© Editions Le Laurier, Paris 1991
VOCATION ET MISSION DU PRÊTRE
L’AUTEUR
Mgr Alvaro del Portillo, Evêque-Prélat de la Prélature de la Sainte Croix et Opus Dei, est né à Madrid le 11 mars 1914. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, ingénieur des Travaux Publics, docteur ès Lettres — mention Histoire — et docteur en Droit canon, il a travaillé comme ingénieur à la Direction des Ponts-et-Chaussées et à la Commission hydrographique du Júcar, du Duero et de l’Ebre.
En 1935 il devient membre de l’Opus Dei et reçoit directement du fondateur, le Vénérable Serviteur de Dieu Josemaría Escrivá de Balaguer, la formation et l’esprit de l’OEuvre. Le 25 juin 1944 il a été ordonné prêtre par Mgr Eijo y Garay, évêque de Madrid. Depuis lors il s’est consacré exclusivement aux tâches de son ministère et du gouvernement de l’Opus Dei, inséparablement uni à Mgr Escrivá. Il a été le Secrétaire général de l’Opus Dei de 1940 à 1947, et de 1956 à 1975, Conseiller en Italie de 1947 à 1950, Procurateur général de l’OEuvre de 1947 à 1956, et premier Recteur du Collegio Romano della Santa Croce (Rome) de 1948 à 1953. Pendant ces années et celles qui ont suivi, il a accompagné Mgr Escrivá dans ses voyages en Europe, préparant ou consolidant ainsi le travail apostolique des membres de l’Opus Dei dans différents pays. De 1970 à 1975 il parcourut plusieurs pays d’Amérique, avec le fondateur au cours du vaste travail de catéchèse que celui-il y réalisa.
Le 15 septembre 1975, pendant le Congrès général électif qui fut convoqué pour désigner le successeur de Mgr Escrivá (mort à Rome en odeur de sainteté, le 26 juin 1975), Mgr Alvaro del Portillo fut élu, à l’unanimité et au premier tour de scrutin, pour assurer le gouvernement de l’Opus Dei. Plus tard, le 28 novembre 1982, Sa Sainteté Jean-Paul II érigea l’Opus Dei en prélature personnelle, et l’en nomma Prélat. Le 7 décembre 1990 il le nomma évêque titulaire de Vita, et le 6 janvier 1991 lui conféra l’ordination épiscopale.
De par sa vaste expérience apostolique, son envergure humaine et ses profondes connaissances théologiques et juridiques, Mgr del Portillo a été appelé à remplir de nombreuses missions au service du Saint-Siège. Durant le pontificat de Pie XII, il collabora à différents dicastères, et fut nommé consulteur de la S. Congrégation des Religieux (1954-1966). Jean XXIII
le nomma consulteur de la S. Congrégation du Concile (1959-1966), et qualificateur (1960) de la Suprême Congrégation du Saint-Office. Dans les étapes préliminaires du Concile Vatican II, il fut président de la commission antépréparatoire pour le laïcat, et il fit partie également d’autres commissions conciliaires. Il fut plus tard désigné parmi les cent premiers experts du Concile. Pendant les années où se déroula le Concile Vatican II (1962-1965), il fut secrétaire de la commission sur la Discipline du clergé et du peuple chrétien et consulteur d’autres commissions conciliaires : des Évêques, des Religieux, de la Doctrine de la Foi, etc. En 1963 il fut nommé, également par Jean XXIII, consulteur de la Commission Pontificale pour la révision du Code de droit canonique. Plus tard Paul VI le nomma Juge de la S. Congrégation du Saint-Office (1964) et consulteur de la Commission postconciliaire sur les Évêques et le gouvernement des diocèses (1966), de la S. Congrégation pour la Doctrine de la Foi (1966-1983), de la S. Congrégation pour le Clergé (1966). Jean-Paul II 1’a nommé consulteur de la S. Congrégation pour les Causes des Saints (1982), du Conseil Pontifical pour les communications sociales (1984) et membre du secrétariat du Synode des Évêques de 1983. Il a participé aux Assemblées générales ordinaires du Synode des Évêques sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Église et dans le monde (1987), ainsi qu’au Synode des Évêques sur la formation des prêtres dans la situation actuelle (1990) en qualité de membre désigné par le Pontife Romain. Depuis 1982 il est membre ad honorem de l’Académie pontificale romaine de Théologie.
Depuis 1975 iI est Grand Chancelier des Universités de Navarre (Espagne) et de Piura (Pérou), depuis 1980 de l’Université de La Sabana (Colombie), et de l’Athénée Romain de la Sainte Croix, à Rome depuis 1990. Entre autres titres honorifiques, il est Chevalier d’honneur et de dévotion de l’Ordre Souverain de Malte (1958) et titulaire de la Grand Croix de Saint Raymond de Peñafort (1967).
Outre ses nombreux travaux théologiques et juridiques destinés au Saint-Siège, et ses publications sur des sujets historiques (Descubrimientos y exploraciones en las costas de California, publié en 1947 et réédité en 1982), Mgr del Portillo a traité surtout, dans ses écrits, de questions ecclésiologiques et pastorales, contribuant de façon notable à l’enrichissement de la doctrine sur le laïcat et sur le sacerdoce. Parmi ses écrits publiés — dont certains ont été traduits en plusieurs langues — on relèvera : Fidèles et laïcs dans l’Église (SOS, Paris 1980), Le laïc dans l’Église et dans le monde ; Morale e Diritto, ainsi que de nombreux autres essais et articles, parmi lesquels : La formación humana del sacerdote ; Dinamicità etfunzionalità delle strutture pastorali ; Le Associazioni sacerdotali ; El Obispo diocesano y la vocacjón de los laicos ; Las asociaciones de fieles en el nuevo Código de Derecho Canónico ; Magistero della Chiesa e Teologia Morale ; Coscienza morale e Magistero ; Prêtres pour une nouvelle évangélisation, etc.
PRESENTATION
Il y aura bientôt vingt-cinq ans, le Concile Vatican II concluait ses travaux, providentiels pour la vie à venir de l’Église, en approuvant et en promulguant quatre documents, parmi lesquels le décret Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres. Quelques années plus tard vit le jour la première édition de ce recueil de textes de Mgr Alvaro del Portillo sur le sacerdoce. Il s’agit d’articles publiés, pour la plupart, au cours des premières années de l’après-Concile, où se reflètent, à travers les souvenirs et les réflexions personnelles, les interventions de l’auteur au cours des travaux conciliaires, dont il fut l’un des protagonistes en tant que Secrétaire de la Commission préparatoire dudit décret.
Ce livre a connu plusieurs éditions et a été traduit dans les principales langues. Le passage des années n’en a pas diminué l’actualité, car l’enseignement conciliaire sur les prêtres reste encore à méditer et, en grande partie, à traduire dans les faits. Son style serein et linéaire, démuni d’inutiles termes techniques, en facilite la lecture et laisse transparaître une profonde réflexion sur le sacerdoce ministériel, fruit de la méditation et de l’effort personnel entrepris tout au long de l’élaboration et de la rédaction du décret Presbyterorum ordinis.
La référence à la clef de lecture du décret est constante dès les premières pages : " le lien intime et profond entre la consécration et la mission " du prêtre. Le lecteur s’en convaincra personnellement et comprendra facilement l’importance de cette idée de fond. En effet, si la mission sacerdotale devait être dissociée de la consécration, elle ne serait que fonctionnalisme. " Le sacerdoce chrétien n’est donc pas dans la ligne des rapports éthiques qu’entretiennent les hommes entre eux, ni sur le plan du seul effort humain pour s’approcher de Dieu : il est irréversiblement situé sur la ligne verticale de la recherche de l’homme par son Créateur et Sanctificateur, sur la ligne sacramentelle de l’intimité divine gratuitement ouverte à l’homme. "
Le lecteur est guidé par Mgr del Portillo dans une réflexion sur l’origine et le sens du lien entre consécration et mission sacerdotale. " Le point de départ doit être le dessein divin concernant les hommes (...), une descente de la vie divine jusqu’au niveau de l’homme. " La rencontre entre Dieu et l’homme se produit en Jésus-Christ et par Lui ; elle constitue le noyau intime de la raison d’être du sacerdoce ministériel dans l’Église, qui n’est autre qu’une participation particulière à la consécration et à la mission du Christ lui-même. " Le Christ est présent dans le prêtre pour signifier au monde que la réconciliation opérée par Lui n’est pas un acte circonscrit dans un temps et dans un lieu déterminés (...). À travers la figure du prêtre — qui agit, répétons-le, non seulement au nom, mais en la personne même du Christ-Tête —le Prêtre unique et éternel rappelle aux hommes que son incarnation, sa passion, sa mort et sa résurrection ne sont pas un événement que l’on puisse reléguer dans les archives de l’humanité, dans le coffre aux souvenirs, mais une poignante réalité toujours actuelle, continuellement actualisée dans l’Eucharistie, Sacrifice du Christ, point focal de la vie de l’Église. "
Dans l’Église, le sacerdoce est unique ; il est celui du Christ qui, " puisqu’il demeure éternellement, possède le sacerdoce qui ne passe pas " (He 7,24). Le sacerdoce du prêtre est entièrement dépendant du Christ, même s’il " ne monopolise pas la présence exemplaire et opérante du Christ parmi les hommes ". Sa mission consiste à rendre toujours plus vivante et agissante la présence du Christ chez tous les baptisés, et elle favorise l’insertion de chaque chrétien dans l’action médiatrice du Seigneur. " A travers le ministère des prêtres, le sacrifice spirituel des fidèles est consommé en union avec le Sacrifice du Christ, unique Médiateur. "
Les pages de ce volume contiennent des précisions très utiles sur les aspects essentiels du sacerdoce ministériel, fréquemment étayées par des références fort opportunes à l’histoire de la rédaction du décret Presbyterorum ordinis, dont l’importance pour la conduite quotidienne est en même temps soulignée. C’est justement dans la cohérence entre doctrine et vie pratique que se situe l’apport décisif de l’expérience personnelle de Mgr del Portillo. Ses considérations émanent d’une vie qu’imprègne la volonté effective de remplir la mission découlant de la consécration sacerdotale : " le prêtre ne rendrait pas à Dieu le culte qui lui est dû s’il demeurait enfermé dans le temple, si son activité se limitait aux seules fonctions rituelles, s’il attendait que le peuple vienne le chercher dans la solitude progressive de son isolement. "
La nouveauté la plus appréciable de cette nouvelle édition du livre de l’actuel Prélat de l’Opus Dei est le texte de la conférence Prêtres pour une nouvelle évangélisation qu’il a prononcée à l’Université de Navarre lors de la clôture du XI Symposium de Théologie consacré à " La formation des prêtres dans les circonstances actuelles ". Au cours de son intervention, Mgr del Portillo glisse un commentaire qui dévoile en fait le coeur de son expérience sacerdotale, si présente tout au long des pages de cet ouvrage : " J’éprouve le besoin de revenir à l’illustre figure sacerdotale du fondateur de cette Université : c’est pour moi inévitable, et je sais que pour vous aussi c’est un motif de joie. "
Les quarante années passées aux côtés du Vénérable Serviteur de Dieu Josemaría Escrivá, fondateur et premier Grand Chancelier de l’Université de Navarre, ont profondément marqué la vie sacerdotale de Mgr del Portillo. Les lecteurs s’en apercevront au fil des pages, surtout dans les chapitres plus particulièrement consacrés à la spiritualité des prêtres.
Les citations extraites des écrits du fondateur de l’Opus Dei, d’une incontestable force expressive et d’une évidente richesse théologique, montrent bien à quel point sa doctrine spirituelle s’est vue solennellement confirmée par les enseignements du Concile Vatican II. " Selon une exigence de leur vocation chrétienne commune — comme une exigence du baptême unique qu’ils ont reçu — le prêtre et le laïc doivent aspirer, de la même façon, à la sainteté, qui est une participation à la vie divine (cf. saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses, 21,2). Cette sainteté, à laquelle ils sont appelés, n’a pas une dimension plus grande chez le prêtre que chez le laïc : le laïc n’est pas un chrétien de seconde catégorie. La sainteté, tant pour le prêtre que pour le laïc, n’est pas autre chose que la perfection de la vie chrétienne, la plénitude de la filiation divine. " Cette définition de la sainteté, tirée d’un texte de 1945, permet de comprendre pleinement ces autres propos de Mgr Escrivá, datant de 1932 et cités par le Prélat actuel de l’Opus Dei : " Les moyens sûrs pour mener à bien la volonté de Jésus, avant d’agir et d’entreprendre, sont : prier, prier, prier : expier, expier, expier. " Cette citation introduit les souvenirs de l’auteur, qui sont une invitation édifiante à méditer sur la vie de prière, d’expiation et de charité pastorale, à travers l’exemple, donné par le Vénérable Serviteur de Dieu Josemaría Escrivá, d’une vie sacerdotale héroïque.
Le décret Presbyterorum ordinis fait de l’unité de vie un élément déterminant, voire une exigence inéluctable de l’authentique spiritualité sacerdotale. En présentant cette doctrine, Mgr del Portillo souligne le caractère " central " du Sacrifice eucharistique. " Prière, pénitence, action guidée par une inlassable charité pastorale. Tels sont les points qui nous ont permis de considérer l’identification du prêtre avec Jésus-Christ : cette identification suppose un travail personnel en réponse au don de Dieu. Mais je me rendrais coupable d’une très grave omission si je ne considérais que la vie chrétienne et, spécialement, ces aspects de l’existence sacerdotale, doivent être enracinés, centrés et, par conséquent unifiés dans le Sacrifice du Christ, dans la Sainte Messe, dans l’Eucharistie. La Sainte Messe est en effet le centre et la racine de toute la vie du prêtre, comme l’a rappelé le Concile Vatican II avec des mots que Mgr Escrivá avaient répétés de nombreuses fois. "
Les éléments qui déterminent la nature du sacerdoce ministériel et la spiritualité sacerdotale conditionnent bien évidemment la formation des prêtres ; bien plus, ils en montrent le chemin. Si l’on part du principe que " l’on ne forme pas la masse, mais l’individu, jusqu’à obtenir la maturité de son développement personnel ", l’objectif déterminant est la " formation à la sainteté ", puisque l’identification avec le Christ est le but à atteindre. " La formation du prêtre dure toute la vie, parce que, sous ses aspects divers, elle tend — elle doit tendre — à former le Christ en lui, en réalisant cette identification comme une tâche, en réponse à ce que cette identification comporte déjà de don sacramentel reçu. Une tâche qui demande, avant même une intense activité pastorale, et comme condition de l’efficacité de celle-ci, une intense vie de prière et de pénitence, une sincère direction spirituelle de sa propre âme, un recours régulier et extrêmement délicat au sacrement de Pénitence, et qui demande également d’enraciner, de centrer et d’unifier toute l’existence dans le Sacrifice eucharistique. "
Cette brève présentation me semble suffisante, car je ne voudrais point différer la rencontre directe avec l’ouvrage de Mgr del Portillo ; bien au contraire, je désire en encourager la lecture.
Javier Echevarría
Vicaire général de l’Opus Dei
LA FORMATION HUMAINE
DU PRÊTRE
Si l’on entend par formation tout genre d’éducation spécialisée, la formation sacerdotale est celle qui a pour but d’éduquer le prêtre spécialement à l’exercice fidèle de son ministère. Selon l’enseignement de saint Thomas, l’éducation a pour objet " le développement des enfants jusqu’à l’état parfait de l’homme en tant qu’homme " (1) Il s’agit effectivement de faire en sorte que soient atteintes la " perfection de la nature " et la " perfection de la grâce " (2)
Telle est la formation complète, qui inclut à la fois l’aspect humain et l’aspect surnaturel de toute éducation chrétienne, ainsi que le précisait Pie XI : " l’éducation s’adresse à l’homme tout entier, comme individu et comme être social, dans l’ordre de la nature et dans celui de la grâce " (3)
Parmi ces aspects de l’éducation, il est un point concret qui pourrait paraître secondaire et dont certes il ne convient pas d’exagérer l’importance, mais qu’il ne faut cependant pas laisser dans l’oubli : il s’agit de l’éducation de l’homme dans la formation du prêtre séculier. Nous voulons parler de la caractéristique que la formation sacerdotale a en commun avec l’éducation de n’importe quel chrétien : perfectio hominis ut homo est.
On ne peut oublier que le prêtre tout en étant prêtre, n’en demeure pas moins homme ; mais il est pris d’entre les hommes — ex hominibus assumptus (He 5, 1) —, c’est la raison profonde pour laquelle il a, lui aussi, besoin d’une solide formation humaine afin de développer des " vertus humaines " qui requièrent, pour leur maturité, les expériences humaines opportunes. C’est ce à quoi Pie XII se référait dans son exhortation Menti nostræ, du 23 septembre 1950 : " il faut, de nos jours tenir compte à la fois des conditions psychologiques de l’élève et des hommes auprès desquels il va exercer son ministère ; il faut former la volonté de l’élève ainsi que sa force d’âme ou caractère ; il faut également favoriser la formation culturelle ou, pour ainsi dire "professionnelle", dont l’élève doit être suffisamment doté " (4)
On entend donc par " formation humaine " du prêtre la préparation de celui-ci en tant qu’" homme qui devra travailler parmi ses semblables ". Cette formation comprend, par conséquent, l’ensemble des vertus humaines qui correspondent directement ou indirectement aux quatre vertus cardinales, ainsi que le bagage de culture non ecclésiastique indispensable au prêtre afin que — aidé, bien sûr par la grâce — il puisse réaliser facilement son apostolat.
Les vertus humaines sont, par conséquent, toutes ces qualités morales que l’homme doit posséder en tant qu’homme, même s’il n’est pas chrétien, et que le chrétien élève à l’ordre surnaturel au moyen de la grâce.
Il faut bien comprendre que, lorsqu’on parle de vertus humaines, on ne peut oublier les vertus surnaturelles ni les dons du Saint-Esprit ; ni s’en tenir, même de loin, aux simples formes extérieures, à ce qui attire dans un premier temps, mais qui ne porte pas de fruit, parce que cela ne correspond à rien de ce qui est intérieur. Lorsqu’on parle des vertus humaines comme tout simplement de la formation sacerdotale, on veut rappeler que le prêtre, étant homme, doit être vraiment homme, c’est-à-dire viril dans son caractère, dans ses réactions et dans sa conduite : dans sa vie entière.
Le prêtre en tant qu’homme
Cette nécessité, pour le prêtre séculier, de cultiver les vertus humaines, est dictée par la nature même de son ministère apostolique. Or celui-ci devra s’exercer sur la scène de notre monde, en contact immédiat avec les hommes, qui sont habituellement des juges inexorables pour le prêtre, et qui portent avant tout leur attention sur sa manière d’agir en tant qu’homme.
Le sujet ne date pas d’aujourd’hui ; il est de tous les temps, mais il semble particulièrement opportun de l’aborder de nouveau à notre époque. Le problème est posé de la même façon par saint Paul que par les docteurs de l’Église les plus modernes — qu’on se souvienne, par exemple, des ouvrages de saint François de Sales. Ce qui est en jeu, c’est le rapport entre le naturel et le surnaturel, afin que meure dans l’homme ce qui doit mourir sous le signe de la Croix et qu’en même temps, tout ce qu’il y a, chez l’homme, de noblesse et de vertu humaine, atteigne, dans le signe de la Croix, un développement tel que tout soit ordonné au service de Dieu.
La formation chrétienne s’est toujours intéressée à l’homme dans son intégralité ; et l’on sait que la théorie courante parmi les éducateurs du clergé est que le curriculum perfectionis doit commencer par la réforme de l’homme extérieur, en s’efforçant de corriger tout ce qui porte atteinte à la politesse et à la courtoisie, et en inculquant ensuite les vertus nécessaires à l’union avec Dieu et à la vie parmi les hommes.
Le peu d’importance que l’on attache en général à cette éducation, à notre époque, est éloquent. Même lorsqu’il s’agit de la formation des religieux, comme on peut le voir dans de nombreux rapports publiés à l’occasion du Congrès général des états de perfection, tenu à Rome en 1950 (5).
En ce qui concerne directement la formation du prêtre séculier, le cardinal Suhard écrivait avec élégance : " Et s’il veut que ses fidèles soient ses imitateurs, il devra, en un siècle que l’abus des propagandes a rendu sceptique, rayonner avant tout par son exemple et par ses vertus surnaturelles. Mais celles-ci, sous peine de paraître étrangères ou méprisables, en un temps qui compte et qui compare, devront, plus qu’à toute autre époque, s’appuyer sur des vertus naturelles authentiques, surnaturellement pratiquées. L’investiture du sacerdoce ne dispense ni de la loyauté, ni du courage, ni de la largeur de vue, ni du sens aigu de la justice. Sans ces qualités, le prêtre n’atteindra pas — et comment s’en étonnerait-il ? — ce qu’il y a de plus grand dans l’homme et l’humanisme contemporain " (6)
Il ne s’agit pas, lorsqu’on s’exprime dans les mêmes termes que ceux utilisés par tant d’auteurs de tous les temps, et plus précisément par les contemporains, d’estimer excessivement les vertus humaines ou morales rehaussées par la charité. Il s’agit plutôt de ne pas méconnaître leur valeur de base, nécessaire à une spiritualité chrétienne authentique. Mgr Escrivá a écrit dans Chemin, ouvrage qui a eu une grande influence sur la formation de personnes aux mentalités, aux origines sociales et aux nationalités les plus diverses : " Ne croyons pas à la valeur de notre apparente sainteté, si elle n’est pas unie aux vertus ordinaires des chrétiens. Ce serait porter de splendides bijoux sur des sous-vêtements. " " Gravité. Abandonne ces gestes et ces manières frivoles ou puériles. — Que ta façon d’être reflète la paix et l’ordre de ton esprit ". " Ne dis pas "C’est mon tempérament..., ce sont des manifestations de mon caractère". Ce sont des manifestations de ton manque de caractère sois homme, — esto vir. " " Garde-toi de cette maladie du caractère qui a pour symptômes l’instabilité en tout, la légèreté en actes et en paroles, l’étourderie... : la frivolité, en un mot. Si tu ne réagis pas à temps — pas demain, aujourd’hui ! — la frivolité qui rend tes jours si vides ("si pleins de vide") fera de toi, ne l’oublie pas, un pantin désarticulé et inutile. " " La bigoterie est à la sainteté ce que la fausse dévotion est à la piété : une caricature. " " Tout ce que l’on fait par Amour prend de la beauté, de la grandeur " (7)
Il nous faut prendre pour point de départ la proposition du docteur Angélique : " Le plus petit don de la grâce surpasse le bien naturel de tout l’univers " (8) Logiquement, on ne peut prétendre intervertir les termes, et il ne saurait être question de faire du saint un homme, mais de faire de l’homme un véritable chrétien, et par conséquent un saint. Mais il nous faut également repousser la tentation de déshumaniser ceux qui aspirent à la sainteté en tant que ministres du Seigneur. Il est impossible de croire à la sainteté de ceux qui ne possèdent pas les vertus humaines les plus élémentaires. C’est pourquoi on a pu écrire, pour fustiger cette fausse sainteté déshumanisée, " que ceux qui sont appelés saints soient des hommes accomplis, ne serait-ce que pour ne pas être méprisés et détestés par les païens, et afin que leur perfection ne provoque pas le rire des chrétiens " (9)
Vie spirituelle et apostolat
Les raisons qui doivent inciter à acquérir les vertus morales sont au nombre de deux : d’abord celles-ci sont indispensables au développement de la vie spirituelle pour atteindre la perfection ; ensuite elles sont un moyen d’exercer l’apostolat avec une plus grande efficacité.
En ce qui concerne la première raison, il convient de rappeler que les vertus morales ou naturelles sont comme des éléments nécessaires et préalables, comme une matière grossière qu’il faudra travailler, comme des forces qui peuvent être captées et transformées en énergies supérieures (10).
Il est vrai que, selon la doctrine de saint Thomas, " la grâce perfectionne la nature selon l’ordre de la nature " (11) C’est pourquoi comme le disent les classiques, celui qui " possède de meilleures qualités naturelles, celui-là, sous l’action de la grâce, réalise ce qui est parfait avec une plus grande perfection " (12)
Dans nos efforts pour faire progresser la vie spirituelle, le développement de nos énergies naturelles précède d’une façon évidente, dans l’ordre logique, celui des vertus surnaturelles : mais dans l’ordre de l’exécution, les deux progressions se font en s’accompagnant et en s’imbriquant mutuellement (13) On en déduit que les vertus naturelles — qui font ou peuvent toutes faire partie de l’une des quatre vertus cardinales, conséquence pour tout homme du bon usage de la raison, reçues par les chrétiens au baptême, et élevées à un plan surnaturel par la grâce — sont non seulement un moyen dans la lutte ascétique, pour l’exercice des vertus surnaturelles, mais qu’en même temps, elles sont, pour l’âme en état de grâce, une conséquence de la charité.
Ainsi s’explique-t-on que l’Église exige de ses saints la pratique héroïque non seulement des vertus théologales, mais aussi des vertus morales ou humaines ; et que les personnes véritablement unies à Dieu par la pratique des vertus théologales se perfectionnent également du point de vue humain, qu’elles affinent leurs relations avec autrui ; qu’elles soient loyales, affables, courtoises, généreuses, sincères, précisément parce qu’elles ont placé en Dieu tous les élans de leur âme.
Il faut cependant tenir compte du fait que le perfectionnement de la vie spirituelle — pour lequel il faut employer les moyens traditionnels — précède, normalement, l’union affective ; et que pour un chrétien, et plus précisément pour un prêtre, la pratique constante des vertus morales est une partie de cette lutte vers la perfection, qui fait grandir ainsi la nature humaine jusqu’à atteindre la dimension surnaturelle, par le moyen de la grâce.
Au terme de cette lutte, lorsqu’on vit en union avec Dieu, il devient possible de vivre les vertus humaines d’une façon surnaturelle : avec simplicité, jour après jour, avec un naturel surnaturel. Les vertus naturelles, vécues d’une manière divine, formeront alors comme le revers de la médaille de la fausse sainteté, de celle qui est dépourvue de valeurs humaines (14)
Si, comme nous l’avons dit, l’exercice des vertus naturelles —en tant que partie de la formation humaine — est nécessaire pour parvenir à la perfection, à la sainteté à laquelle les prêtres sont tenus, il faut rappeler maintenant que cet exercice est aussi nécessaire en tant qu’instrument de l’apostolat : précisément pour l’apostolat de l’exemple. Qu’il nous suffise de citer, à ce propos, les lumineuses paroles prononcées par Pie XII dans son discours lors du premier Congrès international des Carmes Déchaux : " S’il est vrai —comme ce doit être certainement le cas — que la grâce surnaturelle ne détruit pas la nature mais la perfectionne, l’édifice de la perfection évangélique doit se fonder sur les vertus naturelles elles-mêmes. Avant qu’un jeune ne devienne un religieux exemplaire, il doit tâcher de devenir un homme parfait dans les choses ordinaires et quotidiennes : il ne peut pas gravir les sommets des montagnes s’il n’est pas encore capable de marcher avec aisance sur un terrain plat. Qu’il apprenne donc, et qu’il montre dans sa conduite la dignité qui convient à la nature humaine : que sa tenue personnelle et ses attitudes soient décentes, qu’il soit fidèle et véridique, qu’il observe les promesses, qu’il contrôle ses actes et ses paroles, qu’il respecte tout le monde, qu’il ne trouble pas les droits des autres, qu’il soit patient, aimable et, ce qui est encore plus important, qu’il obéisse aux Lois de Dieu. Comme vous le savez fort bien, la possession et la formation des vertus que l’on appelle surnaturelles prédispose à une dignité surnaturelle de la vie, surtout lorsque quelqu’un les pratique et les cultive pour devenir un bon chrétien ou un héraut et ministre accompli du Christ " (15)
Le prêtre séculier a été envoyé par Dieu au monde pour y vivre parmi les hommes, et devenir ainsi co-rédempteur avec le Christ.
La vie de relation avec les autres hommes n’est pas une licence que le prêtre peut se permettre ; elle est presque toujours un devoir qu’il ne peut refuser, sans l’accomplissement duquel il ne pourrait mener à bien la mission divine qu’il a reçue.
Pour leurs relations avec leurs semblables dans la vie sociale, les hommes, s’ils sont bons et intelligents, cultivent — habituellement pour des raisons humaines uniquement — une vertu qu’on appelle la sociabilité.
Le prêtre doit également faire sienne cette vertu, s’il ne veut pas se trouver en situation d’infériorité dans ses relations avec les autres hommes.
Ce que d’autres pratiquent pour des raisons humaines, il doit le faire, lui, pour une raison surnaturelle, c’est-à-dire par charité. Mais qu’il ne se détourne d’aucune des exigences —parfois très pesantes — qu’implique la vie sociale, s’il peut y trouver une occasion propice au bien des âmes.
Et qu’il ne se dise pas que la vie sociale n’est que simulation, flatterie, politesse hypocrite ; ou que les conventions et le respect y règnent. Il faut bien avoir présent à l’esprit, quand on parle de vertus humaines, qu’il ne faut pas s’en tenir aux apparences, mais viser la vertu authentique. Pour le prêtre, les règles de la politesse — pratiquée toujours sans affectation, et comme faisant partie de la vertu de la justice — doivent être la manifestation extérieure de toutes les autres vertus humaines, vivifiées par la charité.
En résumé, il suffira de rappeler tous les préceptes édictés par le Code de droit canon se rapportant à la formation des futurs prêtres : " on leur apprendra fréquemment les lois de la véritable urbanité chrétienne en les incitant à les pratiquer à travers l’exemple ; de plus, on les exhortera à toujours garder les préceptes de l’hygiène, la propreté dans leur tenue et leur toilette, et une certaine amabilité, jointe a la modestie et a la gravite " (16)
Je ne veux pas commenter ici chacune des principales vertus humaines que le prêtre doit posséder. Mais il est bon, en tout cas, d’insister sur la formation humaine en tant que partie intégrante d’une préparation culturelle opportune, permettant au prêtre d’exposer la doctrine et d’exercer son apostolat en s’adressant aux personnes les plus diverses dans un langage adapté à l’auditoire. Préparation culturelle qui contribuera à ce que le prêtre soit, également pour cette raison, recherché et apprécié par tous.
Sélection et formation
Nous avons évoqué quelques aspects de la personne humaine idéale du prêtre qui permettent de la cerner ; nous voudrions maintenant en déduire quelques corollaires, qui serviront de critères pour situer cette formation humaine.
Avant tout, il est évident que si un travail assidu de la part des éducateurs peut faire merveille dans le développement des vertus humaines chez les séminaristes, il ne faut pas oublier ce qui est prouvé parla science, à savoir que, sur une base psychique déficiente, tous les efforts en vue d’une formation humaine seront limités et même voués à l’échec. C’est pourquoi on doit recommander, afin d’assurer l’indispensable sélection, de tenir compte de la biotypologie des candidats. Ceci permettra de donner l’importance qu’elle mérite à l’étude des antécédents familiaux et personnels qui, d’une façon ou d’une autre, seront révélateurs de psychose ou, plus simplement, d’une personnalité psychopathique qui, sans que cela apparaisse toujours à première vue, pourrait perdre sa forme latente pour se manifester sous la forme d’une rébellion irréductible à toute formation qui ne relèverait pas du pur domaine psychiatrique. Ce n’est évidemment pas la mission du séminaire.
Toutes les personnalités normales sont à même de recevoir la formation humaine que nous avons brièvement exposée. Mais il ne faut pas oublier que nous nous trouverons en face d’une grande diversité de caractères ; et chacun aura besoin pour parfaire sa formation d’une attention particulière éclairée et diligente. On ne forme pas la masse, mais l’individu, en vue de parvenir à la maturité de son développement personnel.
Chez ceux qui se consacrent à la formation des prêtres, cela suppose, outre l’indispensable savoir, une affection et une préoccupation spéciales. Nous pourrions dire que le supérieur ale devoir de savoir harmoniser parfaitement la fermeté qu’au sein de la famille nous découvrons chez le père, avec l’intuition aimante de la mère, qui traite différemment ses enfants parce qu’ils sont différents les uns des autres.
Un autre élément important de la formation humaine est l’éducation physique : le corps et l’âme formant un composé substantiel unique, il ne faut pas dissocier le développement physiologique du développement psychologique ; ils doivent se compléter pour éviter une multitude de déformations par manque d’un équilibre indispensable.
Un endroit adapté à cette formation humaine est donc nécessaire : une maison bien située, qui offre les conditions élémentaires de lumière et d’air pur. Et, avec la maison, une alimentation qui soit en rapport avec cette période importante de développement et d’effort.
Un bon instrument également — mais avec les précautions qui s’imposent — pour la formation humaine du futur prêtre, sera le contact direct avec la réalité de la vie, au sein de laquelle il ne peut se retrouver à l’improviste, en sortant du séminaire. C’est pourquoi beaucoup pensent qu’une certaine interruptio studiorum conviendrait — cela se pratique, en fait, dans certaines institutions — tant pour parvenir à une connaissance plus parfaite et plus réelle de la manière de penser et de juger des autres hommes que pour tremper les dispositions spirituelles du candidat.
Il sera bon de rappeler enfin que, si la formation humaine du prêtre n’est qu’une facette — et certes pas la plus importante — de son éducation complète, il ne faut cependant, en aucune façon, la reléguer à l’arrière-plan, au risque de la faire oublier par ceux qui ont la très grave mission de former les ministres du Seigneur.
Notes
(1). Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiæ, Suppl., q. 41, a. 1 : " Promotio prolis usque ad perfectum statum hominis, in quantum homo est. "
(2). Cf. Ibid. q. 59, a. 2.
(3). " Educatio ad totum respicit hominen singillatim quaque societatis humanæ participem, sive in naturæ sive in divinæ gratiæ ordine constitutum " (enc. Divini illius Magistri, 31-12-1929, AAS 22, 1930, p. 69).
(4). " Debita habenda est ratio hodiernæ condicionis psycologicæ tum quoad ipsum alumnum tum quoad hommes apus quos ministerium suum sit obiturus ; formanda est alumni volontas et animi firmitas seu character ; fovenda est formatio culturalis seu ut ita dicam "professionalis", qua alumnus accommodate ornari debet " (AAS 42, 1950, p. 684).
(5). Le P. Bona, par exemple, écrivait : " Specie nei primi anni di Collegio non deve preoccuparsi se non di formare l’uomo e il cristiano perfetto ; ed è quanto mai necessario abituare i ragazzi alle norme e alla prassi della urbanità, della cortesia, della correttezza nei modi, e della sincerità e semplicità nel pensare, nell’esprimersi, nell’agire coi propri simili. L’educazione civile, la saggia e simpatica convivenza, la rettitudine in tutte le manifestazioni della vita, sono il sostrato naturale per l’impostazione e l’evoluzione di un esemplare cristiano ", R. P. Bona, I. M. C., Acta et Documenta Congressus Generalis de statibus perfectionis, Roma, 1950, vol. III, p. 49).
(6). Emmanuel Cardinal Suhard,Le prêtre dans la cité, Lettre pastorale, p. 77, Ed. Lahure, Paris, 1949.
