Tournés vers

le Seigneur!

 

Mgr Klaus Gamber

Tournés vers

le Seigneur!

(Zum Herrn hin!)

Traduction de Simone Wallon

Éditions Sainte-Madeleine

 

 

 

Préface

pour l’édition française

 

Après nous avoir donné une édition française de Die Reform der Römischen Liturgie, les moines du Barroux publient aujourd’hui en français un second ouvrage du grand liturgiste allemand Klaus Gamber, Zum Herrn hin!, sur l’orientation de l’église et de l’autel. Les arguments historiques avancés par l’auteur sont fondés sur une étude approfondie des sources, qu’il a faite lui-même; ils concordent avec les résultats de grands savants tels que F.-J. Dölger, J. Braun, J.-A. Jungmann, Érik Peterson, Cyrille Vogel, le R.P. Bouyer, pour ne citer ici que quelques noms éminents.

Mais ce qui fait l’importance de ce livre, c’est surtout le substrat théologique mis à jour par ces savantes recherches. L’orientation de la prière commune aux prêtres et aux fidèles —dont la forme symbolique était généralement en direction de l’est, c’est-à-dire du soleil levant— était conçue comme un regard tourné vers le Seigneur, vers le soleil véritable. Il y a dans la liturgie une anticipation de son retour; prêtre et fidèles vont à sa rencontre. Cette orientation de la prière exprime le caractère théocentrique de la liturgie; elle obéit à la monition: Tournons-nous vers le Seigneur!

Cet appel s’adresse à nous tous, et montre, au-delà même de son aspect liturgique, comment il faut que toute l’Église vive et agisse pour correspondre à la mission du Seigneur.

 

 

 

Avant-propos

Construction des églises et prière vers l’Orient

 

"Nous avons un autel (auquel nous avons le droit de communier, mais) dont les desservants du Sanctuaire n’ont pas le droit de se nourrir" (Hebr 13, 10).

 

Un autel se réfère toujours à un sacrifice offert par un prêtre. Autel, prêtre et sacrifice vont de pair, comme le dit saint Jean Chrysostome: "Personne ne peut être prêtre sans sacrifice"1. Comme les protestants rejettent expressément le sacrifice de la messe et le sacerdoce du prêtre, ils n’ont à proprement parler pas besoin non plus d’autel.

Dans toutes les religions anciennes, le prêtre, en tant que sacrificateur choisi parmi les hommes (cf. Hebr 5,1), se tient devant l’autel et devant le sanctuaire (la représentation du dieu). De même les participants à la célébration du sacrifice s’approchent de l’autel afin d’être en communion avec celui-ci par la main du prêtre sacrificateur, comme l’écrit saint Paul: "Ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas en communion avec l’autel?" (1 Cor 10, 18).

Au cours de ces vingt dernières années, un changement s’est opéré chez nous dans la conception du sacrifice. Personnellement, je tiens l’introduction des autels face au peuple et la célébration orientée vers ce dernier pour beaucoup plus graves et génératrices de problèmes pour l’évolution future que le nouveau missel. Car à la base de cette nouvelle position du prêtre par rapport à l’autel — et il s’agit ici sans nul doute d’une innovation et non d’un retour à une pratique de l’Église primitive —, il y a une conception nouvelle de la messe: celle qui en fait une "communauté de repas eucharistique".

Ce qui primait jusqu’ici, la vénération cultuelle et l’adoration de Dieu, ainsi que le caractère sacrificiel de la célébration considérée comme représentation mystique et actualisation de la mort et de la résurrection du Seigneur, passe au second plan. De même, la relation entre le sacrifice du Christ et notre sacrifice de pain et de vin n’apparaît plus qu’à peine. Notre opuscule Das Opfer der Kirche (Le sacrifice de l’Église) traite en détail de cette question.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que les formes de l’autel, telles qu’elles s’étaient constituées au cours des derniers siècles, et avaient été conservées jusqu’au deuxième concile du Vatican, ne puissent être modifiées. Au contraire, j’aimerais qu’on en revînt aux formes simples, telles qu’elles étaient partout en usage durant le premier millénaire, tant dans l’Église d’Orient que dans celle d’Occident (et aujourd’hui encore en Orient), formes qui mettaient bien en relief le caractère de l’autel chrétien, lieu du sacrifice néo-testamentaire.

