Chrysostome sur Gn 6500

SOIXANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. « Et ils revinrent d'Egypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan auprès de Jacob, leur père,

6500
et ils lui firent leur rapport, disant : Ton fils Joseph est en vie, et il commande à toute la terre d'Egypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. » (
Gn 45,25-47,28).


ANALYSE.

1. Allégresse de Jacob.
2. Dieu l'encourage à partir. Sa joie en revoyant Joseph.
3. Intelligence de Joseph. La famille de Jacob s'établit en Égypte.
4. Comment il sait faire tourner au profit de son maître la détresse publique. Ses égards pour les prêtres. Exemple à suivre, surtout pour des chrétiens.
5. Continuation du même sujet. Exhortation à compter sur la Providence.


6501 1. Vous avez vu, par notre discours d'hier, la profonde sagesse de Joseph et l'inexprimable patience dont il fit preuve à l'égard de ses frères; comment, non content de ne faire aucune allusion à leur conduite envers lui, il était allé, au moment où ils s'apprêtaient à retourner auprès de leur père, jusqu'à leur conseiller, les conjurer de ne pas s'accuser mutuellement au sujet du traitement qu'ils lui avaient fait subir, de bannir d'au milieu d'eux tout ressentiment et de faire leur voyage en bonne intelligence. — Il nous faut aujourd'hui reprendre la suite de cette histoire, afin de nous représenter et le retour des voyageurs auprès de leur père, et la venue de Jacob en Egypte : et comment ce vieillard rajeunit, reverdit pour ainsi dire, en apprenant ce qui concernait Joseph. Qui pourrait, en effet, représenter par des paroles, la joie qu'il ressentit alors, en recevant la nouvelle que Joseph était vivant et au comble des honneurs? Vous n'ignorez pas, sans doute, ce que l'imprévu ajoute de charmes au bonheur. — Celui qu'il croyait dévoré par les bêtes sauvages, il y avait bien des années, voici qu'il le savait maître de l'Égypte entière ; comment l'excès de l'allégresse n'aurait-il pas jeté son âme dans la stupeur? Car une joie trop vive a souvent les mêmes effets qu'une extrême douleur. Souvent on voit des gens verser des larmes à la suite d'une joie excessive; d'autres rester comme frappés de la foudre en présence d'un événement inespéré, en revoyant subitement en vie ceux qu'ils croyaient morts. — Mais mes paroles deviendront plus claires quand nous aurons écouté le texte lui-même. Et ils revinrent d'Égypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan, auprès de Jacob leur père, et ils lui firent leur rapport, disant: Ton fils Joseph est en vie, et il commande à toute la terre d'Égypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas (Gn 45,25-26). Voyez-vous que mes paroles se vérifient? Ce qu'on lui rapporte touchant Joseph lui parait incroyable, au point que sa raison en est tout ébranlée, et qu'il soupçonne ses enfants d'avoir voulu le tromper. En effet, ces mêmes frères qui jadis avaient rapporté une tunique teinte du sang d'un chevreau, et l'avaient montrée à leur père afin de lui faire croire que Joseph était devenu la proie des bêtes féroces, ce sont eux qui viennent dire aujourd'hui : Joseph est en vie et il commande à toute l'Égypte. — Troublé, stupéfait, il se demandait en lui-même comment la raison pouvait admettre cela; car, si le premier rapport avait été vrai, le second n'était pas croyable; (425) et si le dernier était croyable et vrai, l'autre n'avait donc été qu'un mensonge ; et ce qui le déconcertait le plus, c'était que la première nouvelle lui était venue de ses fils, et qu'il recevait de la même source une autre nouvelle toute contraire. Eux, voyant le trouble où était leur père, et voulant le convaincre pleinement de la vérité de leurs paroles, ils lui répétèrent les propos de Joseph et tout ce qu'il leur avait dit (Gn 45,27). A ces paroles, ils joignirent les autres commissions dont Joseph les avait chargés, les chars et les présents qu'il envoyait à son père; par là, ils purent enfin convaincre Jacob que leur récit n'était pas mensonger. En voyant les chars dépêchés pour l'emmener en Egypte, son feu se ralluma, dit l'Écriture. Ce vieillard caduc et décrépit, voici qu'il rajeunit dans son allégresse. Son feu se ralluma. Qu'est-ce à dire? Comme on voit la lumière d'une lampe près de s'éteindre faute d'huile pour l'alimenter, tout à coup, pour peu qu'on y verse une goutte d'huile, renaître et briller d'un plus vif éclat, de même ce vieillard, à la veille de s'éteindre au souffle du chagrin (Il n'avait pas voulu être consolé, disant : Je descendrai avec mon deuil au tombeau) (Gn 37,35), ce vieillard donc, à la nouvelle que son fils est en vie et qu'il commande à l'Égypte, à la vue de ces voitures, sent son feu se rallumer, pour parler comme l'Écriture, retrouve sa jeunesse, éclaircit son front assombri par la tristesse, et chassant de son âme la tempête qui l'avait bouleversée, jouit dès lors d'un calme parfait, grâce à la providence de Dieu qui avait conduit toutes ces choses pour faire trouver au juste une consolation après tant d'épreuves et l'associer à la prospérité de son fils ; et d'autre part, pour amener à réalisation le songe que Jacob lui-même avait expliqué en disant: Est-ce que nous en viendrons, ta mère, tes frères et moi, à nous prosterner devant toi jusqu'à terre? (Gn 37,10). - Enfin, dès qu'il en croit ses yeux et ses oreilles : Grand est mon bonheur, dit-il, si mon fils Joseph est en vie: j'irai et je le verrai avant de mourir (Gn 45,28). Grand est mon bonheur : il surpasse toute imagination, il éclipse toute joie humaine. Si mon fils est en vie, j'irai donc et je le verrai. Hâtons-nous donc, afin qu'il me soit donné de le revoir avant de mourir. Aujourd'hui cette nouvelle a ranimé mon coeur, a chassé loin de moi les infirmités de la vieillesse, a rendu la force à mon âme. Mais s'il m'était encore donné de le voir, ma joie serait parfaite, et je pourrais alors quitter la vie. Aussitôt, sans perdre un moment, le juste se met en route, dans sa hâte, dans son empressement de revoir son bien-aimé, et de contempler celui qui était mort depuis tant d'années, que les bêtes avaient dévoré, à ce qu'il croyait, en possession du gouvernement de l'Égypte. Et s'étant rendu au Puits du serment (Gn 46,1), après avoir adressé des actions de grâces au Seigneur, il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac.