(7). Josemaría Escrivá, Chemin, n. 409,3,4, 17,408,429,6° éd. Le Laurier, Paris, 1990. Les affirmations essentielles de cet essai se fondent sur la doctrine qui est exposée par le fondateur de l’Opus Dei dans ces passages et dans beaucoup d’autres textes.
(8). Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiæ, I-II, q. 113, a. 9, ad 2 : " Minimum donum gratiæ superat bonum naturæ totius universi. "
(9). J. Urteaga, Dieu vomit les tièdes, Téqui, Paris, 1978.
(10). Agatangelo di Langasco, O. F. M., Cap., dans Analect Ord. Carm. Discalc., janvier-septembre 1952, p. 150.
(11). Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiæ, I, q. 62, a. 5 : " gratia perficit naturam, secundum modum naturæ. "
(12). Cf. Saint Antonin, Summa, part. 4, tit. 15, c. 10.
(13). P. C. Landucci , " Nove punti al terzo convegno romano dei Superiori e Professori dei Seminari d’Italia ", 4-6 juin 1951, n°3, dans Seminarium, 4(1951-52), p. 33.
(14). Cf. Urteaga, op. cit., p. 50 et s.
(15). " Si verum est — quod quidem verissimum est — supernaturali gratia perfici, non deleri naturam, evangelicæ perfectionis ædificium excitandum est in ipsis naturæ virtutibus. Priusquam iuvenis religiosus sodalis præclari exempli evadat, studeat in ordinariis et cotidianis rebus perfectus homo fieri : nequit scandere cacumina montium, nisi valeat expedito gressu in plano ambulare. Discat igitur et moribus suis demonstret, qui sit humanæ naturæ et consortioni congruens decor : vultum habitumque suum decenter disponat, sit fidus et verax, servet promissa, suos actus suumque regat eloquium, vereatur omnes, aliena iura non turbet, sit malorum patiens, comis et, quod potissimum est, legibus obtemperet Dei. Ut probe nostis, naturalium, quas vocant, virtutum complexio et instructus ad supernaturalem vitæ dignitatem provehuntur, maxime cum eas ideo aliquis exercet et colit, ut bonus christianus aut sit idoneus Christi præco et administer extet " ( dans Analecta Ord. Carm. Discalc., janvier-septembre 1952, p.4).
(16). " Sæpius eis veræ et christianæ urbanitatis leges tradant, eosque exemplo suo ad illas colendas excitent ; hortentur præterea ut præcepta hygienica, vestium et corporis munditiam et quamdam in conversando comitatem cum modestia et gravitate coniunctam, iugiter servent " (c. 1369, 2).
LA FIGURE DU PRÊTRE
DESSINÉE DANS LE DÉCRET
" PRESBYTERORUM ORDINIS "
Quand, au mois d’octobre 1962, peu de jours après l’inauguration solennelle du Concile oecuménique Vatican II, la commission conciliaire De disciplina cleri et populi christiani se préparait à aborder l’étude des projets de sa compétence élaborés dans la phase préparatoire du Concile, elle reçut, entre autres, les schémas De clericorum vitæ sanctitate, De officiis et beneficiis ecclesiasticis deque bonorum ecclesiasticorum administratione et De distributione cleri. Après avoir pris connaissance de tous les documents reçus, la commission conciliaire, en décembre de la même année, refondit ces trois projets en un seul schéma, appelé De clericis. Celui-ci, après huit rédactions successives et des vicissitudes qu’il serait trop long de rappeler ici, est devenu la base du texte définitif du décret Presbyterorum ordinis, promulgué par le Saint-Père Paul VI au cours de la séance solennelle du 7 décembre 1965.
La physionomie particulière du décret
Le décret sur les prêtres a acquis sa physionomie propre tout au long du travail de la commission conciliaire, jusqu’à prendre ses traits définitifs. En premier lieu, il fallait élaborer un texte où fut exposée clairement la nature du sacerdoce du prêtre. En outre si le ministère des prêtres est compris comme une partie intégrante de la mission de toute l’Église — Peuple de Dieu en continuel pèlerinage jusqu’à la fin des temps et en contact étroit avec les hommes de toutes les époques et de tous lieux —, il est nécessaire que l’exercice de ce ministère, tout en conservant intact ce qu’il a d’immuable Par nature, cherche à se rénover continuellement, pour répondre aux exigences des hommes qui sont les bénéficiaires de ce ministère — qu’ils soient ou non membres de l’Église.
Pour cela, il était indispensable d’aborder, dans le décret, à côté du problème d’ordre général de la place que le prêtre occupe dans l’Église et dans le monde, les aspects pastoraux et disciplinaires qui se rapportent à l’exercice du ministère sacerdotal dans notre temps, avec les hommes de l’époque dans laquelle nous vivons.
Tout cela ne pouvait qu’amener à réfléchir sur les exigences que le sacerdoce et l’exercice du ministère impliquent pour le prêtre. La description doctrinale du sacerdoce devait donc s’accompagner, dans le texte, d’une vision de ses aspects pastoraux, ascétiques et disciplinaires : synthèse dans laquelle tout cet ensemble serait ramené à une unité, avec pour point de convergence la nature et les exigences du ministère et de la vie des prêtres.
Les mots sur lesquels s’ouvre la constitution dogmatique sur l’Église — Lumen gentium cum sit Christus — constituent le point de départ et, en même temps, le centre de la réflexion que tout au long du Concile, l’Église a menée à bien sur sa nature et sur sa mission. (1)
Le presbytérat dans la mission de l’Église
Nature et mission sont deux aspects complémentaires et inséparables dans la vision globale de l’Église. Sans vouloir pénétrer trop avant sur ce terrain — ce qui nous éloignerait de l’objet de notre travail — il semble nécessaire de présenter, ne serait-ce que brièvement, quelques considérations sur la mission de l’Église, qui nous aideront à replacer dans sa juste perspective l’exposé du décret Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres.
1. La mission de l’Église, reçue de Jésus-Christ, est unique. Son accomplissement est confié à tous les membres du Peuple de Dieu qui, par les sacrements d’initiation, participent au sacerdoce du Christ pour offrir à Dieu un sacrifice spirituel et rendre témoignage à Jésus-Christ devant les hommes. Chacun doit réaliser ce qui lui revient de cette mission globale pour le service et l’édification de la communauté.
2. Cette mission de l’Église ne se limite pas à la charge pastorale au service des fidèles : elle s’étend à tous les hommes et à tous les temps. À ce propos, il est significatif que le schéma conciliaire originellement appelé De missionibus porte pour titre définitif De activitate missionali Ecclesiæ et qu’il commence par les mots Ad gentes, comme pour signifier, dès le début, que l’expansion de l’Église — son annonce du message de Dieu à tous les hommes — doit être considérée comme une exigence intrinsèque de la mission qu’elle doit accomplir dans le monde jusqu’à la fin des temps.
3. Une seule mission, de portée universelle, et, pour l’accomplir, un seul sacerdoce, celui du Christ auquel participent — quoique de diverses manières — tous les membres du Peuple de Dieu : l’Église, dotée d’une structure sacramentelle, est participante et dépositaire de la mission, que le Christ a reçue du Père, et elle est sanctifiée par le Saint-Esprit pour rendre gloire à Dieu en annonçant son Règne et en l’établissant parmi tous les hommes.
4. À côté du sacerdoce commun de tous les fidèles, il existe également, de par la volonté de Dieu, un sacerdoce ministériel, que présuppose le sacerdoce commun, mais dont il se différencie essentiellement, et non pas seulement par le degré de participation au sacerdoce unique du Christ. Le sacerdoce ministériel confère un " pouvoir sacré " (2) fait que ceux qui le reçoivent participent à l’autorité par laquelle le Christ, Tête de l’Église, édifie, sanctifie et gouverne son Corps. Il y a donc une relation entre le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel, mais c’est à celui-ci qu’il appartient d’offrir le Sacrifice du Christ, de pardonner les péchés et, au nom du Christ, de remplir publiquement la fonction sacerdotale au service des hommes ; c’est pour ce sacerdoce qu’un sacrement particulier est nécessaire, en vertu duquel le prêtre, par l’onction de l’Esprit Saint, reçoit un caractère spécial qui le configure au Christ Prêtre et l’habilite à oeuvrer au nom du Christ, tête du Corps Mystique (3). Afin de réaliser ce dessein, le Christ, consacré et envoyé par le Père (4), fait participer les Apôtres et, à travers eux, leurs successeurs, les évêques à cette consécration et à cette mission. Cette consécration et cette mission, à un degré moindre, sont transmises aux prêtres (5) afin qu’ils remplissent la mission confiée par Jésus-Christ, en tant que coopérateurs de l’ordre épiscopal.
Perspective dynamique du sacerdoce
Ces reflexions vont nous permettre de situer le presbytérat et ses fonctions au sein de la mission de l’Église Au long des débats conciliaires autour du décret sur les prêtres, deux positions s’étaient manifestées qui, considérées séparément, pouvaient paraître opposées et même contradictoires : d’un côté, on insistait sur l’aspect de l’évangélisation et l’annonce du message du Christ à tous les hommes ; de l’autre, on mettait l’accent sur le cuite et l’adoration de Dieu en tant que fin à laquelle doivent tendre le ministère et la vie des prêtres. Un effort de synthèse, de conciliation, s’imposait. La commission s’efforça d’harmoniser ces deux conceptions qui n’étaient pas opposées et qui, par conséquent, ne s’excluaient pas l’une l’autre.
En effet, ces deux positions doctrinales sur le sacerdoce atteignent leur pleine dimension et leur signification lorsqu’elles s’intègrent dans une synthèse totale qui montre comment ces deux aspects sont des facettes absolument inséparables l’une de l’autre, qu’elles sont complémentaires et se font valoir mutuellement. Le ministère en faveur des hommes ne se comprend que comme un service rendu à Dieu (cf. Rm 1, 9) et, à son tour, la gloire de Dieu exige que le prêtre éprouve le désir d’unir à sa louange celle de tous les hommes. C’est pourquoi il est dit, au n° 2 du décret Presbyterorum ordinis, selon les paroles de saint Paul aux Romains (15, 16) : " Les prêtres reçoivent de Dieu la grâce qui les fait ministres du Christ Jésus auprès des nations, assurant le service sacré de l’Évangile pour que les nations deviennent une offrande agréable, sanctifiée par l’Esprit Saint. " On doit considérer, avant tout, l’annonce de l’Évangile en étroite relation avec le culte, en tant que moyen par lequel le Peuple s’assemble, pour que tous ses membres puissent s’offrir à Dieu comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu (cf. Rm 12, 1) (6) À travers le ministère des prêtres, le sacrifice spirituel des fidèles est consommé en union avec le Sacrifice du Christ, unique Médiateur, Sacrifice offert par les prêtres, de manière non sanglante et sacramentelle, jusqu’au temps de la nouvelle venue du Seigneur Une perspective dynamique du ministère sacerdotal s’ouvre donc qui, en annonçant l’Évangile, engendre la foi chez ceux qui ne croient pas encore (7), afin qu’en appartenant au Peuple de Dieu, ils unissent leur sacrifice a celui du Christ en formant avec Lui un seul Corps.
La figure du prêtre au milieu des hommes
Ce que nous venons d’exposer nous fait voir comment la vie et le ministère du prêtre tendent, sur un plan ontologique — cela concerne également la vie personnelle de chaque prêtre — totalement vers la gloire de Dieu ; gloire qui consiste en ce que les hommes reçoivent, en toute conscience, en toute liberté et avec reconnaissance, l’oeuvre de Dieu réalisée dans le Christ et qu’ils la manifestent dans tous les actes de leur vie (8).
A la lumière de ces réflexions, on peut s’interroger sur la figure du prêtre dans le monde et au milieu des hommes. La réponse à cette question doit se fonder sur les deux composantes qui constituent la vision globale du prêtre : consécration et mission. Le prêtre est un être à part dans le Peuple de Dieu, choisi et doté d’une consécration spéciale ; mais, pour remplir la mission qu’il a reçue, il doit vivre parmi et avec les autres hommes ; il doit les comprendre, les accompagner, les guider au long de leur chemin, au nom de Celui qui l’a consacré et envoyé, de la même manière que Jésus-Christ, Fils de Dieu, voulut devenir en tout semblable aux hommes, à l’exception du péché (cf. He 2, 17 ; 4, 15).
L’ordre des fonctions sacerdotales
Au moment de décrire ces fonctions (munera), deux opinions différentes se sont également affirmées parmi les Pères conciliaires.
Certains désiraient que l’on suive, dans l’exposé, un ordre d’importance objective de ces fonctions : ministre de l’Eucharistie et des autres sacrements (munus sanctificandi), ministre de la parole (munus docendi) et pasteur des fidèles (munus regendi) ; d’autres, en revanche, préféraient un ordre que nous pourrions appeler logique, ou de réalisation : l’annonce de la parole, qui engendre la foi (ministre de la parole de Dieu), pour que les hommes s’incorporent à l’Église au moyen des sacrements (ministre des sacrements) et pour éduquer dans la foi ceux qui se sont ainsi incorporés au Peuple de Dieu (pasteur des fidèles).
Il a paru préférable d’adopter la deuxième de ces positions, parce qu’elle répondait mieux à l’ordre suivi dans d’autres documents conciliaires qui exposent ces mêmes fonctions (9), et surtout parce que le Sacrifice eucharistique, première fonction sacerdotale à tous points de vue, prend son véritable relief lorsqu’il se place dans une perspective dynamique, qui le situe à la fois au sommet du ministère sacerdotal et à la source, le centre et la racine de tout la vie de la communauté ecclésiale.
Le prêtre se doit d’être à la disposition de toutes les âmes. C’est pourquoi il devra, dans le ministère de la parole, en accord avec sa mission hiérarchique, appliquer la vérité permanente de l’Évangile aux diverses circonstances concrètes de la vie humaine. C’est alors que sont proposées les différentes façons de manifester cette vérité :
le bon exemple, qui encourage et anime, le kérygme ou annonce du salut, la catéchèse, la réponse, nourrie par une doctrine vivante, aux problèmes qui se présentent à la conscience des hommes dans les diverses circonstances historiques ou sociales, etc.
Nourris dans la foi par la Parole, les hommes sont incorporés à 1’Église par le baptême et grandissent dans cette vie grâce aux autres sacrements — parmi lesquels la pénitence occupe une place privilégiée dans le ministère des prêtres — pour atteindre son sommet dans l’Eucharistie, signe et sacrement de l’unité de l’Église, qui contient tout le trésor spirituel de l’Église (10), c’est-à-dire Jésus-Christ en personne, et dans laquelle l’Église tout entière offre au Père son sacrifice en union avec le Christ. Dans l’accomplissement de cette fonction, le prêtre doit enseigner à tous les fidèles à participer à la liturgie de telle manière qu’à travers elle ils puissent atteindre soit un esprit de prière qui devra se manifester tout au long de leur vie, soit l’expérience vivante — dans le sens d’un appel personnel — des exigences de la vocation universelle à la sainteté, chacun selon son état et sa condition, en apprenant à vivre selon l’Évangile de Jésus-Christ.
Le prêtre est également un éducateur de la foi, fonction qui consiste à former tous les fidèles afin qu’ils parviennent à la pleine maturité chrétienne. Celle-ci se traduira par une charité vivante et efficace, et par une recherche incessante de la volonté de Dieu à travers les événements — grands parfois, mais plus généralement petits — de leur vie quotidienne. Une telle mission d’éduquer dans la foi ne se limite pas au soutien individuel des fidèles ; elle doit s’étendre aussi à la formation de la communauté chrétienne : d’une communauté qui sache conjuguer ce qui est local avec ce qui est universel, en s’attachant à la paroisse et au diocèse tout en ressentant son appartenance à l’Église universelle, et en pratiquant le zèle catholique pour le salut de tous les hommes.
Dans l’accomplissement de cette mission, le prêtre devra se sentir un ministre de l’Évangile et un pasteur de l’Église ; il devra éviter soigneusement de confondre sa mission sacrée avec les intérêts d’une idéologie ou d’une faction purement humaine, ou même d’en donner l’impression.
La vie de communion du prêtre avec le Peuple de Dieu
L’unité entre la mission et le sacerdoce exige que le prêtre ne se considère pas comme une " pièce détachée ", mais qu’au contraire, il vive profondément une communion particulière avec tous les autres membres du Peuple de Dieu appelés à participer à la mission commune.
Le prêtre est, en union avec les autres membres de l’Ordo presbyterorum, coopérateur de l’Ordo episcoporum ; il participe de façon solidaire à l’universalité de la mission de ce dernier. Cependant l’incardination et la mission canonique concrétisent dans une communauté ecclésiale l’étendue de l’exercice de son ministère, et établissent que la voie à la communion avec l’ensemble de l’ordre épiscopal se réalise par l’intermédiaire de l’Ordinaire du diocèse ou de la prélature, territoriale ou non, auxquels tout prêtre appartient.
Il en résulte que les rapports du prêtre avec son Ordinaire ne peuvent être évalués en termes de stricte obéissance passive et instrumentale. Cela conduirait à limiter les perspectives de la mission qui, pour s’épanouir, requiert l’union vivante avec la Tête de l’Église à travers son représentant visible, dans une obéissance qui ne se limite pas à exécuter, mais qui cherche au contraire à tout moment l’identification et qui, remplie d’esprit pastoral, de zèle pour les âmes, sait trouver avec opportunité toutes les initiatives qui conduiront au meilleur accomplissement de cette mission.
Communion également avec les autres prêtres, dans un sentiment profond de la fraternité qui découle du lien sacramentel commun, et avec l’idée que la mission unique — également confiée à tous — exige que chacun, en union et en collaboration avec les autres, accomplisse la tâche qui lui incombe. Fraternité féconde dans ses conséquences pratiques, depuis l’aide mutuelle dans le ministère jusqu’à la sollicitude — discrète et efficace — envers tous les frères dans le sacerdoce, particulièrement envers ceux qui, à un moment donné, peuvent éprouver certaines difficultés. En sachant au besoin donner un avertissement aux autres, dans un esprit de charité plein de délicatesse, en disant la vérité en face —la correction fraternelle dans toute sa profondeur évangélique ! Et tout ce qui peut les aider à améliorer leur vie et à accomplir leur mission d’une manière plus efficace. Parmi les moyens pratiques de bien réaliser cette union des prêtres qu’indique le décret (numéro 8), signalons la constitution d’associations sacerdotales qui leur permettent de s’aider mutuellement à atteindre la sainteté et à exercer leur ministère avec la plus grande efficacité.
Communion, enfin, avec les autres fidèles, qui sont leurs frères parce que membres d’un même Corps et participants de la même mission unique de l’Église. Communion qui se traduit, de la part des prêtres, par l’aide qu’ils apportent aux laïcs afin que — formés dans la doctrine avec une attention spirituelle diligente — ils puissent accomplir en toute responsabilité leur propre tâche dans l’Église et dans le monde.
Projection universelle du sacerdoce
La mission universelle du prêtre — participant au sacerdoce du Christ, qui atteint tous les hommes et tous les temps — crée en lui la sollicitudo omnium Ecclesiarum. Ce qui l’amène à considérer comme siens les besoins de l’Église tout entière et à chercher inlassablement des vocations qui consacreront toute leur vie au service ministériel de Dieu et des hommes. Cette raison, au contenu profondément pastoral, a justifié la nécessité de modifier les normes actuellement en vigueur sur 1’incardination — réforme dont le contenu concret a été formulé dans la nouvelle rédaction du Code de droit canon. (11) Elle a également mis en évidence l’utilité de créer quelques initiatives pastorales de caractère local ou universel à l’attention de certains groupes sociaux.
Le besoin que tout prêtre éprouve — signe inéquivoque d’amour pour sa mission — de promouvoir des vocations pour le sacerdoce, s’inscrit également dans cette perspective pastorale. Cette exigence, qui concerne l’ensemble du Peuple de Dieu, incombe spécialement au prêtre, qui doit désirer donner un témoignage constant d’esprit de service et de joie par le don de soi. Il doit aussi employer tous les moyens — en premier lieu, les moyens surnaturels — pour que soient nombreux ceux qui, ressentant les nécessités de l’Église et la grandeur de la vocation sacerdotale, sauront faire de leur vie un service ministériel en faveur de Dieu et des hommes. Le prêtre doit porter le séminaire dans son coeur, en sachant que les nouveaux prêtres deviendront les continuateurs de sa mission et la couronne de sa vie tout entière offerte au Seigneur.
Appel à la réflexion
Nous avons jusqu’à présent indiqué quelques traits qui permettent d’entrevoir la grandeur de la mission sacerdotale, dans sa projection à la fois double et inséparable vers la gloire de Dieu et le service des hommes.
La contemplation de ce panorama grandiose nous amène à nous poser cette question : quel est le reflet de cette consécration et de cette mission dans la vie du prêtre ?
La réponse à cette question apparaît spontanément : le sacerdoce et l’efficacité de la mission comportent une exigence particulière de sainteté personnelle. La rénovation de l’Église et la diffusion de l’Évangile ne peuvent s’appuyer sur un ensemble de réformes —plus ou moins radicales — de quelques structures externes ; elles doivent avoir leur origine dans un renouvellement des âmes, dans une recherche incessante de Jésus-Christ, qui donneront et leur contenu et leur efficacité aux réformes de structures qui seront nécessaires.
Tous les prêtres doivent méditer fréquemment — dans un dialogue fécond avec Dieu, dans l’intimité de leur prière personnelle —le contenu de ce qui est affirmé au n° 12 du décret Presbyterorum ordinis : " La grâce de Dieu, certes, peut accomplir l’oeuvre du salut même par des ministres indignes, mais d’ordinaire, Dieu préfère manifester ses hauts faits par des hommes accueillants à l’impulsion et à la conduite du Saint-Esprit, par des hommes que leur intime union avec le Christ et la sainteté de leur vie habilitent à dire avec l’Apôtre : "Si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi" (Gal 2, 20). "
L’annonce du message du Christ amène le prêtre à éprouver le besoin de se pénétrer de la Parole, d’en imprégner son esprit et son coeur ; le ministère des sacrements exige non seulement une réalisation extérieure et officielle — suffisante pour la validité — mais un désir sincère d’identification avec Jésus-Christ. La mission qui consiste à éduquer le Peuple de Dieu dans la foi exige que la vie du prêtre — toute imprégnée d’un esprit de sacrifice volontaire, d’un esprit d’offrande joyeuse — soit pleinement empreinte de charité pastorale. De celle-ci découlent toutes les vertus humaines et surnaturelles nécessaires à l’accomplissement de sa mission : la charité sans limites, allant jusqu’à l’oubli de soi-même ; la foi qui éclaire et encourage à persévérer, sans se laisser vaincre par la fatigue ; l’obéissance à la fois entière et délicate, mais en même temps intelligente, efficace et responsable ; l’humilité et la mansuétude, en sachant allier la compréhension à la fermeté ; la continence parfaite, qui rend le coeur libre pour l’offrir à Dieu dans l’adoration et le consacrer pleinement au service des âmes ; la patience, qui sait souffrir en silence et toujours pardonner ; la pauvreté, qui est une leçon de béatitude et un témoignage d’espérance.
Il convient de faire remarquer ici qu’on n’a pas voulu, dans le texte du décret, situer les vertus nécessaires au prêtre dans le cadre des trois conseils évangéliques — ce qui aurait pu conduire à identifier à tort la vie sacerdotale à la vie religieuse, — mais on y a fait figurer les unes et les autres —décrites compte tenu des caractéristiques particulières de la consécration et de la mission du prêtre séculier — dans le cadre de la charité pastorale, dans sa double projection d’adoration de Dieu et de service en faveur des hommes.
Le sacerdoce considéré comme un service
En quelques mots, nous pouvons dire que le prêtre est à la fois homo Dei et homo ad hommes missus, homme de Dieu et homme envoyé aux hommes. Ou, pour employer une expression plus précise, il est homo Dei en vertu d’une consécration spéciale qu’il a reçue afin de pouvoir être envoyé aux hommes, et il est envoyé aux hommes parce qu’il a reçu la consécration qui affirme son appartenance à Dieu. Le prêtre doit donc se sentir intimement uni à Dieu, qui l’a choisi et consacré d’une manière merveilleuse et inimaginable, de telle sorte que, par le sacrement de l’Ordre, il est configuré au Christ Prêtre. En tant que prêtres, nous devons penser avec reconnaissance — j’emploie les propres paroles de Mgr Escrivá — " à cette divinisation atteignant même notre corps ; à cette parole qui nous mène à Dieu ; à ces mains qui le touchent ; à ce pouvoir de faire des miracles en administrant la grâce Les grandeurs de ce monde ne sont rien en comparaison de ce que Dieu a confie au prêtre " (12). Cette identification doit amener le prêtre a vivre la vie même de Jésus-Christ, à s’insérer profondément dans le courant d’amour, d’adoration et de don de soi qui, depuis Jésus-Christ, se dirige continuellement vers le Père.
Cependant le prêtre, " choisi d’entre les hommes " (He 5, 1), reçoit en même temps la mission qu’il doit accomplir en faveur des hommes. Il ne s’appartient plus, il est tout entier de Dieu et des hommes, il est tenu d’être à la disposition d’autrui, afin d’éclairer, de nourrir et de guider les hommes vers la gloire de Dieu tandis qu’ils parcourent le chemin de leur vie terrestre.
Dans un projet de message des Pères du Concile à tous les prêtres, il était dit que le prêtre devait se faire hostie qui s’offre à Dieu le Père et, en même temps, " hostia quæ traditur in cibum hominibus pro amore Dei ", " hostie portée en nourriture aux hommes pour l’amour de Dieu ". Ce message — qui avait été préparé pour combler quelques lacunes quand, par décision du conseil de la présidence du Concile, le schéma sur les prêtres avait été réduit à quelques brèves propositions —, ce message n’eut plus sa raison d’être lorsque la commission fut autorisée à préparer un décret d’une ampleur suffisante. Cependant, la phrase que nous avons citée a été incorporée au nouveau texte du décret, bien qu’elle ait dû être modifiée par suite d’une pétition de quelques Pères conciliaires qui — je rapporte leurs propos — considéraient cette métaphore nimis audax (trop audacieuse), bien qu’exacte. C’est pourquoi on peut lire dans le texte définitif du décret : " En s’unissant à l’acte du Christ Prêtre, chaque jour les prêtres s’offrent à Dieu tout entiers ; en se nourrissant du Corps du Christ, ils participent du fond d’eux-mêmes à la charité de celui qui se donne aux chrétiens en nourriture " (13)
Ces réflexions feront sans doute comprendre que l’existence sacerdotale doit être envisagée comme un service qui amène constamment le prêtre, dans les mille circonstances de la vie quotidienne, à un oubli de soi qui le conduira à se consacrer généreusement aux hommes. Le prêtre, a-t-on dit avec une image forte, " doit poser son coeur à même le sol pour que ses frères puissent le fouler à leur aise " (l4)
Pour satisfaire cette exigence d’union à Dieu et de don de soi pour le service des hommes, le prêtre trouve le centre et la racine de toute sa vie dans le Sacrifice eucharistique, dans lequel, en union avec Jésus-Christ, il s’offre entièrement à Dieu en sacrifice d’adoration pour s’imprégner à son tour de la charité du Christ " pour la vie du monde " (Jn 6, 51). C’est la raison pour laquelle il est conseillé vivement aux prêtres, au n° 13 du décret, de célébrer quotidiennement la messe, qui est toujours un acte du Christ et de 1’Église, même dans le cas où le peuple — la communauté — ne peut être matériellement présent. Cette même exigence amène le prêtre à être un homme de prière, à cultiver sa piété personnelle —en utilisant les moyens que l’Église conseille, et parfois même prescrit, et ceux qu’il peut choisir librement, parce qu’ils répondent mieux à ses propres exigences — (15), à s’imprégner de Dieu et à sentir profondément en lui-même cette nécessité d’adoration et de don de soi auxquels il veut amener toutes les âmes.
NOTES
(1). Cf. Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 1.
(2). Cf. Ibid., n° 10.
(3). Cf. Ibid., n° 2
(4). Cf. Jn 10, 36 ; Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(5). " Le Christ que le Père a sanctifié (c’est-à-dire consacré) et envoyé dans le monde...
De même les prêtres consacrés par l’onction du Saint-Esprit et envoyés par le Christ "
(décr. Presbyterorum ordinis, n° 12).
(6). Dans la Messe — qui est le culte par excellence — la liturgie de la parole est unie inséparablement à la liturgie eucharistique. Cf. Concile Vatican II, const. Sacrosanctum Concilium, n° 56.
(7). " (Les Apôtres) ont prêché la parole de vérité, et ils ont fait naître l’Église " (Saint Augustin, Enarr. in Ps., 44, 23 ; PL 36, 508) ; " D’abord ils enseignent toutes les nations, puis ils les signent avec l’eau après les avoir instruit. En effet on ne peut conférer au corps le sacrement du baptême si l’âme n’a pas préalablement accueilli la vérité de la foi " (Saint Jérôme, In Matth., 28, 19 ; PL 26, 226 D).
(8). Cf. décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(9). Cf. Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n°25-27 ; décr. Christus Dominus, n° 12-16.
(10). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 5.
(11). Cf. Codex huis Canonici (1983), c. 265-272. Cf. aussi les canons consacrés aux prélatures personnelles : c. 294-297 (NdE).
(12). Josemarta Escrjyá, Lettre, Rome, 8-VIII-1956, n° 17.
(13). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 13.
(14). Josemaria Escrivá, Lettre, Rome, 8-8-1956, n° 7.
(15). Cf. Concile Vatican fi, décr. Presbyterorum ordinis, n° 18.
CONSECRATION ET MISSION
DU PRÊTRE
Le désir de l’Église de mieux se connaître — l’approfondissement théologique — et de mieux se faire connaître par le monde — le renouvellement pastoral et missionnaire — eût été incomplet s’il avait manqué au Concile oecuménique Vatican II le décret Presbyterorum ordinis, qui situe le ministère et la vie sacerdotale dans l’heureux développement ecclésiologique sanctionné par la constitution dogmatique Lumen gentium, et qui, en même temps, les place dans le contexte culturel et social propre à notre époque, qu’a évoqué la constitution pastorale Gaudium et spes.
Mais ce désir d’approfondissement et de renouvellement n’aurait pas non plus été comblé si le document conciliaire sur le sacerdoce avait omis dans son projet l’un ou l’autre des quatre aspects, théologique, pastoral, ascétique et disciplinaire, qu’il était nécessaire d’intégrer harmonieusement dans la structure globale du décret. Car la théologie et le droit, la hiérarchie et le ministère, le charisme et la règle, l’Évangile et la loi ne sont pas seulement des aspects complémentaires de l’admirable, de l’unique réalité divine et humaine de l’Église. Ils sont aussi les divers domaines d’une problématique commune qui comporte des problèmes différents mais tous réels, et jamais étrangers les uns aux autres. C’est pourquoi la structure globale du décret présente un premier chapitre doctrinal Presbyteratus in missione Ecclesiæ. Puis, cette même théologie du presbytérat introduit le discours éminemment pastoral du second chapitre Presbyterorum ministerium, ainsi que celui du troisième chapitre Presbyterorum vita, dans lequel les exigences spirituelles et la discipline ont une place primordiale. Tout l’ensemble est profondément imprégné de l’idée fondamentale déjà exposée dans la constitution Lumen gentium au sujet de l’épiscopat, c’est-à-dire le lien intime et profond qui existe entre la consécration et la mission. Cette union, cette interdépendance servent en fait de fil conducteur à tout le décret Presbyterorum ordinis.
Deux questions. Deux réponses
Dans le premier chapitre sur la nature du sacerdoce et sur la condition des prêtres dans le monde, le Concile a certainement eu présent à l’esprit la nécessité d’apporter une réponse appropriée à deux questions qui ont donné lieu à une littérature abondante, parfois peu sérieuse du point de vue théologique et manquant de sérénité dans la forme. La première, en présence du développement notable de la doctrine sur l’épiscopat et sur le sacerdoce commun des fidèles s’interroge sur le véritable rôle des prêtres dans la mission unique de l’Église, et sur la valeur et le sens de leur sacerdoce. La seconde en revanche se situe dans le contexte de notre civilisation, dont les structures se transforment constamment, et dans laquelle les valeurs religieuses courent le risque d’être étouffées ou marginalisées : comment les prêtres peuvent-ils être présents, d’une manière essentielle et efficace, dans la vie concrète des hommes ?
Dans la réponse donnée par le décret à la première question, l’accent est mis sur la consécration sacramentelle spéciale : celle-ci fait participer les prêtres au sacerdoce ministériel du Christ Lui-même, en la personne de qui ils agissent. Elle rattache leur sacerdoce à la plénitude sacerdotale et à la mission pastorale des évêques, dont ils sont les coopérateurs. Enfin elle distingue nettement le sacerdoce ministériel des prêtres du sacerdoce commun des simples fidèles.
Pour répondre à la seconde question — qui ne concerne plus la place que le prêtre doit occuper dans 1’Église, mais plutôt sa place dans le monde, in gentibus — l’accent est mis sur la mission, c’est-à-dire sur la seconde composante ontologique du sacerdoce à laquelle nous faisions allusion précédemment. La notion cultuelle du sacerdoce est évidemment rappelée et réaffirmée. C’est sur elle que se centre en priorité l’enseignement du Concile de Trente. Mais, en même temps, l’attention est fortement attirée sur l’exigence évidente du rôle missionnaire du sacerdoce évangélique. Le décret fait un pas en avant (un grand pas, qui pourrait sans aucun doute avoir de notables conséquences pastorales, et également oecuméniques) surtout quand il reproduit presque intégralement le texte de Rm 15, 16 : les prêtres, lit-on au numéro 2, reçoivent une grâce spéciale de Dieu parce qu’ils sont " officiants du Christ Jésus auprès des païens, prêtres de l’Évangile de Dieu, afin que les païens deviennent une offrande agréable, sanctifiée dans l’Esprit Saint ".
Ce sont deux exigences d’un même culte sacerdotal
Il ne s’agit pas d’opposer — comme le font certains — deux conceptions différentes ou divergentes du sacerdoce (rituelle et missionnaire, celle du Concile de Trente et celle du Concile Vatican II). Il s’agit d’exposer deux aspects, deux moments, voire même deux exigences du même culte sacerdotal. Et il est tout à fait logique qu’il en soit ainsi puisqu’il ne serait pas possible de célébrer l’Eucharistie — fonction sacerdotale sublime — avec le Peuple de Dieu si auparavant ce Peuple ne se formait, ne se réunissait, ne s’assemblait. Les Apôtres, dit saint Augustin " ont prêché la Parole de vérité et ont fait naître des Églises " (1) Et saint Thomas rappelle que " Notre Sauveur, en envoyant ses disciples prêcher, leur ordonna trois choses. Premièrement d’enseigner la foi ; deuxièmement d’administrer les sacrements aux fidèles " (2)
Plus simplement, cela reviendrait à dire que le prêtre ne rendrait pas à Dieu le culte qui lui est dû s’il demeurait enfermé dans le temple, si son activité se limitait aux seules fonctions rituelles, s’il attendait que le peuple vienne le chercher dans la solitude progressive de son isolement. Cela est d’autant plus actuel qu’à notre époque, plus que jamais, la présence du prêtre en tant que missionnaire parmi les hommes est nécessaire pour l’édification de l’Église. Ces hommes appartiennent à une société imprégnée de matérialisme ; c’est pourquoi ils sont souvent insatisfaits, découragés, tristes. Il faut aller vers eux, comme Jésus qui s’approcha des disciples d’Emmaüs — comme un compagnon de voyage — pour être écouté plus aisément, pour se faire comprendre, pour traduire dans leur langue la Parole éternelle, maintes fois répétée ; pour raviver enfin leur foi et leur joie avec la fraction du pain. Semblable présence des prêtres parmi les hommes sera toujours dominée par l’exigence dialectique propre à la nature même de la mission sacerdotale. Car une telle mission ne pourra être menée à bien que si le prêtre —consacré par l’esprit — sait être au milieu des hommes (" pro hominibus constitutus ") et, en même temps séparé d’eux " ex hominibus assumptus ", cf. He 5, 1). S’il vit avec les hommes, s’il comprend leurs problèmes, il appréciera leurs valeurs, mais en même temps, au nom d’une autre réalité, il rendra témoignage et enseignera d’autres valeurs, d’autres horizons pour l’âme, une autre espérance.