La nécessité d’exposer en détail, mais de façon compréhensible pour tous, le problème que posent les autels modernes face au peuple, le célébrant étant tourné vers l’assemblée, m’est apparue en lisant la série de lettres de lecteurs publiée l’an dernier, plusieurs mois durant, par la Deutsche Tagespost. Ces lettres prouvent qu’en ce qui concerne l’évolution historique de l’autel, bien des choses restent confuses et que de nombreuses erreurs, surtout quant aux premiers temps de l’Église, se sont ancrées dans l’esprit des gens. C’est pourquoi j’ai intentionnellement tenu compte des questions posées par les lecteurs dans ces lettres.

Klaus Gamber – Pentecôte 1987

 

 

 

L’autel et le sanctuaire

hier et aujourd’hui

 

"Je viens dans votre sanctuaire pour vous contempler,

dans l’espoir de voir votre puissance et votre gloire" (Ps 62, 3).

"Dès mon réveil, votre vue seule suffit à faire mon bonheur" (Ps 16, 15).

 

Ces paroles du psalmiste rendent bien ce qu’était la participation intérieure des fidèles de l’Ancien Testament pénétrant dans le Temple de Jérusalem; elles ne sont en définitive rien d’autre que la prière de Moïse demandant à Dieu de pouvoir contempler sa face (cf. Ex 33, 11-23). Mais, de même que Moïse ne vit Yahweh que "par derrière", de même l’Israélite croyant ne voyait que le sanctuaire de Dieu, et encore, s’il n’appartenait pas à la caste des prêtres, ne le voyait-il que de l’extérieur.

Le visiteur de la maison de Dieu (domus Dei) chrétienne, devrait exprimer le même souhait que le psalmiste, celui de voir "la gloire" de Dieu et de ressentir sa "puissance", telle qu’elle apparaît au cours de la messe, à travers les rites et les représentations. Nous contemplons le Seigneur voilé sous les espèces eucharistiques, car il ne nous est pas permis ici-bas de contempler la face de Dieu sans mourir (cf. Ex 33, 20).

Origène rappelle: "Il est sûr que les puissances angéliques prennent part à l’assemblée des fidèles, et que la vertu de notre Seigneur et Sauveur y est présente, ainsi que les esprits des saints"2. Et le poète syrien Balaï déclare: "Afin que sur la terre on puisse trouver (le Seigneur), ce dernier s’est construit une maison parmi les mortels et a édifié des autels… pour que l’Église en obtienne la vie. Que nul ne s’y trompe: c’est le Roi qui demeure ici! allons dans le Temple pour le contempler"3.

Afin de voir un peu de la "puissance et la gloire" de Dieu et pour en vivre dans la liturgie, les hommes, au cours des siècles passés, ont édifié des églises et des cathédrales et ils les ont aménagées du mieux qu’ils pouvaient. Ils ont accepté que leur temple, en tant que demeure de Dieu, soit somptueux, alors qu’eux-mêmes vivaient souvent dans de misérables huttes. N’était-ce pas leur sanctuaire? il était leur bien à tous.

Jamais encore on n’avait construit autant d’églises nouvelles que durant les années qui suivirent immédiatement la deuxième guerre mondiale [En Allemagne]. La majorité d’entre elles sont des constructions purement utilitaires, dont on a volontairement renoncé à faire des œuvres d’art, bien qu’elles aient souvent coûté des millions. Au point de vue technique, rien n’y manque: elles bénéficient d’une bonne acoustique et d’une aération parfaite; elles sont bien éclairées et faciles à chauffer. On peut voir l’autel de tous les côtés.