6502 2. Apprenons par cet exemple, quelle que soit l'affaire qui nous préoccupe, une entreprise, un voyage, à offrir tout d'abord au Seigneur le sacrifice de prière, à ne pas nous mettre à l'oeuvre avant d'avoir invoqué son appui, à imiter enfin la piété de ces justes. Il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac : c'est pour vous faire entendre qu'il marchait sur les traces de son père, et qu'il servait Dieu à la manière d'Isaac. Et il n'eut pas plus tôt témoigné sa reconnaissance par ses actions de grâces, qu'il sentit les effets de la faveur d'en haut. Considérant la longueur du voyage et sa vieillesse, il craignait que la mort ne vînt le surprendre avant la rencontre qui devait le faire jouir de la vue de son fils. Il conjure donc le Seigneur de prolonger sa vie jusqu'à ce qu'il ait goûté ce bonheur parfait. Et voyez comment le bon Dieu exauce pleinement ce juste. Dieu dit à Israël dans une vision de nuit : Jacob, Jacob ! (Gn 46,2). Je suis le Dieu de tes pères: Ne crains point de partir pour l'Égypte, car je t'y rendrai le chef d'un grand peuple (Gn 46,3). Je partirai avec toi, et je te ramènerai, et Joseph te fermera les yeux de ses mains (Gn 46,4). Voyez comment le Seigneur promet au juste ce qu'il désire, ou plutôt bien au-delà. Dans sa générosité il enchérit sur nos demandes, fidèle à son amour pour les hommes. Ne crains point de partir pour l'Égypte. Jacob était inquiet à cause de la longueur du voyage; Dieu lui dit : Ne te laisse point arrêter par l'infirmité de la vieillesse. Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple, et je partirai avec toi pour l'Égypte. Je t'assisterai, j'aplanirai devant toi tous les obstacles; Remarquez l'affabilité de cette parole : Je partirai avec toi pour l'Égypte. Quel bonheur plus complet que celui d'avoir Dieu pour compagnon de voyage? Puis la consolation dont le vieillard avait surtout besoin: Joseph te fermera les yeux de ses mains. Ce (426) bien-aimé, lui-même aura soin de toi, il te fermera les yeux. Sois donc en joie et sans alarmes, et mets-toi en route. Voyez maintenant avec quelle allégresse le juste accomplit ce voyage, rassuré qu'il est par la promesse divine. Jacob se leva, et ses fils avec lui (Gn 46,5). Et ils prirent tous leurs biens et vinrent en Egypte (Gn 46,6). Soixante-six âmes le suivirent en Egypte (Gn 46,26). Et Joseph avec les fils qui lui étaient nés faisait neuf personnes; de sorte qu'en tout, il y avait avec Joseph soixante-quinze âmes. Dans quel but la divine Écriture nous marque-t-elle ce nombre avec exactitude? C'est pour nous faire savoir comment se réalisa la prédiction divine, ainsi conçue : Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple. Car, la race d'Israël, qui avait commencé par ces soixante-quinze âmes, s'accrut jusqu'au nombre de six cent mille (Ex 12,37). Voyez-vous comment ce n'est point au hasard ni sans motif que l'auteur sacré nous fait connaître le nombre des personnes qui vinrent s'établir en Egypte; il veut nous faire mesurer par là le développement que prit cette famille et nous enseigner à ne pas douter des promesses de Dieu. Songez seulement qu'après la mort de Jacob, le roi des Egyptiens, malgré tous ses efforts pour limiter la multiplication de cette race et en arrêter la propagation, ne put y réussir, qu'elle ne fit au contraire que croître et s'augmenter encore; et puis, restez frappés d'admiration en face de la Providence de Dieu qui réalise infailliblement ses décrets, quelques obstacles qui s'y opposent. Mais considérons toute la suite, afin de voir comment Jacob jouit enfin de cette heureuse réunion. Quand il approcha de l'Égypte, il dépêcha Juda devant lui auprès de Joseph, afin de lui faire savoir que son père arrivait (Gn 46,28). A cette nouvelle, Joseph ayant fait atteler son char, alla à la rencontre de son père, et, quand il fut en sa présence, il se jeta et son cou, et répandit des larmes abondantes (Gn 46,29). Voilà ce que je disais en commençant, que l'excès de la joie arrache souvent des larmes. Il se jeta à son cou et pleura, que dis-je? il répandit des larmes abondantes. Car aussitôt il se rappelle et ses propres infortunes, et ce que son père a souffert à cause de lui; il songe à la longueur du temps écoulé, et comment c'est contre toute espérance qu'il revoit son père, que son père le revoit, et il verse un torrent de larmes, tout à la fois manifestant l'excès de son allégresse, et rendant grâces au Seigneur de ce qui était arrivé. Et Jacob dit à Joseph : Je puis mourir à présent, puisque j'ai vu ton visage. Car tu vis encore (Gn 46,30). J'ai obtenu ce que je désirais; j'ai goûté un bonheur auquel je ne m'attendais plus; ce que j'avais cessé d'espérer se réalise; j'ai assez vécu, car j'ai vu celui que je pleurais, et il suffit à mon plein contentement de savoir que tu vis encore, toi que je croyais mort depuis longtemps et dévoré par les bêtes féroces. C'est la parole d'un père, parole pleine de tendresse, et propre à manifester le trésor d'affection qui était en réserve dans son âme. Et Joseph dit à ses frères : J'irai annoncer cette nouvelle à Pharaon, je lui dirai : Mes frères sont venus, ce sont des bergers (Gn 46,31). Ce sont des éleveurs de troupeaux et ils amènent leurs bêtes et leurs boeufs (Gn 46,32). Si donc Pharaon vous mande et dit: Quel est votre métier? Répondez (Gn 46,33) : Nous sommes éleveurs de troupeaux. Car tout pasteur de brebis est un objet d'abomination pour les Égyptiens (Gn 46,34).