Les différentes fonctions du prêtre
Le second chapitre s’ouvre sur une présentation exhaustive des fonctions des prêtres. Les prêtres, en effet, ont reçu de Dieu, par l’intermédiaire des évêques, le pouvoir d’évangéliser, de sanctifier et de gouverner son Peuple, en communion hiérarchique avec les évêques. Toutes les formes du ministère de la parole sont considérées ici : le kérygme, la catéchèse, la prédication, l’élaboration de la doctrine appropriée pour répondre aux problèmes que pose la vie des hommes à tout moment dans l’histoire de notre société. On explique ensuite comment tous les sacrements, toutes les fonctions ecclésiastiques, toutes les oeuvres d’apostolat sont ordonnés à l’Eucharistie, dans laquelle " est contenu tout le bien spirituel de l’Église " (3), c’est-à-dire le Christ en personne. Enfin si l’on considère la fonction du prêtre en tant que pasteur du peuple chrétien, deux points principaux sont mis en valeur : la nécessité d’éduquer la personnalité chrétienne de chacun des fidèles — afin qu’ils soient des hommes de foi, comme des chrétiens responsables face aux devoirs, grands et petits, de chaque jour, et qu’ils se comportent comme tels — et la formation de la communauté chrétienne de sorte qu’elle puisse répandre elle-même la foi et l’amour dans la société civile.
Les relations du prêtre avec les autres fidèles
Le second article de ce chapitre examine largement le rôle du prêtre dans ses relations avec l’ordre épiscopal — et en particulier avec son évêque —, avec les autres prêtres et avec les laïcs, croyants et non croyants. Il insiste sur les liens de communion hiérarchique, de charité, de co-responsabilité pastorale, de confiance et d’amitié qui unissent évêque et prêtre.
Il est également question d’un cœtus presbyterorum particulier, représentant du presbyterium, qui — améliorant la figure juridique actuelle du chapitre cathédrale et des consulteurs diocésains —peut conseiller et aider l’évêque dans le gouvernement du diocèse. La coopération pastorale entre les différents diocèses et paroisses, la collaboration mutuelle et l’union entre les prêtres employés à diverses tâches ministérielles, les problèmes de compréhension que pose parfois la différence d’âge et de mentalité, ainsi que les associations sacerdotales et d’autres thèmes similaires, ont été largement étudiés dans ce chapitre, qui a tracé — lorsque cela a paru nécessaire — des lignes directrices aux solutions juridiques et pratiques qui seront cherchées. En dernier lieu, dans l’exposé des relations entre prêtres et laïcs, il a été tenu scrupuleusement compte de la doctrine conciliaire sur le laïcat et de la participation des fidèles laïcs à la mission apostolique de l’Église.
Un principe fondamental de la théologie et de la pastorale des vocations est que la responsabilité de veiller aux vocations sacerdotales concerne tout le Peuple de Dieu. Elle constitue cependant un devoir spécial pour les prêtres qui — par la prière, le témoignage de leur vie, la prédication, la direction spirituelle, etc. — peuvent et doivent favoriser l’extension des vocations que la grâce de Dieu ne cesse de susciter au sein de son Peuple. Cet aspect du ministère sacerdotal est rappelé par le décret, tout comme d’autres principes et d’autres règles doctrinales et pratiques destinées à faciliter une répartition convenable des prêtres dans le monde, en tenant compte également des adaptations nécessaires de l’institution juridique de l’incardination et de l’excardination. Les propositions qui sont faites de corps mobiles de prêtres séculiers, incardinés à des diocèses ou à des prélatures personnelles présentent un intérêt particulier. Dotés d’une formation doctrinale et pastorale spécialisée, ces prêtres peuvent réaliser des activités apostoliques particulières parmi des groupes de personnes déterminés, tant au niveau national qu’international, dans n’importe quelle partie du monde, là où les circonstances pastorales conseillent le développement de tel ou tel travail spécialisé.
Une spiritualité spécifique du prêtre
Dans le troisième chapitre du décret, le Concile a voulu d’une part, en traçant les lignes d’une spiritualité sacerdotale solide, éviter qu’une telle spiritualité puisse être confondue avec celle qui est propre à l’état religieux. D’autre part, il a tenu à ne pas se prononcer sur des questions déterminées — par exemple, celle de savoir si le presbytérat confère à la personne l’état de perfection — qui ont donné lieu à des opinions différentes parmi les spécialistes de la théologie ascétique et spirituelle. On a préféré, pour cette raison, exposer le contenu fondamental d’une spiritualité évangélique, simple et forte, capable de guider tous les prêtres qui ont charge d’âmes à la parfaite charité pastorale, c’est-à-dire la perfection chrétienne dans l’exercice de leur ministère sacerdotal.
En effet, l’exercice diligent et correct, des trois grandes fonctions ministérielles requiert et en même temps stimule et facilite la sainteté personnelle du prêtre. Il trouve dans cette vérité solide le fondement de l’unité et de l’harmonie de tous les aspects de sa vie. L’évangélisation, la prédication, sont inséparables de la méditation sereine de la parole divine. La célébration sincère et pleine de dévotion de la sainte messe — on recommande vivement qu’elle soit quotidienne — amène l’âme du prêtre à pénétrer le sens profond de son existence : existence qui est sacrifice et communion, vie pleinement consacrée au Père et pleinement envoyée, offerte, communiquée au monde et aux hommes. La mission que l’évêque lui a confiée de guider la communauté chrétienne fait naître et sollicite dans la conscience sacerdotale les vertus propres au bon pasteur : la charité sans limites, jusqu’à l’oubli de soi ; la foi qui éclaire, qui pousse à persévérer, à espérer, à ne jamais se fatiguer ; l’obéissance totale et délicate mais, en même temps, intelligente, efficace, responsable ; l’humilité et la mansuétude, qui savent marier la compréhension avec la fermeté ; la continence parfaite, qui rend le coeur libre, entièrement disponible, afin de mieux l’offrir à Dieu dans l’adoration et mieux servir les hommes ; la patience, qui sait souffrir en silence et tout pardonner ; la pauvreté, qui est une leçon de béatitude et un témoignage d’espérance. Une spiritualité évangélique donc, et profondément sacerdotale, dans laquelle s’intègrent aussi, à côté de l’ensemble des conseils de l’Évangile, les trois conseils évangéliques bien connus, que l’ascétisme propre à l’état religieux a peu à peu précisés avec des particularités doctrinales et pratiques, qui ne sont d’ailleurs pas toujours applicables à l’exercice du ministère sacerdotal qui, lui, est toujours en contact immédiat et direct avec la vie quotidienne des hommes. Ici aussi (comme lorsqu’on traite les questions disciplinaires et pratiques connexes avec la vie intellectuelle et matérielle des prêtres) se reflète la préoccupation constante du décret— destiné spécialement aux prêtres séculiers — de montrer le lien profond qui existe entre la consécration et la mission, entre le fait de se consacrer au service de Dieu et celui de s’insérer dans la communauté humaine, dont le Christ Prêtre fait Lui-même partie.
Cette harmonie intime et cette correspondance entre les deux composantes ontologiques du presbytérat nous semblent avoir inspiré le dynamisme fondamental par lequel le décret Presbyterorum ordinis contribue au dynamisme du Concile oecuménique, qui présente l’Église, " demeure de Dieu dans l’Esprit " (Ep 2,22), dans la plénitude de sa mission dans le monde, pour le mener vers le Christ.
Notes
(1). Saint Augustin, Enarr. in Ps. 44, 23 ; PL 36, 508.
(2). Saint Thomas d’Aquin, In primam Decretalem.
(3). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 5.
LE CÉLIBAT SACERDOTAL
DANS LE DÉCRET
" PRESBYTERORUM ORDINIS "
I. Brève histoire du texte
La lettre du Pape Paul VI au conseil de la Présidence du Concile Vatican II du li octobre 1965 (1) dans laquelle le Saint-Père indiquait qu’il ne convenait pas de traiter du célibat sacerdotal dans les discussions publiques de l’Aula conciliaire, fut interprétée à tort par quelques-uns comme si ce sujet devait être exclu de la compétence du Concile Vatican II : on aurait dû déplacer ce problème et l’incorporer au décret Presbyterorum ordinis — alors en discussion —, ou bien se limiter à le présenter sous sa forme générique, sans en entreprendre une étude approfondie.
Les faits ont démenti cette interprétation : la lettre du Pape a certainement évité que passent au domaine public sur un thème aussi délicat des discussions qui, exposées peut-être sans la prudence nécessaire dans certains milieux de communication sociale —insistant sur les aspects les plus sensationnels — auraient provoqué la confusion dans de nombreux secteurs de l’opinion publique. Il s’agissait donc d’une mesure destinée à éviter des inconvénients éventuels — qui, du reste, n’auraient apporté aucune clarification à l’étude sereine de cette matière — mais qui ne limitait en aucune manière la liberté des Pères conciliaires, lesquels continuèrent à présenter par écrit leurs observations sur le texte ayant trait au célibat contenu dans le décret Presbyterorum ordinis, comme ils l’avaient fait auparavant, en maintes occasions.
C’est pourquoi, lorsqu’on examine attentivement les documents du Concile Vatican II dans lesquels cette question est traitée et le long chemin qu’a suivi l’étude du problème, on peut dire avec justesse que jusqu’à présent jamais un Concile oecuménique n’a affronté le thème du célibat sacerdotal d’une façon aussi directe, dans une assemblée aussi nombreuse et représentative et avec une telle abondance, une telle variété de données.
En effet, les références au célibat dans les textes des Conciles précédents portaient uniquement sur des dispositions disciplinaires auxquelles on ajoutait rarement et presque à la sauvette une explication à caractère doctrinal (2). Il suffira de rappeler que le Concile d’Elvire (entre les années 300 et 306) sanctionna, dans son canon 33, non pas le célibat sacerdotal proprement dit, mais seulement un aspect partiel : l’interdiction de faire usage du mariage déjà contracté, interdiction imposée à ceux qui ayant vécu dans l’état matrimonial, auraient été appelés au sacerdoce (3). Le Concile de Trente lui-même, au cours de la XXIV° session, traite le célibat d’une manière indirecte, puisqu’il se limite à sanctionner la nullité du mariage contracté par ceux qui sont ordonnés in sacris, et on trouve cette prescription non pas parmi les dispositions qui se rapportent au sacerdoce mais dans les canons sur le mariage (4).
Quant au Concile Vatican II, il a abordé largement le sujet du célibat sacerdotal, principalement dans le décret Presbyterorum ordinis, n° 16 et dans le décret Optatam totius, n° 10. Il ne semble pas nécessaire de démontrer ici que le contenu de ces textes n’a été en aucune façon imposé avec autorité, mais qu’il a été le fruit d’une étude longue et documentée, réalisée sous forme collégiale par les commissions conciliaires respectives, en prêtant constamment attention aux désirs et aux demandes des Pères. Concrètement, en ce qui concerne la commission conciliaire De disciplina cleri, nous devons dire que, le Concile étant déjà commencé (5), la nécessité de traiter ce sujet s’est imposée d’elle-même spontanément, sans intervention de la commission coordinatrice et moins encore de directive personnelle du Saint-Père.
Dans la première ébauche du schéma — réalisée par la commission préparatoire en 1961 — qui, après neuf rédactions successives, devrait aboutir au décret Presbyterorum ordinis, il était question uniquement de la chasteté que les prêtres doivent vivre (6) Un pas fut franchi avec le schéma De clericis, du 22 avril 1963. Lion continuait à parler de la chasteté sous son aspect générique, tout en introduisant un nouvel élément, à savoir son observance selon les traditions et les prescriptions des différents rites. C’était une allusion explicite à la discipline en vigueur dans les Églises orientales (7).
Le texte continue de prendre forme dans le n° 6 du schéma De sacerdotibus, du 27 avril 1964. Avant de parler de la chasteté et d’autres vertus d’une manière concrète, s’y trouve exposé le principe général de l’imitation du Christ et de la vie selon 1’Évangile, de telle sorte, cependant, qu’il n’apparaisse pas comme réduit à ce que l’on appelle les " conseils évangéliques ", pour éviter une identification de l’état sacerdotal à l’état religieux (8) Dans la rédaction suivante, la commission crut nécessaire d’élargir le contenu du paragraphe consacré à la chasteté sacerdotale : il y est déjà fait expressément mention non seulement de cette vertu, mais aussi — et d’une manière explicite — du célibat sacerdotal (9), avec un exposé des raisons doctrinales qui le fondent. La commission a estimé nécessaire d’agir de la sorte parce que, comme cela était dit dans le rapport général d’introduction du schéma, " on entend, de nos jours, de nombreuses voix confuses qui attaquent le célibat ; c’est pourquoi il a semblé tout à fait opportun de le confirmer expressément et de démontrer sa très grande signification dans la vie et dans le ministère du prêtre " (10) La commission s’est cependant vu obligée d’écourter et de résumer ce texte parce que, selon les indications reçues de la commission coordonnatrice, le schéma a dû être réduit à douze brèves propositions.
Quand ce schéma de propositions fut discuté pour la première fois au cours de la Congrégation générale, au mois d’octobre 1964, les Pères conciliaires — qui avaient déjà envoyé, depuis la première rédaction du texte, d’abondantes observations écrites —exprimèrent leur désir de voir élargir le texte de ces douze brèves propositions, pour que la problématique du sacerdoce y soit traitée avec suffisamment de profondeur. C’est ainsi qu’on put remettre aux Pères, avant que ne soit clôturée la troisième séance conciliaire, le schéma du décret De ministerio et vita presbyterorum (11), dans lequel le sujet du célibat sacerdotal était suffisamment développe, tout en faisant les distinctions nécessaires et les références opportunes a la condition des prêtres orientaux qui vivent légitimement dans l’état de mariage (12).
Tenant compte des observations écrites faites par les Pères sur ce texte, la commission le remania deux autres fois — en mars 1965 (13) et en octobre de la même année (14), afin de nuancer et de corriger toutes les expressions qui pouvaient donner lieu à une interprétation inexacte ou à une quelconque ambiguïté. Malgré cette série d’amendements étudiés et discutés par la commission à partir des propositions envoyées par les Pères, de nouvelles propositions d’amendement du texte sur le célibat furent encore présentées au cours du vote préalable à l’approbation du schéma. Elles furent signées par 1.150 Pères conciliaires (15), signe évident de l’intérêt que ce problème a suscité au Concile et de la profondeur avec laquelle il a été traité.
C’est intentionnellement que nous avons fait cet exposé historique sommaire, afin de montrer comment les Pères de Vatican II exprimèrent à tout moment leur opinion sur ce sujet avec une entière liberté, bien que, dans la dernière session, le célibat ait été exclu —en partie seulement — des discussions orales dans la Congrégation générale. En effet 1.691 Pères proposèrent, au long des neuf rédactions successives du schéma, des amendements, des idées ou des suggestions visant à améliorer le texte consacré au célibat sacerdotal (l6) Le numéro sur le célibat, fut finalement approuvé, avec l’ensemble du décret Presbyterorum ordinis, par 2.390 Pères sur les 2.394 qui prirent part à la IX° session publique du Concile, le 7 décembre 1965 (17).
II. Sacerdoce et célibat
En réfléchissant sur elle-même — avec tout la rigueur qu’elle a su observer — l’Église de Vatican II s’est interrogée sur ce que signifie exactement pour elle le célibat sacerdotal — quelle est sa valeur ? — et sur la convenance — est-ce sagesse de l’Esprit ou seulement prudence humaine ? — de maintenir ou non la discipline ecclésiastique séculaire qui le prescrit dans l’Église latine. Ce furent les deux grandes questions auxquelles, au cours de l’élaboration du décret Presbyterorum ordinis, les Pères estimèrent pouvoir ramener les multiples interrogations d’ordre théologique, pastoral, spirituel, anthropologique, oecuménique et disciplinaire que le sujet soulevait.
Que le célibat n’appartienne pas à la structure constitutionnelle du sacerdoce et donc, ne soit pas exigé par lui " suapte natura " (18) par sa nature propre, c’est une vérité théologique évidente qui, en dehors des diverses suppositions historiques sur la forme concrète — dans le mariage ou hors de lui — selon laquelle les Apôtres ont vécu la chasteté parfaite (19), s’appuie sur le témoignage de l’Église primitive (cf. 1 Tim 3, 2-5 ; Tt 1, 6) et sur la pratique des Églises orientales. Il est donc logique qu’une première approche du sujet ait amené à établir cette affirmation. Mais aussitôt d’autres questions s’imposent : quelle est alors la raison d’être du lien célibat-sacerdoce ? Ce lien correspond-il, comme c’est le cas pour d’autres institutions ecclésiastiques qui ne sont pas de droit divin, à une simple configuration historique et transitoire d’une réalité sociale ou doctrinale dans la vie de l’Église, qui a eu peut-être sa raison d’être dans d’autres circonstances, mais qui ne l’a plus de nos jours ?
Quelques-unes des hypothèses historiques qui ont été avancées au sujet de l’origine du célibat sacerdotal ont cru déceler une influence décisive des doctrines gnostiques, encratites ou montanistes, d’inspiration platonicienne, dans la maturation progressive, au début du III° siècle, d’une conscience dualiste au sein de l’Église. Une des conséquences en serait précisément l’identification indiscriminée de ce qui concerne la sexualité avec ce qui est matériel et impur (Origène et Tertullien qui, comme on le sait, passa au montanisme en 308, sont habituellement rangés parmi les Principaux représentants de cette tendance). Par conséquent — et lié à un certain mépris de l’état matrimonial —, l’idéal spirituel chrétien se serait incarné d’une manière de plus en plus absolue dans la virginité, la continence dans le mariage et le veuvage, exaltés de façon " obsessionnelle " par une abondante littérature ascétique. Cet idéal radical de pureté qui naquit au commencement comme une inspiration générale des chrétiens, sans aucune relation concrète avec le ministère pastoral, aurait été lié à lui progressivement, surtout à partir du moment où le ministerium de l’évêque, du prêtre ou du diacre, en se détachant de sa forme primitive et de son lieu familier d’exercice qu’était la domus ecclesiæ, s’est peu à peu transformé en un ministère public et sacré. Il est évident — concluent ces mêmes hypothèses — que si l’on considère tout exercice de la sexualité comme impur, l’on devait en arriver à séparer du service direct des sacrements — qui requiert de la part du ministre la plus grande pureté possible — d’abord l’usage du mariage, et ensuite la possibilité même de se marier.
Il n’y a pas lieu de nous attarder ici à apprécier la plus ou moins grande correspondance à la réalité historique de ce jugement global sur toute la spiritualité chrétienne conçue, à partir du 1110 siècle, comme de tendance dualiste et méprisante de la sexualité.
Il est cependant évident que le magistère de l’Église a toujours eu une haute considération pour le mariage chrétien, sacramentum magnum (cf. Ep 5, 32), même s’il n’a jamais cessé d’enseigner en même temps — conformément au devoir qu’ont les fidèles de suivre, quant à leur vocation, le don de l’Esprit reçu par chacun (cf. 1 Co 7,7) — la particulière excellence théologique et ecclésiologique de la virginité consacrée à Dieu (20), selon l’exemple et la doctrine du Seigneur (cf. Mt 19, 11-12). Il ne semble donc pas que l’on puisse affirmer avec des raisons suffisantes qu’une évaluation doctrinale du mariage comme quelque chose d’impur ait été le motif véritable et principal des liens de convenance entre le sacrement de l’Ordre et le célibat, progressivement découverts et mis en valeur au long de l’histoire, d’abord dans la vie charismatique du Peuple de Dieu, puis dans ses institutions.
De toute manière, on ne pourrait penser raisonnablement qu’au Concile Vatican II — ce moment de l’histoire du salut où le Magistère a exposé d’une manière plus approfondie la doctrine sur l’appel universel à la sainteté et, d’une façon concrète, la valeur du mariage en tant que vocation et chemin de sainteté (21) la mentalité qui a inspiré aux Pères l’exposé des raisons qui fondent la multiple convenance (22) du célibat avec le sacerdoce, ait pu être en même temps platonisante ou manichéenne. L’on est moins encore fondé à penser que cette mentalité — qui perpétue l’opposition fondamentale entre la chair et l’esprit — ait vicié le jugement de valeur doctrinale et historique porté par le Concile Vatican II lorsqu’il a affirmé : " La pratique de la continence parfaite et perpétuelle pour le Royaume des Cieux a été recommandée par le Christ Seigneur ; tout au long des siècles, et de nos jours encore, bien des chrétiens l’ont acceptée joyeusement et pratiquée sans reproche. Pour la vie sacerdotale particulièrement, l’Église l’a tenue en haute estime " (23).
Mais quelles sont ces raisons de convenance ? Pour ce qui concerne le texte du décret Presbyterorum ordinis que nous commentons, je pense que les raisons exposées ont été inscrites à l’intérieur de deux grandes lignes directrices — consécration et mission — qui ont guidé l’effort d’approfondissement fait par le Concile à propos de la théologie du sacerdoce, comprise au coeur même du Christ et de son Église.
Le prêtre est essentiellement un homme consacré, un homme de Dieu (1 Tim 6, 11). Dans la pérégrination du Peuple du Seigneur à travers l’histoire de l’humanité, le prêtre a toujours été un élu, celui qui est oint, un homme choisi parmi les hommes (cf. He 5, 1). La figure et la vie de celui qui est appelé à être ministre du culte à l’égard de l’unique vrai Dieu sont marqués d’un halo, d’un destin de ségrégation qui, d’une certaine manière, le placent hors et au-dessus de l’histoire commune des autres hommes : sans père, sans mère, sans généalogie, dit saint Paul du personnage à la fois secret et prophétique de Melchisédech (cf. He 7, 3).
Mais cet appel et ce choix ont acquis une profondeur particulière et une dimension théologique spéciale lorsque, la plénitude des temps étant venue (cf. Gal 4, 4), Dieu lui-même se fit prêtre dans l’Humanité très parfaite et très sainte du Fils unique du Père, le Christ Jésus, Grand prêtre des biens à venir (cf. He 9, 11), qui a inauguré un sacerdoce nouveau dans le temple de son Corps (cf. Jn 2,21) en s’offrant Lui-même, en victime immaculée, à Dieu (cf. He 9, 14), et qu’il voulut perpétuer son sacrifice tout au long des temps (cf. Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24) par l’action d’autres hommes qu’Il fit et continue de faire participer de son sacerdoce suprême et éternel (cf. He 5, 1-10; 7,24 ; 9, 11-28).
À partir de ce moment le sacerdoce ministériel au sein du Peuple de Dieu est quelque chose de plus qu’un office public et sacré exercé au service de la communauté. des fidèles : c’est essentiellement et avant toute autre chose, une configuration, une transformation sacramentelle et mystérieuse de la personne de l’homme-prêtre en la personne du Christ lui-même, unique Médiateur (cf. 1 Tm 2, 5). En effet, le sacerdoce de la Nouvelle Alliance " est conféré au moyen d’un sacrement particulier qui, par l’onction du Saint-Esprit marque [les prêtres] d’un caractère spécial, et les configure ainsi au Christ Prêtre " (24)
La mission et la vie du prêtre du Nouveau Testament sont à tel point marquées par la mission et la vie du Fils Unique du Père que le sacrement accomplit le prodige de parvenir à ce qu’un homme, avec la faiblesse inhérente à la condition humaine, puisse agir au nom du Christ (25), Tête de l’Église. Il participe ainsi à l’autorité " par laquelle le Christ Lui-même construit, sanctifie et gouverne son Corps " (26), afin de rendre gloire à Dieu le Père et de communiquer continuellement la vie divine aux hommes jusqu’à ce que, à la fin des temps (cf. Mt 24, 3), " le Christ remette la royauté à Dieu le Père " (27)
Il y a donc, dans la vocation sacerdotale, une telle élévation de la personne par Dieu que tout en conservant l’intégrité de la nature humaine, celle-ci se voue et se consacre intégralement au service et à l’amour entier du Christ prêtre. Cette richesse de liens intimes de l’union avec le Christ est si grande que le prêtre, fidèle à la grâce de sa vocation, peut, plus que tout autre, faire siennes ces paroles de l’Apôtre : " la vie pour moi c’est le Christ " (Phil. 1,21), " Non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi " (Gal 2, 20).
On comprend dès lors que le contenu même et la signification de sa vocation — méditée et accueillie avec une profondeur théologique toujours plus grande — aient amené le prêtre chrétien à considérer comme hautement convenable le fait de garder dans sa vie cette continence parfaite dont la virginité du Christ Prêtre est le prototype et l’exemple. Elle confirme et renforce indéniablement l’union mystique du ministre du Christ avec Celui auquel il a été assimilé sacramentellement. En effet, le prêtre, par la continence parfaite, " se consacre au Christ d’une manière nouvelle et privilégiée " (28)
Si l’on considère que le Christ, dont le prêtre est un instrument vivant, consacra l’intégrité de sa nature humaine — âme et corps, tout au long de sa vie — à accomplir avec amour le ministère de réconciliation (cf. Rm 5, 11) pour lequel Il avait été envoyé, on comprend alors l’importance que le prêtre attache à l’identification, hautement souhaitable, entre sa vie et sa consécration ministérielle et la virginité de Jésus-Christ, pleinement consacré à Dieu et aux hommes. Il peut ainsi s’unir toujours plus intimement à Celui qui l’a choisi, et se transformer en Lui plus complètement.
Jésus-Christ, Prêtre Suprême, a voulu soumettre la plénitude de son Humanité parfaite (29) à l’accomplissement exclusif de la volonté du Père (cf. Jn 4, 34 ; 5, 30 ; 6, 38) pour ne rechercher que sa gloire. Il est facile de saisir à quel point il est convenable que le prêtre, par sa virginité consacrée à Dieu, reproduise dans la totalité de son être et la totalité de sa vie — dont le centre et la racine est le sacrifice eucharistique (30) cette immolation pleine d’amour et le parfait don filial du Christ Victime.
Si l’on considère que l’Amour incarné parmi les hommes évita tout attachement humain — encore que juste et noble — qui aurait pu, d’une façon ou d’une autre, entraver ou diminuer le plein épanouissement de son entière consécration ministérielle, on comprend alors la convenance pour le prêtre d’agir de même. Il renonce librement — par le célibat — à ce qui, en soi, est bon et saint, pour s’unir plus facilement et de tout son coeur au Christ (cf. Mt 19, 12 ; 1 Co 7, 32-34) ; par Lui et en Lui il se consacre entièrement au service de Dieu et des hommes. Ainsi, apparaît l’intime relation qui existe entre l’appel du Christ à devenir son ministre et l’invitation qu’Il fait à ses disciples à renoncer à avoir une famille, une femme et des enfants propter me et propter regnum coelorum (cf. Mc 10, 23-30 ; Mt 20, 23-29 ; Lc 18, 24-30).
Si l’on considère que le Christ, " mis à mort selon la chair, vivifié selon l’esprit " (1 P 3, 18), ne voulut pour Lui-même d’autre lien nuptial que celui qu’Il contracta avec tout le genre humain dans l’Église, on voit clairement à quel point la virginité sacerdotale signifie et facilite cette participation du ministre du Christ à l’amour universel du Maître ainsi qu’à sa propre mission, entièrement consacrée au service de la nouvelle humanité. Celle-ci ne tire son origine ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la décision de l’homme, mais de Dieu (cf. Jn 1, 13).
Mais cette dernière considération nous amène directement à l’autre aspect de la vocation et du ministère sacerdotaux, auquel nous avons fait allusion précédemment : la relation particulière que le sacerdoce ministériel entretient avec le Peuple de Dieu.
Comme le sacerdoce de l’Ancien Testament, le sacerdoce de la Nouvelle Alliance " est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu " (He 5, 1). Mais ce don de lui-même que fait le prêtre aux hommes, au service du Peuple de Dieu, a acquis une dimension nouvelle et profonde lorsque Jésus-Christ, le Bon Pasteur, vint au monde (cf. Jn 10, 11 ; 1 P 5, 4), " sanctifié et envoyé par le Père " (cf. Jn 10, 36), " afin de nous racheter de toute iniquité, et pour se consacrer un peuple purifié, bien à lui, tout dévoué aux bonnes oeuvres " (Tt 2, 14) : oeuvre qu’Il réalise à travers les temps, par l’intermédiaire du ministère de ses prêtres, qu’Il consacre et envoie par l’Esprit, afin qu’ils soient, dans l’Église, dispensateurs des mystères de Dieu (cf. 1 Cor 4, 1). Le Christ, habitant parmi nous " comme un fils dans sa maison " (He 3, 6), appelle les enfants de Dieu, par l’intermédiaire de ses ministres. Il 1es rassemble dans son Église, leur communique la vie divine et, les conduit ainsi dans l’Esprit vers le Père (31)
Le sacerdoce chrétien est donc intimement uni au mystère, à la vie, au développement et au destin de l’Église, Épouse virginale du Christ (cf. Ap. 19,7 ; 21,2 et 9 ; 22, 17 ; 2 Co 11,2). Le prêtre est le père, le frère, le serviteur universel ; sa personne et sa vie tout entière appartiennent aux autres, sont la possession de l’Église, qui l’aime d’un amour nuptial et qui a avec lui et sur lui — en se substituant au Christ, son Époux — des relations et des droits qui ne peuvent concerner aucun autre homme. Il est certain que le mariage est aussi un signe (cf. Ep 5, 25) de l’amour nuptial du Christ et de ses ministres pour l’Église : c’est pour cela précisément que l’on comprend bien la convenance du célibat — qui garde mieux l’unité du coeur humain (cf. 1 Co 7, 33) — pour défendre, remplir de plénitude et enrichir d’intimité les liens d’amour nuptial qui unissent le sacerdoce chrétien à l’Épouse du Christ. Et l’on comprend aussi de quelle excellente façon cette virginité sacerdotale stimule, représente et atteste, devant les fidèles et devant le monde, la charité du Bon Pasteur qui se donne paternellement, fraternellement, en ami et sans réserve au service du troupeau qui lui a été confié (cf. Jn 10, 11 ; 1 Jn 3, 16) : charité pastorale qui constitue, pour le prêtre, le lien de la perfection à laquelle il a été appelé (32)
Élu, consacré et envoyé pour former et nourrir l’Église par la Parole et la grâce de Dieu, le prêtre, dans sa vie pastorale, comprend d’une manière existentielle la grandeur à la fois divine et humaine de sa vocation, en découvrant le besoin que les autres hommes ont de lui. Il voit son coeur s’ouvrir, son affectivité et sa faculté d’aimer s’épanouissent pleinement dans sa tâche pastorale et paternelle (cf. Ga 4, 19) qui consiste à engendrer avec joie le Peuple de Dieu dans la foi, à le former et à le conduire " comme une vierge pure " (cf. 2 Co 11,2) vers la plénitude de la vie dans le Christ. Ainsi, on voit bien à quel point la virginité, dont la fécondité ne saurait se comparer à aucune fécondité de la chair (33), est spécialement pour les prêtres source de fécondité spirituelle dans le monde (34) ; comment elle le dispose à recevoir et à exercer, avec une ampleur particulière, la paternité dans le Christ (35) ; et combien elle élève et élargit dans sa vie — pour le meilleur accomplissement de son ministère de régénération — la nécessité qu’a le prêtre, comme tout homme, d’exercer son pouvoir générateur et de conduire à la maturité les enfants, fruits de son amour.
Mais 1’Épouse virginale et féconde du Christ ne fait que passer ici-bas (cf. 2 Co 5, 6). Elle est en quête des choses d’en haut et possédant les prémices de l’Esprit, elle gémit (cf. Rm 8,23) et désire être avec le Christ (cf. Phil 1, 23) dans la gloire du siècle à venir (cf. Col 3, 4), dans lequel les fils de la résurrection, à l’image du corps de gloire du Christ (cf. Phil 3,21), ne prennent ni femme ni mari (Lc 20, 35).
On comprend donc ainsi de quelle façon excellente le célibat, qui convertit le prêtre en un signe particulièrement représentatif de la virginité et de l’amour fécond de l’Épouse du Christ, fait aussi de lui un témoin prophétique, dans le temps, de ce monde à venir où demeure la justice (cf. 2 P 3, 13) et dans lequel les rachetés seront semblables à Dieu, car ils le verront tel qu’Il est (cf. 1 Jn 3, 2). De même, personne n’ignore combien la continence parfaite et perpétuelle pour le Royaume des cieux renforce et rend évidente devant les hommes — particulièrement dans les crises de la foi que les diverses formes de matérialisme provoquent dans le monde — la vocation eschatologique inhérente à la mission de l’Église et, d’une manière particulière, au ministère d’évangélisation du prêtre, témoin inquiétant de l’éternité.
Toutes ces raisons, concernant la très grande convenance du célibat avec le sacerdoce, sont fondées sur le mystère du Christ et sur sa mission (36), ce sont donc autant de raisons que l’Église découvre en approfondissant la théologie du sacerdoce. L’Épouse du Christ entrevoit les liens intimes unissant le mystère de l’amour indivis et le mystère du sacerdoce de la Nouvelle Alliance. Elle enseigne donc que ces raisons — sans être pour autant d’une nécessité absolue, sont cependant d’une grande convenance — s’intègrent dans une spiritualité typiquement sacerdotale, qui tend vers l’intime configuration morale, vers la transformation mystique du ministre du Christ dans le Grand Prêtre en personne. Il nous semble important de bien tenir compte de cette réalité parce que les Pères du Concile (37) se sont toujours efforcés d’éviter que l’on puisse réduire le célibat sacerdotal — comme certains sont arrivés à le faire, bien qu’animés par les meilleures intentions apologétiques — à une assimilation de la spiritualité sacerdotale à
celle qui est propre à l’état religieux. En effet, les raisons que produit le décret Presbyterorum ordinis ne s’appuient pas sur la valeur de la continence parfaite en elle-même — valeur qui est clairement mise en évidence dans l’Écriture Sainte —. Elles ne fondent pas non plus la convenance du célibat sur le fait qu’il facilite la perfection personnelle en rendant le prêtre plus saint. Elles visent moins encore à établir une distinction entre un type de perfection ordinaire — à laquelle seraient appelés tous les chrétiens — et une autre perfection plus élevée, réservée exclusivement aux prêtres et aux religieux (38) Aucune affirmation de ce genre ne se trouve dans le décret — et il aurait été inadmissible de l’y introduire — parce que la sainteté est unique et que, dans l’Église, tous les chrétiens sont appelés à la perfection de la sainteté de la même façon que le Père est parfait (39) Selon l’enseignement du Concile, le célibat convient hautement au sacerdoce parce qu’en renforçant le lien sacramentel profond entre le prêtre et l’Amour dont il est l’instrument, " il exprime tout à fait bien et manifeste la mission sacerdotale, et il aide efficacement les prêtres à accomplir parfaitement leur tâche " (40) Nous pensons que la fidélité à cette doctrine est également importante pour une bonne direction spirituelle des prêtres séculiers, et même pour la formation des élèves dans les séminaires. Car il importe que les uns et les autres comprennent et vivent le célibat non pas comme un élément extrinsèque et inutile — une superstructure — surajouté à leur sacerdoce sous l’influence de l’ascétisme monacal ou religieux, mais comme quelque chose qui convient profondément à la participation au sacerdoce dont le Christ est la tête, et au service de l’humanité nouvelle que le prêtre engendre et conduit à la plénitude en Lui et par Lui (41) Ainsi la méditation des mystères que sa vocation implique et signifie amènera d’elle-même le prêtre à aimer le célibat et à accueillir avec générosité et dans la joie le sacrifice fécond qu’il représente.