Pourtant, ces églises ne sont pas des maisons de Dieu au sens propre, elles ne sont pas un espace sacré, un temple du Seigneur où l’on aime à se rendre pour adorer Dieu et lui exposer ses besoins. Ce sont des salles de réunions où l’on ne va pas en dehors des moments consacrés aux offices. Faisant pendant aux "silos d’habitation" et aux "entrepôts pour humains" que sont les immeubles des cités de banlieue, ces églises sont parfois appelées dans le langage populaire "silos d’âmes" ou "entrepôts pour pater noster".

D’autres églises ont été expressément conçues comme des œuvres d’art: leur modèle est la chapelle de pèlerinage de Ronchamp. Le célèbre architecte Le Corbusier, qui était agnostique, a réussi là un chef-d’œuvre architectural. Mais ce n’en est pas devenu une église pour autant. Peut-être un lieu de prière incitant à la méditation — mais pas plus.

Par la suite, le modèle qu’était la chapelle de Ronchamp fut imité, et la construction des églises devint un terrain d’expérimentation où s’ébroua le subjectivisme des architectes. Cela fut rendu d’autant plus facile que s’imposa toujours davantage le principe selon lequel il n’y aurait pas d’"espaces sacrés" s’opposant au "monde profane".

Les nouveaux édifices devinrent ainsi des symboles de notre temps, et même le signe d’une décomposition des normes existantes et l’image de ce qui est chaotique dans l’univers contemporain. Or un espace cultuel a ses lois propres, qui ne sont soumises ni à la mode ni aux changements du temps. Comme dans le Temple de Jérusalem, Dieu y habite d’une manière particulière. C’est ici que s’accomplit le culte rendu à Dieu.

Il s’y ajoute également ceci: les bases spirituelles et théologiques font aujourd’hui défaut. La vie publique est en grande partie sécularisée. Les Églises chrétiennes ne constituent malheureusement plus la force principale de la société occidentale. Et pourtant les architectes construisent de nos jours comme si rien n’avait changé, d’autant que l’argent ne manque généralement pas. Les centres paroissiaux géants que l’on édifie dans les banlieues donneraient l’impression que l’Église continue à être le grand aimant qui attire les hommes.

A l’avenir il importera de ne construire que des bâtiments simples, relativement restreints qui, s’ils ne se distinguent guère de l’extérieur, présenteront à l’intérieur un aménagement de bon aloi, entièrement orienté vers son but cultuel. D’une manière analogue, la basilique de l’Église primitive ne se distinguait que peu, en tant qu’édifice, à partir de la rue; cependant, par la somptuosité de ses rideaux et de ses lampes, et surtout par l’ornementation précieuse de l’autel et du sanctuaire, l’intérieur constituait un cadre digne du mystère qui s’y déroulait.

Dans les églises nouvelles, l’agencement du sanctuaire fait l’objet de différentes solutions. Alors que dans les églises de l’entre-deux-guerres, on gravissait de nombreuses marches pour atteindre l’autel, celui-ci se présentant ainsi comme sur un plateau surélevé, de nos jours, on place l’autel sur un podium isolé [En allemand : "Altarinsel", l’îlot de l’autel.], disposé aussi près que possible des fidèles.

Le centre de ce podium est constitué par une table d’autel (mensa), généralement de grandes dimensions et dépourvue de tout ornement. A côté se trouve un ambon, en pierre comme l’autel, et derrière, trois sièges ou plus (capitonnés), pour le célébrant et ses assistants. Enfin, seul, quelque part contre le mur nu de l’abside, le tabernacle. Le crucifix, vers lequel se dirigeait jusqu’ici le regard de ceux qui priaient, manque la plupart du temps, ou bien se trouve, sous une forme miniaturisée, posé sur l’autel. Ce dernier supporte, à côté de l’inévitable bouquet de fleurs, quelques chandeliers réunis en faisceau, ou, quand il s’agit de grands candélabres, ceux-ci sont disposés à même le sol autour de l’autel.