6503 3. Voyez son intelligence dans le conseil qu'il leur donne; ce n'est point à la légère qu'il leur prescrit ainsi la conduite à suivre; c'est tout à la fois pour leur procurer plus de sécurité, et afin qu'ils ne se confondent point avec les Egyptiens. Comme les Égyptiens abhorraient et méprisaient les hommes adonnés à la vie pastorale, en tant qu'adonnés eux-mêmes à l'étude des sciences de leur pays, Joseph conseille à ses frères de faire profession de ce métier, afin d'avoir lui-même un prétexte honnête de leur assigner en propre la plus belle portion de la contrée où ils vivraient sans être inquiétés. Et ayant pris avec lui cinq de ses frères, il les introduisit auprès de Pharaon (Gn 47,2). Et Pharaon leur demanda: Quel est votre métier? Ils répondirent: Nous sommes éleveurs de troupeaux (Gn 47,3). Ainsi nous habiterons maintenant dans la terre de Gésem (Gn 47,4). Pharaon dit : Qu'ils y habitent. Mais si tu connais quelques-uns d'entre eux qui soient des hommes capables, établis-les intendants de mes troupeaux (Gn 47,6). Ainsi les frères de Joseph ayant répondu suivant ses avis à Pharaon, obtinrent la permission d'habiter le pays de Gésem. De plus, Pharaon voulant montrer sa bienveillance pour Joseph, ajoute: Si tu connais parmi eux quelques hommes capables, établis-les intendants de mon bétail. Joseph introduisit (427) aussi son père devant Pharaon (Gn 47,7). Et Pharaon dit à Jacob : Combien d'années les jours de ta vie font-ils? (Gn 47,8). Voyant ce vieillard à cheveux blancs, il s'informe de son âge. Et Jacob répondit : Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas.. (Gn 47,9). Ainsi chacun des justes se considérait dans cette vie comme en pays étranger. David dira de même : Je suis étranger et exilé sur la terre (Ps 38,13). Et Jacob dit ici : Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas. Aussi Paul disait-il de ces justes qu'ils faisaient profession d'être étrangers et exilés sur la terre (He 11,31). Les jours des années de ma vie depuis que j'habite ici-bas, font cent-trente années courtes et misérables, et ils ne sont point arrivés au nombre des jours qu'ont vécu mes pères. Les années que j'ai passées ici-bas ont été courtes et misérables; par là, il fait allusion aux années de l'esclavage qu'il avait enduré chez Laban, par suite de l'exil auquel son frère l'avait forcé; ensuite au long deuil que lui avait causé après son retour la mort de Joseph, et aux autres infortunes qui l'avaient assailli dans l'intervalle. En effet, quelles n'avaient pas dû être ses alarmes, quand, pour venger leur soeur, Siméon et Lévi saccagèrent la ville de Sichem, exterminèrent ses défenseurs et emmenèrent en captivité le reste des habitants (Gn 34,25). Il disait alors, manifestant les angoisses qui l’agitaient : « Vous m'avez rendu odieux, de sorte que je serai un méchant aux yeux des habitants de la terre ; car ma famille est peu nombreuse. Ils se réuniront contre moi pour me massacrer, et je serai exterminé avec ma maison. » (Gn 34,30). Voilà ce qui lui fait dire : Les jours des années de ma vie ont été courts et misérables. Et Joseph installa son père et ses frères, et leur donna un domaine au pays d'Egypte, dans la terre de Ramessé, qui était la plus fertile, selon les ordres de Pharaon (Gn 47,11); et Joseph distribua du blé par tête à son père, à ses frères, et à toute la maison de son père (Gn 47,12). On se rappelle, en effet, ce qu'il avait dit à ses frères: Dieu m'a envoyé ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister (Gn 45,7); et encore : Dieu m'a envoyé ici avant vous, afin que vous viviez (Gn 45,5). Il leur distribuait donc du blé par tête.

Qu'est-ce à dire par tête? C'est à dire à chacun ce qui lui était nécessaire. Car l'Ecriture désigne l'homme tout entier tantôt par son corps, tantôt par son âme. Plus haut, elle disait : Jacob vint en Egypte avec soixante-quinze âmes; pour désigner soixante-quinze hommes ou femmes; ici, elle dit par tête pour dire par personne. Et quand toute l'Egypte et tout Chanaan souffraient de la faim, la famille de Jacob avait du blé en quantité, comme si elle était à la source de l'abondance. Le blé manquait par toute la terre; en effet, la disette sévit fortement. La terre d'Egypte et celle de Chanaan furent épuisées par la disette (Gn 47,13).