Cette compréhension des liens théologiques et pastoraux intimes qui unissent le célibat et le sacerdoce répond en outre à une exigence profonde de l’âme, que les hommes ressentent peut-être avec une particulière sensibilité de nos jours : nous voulons parler du désir d’authenticité, du désir de vivre en accord avec son être propre, en évitant toute contradiction entre l’être et l’agir. C’est, sur le plan purement psychologique, une exigence de l’équilibre intérieur nécessaire de la personne et, sur le plan éthique, une manifestation d’amour et de fidélité à sa propre vocation.
III. Le célibat en tant que don et en tant que loi
Le lien qui unit célibat et sacerdoce n’est donc pas un lien artificiel et éphémère. Bien qu’il n’appartienne pas à la constitution fondamentale de l’Église, le célibat sacerdotal n’est pas une " superstructure " sans fondement, ni un ajout historique éphémère. Il est le fruit de l’action de l’Esprit dans l’Église, et de ce fait une manifestation essentielle du développement de la graine évangélique qui tend à devenir un arbre touffu (cf. Mt 13,31-32). Avant que la réflexion des théologiens en ait déduit les raisons christologiques, ecclésiologiques et eschatologiques de convenance, le sensus fidei du Peuple de Dieu commença à pressentir la profonde dimension spirituelle et pastorale du lien qui unit célibat et sacerdoce. L’instinct surnaturel de la communauté prophétique qui reçut l’onction venant du Saint-Esprit (cf. 1 Jn 2, 20) précéda ainsi les actes du magistère hiérarchique, qui recommanda d’abord le célibat à tous les clercs et, finalement, établit, dans l’Église latine, l’obligation juridique de ce lien pour tous ceux qui seraient promus à l’Ordre sacré.
La hiérarchie réglementa ainsi un mouvement qui s’était fait jour dans les entrailles charismatiques de l’Église et établit, sur le plan social, cette manifestation de la vie même de l’Esprit. Et maintenant, l’Église, réunie en Concile — le plus universel des Conciles tenus jusqu’à présent, du point de vue sociologique (42) — " approuve et confirme à nouveau " (43) législation pour tous les clercs destinés au presbytérat (44) sans que cela porte un préjudice quelconque à la discipline particulière des Églises orientales et sans préjuger —puisque, comme cela a été dit, il s’agit de quelque chose n’appartenant pas à la constitution fondamentale de l’Église — de la discipline propre aux communautés séparées, avec lesquelles s’est instauré un dialogue oecuménique sincère.
Il est évident qu’en réaffirmant la loi du célibat, les Pères de Vatican II n’ont pas manqué de tenir compte d’une objection qui n’est pas une nouvelle dans l’histoire : une loi humaine peut-elle imposer le célibat ? Certainement pas. C’est pourquoi, dès le début du n° 16 du décret, il est rappelé que la continence parfaite et perpétuelle pour le Royaume des cieux est un don divin, que Dieu octroie à qui Il veut. C’est un don offert gratuitement, reçu et exercé librement, un don qui appartient au patrimoine du Peuple de Dieu (45) et qui n’admet, au moment de le recevoir et dans son exercice, aucune sorte de violence humaine. L’autorité ecclésiastique ne peut ni donner ni imposer ce sur quoi elle n’a pas le pouvoir de disposer. Ce qu’elle peut faire, en revanche, c’est poser comme condition d’avoir reçu ce don pour pouvoir accéder aux Ordres sacrés. C’est ce que fait la loi sur le célibat. Avec elle, la hiérarchie, qui garde et administre les sacrements institués par Jésus-Christ, décide de ne conférer le sacrement de l’Ordre qu’à ceux pour lesquels il y a la certitude morale qu’ils ont reçu le charisme de la continence parfaite et qui, librement et en toute responsabilité, s’engagent à le garder et à le cultiver. Puisque le- sacerdoce ministériel comporte l’exercice d’une fonction et d’un pouvoir publics au sein du Peuple de Dieu et au service de celui-ci (46), il est parfaitement compréhensible et légitime que l’autorité — s’attachant au bien commun de l’Église et ayant présentes à l’esprit les raisons théologiques et pastorales qui justifient la convenance du célibat sacerdotal —puisse l’élever, par loi, au rang de condition pour recevoir l’ordination sacerdotale (47).
En agissant ainsi, l’Église ne porte pas atteinte à la dignité de la personne humaine, en l’empêchant d’exercer d’un droit naturel — le ius connubii — qui fait partie intégrante de cette dignité. En effet, lorsque celui qui a reçu le don divin de la parfaite continence renonce à ce droit, il le fait librement. La hiérarchie est la première intéressée — par respect pour la dignité humaine et chrétienne des fidèles et pour le bien pastoral du Peuple de Dieu — à ce que le futur prêtre assume cette responsabilité en toute conscience et avec la liberté des enfants de Dieu (cf. Rm 8, 21) (48)
Toutes ces raisons qui, dans l’Église latine, justifient le lien juridique entre le célibat et le sacerdoce, ont été évidemment subordonnées, dans l’esprit des Pères de Vatican II, à une question définitive. A sa formulation ont également contribué des raisons importantes d’ordre pastoral, sociologique et statistique : est-il prudent de confier ainsi l’avenir du sacerdoce ministériel à l’existence et à l’abondance du don de la continence parfaite et perpétuelle ? La réponse à cette question a été un acte de foi impressionnant et émouvant de la part de l’Épouse du Christ, puisque le collège épiscopal, réuni en Concile, confirme la législation actuelle : " confiant en l’Esprit, il est convaincu que le Père accorde généreusement le don du célibat, si adapté au sacerdoce du Nouveau Testament " (49). Mettant sa confiance dans la miséricorde divine, l’Église s’abandonne à l’amour et au pouvoir de Celui en qui elle croit, avec la même foi qui a toujours ému son Époux (cf. Mt 8, 10) qui lui montre immanquablement le chemin du salut (cf. Mt 9, 2 ; Mc 16, 16 ; Lc 8, 12 ; etc.).
C’est aux prêtres, qui ont à garder ce don divin, et à toute la communauté des fidèles pour la vie desquels les prêtres font le don de leur propre vie dans un esprit de sacrifice, qu’incombe le devoir de demander au Père, humblement et inlassablement, au nom du Christ (cf. Jn 14, 13) de ne pas refuser à son peuple l’abondance de cette grâce. C’est pourquoi le Concile prie " non seulement les prêtres, mais tous les chrétiens, de tenir à ce don précieux du célibat sacerdotal, et de demander à Dieu de l’accorder toujours avec abondance à son Église " (50)
IV. Fidélité personnelle au don de Dieu
Les réflexions faites dans le décret Presbyterorum ordinis sur la valeur et le sens du célibat sacerdotal, ainsi que sur la nature et la raison d’être de la loi qui, dans l’Église latine, l’exige de tous les prêtres, ont amené le Concile Vatican II à exposer dans leurs grandes lignes une série de raisons générales de convenance qui font à présent l’objet de réflexion et de développement de la part des théologiens. Etant donné les profondes implications personnelles et existentielles que comporte le sujet du célibat sacerdotal, ces raisons conciliaires, parce qu’exposées d’une manière générale —et il ne pouvait en être autrement — pourront peut-être sembler abstraites et insuffisantes à celui qui les considère dans une perspective purement rationaliste ou à partir d’une situation subjective qui manquerait de sérénité. Il convient cependant de tenir compte que le texte conciliaire — précisément par son caractère de doctrine générale — n’a pas prétendu, et ne pouvait prétendre exposer d’une façon détaillée les multiples perspectives existentielles concrètes àpartir desquelles les prêtres — et chaque prêtre en particulier —peuvent et doivent approfondir personnellement leur compréhension toujours plus grande (cf. Mt 19, 12) du don qu’ils ont reçu et qu’ils ont à garder fidèlement.
C’est précisément pour que cette tâche personnelle d’approfondissement et de méditation soit réalisée que le Concile " s’adresse aux prêtres qui ont fait confiance à la grâce de Dieu, et qui ont librement et volontairement accueilli le célibat, selon l’exemple du Christ : qu’ils s’y attachent généreusement et cordialement, qu’ils persévèrent fidèlement dans leur état, qu’ils reconnaissent la grandeur du don que le Père leur a fait et que le Seigneur exalte si ouvertement " (51)
Ce n’est que dans la prière, dans l’intimité du dialogue spontané et personnel avec Dieu, qui ouvre les coeurs et les intelligences (cf. Ac 16, 14), que l’homme de foi peut progresser dans la compréhension de la volonté divine concernant sa vie personnelle. Si les prêtres, en tant qu’éducateurs de la foi (52), sont appelés à transmettre cet enseignement aux autres chrétiens, on comprend que le Concile ait tenu à rappeler la nécessité qu’ils ont eux-mêmes de méditer et de prier, afin d’être fidèles à leur propre vocation et aux dons qu’ils ont reçus avec elle. Car ce n’est que grâce à une logique éclairée par le scandale, la folie et la fécondité de la Croix (cf. 1 Cor 1, 23 ; Jn 12, 32) que l’on peut comprendre l’immense preuve d’amour qu’implique le célibat. Ce n’est que grâce à une logique qui n’est ni intellectualiste ni abstraite — qui n’élude pas la sincérité de la réponse personnelle à Dieu, qui appelle chacun par son nom (cf. Is 43, 1) — que le prêtre peut pénétrer " les grands mystères signifiés et réalisés par le célibat sacerdotal " (53)
Dans cet esprit de prière et d’adoration avec lequel les prêtres " demanderont, en union avec l’Église, la grâce de la fidélité, qui n’est jamais refusée à ceux qui la demandent " (54), l’existence sacerdotale s’ouvrira à la compréhension exacte des difficultés que comporte la conservation du don de la parfaite continence pour un homme physiologiquement et psychologiquement normal. Elle saura également discerner les moyens nécessaires, humains et surnaturels et les règles de l’ascèse " éprouvées par l’expérience de l’Église, et qui ne sont pas moins nécessaires dans le monde d’aujourd’hui " (55)
Le célibat sacerdotal n’exclut en aucune façon, même ici-bas, la joie et le bonheur humains (cf. 1 Co 7, 40). Mais, comme toutes les décisions essentielles et définitives qui touchent l’existence entière de l’homme, le célibat est un lien d’amour ardu et difficile. Comme dans l’amour humain, la plénitude d’amour qu’implique le célibat exige donc un renouvellement et une actualisation quotidiens dans un joyeux renoncement à soi même. C’est la seule façon de surmonter les difficultés qui se présentent au fil du temps, comme conséquence de la routine et les résistances — tout à fait compréhensibles de la part d’une virilité normale — qu’oppose la chair sacrifiée. Le célibat est normalement possible pour une nature bien constituée mais, pour l’observer, la seule aide des forces naturelles ne suffit pas : " Je ne pensais pas au remède (...) parce que je ne l’avais jamais expérimenté. Je pensais que la continence s’obtient par ses propres forces, et je n’étais pas sûr des miennes. J’étais à ce point stupide que j’ignorais qu’il est écrit que personne ne peut être continent si cela ne lui est pas donné (Sag 8, 4). Et tu me l’aurais accordé, si je t’avais fait entendre le gémissement de mon coeur et si j‘avais déposé ma peine en toi avec une foi ferme " (56).
NOTES
(1). Cf. Sacrosanctum oecumenicum Concilium Vaticanum II, Constitutiones, Decreta, Declarationes, vol. II, p. 919 et suiv.
(2). En nous limitant aux Conciles oecuméniques, nous pouvons citer : Concile de Nicée I, c. 3, Conc. OEc. Decr, p. 6 ; Concile de Chalcédoine, e. 27, ibid., p. 75 ; Concile de Nicée II, c. 18, ibid., p. 128 ; Concile de Latran I, cc. 7 et 21, ibid., pp. 167 et 170 ; Concile II, cc. 6, 7, 21 et 27, ibid., pp. 174, 178 et 179 ; Concile de Latran III, c. 11, ibid., p. 193 Concile de Latran IV, e. 14, ibid., p. 218 ; Concile de Vienne, c. 8, ibid., p. 340 ; Concile de Bâle, ses. XV et XX, ibid., pp. 449 (il. 26-29) et 461-463 ; Concile de Latran V, ses. IX, ibid., p. 598 ; Concile de Trente, ses. XXIV, e. 9 et ses. XXV, de ref. chap. XIV et XV, ibid., pp. 731 et 768-770.11 convient de mentionner également le Concile In Trullo II, e. 6 et 13, Mansi II, 944 et 948. Les canons 21 du Concile de Latran I et 7 du Concile du Latran II ont une importance particulière : on peut les considérer comme les premiers textes dans lesquels on parle du célibat sacerdotal dans son sens le plus plénier et avec une extension universelle à toute l’Église latine.
(3). " Placuit in totum prohibere episcopis, presbyteris et diaconibus vel omnibus clericis positis in ministerio abstinere se a conjiugibus suis et non generare filios ; quicumque vero fecerit, ab honore clericatus exterminetur " (Mansi 2, 11). Cf. également le c. 27.
(4). " Si quelqu’un dit que les clercs qui ont reçu les ordres sacrés ou les religieux qui ont fait profession solennelle de chasteté peuvent contracter mariage, et un mariage valide s’ils le contractent malgré la loi ecclésiastique ou leur voeu, et que dire le contraire n’est autre que condamner le mariage ; que tous ceux qui n’ont pas le sentiment d’avoir le don de chasteté (même s’ils en ont fait le voeu) peuvent contracter mariage, qu’il soit anathème. Car Dieu ne refuse pas sa grâce à ceux qui la demandent sincèrement et "il ne permet pas que nous soyons tentés au dessus de nos forces" (1 Co 10, 13) " (Conc. OEc. Decr., p.73 1). Cf. également ses. XXV, de ref., chap. XIV et XV (ibid., pp. 768-770).
(5). En effet le célibat ne figurait pas parmi les sujets signalés dans les Quæstiones Commissionibus Proeparatoriis Concilii Vaticani Ilpositae (du 2juillet 1960) ni, non plus, parmi ceux que la Commission préparatoire De disciplina cleri et populi christiani proposa à la Commission centrale préparatoire, en vertu de la faculté qu’elle avait reçue dans le domaine de sa compétence.
(6). Cf. schéma De clericorum vitæ sanctitate, n° 10, Typis Polyglottis Vaticanis 1961, p. 9 ; voir également le schéma De clericis, n° 9, dans Schemata Constitutionum et Decretorum ex quibus argumenta in Concilio disceptanda seligentur, series quarta, Typis Polyglottis Vaticanis 1963, p. 32.
(7). Cf. schéma De clericis, n° 8, dans Schemata Constitutionum et Decretorum de quibus disceptabitur in Concilii sessionibus, Typis Polyglottis Vaticanis 1963, p. 8.
(8). Cf. schéma De clericis, Typis Poyglottis Vaticanis, 27-4-1964, p. 24.
(9). Cf. schéma De vita et ministerio sacerdotali, n°2, Typis Polyglottis Vaticanis, 2-10-1964, p. 8-9.
(10). Ibid., p. 4 ; cf. aussi le rapport sur la proposition n° 2 lettres a), e) et d).
(11). Textus emendatus et relationes, Typis Polyglottis Vaticanis, 12-11-1964.
(12). Cf. le n° 15 du schéma cité dans la note précédente, ibid., p. 25 et suiv. ; voir également le rapport du n°15, ibid., p. 39.
(13). Cf. le schéma du décret De ministerio et vita presbyterorum, textus recognitus et relationes, Typis Polyglottis Vaticanis, 28-5-1965.
(14). Cf. schéma du décret De ministerio et vita presbyterorum, textus emendatus et relationes, Typis Polyglottis Vaticanis, octobre 1965.
(15). Cf. schéma du décret De Presbyterorum ministerion et vita, textus recognitus et modi, Typis Polyglottis Vaticanis, novembre 1965, p. 108-l 19.
(16). Il y eut également tout un ensemble de documents non officiels — études, enquêtes, propositions, etc. — transmis au secrétariat de la commission, soit directement par des personnes ou des organismes privés, soit par l’intermédiaire de Pères conciliaires ou d’experts, qui avaient promu et recueilli ces recherches. On n’a jamais manqué de prendre en considération ces études et ces propositions — avec l’attention qui convenait à chaque cas — aussi bien celles qui reflétaient l’esprit de pondération qui les animait et exposaient le sujet avec objectivité, que celles qui manifestaient une partialité compréhensible, provoquée peut-être par des circonstances particulièrement douloureuses.
(17). A l’issue du vote effectué par la Congrégation générale, le 3 décembre 1965, sur les conclusions auxquelles la Commission était parvenue après son étude des propositions d’amendements — modi — présentées par les Pères Conciliaires, le résultat pour l’article II du chap. III (dans lequel se trouve le n° 16 sur le célibat) fut le suivant : Pères présents, 2.271 ; placet, 2.243 ; non placet, 27 ; nul, 1.
(18). Concile Vatican II, décr. Presbyterorurn ordinis, n° 16.
(19). Tertullien, par exemple, disait : " Je ne trouve de marié que Pierre, à cause de sa belle-
mère ; mais je le présume monogame, à cause de l’Église, puisque c’est fondée sur lui qu’elle allait recruter l’ordre entier de sa hiérarchie parmi les monogames. Quant à tous les autres, comme je ne les trouve pas mariés, je dois nécessairement comprendre qu’ils furent ou eunuques ou continents " (Le mariage chrétien, Col. Sources chrétiennes, Paris 1988). Cependant saint Ambroise affirme le contraire (cf. In 2 Cor. 11, 2, PL 17, 320), etc.
(20). Cf. Concile de Trente, sess. XXIV, De sacr. matr., e. 10, dans Conc. oec. Decret., 731 ; Pie XII, Lìtt. Encycl. Sacra virginitas, 25-3-1954, AAS 46 (1954), p. 176 et suivantes. De nombreux textes pontificaux peuvent être également cités, tant sur la valeur chrétienne du mariage que sur l’excellence de la continence parfaite.
(21). Cf. Concile Vatican II, const past. Gaudium et spes, n° 48, 52 ; Idem. const. dogm.
Lumen gentium, n° 11, 41 ; etc.
(22). Cf. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n°16.
(23). Ibid.
(24). Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 2.
(25). Cf. Conc. de Trente, ses. XXII, chap. II Conc. OEc. Decr., p. 709,710 ; Pie XII, Litt.
Encyci. MediatorDei, 20,X1. 1947, AAS 39(1947), p. 553 ; Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 10 et 28 ; déer. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(26). Cf. décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(27). Ibid.
(28). Ibid, n°16.
(29). Cf. Symb. Quicumque, 32 : Denz-Schön. 75 (39).
(30). Cf. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 14.
(31). Cf. Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 28 ; décr. Presbyterorum
ordinis, n° 4-6.
(32). Cf. Concile Vatican II décret Presbyterorum ordinis, n° 14.
(33). " Nulla ergo carnis fecunditas sanctas virginitati etiam carnis comparari potest "
(saint Augustin, De sancta virginitate 8, PL 40, 400).
(34). Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 16.
(35). Ibid., cf. const. dogm. Lumen gentium, n° 42.
(36). Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 16
(37). En élaborant le texte des n° 12-17 du décret Presbyterorum ordinis, la commission De disciplina cleri suivit le critère approuvé par la Congrégation générale, qui consistait à exposer les traits essentiels d’une spiritualité sacerdotale spécifique, capable de guider tous les prêtres — indépendamment de leur état, séculier ou religieux — à la parfaite caritas pastoralis, c’est-à-dire à la sainteté personnelle dans l’exercice parfait de leur propre ministère et au moyen de ce dernier. C’est pourquoi ce que les textes du Concile enseignent sur la vie spirituelle et ascétique du prêtre se déduit, et est en connexion —d’une façon directe et immédiate, et pour des raisons de nécessité ou de convenance particulière — avec le sacrement de l’Ordre et avec le ministère auquel celui-ci destine la personne. C’est également pourquoi on évite, en exposant cette spiritualité sacerdotale, de tomber dans la typification numérique et formelle des vertus dans le cadre des trois conseils évangéliques, configurés par la théorie thomiste de l’état de perfection. L’étude de l’histoire du décret — et plus spécialement les rapports explicatifs de la Commission — confirme largement cet esprit et le désir des Pères : cf., par exemple, le schéma du décret De ministerio et vita presbyterorum, Typis Polyglottis Vaticanis, octobre 1965, Rapports sur les numéros 12 (lettre A), 14 (lettre A), 15 (lettres A et B), p. 60-62. Pour la même raison, la commission repoussa expressément la pétition faite par quelques Pères conciliaires d’étendre aux prêtres le concept de status perfectionis que saint Thomas attribue aux évêques (cf. Summa Theologiæ, II-II, q. 184, a. 5).
En ce qui concerne ce qui précède, ainsi que d’autres points d’interprétation de la doctrine du Concile Vatican II, il faudra sans doute tenir compte de l’accent mis par l’ecclésiologie récente non pas sur la division en états des membres du Peuple de Dieu, mais plutôt sur la pluralité et la diversité des ministères, à l’intérieur de l’égalité fondamentale de la dignité et de la mission qui revient à tous les christifideles.
(38). A aucun moment il n’est affirmé, dans le décret, que les prêtres célibataires de l’Église latine ou des Églises orientales soient, de ce fait, plus saints que les prêtres de rites orientaux qui vivent légitimement dans le mariage. Il n’est pas dit non plus que ces prêtres mariés sont appelés à une sainteté moindre. La commission a repoussé toutes les propositions d’amendement du texte, dans lesquelles cette idée pouvait être insinuée.
(39). Cf. Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 11,39, etc. et surtout le chap.
(40). Cf. le Schéma du décret De ministerio et vita presbyterorum, Typis Polyglottis Vaticanis, octobre 1965, Rapport sur le numéro 16, p. 62.
(41). " Semper spectavit ad gratiam sacerdotum iacere semina integritatis, et virginitatis studia provocare " (saint Ambroise, De virginitate 5, 26 ; PL 16, 272 D).
(42). Cette précision semble utile, quelqu’un ayant insinué que, dans l’encyclique Sacerdotalis coelibatus, le Pape pourrait ne pas être considéré comme le chef de l’Église universelle, mais seulement comme Primat d’Italie et Patriarche d’Occident, Est-il donc nécessaire de rappeler que la doctrine de l’encyclique pontificale s’appuie entièrement sur le magistère solennel de Vatican II ?
(43). Cf. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 16,
(44). Cette précision a été apportée dans le décret, de préférence à la formule du Codex Iuris Canonici " Clerici in maioribus ordinibus constituti... " (e. 132, 1), en tenant compte de ce qui avait été établi au n° 29 de la const. dogm. Lumen gentium sur la possibilité de diacres mariés.
(45). N’importe quel fidèle, n’importe quel membre du Peuple de Dieu, peut être destinataire de ce don. C’est pour cette raison que le texte emploie l’expression : " perfecta et perpetua propter Regnum coelorum continentia... a non paucis christifidelibus libenter accepta et laudabiliter observata... ". Dans le rapport sur l’étude faite à partir des propositions d’amendement, on note que cette référence générale à tous les chrétiens a été introduite parce que " sic illa perfecta continentia minus intelligitur tamquam monopolium clericorum et religiosorum ". Schéma du décret De Presbyterorum ministerio et vita, textus recognitus et modi, Typis Polyglottis Vaticanis, novembre 1965, réponse au modus li du chap. III, art. I, p. 109.
(46). Cf. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 2. Ceux qui critiquent la légitimité de la loi sur le célibat, en affirmant qu’elle attente aux droits personnels des chrétiens, perdent facilement de vue cette réalité. Ils considèrent le presbytérat comme quelque chose de personnel, c’est-à-dire une tâche semblable à n’importe quelle autre, que l’intéressé aurait le droit de choisir en tenant compte d’abord, si ce n’est exclusivement, de raisons d’intérêt personnel. Ils oublient que précisément à cause du caractère ministériel et public du sacerdoce — c’est la hiérarchie qui doit juger de l’aptitude du candidat et que, dans l’Église primitive, on admettait difficilement qu’un chrétien prenne l’initiative de devenir prêtre : c’était la communauté ecclésiale, avec l’évêque, qui le désignait.
(47). C’est la manière de poser le problème du Code de droit canon actuel, e. 1037 (NdE).
(48). Même dans ce cas, il peut arriver que le prêtre, par la suite, doute du don qu’il a reçu. La déficience ne viendrait pas alors de la loi ecclésiastique, de l’institution — à condition que l’on ait observé, lors de l’admission du candidat, toutes les précautions nécessaires : âge, liberté, maturité psychologique, bon état de santé, etc. — mais du prêtre lui-même qui, malheureusement, n’aura pas su répondre au don reçu de l’Esprit. 49. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n°16 : " confidens in Spiritu donum coelibatus, sacerdocio Novi Testamenti tam congruum, liberaliter a Patre dan. "
(50). ibid.
(51). ibid.
(52). Cf. Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, n° 6.
(53). Ibid., n° 16.
(54). Ibid.
(55). Quelques uns de ces moyens étaient énumérés dans la rédaction du texte sur le célibat remise aux Pères le 28-5-1965 (Schéma du décret De ministerio et vita Presbyterorum, Typis Polyglottis Vaticanis, 28-5-1965, n° 14, p. 37). Ultérieurement, la Commission a jugé plus opportun de supprimer, à cet endroit, l’énumération de ces moyens — qui allongeaient excessivement le texte — surtout parce qu’ils étaient traités d’une façon plus générale dans d’autres parties du décret. Ces moyens sont bien connus : la dévotion à la Sainte Eucharistie, 1’amour filial pour la Vierge, notre Mère, la confession fréquente, la direction spirituelle (cf. décret Presbyterorum ordinis, n° 18) ; les associations qui aident les prêtres à se sanctifier dans l’exercice de leur ministère (cf. décret Presbyterorum ordinis, n° 8), etc.
(56). Saint Augustin, Confessions 6, 11.
LE CHRIST DANS LE PRÊTRE
" La présence du Christ chez les chrétiens. " Ce titre significatif qu’on trouvera, m’a-t-on communiqué, au sommaire de ce volume (*) me dispense, je crois, des considérations préalables que je n’aurais pu, autrement, éluder : je fais allusion à la nature sacerdotale du Peuple de Dieu tout entier. Je dis considérations préalables, car — comme l’a fait Vatican II, dans les textes de son Magistère, spécialement dans la constitution Lumen gentium et dans le décret Presbyterorum ordinis — si l’on veut donner de la figure du prêtre une description totale ou partielle, tant du point de vue essentiel ou ontologique — quel est le contenu du sacerdoce ministériel chrétien ? — que de la perspective existentielle ou sociologique — à savoir la place qu’il occupe dans l’Église et son insertion dans la cité terrestre — on ne saurait manquer, me semble-t-il, d’affirmer d’abord ou de donner à entendre clairement que l’on peut appliquer à chaque chrétien, à chaque homme incorporé au Corps mystique du Christ par le baptême, et à juste titre, les mots par lesquels saint Paul décrivait la prodigieuse divinisation de sa personne : " Et si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi " (Gal 2, 20).
La figure du prêtre
et la présence du Christ au milieu des hommes
La figure du prêtre en effet, n’a pas le monopole de la présence exemplaire et opérante du Christ parmi les hommes. Tout baptisé est objectivement — par sa participation sacramentelle au sacerdoce commun du Christ — un alter Christus, et en tant qu’autre Christ il peut, s’il emploie subjectivement les moyens nécessaires pour répondre à la grâce baptismale, rendre témoignage aux yeux du monde de la sainteté du Père, et porter au coeur des hommes le message de salut de celui qui est venu réconcilier à lui-même, par la Croix, toutes choses (cf. Col 1, 20).
Cela dit — pour prévenir les équivoques possibles ou les malentendus à relent plus ou moins clérical que pourrait encore susciter, malgré la théologie de Vatican II, le titre qui vient en tête de ces lignes —, il nous semble que ce que l’on nous demande peut être précisé déjà dans la réponse aux deux questions suivantes (explicitement ou implicitement incluses dans une bonne part de l’abondante littérature actuelle sur la figure du prêtre) : outre cette présence de Jésus-Christ dans tous les chrétiens, peut-on dire que le Christ soit présent d’une façon nouvelle et différente dans le prêtre ? Et, dans le cas où la réponse serait affirmative, comment cette nouvelle présence du Christ se reflète-t-elle dans l’existence sacerdotale et quelles conséquences concrètes y entraîne-t-elle ?
La réponse à ces deux questions implique nécessairement une réflexion sur la nature du sacerdoce ministériel du Nouveau Testament et impose de se reporter en pensée aux caractéristiques mêmes de la foi que Jésus-Christ a prêchée et de l’Église qu’Il est venu fonder. Notre analyse sera donc forcément très schématique et ne saurait prétendre à être exhaustive. Il s’agit simplement de noter les éléments principaux qui, à notre avis, contribuent à donner au sacerdoce ministériel chrétien ses traits les plus saillants et, par conséquent, permettent de définir la présence particulière de Dieu qui se produit dans la figure de l’homme-ministre du Christ.
Le point de départ doit être le dessein divin concernant les hommes. Dieu, qui a créé l’homme, s’est manifesté à lui de différentes façons jusqu’au jour où, les temps étant pleinement accomplis, survint l’incarnation de Jésus-Christ, le Verbe divin, envoyé par le Père pour nous faire connaître tout ce que Dieu a voulu nous communiquer et nous faire participer de la vie divine même. Ce trait — ce progressif rapprochement de Dieu vers l’homme, cette intimité divine gratuitement ouverte à l’homme — caractérise de façon propre et singulière la religion proclamée par Jésus-Christ, et la distingue radicalement de toute autre : le christianisme, en effet, n’est pas une recherche de Dieu par l’homme, mais une descente de la vie divine jusqu’au niveau de l’homme. C’est Dieu qui se manifeste, se découvre, se révèle, c’est Lui qui cherche les hommes, pour leur infuser sa vie même. Le point de départ de la foi chrétienne est donc l’acceptation, la réception pleine de foi (obéissance à la foi) de ce que Dieu a donné : ce n’est qu’après, une fois reçu et accepté librement le don de Dieu, que naît la nécessité d’une réponse de la part de la créature. La religion chrétienne est donc une irruption de Dieu dans la vie de l’homme : oublier ce fait équivaudrait à réduire la vie du chrétien à une espèce d’humanisme religieux —à la recherche purement rationnelle d’un Dieu lointain, pour obtenir qu’il nous soit propice — ou, sur le plan des relations avec les autres hommes, à un simple sociologisme ou à un moralisme anthropologique, sans autre horizon que l’éthique des valeurs.
Mais le dessein salvifique de Dieu implique également que la vie divine nous soit communiquée au sein de l’Église fondée par Jésus-Christ — dans laquelle, en outre, opère sans cesse l’Esprit Saint qui distribue ses dons et ses charismes parmi les fidèles — à travers des voies spécifiquement instituées : la proclamation de la Parole, les sacrements et le gouvernement pastoral, qui sont des actes sacerdotaux de Jésus-Christ, Tête de l’Église. Le Christ est donc présent dans son Église, non seulement en tant qu’Il attire à Lui tous les fidèles, pour qu’en Lui et avec Lui ils ne forment qu’un seul Corps, mais aussi en tant qu’Il est présent, et d’une manière éminente, comme Tête et Pasteur qui instruit, sanctifie et gouverne constamment son Peuple. Et c’est cette présence de Jésus-Christ-Tête, qui se réalise à travers le sacerdoce ministériel qu’Il a tenu à instituer au sein de son Église : de sorte que le prêtre, en plus d’être chrétien — homme incorporé au Christ par le baptême —, devient par la nouvelle consécration reçue dans le sacrement de l’ordre, représentant — l’expression la plus adéquate dans ce cas Serait, avec les nuances voulues, alter ego — de Jésus-Christ Tête de l’Église, pour accomplir en son nom et avec son pouvoir même (1) la fonction d’enseigner, de sanctifier et de diriger pastoralement les
autres membres de son Corps jusqu’à la fin des temps. " C’est moi — avait prophétisé Ézéchiel — qui ferai paître mes brebis et c’est moi qui les ferai reposer, dit le Seigneur. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je guérirai celle qui est malade " (Ez 34, 15 et suiv.).
Le sacerdoce chrétien fait donc partie d’une structure institutionnelle voulue par Dieu, pour que la vie divine parvienne aux hommes à travers des ministères spécifiques également établis par Lui. Comme l’a rappelé Paul VI (2), empruntant les paroles de l’Apôtre, le prêtre est constitué en intendant des mystères de Dieu (1 Co 4, 1), chargé de la mission de faire parvenir à tout le Corps la vie divine, par le moyen de la parole, des sacrements et du gouvernement pastoral ; pour cette raison le sacerdoce ministériel chrétien " n’est pas un métier ou un service quelconque qui s’exerce en faveur de la communauté ecclésiale, mais un service qui participe d’une manière absolument spéciale et avec un caractère indélébile à la puissance du sacerdoce du Christ, grâce au sacrement de l’ordre " (3)
Voilà une distinction et une précision qui nous semblent fondamentales, particulièrement aujourd’hui où nombreuses sont les questions que l’on pose — parfois, dans une situation franchement angoissante — au sujet de la nature du sacerdoce ministériel chrétien et du problème dit des formes d’insertion du prêtre dans le monde. Question qui nous paraît fondamentale, également, par rapport au sujet précis qui nous occupe. Car si la nature du sacerdoce ministériel s’affaiblissait — si les prêtres ne parvenaient pas à une compréhension parfaite de ce qu’ils sont et du pour quoi ils sont —ou bien si, en conséquence, on cherchait les formes d’insertion dans la société moderne qui seraient peu appropriées à la nature du sacerdoce ministériel, ou n’y plongeraient pas suffisamment leurs racines, cela voudrait dire que la communauté chrétienne et le monde commenceraient à être privés de cette particulière présence du Christ, Tête et Pasteur de son Église, qui se produit à travers la figure du prêtre chrétien. C’est une hypothèse absurde, nous le savons, car cela signifierait également la disparition du sacerdoce
commun des fidèles et le retour, non pas certes aux temps de 1’Église primitive, mais bien aux phases les plus primitives de l’humanité, quand le Peuple de Dieu, déjà protagoniste de l’histoire, mais informe et errant comme des brebis sans berger (cf. Mt 9, 36 ; Nb 27, 17 ; 1 R 22, 17 ; 2 Par 18, 16) n’était même pas un peuple (cf. 1 P 2, 10). Mais revenons à la distinction notée ci-dessus.