En revanche les églises orthodoxes d’Orient sont construites aujourd’hui de la même manière qu’elles l’étaient il y a mille ans et plus, et elles sont ornées de peintures et d’icônes. Il s’agit ici d’un art typique où l’architecte comme l’artiste sont liés au "typos", au modèle traditionnel, sans que cela ait pour autant abouti à un art uniforme.

En Occident aussi, selon la tradition qu’on avait en commun avec l’Orient, il était essentiel que le sanctuaire soit séparé de l’espace réservé aux fidèles, comme jadis à Jérusalem le sanctuaire au sein des bâtiments du Temple. Le principe tant ressassé de nos jours, selon lequel "l’autel doit être le centre", est donc faux si on se réfère à sa localisation.

L’autel est le centre de l’action sacrée: c’est sur lui qu’au cours de la célébration de la messe repose "l’agneau comme égorgé" de l’Apocalypse (5,6). C’est pourquoi sainte Hildegarde de Bingen l’appelle "la table dispensatrice de vie" et elle ajoute: "Quand le prêtre… s’approche de l’autel pour célébrer les saints mystères, un éclat de lumière étincelant apparaît soudain dans le ciel. Des anges en descendent, la lumière entoure l’autel… et des esprits célestes s’inclinent à la vue du service divin"4.

La séparation stricte entre sanctuaire et nef apparut à l’époque où les foules se mirent à adhérer en masse à l’Église, donc au plus tard peu après l’an 300. On édifia alors des barrières autour du chœur et on posa des courtines, l’une autour du baldaquin de l’autel, l’autre à la pergola des barrières du chœur, pergola qui, dans les petites églises, se réduisait à une simple traverse de bois (cf. fig. 1). Cela parce qu’on pensait que le mystère célébré à l’autel devait être préservé en ne l’exposant pas directement aux regards des hommes.

L’iconostase byzantine n’est rien d’autre qu’une extension de ces barrières du chœur (cancelli) de l’Église primitive. L’iconostase a habituellement trois portes, comme les cancels édifiés sous l’empereur Justinien († 565) dans l’église Sainte-Sophie à Constantinople, dotée déjà, comme en général aux siècles suivants, de représentations du Christ et de Marie, des anges, des prophètes et des Apôtres. La célèbre icône du Christ au monastère du mont Sinaï date de la même époque: elle doit provenir, étant donné ses dimensions — 84 centimètres de haut —, de l’une de ces anciennes iconostases. On fixait, et on fixe encore, les icônes en partie entre les colonnes de la pergola et en partie en haut de celle-ci, comme c’est le cas pour la deisis (le Christ entre Marie et Jean-Baptiste).

Dans l’Église d’Occident, les courtines (vela), qui appartenaient depuis les origines à l’ornementation de l’autel et des barrières du chœur, n’ont définitivement cessé d’être en usage que dans les églises de l’époque baroque, où tout était ordonné à la vue et à la clarté. C’est ainsi que l’on trouve encore dans le sacramentaire d’Angoulême (vers 800), à la fin des formules de consécration d’une église, la rubrique: "Puis on recouvre les autels (avec des linges) et on suspend les rideaux du temple (vela templi)"5. De même, il est question dans le rite de consécration des églises du sacramentaire de Drogon (IXe siècle) d’un velum suspendu entre la nef et l’autel (inter ædem et altare)5.

Mais ce qui importe, c’est que nous réapprenions à avoir du respect pour l’autel.