6504 4. Considérez l'ineffable providence de Dieu, et comment il amena le juste en Egypte, avant que la famine eût redoublé, pour qu'il n'eût aucun sentiment de la détresse qui allait affliger la terre de Chaman. Et comme tout le monde accourait en Egypte, Joseph amassa tout l'argent de ceux qui étaient en Egypte et en Chanaan, et ainsi il leur fournissait du blé (Gn 47,14). Et l'argent vint ensuite à manquer, car il avait tout amassé dans le palais de Pharaon. Et tous les Egyptiens venaient dire: Donne-nous du pain : pourquoi mourons-nous en ta présence? L'argent nous fait défaut (Gn 47,15). Nous n'avons plus de quoi acheter et à cause de cela nous mourons de faim. Ne nous délaisse pas tandis que la mort nous assiège : fournis-nous du pain, afin que nous demeurions en vie. Et Joseph leur dit : Amenez vos troupeaux et je vous donnerai du pain (Gn 47,16). Si vous manquez d'argent, je reçois aussi le bétail. Si l'argent vous fait défaut, conduisez ici vos troupeaux, et vous aurez du pain. Ils amenèrent donc leurs troupeaux, et reçurent de Joseph du pain en échange de leurs chevaux, de leurs brebis, de leurs boeufs, de leurs ânes, et il les nourrit pour la valeur de leurs bestiaux (Gn 47,17). Et ils revinrent auprès de lui la seconde année, et lui dirent : Ne nous laisse point périr, faute d'argent et de bestiaux, tout est allé à notre maître. Il ne nous reste plus rien, hormis notre personne et nos terres (Gn 47,18). Ainsi donc, pour que nous ne mourions point, achète-nous avec nos terres contre du pain, et nous serons, nous et nos terres, serfs de Pharaon. Donne-nous du grain pour semer et pour vivre : ainsi nous ne mourrons point, et la terre ne sera pas dépeuplée (Gn 47,19). Ils se réduisent eux-mêmes en servitude, ils vendent leurs terres, afin de pouvoir subsister : telle était la détresse causée par la famine. Et Joseph acheta (428) les terres des Egyptiens pour Pharaon. Car ils les lui vendirent contraints par la famine. Et les terres appartinrent à Pharaon (Gn 47,20). Et il s'asservit le peuple en qualité d'esclaves, depuis une extrême frontière d'Egypte, jusqu'à l'autre (Gn 47,21), les terres des prêtres exceptées. Car aux prêtres Pharaon donna des vivres, et ils mangeaient : aussi ils ne vendirent point leurs terres (Gn 47,22). Voyez combien de sagesse et d'intelligence chez Joseph. Il ne permit pas que le peuple ressentît la faim, et en même temps il assura à Pharaon la propriété de toutes les terres avec autant de serviteurs qu'il y avait d'Egyptiens. Et veuillez remarquer la sollicitude extrême qu'il leur témoigne. Il dit aux Egyptiens : Voilà que je vous possède aujourd'hui ainsi que vos terres pour le compte de Pharaon. Prenez maintenant du grain, et ensemencez la terre; et si elle donne des fruits, vous donnerez la cinquième partie de la récolte à Pharaon; les quatre autres parties seront à vous pour ensemencer la terre, et pour vous nourrir ainsi que vos familles (Gn 47,23-24). Noble générosité, grande prévoyance, inexprimable sollicitude. Aussi les Egyptiens, touchés de cette bienfaisance, disent-ils: Tu nous a sauvés, nous avons trouvé grâce devant notre maître, et nous serons serviteurs de Pharaon (Gn 47,25). Vous avez observé la libéralité de Joseph : il voit ces hommes épuisés de besoin, et se représentant les peines et les maux que va leur causer le labourage, il dit : Je vous fournirai le grain; vous, donnez tous vos soins. Et s'il vient des fruits, vous en livrerez le cinquième : les quatre autres cinquièmes seront pour vous, comme le salaire de vos fatigues, et pour fournir à vos besoins. Et tel fut l'ordre que leur donna Joseph, de réserver le cinquième à Pharaon, les terres des prêtres exceptées (Gn 47,26).

Ecoutez, hommes d'aujourd'hui, quels privilèges étaient accordés autrefois aux prêtres des idoles : et apprenez à conférer au moins des honneurs égaux, à ceux à qui est confié le culte du Dieu de l'univers. Si des hommes égarés, qui faisaient profession d'adorer les idoles, décernaient de pareilles prérogatives à leurs ministres, parce qu'ils y voyaient le meilleur moyen d'honorer les idoles, quelle condamnation ne méritent pas ceux qui retranchent aux prêtres d'aujourd'hui une partie de leurs honneurs? Ne savez-vous pas que ces hommages ne font que passer par leurs mains pour arriver au Maître de l'univers? Ne considère donc point celui qui reçoit l'hommage. Ce n'est pas pour lui que vous devez remplir vos obligations : c'est pour celui dont il est prêtre, si vous voulez que celui-là même vous dédommage magnifiquement. De là ces paroles : Celui qui a fait quelque chose à un de ceux-ci, l'a fait à moi-même, et encore: Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra la récompense d'un prophète (Mt 25,40 Mt 10,41). Est-ce sur le mérite ou l'indignité de ceux que vous honorez que le Seigneur mesurera votre récompense? C'est d'après votre zèle qu'il vous couronne ou vous condamne. Et de même que les hommages qui passent par ce canal procurent un grand crédit (en effet, Dieu prend pour lui le bien qu'on fait à ses ministres), ainsi le mépris de ces mêmes personnes sera frappé là-haut d'un rigoureux châtiment. En effet, si Dieu prend pour lui les honneurs, il prend aussi le mépris. Convaincus de cette vérité, gardons-nous de manquer à nos devoirs envers les prêtres de Dieu. Et si je parle de la sorte, ce n'est pas tant dans leur intérêt que dans celui de vos charités, et pour que vous ne négligiez aucun moyen d'augmenter votre richesse. En effet, quand égalerez-vous par vos dons ceux que vous recevez du Seigneur? quels devoirs si grands rendez-vous? Néanmoins, si peu de chose que ce soit, si périssables que soient vos offrandes, vous en serez rémunérés par des récompenses immortelles et par des biens ineffables.

6505 5. En conséquence, bâtons-nous de leur prêter ce concours; en songeant moins à la dépense qu'au profit et au revenu qu'elle nous rapporte. Voyons-nous, en effet, un homme étroitement lié avec un personnage haut placé dans le monde, nous avons hâte de lui témoigner la plus grande déférence, pensant que les hommages rendus au client seront transmis par lui à son patron, que le client, en nous signalant au patron, augmentera sa bienveillance à notre égard : à plus forte raison en sera-t-il ainsi pour ce qui regarde le maître de l'univers. A-t-on montré de la bonté et de la compassion pour le premier venu de ces mendiants dont la place publique est jonchée, le Maître prend le bienfait à son comble, et promet l'entrée du royaume des cieux à ceux qui ont fait quelque bien à ces infortunés; Venez ici, leur dira-t-il, les bénis de mon (429) père, parce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger (Mt 25,34). Dès lors, comment celui qui aura traité honorablement ceux qui souffrent pour Dieu et qui sont décorés de la prêtrise, comment celui-là n'obtiendrait-il pas une récompense, je ne dis pas égale à ce qu'il aura fait, mais bien supérieure, car le bon Dieu est assez riche pour rester toujours au-dessus de ce que nous pouvons faire? Ainsi donc, prenons garde de nous montrer pires que ces infidèles qui dans leur zèle pour l'erreur témoignent tant de déférence aux ministres des idoles : au contraire, que nos hommages surpassent ceux des idolâtres autant que la vérité est au-dessus de l'erreur, et les prêtres de Dieu au-dessus des prêtres des idoles, si nous voulons que le ciel nous dédommage au centuple. Je continue : Jacob s'établit en Egypte : ils prospérèrent et se multiplièrent beaucoup (Gn 47,23). C’est l'exécution de la promesse que Dieu avait faite à Jacob : Je t'y rendrai le chef d'un grand peuple. Et Jacob vécut encore dix-sept ans. Et les jours de Jacob firent un nombre de cent quarante-sept ans (Gn 47,28). Si Dieu lui accorda ce surcroît considérable de jours, c'est afin que, avant de mourir, il recueillît une consolation suffisante des infortunes qu'il avait endurées durant toute son existence.

