sauveur, dans l’humble Jésus, qui naquit à Bethléem, qui jusqu’à trente ans vécut à Nazareth en modeste artisan, qui fut ensuite présenté par Jean et baptisé par lui dans le Jourdain, puis commença à prêcher le Royaume de Dieu, à faire des miracles éclatants (comme la multiplication des pains), à propager des messages extraordinaires (pensez au discours des béatitudes), et même à ressusciter les morts (pensez à la résurrection de Lazare). Jésus est le Messie, il est le Christ, il est le Roi envoyé par Dieu, il est le Fils de l’homme et il est le Fils de Dieu. Voilà comment nous pouvons le définir. Quelle sera la conséquence de cette certitude ? Nous le verrons par la suite. Le drame messianique, dans son aspect public, universel et poignant, commence ici : Jésus est le Christ.

Ce drame fut d’abord celui des contemporains de Jésus. Il est actuellement le nôtre et se résume dans cette interrogation formidable : Et nous, est-ce que nous reconnaissons dans ce Jésus de Nazareth, dans ce Jésus de l’Evangile, le Messie, le Christ, le Roi divin, le Seigneur de l’Histoire, l’éternel Sauveur, enfin Celui qui a dit : « Je serai avec vous tous (invisible, mais réellement vivant et présent) jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20) ? Voilà pourquoi la liturgie que nous célébrons aujourd’hui a tant d’importance pour nous, gens du XX° siècle, pour nous Romains, pour chacun de nous personnellement : oui, est-ce que vous reconnaissez en Jésus, le Messie, l’Envoyé de Dieu, ou mieux encore le Verbe de Dieu fait homme, qui prend place au coeur de notre vie, à la charnière de nos destinées ? Encore une fois, est-ce que nous Le reconnaissons ?

Cette question nous assaille comme un ouragan. Le rappel de l’événement évangélique devient actualité. Est-ce que nous reconnaissons ce Jésus comme l’Arbitre de notre destin ? Avons-nous peur ? Nous remarquons des absences nombreuses ! Pourquoi ?... Qu’en est-il de tous ces absents ?... Nous voyons beaucoup de peureux, de timides, d’opportunistes : pourquoi, disent-ils, s’exposer au danger d’être chrétien ? Il y a quelqu’un qui leur suggère : Va-t-en, cela vaut mieux ! Nous savons que d’autres, et ils sont nombreux, se laissent guider par l’intérêt immédiat : plaire, posséder, vivre sans pensées d’ordre supérieur; autrement dit une vie sans idéal, surexcitée et dévorée par le temps qui passe !

Et vous, Fils très chers, que dites-vous ? Oh ! Nous vous voyons avec des rameaux en main, avec les branches printanières de l’olivier. Nous vous voyons prêts à les agiter en signe de fête, comme pour dire : nous sommes présents ! Etes-vous présents, vous, les jeunes ? Avez-vous fait la découverte de votre heure messianique ? Avez-vous compris que la véritable solution de l’existence est celle qui est offerte par l’Evangile, par l’Eglise qui le proclame, par le Christ à la vie duquel vous pouvez vous unir ? Dans votre coeur et dans votre action, avez-vous donné votre adhésion au double appel du Christ : être fils de Dieu avec Lui, c’est-à-dire des hommes éclairés sur le sens de la vie et du monde qui sont ainsi divinement sauvés, et être également avec Lui des fils de l’Homme, c’est-à-dire des frères pour tous ceux qui partagent le destin de notre existence et ont besoin d’être aimés, servis, secourus ?

Avez-vous compris la vérité, la beauté, la force de la foi que le Christ propose à chacune de nos personnes, à la famille humaine, à la société entière à laquelle vous appartenez ? Etes-vous vraiment de ceux qui agitent l’olivier de la paix et de la justice ? Oui ? Alors nous vous dirons : le Christ est à vous ! Ne craignez plus ! Pas même la croix, sa croix, que Lui-même vous fera partager. Le triomphe royal de Jésus-Christ conduit aussi à la croix. Mais ne craignez pas, nous vous le répétons: la vie, la vraie vie nous est ainsi désormais assurée.

7 avril



Jeudi Saint

JE SUIS LE PAIN DE VIE - FAITES CECI EN MÉMOIRE DE MOI



Homélie prononcée par le Pape à Saint-Jean de Latran



Nous sommes tous de quelque manière conscients de la gravité, de la densité, de l’importance du rite religieux que nous célébrons aujourd’hui, commémorant, bien plus renouvelant le Jeudi-Saint ; c’est-à-dire la veille de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Il est vrai que la signification de ce rite qu’est la Messe, la sainte Messe célébrée aujourd’hui dans l’Eglise de Dieu, pèse toujours et resplendit dans l’âme de celui qui a la grâce inestimable d’en faire une oblation religieuse, ou d’y assister avec une participation spirituelle. L’habitude de cet acte religieux, le plus grand par excellence n’atténue pas l’émotion attachée aux sentiments qui lui sont propres. Mais le fait qu’aujourd’hui, par un acte réfléchi et total, la liturgie nous invite à fixer notre piété sur ce moment historique, renouvelé et durable, de l’institution de la très sainte Eucharistie nous oblige à tenter une approche intelligible du mystère, car c’est vraiment un mystère que nous sommes en train d’accomplir. Pour faire bref, et parce que nous nous adressons à des Fidèles, compétents, qu’il nous soit permis, de traduire en trois réflexions ce qu’il faut se rappeler de ce mystère.


Homélies 1977