Dans l’Église d’Orient comme dans celle d’Occident, il est d’usage que le prêtre qui s’approche de l’autel s’incline profondément devant celui-ci; et au livre de l’Exode (29, 37) il est écrit à propos de l’autel du tabernacle: "Tout ce qui le touche sera sanctifié". Jésus lui aussi déclare que "c’est l’autel qui sanctifie l’offrande" (cf. Mt 23, 18), et qu’on ne doit y déposer son offrande qu’après s’être réconcilié avec son frère (cf. Mt 5, 23).

Lors de l’offrande du sacrifice du Nouveau Testament, l’autel devient le trône de Dieu. C’est pourquoi saint Jean Chrysostome prévient ses auditeurs: "Pense à celui qui va faire ici son entrée. Tremble déjà à l’avance. Car celui qui ne fait qu’apercevoir le trône (vide) du roi, frémit dans son cœur quand il attend l’arrivée du roi"6.

Dans la primitive Église, et par la suite également, pendait du baldaquin de l’autel, outre le lustre circulaire, un vase d’or ou d’argent, représentant le plus souvent une colombe, où l’on conservait l’eucharistie (pour la communion des malades). On utilisa aussi très tôt à cet effet un coffret qui, comme l’Arche d’Alliance de l’Ancien Testament (arca), était en bois d’acacia recouvert de feuilles d’or (cf. Ex 37, 1-9). On en conserve à Coire un bel exemplaire du VIIIe siècle. Le ciboire doré de l’empereur Arnoul, jadis à Saint-Emmeran de Ratisbonne, maintenant à Munich, date, lui, du IXe siècle. Avec ses quatre colonnettes il ressemble beaucoup à l’artophorion (tabernacle) que l’on trouve aujourd’hui sur l’autel des églises byzantines.

Ces récipients étaient toujours posés sur l’autel ou dans une niche pratiquée sur la face postérieure de ce dernier. Le tabernacle d’autel métallique des temps modernes en est issu. Au XIIIe siècle encore, Guillaume Durand parle dans son Rational ou Manuel des divins offices, de l’installation d’une arca (tabernacle) sur l’autel, dans laquelle "on dépose ensemble le corps du Seigneur et les reliques des saints"7. En revanche la conservation du pain eucharistique dans un tabernacle fixé au mur gauche du chœur est plus récente et était habituelle surtout à l’époque gothique. La conservation sur l’autel est en tout cas tout à fait judicieuse. On ne peut toutefois rien objecter à la conservation de la sainte eucharistie à un autre emplacement dans l’église, pourvu qu’il soit digne.

A l’abside, où se trouvaient le trône de l’évêque et les sièges des prêtres, on ne représenta dans sa partie supérieure, jusqu’au Ve siècle, comme l’atteste Nil d’Ancyre († 430)8, que la croix ou bien, comme on peut encore le voir sur quelques mosaïques romaines, outre la croix, le Christ enseignant, entouré des Apôtres; puis plus tard, un peu partout en Occident jusqu’à l’époque gothique, le Christ trônant dans une mandorle, sur l’arc-en-ciel, entouré des quatre animaux de l’Apocalypse (4, 8 sq.) et d’anges; au registre inférieur, la Mère de Dieu, les Apôtres et d’autres saints représentant l’assemblée céleste.

Lors de la célébration de l’eucharistie, les fidèles, en contemplant l’image du Christ sur son trône céleste, le savaient ainsi également parmi eux. On ne peut en effet se contenter de rappeler la parole du Seigneur: "Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux" (Mt 18, 20); encore faut-il l’exprimer de façon sensible, précisément par l’image.

Un mur d’abside nu, comme on en trouve dans nombre d’églises modernes, était autrefois inconcevable. Quand une nouvelle construction était achevée, c’est ce mur qu’on ornait en premier de peintures ou de mosaïques, et ce n’est qu’après qu’on s’attaquait aux autres murs. Rappelons ici les magnifiques mosaïques des basiliques de Ravenne et des cathédrales de Venise, Torcello et Parenzo (cf. fig. 2).