Mais, si vous le voulez, afin de ne pas encombrer votre mémoire, nous réserverons pour demain, ce qu'il nous reste à dire, et nous terminerons ici ce discours, après avoir exhorté vos charités à prêter une exacte attention à nos paroles, à en conserver un souvenir durable, à les repasser continuellement en esprit, à se représenter la patience de ces justes, leur longanimité, la foi qu'ils montraient à l'égard des promesses de Dieu, sans se laisser troubler par les accidents qui pouvaient survenir ensuite, la résignation avec laquelle, confiants dans la puissance de Celui qui leur avait donné sa parole, ils enduraient toutes les épreuves, et en sortaient à leur gloire. Par exemple, ce juste qui avait pleuré durant tant d'années la mort de Joseph, ce même juste le vit souverain maître de l'Egypte: et cet admirable Joseph, après avoir passé par la servitude, la captivité et tant d'autres infortunes, Joseph fut investi d'un pouvoir absolu sur tout le pays. Que si nous voulions passer en revue toutes les histoires qui sont racontées dans l'Ecriture, nous trouverions que tous les hommes vertueux ont marché par la voie des tentations, et que c'est par là qu'ils ont pu attirer sur eux en abondance les grâces d'en haut. Par conséquent, si nous voulons, nous aussi, mériter la bienveillance divine, ne perdons point courage dans les tentations, endurons sans nous plaindre tous les accidents. Mais plutôt, soutenus par la foi, réjouissons-nous, soyons heureux, dans la persuasion que le meilleur moyen, pour nous, d'obtenir l'appui de la Providence, c'est de nous appliquer à rendre grâces de tout ce qui nous arrive. —Puissions-nous tous, après avoir passé dans la vertu la vie présente, être admis au partage des biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.



SOIXANTE-SIXIÈME HOMÉLIE. « Le temps de la mort d'Israël approchait, il appela son fils Joseph et lui dit ;

6600 Si j'ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu me feras une faveur et que tu me tiendras parole : ne m'enterre point dans la terre d'Égypte. Je veux reposer à côté de nos pères ; tu me transporteras hors de l'Egypte, et tu m'enseveliras dans leur tombeau. — Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés. — Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant, le bâton de commandement que portait Joseph. » (Gn 47,29-48,20).


ANALYSE

1. Pourquoi Jacob voulut être enseveli dans sa patrie. :Mourir sur une terre étrangère n'a rien de malheureux. Précieuse est devant  le Seigneur la mort de ses saints. Saint Jean Baptiste, décollé, saint Paul de même, saint Pierre crucifié la tête en bas. — 2. Que la vie présente est une mène. Israël s'incline devant son fils Joseph, Explication des versets 1-12 du chap. XLVIII. — 3. Verset, 13-20. Jacob voyait des yeux de l’âme. Les yeux de la foi plus pénétrants que ceux du corps. — 4. Les richesses font obstacle à la vertu.


6601 1. Finissons aujourd'hui l'histoire de Jacob et voyons quels ordres il donne au moment où il va quitter la vie: N'allons pas, en jetant les yeux sur l'état présent des choses, exiger des justes qui vivaient alors, ce que les fidèles doivent pratiquer aujourd'hui : mais jugeons d'après les temps et les circonstances. Ce préambule se rapporte aux paroles du patriarche à son fils Joseph. Écoutons quelles sont ses dernières dispositions : Le temps de la mort d'Israël approchant, il appela son fils Joseph et lui dit : Si j'ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse; jure-moi que tu me feras une faveur et que tu me tiendras parole; ne m'enterre point dans la terre d'Égypte. Je veux reposer à côté de mes pères; tu me transporteras hors de l'Égypte, et tu m'enseveliras dans leur tombeau. Joseph répondit : J'accomplirai tes volontés. Jure-le-moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph.

Beaucoup de gens dont les sentiments sont peu élevés, lorsque nous les exhortons à ne pas tenir grand compte du lieu de leur sépulture, et à regarder comme une affaire de peu d'importance dise les restes des morts soient ramenés d'une terre étrangère dans leur patrie, nous opposent ce récit, et nous disent que ce fut l'objet des soucis même d'un patriarche. Mais d'abord, comme je me suis hâté de le dire, il faut considérer que l'on ne doit pas exiger des patriarches qui vivaient alors au. tant de sagesse que des fidèles de nos jours; ensuite, ce n'était pas sans motif que ce juste voulait que ses ordres fussent exécutés :c'était pour entretenir dans lé coeur de ses enfants le doux espoir, qu'un jour eux aussi retourneraient dans la terre promise. Et son fils nous apprend d'une façon plus claire que c'était là son intention, lorsqu'il dit : Dieu vous visitera, et alors vous emporterez d'ici mes ossements (
Gn 1,24). Pour comprendre qu'ils prévoyaient tous deux l'avenir par les yeux de la foi, écoutez Israël s'écrier déjà que la mort est un sommeil; il dit en effet . Je dormirai â côté de nies pères. C'est pourquoi saint Paul disait: Tous ces patriarches sont morts dans la foi, quoiqu'ils n'aient pas reçu l'effet de la promesse, mais ils l'ont vu, et l'ont salué de loin (He 11,13). (431) Et comment? Ils l'ont vu par les yeux de la foi. Que l'on ne regarde donc pas cette dernière volonté comme de la pusillanimité, mais que l'on considère l'époque et la prévision qu'il avait de leur prochain retour, et qu'on absolve ce juste de toute accusation. Mais maintenant que les préceptes de la sagesse se sont accrus depuis la venue du Christ, on aurait raison de blâmer celui qui ferait de semblables recommandations.