Le sacerdoce ministériel chrétien, mission que Dieu fait assumer par un homme
Le sacerdoce ministériel chrétien, à la différence de tout autre sacerdoce — nous avons déjà fait allusion à la distinction radicale entre le christianisme et les autres religions — n’est pas une fonction à laquelle un homme est destiné par d’autres hommes pour intercéder en leur faveur auprès de la divinité : c’est une mission à laquelle un homme est élevé par Dieu (cf. He 5, 1-10 ; 7, 24 ; 9, li-28) pour être devant les autres signe vivant de la présence du Christ, seul Médiateur (cf. 1 Tm 2,5), Tête et Pasteur de son Peuple. Le sacerdoce chrétien ne se situe donc pas dans la ligne des rapports éthiques qu’entretiennent les hommes entre eux, ni sur le plan du seul effort humain pour s’approcher de Dieu ; le sacerdoce chrétien est un don de Dieu, situé irréversiblement sur la ligne verticale de la recherche de l’homme par son Créateur et Sanctificateur, dans la ligne sacramentelle de l’ouverture gratuite de l’infinité divine à l’homme. En d’autres termes, le sacerdoce chrétien est essentiellement — nous touchons ici la seule façon possible de comprendre sa nature — une mission éminemment sacrée : tant par son origine (c’est le Christ qui la confère) que par son contenu (les divins mystères) et par la façon même dont elle est conférée, un sacrement. C’est pourquoi le prêtre chrétien n’est pas, devant Dieu, un arbitre ou un délégué du peuple, ni devant les hommes, un fonctionnaire ou un employé de Dieu : il est, non par une vocation quelconque, mais par la grâce transfigurante d’un sacrement, l’alter ego du Fils unique du Père, de Jésus-Christ Tête et Pasteur de la nouvelle humanité qu’Il a Lui-même créée.
Le Christ est présent dans le prêtre pour signifier au monde que la réconciliation opérée par Lui n’est pas un acte circonscrit dans un temps et dans un lieu déterminés, mais que cet acte unique de réconciliation, universellement efficace — notez la dimension oecuménique et missionnaire du sacerdoce chrétien : il s’adresse à tous les peuples, de tous les lieux — transcende les catégories du devenir humain et se prolonge continuellement dans le temps jusqu’à ce que, l’heure ultime ayant sonné, le Christ revienne (cf. 1 Co 11,26).
À travers le prêtre le Christ présente aux hommes son incarnation, sa passion, sa mort et sa résurrection, comme une réalité toujours actuelle
À travers la figure du prêtre — qui agit, répétons-le, non seulement au nom, mais en la personne même du Christ-Tête (4) — le Prêtre unique et éternel rappelle aux hommes que son incarnation, sa passion, sa mort et sa résurrection ne sont pas un événement que l’on puisse reléguer dans les archives de l’humanité, dans l’armoire aux souvenirs, mais une poignante réalité toujours actuelle, continuellement actualisée dans l’Eucharistie, Sacrifice du Christ, foyer de la vie de l’Église (5).
Dans le prêtre, docteur de la foi (6), le Christ est présent pour convoquer et réunir son Peuple à l’aide de la proclamation authentique de sa Parole, pour engendrer et éduquer ce Peuple dans la foi, pour discerner les charismes authentiques des fidèles et conduire chaque chrétien à la maturité de l’âge parfait (cf. Ep 4, 13), c’est-à-dire " à l’épanouissement de sa vocation personnelle selon l’Évangile, à une charité sincère et active et à la liberté par laquelle le Christ nous a libérés " (7)
De la même manière, le Christ Pasteur est présent dans le prêtre pour actualiser continuellement l’appel universel à la conversion et à la pénitence, qui prépare l’avènement du Royaume des Cieux (cf. Mt 4, 17). Il est présent pour faire comprendre aux hommes que le pardon de leurs fautes, la réconciliation de l’âme en Dieu, ne saurait
être le fruit d’un monologue — pour aiguë que soit la faculté personnelle de réflexion et de critique —, que personne ne peut pacifier soi-même sa conscience, que le coeur contrit doit soumettre ses péchés à l’Église-institution, à l’homme-prêtre, témoin permanent et historique, dans le sacrement de la pénitence, de la nécessité foncière que l’humanité déchue a eue de l’Homme-Dieu, seul Juste et Justificateur.
Le ministère sacerdotal, les civilisations et l’ordre inauguré avec le sacrifice du Christ
En outre le Christ, Premier-Né de toute créature (Col 1, 15), est présent dans le prêtre pour faire en sorte que le Peuple sacerdotal de Dieu tout entier puisse offrir au Père son culte et son oblation spirituelle. Il est présent pour faire en sorte que la vie, le travail, les aspirations, les luttes et les espoirs du chrétien, placés et offerts comme le pain sur l’Autel du sacrifice, puissent être agréablement reçus par le Père, in odorem suavitis, par son union avec le Corps et le Sang du Fils, unique Victime propitiatoire. En même temps, le ministère sacerdotal témoigne ainsi à la face du monde qu’aucune civilisation, qu’aucun processus humain de développement et de croissance ne pourra atteindre sa perfection — ne pourra devenir matière divinement transfigurée pour le Royaume des Cieux (8) —, si ce processus se situe en marge ou à l’encontre de l’ordre de la nouvelle création inaugurée avec le Sacrifice du Christ. Et cela, au surplus, sans que le prêtre — le témoin le plus qualifié de la transcendance de l’Évangile — succombe à la tentation " de se mettre au service d’une idéologie ou d’une faction humaines " (9).
Bien d’autres considérations pourraient être formulées sur l’action que le Christ, Tête et Pasteur de l’Église, accomplit à travers le sacerdoce ministériel, mais celles que nous avons notées, en évoquant les aspects principaux du ministère du prêtre, nous semblent suffisantes pour répondre brièvement à la seconde question que nous posions au début : quelles conséquences concrètes cette nouvelle et spécifique présence du Christ parmi son Peuple comporte-t-elle dans l’existence sacerdotale ?
D’abord il nous paraît nécessaire de souligner que l’existence sacerdotale, créée par le sacrement de l’Ordre, apparaît comme une existence nouvelle, différente de celle qui se réalise dans la vie des autres fidèles. Car, à la consécration baptismale du chrétien, se superpose chez le prêtre une nouvelle consécration, c’est-à-dire une nouvelle configuration ontologique de sa personne, qui est à présent totalement et irrévocablement assumée par le Christ, Pasteur de son Peuple, et destinée à l’accomplissement d’une mission propre et spécifique. Le ministère sacerdotal se révèle donc, à son tour, comme absorbant la vie et l’activité entières du prêtre : ce n’est pas une simple occupation qui engage partiellement l’intelligence et la disponibilité de la personne, ou qui n’exigerait que l’on n’y consacrât qu’un nombre d’heures plus ou moins élevé chaque jour. Le prêtre, quelle que soit la situation concrète où ii se trouve, porte toujours avec lui, par vocation, la responsabilité d’être le représentant de Jésus-Christ Tête de l’Église, et il n’y a pas une sphère de sa vie ou de son activité qui puisse échapper à cette foncière exigence de totalité.
On comprend bien — si l’on examine la nature particulière du sacerdoce ministériel du Nouveau Testament et le caractère radical qu’il comporte dans le don de soi —pourquoi, au cours des siècles, le Peuple sacerdotal de Dieu lui-même, la communauté prophétique ointe par le Saint (cf. 1 Jn 2,20) a pressenti et découvert (entre autres aspects théologiques et ascétiques de l’existence sacerdotale) les nombreuses raisons de convenance (10) qui ont tissé progressivement entre eux le binôme sacerdoce ministériel-célibat apostolique : il en fut ainsi jusque dans les Églises orientales, où la tradition même l’a exigé, tout au moins dans le cas des évêques, en tant que détenteurs de la plénitude du sacerdoce ministériel.
En second lieu, il semble opportun de noter que dans la vie et dans le ministère du prêtre, ministre à la fois de la Parole et du Sacrement, on ne saurait légitimement concevoir aucune opposition ou rupture entre ce que l’on a nommé, pour user d’une terminologie dialectique peut-être déjà dépassée, le sacerdoce cultuel et le sacerdoce missionnaire. Le prêtre, en effet, éprouve au plus profond de son être, formé à l’image du Bon Pasteur, le besoin fort et constant de rapprocher les âmes de Dieu — et, en ce sens, l’annonce de la Parole, la prédication aux non-croyants, occupent un lieu primordial, car elles sont préparation à la foi. Mais le prêtre ne peut, à aucun moment, considérer sa tâche comme terminée, puisqu’il doit éduquer dans la foi et faire grandir dans la grâce, à l’aide des sacrements, ceux qui se sont déjà approchés afin d’être aidés à répondre personnellement au don de Dieu.
Certains auteurs, à cause d’une intelligence insuffisante de la nature spécifique du sacerdoce ministériel — qu’ils réduisent à des tâches relevant généralement du sacerdoce commun des fidèles :
prophétisme évangélique, témoignage de charité chrétienne, etc.— ont parlé de la nécessité de désacraliser le sacerdoce, de manière à faciliter l’insertion de l’homme-prêtre dans la civilisation séculière où nous vivons. À notre avis, il y a au fond de cette affirmation, dont néanmoins nous ne mettons pas en doute la sincérité, une double confusion. D’une part, l’insuffisance théologique de sa position —nous ne sommes certes pas les premiers à la dénoncer —, qui attribue de façon erronée à des influences historiques et culturelles étrangères à l’Evangile ce qu’il y a de sacré dans le sacerdoce ministériel chrétien. (Et ce que nous avons rappelé brièvement sur la nature de ce sacerdoce, selon la doctrine du Concile Vatican II, nous dispense, semble-t-il, de dénoncer plus longuement le caractère fort superficiel de cette affirmation.) D’autre part, il y a dans cette position, une attitude indéfinie de pessimisme, d’insécurité personnelle et d’angoisse devant le milieu ambiant —nous n’osons pas la qualifier de manque d’esprit sacerdotal ou simplement de force chrétienne — qui frise peut-être le complexe dit de l’homme déraciné, de l’homme privé d’articulation vitale avec la société : ce que Rof Carballo a nommé complexe de Sigismond (11), par allusion au fameux prince séparé du monde, puis confronté avec lui, dont Calderón de la Barca décrit la tragédie intérieure dans La vie est un songe.
La mentalité cléricale et la signification du sacerdoce commun des fidèles
Peut-être, cependant, s’agit-il simplement d’une manifestation de la mentalité cléricale — déformation pathologique du sacerdoce ministériel du Christ (12) — qui n’est toujours pas résignée ni surmontée, et qui cherche anxieusement de nouvelles formes de survivance : on sait, en effet, que chez certains prêtres la mentalité cléricale, qui les portait d’abord à déprécier la signification du sacerdoce commun des fidèles, les a conduits ensuite à la franche adulation et, indistinctement, à l’imitation du laïc et des formes laïques de participation à la mission de l’Église.
En tout cas, il est certain qu’un homme — n’importe quel homme — se sentira psychologiquement désadapté, s’il a des motifs de croire qu’il est coupé du milieu social où il évolue, ou qu’il n’a aucune mission à remplir dans ce milieu. Il nous semble néanmoins qu’un prêtre catholique — qui comprend profondément son sacerdoce ministériel à la lumière de la foi — ne peut jamais penser cela sincèrement, quelles que soient les circonstances sociologiques — ou, si l’on veut, le degré de paganisme ou de déchristianisation — de la société où il vit.
La richesse du contenu du sacerdoce ministériel à la lumière de la foi
C’est la foi, effectivement, qui peut seule faire comprendre —sans surestimations ou dépréciations cléricales — toute la richesse du contenu du sacerdoce ministériel chrétien. Et la foi peut seule expliquer la condition dialectique inhérente à l’existence, à la vie et au ministère du prêtre : choisi parmi les hommes, séparé en quelque sorte dans le sein du Peuple de Dieu et de la Cité, puisqu’il est constitué en dispensateur d’une vie différente de la vie terrestre, mais en aucune façon étranger à la vie et à la condition des autres hommes, au service desquels le Christ, Auteur de la nouvelle humanité, le consacre et le délègue (13).
Le problème étant vu, non sous l’angle de l’existence sacerdotale, mais dans l’optique de ceux qui sont les destinataires de ce service divin, nous pourrions finalement nous demander ce que les hommes veulent et ce qu’ils attendent du prêtre, ministre du Christ, signe vivant de la présence du bon Pasteur. Nous osons affirmer qu’il leur faut, qu’ils désirent et qu’ils espèrent, encore que souvent ils ne prennent pas conscience de ce besoin et de cette espérance, un prêtre-prêtre, un homme qui se sacrifie pour eux, pour leur ouvrir les horizons de l’âme, capable de les comprendre et de les aimer tous, même si, parfois, il n’est pas payé de retour ; un homme qui donne avec simplicité et joie, à temps et même à contretemps (cf. 2 Tm 4,2), ce qu’il peut donner : la richesse de la grâce, de l’intimité divine, qu’à travers lui Dieu veut distribuer aux hommes. En un mot, un prêtre qui trouve dans son ministère sacré — reposant sur une foi solide — la raison d’être de toute son existence, et qui n’a pas besoin de chercher hors de ce ministère une insertion artificielle dans la communauté des autres hommes.
NOTES
(1). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(2). Paul VI, Message aux prêtres, lors de la clôture de l’Année de la Foi, 30-6-1968.
(3). Ibid.
(4). Cf. Concile de Trente, ses. XXII, chap. II ; Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 nov. 1947 ; A. A. S., (1947), p. 553 ; Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 10 et 28, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(5). Cf. saint Thomas, Summa theologiæ III, q. 65, a. 3 ad 1 ; cf. aussi Concile Vatican II,
const. dogm. Lumen gentium, n° 24 ; Presbyterorum ordinis, n° 4.
(6). Pontifical romain, rituel de l’ordination ; Concile Vatican II, const. Lumen gentium, n° 4.
(7). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 6. Cf. Gal 5, l-13.
(8). Cf. Concile Vatican II, const. past. Gaudium et spes, n° 38-39.
(9). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 6.
(10). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 16. Cf. le chapitre Le célibat
sacerdotal.
(11). Cf. Cerebro interno y mundo emocional, Madrid, 1952, p. 400-401.
(12), Cf. Josemarfa Escrivá, Lettre, Rome, 2-2-1945, n° 16-18.
(13). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 3.
(*) L’auteur fait référence au n° 250 (novembre 1968) de La Table Ronde, numéro monographique consacré à Jésus-Christ, où a été publié pour la première fois cet article (NdE).
SPIRITUALITÉ DU SACERDOCE
" Les prêtres sont ministres du Christ Tête pour construire et édifier son Corps tout entier, l’Église, comme coopérateurs de l’Ordre épiscopal : c’est à ce titre que le sacrement de l’Ordre les configure au Christ Prêtre. Certes, par la consécration baptismale, ils ont déjà reçu, comme tous les chrétiens, le signe et le don d’une vocation et d’une grâce qui comportent pour eux la possibilité et l’exigence de tendre, malgré la faiblesse humaine, à la perfection dont parle le Seigneur : "Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5,48) " (1). L’appel à la sainteté et l’exigence de sanctification personnelle qui en découle, sont universels : nous sommes tous, prêtres et laïcs, appelés à la sainteté ; et nous avons tous reçu, avec le Baptême, les prémices de cette vie spirituelle qui, par sa nature même, tend vers la plénitude. " Selon une exigence de leur vocation chrétienne commune —comme une exigence du baptême unique qu’ils ont reçu — le prêtre et le laïc doivent aspirer, de la même façon, à la sainteté, qui est une participation à la vie divine (cf. saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses, 21,2). Cette sainteté, à laquelle ils sont appelés, n’a pas une dimension plus grande chez le prêtre que chez le laïc : le laïc n’est pas un chrétien de seconde catégorie. La sainteté, tant pour le prêtre que pour le laïc, n’est pas autre chose que la perfection de la vie chrétienne, la plénitude de la filiation divine " (2)
Dans ce sens, il faut dire que, tout comme l’appel à la sainteté —et la sanctification elle-même — est un et universel, la spiritualité est une et universelle aussi : l’essence et le dynamisme d’une vie spirituelle divine, qui commence au Baptême et qui atteindra sa plénitude au Ciel. Cette spiritualité est la vie du Christ, l’action sanctifiante de l’Esprit Saint, d’une puissance infinie, et embrasse toutes les situations personnelles, tout état, tout ministère. C’est pourquoi, lorsqu’on parle de la spiritualité du sacerdoce et de la sanctification du prêtre, cela signifie développement de la vie spirituelle chrétienne, tendance effective à la sainteté, avec les moyens appropriés. Et il convient d’ajouter à ce propos que les " prêtres sont tenus d’acquérir cette perfection à un titre particulier :
en recevant l’Ordre, ils ont été consacrés à Dieu d’une manière nouvelle pour être les instruments vivants du Christ Prêtre éternel, habilités à poursuivre au long du temps l’action admirable par laquelle, dans sa puissance souveraine, il a restauré la communauté humaine tout entière " (3)
Cependant il est évident que cette unité première, essentielle à la sanctification et, par conséquent, à la spiritualité chrétienne, peut se diversifier— tout en se maintenant identique quant à l’essentiel —selon la variété des situations humaines et ecclésiales, selon la pluralité des charismes et des ministères, la richesse multiforme du don de Dieu. On ne peut jamais envisager la spiritualité comme un ensemble de pratiques de piété et d’ascèse juxtaposées d’une façon quelconque à l’ensemble des droits et des devoirs impliqués par la condition de chacun. Au contraire, tant que les circonstances personnelles répondent à la volonté de Dieu, elles doivent être assumées et dynamisées surnaturellement par une manière déterminée de développer la vie spirituelle. Un tel épanouissement pourra être atteint précisément dans et grâce à ces circonstances. Ainsi, " l’idéal de la sainteté, unique et commun à tous les chrétiens, devient accessible dans les différents états ou genres de vie, sans sortir de ceux-ci, parce qu’ils sont tous des chemins divins qui nous mènent au Seigneur : ce qui compte, c’est d’accomplir, dans chaque état ou chaque profession, les devoirs qu’impliquent cet état ou ce travail " (4).
Dans le cas concret du prêtre séculier — pour autant qu’il demeure séculier — la spiritualité ne peut être, par rapport à sa fonction au sein de l’Église, quelque chose de surajouté et d’hétérogène : il ne s’agira donc pas d’une adaptation plus ou moins artificielle et extrinsèque de ce qu’on appelle les conseils évangéliques, propres à l’état religieux et de ses exigences particulières ; cette spiritualité devra plutôt assumer et stimuler les lignes de force de la consécration sacerdotale et les obligations du ministère, en faisant également de cette consécration et de l’exercice de ce ministère le moyen d’accéder à la sainteté, à laquelle, comme tous les chrétiens, le prêtre est appelé par Dieu.
Consécration et mission sacerdotale
II convient d’exposer brièvement ici les caractéristiques essentielles du sacerdoce, afin de pouvoir tracer ensuite les lignes maîtresses d’une spiritualité qui soit conforme au caractère et à la mission du prêtre.
Le sacerdoce est, fondamentalement, une configuration, une transformation sacramentelle et mystérieuse du chrétien dans le Christ, Prêtre Souverain et Éternel, Médiateur unique. Le prêtre n’est pas plus chrétien que les autres fidèles, mais il est en plus prêtre, et il l’est même d’une manière essentiellement différente. " Le sacerdoce des prêtres, s’il repose sur les sacrements de l’initiation chrétienne, est cependant conféré au moyen d’un sacrement particulier qui, par l’onction du Saint-Esprit, les marque d’un caractère spécial, et les configure ainsi au Christ Prêtre pour les rendre capables d’agir au nom du Christ Tête en personne " (5). Et ce, en exerçant les fonctions qui lui sont propres, en tant, précisément, que Tête de son Corps Mystique, c’est-à-dire offrir le Sacrifice eucharistique, pardonner les péchés, annoncer avec autorité la Parole de Dieu. Le sacerdoce — cette consécration à Dieu définitive et caractéristique — donne aux prêtres une place particulière et leur fait rendre un service spécifique et indispensable dans le développement historique de la Rédemption, tel que Dieu lui-même l’a voulu, dans la croissance ad extra et ad intra de 1’Église du Christ :
" C’est lui qui adonné aux uns d’être apôtres, à d’autres prophètes, à d’autres évangélistes, à d’autres pasteurs et docteurs, disposant ainsi les saints pour l’oeuvre du ministère en vue de l’édification du corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, et à l’homme parfait, à l’âge où est atteinte la plénitude du Christ " (Ep 4, 11-13).
Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est le prêtre unique, le prêtre par essence, le Médiateur de l’Alliance Nouvelle et définitive (cf. He 7,24 et suiv. ; 8,6-13 ; 10, 12-18). Le sacerdoce de l’Ancien Testament s’ordonnait déjà au Christ : ces hommes que Dieu choisissait, au sein de son Peuple, auxquels il conférait cette mission spécifique (cf. Dt 18,6 et suiv. ; 2 R 23,5-9 ; Ez 44, 10-3 1 2 Sam 15, 24-29 ; Lv 23, 11, 20), préparaient et préfiguraient la médiation du Christ (cf. He 7,3 et suiv.). Et à partir de I’Incarnation, après que la Nouvelle Alliance eut été établie, tout sacerdoce a dû s’accomplir par Lui, avec Lui et en Lui , ce qui se produit par le ministère visible de l’Église, institué par le Christ en personne (6).
Il est vrai que l’ensemble du Peuple de Dieu est un peuple sacerdotal (cf. 1 P 2,5-9), mais seuls quelques-uns, dans ce Peuple, participeront au sacerdoce du Christ, dont la nature sera telle qu’elle leur donnera pouvoir d’agir in persona Christi et au nom de toute l’Église : " Le même Seigneur, voulant faire des chrétiens un seul corps, où tous les membres n’ont pas la même fonction (Rm 12, 4) a établi parmi eux des ministres qui, dans la communauté des chrétiens, seraient investis par l’Ordre du pouvoir sacré d’offrir le Sacrifice et de remettre les péchés et y exerceraient publiquement pour les hommes au nom du Christ la fonction sacerdotale " (7). En effet, " seul peut représenter toute l’Église, celui (le prêtre) qui consacre l’Eucharistie, sacrement de l’Église universelle " (8). Seul le Christ est tout en tous : et il n’y a que Lui et celui qu’Il choisit d’avance qui peuvent agir par tous et pour tous, représentant le Corps tout entier, dans la personne du Christ Tête.
Le choix que Dieu fait du fidèle appelé au sacerdoce, en l’incorporant à la structure institutionnelle du presbytérat par l’onction du Saint-Esprit et le caractère spécial qui le marque et le configure au Christ Prêtre, le constitue en ministre, lui confère le pouvoir d’exercer une fonction d’instrument qui fera de lui un alter Christus, un autre Christ (9). Cette médiation participée du prêtre insère l’action sacerdotale de tous les chrétiens dans la médiation essentielle du Christ, Prêtre Souverain et Éternel. " C’est par le ministère des prêtres que se consomme le sacrifice spirituel des chrétiens, en union avec le sacrifice du Christ, unique Médiateur, offert au nom de toute l’Église dans l’Eucharistie par les mains des prêtres, de manière sacramentelle et non sanglante, jusqu’à ce que vienne le Seigneur lui-même " (10)
Quelle que soit la modalité concrète du ministère que le prêtre doit exercer, en vertu de cette médiation participée, la fin à laquelle il tend est unique. " La fin que les prêtres poursuivent dans leur ministère et dans leur vie, c’est de rendre gloire à Dieu le Père dans le Christ. Et cette gloire, c’est l’accueil conscient, libre et reconnaissant des hommes à l’oeuvre de Dieu accomplie dans le Christ ; c’est le rayonnement de cette oeuvre à travers toute leur vie. Ainsi, dans le temps de prière et d’adoration comme dans l’annonce de la Parole, dans l’offrande du Sacrifice Eucharistique ou l’administration des autres sacrements comme dans les différents ministères exercés au service des hommes, les prêtres contribuent à la fois à faire grandir la gloire de Dieu et à faire avancer les hommes dans la vie divine " (11). Il en résulte que cette finalité détermine pleinement la vie du prêtre. " Le Christ, que le Père a sanctifié (c’est-à-dire consacré) et envoyé dans le monde, "s’est donné pour nous afin de racheter et de purifier de tout péché un peuple qui lui appartienne, un peuple ardent à faire le bien" (Tit 2, 14), et ainsi, en passant par la souffrance, Il est entré dans sa gloire. De même, les prêtres, consacrés par l’onction du Saint-Esprit et envoyés par le Christ, font mourir en eux les oeuvres du corps pour être tout entiers donnés au service des hommes : telle est la sainteté dont le Christ leur fait don, et par laquelle ils approchent de l’Homme parfait " (12).
Il importe de faire remarquer la relation qui s’établit entre la sanctification personnelle du prêtre et la plénitude du don de sa personne à la mission qui lui a été confiée. Les prêtres ont été choisis d’avance par Dieu et mis à part au sein du Peuple de Dieu " pour être totalement (totaliter) consacrés à l’oeuvre à laquelle le Seigneur les a appelés " (13). À partir de leur ordination, toute " récupération " de ces réalités ou fonctions auxquelles ils ont renoncé, après avoir été choisis et touchés par Dieu pour se consacrer à leur mission, serait alors une perte : pour l’Église, dans laquelle le prêtre est le centre d’un rayonnement salvifique, et pour le prêtre lui-même qui, devenu un vase d’élection, configuré ontologiquement et définitivement (in oeternum) par le caractère sacerdotal, se trouve devant l’alternative de remplir son existence d’une vie sacerdotale ou bien de la conserver dans sa vacuité.
" Ainsi donc, c’est en exerçant le ministère d’Esprit et de justice qu’ils s’enracinent dans la vie spirituelle, pourvu qu’ils soient accueillants à l’Esprit du Christ qui leur donne la vie et les conduit. Ce qui ordonne leur vie à la perfection, ce sont leurs actes liturgiques de chaque jour, c’est leur ministère tout entier, exercé en communion avec l’évêque et les prêtres. Par ailleurs, la sainteté des prêtres est d’un apport essentiel pour rendre fructueux le ministère qu’ils accomplissent ; la grâce de Dieu peut certes accomplir l’oeuvre du salut, y compris par l’intermédiaire de ministres indignes, mais d’ordinaire, Dieu préfère manifester ses hauts faits par des hommes accueillants à l’impulsion et à la conduite du Saint-Esprit, par des hommes que leur intime union avec le Christ et la sainteté de leur vie habilitent à dire avec l’Apôtre : "Si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi" (Ga 2,20) " _(l4). D’où " la parfaite union qui doit s’opérer — et le décret Presbyterorum ordinis le rappelle à maintes reprises — entre consécration et mission du prêtre ou, ce qui revient au même, entre vie personnelle de piété et exercice du sacerdoce ministériel, entre relations filiales du prêtre avec Dieu et relations pastorales et fraternelles avec les hommes. Je ne crois pas à l’efficacité ministérielle du prêtre qui n’est pas un homme de prière " (15).
La vie spirituelle du prêtre
Il y a, dans la prière sacerdotale de Jésus-Christ, des paroles qui résument admirablement l’exigence et la nature de la spiritualité du sacerdoce : " Pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés en vérité " (Jn 17, 19). Le modèle — ce qui est peu dire s’agissant d’une imitation-incorporation — de cette spiritualité ne peut être que le Christ, et en particulier l’action suprême du sacerdoce du Christ qu’est le Sacrifice de la Croix, perpétué dans l’Eucharistie (16).
Il est faux d’opposer le ministère sacerdotal à la vie spirituelle du prêtre : c’est la preuve que l’on n’a pas bien compris l’un de ces deux aspects, voire les deux. Un tel dilemme ne s’est jamais posé aux prêtres saints, à ceux qui ont trouvé dans l’exercice de leur ministère une exigence pour leur propre vie spirituelle, et dans cette vie spirituelle un stimulant pour exercer leur ministère cultuel et pastoral.
La vie spirituelle personnelle du prêtre — comme l’indique déjà le décret Presbyterorum ordinis dans son orientation de base —doit tendre à la rendre idoine, surnaturellement adaptée à son ministère (17) : ce qui exige au moins la même vigilance ascétique et le même effort de piété dont a besoin n’importe quel autre chrétien qui veut bien remplir sa propre mission. Le ministère, exercé comme il se doit — par exemple, la messe bien célébrée, les sacrements administrés comme il convient, la parole de Dieu prêchée avec soin, la charité pastorale vécue avec délicatesse, etc. — nourrit la vie intérieure. Et la vie intérieure bien guidée dispose au mieux pour l’exercice du ministère. Mais ni l’un ni l’autre ne peuvent réussir seuls ; tous deux exigent un esprit attentif pour répondre à la grâce. C’est pourquoi l’Église a toujours conseillé aux prêtres des pratiques de piété et des moyens ascétiques bien précis (18)
Le fait, justement, d’être destinés — et consacrés — au ministère sacerdotal, implique chez le prêtre une solide vie de piété personnelle. Quelques-unes de ces pratiques sont prescrites, d’autres conseillées, et bien d’autres laissées à la libre initiative de chacun. " Le prêtre séculier, dans le cadre de la morale et des droits propres à son état, peut disposer et décider librement — d’une manière individuelle ou en association — tout ce qui concerne sa vie personnelle, spirituelle, culturelle, matérielle, etc. Chacun est libre de se former culturellement selon ses préférences ou ses aptitudes. Chacun est libre d’entretenir les relations sociales qu’il désire, et peut ordonner sa vie comme bon lui semble, pourvu qu’il accomplisse dûment les obligations de son ministère. Chacun est libre de disposer de ses biens personnels comme il le juge en conscience opportun. À plus forte raison chacun est-il libre de suivre, dans sa vie spirituelle et ascétique et dans ses actes de piété, les impulsions que l’Esprit Saint lui insuffle, et de choisir — parmi les nombreux moyens que l’Église conseille ou permet — ceux qui lui paraissent les meilleurs en fonction de ses contingences personnelles et particulières " (19) Mais pour autant qu’il est prêtre séculier, tout ce vaste champ de liberté doit avoir pour objectif de lui faire " vivre cette vocation avec plénitude ", afin de " chercher la perfection dans l’exercice même, précisément, de ses obligations sacerdotales, en tant que prêtre diocésain " (20).
D’une façon générale, il faut bien dire qu’il n’est pas pensable qu’une vie spirituelle personnelle soit indifférente au culte, à la prière, à l’administration des sacrements, au souci pastoral. Toute spiritualité qui constituerait un empêchement ou un obstacle à l’accomplissement des devoirs d’état d’un fidèle chrétien serait, pour celui-ci, tant qu’il aurait ces devoirs, une spiritualité désordonnée, inopportune, contraire à la volonté de Dieu.
Du reste, — une expérience séculaire l’a prouvé et le prouve encore souvent hélas ! — lorsque la vie spirituelle du prêtre laisse à désirer, lorsque la piété personnelle lui fait défaut, quand la lutte ascétique manque, la première chose qui en souffre — parfois de façon radicale, avec des conséquences qui dépassent de loin la vie personnelle du prêtre — c’est le ministère : le véritable ministère sacerdotal, son service en faveur du Peuple de Dieu, en tant que prêtre, en tant que ministre du Sacerdoce unique du Christ (2l).
Il s’agit donc de réaliser une union intime des deux aspects. " Cette unité de vie ne peut être réalisée ni par une organisation purement extérieure des activités du ministère, ni par la seule pratique des exercices de piété qui, certes, y contribue grandement. Ce qui doit permettre aux prêtres de la construire, c’est de suivre, dans l’exercice du ministère, l’exemple du Christ-Seigneur, dont la nourriture était de faire la volonté de Celui qui l’a envoyé et d’accomplir son oeuvre " (22)
Les éléments fondamentaux de la vie spirituelle du prêtre
" Si le Fils de Dieu s’est fait homme et est mort sur une croix, c’est afin que tous les hommes ne soient qu’un avec Lui et avec le Père (cf. Jn 17, 22). Nous sommes donc tous appelés à faire partie de cette unité divine. Avec un esprit sacerdotal, en faisant de la sainte messe le centre de notre vie intérieure, nous nous efforçons d’être avec Jésus, entre Dieu et les hommes " (23) Si, en vertu de la participation commune au sacerdoce du Christ, tous les chrétiens peuvent trouver dans la messe " la racine et le centre " (24) de leur vie spirituelle — la messe étant le renouvellement du Sacrifice du Calvaire, moment suprême de l’action sacerdotale du Christ, où se consomme notre Rédemption — on comprend aisément que la célébration du Sacrifice eucharistique doive être " le centre et la racine de toute la vie du prêtre, dont l’esprit sacerdotal s’efforce d’intérioriser ce qui se fait sur l’autel du sacrifice " (25).
Notons l’insistance avec laquelle le décret sur le ministère et la vie des prêtres souligne ce point, lorsqu’il affirme que " dans le mystère du sacrifice eucharistique, où les prêtres exercent leur fonction principale, c’est l’oeuvre de notre Rédemption qui s’accomplit. C’est pourquoi il leur est vivement recommandé de célébrer la messe tous les jours ; même si les chrétiens ne peuvent y être présents, c’est un acte du Christ et de l’Église " (26) Encore une fois il ne s’agit pas à proprement parler d’une dévotion particulière juxtaposée aux obligations du ministère sacerdotal. Il s’agit plutôt de vivre intensément, avec la plénitude d’une participation personnelle, le service principal que le prêtre rend à l’Église entière. " C’est là qu’aboutit son ministère, c’est là qu’il trouve son accomplissement : commençant par l’annonce de l’Évangile, il tire sa force et sa puissance du Sacrifice du Christ et il aboutit à ce que, la Cité rachetée tout entière, c’est-à-dire la société et l’assemblée des saints, soit offerte à Dieu comme un sacrifice universel par le Grand Prêtre, qui est allé jusqu’à s’offrir pour nous dans sa Passion, pour faire de nous le Corps d’une si grande Tête " (27).