Alors que les peintures de l’abside avaient avant tout, comme nous l’avons vu, un caractère cultuel évoquant la présence du Seigneur trônant au-dessus de l’assemblée, les peintures des murs de la nef, avec leurs scènes tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, avaient au premier chef, selon la pensée occidentale, des buts didactiques. Elles étaient destinées à instruire les fidèles des réalités divines.

En revanche l’Orient byzantin voit avant tout dans ces représentations une actualisation des mystères du salut, de même que les nombreux portraits de saints le long des piliers et des murs latéraux symbolisent la présence de l’assemblée céleste ou le fait de s’y unir (cf. Heb 12, 22).

C’est pourquoi l’intérieur de l’église orthodoxe devient le lieu où le passé, le présent et l’avenir se rejoignent, où l’éternité — le hodie (l’aujourd’hui; mot par lequel commencent de nombreux chants solennels) — apparaît, où le ciel et la terre s’unissent (cf. fig. 3).

Dans les églises d’Occident, nous l’avons vu, le regard des participants était jadis dirigé vers la représentation du Fils de Dieu transfiguré, ainsi que vers la croix, signe de notre salut. La croix était avant tout considérée comme un signe de victoire, comme le signe du Fils de l’homme revenant à la fin des temps (Mt 24, 30) et, de ce fait, elle était ornée d’or et de pierres précieuses. Elle trouvait place derrière l’autel et, jusqu’à l’époque romane, le corps du Christ en était absent.

Ce n’est que plus tard que s’instaura l’usage d’y peindre l’image du Crucifié ou de l’y fixer sous forme de représentation sur émail mais, même alors, pas tant comme Christ de douleur ou comme mourant en d’atroces souffrances, que comme celui qui a vaincu la mort ou comme grand-prêtre. La représentation plastique du corps supplicié telle qu’elle est devenue plus tard habituelle en Occident, est par principe rejetée par l’Orient, parce que soulignant trop, pense-t-on, l’aspect humain, physique.

Comme, selon la conception traditionnelle, la représentation à l’abside du Fils de Dieu en gloire et la croix sur ou au-dessus de l’autel sont des éléments essentiels du décor du sanctuaire, on n’a jamais mis en doute que le regard du prêtre célébrant ait dû, lors de l’offrande du sacrifice, être dirigé vers l’Orient, vers la croix et la représentation du Christ transfiguré, et non vers les fidèles participant à la célébration, comme c’est maintenant le cas dans la célébration versus populum (vers le peuple).

Pourtant peu d’églises modernes ont encore un tel point de référence; il semble même qu’en général les artistes modernes craignent d’introduire des œuvres plastiques dans les églises. Cela est dû aux conflits intérieurs qui déchirent l’homme moderne et le mettent dans l’impossibilité de créer un art sacré. En définitive, ce qui manque, c’est la tradition qui, dans les églises d’Orient, n’a cessé d’imprégner jusqu’à nos jours le déroulement du culte, l’architecture des églises et l’art liturgique.

Dans l’orthodoxie, l’artiste a pour première mission de représenter le mystère du salut, tel qu’il est décrit dans l’Écriture Sainte et transmis par la Tradition, délimitation qui le préserve de cet arbitraire que nous pouvons rencontrer de façon souvent effrayante dans l’art sacré contemporain, sans pour autant trop le limiter dans sa réalisation artistique.

Après qu’en Occident — contrairement à ce qu’il en a été en Orient — l’agencement du sanctuaire et des autels eût, à plusieurs reprises, subi quelques changements au cours des siècles (c’est ainsi qu’à la fin de l’époque romane, et surtout à l’époque gothique, on se mit à doter les autels de retables, ce qui finalement entraîna l’apparition des autels baroques, si typiques, tout en hauteur), de nos jours on ne peut nier qu’il ne se soit produit dans ce domaine, à la suite du deuxième concile du Vatican, un nouveau changement, d’ordre fondamental.