Il ne faut pas regarder comme malheureux celui qui meurt sur la terre étrangère, ni celui qui sort de cette vie dans la solitude. Non, ce n'est pas celui-là qui mérite qu'on le plaigne, c'est celui qui est mort dans le péché, quand même il aurait rendu le dernier soupir, étendu sur son lit, dans sa maison, et entouré de ses amis. Et qu'on ne vienne pas me tenir ce langage, aussi froid que ridicule et insensé Cet homme est mort plus misérablement qu'un chien, aucune de ses connaissances n'assistait à ses derniers moments, et n'a pu lui fournir une sépulture, mais c'est au moyen d'une quête à laquelle ont contribué un grand nombre de personnes qu'on a pu suffire aux frais doses funérailles, Non, ô homme, ce n'est pas là finir plus misérablement qu'un chien. Quel dommage en a-t-il ressenti? Il n'y a qu'une mort qui soit misérable, c'est de mourir sans être couvert du manteau de la vertu. Et pour nous prouver qu'une pareille mort ne déshonore en rien l'homme vertueux, sachez que nous ignorons même où la plupart des justes, je veux parier des prophètes et des apôtres, à l'exception d'un petit nombre, ont été ensevelis. Les uns en effet ont eu la tête tranchée, les autres ont expiré sous une grêle de pierres, d'autres enfin, enflammés par leur piété, se sont livrés à mille supplices différents, et ont tous péri martyrs de leur amour pour le Christ qui oserait dire que leur mort est ignominieuse ? Ecoutons plutôt ces paroles de la sainte Ecriture . La mort des saints est précieuse devant les yeux dit Seigneur (Ps 115,15). Et si elle déclare que la mort des saints est précieuse, entendons-la maintenant, quand elle dit que la mort des pécheurs est misérable. La mort des pécheurs, dit-elle, est misérable (Ps 33,22). Aussi quand même un homme mourrait dans sa maison, assisté de sa femme et de ses enfants, entouré de ses amis et de ses connaissances, s'il n'est pas vertueux, sa fin sera misérable. Mais en retour celui qui meurt sur un sol étranger, dont le corps gît étendu sur les pavés; que dis-je? sur le sol étranger et sur les pavés ! celui-là même qui tombe entre les mains des brigands; qui devient la proie des bêtes sauvages, s'il est doué de vertu, sa mort sera précieuse. Dites-moi, le fils de Zacharie n'a-t-il pas eu la tête tranchée? Etienne, qui le premier a ceint la couronne du martyre, n'a-t-il pas été lapidé? Quant à Paul et à Pierre, le premier n'a-t-il pas eu la tête tranchée ? l'autre n'a-t-il pas subi le supplice de la croix, attaché au gibet en sens contraire de son Maître? N'est-ce, pas précisément à cause d'une telle mort que leurs louanges sont chantées et célébrées par toute la terre ?

6602 2. Après toutes ces considérations, ne regardons pas comme malheureux ceux qui meurent sur la terre étrangère, n'estimons pas heureux ceux qui finissent leurs jours dans leur maison; mais plutôt, suivant les paroles de la sainte Ecriture, heureux ceux qui ont vécu dans la vertu et meurent dans les mêmes dispositions; malheureux ceux qui meurent dans le péché ! Car que l'homme vertueux passe dans un monde meilleur pour y recevoir le prix de ses travaux, au contraire l'homme pervers voit commencer aussitôt son supplice, et forcé de rendre compte de ses actions, il est condamné à des souffrances intolérables.

Aussi faut-il que nous y réfléchissions, que nous cultivions la vertu, et que nous combattions dans cette vie comme dans une palestre, afin que, une fois le théâtre évacué, nous puissions attacher à notre front la couronne éclatante, et que nous ne soyons pas réduits à d'inutiles repentirs. Tant que dure la lutte, il nous est possible, si nous le voulons, de secouer notre nonchalance, et d'embrasser la vertu, afin que nous puissions obtenir les couronnes qui nous sont réservées. Mais, s'il vous plaît, reprenons la suite de notre discours. Après qu'il eut fait à son fils ces recommandations sur sa sépulture, et que Joseph lui eut répondu : J'accomplirai tes volontés; Israël lui dit: Jure-le-moi. Et il le jura. Et Israël s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph. Voyez ce vieillard, ce patriarche, chargé d'années, témoigner en s'inclinant devant Joseph, toute la vénération qu'il a pour lui, et accomplir ainsi la vision. Lorsque Joseph lui eut raconté sa vision, Israël lui dit : Est-ce que ta mère et (432) moi nous viendrons nous prosterner en terre devant toi? Mais peut-être dira-t-on : Comment ce songe s'est-il accompli, puisque sa mère était morte auparavant, et qu'elle ne s'est pas prosternée devant son fils? La coutume de l'Ecriture est toujours de prendre le plus important pour faire entendre le tout. Car l'homme est la tête de la femme : ils seront tous deux, dit l'Ecriture, une même chair (
1Co 11,3). Lorsque la tête s'est inclinée, il est évident que le corps tout entier a suivi ce mouvement. Si le père l'a fait, à plus forte raison celle-ci l'eût-elle fait, si et le n'avait pas été ravie à cette terre. Il s'inclina profondément, dit l'Ecriture, devant le bâton de commandement que portait son fils. Aussi saint Paul disait-il : C'est par la foi que Jacob mourant bénit chacun des fils de Joseph et qu'il s'inclina profondément devant le bâton de commandement que portait son fils (He 11,21). Voyez-vous qu'il y était poussé par la foi ? Il prévoyait qu'il serait de race royale celui qui devait naître de sort sang. Après qu'il eut confié ses dernières volontés à son fils, Joseph apprit bientôt que son père était malade, qu'il était déjà aux portes de la mort, que sa dernière heure approchait. Il prit alors ses deux fils, et vint vers Jacob. A cette nouvelle, Israël reprit ses forces et s'assit sur sa couche (Gn 48,1-2). Voyez combien l'amour paternel raffermissait ce vieillard, combien l'allégresse de son âme triomphait de là faiblesse de ses membres. Ayant appris l'arrivée de son fils, il s'assit sur sa couche. Dès qu'il le voit, il lui témoigne toute l'affection qu'il a pour lui, et comme il était sur le point de mourir, il rend le courage à ses enfants en leur donnant sa bénédiction, leur laissant ainsi la plus grande des fortunes et une richesse qui ne pourrait jamais être épuisée. Voyez quelles sont ses premières paroles. D'abord il raconte la bienveillance fille Dieu a toujours eue pour lui, puis il donne sa bénédiction à ses fils, et leur dit : Mon Dieu m'est apparu à Luza, dans la terre de Chanaan, il m'a béni et m'a dit : Je te ferai croître et multiplier, je te ferai devenir une assemblée de peuples, et je te donnerai cette terre à toi, et ensuite à ta postérité qui la possédera éternellement (Gn 48,3-4). Dieu, dit-il, m'a promis, lorsqu'il m'est apparu à Luza, que ma race se multiplierait à un tel point que des nations sortiraient d'elle; il m'a promis de me donner celle terre à moi et à ma postérité. Maintenant ces deux fils qui te sont nés en Egypte, sont aussi les miens : Ephraïm et Manassé seront à moi, comme Ruben et Siméon (Gn 48,5). Ceux, dit-il, que tu as eus avant mon arrivée, je les compte au nombre de mes enfants; et ils recevront également ma bénédiction comme ceux qui sont nés de moi. Quant à ceux que tu engendreras dans la suite, ils seront à toi, et ils porteront le nom de leurs frères dans leur héritage. Or, sache que Rachel, ta mère, est morte lorsque j'approchais de Bethléem, et que je l'ai enterrée sur la route de l'hippodrome. En voyant les fils de Joseph, il lui dit: Qui sont ceux-ci? Ce sont, répondit-il, les enfants que Dieu m'a donnés. Jacob lui dit : Amène-les auprès de moi, afin que je les bénisse. Il les fit approcher de son père. Et il les baisa, et les embrassa (Gn 48,6-10). Voyez comme ce vieillard se hâte et s'empresse de bénir les fils de Joseph : Il les fit approcher de son père. Et il les baisa et les embrassa, et dit à Joseph: Ainsi je n'ai pas été privé de ta vue, et Dieu m'a montré aussi ta postérité (Gn 48,11). Dieu, dit-il, dans sa bonté m'a accordé dé grandes faveurs, de plus grandes encore que je n'en espérais, et même que je n'en aurais jamais espéré. Car non seulement je n'ai pas été privé de ta vue, mais même j'ai pu contempler ceux qui sont nés de toi. Joseph les fit retirer d'entre les genoux de son père, et ils se prosternèrent le visage en terre (Gn 48,12). Voyez comment, dès l'abord, il enseigne à ses enfants à rendre à ce vieillard les honneurs qui lui étaient dus. Ensuite Joseph les fit approcher suivant l'ordre de la naissance, Manassé le premier, puis Ephraïm.