En plus du bréviaire, prière publique de l’Église, il y a deux autres moments où la vie spirituelle du prêtre, pleinement vouée à son ministère, doit atteindre une intensité particulière, avec une conscience surnaturelle de ce qu’il fait : ce sont l’annonce de la Parole de Dieu — " car ce n’est pas nous-mêmes que nous prêchons " — (2 Co 4, 5) et le pardon des péchés dans le sacrement de la Pénitence. Je cite ici des paroles de Mgr Escrivá. Elles montrent la façon dont la vie spirituelle du prêtre, se manifeste dans son ministère pastoral : " Nous, 11es prêtres, nous n’avons pas de droits ; quant à moi, j’aime me sentir le serviteur de tous et m’enorgueillir de ce titre. Nous avons exclusivement des devoirs, et c’est en cela que réside notre joie : le devoir d’enseigner le catéchisme aux enfants et aux adultes, le devoir d’administrer les sacrements, le devoir de visiter les malades et les bien portants ; le devoir de porter le Christ aux riches et aux pauvres, le devoir de ne pas laisser le Saint-Sacrement à l’abandon, le Christ réellement présent dans le Tabernacle sous les apparences du pain ; le devoir d’être le bon pasteur des âmes, qui soigne la brebis malade et part à la recherche de celle qui s’égare sans tenir compte des heures qu’il devra passer dans le confessionnal " (28).
Voici encore quelques caractéristiques de la spiritualité du sacerdoce. " Le ministère sacerdotal étant le ministère de l’Église, on ne peut s’en acquitter que dans la communion hiérarchique du Corps tout entier. C’est donc la charité pastorale qui pousse les prêtres, au nom de cette communion, à consacrer leur volonté propre par l’obéissance au service de Dieu et de leurs frères, à accueìllìr et à exécuter en esprit de foi les ordres et les conseils du Pape, de leur évêque et de leurs autres supérieurs, à dépenser volontiers et à se dépenser eux-mêmes dans toutes les fonctions qui leur sont confiées, si humbles et si pauvres soient-elles " (29). C’est l’humilité profonde et sincère qui est le ciment de cette charité qui unit et de cette obéissance active qui nous met en communion avec le Christ. Humilité qui provient d’ailleurs de ce que les prêtres voient leur mission avec un esprit de foi et sont convaincus que " l’oeuvre divine à laquelle les prêtres sont appelés par l’Esprit Saint dépasse toutes les forces, toute la sagesse de l’homme " (30)
L’union, également, est importante avec les autres prêtres — la fraternité dans la participation commune du Sacerdoce unique de Jésus-Christ — et surtout avec ceux qui font partie d’un même presbyterium diocésain. Cette fraternité se traduira par une aide mutuelle afin que chacun puisse accomplir avec plus d’efficacité la tâche qui lui a été confiée, et que personne ne se sente isolé dans son ministère et dans la lutte pour la sainteté.
L’union, enfin, avec tous les autres fidèles, en s’efforçant de les servir à tout moment, et de les servir en tant que prêtre : c’est ce dont les fidèles ont besoin et ce qu’ils attendent de lui. Le prêtre évitera donc, avec une extrême délicatesse, toute manifestation de cléricalisme, d’autorité matérielle ou spirituelle. Il orientera chacun vers ce à quoi Dieu le destine, tout en sachant respecter sincèrement le domaine légitime de liberté qui revient à tout laïc dans l’accomplissement de sa mission dans l’Église et dans le monde (31)
" La pratique de la continence parfaite et perpétuelle pour le Royaume des cieux a été recommandée par le Christ Seigneur ; tout au long des siècles, et de nos jours encore, bien des chrétiens l’ont acceptée joyeusement et pratiquée sans reproche. Pour la vie sacerdotale, particulièrement, l’Église l’a tenue toujours en haute estime. Elle est à la fois signe et stimulant de la charité pastorale, elle est une source particulière de fécondité spirituelle dans le monde " (32). Une fois de plus, l’union intime et la nécessité réciproque de la vie spirituelle du prêtre et des exigences qu’implique le meilleur exercice de son ministère, sont mises ici en évidence.
Le coeur du prêtre doit être universel, ouvert à tous, généreux ; il doit être continuellement tourné vers l’oblation — le prêtre doit assurer un service permanent — sans acception de personne : " Si tu es au Christ, tout au Christ, tu auras pour tous, et grâce au Christ Lui-même, feu, lumière et chaleur " (33). La vertu de force, la constance, la sincérité, la loyauté, l’amour de la liberté de tous (qui implique la responsabilité personnelle), un sens profond de la justice dans tous les domaines — sans oublier le contrôle dans l’usage de la parole : détester la médisance sous toutes ses formes — la prudence, l’optimisme, l’ardeur au travail... autant de vertus auxquelles le prêtre doit s’entraîner sans cesse pour pouvoir mener à bien sa mission.
On pourrait poursuivre l’énumération d’autres vertus nécessaires à la tâche pastorale du prêtre, en mettant constamment en évidence le fait qu’elles ne sont pas un élément accessoire par rapport au travail proprement sacerdotal, mais qu’elles en émanent comme des exigences qui lui sont propres, au point de revêtir, dans leur façon d’être vécues, un aspect spécifique en rapport au caractère reçu dans l’ordination et par la mission que lui confie l’Église. Il suffira maintenant de nous en tenir à un autre aspect particulièrement mis en lumière par le décret Presbyterorum ordinis : le détachement des biens terrestres, la tempérance dans leur utilisation, l’esprit de pauvreté (34). " Détache-toi des biens de ce monde. Aime et pratique la pauvreté d’esprit ; contente-toi de ce qui suffit pour une vie sobre et simple. — Sinon, tu ne seras jamais apôtre " (35)
Mais toutes ces vertus auxquelles le prêtre doit s’entraîner, exigent une nourriture incessante, qu’il trouvera en recherchant l’union avec Jésus-Christ dans l’Eucharistie et dans la méditation de la Parole de Dieu, en étant une âme d’Eucharistie et une âme de prière ; en recevant lui-même fréquemment le sacrement de Pénitence ; en aimant d’un amour tendre et filial la très Sainte Vierge, Mère de Jésus-Christ, Prêtre Souverain et Éternel ; en pratiquant généreusement la mortification ; en aimant les temps consacrés à la retraite spirituelle et en appréciant la direction spirituelle personnelle (36)
Il nourrira également sa prédication par l’étude, se souvenant que " la science du ministère sacré doit elle-même être sacrée " (37) ; de sorte que sa culture humaine, indispensable, devienne un moyen au service de sa tâche pastorale.
Il nous semble opportun de terminer ces lignes en évoquant un sujet qui revêt une grande importance pour la spiritualité du prêtre : nous voulons parler des associations sacerdotales qui ont porté jusqu’ici des fruits excellents, et qui semblent appelées, dans l’avenir, à jouer un rôle non négligeable dans la vie et le ministère des prêtres séculiers. Le Concile Vatican II dit à leur propos : " Les associations sacerdotales sont, elles aussi, dignes d’estime et de vifs encouragements : grâce à leurs statuts ratifiés par 1’autorité ecclésiastique compétente, elles proposent une règle de vie adaptée et convenablement approuvée ainsi qu’un soutien fraternel qui aident les prêtres à se sanctifier dans l’exercice du ministère ; et de ce fait, elles se mettent au service de l’Ordre des prêtres tout entier " (38)
NOTES
(1). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 12.
(2). Josemaría Escrivá, Lettre, Rome, 2-2-1945, n° 8.
(3). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 12.
(4). Josemaría Escrivá, Lettre, Rome, 2-2-1945, n° 9.
(5). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(6). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n°1.
(7). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(8). Saint Thomas, Summa Theologiæ, Suppl. q. 37, a. 4 ad 2.
(9). " Le prêtre est ministre du Christ, instrument entre les mains du Divin Rédempteur pour la continuation de son oeuvre rédemptrice dans toute l’universalité mondiale et sa divine efficacité, pour la construction de cette oeuvre admirable qui transforme le monde bien plus, le prêtre, comme avec raison on a coutume de le dire, est vraiment "un autre Christ" parce qu’il continue en quelque manière Jésus-Christ même : "comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie" (in 20,21) " (Pie XI, Enc. Ad catholici sacerdotii, 20-XII-1935).
(10). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(11). Ibid.
(12). Ibid., n° 12.
(13). Ibid.,n°3.
(14). lbid.,n° 12.
(15). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 3.
(16). " Nous qui célébrons les mystères de la Passion du Seigneur nous devons imiter ce que nous faisons. Ce sera donc une véritable hostie offerte à Dieu pour nous, si elle fait de nous-mêmes une hostie " (Saint Grégoire le Grand ,Dialogues, Paris, Cerf, 1980, Sources chrétiennes n° 265, p. 203).
(17). " Ainsi les prêtres diocésains qui — usant légitimement du droit d’association —adhèrent à la Société Sacerdotale de la Sainte-Croix (Opus Dei), le font uniquement et exclusivement parce qu’ils désirent recevoir cette aide spirituelle, personnelle, d’une manière en tous points compatible avec les devoirs de leur état et de leur ministère : sans quoi, cette aide ne serait pas une aide, mais une complication, une gêne et un désordre.
L’esprit de l’Opus Dei a en effet pour caractéristique essentielle de ne retirer personne
de sa place — unusquisque, in qua vocatione vocatus est, in ea permaneat (1 Co VII, 20). Il pousse chacun, au contraire, à accomplir les tâches et les devoirs de son état, de sa mission dans l’Église et dans la société civile, le plus parfaitement possible. C’est pourquoi lorsqu’un prêtre adhère à l’OEuvre, il ne modifie et n’abandonne en rien sa vocation diocésaine, sa consécration au service de l’Église locale dans laquelle il est incardiné, sa pleine dépendance à l’égard de l’Ordinaire, sa spiritualité séculière, son union avec les autres prêtres, etc. Au contraire, il s’engage à vivre pleinement cette vocation, car il sait qu’il doit chercher la perfection dans l’exercice même, précisément, de ses obligations sacerdotales, en tant que prêtre diocésain " (Entretiens avec MgrEscrivá, n° 16).
Depuis l’érection de I’Opus Dei en Prélature personnelle (cf. const. ap. Ut sit, 28-Il-1982) il est encore plus clair, s’il se peut, que les prêtres inscrits à la Société sacerdotale de la Sainte Croix demeurent dans leur diocèse. Ils ne font pas partie de la Prélature de l’Opus Dei : cf. la déclaration Prœlaturæ personales de la Congrégation pour les évêques, 23-VIII-1982, n° VI. (NdE).
(18). " Pour de graves motifs, l’Église prescrit aux ministres de l’autel et aux religieux de s’adonner, aux temps marqués, à la méditation, à l’examen et amendement de la conscience, et aux autres exercices spirituels " (Pie XII, enc. MediatorDei, 20-12-1947).
(19). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 8.
(20). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 16.
(21). " Parmi ceux à qui pèse cette récollection du coeur (cf. lerem 12, lI) ou qui la négligent, il n’en manque pas qui ne cherchent guère à dissimuler la pauvreté intime qui en résulte, et s’en excusent sous le prétexte qu’ils se sont jetés sans réserve dans le tourbillon du ministère pour rendre de multiples services au prochain. Erreur lamentable N’ayant pas l’habitude de converser avec Dieu, lorsqu’ils en parlent aux hommes ou leur donnent des conseils pour la pratique de la vie chrétienne, ils manquent totalement de souffle divin, en sorte que la parole évangélique semble presque morte en eux " (Saint Pie X, exhort. ad clerum Hærent animo, 4-8-1908).
(22). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 14.
(23). Josemaría Escrivá, Lettre, Madrid, 11-3-1940, n° 11.
(24). Idem, Lettre, Rome, 2-2-1945.
(25). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 14.
(26). Ibid., n°13.
(27). Ibid., n° 2.
(28). Josemaria Escrivá, in RHF, 20158, p. 403.
(29). Conc. Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 15.
(30). Ibid.
(31). Cf. Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 59.
(32). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 16.
(33). Josemarfa Escrivá, Chemin, n° 154.
(34). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 17.
(35). Josemaría Escrivá, Chemin, n° 31.
(36). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 18.
(37). Ibid., n° 19.
(38). Ibid., n° 8.
PRÊTRES POUR
UNE NOUVELLE ÉVANGÉLISATION
Peu de jours avant de quitter la Ville éternelle, le siège de Pierre, j’ai eu la très grande joie d’assiter à l’audience au cours de laquelle Sa Sainteté Jean Paul II a publié, à la demande de la Congrégation pour les Causes des Saints, le décret d’héroïcité des vertus du Serviteur de Dieu Mgr Josemaría Escrivá. Étant le fils d’un serviteur si fidèle de l’Église et des âmes, mes paroles, vous le comprendrez, prennent un ton particulier, qui me conduit à me référer à ce prêtre qui se fit romain, jusqu’au plus intime de son être, parce qu’il était persuadé que romain, dans 1’Église, est synonyme d’universel, de valable pour tous les milieux et pour toutes les personnes du monde entier.
Nous clôturons aujourd’hui ce Symposium International de théologie, au cours duquel ont t été abordées des questions fondamentales sur la nature du ministère sacerdotal, sur la spiritualité du prêtre, sur sa formation, sur son action pastorale et évangélisatrice. L’abondance et la qualité des contributions au Symposium constitueront — en particulier avec la publication des Actes — un matériel très utile à l’enrichissement des réflexions actuelles, auxquelles toute l’Église s’intéresse en vue de la prochaine assemblée du Synode des évêques.
C’est dans ce contexte que je désire situer les présentes considérations qui — sous le titre Prêtres pour une nouvelle évangélisation — font directement référence à la nouvelle entreprise évangélisatrice — nouvelle et en même temps ancienne, parce qu’elle a commencé avec le Christ il y a vingt siècles —, que notre époque réclame et à laquelle le Saint-Père Jean Paul II nous encourage (1). Ayons bien clair à l’esprit que le Concile Vatican II a associé tout son enseignement à la cause de la rénovation de l’Église. Ceci est particulièrement vrai des décrets sur le ministère et la vie des prêtres, et sur la formation sacerdotale (2).
Nécessité d’une nouvelle évangélisation
Cette nouvelle évangélisation, surtout en Occident, ne s’adresse pas à un monde qui n’a jamais entendu la prédication chrétienne, mais au contraire, à un monde où le message de Jésus-Christ a été annoncé, cru et aimé, même si maintenant il apparaît comme détaché de ses origines (3). Bien plus, la société occidentale évolue, dans une large mesure, paradoxalement en opposition à ses racines spirituelles et culturelles : à côté de son progrès matériel, apparaît un processus de grave régression morale est évident (4).
De nos jours on a l’habitude de parler de cette société en la qualifiant de " post-chrétienne ". Cet adjectif est peut-être parfois opportun dans la mesure où il reflète une situation de fait et des prises de position que l’on peut expliquer à partir d’une déformation intellectuelle et pratique de la conscience des croyants (5). Mais cette appellation de post-chrétienne serait tout à fait inadéquate si l’on prétendait par là insinuer que la doctrine du Christ a perdu de sa capacité d’informer le monde contemporain : rien de plus éloigné de la réalité, d’une réalité que la grâce de Dieu nous fait toucher en de nombreux milieux, et surtout dans ce monde très précieux que constituent les âmes d’une multitude de personnes.
L’urgence actuelle d’une nouvelle évangélisation ne saurait donc nous faire oublier " la mission permanente qui est celle de porter l’Évangile à tous ceux — et ils sont des millions et des millions d’hommes et de femmes — qui ne connaissent pas encore le Christ, Rédempteur de l’homme. C’est là la tâche la plus spécifiquement missionnaire que Jésus a confiée et continue tous les jours de confier à son Église " (6) Cette mission évangélisatrice universelle exige précisément une Église rénovée, revitalisée par l’éternel message du Christ, débordant d’actualité impérissable. En d’autres termes, elle demande un nouveau réveil des consciences chrétiennes qui attire le monde vers la lumière du Christ, notre Christ qui, comme Mgr Escrivá aimait à le répéter avec force, " n’est pas un personnage du passé. Il n’est pas un souvenir qui se perd dans l’histoire. Il vit ! Iesus Christus heri et hodie : ipse et in soecula ! dit saint Paul. Jésus-Christ, hier et aujourd’hui et toujours " (7)
La décision d’assumer les responsabilités apostoliques qui nous incombent en tant que chrétiens de notre époque n’est pas compatible avec des visions pessimistes ou négatives du présent. Pour annoncer efficacement le Royaume de Dieu et travailler à sa propagation, il faut aimer le monde où nous vivons — l’aimer " passionnément ", selon l’expression du Fondateur de l’Opus Dei et de cette Université (8)—c’est-à-dire contempler cette situation historique précise et les personnes qui la constituent " avec les yeux du Christ Lui-même ", comme l’a écrit Jean Paul II dans sa première encyclique (9). Ainsi, au milieu du clair-obscur de phénomènes changeants, qui souvent le rendent méconnaissable, on découvre aujourd’hui aussi cette inquiétude de l’âme humaine — qui désire et ressent la nostalgie de Dieu — que saint Augustin a exprimée dans le célèbre début de ses Confessions : " Tu nous a fait pour toi et notre coeur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi " (10) La dynamique accélérée qui caractérise notre époque, dans ses lignes générales, est accompagnée et comme modelée par l’inquiétude de nombreux coeurs, qui cheminent dans une inquiétude continuelle, sans arriver à découvrir un guide sûr pour leur propre existence ni un sens à l’histoire humaine. Eh bien, c’est justement là, au milieu de cette inquiétude, que nous devons proclamer à voix haute que Celui que l’on cherche, c’est le Christ et ce qu’on ignore et qu’on désire, c’est l’amour paternel de Dieu, qui est offert à tous et à chacun dans le Christ et dans l’Église (11).
Ces derniers mois, nous sommes en train d’assister dans de vastes régions du monde, surtout dans le Vieux Continent, à de grandes transformations qui paraissent annoncer une nouvelle ère de liberté, de responsabilité, de solidarité, de spiritualité pour des millions de personnes. Nous ne devons cependant pas oublier, et il faut le dire avec peine, qu’il existe aussi dans notre société occidentale de larges milieux fermés et hostiles à la Croix salvifique (12), des yeux qui refusent d’admirer la beauté de Dieu reflétée sur la face du Christ (13).
Mission de tous dans l’Église
Devant ce monde, il est clair — j’insiste — que l’évangélisation sera nouvelle, non par le contenu essentiel de la doctrine annoncée, ni par le mode de vie proposé à nos contemporains. La nouveauté devra résider dans les nouvelles énergies spirituelles et apostoliques mises enjeu par tous les fidèles, car tous participent à la mission de l’Église et en sont responsables (14) Le témoignage cohérent des fidèles laïcs revêt une particulière importance. C’est à eux — selon les paroles de Jean Paul II — " qu’il revient de témoigner que la foi chrétienne (...) constitue la seule réponse pleinement valable aux problèmes et aux espoirs que la vie suscite en chaque homme et en toute société. Cela sera possible — poursuit le Pape — si les fidèles laïcs savent surmonter en eux-mêmes la rupture entre l’Évangile et la vie, en sachant créer dans leur activité de chaque jour, en famille, au travail et en société l’unité d’une vie qui trouve dans l’Évangile l’inspiration et la force d’une pleine réalisation " (15).
C’est avec une grande force et une efficacité particulière que Mgr Escrivá énonça cette doctrine avec insistance, d’une façon de plus en plus attrayante et avec une force renouvelée, à partir de la seconde décade de ce siècle : " Par le baptême, nous avons tous été constitués prêtres de notre propre existence pour "offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus-Christ" (1 P 2, 5), et pour réaliser chacune de nos actions dans un esprit d’obéissance à la volonté de Dieu, perpétuant ainsi la mission de Dieu fait Homme " (16) L’ample progrès doctrinal qui a permis de comprendre et de présenter la vocation baptismale avec le relief ecclésiologique qu’il mérite, est sans doute l’un des piliers sur lesquels l’Église s’appuie pour mener à bien l’évangélisation à venir.
Il est nécessaire d’insister pour que les fidèles laïcs assument leurs responsabilités, afin de permettre une présence plus vive de la lumière chrétienne à la société, et il faut insister en même temps sur la nécessité d’un exercice fructueux, généreux, humble et audacieux à la fois, du ministère public des prêtres : " dans la mesure où les familles chrétiennes et les laïcs chrétiens assument à un plus grand niveau leurs multiples engagements apostoliques, il y aura davantage besoin de prêtres qui soient de vrais prêtres, en raison précisément de la vitalité de leur vie chrétienne. Et, par ailleurs, plus le monde est déchristianisé, moins sa foi est mûre, plus il faut des prêtres qui se consacrent totalement à rendre témoignage de la plénitude du mystère du Christ " (l7)
L’Église que nous voulons voir refleurir et porter des fruits nouveaux, " l’Église du nouvel Avent — comme nous le lisons dans l’encyclique Redemptor hominis (18) l’Église qui se prépare continuellement à la nouvelle venue du Seigneur, doit être l’Église de l’Eucharistie et de la Pénitence. C’est seulement sous cet aspect spirituel de sa vitalité et de son activité qu’elle est l’Église de la mission divine, 1’Église in statu missionis, comme nous l’a montrée le Concile Vatican ~ " l8~ Et l’Église de l’Eucharistie et de la Pénitence est nécessairement l’Église du sacerdoce ministériel infatigable, c’est 1’Église du prêtre saint, du prêtre qui aime dans la profondeur de son âme, par conséquent de tout son être, l’appel qu’il a reçu du Maître, pour se comporter toujours comme alter Christus, comme ipse Christus (19).
Il n’est pas utile de nous arrêter maintenant davantage sur la nécessité du ministère sacerdotal pour la nouvelle évangélisation, ni sur la relation mutuelle entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun de tous les fidèles : ces jours-ci vous avez prêté votre attention à cette question, ainsi qu’à d’autres qui lui sont liées. Il est bien clair aux yeux de tous, en effet, que si l’on ne dispensait pas en abondance ces grands mystères de Dieu (20) sont l’Eucharistie et la Pénitence, et avec eux de l’aliment de la parole divine, la vie surnaturelle des fidèles languirait. La nouvelle évangélisation dépend, essentiellement, de ministres qui dispensent généreusement — avec le souci de leur sainteté personnelle et de celle des autres — la Parole de Dieu et les sacrements. Des hommes formés par l’Église, sont toujours au diapason avec l’Église, pour être, à cent pour cent, des prêtres à la mesure du don du Christ, toujours bien unis à leur Ordinaire respectif, remplis de vénération pour toute la hiérarchie de l’Église et particulièrement pour le Pontife romain.
Nécessité de saints prêtres
Certes la nouvelle évangélisation se heurte à des difficultés nombreuses et, dans leur ensemble, considérables. Devant cette vague qui se veut dévastatrice, le chrétien — et peut-être plus spécialement le prêtre — fait l’expérience, parfois de façon particulièrement vive, de l’insuffisance radicale de ses propres forces humaines.
Cette réalité évoque en moi, avec une grande vivacité, l’illustre figure sacerdotale du fondateur de l’Opus Dei dont le Saint-Père a voulu publier le décret des vertus héroïques, le 9 de ce mois. J’élève pour cela mon coeur en action de grâces vers la Très Sainte Trinité, par l’intercession de Sainte Marie, très uni à des millions d’âmes qui en font autant sur les cinq continents. A vingt-six ans, il reçut de Dieu une mission évangélisatrice dont la portée est considérable :
la mission de diffuser dans le monde entier, parmi les personnes de tous les milieux sociaux, une prise de conscience, théorique et pratique, incarnée, de l’appel universel à la sainteté. Il écrivait en 1930 : " Nous sommes venus dire, avec l’humilité de qui se sait pécheur et peu de chose — homo peccator sum (Lc 5,8), disons-nous avec Pierre — mais avec la foi de celui qui se laisse guider par la main de Dieu, que la sainteté n’est pas une affaire de privilégiés : que le Seigneur nous appelle tous, qu’Il attend de tous l’amour : de tous, où qu’ils soient ; de tous quels que soient leur état, leur profession ou leur emploi. Parce que cette vie courante, ordinaire, sans éclat, peut être un moyen de sainteté : (...) tous les chemins de la terre peuvent être le lieu d’une rencontre avec le Christ " (21). Les difficultés que rencontra notre fondateur tout au long de sa vie furent également gigantesques ; cependant, l’efficacité de la grâce de Dieu dans sa vie fut étonnante, une vie dépensée avec joie —parfois en souffrant beaucoup — dans une réponse héroïque au don de Dieu.
Je me rappelle un épisode survenu en août 1958. Le fondateur de l’Opus Dei marchait un jour dans les rues de la City de Londres. En passant devant les sièges centraux de banques célèbres et de grandes entreprises industrielles et commerciales, devant le panorama d’un monde humainement puissant mais indifférent et même hostile à Dieu, il éprouva une vive conscience de sa faiblesse, de son incapacité à réaliser la mission qu’il avait reçue, trente ans auparavant : informer de l’esprit de l’Évangile toutes les réalités humaines, mettre le Christ au sommet de toutes les activités humaines. Mais immédiatement, il perçut clairement au tréfonds de lui une motion divine : " Toi tu ne peux pas, mais Moi si. "
C’était une nouvelle confirmation de la certitude surnaturelle absolue qui avait toujours habité son âme, comme sa conduite : la foi sûre, certaine, en Jésus-Christ Lui-même, Prêtre éternel et véritable de la Nouvelle Alliance, établie définitivement en son sang — le seul qui réalise la communion amoureuse de Dieu avec les hommes, d’où naît la communion des hommes entre eux. La foi, par conséquent, que son travail sacerdotal, comme tout travail sacerdotal dans l’Église, est efficace parce qu’il se réalise per Christum et cum Christo et in Christo (22).
Si la nouvelle évangélisation, comme la première, comme toute évangélisation dans l’histoire, et comme toute activité vraiment surnaturelle, dépasse nos forces humaines — celles de chacun et celles de tous les membres de l’Église —, elle est cependant possible à Dieu, elle est possible au Christ : elle nous est, pour cela même, possible à nous à tous et à chacun d’entre nous, dans la mesure Où nous sommes — je pense que cette insistance, qui sera toujours d’actualité, est nécessaire — " non plus alter Christus, mais ipse Christus, le Christ Lui-même " (23) C’est là la profonde raison théologique qui fonde l’exigence de la sainteté personnelle pour toute oeuvre apostolique concrète et pour la rechristianisation du monde dans sa totalité. En effet, l’identification au Christ est un don, mais c’est aussi une tâche. Tout chrétien et, d’une manière spéciale et particulière le prêtre, est ipse Christus " d’une manière immédiate, en vertu du sacrement " (24) Nous ne pouvons pas —nous ne devons pas ! — oublier que cette identification constitue aussi le but définitif, l’objet d’une tâche, une responsabilité personnelle pour réaliser en chacun de nous ces paroles de saint Paul : " Pour moi, vivre c’est le Christ " (25) ; " ce n’est pas moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi " (26). Élevons donc bien haut ce programme pour l’homme et pour la femme du monde d’aujourd’hui et de toutes les époques, afin qu’eux aussi l’assument pleinement.
En conséquence, aujourd’hui comme hier et comme toujours, devant les défis de chaque époque, la question " de quelle sorte de prêtres l’Église et le monde d’aujourd’hui ont-ils besoin ? " reçoit une réponse qui commence nécessairement ainsi : " l’Église et le monde ont besoin de prêtres saints ", c’est-à-dire de prêtres qui, tout en connaissant leurs limites personnelles et leur misère, tâchent d’avancer avec décision sur les chemins de la sainteté, de la perfection, de la charité, de l’identification à Jésus-Christ, en répondant fidèlement à la grâce divine. Ce n’est pas une réponse nouvelle, mais c’est une réponse toujours actuelle, toujours nécessaire, toujours décisive. Le Concile Vatican II l’a clairement affirmé : " Les prêtres sont spécialement obligés d’acquérir cette perfection, car, consacrés à Dieu d’une nouvelle manière par le sacrement de l’Ordre, ils deviennent des instruments vivants du Christ Prêtre Éternel, pour poursuivre à travers les temps son oeuvre admirable " (27).
L’identification à Jésus-Christ exige du prêtre une vie de prière et de pénitence. Et ce, non comme s’il s’agissait pour lui d’une " affaire privée ", mais comme une condition de son efficacité pastorale, précisément parce que le prêtre, de lui-même ne peut pas, mais précisément aussi parce que, dans la mesure où il est le Christ, alors il peut.
Dans ce contexte, une note que Mgr Escrivá écrivit en 1932 me revient aussi en mémoire. Je pense que ces références ne sont que justice, si nous considérons que le Vénérable Serviteur de Dieu, poussé par l’action divine, a conduit à l’autel des milliers de prêtres, incardinés dans de nombreux diocèses, et aussi dans la Prélature de l’Opus Dei. En contemplant une fois de plus dans sa prière la grandeur de la mission que Dieu lui avait confiée, il écrivait : " je sens que, même si je restais seul dans cette entreprise, par permission de Dieu, même si je me trouvais déshonoré et pauvre — plus que je ne le suis maintenant — et malade... je ne douterais ni de la divinité de l’OEuvre, ni de sa réalisation ! Et je ratifie ma conviction que les moyens sûrs pour mener à bien la volonté de Jésus, avant d’agir et d’entreprendre, sont : prier, prier, prier : expier, expier, expier " (28).
Sainteté sacerdotale et vie d’oraison
Voyez : que chacun de nous considère qu’il " existe nécessairement une relation entre la sainteté et la prière de telle sorte que l’une n’est pas possible sans l’autre. Elle est d’une vérité absolue, la parole de saint Jean Chrysostome : "Je pense qu’il est évident pour tous qu’il est simplement impossible de vivre vertueusement sans l’aide de la prière" (De præcatione, orat. J) " (29)
" En ces années peut-être — écrivait Jean Paul II à tous les prêtres à l’occasion du Jeudi Saint 1979 — (...) on a trop discuté sur le sacerdoce, sur 1’"identité" du prêtre, sur la valeur de sa présence dans le monde contemporain, etc., et, en revanche on a trop peu prié. Il n’y a pas eu assez d’audace pour réaliser le sacerdoce même à travers la prière, pour rendre efficace son dynamisme évangélique authentique, pour confirmer l’identité sacerdotale. C’est la prière qui montre le style essentiel du sacerdoce " (30).
La nécessité d’être des hommes de prière me remet de nouveau en mémoire la figure de notre Fondateur et son extraordinaire fécondité apostolique. Il n’est pas possible, dans les limites de ces propos, de tracer ne serait-ce qu’une brève esquisse de ce que fut sa Vie d’oraison continuelle, dont j’ai été le témoin direct pendant quarante ans, autant que faire se peut. Je n’hésite pas à affirmer que Dieu lui a concédé abondamment le don de la contemplation infuse. .Je me rappelle, entre autres détails que lorsque nous lisions tous les deux les journaux pendant le petit déjeuner, à peine notre Père commençait à lire, qu’il était absorbé, plongé en Dieu. Il appuyait son front sur la paume d’une main et cessait de lire le journal pour faire oraison. Mon émotion fut grande quand, après sa mort, je lus dans ses Notes intimes cette annotation de 1934 qui reflète avec une extrême simplicité son dialogue avec le Seigneur : " Oraison : même si moi je ne te la donne pas (...), tu me la fais sentir à l’improviste et, parfois, en lisant le journal, j’ai dû te dire : laisse-moi lire. — Que tu es bon, mon Jésus ! Et moi, en revanche... " (31).
Il faudrait beaucoup de temps pour commenter de façon adéquate la richesse de la vie d’oraison de ce prêtre, toujours prêtre ! L’Esprit Saint le conduisit indéniablement à de très hauts sommets d’union mystique au milieu de la vie courante, à travers également de très dures purifications passives des sens et de l’âme. Permettez-moi, cependant, de souligner que ces faits et bien d’autres, que nous pouvons attester, mettent en évidence une action spécifique de l’Esprit Saint dans son âme. La profondeur avec laquelle l’habitude de l’oraison continuelle s’est enracinée dans sa vie, dans sa journée — jour et nuit — révèle, en même temps, sa fidélité et sa générosité aux moments consacrés chaque jour à la méditation, à l’oraison mentale et à la récitation du bréviaire et des autres oraisons vocales. Bien plus, l’irruption extraordinaire de Dieu dans son âme fut souvent comme la réponse divine à cette fidélité à l’oraison mentale dans des moments où elle lui était particulièrement coûteuse ou difficile. Par exemple, dans l’une de ses notes datées de 1931, il écrivait : " Hier, dans l’après-midi, à trois heures, je suis entré dans le choeur de 1’Église de la Fondation pour faire un moment d’oraison devant le Très Saint-Sacrement. Je n’en avais pas envie. Mais j’étais là comme un fantoche. Parfois, en revenant à moi, je pensais : Tu vois bien, bon Jésus, que si je suis ici, c’est pour toi, pour Te faire plaisir. Rien. Mon imagination s’en allait de son côté, loin du corps et de la volonté, comme un chien fidèle qui, couché aux pieds de son maître, somnole en rêvant de courses, de chasse et de copains (des chiens comme lui), et qui s’agite et aboie tout bas... mais sans s’écarter de son maître. Ainsi étais-je, complètement chien, quand je me suis rendu compte que, sans le vouloir, je répétais des mots latins, auxquels je n’avais jamais prêté attention et que je n’avais pas de raison de garder dans ma mémoire : maintenant encore, pour me les rappeler, j’aurais besoin de les lire sur le bout de papier que je porte toujours dans ma poche pour noter ce que Dieu veut. (Sur ce feuillet, dont je parle, instinctivement, guidé par l’habitude, je notai la phrase sans y attacher d’importance, sur le champ, dans le choeur) : + les paroles de l’Écriture que j’ai trouvées sur mes lèvres disent ceci : "Et fui tecum in omnibus ubicum que ambulasti, firmans regnum tuum in æternum" . J’appliquai mon intelligence au sens de la phrase, en la répétant lentement. Et ensuite, hier soir, aujourd’hui même, quand j’ai recommencé à lire ces paroles (car, je le répète, je ne me les rappelle pas d’une fois sur l’autre : comme si Dieu tenait à me confirmer par là qu’elles étaient siennes) j’ai bien compris que le Christ Jésus me faisait comprendre que "l’OEuvre de Dieu sera avec Lui partout, affermissant le règne de Jésus-Christ pour toujours" " (32)
C’est dans la prière persévérante de chaque jour, dans la facilité ou l’aridité, que le prêtre, comme tout chrétien, reçoit de Dieu —même d’une manière extraordinaire si cela était nécessaire — des lumières nouvelles, la fermeté dans la foi, une espérance sûre dans l’efficacité surnaturelle de son travail pastoral, un amour renouvelé :
en un mot, l’élan pour persévérer dans ce travail et la racine de l’efficacité effective du travail même. Sans prière, et sans effort de prière continuelle, au milieu de toutes les occupations, il n’y a pas d’identification au Christ, dans la mesure où elle est une tâche, qui s’appuie sur ce qu’elle a de don. Bien plus, j’ose dire qu’un prêtre sans prière, s’il ne fausse pas l’image qu’il donne du Christ-Modèle pour tous, la présente comme une nébuleuse qui n’attire ni n’oriente, qui ne sert pas de boussole au peuple qui nous voit ou qui nous entend. J’ai souvent entendu Mgr Escrivá affirmer que l’OEuvre de Dieu s’est faite par la prière : par ces mots il n’appliquait pas théoriquement au fruit de son travail un cliché de la vie spirituelle, mais il exprimait une vérité profondément assimilée et ressentie, tout à fait équivalente à l’affirmation, également fréquente sur ses lèvres, que c’est Dieu qui a fait l’OEuvre et qui la fait. Il priait ainsi à voix haute, le 27 mars 1975 : " Comment s’est fait l’Opus Dei ? Tu l’as fait, Toi, Seigneur, avec quatre freluquets... "stulta mundi, infirma mundi, et ea quæ non sunt" (cf. 1 Co 1, 26-27). Toute la doctrine de saint Paul s’est accomplie : tu as cherché des moyens complètement illogiques, ineptes, et tu as étendu le travail dans le monde entier " (33)
Sainteté sacerdotale et vie de pénitence
Suivre Jésus-Christ et s’identifier à lui demande, à côté de la prière, que l’on prenne sur soi chaque jour la Croix (34) la participation volontaire au mystère de la Croix rédemptrice. Concrètement, comme le disait Pie XII, " le prêtre doit essayer de reproduire dans son âme tout ce qui se passe sur l’autel. De même que Jésus-Christ s’immole Lui-même, son ministre doit s’immoler avec Lui ; de même que Jésus expie les péchés des hommes, lui aussi, en suivant le chemin ardu de l’ascétique chrétienne, il doit travailler à sa purification personnelle et à celle des autres " (35). Le prêtre doit être un homme pénitent, et pénitent avec persévérance, pas seulement mortifié ; il doit expier ses péchés personnels et ceux du monde entier en union avec la Croix du Christ ; il doit pouvoir dire avec saint Paul " je supporte pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église " (36).