C’est ainsi qu’en bien des endroits, aussitôt après le Concile, on en vint à supprimer le banc de communion, reste de l’ancienne clôture du chœur, et à installer — en avant du maître-autel existant — un autel destiné à la célébration face au peuple. Et partout des micros! des micros à l’autel, des micros aux sièges, des micros à l’ambon. Quant à la chaire, elle n’est plus utilisée.

On a procédé à ces nouveaux aménagements du sanctuaire avec un ensemble extraordinaire à travers presque tous les continents. Alors que dans les églises anciennes le (nouvel) autel face au peuple, les sièges et l’ambon ont été la plupart du temps conçus comme objets mobiles, pouvant à tout moment être enlevés du sanctuaire, les édifices rénovés ou nouvellement construits sont désormais aménagés de manière définitive en fonction de cette nouvelle organisation que l’on croit "moderne".

On conserve l’eucharistie dans un tabernacle mural (au milieu du mur du fond ou sur le mur latéral gauche). Le nouvel autel face au peuple est en pierre, sa disposition ne permettant souvent plus que la célébration versus populum, les sièges sont parfois eux aussi en pierre ainsi que l’ambon, d’apparence massive et d’un style souvent douteux, en tout cas sans lien avec la tradition!

Or en puisant dans les siècles passés, nous avions vraiment assez de modèles capables de nous fournir des idées d’aménagement, en particulier de l’autel.

E. A. Lengeling a exposé les "Tendances de la construction des églises catholiques en Allemagne selon les décisions du deuxième concile du Vatican" (Tendenzen des deutschen katholischen Kirchenbaus aufgrund der Beschlüsse des 2. Vatikanischen Konzils), dans un article paru sous ce titre dans le Liturgisches Jahrbuch de 1967. Les exigences qui y sont rapportées se sont entre-temps largement imposées. Mais on n’a pas sérieusement essayé de fonder historiquement ce nouvel aménagement, mise à part l’étude d’Otto Nussbaum dont nous parlerons plus loin.

Pour terminer, un mot encore sur les célébrations eucharistiques de masse, en plein air. Lors de ces manifestations, beaucoup ressentent un malaise, surtout en ce qui concerne la manière dont se déroulent les communions de masse.

Ne l’oublions pas: il est vrai que Jésus-Christ a prêché devant de grandes foules qui, souvent, se montaient à plusieurs milliers de personnes (cf. Mt 14, 21), cependant il n’a pas institué la Sainte Eucharistie en présence de masses humaines, mais dans le cercle restreint de ses apôtres.

Ce fut l’avis de la chrétienté tout entière que la messe, ce sacrifice qui unit le ciel et la terre, ne pouvait être célébrée que dans des locaux sacrés destinés à cet effet. On sait que l’agneau pascal juif ne pouvait, lui non plus, être consommé ailleurs que dans des locaux et non en plein air (cf. Ex 12, 46).

Il faut songer en outre au fait que la préparation et la consécration des hosties nécessaires à la communion de plusieurs milliers, et même jusqu’à un million de personnes, occasionne des difficultés énormes.

Mais il semble que, pour des raisons de principe, on ne veuille pas renoncer à une participation des fidèles à la communion — bien que cela eût été la solution la plus simple — parce que, partant du caractère de repas propre à la messe, on pense à tort que la réception de la communion fait nécessairement partie de toute messe.

Mais ce qui est tout à fait incompréhensible, c’est qu’on célèbre des messes en plein air alors qu’on dispose d’églises spacieuses. Cela s’oppose à une tradition de l’Église remontant à près de 2000 ans et va, en outre, à l’encontre de la nature de la sainte messe qui a toujours été considérée comme un sacrifice et l’accomplissement d’un mystère. C’est pourquoi, pour célébrer le "mystère de la foi", nous devrions nous rendre dans les murs de nos églises, protecteurs du mystère. La sainteté du lieu incitera à prendre la bonne attitude face au sacré qui ne se dévoile qu’à celui qui s’en approche avec respect.