6603 3. Considérez ce juste qui a les yeux du corps maintenant affaiblis par l'âge (car ses yeux étaient si appesantis à cause de sa vieillesse, qu'il ne pouvait voir), mais chez qui les yeux de l'esprit ont acquis une nouvelle force, et qui prévoit déjà l'avenir par les yeux de la foi. Car il n'observa pas l'ordre dans lequel Joseph lui avait présenté ses fils, mais il changea de mains en les bénissant, et donna la prééminence au plus jeune, en préférant Ephraim à Manassé. Puis il dit : Dieu à qui mes pères ont plu (Gn 48,15). Voyez l'humilité de ce patriarche, voyez quel amour il a pour son Dieu. Il n'a pas osé dire : Dieu, à qui j'ai plu. Que dit-il? Dieu à qui mes pères ont plu. Avez-vous compris combien son coeur est plein de reconnaissance? Et cependant, peu d'instants auparavant, en racontant sa vision, il avait dit: (433) Dieu m'est apparu à Luva, et il m'a promis de me donner toute cette terre à moi et à ma race, et de faire devenir ma race une assemblée de peuples.Quoiqu'il ait des preuves aussi évidentes de la bienveillance de Dieu envers lui, il conserve néanmoins un coeur humble, et dit: Dieu, devant la face duquel mes pères, Abraham et Isaac, ont trouvé grâce. Puis il reprend : Dieu gui me nourrit depuis mon enfance. Considérez ici encore la grandeur de sa reconnaissance. Il ne parle pas de son mérite personnel, mais il raconte les bienfaits qu'il a reçus de Dieu, et il dit : Dieu qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'à ce jour. Car c'est lui-même qui a dirigé mes affaires depuis le commencement jusqu'à l'époque présente. C'est ainsi (lue tout récemment encore il disait : J'ai traversé le Jourdain avec mon bâton; et maintenant je retourne avec ces deux bandes (Gn 32,10). il dit encore la même chose en d'autres termes : Celui qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'à ce jour, l'ange qui m'a délivré de tous les maux. Ce sont les paroles d'une âme reconnaissante, d'une âme qui aime Dieu et qui conserve dans sa mémoire le souvenir des faveurs divines. Celui, dit-il, à qui mes ancêtres ont plu, celui qui m'a nourri depuis mon enfance jusqu'au moment présent, qui dès le principe m'a délivré de tous les maux, qui a montré pour moi une si grande sollicitude, Celui-là bénira ces enfants; et ils porteront mon nom et le nom de mes pères, Abraham et Isaac, et ils se multiplieront très abondamment sur la face de la terre (Gn 48,16). Voyez-vous quelle est sa sagesse, et en même temps quelle est son humilité? Sa sagesse, parce que prévoyant l'avenir par les yeux de la foi, il a préféré Ephraïm à Manassé ; son humilité parce qu'il n'a fait aucune mention de son mérite personnel, mais qu'il s'est appuyé sur la sainteté de ses ancêtres, et sur les bienfaits que lui-même avait reçus, pour demander et implorer la bénédiction du ciel sur ses fils. C'est ainsi que Jacob, qui prévoyait les événements futurs, leur donna sa bénédiction. Mais Joseph voyant le plus jeune préféré a l'aîné, en eut du déplaisir et dit: Voici le premier-né : mets ta main droite sur sa tète. Jacob refusa et dit : Je le sais, mon fils, je le sais. Le premier-né deviendra aussi un peuple, et même il sera grand; mais une plus grande gloire est réservée à son jeune frère, et sa postérité sera une multitude de nations (Gn 48,17-19). Ne crois pas, dit-il, que j'aie agi ainsi sans motif, au hasard, ou par ignorance. Je le sais, et c'est parce que je prévois les événements futurs, que j'ai donné ma bénédiction au plus .jeune. La nature, il est vrai, a donné la prééminence à Manassé, mais son frère sera plus illustre que lui, et sa postérité sera une multitude de nations. Jacob agit ainsi parce que de lui devait naître un roi. Il prédisait déjà l'avenir, c'est pourquoi il lui donna ainsi sa bénédiction. Et il les bénit, et dit: Israël sera béni en vous, et l'on dira : Que Dieu te fasse semblable à Éphraïm et à Manassé ! Et il préféra Ephraïm à Manassé. Tous deux, dit-il, seront si illustres que tous souhaiteront d'arriver à une telle gloire; cependant Ephraïm surpassera Manassé. Voyez-vous comment la grâce divine lui révélait d'avance l'avenir, comment, animé par un souffle prophétique, il bénit les enfants de Joseph? Car les événements qui ne devaient s'accomplir qu'après un si long temps, il les voyait comme déjà présents et placés sous ses yeux. Tel est l'esprit prophétique.