Le fondateur de l’Opus Dei reçut la Croix non seulement avec joie, dans la maladie, dans la persécution, dans toutes sortes de difficultés extérieures et dans les purifications intérieures que Dieu lui fit traverser, mais de plus il la chercha, avec la profonde conviction que trouver la Croix c’est trouver le Christ. C’est ainsi qu’il s’exprimait, utilisant des termes d’une hauteur théologique et mystique particulière, lorsqu’il évoquait, dans une méditation, le 28 avril 1963, des moments spécialement durs qui remontaient à une trentaine d’années : " Quand le Seigneur me donnait ces coups, vers 1931, je ne le comprenais pas. Et tout à coup, au milieu de cette amertume si grande, les paroles Tu es mon fils (Ps II, 7), tu es le Christ. Et je savais seulement répéter : Abba Pater ! ; Abba Pater !, Abba !, Abba !, Abba ! Et maintenant je perçois cela dans une lumière nouvelle, comme s’il s’agissait d’une nouvelle découverte :
l’on voit, au fil des ans, la main du Seigneur, de la Sagesse divine, du Tout-Puissant. Tu as fait en sorte, Seigneur, que je comprenne qu’avoir la Croix c’est trouver le bonheur, la joie. Et la raison, — je le vois avec plus de clarté que jamais — est celle-ci : avoir la Croix c’est s’identifier au Christ, c’est être le Christ, et, pour cela, être fils de Dieu " (37)
La vie de pénitence de Mgr Escrivá consista surtout en un continuel renoncement à soi-même dans les mille événements de la vie ordinaire, mais aussi en une forte pénitence corporelle. Parmi les nombreuses autres manifestations de son union avec la Croix de Jésus-Christ, je pourrais m’arrêter, par exemple, sur les années où, en raison de la guerre civile d’Espagne, les incommodités et les carences de toutes sortes étaient telles que toute personne, même très mortifiée se serait contentée de les supporter en les offrant àDieu. Mgr Escrivá, en revanche, répondant aux requêtes amoureuses du Seigneur, vit que tout cela n’était pas suffisant pour suivre son appel et qu’il devait faire davantage. J’ai pu le constater personnellement, surtout dans les mois que j’ai passés avec lui dans la Légation du Honduras à Madrid : nous tous, qui étions réfugiés là, nous souffrions vraiment de la faim, mais lui, avec naturel, savait même se passer du peu qu’il y avait, en pratiquant un jeûne très rigoureux, comme il le fit souvent dans sa vie. Par exemple, après sa mort, j’ai pu lire une de ses notes datée du 22 juin 1933, et adressée à son confesseur, dans laquelle il lui communiquait les résolutions de pénitence qu’il avait prises pendant une retraite, quelques jours plus tôt. Voici ses termes exacts : " Père, le Seigneur me demande indubitablement de redoubler de pénitence. Quand je suis fidèle sur ce point il semble que l’OEuvre prend un nouvel essor. " Ensuite il détaille ses résolutions concrètes : " Disciplines lundi, mercredi et vendredi, plus une autre fois extraordinaire, les veilles de fêtes du Seigneur ou de la Très Sainte Vierge ; et une autre fois, extraordinaire en semaine, en demande ou en action de grâces.
" Cilices : deux chaque jour, jusqu’à l’heure du déjeuner et un jusqu’au dîner ; mardi, celui de la taille, et vendredi celui des épaules, comme jusqu’à présent.
" Coucher par terre, si c’est du plancher, ou sans matelas dans le lit, les mardis, jeudis et samedis.
" Jeûnes : les samedis en prenant seulement ce qu’on me sert pour le petit déjeuner " (38).
Il ne s’agit pas nécessairement de suivre un chemin déterminé de pénitence, mais il est nécessaire d’affirmer que l’identification au Christ et, par conséquent, l’efficacité du ministère sacerdotal exigent une forte expérience de la Croix dans sa propre chair et dans son propre esprit. Et ceci plus encore de nos jours, en vue de la nouvelle évangélisation d’un monde en grande partie plongé dans l’hédonisme. C’est seulement à la lumière de la foi que tout cela prend un sens : à la lumière de la foi dans le mystère de la Rédemption, dans le mystère du Fils de Dieu, devenu obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une Croix (39).
Sainteté sacerdotale et charité pastorale
Il serait superflu de m’arrêter à considérer que le ministère exige du prêtre qu’il soit aussi un homme d’action, car cette évidence saute aux yeux. Du point de vue de la foi, nous pouvons considérer comme aussi évident que le moteur de l’activité pastorale du prêtre se trouve exclusivement dans la charité du Christ : caritas Christi urget nos (40) affirmait saint Paul. Un amour surnaturel qui vient comme le fruit de la Croix, car il est — selon les paroles de saint Thomas d’Aquin — " une certaine participation de la charité infinie, qui est l’Esprit Saint " (41) En effet seule la charité, qui sait se montrer patiente et bienveillante, qui excuse tout, qui croit tout et supporte tout (42), peut justifier non seulement l’accomplissement plus ou moins précis de certains devoirs pastoraux déterminés, mais un don total au ministère, qui se concrétise dans une incessante activité pour le bien des âmes, au-delà de ce que la stricte justice pourrait exiger du prêtre à l’égard des fidèles qui sont confiés à son zèle pastoral.
Ici non plus, je ne peux ne pas évoquer la chère figure de notre Fondateur. Dans son dévouement inlassable au ministère, la fatigue, la maladie ou des circonstances défavorables ne furent jamais pour lui une excuse. Cette charité pastorale, qui conduit à un don de soi sans conditions au service des âmes (43) informe nécessairement, avec des nuances particulières, la fraternité sacerdotale, qui est un élément essentiel de la communion, comprise en tant qu’unité affective et effective procédant de la participation aux mêmes biens. Une fraternité sacerdotale qui ne confond pas l’unité avec l’uniformité, qui respecte la liberté légitime de tous, y compris dans le vaste cadre de la spiritualité sacerdotale.
Je pourrais parler abondamment de l’amour et du service, vraiment héroïques, du fondateur de l’Opus Dei envers ses frères prêtres. Je me souviens, par exemple, que parmi les très nombreuses retraites qu’il prêcha à des prêtres, dans toute l’Espagne, à la demande de beaucoup d’évêques, jusqu’à son départ pour Rome, il en dirigea une, en octobre 1944 à la communauté des Augustins de l’Escurial. La veille il tomba malade : la fièvre monta jusqu’à trente-neuf degrés, mais il ne renonça pas pour autant. Malgré cette forte température, qui le lendemain monta jusqu’à quarante, il prêcha toute cette retraite, s’efforçant de ne pas faire remarquer sa maladie à ceux qui l’écoutaient. Et il y parvint.
Une vie enracinée et centrée sur l’Eucharistie
Orientons maintenant nos réflexions vers un autre aspect important, l’aspect le plus radical et le plus central de la vie du prêtre, celui qui garantit son efficacité évangélisatrice.
Prière, pénitence, action guidée par une inlassable charité pastorale. Tels sont les points qui nous ont permis de considérer l’identification du prêtre avec Jésus-Christ : cette identification suppose un travail personnel en réponse au don de Dieu. Mais ne pas considérer pas que la vie chrétienne et notamment ces aspects de l’existence sacerdotale, doivent être enracinés, centrés et, par conséquent, unifiés dans le Sacrifice du Christ, dans la Sainte Messe, dans l’Eucharistie, ce serait de ma part une très grave omission.
La Sainte Messe est en effet " le centre et la racine de toute la vie du prêtre " (44) comme l’a rappelé le Concile Vatican II avec des mots que Mgr Escrivá avait répétés de nombreuses fois (45).
Il ne fait pas de doute que ce caractère central du Sacrifice eucharistique est une réalité dans la vie de tout chrétien, mais chez le prêtre il acquiert des nuances spéciales. Comme l’affirme Jean Paul II, " grâce à notre ordination — dont la célébration est liée à la Sainte Messe dès le premier témoignage liturgique — nous sommes unis de manière singulière et exceptionnelle à l’Eucharistie. Nous sommes, en un certain sens, "par elle" et "pour elle". Nous sommes, de façon particulière, responsables "d’elle" " (46).
J’éprouve le besoin de revenir à l’illustre figure sacerdotale du fondateur de cette Université : c’est pour moi inévitable, et je sais que pour vous aussi c’est un motif de joie. Pendant quarante ans, jour après jour, j’ai été témoin de son effort pour faire de chaque journée un holocauste, un prolongement du Sacrifice de l’autel. La Sainte Messe était le centre de son dévouement héroïque au travail et la racine qui vivifiait sa lutte intérieure, sa vie de prière et de pénitence. Grâce à cette union au Sacrifice du Christ, son activité pastorale acquit une valeur sanctificatrice impressionnante : vraiment, dans chacune de ses journées, tout était operatio Dei, Opus Dei, un authentique chemin de prière, d’intimité avec Dieu, d’identification au Christ dans son don total pour le salut du monde.
Extérieurement il n’y a jamais rien eu d’extraordinaire ou de singulier dans la Messe de Mgr Escrivá, encore qu’il fût impossible de ne pas percevoir sa profonde dévotion. Dès le début de son ministère sacerdotal, il s’efforça de ne laisser prise ni à la routine ni à la précipitation dans sa manière de célébrer le Saint Sacrifice, malgré le peu de temps dont il disposait habituellement pour réaliser ses multiples activités pastorales. Au contraire, il tendait spontanément à célébrer la Messe avec calme, approfondissant le sens de chaque texte et de chaque geste liturgique, au point que — en accord avec ce qui lui était indiqué dans la direction spirituelle — il dut faire pendant beaucoup d’années un effort pour aller plus vite, pour ne pas attirer l’attention, et parce qu’il se savait au service de fidèles qui disposaient de beaucoup moins de temps pour la Messe.
Dans ce contexte, on comprend ce qu’il écrivit en 1932, une sorte de soupir qui se serait échappé de son âme : " Pendant la Sainte Messe, les montres devraient s’arrêter " (47).
Cette intensité avec laquelle il s’unissait personnellement au sacrifice du Seigneur trouva son point culminant dans ce que je n’hésite pas à considérer comme un don mystique particulier, et que le Père lui-même a raconté, avec une grande simplicité, le 24 octobre 1966 : " A soixante-cinq ans, j’ai fait une découverte merveilleuse. Célébrer la Messe m’enchante, mais hier cela m’a demandé un travail énorme. Quel effort ! J’ai vu que la Messe est vraiment Opus Dei, travail, de même que la première Messe fut un travail pour Jésus-Christ : la Croix. J’ai vu que l’office du prêtre, la célébration de la Sainte Messe, est un travail pour confectionner l’Eucharistie ; qu’on fait l’expérience de la douleur, de la joie et de la fatigue. J’ai senti dans ma chair l’épuisement d’un travail divin. "Je ne doute pas que cette découverte répondît à une demande qu’il nous adressait constamment, à nous qui étions à côté de lui :
" Demandez au Seigneur que je sache être plus pieux pendant la Sainte Messe, que j’aie chaque jour plus envie de renouveler le Saint Sacrifice. "
La dimension mariale de la vie du prêtre
Au pied de la Croix du Christ, au Calvaire, il y avait Marie sa Mère, " et à côté d’elle le disciple qu’il aimait " (48). La tradition de l’Église a toujours vu représentés dans l’apôtre saint Jean, tous les chrétiens, tous les hommes et toutes les femmes qui ont reçu dans le sacrement du baptême, comme un caractère indélébile, une participation au sacerdoce du Christ. Les paroles du Seigneur agonisant sur la Croix nous découvrent une dimension essentielle de la vie chrétienne : " Voici ta Mère " (49). C’est, comme le dit Jean Paul II, " la dimension mariale de la vie des disciples du Christ :
non seulement celle de Jean, qui à ce moment se trouvait au pied de la Croix en compagnie de la Mère de son Maître, mais de tout disciple du Christ, de tout chrétien " (50).
L’identification au Christ a cette dimension fondamentale. Etre alter Christus, ipse Christus, cela entraîne nécessairement d’être des enfants de Sainte Marie. Et de même que cette identification au Seigneur est à la fois un don et une tâche, la filiation à la Très Sainte Vierge est un don : " un don que le Christ lui-même fait personnellement à chaque homme " (51). C’est aussi une tâche, que l’évangéliste résume en peu de mots : " Et à partir de cette heure le disciple la prit chez lui " (52). " En se livrant filialement à Marie — commente le Souverain Pontife — le chrétien, comme l’apôtre Jean, "reçoit parmi ses biens personnels" la Mère du Christ et l’introduit dans tout l’espace de sa vie intérieure " (53).
Si ceci vaut pour tout chrétien, cela vaut à un titre nouveau pour le prêtre, qui a été appelé à participer d’une manière nouvelle au sacerdoce du Christ et à vivre en étant centré d’une manière particulière sur le sacrifice de la Croix. En tant que disciple du Seigneur, il doit se donner filialement à Marie, la traiter comme une Mère et apprendre d’Elle ce que signifie avoir " une âme sacerdotale " : le désir d’être corédempteur avec le Christ, la soif d’âmes, l’esprit de réparation ; en définitive, le désir d’acquérir les mêmes sentiments que le Christ Jésus (54). Comme ministre du Seigneur, il ne peut oublier, quand il renouvelle le sacrifice du Calvaire et qu’il dispense les trésors de la grâce du Christ, que, au pied de la Croix, la Vierge Marie " s’est donnée totalement au mystère de la Rédemption des hommes " (55), et que le Corps et le Sang du Christ qui deviennent présents sur l’autel sont les mêmes qu’Il reçut de sa Très Sainte Mère.
Le dernier Concile a exhorté les prêtres " à vénérer et à aimer avec une dévotion filiale la Mère du Grand Prêtre Éternel, Reine des Apôtres et auxiliaire de leur ministère " (56) À quel point le Fondateur de l’Opus Dei fit l’expérience, dans son ministère sacerdotal, de cette réalité merveilleuse : l’aide maternelle de la Très Sainte Vierge ! Il le rappelait ainsi, en la fête de saint Joseph 1975, quelques mois avant sa mort, en jetant un regard sur son travail pastoral des années trente : " Combien d’heures de marche dans Madrid, chaque semaine, d’un côté à l’autre, enveloppé dans mon manteau ! (...) Ces Rosaires complets, récités dans la rue — comme je pouvais, mais sans les délaisser—, tous les jours. (...) Je n’avais jamais pensé que faire aller de l’avant l’OEuvre entraînerait tant de peine, tant de douleur physique et morale, surtout morale. (...) Iter para tutum ! Ma Mère ! Mère ! Je n’avais que Toi ! Mère, merci ! (...) Mère, Cor Mariæ Dulcissimum ! Ô, Comme j’ai eu recours à Toi.
" D’autres fois, en parlant et en prêchant, en me rendant compte que je ne valais rien, que je n’étais rien, mais avec une certitude... Mère ! ma Mère ! Ne m’abandonne pas ! Mère ! ma Mère ! "
Des exclamations profondément sincères, des exclamations d’enfant, jaillissaient de son âme sacerdotale, précisément le jour de la dernière fête de saint Joseph qu’il passa sur cette terre, parce que dans son coeur — et aussi dans son nom — Marie et Joseph étaient indissolublement unis, ils étaient le chemin pour fréquenter intimement Jésus, et par Lui, avec Lui et en Lui, le Père et l’Esprit Saint.
L’un des premiers objectifs de la formation sacerdotale doit être de parvenir à une profonde dévotion et un amour tendre de la Très Sainte Vierge. Il existe de profondes raisons théologiques pour affirmer que cette dévotion ne peut pas être considérée comme un pieux ajout à l’ensemble de la formation, mais comme quelque chose qui a ses racines dans le " don " reçu par le prêtre lors de son ordination, et qui est destiné à grandir et à se développer dans sa vie. Le Seigneur voulut associer sa Mère de manière toute spéciale à la tâche de la Rédemption ; de même, le prêtre qui a reçu le pouvoir d’agir in persona Christi Capitis " a besoin " de l’aide maternelle de la Vierge dans son ministère. Sans Marie il ne peut y avoir de vie vraiment sacerdotale.
Conclusion :formation à la sainteté
Les circonstances actuelles de la société, et la nouvelle entreprise évangélisatrice dans laquelle nous sommes tous engagés, demandent que nous nous posions à fond la question d’un progrès personnel et qualitatif de notre sacerdoce, et, par conséquent, de la formation sacerdotale. Dans sa récente Lettre aux prêtres, à l’occasion du Jeudi-Saint, Jean Paul II a écrit : " Aujourd’hui, à proximité du troisième millénaire de la venue du Christ, peut-être ressentons-nous d’une manière plus profonde la grandeur et les difficultés de la moisson : "la moisson est abondante", mais nous voyons aussi le manque d’ouvriers : "Les ouvriers sont peu nombreux" (Mt 9, 37). "Peu nombreux" et ceci concerne non seulement la quantité, mais aussi la qualité. Delà, donc, la nécessité de la formation " (57).
Comme vous l’avez étudié en profondeur pendant ces trois jours de Symposium, il faut arriver à ce que les prêtres acquièrent dans leurs années de préparation, et dans la formation permanente qui suit, une claire conscience de l’identité qui existe entre la réalisation de leur vocation personnelle — être prêtre dans 1’Église — et l’exercice du ministère in persona Christi Capitis. Leur service de l’Église consiste essentiellement (pour un prêtre, d’autres manières de servir peuvent également être légitimes, mais restent secondaires) à personnifier activement et humblement parmi leurs frères le Christ Prêtre qui donne vie à l’Église et la purifie, le Christ Bon Pasteur qui la conduit dans l’unité vers le Père, et le Christ Maître qui la conforte et la stimule de sa Parole et par l’exemple de sa Vie.
Cette formation du prêtre dure toute la vie, parce que, sous ses divers aspects, elle tend — elle doit tendre — à former le Christ en lui (58), en réalisant cette identification comme une tâche : en réponse au don sacramentel cette identification comporte déjà. Une tâche qui demande, avant même une intense activité pastorale, et comme condition de son efficacité, une intense vie de prière et de pénitence, une sincère direction spirituelle de sa propre âme, un recours au sacrement de Pénitence vécu régulièrement et avec une extrême délicatesse ; qui demande aussi que toute son existence soit enracinée, centrée et unifiée dans le Sacrifice eucharistique.
Une nouvelle évangélisation, oui, mais avec la conscience claire que — selon les paroles de Mgr Escrivá — " dans la vie spirituelle il n’y a rien à inventer ; il faut seulement lutter pour s’identifier au Christ, être d’autres Christ — ipse Christus — pour s’éprendre et vivre du Christ, qui est le même hier, aujourd’hui et qui sera toujours le même : Iesus Christus heri et hodie, ipse et in soecula (He 13, 8) " (59).
A propos du Christ, Prêtre Souverain et Eternel, 1’Église chante : Ave verum corpus natum de Marie Virgine. Je demande au Seigneur que le chemin de Marie par lequel le Fils de Dieu est venu parmi les hommes, soit toujours présent dans la formation sacerdotale.
NOTES
(1). Cf., par exemple, Jean Paul II, Discours, dans l’Acte européen de Saint-Jacques de Compostelle, 9-l l-1982 (Insegnamenti V, 3, 1982, p. 1257-1263) ; au Conseil des Conférences Episcopales Européennes, 2-l-1986 (Insegnamenti IX, 1, 1986, p. 12-17 ; dans la Cathédrale d’Augsbourg, 3-5-1987 (Insegnamenti, X, 2, 1987, p. 1565-1574) ; à Spire, 4-5-1987 (Insegnamenti, ibid. p. 1593-1602) ; à l’Assemblée du Conseil Pontifical pour la Culture, 12-1-1990 (L’Osservatore Romano, 13-l-1990) ; aux membres du Corps Diplomatique, 13-1-1990 (L’Osservatore Romano, 14-1-1990).
(2). Cf. Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 1 ; décr. Optatam totius, préambule.
(3). Cf. Jean Paul II, Ex. ap. Christifideles laici, n° 35.
(4). Qu’on se rappelle, par exemple, les descriptions qui sont faites dans les encycliques Redemptor hominis, n° 48-53 ; Dives in misericordia, n° 63-77 ; Dominum et vivificantem, n° 56-57.
(5). Sur la " crise de la conscience et du sens de Dieu " qui est inévitablement liée à l’obscurcissement du sens du péché, comme certains éléments de la culture actuelle le reflètent, cf. Jean Paul II, ex. ap. Reconciliatio et pœnitentia, n° 18.
(6). Jean Paul II, ex. ap. Christifideles laici, n° 35.
(7). Josemaría Escrivá, Chemin, n° 584.
(8). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 113.
(9). Jean Paul II, enc. Redemptor hominis, n° 74.
(10). Saint Augustin, Confessions 1, 1, 1. Cf. aussi Concile. Vatican II, const. past.
Gaudium et spes, n° 41.
(11). Qu’on se rappelle, entre autres enseignements, le passage de l’encyclique Dives in misericordia, n° 13-17, où l’on trouve de profondes réflexions sur l’amour paternel de Dieu révélé dans le Christ.
(12). Cf. Phil 3, 18.
(13). Cf. 2 Co 4,6.
(14). Cf. Alvaro del Portillo, Fidèles et laïcs dans l’Église, Paris, Edition SOS, 1980.
(15). Jean Paul II, ex. ap. Christifideles laici, n°34. Sur le sacerdoce commun des fidèles, cf. par exemple, I P2, 9 ; Ap 1, 6 ; 5, 9-10 ; 20, 6 Constitutiones apostolicas III, 16, 3 ; SC 329, p. 157 ; St Ambroise, De mysteriis 6, 29-30 ; SC 25 bis, p. 173 ; Saint Thomas d’Aquïn, Somme théologique III, q. 63, a. 3 ; Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 10-11 ; décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(16). Josemarja Escrivá , Quand le Christ passe, n° 96.
(17). Jean Paul II, Discours, 30-5-1980, dans Insegnamenti III, 1(1980), p. 1532. Cf. Lettre aux prêtres â l’occasion du Jeudi Saint 1990, n° 3.
(18). Jean Paul II, enc. Redemptor hominis, n° 20.
(19). Cf. Josemarfa Escrivá, Homélie prêtre pour l’éternité, 13-4-1973.
(20) Co 4, 1.
(21). Josemaría Escrivá, Lettre, 24-3-1930, n° 2.
(22). Cf., par exemple, He 7-9 ; Saint Thomas d’Aquin, Summa theologiæ III, q. 22, a.
1 ; Concile de Trente, décr. De sacrificio Missæ ; Denz 1739-1740 ; Concile Vatican II, const. Sacrosanctum Concilium, n° 5-8.
(23). Josemaría Escrivá, Quand le Christ passe, n° 104
(24). Josemaría Escrivá, Homélie Prêtre pour l’éternité.
(25). Phil 1,21.
(26). Gal 2, 20.
(27). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 12. Parmi les innombrables témoignages patristiques sur l’exigence de sainteté personnelle que comporte le sacerdoce, cf., par exemple, saint Grégoire de Nazianze, Oratio 2, n°91 ; PG 35,493 ; saint Jean Chrysostome, De sacerdotio, lib6, n°5 ; PG48, 682 ; saint Pierre Chrysologue, Sermo 108 ; PL 52 500-501 ; saint Isidore de Péluse, Epistula 284 ; PG 78, 713 ; St Grégoire le Grand, Dialogi, lib. 4, c 59 ; PL 77, 428.
(28). Josemaría Escrivá, Notes intimes, n° 1699.
(29). S. Pie X ex. Hærent animo, 4-8-1908 ; AAS 41(1908), p. 564.
(30). Jean Paul II, lettre Novo incipiente, 8-4-1979, n° 10.
(31). Josemaría Escrivá, Notes intimes, n° 1130.
(32). Josemarfa Escrivá, Notes intimes, n° 273.
(33). Josemarfa Escrivá, Méditation, 27-3-1975.
(34). Cf. Lc 9, 23 ; 14, 27 ; Mt 10, 38 ; Mc 8, 34 ; Gal 2, 9 ; etc.
(35). Pie XII, ex. ap. Menti nostræ, 23-9-1950, AAS 42 (1950) p. 667-668.
(36). Col 1, 24.
(37). Josemarfa Escrivá, Méditation, 28-4-1963.
(38). Josemaría Escrivá, Notes intimes, n° 1724.
(39). Cf. Phil 2, 8.
(40). 2 Co5, 14.
(41). Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiæ, II-II, q. 24, a. 7 c.
(42). Cf. I Co 13, 4-7.
(43). Cf. 2 Co 12, 15.
(44). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 14.
(45). Cf. par exemple Josemarfa Escrivá, Lettre, 2-2-1945, n° 11 ; Quand le Christ
passe, cit., n° 87 ; Forge, n° 69.
(46). Jean Paul II, Lettre Dominicæ Cenæ, 24-2-1980, n° 2.
(47). Josemarfa Escrivá, Notes intimes, n° 728 ; cf. Forge, n° 436.
(48). Jn 19, 26.
(49). Jn 19, 27.
(50). Jean Paul II, enc. Redemptoris Mater, n° 45.
(51). Ibidem.
(52). Jn 19, 27.
(53). Jean Paul II, enc. Redemptoris Mater, n° 45.
(54). Cf. Phil 2, 5.
(55). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 18.
(56). Ibidem.
(57). Jean Paul II, Lettre aux prêtres à l’occasion du Jeudi Saint 1990, n° 4.
(58). Cf. Gal 4, 19.
(59). Josemarfa Escrivá, Lettre, 9-1-1959, n° 6.
Annexe
* Ce texte contient l’intégralité de la conférence avec laquelle Mgr Alvaro del Portillo, Grand Chancelier de l’université de Navarre, a clôturé les travaux du XI° Symposium international de théologie organisé par cette université du 18 au 20 avril 1990, à Pampelune, sur le thème : La formation du prêtre dans les circonstances actuelles. A cette occasion, le Prélat de l’Opus Dei a proposé la valeur exemplaire des vertus sacerdotales de Mgr Escrivá, peu de jours après la publication du décret sur les vertus héroïques du fondateur de l’Opus Dei, promulgué par Jean Paul II le 9 avril 1990.
LA VIE DU PRETRE
EST UNE VIE DE DIALOGUE
AVEC DIEU ET AVEC LES HOMMES
Quiconque s’est penché sur les travaux du Concile Vatican II sait qu’au nombre des personnalités qui ont consacré leurs meilleurs énergies à la rédaction des documents de la grande assemblée se trouva Alvaro del Portillo, secrétaire de la commission Conciliaire chargée de préparer le décret De Presbyteris. (*)
Jean XXIII avait nommé Alvaro del Portillo président de la commission anté-préparatoire sur le laïcat, puis secrétaire de la commission conciliaire sur la discipline du clergé, chargée, comme nous l’avons dit précédemment, du schéma De Presbyterorum ministerio et vita. Les deux charges sont comme un symbole de la vie de cet illustre prêtre. Ingénieur des Ponts-et-Chaussées, Mgr del Portillo est également titulaire d’un doctorat en Philosophie et Lettres. Membre de l’Opus Dei dès les débuts de cette institution, il a réalisé un travail important en tant qu’ingénieur. Ordonné prêtre en 1944, docteur en Droit canonique, toujours engagé au service de l’Église — faisant preuve d’une ténacité et d’une fidélité exemplaire —, il réside à Rome. Il est le Secrétaire genéral de l’Opus Dei.
Voilà, à grands traits, la personne que je cherchais pour expliquer aux lecteurs de PALABRA la figure du prêtre telle que le Concile était en train de l’ébaucher. C’était l’un des sujets les plus intéressants—surtout s’il est traité par quelqu’un qui jouit d’une telle autorité —pour une revue sacerdotale. L’énorme tâche que la commission De Presbyteris devait accomplir — on y travaillait jour et nuit — fit qu’il devint pratiquement impossible d’approcher.
Comme vous le savez bien, le vote définitif du décret Presbyterorum ordinis et sa promulgation par le Saint-Père ont eu lieu le 7 décembre, veille de la clôture solennelle du Concile oecuménique. Si je n’ai pas accepté cet entretien avant cette date, c’est pour des raisons faciles à comprendre, qui se ramènent fondamentalement à une seule : étant secrétaire de la commission conciliaire qui préparait le décret, il ne me semblait pas délicat de donner publiquement mon avis sur des problèmes qui étaient encore à l’étude. Moins encore s’agissant d’un problème — le ministère et la vie des prêtres — sur lequel une littérature récente a insisté avec passion et de façon polémique...
Se faisant l’écho de l’opinion des pères conciliaires, L’Osservatore Romano a qualifié le décret Presbyterorum ordinis d’un document parmi les meilleurs et les plus complets du Concile Vatican II. Pensez-vous que cet enseignement du Concile pourra apaiser la polémique actuelle ?
Je pense que oui. Non seulement par la force de son autorité, puisqu’il s’agit d’un document du magistère solennel, mais aussi par la structure doctrinale de son contenu. Les diverses conceptions et les opinions particulières que l’on peut avoir sur les caractéristiques que doivent revêtir aujourd’hui la vie et la tâche apostolique des prêtres ne peuvent se concilier facilement qu’en posant le problème sur un plan qui ne soit pas exclusivement disciplinaire, ni uniquement pastoral, ni seulement moral ou ascétique. C’est précisément l’unilatéralité des points de vue qui a amené la diversité des conclusions, parfois fortement opposées, de façon polémique. En revanche, le Concile oecuménique a considéré et étudié le problème dans son ensemble, en partant de la théologie du sacerdoce, et en descendant ensuite progressivement aux conséquences communes aux domaines pastoraux, ascétiques et disciplinaires qui découlent dans le ministère et dans la vie des prêtres de la consécration particulière et de la mission spécifique qu’ils ont reçues.
C’est la première fois dans l’histoire de l’Église qu’un document conciliaire, le décret Presbyterorum ordinis, traite de façon spécifique du sacerdoce. Quelles ont été les raisons qui ont conduit à cela ?
Devant le développement considérable atteint par la doctrine sur l’épiscopat et sur le sacerdoce commun des fidèles, beaucoup de prêtres se sont interrogés, à juste titre, sur la valeur exacte et sur le sens de leur sacerdoce et de leur mission apostolique spécifique au sein de l’unique mission de l’Église. Par ailleurs il était nécessaire, dans un monde en perpétuelle évolution sociale et culturelle, de préciser les limites fondamentales de l’adaptation indispensable du ministère et de la vie du prêtre. Mais, surtout, comment pourrait-on envisager une rénovation missionnaire de l’Église sans considérer que la sainteté de vie et la sollicitude pastorale de ses prêtres en est le fondement principal ?
Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise principalement la figure du prêtre, du point de vue théologique ?
Consécration et mission : cette double réalité est exprimée dans le passage connu de l’épître aux Hébreux (5, 1) où il est dit que le prêtre " pris d’entre les hommes, est établi pour intervenir en faveur des hommes ". Choisi parmi les membres du Peuple sacerdotal de Dieu, le prêtre participe, par une nouvelle consécration particulière, au sacerdoce ministériel du Christ en personne. On ne peut concevoir une plus grande élévation de l’homme, une plus grande intimité avec Dieu dans son oeuvre de Rédemption. La faiblesse humaine est acceptée, assumée, non seulement afin que le prêtre coopère avec le Christ, mais pour le représenter devant les hommes, pour agir en son nom et en sa personne. Car le prêtre, de par cette participation au sacerdoce ministériel du Christ, a pour mission, en communion hiérarchique avec les évêques, d’évangéliser, de sanctifier et de gouverner le Peuple de Dieu. Toute la grandeur mystérieuse de la vie sacerdotale réside dans cette consécration particulière (ajoutée à celle du baptême), qui prend l’homme parmi les autres hommes, et dans la mission qui destine ce même homme au service pastoral de ses frères. Deux dimensions — l’une verticale d’adoration, et l’autre horizontale de service — d’une même vie, à la fois consacrée et envoyée ; une vie de dialogue avec Dieu et avec les hommes.
Dans le monde actuel, face aux nouvelles circonstances sociales et culturelles, comment les prêtres doivent-ils orienter ce dialogue avec le monde et avec les hommes ? Quelles doivent être les caractéristiques essentielles de la mission pastorale des évêques et des prêtres, pour qu’elle soit véritablement un ministère, un service ?
Je pense que les formes concrètes varieront selon les milieux et les niveaux de culture. Mais, en tout cas, il est évident que l’homme de la rue — à l’université, au bureau ou à la campagne — ne sera disposé à écouter le prêtre, que si celui-ci sait s’adresser à lui avec simplicité (comme un homme, pour ainsi dire " accessible ") et en même temps, avec un sens surnaturel sincère et profond (comme un homme de Dieu). La simplicité des relations humaines — la eximia humanitas nécessaire à la conversatio cum hominibus, comme cela est dit dans le décret — signifie tout d’abord la pratique d’une série de qualités ou de vertus naturelles fondamentales (sincérité, loyauté, amour de la justice, force, compréhension, respect de la juste liberté et de l’autonomie des laïcs dans les questions temporelles, etc.). Cette simplicité implique également l’aptitude à estimer et à évaluer à leur juste valeur toutes les nobles réalités humaines, le travail (comme le Christ à Nazareth), l’amour humain (comme le Christ à Cana ou à Naïm), l’amitié (comme le Christ à Béthanie), etc. C’est ainsi que les hommes découvriront chez le prêtre la disponibilité, la compréhension qui facilitent le dialogue et, avec le dialogue, l’enseignement. C’est ainsi qu’ils s’habitueront à considérer le prêtre comme quelqu’un de proche, familier, comme un ami, non comme un être lointain, différent et étranger.
Est-ce à dire que l’on exige des ecclésiastiques, une façon d’être —passez-moi l’expression — moins " cléricale " qu’à d’autres époques, une manière moins " cléricale " de nous comporter dans la société civile et dans nos relations avec les laïcs ?