De même que les yeux du corps ne peuvent rien apercevoir de plus que les choses visibles, de même les yeux de la foi ne regardent pas les événements visibles, mais ils se représentent ceux qui doivent s'accomplir dans la suite après plusieurs générations. Et cela, vous le verrez plus exactement par les bénédictions qu'il donne à ses propres fils. Mais pour ne pas étendre notre discours, et ne pas vous imposer une trop lourde tâche, contentons-nous de ce qui a été dit, et réservons pour le discours suivant la bénédiction qu'il donna à ses enfants. Toutefois j'invoquerai votre charité pour vous exhorter à imiter ce juste, et à laisser à vos enfants des héritages, qui ne puissent recevoir de personne aucun dommage. Car souvent les richesses ont causé la ruine de ceux qui les avaient reçues, et leur ont suscité des embûches et de nombreux périls; mais ici il n'y a jamais rien de tel à redouter. En effet c'est un trésor qui ne peut ni s'épuiser, ni se consumer . c'est un trésor qui ne peut être amoindri ni par les embûches des hommes, ni par une attaque de brigands, ni par la perfidie des serviteurs, ni par aucun moyen que ce soit; mais il nous reste continuellement, car il est spirituel, et n'est pas exposé aux embûches des hommes. Si ceux qui l'ont reçu veulent demeurer sages, il les accompagnera dans la vie future et leur préparera d'avance des tabernacles éternels.

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6604 4. Ne travaillons donc pas à ramasser des richesses, pour les transmettre à nos enfants; mais enseignons-leur la vertu et implorons pour eux la bénédiction du ciel. C'est là, oui, c'est là la plus grande fortune, c'est une richesse ineffable, inépuisable, et qui chaque jour augmente notre bonheur. Car rien n'égale la vertu, rien ne l'emporte sur elle; celui-là même qui est roi et qui porte le diadème, s'il n'est pas vertueux sera plus misérable que le pauvre couvert de haillons. En quoi le diadème ou la pourpre pourra-t-elle servir à celui qui se laisse dominer par l'inertie? Est-ce que le Seigneur connaît la différence des dignités profanes? Est-ce qu'il se laisse fléchir par l'éclat des personnages? Nous ne cherchons ici qu'une seule chose, c'est que par l'effet de la vertu nous puissions trouver ouvertes les portes de la confiance en Dieu ; car celui qui n'acquiert pas dès à présent cette confiance, sera rangé parmi les hommes dégradés et qui manquent de confiance. Méditons donc tous cette pensée et enseignons à nos enfants à préférer la vertu à tous les biens et à ne tenir aucun compte de l'abondance des richesses. Car ce sont elles, oui, ce sont elles qui le plus souvent font obstacle à la vertu, quand les jeunes gens ne savent pas user des richesses comme il convient. Lorsque les petits enfants s'emparent d'un couteau ou d'une épée, le plus souvent à cause de leur inexpérience, ils courent un péril évident; aussi leurs mères ne les laissent-elles pas toucher à ces armes impunément : il en est de même des jeunes gens; lorsqu'ils ont reçu d'immenses richesses, ils se précipitent eux-mêmes dans un danger manifeste, parce qu'ils ne veulent pas en user comme ils doivent, et dès à présent ils chargent leur conscience de lourds péchés. De là naissent la mollesse, d'absurdes voluptés et mille autres maux: non par cela seul qu'ils possèdent ces richesses, mais parce qu'ils ne savent pas en user comme il convient. Aussi un sage disait-il: Les richesses sont bonnes à celui qui n'a point de péché (Si 13,30). Abraham en effet était riche, ainsi que Job, mais leurs richesses, loir de leur causer aucun dommage, leur ont apporté une plus grande illustration. Pourquoi? Parce qu'ils ne s'en servaient pas seulement pour leur jouissance personnelle, mais pour le soulagement des autres, venant en aide aux besoins des pauvres et ouvrant leur maison à tout étranger. Ecoutons parler l'un d'eux : Si jamais quelqu'un est sorti de ma maison les mains vides et si un malheureux qui avait besoin de secours en a jamais manqué (Jb 31,16). Et non seulement leurs richesses manifestaient leur charité pour les pauvres; leurs soins révélaient encore leur sage bienveillance, Je servais, dit-il, de pieds au boiteux, d'yeux à l'aveugle et j'arrachais la proie aux dents de l'homme injuste (Jb 29, 15, 17). Le voyez-vous veiller sur les opprimés et remplacer pour tous les infirmes leurs membres mutilés ? Imitons-le donc tous, lui qui avant la loi, avant la grâce, a montré une pareille sagesse, et cela, sans avoir eu de maître ni d'ancêtres vertueux; c'est par lui-même et par la droiture, de sa raison qu'il est arrivé à ces vertueuses pratiques. Car chacun de nous possède au fond de son coeur la connaissance de la vertu, et i moins qu'on ne veuille sacrifier par faiblesse la noblesse de sa naissance, on n'en sera jamais privé. Puisse chacun de nous embrasser cette vertu, la cultiver avec zèle et obtenir les biens qui sont promis à ceux qui aiment Dieu, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.


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SOIXANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Israël dit à Joseph : Voici que je meurs, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères.


Chrysostome sur Gn 6500