Si, lorsque vous écrirez votre article, vous mettez " clérical "entre guillemets, je vous réponds oui. Moins " cléricale " et plus sacerdotale. Parce que l’attitude et la mentalité " cléricales " auxquelles vous faites allusion — fréquentes chez bon nombre d’ecclésiastiques des époques précédentes — ont été le résultat d’une fausse idée de l’autorité (qui mettait l’accent plus sur la coercition que sur l’autorité morale) et d’un faux " sumaturalisme ", peu surnaturel. Je suis convaincu que beaucoup de ceux qui se sont déclarés ou se déclarent " anticléricaux ", l’ont fait par réaction contre cette attitude et cette mentalité, qui n’ont sûrement rien à voir — comme l’a toujours témoigné l’exemple de beaucoup d’autres prêtres admirables — avec une âme sincèrement sacerdotale, ni avec les véritables exigences du ministère pastoral. Mais vous voyez qu’il s’agit d’un problème de " mentalité ", de structure intérieure et par conséquent de formation intellectuelle, d’approfondissement doctrinal et ascétique. C’est-à-dire qu’il s’agit d’un problème qu’on ne peut aborder avec des solutions superficielles et extérieures : elles seraient simplistes, et de plus elles produiraient l’effet contraire à celui recherché. Par exemple, l’abolition du vêtement sacerdotal (la soutane, le clergyman ou l’habit religieux), l’admiration inconditionnelle et passive de tout ce qui est " laïc ", la " temporalisation " du ministère sacerdotal, ramené aux seules tâches d’assistance sociale ou économique, etc. C’est pour cela précisément que le décret Presbyterorum ordinis insiste sur le fait que cette eximia humanitas du prêtre doit toujours être étroitement unie à un sens surnaturel profond des réalités terrestres, de la condition sacerdotale et du devoir d’état qu’elle implique. Rien, en effet, ne rendrait plus difficile le dialogue avec les hommes qu’une sorte d’attitude " naturaliste " de la part du prêtre.
Pour quelles raisons exactement ?
Eh bien, parce qu’aujourd’hui — et c’est là une des grandes valeurs morales et culturelles de notre temps — les hommes aiment passionnément l’authenticité des attitudes, la sincérité des personnes et repoussent automatiquement tout ce qui sonne faux, tout ce qui est hypocrisie, factice, tout ce qui dénote un manque de responsabilité. Et une attitude " naturaliste " chez le prêtre serait tout cela en même temps. Mais surtout, parce ce que les hommes veulent, ce qu’ils attendent — même si souvent ils ne savent pas ou ne se rendent pas compte que c’est bien cela qu’ils veulent et qu’ils attendent —, c’est que le prêtre, par le témoignage de sa vie et par sa parole, leur parle de Dieu. Si le prêtre ne le fait pas, s’il ne les cherche pas dans ce but, s’il ne les aide pas à écouter, à découvrir ou à comprendre la dimension religieuse de leur vie, alors ce prêtre les trompe — pardonnez-moi la comparaison — comme les tromperaient un pompier sans eau, un marchand de vin qui vendrait du lait, ou un médecin incapable de faire un diagnostic. De nos jours les hommes exigent qu’on leur parle d’une façon bien précise, positive, essentielle, collant à leurs problèmes spirituels et humains concrets, réconfortante et marquée par cet optimisme chrétien qu’on appelle l’ " esprit pascal ". Mais ils veulent aussi et attendent qu’on leur parle de Dieu, et qu’on leur en parle ouvertement, parce qu’il y a, dans leur vie sociale, trop de choses qui le cachent. Ils se rendent compte que " Dieu leur manque ". Y compris l’homme le plus passionné de ses mille occupations quotidiennes, y compris le plus éloigné ou celui qui affiche la plus grande indifférence : tous d’une manière ou d’une autre, avec une conscience plus ou moins aiguë, se rendent compte du problème existentiel de Dieu. Et le prêtre — homo fidei, Evangelii minister, educator in fide — a pour premier devoir de son ministère de transmettre cette lumière ou de la raviver, de la porter au plan de la conscience personnelle.
En résumé, une humanité sincère dans la forme et, dans son contenu, un profond esprit surnaturel. Le décret conciliaire enseigne que l’Eucharistie est la source et le sommet du ministère sacerdotal. Et dans l’Eucharistie, le Christ manifeste à la fois combien le Fils de l’Homme est de façon ineffable proche de l’homme et l’amour infini, porteur de salut, du Fils de Dieu.
(*) Interview parue peu après la clôture du Concile Vatican II, et publiée dans le numéro 5 de la revue Palabra (janvier 1966) sous la signature d’Alberto Garcfa Ruiz.
Alvaro del Portillo. Je lui fis parvenir un questionnaire. Le Concile se poursuivit et s’acheva. Trois jours après la cloture j’avais en mains les réponses, précédées d’une brève note que voici :
L’IMAGE DU PRETRE
On a parlé, au Synode (*), de la confusion existant dans une partie du clergé au sujet de la nature et de la mission du prêtre. Jusqu’à quel point cette situation rend-elle opportune la réélaboration de l’image du prêtre, dans le but de la rendre plus compréhensible et acceptable ?
Tout d’abord, il faut dire que la crise n’est pas aussi étendue qu’il semble. Je sais par expérience qu’il existe un grand nombre de prêtres qui ne considèrent pas comme " un problème " ce qui, en réalité, n’en est pas un. D’autre part, même parmi ceux qui peuvent en un certain sens se considérer " en crise ", ceux qui souffrent d’une véritable perte de la foi ou d’un manque de compréhension de leur propre sacerdoce ne sont pas nombreux ; dans la plupart des cas, ces prêtres ont seulement besoin d’être affermis et fortifiés dans leur foi.
Si l’on prend cette réalité comme point de départ, on comprend bien que la réélaboration de l’"image du prêtre ", conçue comme une formulation nouvelle du contenu de la foi, non seulement n’est pas nécessaire, mais qu’elle apparaît plutôt comme peu opportune et peut-être impossible.
Elle n’est pas " nécessaire ", parce que tous les points de doctrine concernant le sacerdoce ministériel sur lesquels portent aujourd’hui l’incertitude et le désarroi ont été proclamés de façon authentique et infaillible par le magistère solennel, parfois depuis des siècles. La doctrine sanctionnée par le magistère est définitive et obligatoire pour toute l’Église et, donc, également pour les Pasteurs. Cette doctrine a été réaffirmée par le récent Concile oecuménique Vatican II et par différents documents du magistère ordinaire.
Cette réélaboration n’est pas " opportune " parce que certains pourraient facilement l’interpréter comme une légitimation de la " problématisation ", de la mise en question ou en doute, et ainsi de suite. de points de doctrine déjà définis, et d’une révision critique de tout le dogme catholique. Les dommages que cette interprétation causerait dans les âmes, à commencer par les prêtres eux-mêmes, sont évidents. Le simple fait d’admettre, ne serait-ce que de façon indirecte que le dogme peut être soumis à une révision radicale et changer son contenu (qu’on se souvienne de la formule " dans le même sens et de la même manière de comprendre " (1) implique une grave lésion de la foi, dont les conséquences sont incalculables.
Enfin, elle n’est pas " possible " parce qu’il ne faut pas inventer, découvrir ou élaborer le sacerdoce ministériel, mais l’accepter par un acte de foi. Par essence, il ne dépend pas de circonstances historiques. La seule chose qui soit licite c’est approfondir ses implications, mieux préciser son contenu, expliciter certains de ses aspects. C’est ce que fait depuis vingt siècles le magistère unitaire et homogène de l’Église, avec l’aide de l’Esprit Saint : en exposant, en éclaircissant, en précisant, sans jamais le modifier, le contenu de la Révélation divine.
Vous pensez donc que certains aspects de cette doctrine, bien qu’elle soit suffisamment exprimée et proclamée, ont besoin d’être rappelés avec autorité et clarté ?
Oui. En des époques de confusion telles que l’époque actuelle, le milieu ambiant peut faire naître le doute même sur les formules dogmatiques les mieux établies si, face aux négations hérétiques de certains, on ne réaffirme pas la doctrine, en confirmant ainsi tous les croyants dans leur foi.
Concrètement, il faut réaffirmer la " nécessité du sacerdoce ministériel " dans sa fonction spécifique et irremplaçable. Si, encore une fois, cette nécessité n’apparaissait pas clairement, cela pourrait avoir des conséquences négatives sur le nombre des nouvelles vocations au sacerdoce et sur la persévérance et la fidélité de ceux qui sont déjà prêtres in oeternum de Jésus-Christ.
Pour montrer clairement cette nécessité il ne suffit pas de l’affirmer : il est nécessaire de la mettre en évidence de façon pratique, pour ne pas introduire dans l’"image " du prêtre des éléments qui sont communs à tous les fidèles et qui, par conséquent, ne clarifient pas la distinction.
Il est très important de souligner le caractère surnaturel et sacré du sacerdoce : sa nature et sa mission ne peuvent pas être comprises en dehors de la foi. Une " image " du prêtre qui serait intelligible et acceptable par ceux qui n’ont pas la foi ou qui ne vivent pas de la foi, ne serait pas sa véritable image ; elle aurait perdu, ou dissimulé l’essentiel, c’est-à-dire son caractère surnaturel.
Le Concile Vatican II a rappelé solennellement que le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun des fidèles diffèrent entre eux " essentiellement et non pas seulement en degré " (2). Il s’agit donc de deux modes essentiellement différents de participation au sacerdoce unique du Christ. Cette vérité de foi avait déjà été enseignée auparavant par le magistère de 1’Église, avec la même expression : " essentia et non gradu tantum " (3). Le Concile de Trente affirme : " Puisque le sacrement de l’Ordre, de même que le Baptême et la Confirmation, confère un caractère (c. 4), qui ne peut être ni effacé ni abandonné, le saint Concile condamne à bon droit ceux qui affirment que les prêtres du Nouveau Testament ont seulement un pouvoir temporel et qu’après avoir été dûment ordonnés ils peuvent redevenir laïcs s’ils n’exercent pas le ministère de la parole de Dieu (c. 1). Et si quelqu’un affirme que tous les chrétiens sont sans distinction prêtres du Nouveau Testament, ou que tous sont dotés d’un pouvoir spirituel égal pour tous, il ne fait que se tromper sur la hiérarchie ecclésiastique (e. 6) " (4)
D’autre part, le Concile Vatican II a mis en évidence les caractéristiques du sacerdoce ministériel, qu’il convient maintenant de rappeler. La première est que les prêtres, au moyen du caractère conféré par le sacrement de l’Ordre, s’identifient avec le Christ prêtre pour agir " au nom du Christ Tête en personne " (5) et participent à l’autorité avec laquelle le Christ dirige son Église (6) L’autre caractéristique est le caractère public de la fonction sacerdotale. Comme l’a expliqué la commission conciliaire De disciplina cleri et populi christiani, le terme " public " est une expression adéquate et formelle pour distinguer le sacerdoce personnel et privé de tous les fidèles du sacerdoce ministériel ou hiérarchique (7). Le Concile de Trente enseignait la même chose lorsqu’il définissait l’existence du sacerdoce en se fondant sur le sacrement de l’Ordre :
" Si quelqu’un dit que dans le Nouveau Testament il n’existe pas un sacerdoce visible et externe, ou que celui-ci ne confère aucun pouvoir de consacrer et d’offrir le vrai corps et le vrai sang du Seigneur et de pardonner les péchés, mais seulement le devoir et le simple ministère de prêcher l’Evangile, et que ceux qui ne le prêchent pas ne sont en aucune manière des prêtres, qu’il soit anathème " (8) Tout cela a été confirmé par le Concile Vatican II :
" Le même Seigneur, voulant faire des chrétiens un seul corps, où "tous les membres n’ont pas la même fonction" (Rm 12,4), a établi parmi eux des ministres qui, dans la communauté des chrétiens seraient investis par l’ordre du pouvoir sacré d’offrir le sacrifice et de remettre les péchés, et y exerceraient publiquement la fonction sacerdotale pour les hommes au nom du Christ " (9).
Les éléments propres et spécifiques du ministère sacerdotal, que nous avons soulignés en utilisant les termes du Magistère solennel de l’Église, apparaissent clairement par contraste avec ce qui est le propre des autres fidèles chrétiens, qui ne remplissent pas de fonctions sacerdotales publiques, au nom du Christ. Du seul fait qu’ils sont baptisés, ils ne représentent pas l’Église et ils n’agissent pas avec l’autorité du Christ Chef. Cette affirmation ne signifie pas qu’ils sont moins efficaces quand ils coopèrent à la mission de Jésus mais plutôt que, de par leur condition et leur situation dans le monde, " ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges " (10). Cette affirmation souligne en outre que " la sphère d’autonomie nécessaire, dont le fidèle catholique a besoin pour ne pas être en situation d’infériorité vis-à-vis des autres laïcs, et pour pouvoir réaliser efficacement sa tâche apostolique particulière au milieu des réalités temporelles, cette autonomie, dis-je, doit toujours être respectée par tous ceux qui exercent, dans l’Église, le sacerdoce ministériel. S’il n’en était pas ainsi, — s’il s’agissait d’instrumentaliser le laïc à des fins qui dépassent les buts du ministère hiérarchique — on verserait dans un anachronique et lamentable cléricalisme. On limiterait énormément les possibilités apostoliques du laïcat, le condamnant ainsi à une perpétuelle immaturité, mais surtout on mettrait en péril, plus spécialement de nos jours, le concept même d’autorité et d’unité dans l’Église. Nous ne pouvons oublier que l’existence, parmi les catholiques eux-mêmes, d’un authentique pluralisme de jugement et d’opinion dans les domaines que Dieu laisse à la libre discussion des hommes, ne s’oppose pas à l’ordonnance hiérarchique et à la nécessaire unité du Peuple de Dieu, mais bien au contraire les fortifie et les défend contre les impuretés éventuelles " (11).
Si cette doctrine était claire et manifeste, comment s’explique la confusion existante ?
La crise actuelle ne repose pas uniquement sur des motifs de nature spéculative mais aussi, et parfois principalement, sur un motif d’ordre pratique : l’image que, par son comportement, le prêtre offre en fait de lui-même et de sa mission, au reste du Peuple de Dieu.
Il faut en outre se rappeler que la tentative progressive de vider la doctrine de son contenu à par une application pratique déterminée n’est pas un fait nouveau : depuis un siècle, en particulier, les hommes d’Église qui, possédant une foi déficiente au point d’en paraître dépourvus, affirment accepter la doctrine alors qu’en pratique ils la contredisent, représentent un phénomène fréquent.
Pour cette raison, dans les circonstances actuelles, il ne semble pas suffisant de réaffirmer la doctrine de l’Église sur la différence essentielle entre le sacerdoce hiérarchique et le sacerdoce commun des fidèles, face à ceux qui soutiennent la " lettre " de cette doctrine par une interprétation pratique qui la vide de son contenu. Il me semble donc très opportun d’affirmer clairement et expressément les points suivants.
Le pouvoir sacerdotal ne consiste pas seulement à représenter le Christ Chef de l’Église, mais il implique le pouvoir d’agir au nom du Christ, en participant à " l’autorité par laquelle le Christ lui-même construit, sanctifie et gouverne " (12). Cela pour répondre à la tentative de présenter le prêtre comme un simple " signe " rappelant à la communauté le passage de Jésus sur la terre comme le serviteur de Dieu qui donne sa vie pour ses frères. Pour ceux qui soutiennent cette interprétation, le prêtre ne serait rien d’autre qu’un membre qualifié de la communauté, ayant pour fonction de rendre le Christ présent dans cette communauté, pour inciter à la foi dans le salut que Dieu nous offre dans le Christ. Mais il n’en est pas ainsi : il faut affirmer que Jésus, Dieu et homme, à travers les actes sacerdotaux propres au ministère du prêtre, se rend présent dans l’Église pour développer et répandre la grâce sur tous les fidèles, afin que chacun d’entre eux puisse répondre à sa vocation propre et particulière (13).
Dans le sacrifice eucharistique, le prêtre agit en la personne du Christ en tant que Chef de l’Église. Il est à l’autel en tant que ministre du Christ, inférieur au Christ mais supérieur au peuple (14). Il n’est prêtre que lorsqu’il agit in persona Christi, Prêtre Souverain et Éternel, par conséquent non pas en vertu d’un mandat émanant des fidèles. L’affirmation " que le pouvoir du ministère et la condition ecclésiastique des pasteurs émanent de la communauté des fidèles est hérétique " (15).
Pour toutes ces raisons, le Sacrifice eucharistique met en évidence, avec une force spéciale et de façon particulièrement claire, la signification de l’affirmation selon laquelle le prêtre agit dans la personne du Christ. Même si tous les fidèles chrétiens non ordonnés prêtres se réunissaient et prononçaient ensemble les paroles de la consécration, le Sacrifice eucharistique ne se réaliserait en aucune manière, la transsubstantiation n’aurait pas lieu.
Ce fait m’en rappelle un autre, que le Synode a réaffirmé et qui constitue le trait définissant de la façon la plus nette l’authenticité de l’existence sacerdotale. Mgr Escrivá l’a exprimé de la façon suivante : " La parfaite union qui doit s’opérer, — et le décret Presbyterorum ordinis le rappelle à maintes reprises —, entre consécration et mission du prêtre, ou, ce qui revient au même, entre vie personnelle de piété et exercice du sacerdoce ministériel, entre relations filiales du prêtre avec Dieu et relations pastorales et fraternelles avec les hommes. Je ne crois pas à l’efficacité ministérielle du prêtre qui n’est pas un homme de prière " (16).
Vous vous êtes référé au caractère conféré par 1’ordination. Peut-on parler d’un sacerdoce " ad tempus " en ce qui concerne l’exercice des fonctions sacerdotales, bien que le caractère, l’identification avec le Christ soit " in oeternum "
Le prêtre est " homme de Dieu " (cf. Tm 6, 11). Par le caractère imprimé par le sacrement de l’Ordre, il est consacré à Dieu, auquel il appartient d’une manière toute spéciale. En effet, les prêtres, grâce à la vocation et à l’ordination sacerdotale, sont en quelque sorte mis à part au sein du Peuple de Dieu pour se consacrer totalement à l’oeuvre sacerdotale à laquelle Dieu lui-même les appelle (17).
Le caractère sacerdotal, configuration spéciale avec le Christ pour agir en son nom, est indélébile : " Si quelqu’un dit que l’Esprit Saint n’est pas transmis à travers l’ordination sacrée, et que par conséquent c’est en vain que les évêques disent : "Reçois l’Esprit Saint" ; ou bien que grâce à elle le caractère n’est pas imprimé ; ou que celui qui a été prêtre peut redevenir laïc, qu’il soit anathème " (18).
Mais il ne suffit pas d’affirmer que le caractère est indélébile et que le prêtre ne peut pas être ordonné une seconde fois. Il semble nécessaire de dire également que la consécration du prêtre exige un don de soi total, toute sa vie durant, à la mission à laquelle il a été consacré. En d’autres termes, le sacerdoce ad tempus a été repoussé non seulement sur le plan ontologique, mais aussi dans l’exercice des fonctions sacerdotales. Il serait très opportun de déclarer gravement illicite l’ordination de qui aurait l’intention de limiter l’exercice du sacerdoce à une certaine période de temps, pour ensuite se démettre des fonctions sacerdotales et retourner à la vie laïque, même si l’on considère qu’en lui-même, ontologiquement, mais d’une façon statique, il resterait sacerdos in oeternum : ce serait comme enterrer le talent reçu (cf. Mt 25, 25).
Comme vous l’avez rappelé, le prêtre est " homme de Dieu " et sa mission est d’ordre spirituel et concerne le salut. Mais dans la pratique, ne pensez-vous pas qu’une plus grande présence du prêtre dans le domaine temporel serait souhaitable, afin qu’il soit plus clairement homme parmi les hommes et pour rendre ainsi plus facile l’accomplissement de sa mission spécifique ?
Comme je vous le disais, la doctrine et son application pratique ne peuvent pas être considérées comme des réalités ou des plans indépendants : par exemple, il ne faut pas faire de déclarations doctrinales que l’on n’essaye pas ensuite de mettre en pratique ; ou bien de " concessions pratiques " (sous des prétextes pastoraux) qui contredisent la doctrine ou tout au moins la relèguent dans le domaine de l’utopie et de l’irréalisable. La doctrine de la foi est une doctrine de salut, une doctrine de virtualité salvatrice et non pas un simple jeu intellectuel. L’application pratique chrétienne doit dériver de la doctrine, avec la certitude que si Dieu a disposé les choses de cette manière, il ne manquera pas de nous donner sa grâce pour que nous agissions selon sa volonté. D’autre part, il est important de faire remarquer que souvent celui qui réclame des " concessions pratiques " pour des raisons " pastorales " (qui peuvent émouvoir et désorienter un imprudent),le fait pour ébranler ensuite la doctrine définie, pour ouvrir une brèche dans le dogme catholique et pour dissoudre, en définitive, l’objet de notre foi.
Par conséquent, si l’on veut clarifier la doctrine sur la nature et la mission du prêtre, il est nécessaire non seulement d’affirmer de façon claire et inéquivoque la doctrine dogmatique correspondante, mais aussi de veiller à ce que les directives pratiques soient pleinement et directement cohérentes avec cette doctrine, de sorte que la vie et les oeuvres du prêtre manifestent de façon sensible à tous les fidèles la nature et la mission du prêtre selon la foi de l’Église.
Je disais que le prêtre est homme de Dieu, " pris d’entre les hommes, il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu " (He 5, 1). Cela entraîne en pratique qu’il convient au plus haut point d’éviter les dispersions dans l’activité du prêtre (travaux extra-sacerdotaux, par exemple), qui pourraient dissimuler et en certains cas amoindrir aux yeux des autres fidèles ce qui est au centre de sa mission sacerdotale. Entre autres, si le prêtre remplit bien sa mission sacerdotale, il n’a ni le temps ni le goût pour d’autres activités (que les laïcs réalisent mieux, avec plus de compétence humaine et avec la grâce spécifique qui découle de leur état).
Le prêtre contribue en tant que prêtre à faire en sorte que l’esprit du Christ imprègne bien les structures temporelles et les sanctifie en offrant aux autres fidèles les moyens pour obtenir la grâce (administration des sacrements), et en prêchant la parole de Dieu, en enseignant la doctrine de la foi et ses conséquences morales nécessaires.
Parallèlement, il faut rappeler qu’attribuer aux laïcs des fonctions ecclésiastiques (celles bien entendu qui n’exigent pas le sacrement de l’Ordre, car autrement les actes qui en découleraient seraient invalides) contribue en fait à ternir aux yeux des autres fidèles la nécessité et la fonction spécifique du sacerdoce ministériel. Semblable confusion finirait par naître également dans l’esprit même du prêtre, qui pourrait en venir à se demander si l’Église a besoin de lui.
Même si la participation des laïcs aux tâches ecclésiastiques pouvait résoudre certains problèmes immédiats d’ordre temporel, à la longue cela porterait un préjudice à toute l’Église : elle empêcherait les laïcs de remplir la fonction spécifique qui est la leur dans l’Église et dans la société civile, et par conséquent d’avoir une légitime coresponsabilité (qui ne peut être une participation à la responsabilité cléricale, mais une responsabilité organique de toute l’Église). En outre cela ne faciliterait ni la promotion de nouvelles vocations au sacerdoce ni la persévérance de ceux qui sont déjà ordonnés. Dieu ne refusera jamais sa grâce et ne cessera jamais d’appeler, mais 1’Église a le devoir de créer les conditions humaines qui facilitent la réponse positive des hommes.
La formule approuvée par le Synode à propos de l’ordination des hommes mariés peut-elle être considérée comme un changement ?
Non. La formule approuvée par la majorité indique sans équivoque que l’on n’admet aucun changement à ce sujet. La réserve initiale " sauf le droit du Souverain Pontife " n’implique pas une " ouverture ", puisque le Pape a depuis toujours le pouvoir juridique, par droit propre, de dispenser de toute loi ecclésiastique : la formule approuvée n’ajoute rien, absolument rien à cela. Le Synode a été consulté sur l’opportunité d’ordonner, exceptionnellement, des hommes mariés : son avis a été négatif. Le fait que la seconde formule, qui signifiait en substance la même chose, mais qui aurait pu être interprétée comme une reconnaissance de cette éventualité dans des situations pastorales exceptionnelles, ait été repoussée par la majorité des Pères pour éviter pareille équivoque, le montre clairement. Et, dans les conclusions des circuli minores, auxquels il était demandé plus clairement de s’exprimer sur l’opportunité d’ordonner des hommes mariés, dans des cas exceptionnels, la réponse de la majorité absolue a été nettement négative.
Quelles sont à votre avis les raisons particulières qui ont incité les Pères synodaux à refuser d’ordonner les hommes mariés ?
Tout d’abord, je crois que la simple prudence humaine a permis à beaucoup de Pères de s’apercevoir que presque personne n’avait étudié suffisamment à fond toutes les conséquences qu’aurait entraînées cette possibilité, et les innombrables difficultés et problèmes qu’elle aurait suscités : par exemple, le problème de la formation spirituelle et doctrinale et de la vérification de l’aptitude, de l’exemplarité, de la disponibilité réelle pour le ministère, etc., sans compter les difficultés et les risques que comporte l’état matrimonial même pour ceux qui consacrent à la famille le meilleur de leur attention et tout le temps que leur laisse une occupation professionnelle nécessaire.
D’autre part, une raison importante a été sans doute l’inconsistance des raisons invoquées en faveur de cette possibilité. Plus concrètement, la question de la rareté des vocations sacerdotales. L’ordination des hommes mariés ne résoudra jamais le problème du nombre des prêtres. L’expérience des Églises catholiques orientales le démontre. En outre, cette possibilité ferait naître un grave obstacle : est-il possible de croire sérieusement que le témoignage de certains prêtres mariés, exerçant leur ministère pendant leur temps libre, aiderait à faire naître à l’avenir d’abondantes réponses à l’appel du Seigneur pour un sacerdoce vécu dans le célibat, dans un don sans réserve ?
Je pense que beaucoup de Pères synodaux ont également eu clairement conscience des pressions exercées par des groupes, peu nombreux, mais très bruyants, pour obtenir l’abolition de la loi du célibat sacerdotal ou tout au moins pour la maintenir en état de discussion perpétuelle.
Je doute fort que ces groupes aient comme objectif de " satisfaire aux nécessités pastorales provoquées par la rareté des prêtres ". Le douloureux phénomène de l’utilisation publicitaire des défections, de l’absence de vocations, de la crise des séminaires, etc., est la manifestation de quelque chose de plus profond.
Pendant le Synode, de nombreux Pères ont à bon droit mis en évidence que ces pressions pourraient avoir comme objectif, parfois mal dissimulé, d’arriver au célibat optionnel : d’obtenir pour le moment que le peuple fidèle s’habitue à la présence de ce " bon père de famille ", qui serait un voisin, l’un d’entre eux, et qui célébrerait la messe. Une fois ce pas franchi, le suivant serait sans aucun doute la réadmission au ministère des prêtres qui l’ont abandonné et se sont mariés : qui serait mieux préparé qu’eux pour incarner la figure du prêtre-marié ? disent certains. Surtout si l’on considère qu’il n’y a presque pas d’hommes mariés désireux de devenir prêtres. Le pas suivant deviendrait inévitable : pourquoi courir le risque qu’ils soient infidèles au célibat, s’ils peuvent être en même temps mariés et prêtres ? D’autre part, il est peu probable que ceux qui ont choisi ou pourraient choisir, avec la générosité caractéristique des âmes jeunes et limpides, le sacerdoce dans le célibat, continuent à se vaincre pour être fidèles à ce charisme, si on leur présente, à la première hésitation, une " solution pratique " aussi facile et honorable. Et nous en arrivons ainsi, en fait, à la suppression du célibat.
Face à de pareilles pressions et face à la rareté des vocations, qui n’est pas universelle, les Pasteurs, ou tout au moins beaucoup d’entre eux, se sont sans doute souvenus que " le Bon pasteur donne sa vie pour ses brebis " (Jn 10, 11). Cela les a incités à ne pas adopter des solutions faciles et commodes pour eux, au détriment du bien général de l’Église.
Pour continuer par les raisons spirituelles personnelles, je pense qu’en repoussant l’ordination des hommes mariés, les évêques ont été guidés par une vision réaliste mais optimiste de la vie : par leur confiance en Dieu et dans les hommes. En effet, accepter cette possibilité comme solution au problème de la rareté des vocations aurait signifié s’abandonner à un pessimisme radical, contraire à l’espérance chrétienne et à l’esprit de foi : comme si Dieu n’était plus disposé à concéder avec abondance le charisme du célibat ou comme si les hommes n’étaient plus capables de répondre avec générosité au don de Dieu.
Les autres arguments en faveur de l’ordination des hommes mariés se sont également révélés inconsistants. Par exemple, l’idée qu’on pourrait avoir ainsi un témoignage chrétien véritable dans le cadre familial. Cette idée est le fruit d’une mentalité cléricale qui n’admet pas que ce témoignage puisse et doive être donné par les laïcs chrétiens.
Sans compter qu’il n’est pas certain que le prêtre marié puisse vivre en plus grande communion avec les autres fidèles parce qu’il partage la condition de vie familiale de la majorité. S’il en était ainsi, le célibat lui-même conviendrait moins au sacerdoce que le mariage, contrairement à l’expérience de tant de siècles, solennellement rappelée et réaffirmée par le Concile Vatican II et par le Pape Paul VI.
C’est-à-dire que...
En résumé, je pense que les Pères synodaux ont suivi la ligne du décret Presbyterorum ordinis, du Concile Vatican II, en " ayant la pleine certitude dans l’Esprit que le Père accorde généralement le don du célibat, si adapté au sacerdoce du Nouveau Testament, pourvu qu’il soit humblement et instamment demandé par ceux qui par le sacrement de l’Ordre participent au sacerdoce du Christ " (n° 16). Je dirais que dans ce Synode comme au Concile, la confiance en la bonté de Dieu l’a emporté sur d’autres motivations ou raisons qui, en fin de compte, étaient les mêmes que celles qu’invoquaient les réformateurs protestants au XVIe siècle.
Cette attitude de foi et de confiance est dans la ligne de ce que le Concile Vatican II indiquait pour réaliser le renouvellement interne de l’Église : " Ce saint Concile exhorte vivement tous les prêtres à utiliser les moyens efficaces que l’Église a recommandés, de façon à tendre vers cette sainteté toujours plus grande qui leur permettra de devenir des instruments chaque jour plus adaptés au service de tout le Peuple de Dieu " (19).
J’ajoute pour terminer, que le prêtre qui prie et qui s’efforce d’être fidèle au don reçu est toujours aidé par Dieu. Le prêtre qui prie et aime sait, même au milieu de ses misères personnelles, qu’il n’a pas besoin de chercher une nouvelle image de son sacerdoce. Il sait au contraire qu’il doit perdre sa vie — " qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera " (Mt 10, 39) —, car en mourant à lui-même il trouvera en Jésus-Christ son identité surnaturelle propre : " désormais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi " (Gal 2, 20).
NOTES
(1). Saint Vincent de Lerins, Commonitorium, XXIII (29) dit que le dogme est respecté
" eodem sensu eademque sententia " (NdEd.).
(2). Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 10.
(3). Cf. Pie XII, alloc. Magnificate Dominum, 2-IX-1954, AAS 46(1954), p.669 enc.
Mediator Dei, 2-XII-1947, AAS 39(1947), p. 555.
(4). Concile de Trente, ses. XXIII, chap. 4, Dz 960.
(5). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(6). Ibid.
(7). Cf. schéma décr. De Presbyterorum ministerio et vita. Textus recognitus et modi,
Typis Polyglottis. Vaticanis, 1965, resp. ad modum n° 19, cap I, p. 19.
(8). Concile de Trente, ses. XXIII, c. 1.
(9). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(10). Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 31.
(11). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 12.
(12). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 2.
(13). Cf. Concile Vatican II, décr. Sacrosanctum Concilium, n° 7.
(14). Cf. Pie XII, enc. MediatorDei, 20-IX-1947, Dz 2300.
(15). Pie VI, const. Auctorem Fidei, 28-8-1794, Dz 1502.
(16). Entretiens avec Mgr Escrivá, n° 3.
(17). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 3.
(18). Concile de Trente, ses XXIII, c. 4.
(19). Concile Vatican II, décr. Presbyterorum ordinis, n° 12.
(*) Interview publiée par la revue Palabra, n° 77 (janvier 1972) peu après la fin de la II° assemblée générale du synode des évêques qui, outre la justice dans le monde, avait
traité du sacerdoce ministériel.
Table des matières
L’AUTEUR
PRESENTATION
LA FORMATION HUMAINE DU PRÊTRE
Le prêtre en tant qu’homme
Vie spirituelle et apostolat
Selection et formation
LA FIGURE DU PRÊTRE DESSINÉE DANS LE DÉCRET " PRESBYTERORUM ORDINIS "
La physionomie particulière du décret
Le presbytérat dans Ia mission de 1’Église
Perspective dynamique du sacerdoce
La figure du prêtre au milieu des hommes
L’ordre des fonctions sacerdotales
La vie de communion du prêtre avec le Peuple de Dieu
Projection universelle du sacerdoce
Appel a la réflexion
Le sacerdoce considéré comme un service
CONSECRATION ET MISSION DU PRÊTRE
Deux questions. Deux réponses
Ce sont deux exigences d’un même culte sacerdotal
Les différentes fonctions du prêtre
Les relations du prêtre avec les autres fidèles
Une spiritualité spécifique du prêtre
LE CÉLIBAT SACERDOTAL DANS LE DÉCRET " PRESBYTERORUM ORDINIS "
I. Brève histoire du texte
II. Sacerdoce et célibat
III. Le célibat en tant que don et en tant que loi
IV. Fidélité personnelle au don de Dieu
LE CHRIST DANS LE PRÊTRE
La figure du prêtre et la présence du Christ au milieu des hommes
Le sacerdoce ministériel chrétien, mission que Dieu fait assumer par un homme
À travers le prêtre le Christ présente aux hommes son incarnation, sa passion, sa mort et sa résurrection, comme une réalité toujours actuelle
Le ministère sacerdotal, les civilisations et l’ordre inauguré avec le sacrifice du Christ La mentalité cléricale et la signification du sacerdoce commun des fidèles
La richesse du contenu du sacerdoce ministériel à la lumière de la foi
SPIRITUALITÉ DU SACERDOCE
Consécration et mission sacerdotale
La vie spirituelle du prêtre
Les éléments fondamentaux de la vie spirituelle du prêtre
PRÊTRES POUR UNE NOUVELLE ÉVANGÉLISATION
Nécessité d’une nouvelle évangélisation
Mission de tous dans l’Église
Nécessité de saints prêtres
Sainteté sacerdotale et vie d’oraison
Sainteté sacerdotale et vie de pénitence
Sainteté sacerdotale et charité pastorale
Une vie enracinée et centrée sur l’Eucharistie
La dimension mariale de la vie du prêtre
Conclusion : formation à la sainteté
ANNEXE
DEUX INTERVIEWS DE MGR ALVARO DEL PORTILLO :
LA VIE DU PRÊTRE EST UNE VIE DE DIALOGUE AVEC DIEU ET AVEC LES HOMMES
L’IMAGE DU PRÊTRE