 

 

 

AUTEL FACE AU PEUPLE

Questions et réponses

 

"Survint un autre ange qui se plaça devant l’autel, un encensoir d’or à la main. On lui remit quantité de parfums à offrir, avec les prières de tous les saints, devant l’autel d’or qui fait face au trône" (Ap 8, 3).

Selon la conception de l’épître aux Hébreux, le temple terrestre de Jérusalem et son autel étaient l’image du sanctuaire qui est au ciel et dans lequel le Christ, éternel grand-prêtre, est entré (9, 24).

La liturgie céleste et la liturgie terrestre ne font qu’un. C’est ainsi que d’après le passage de l’Apocalypse cité en épigraphe, un ange se tient devant l’autel d’or du ciel, avec un encensoir d’or à la main, afin d’offrir les prières des fidèles devant la face de Dieu. Notre offrande terrestre elle aussi ne devient totalement valable devant Dieu que si elle est "portée par la main de l’ange sur l’autel céleste", comme il est dit dans le canon de la messe romaine.

La conception selon laquelle l’autel d’ici-bas était une image de l’archétype céleste devant le trône de Dieu a toujours déterminé son agencement et la position du prêtre devant lui: l’ange à l’encensoir d’or se tient, nous l’avons vu, devant l’autel. D’autre part les prescriptions que Dieu a données à Moïse (cf. Ex 30, 1-8) ont certainement aussi joué un rôle.

Ces observations préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre combien les conceptions actuelles relatives à l’autel ont changé. Ce changement ne s’est pas effectué brutalement mais peu à peu; il a commencé déjà plusieurs années avant le deuxième concile du Vatican.

Dans les Richtlinien für die Gestaltung des Gotteshauses aus dem Geist der römischen Liturgie (Instructions pour l’aménagement des églises dans l’esprit de la liturgie romaine) de 1949, Theodor Klauser avance que: "Certains signes font entrevoir que, dans l’Église de l’avenir, le prêtre se tiendra comme jadis derrière l’autel et célébrera le visage tourné vers le peuple, comme cela se fait encore aujourd’hui dans certaines basiliques romaines; le souhait, que l’on perçoit partout, de voir plus nettement exprimée la communauté de table eucharistique semble exiger cette solution" (no 8).

Ce que Klauser présentait alors comme souhaitable est, entre-temps, comme on sait, devenu presque partout la norme. On pense ainsi avoir fait revivre un usage de la chrétienté primitive. Or, comme les explications suivantes le montreront clairement, on peut prouver avec certitude qu’il n’y a jamais eu, ni dans l’Église d’Orient ni dans celle d’ Occident, de célébration versus populum (face au peuple), mais que toujours tous se tournaient vers l’Orient pour prier, ad Dominum (vers le Seigneur).

L’idée d’un face à face entre le prêtre et l’assemblée à la messe remonte bien plutôt à Martin Luther qui notait dans son petit livre Deutsche Messe und Ordnung des Gottesdienstes (La messe allemande et l’ordonnance du culte divin) de 1526, au début du chapitre Du dimanche pour les laïcs: "Nous conserverons les ornements sacerdotaux, l’autel, les lumières jusqu’à épuisement, ou jusqu’à ce que cela nous plaise de les changer. Cependant nous laisserons faire ceux qui voudront s’y prendre autrement. Mais dans la vraie messe, entre vrais chrétiens, il faudrait que l’autel ne restât pas ainsi et que le prêtre se tournât toujours vers le peuple, comme sans aucun doute Christ l’a fait lors de la Cène. Mais cela peut attendre".

Et voici que le moment attendu est arrivé…

Pour justifier le changement de position du célébrant par rapport à l’autel, le Réformateur se référait au comportement du Christ à la dernière Cène. En effet il avait devant les yeux les représentations habituelles de son temps: Jésus se tient debout ou assis au milieu d’une grande table, les Apôtres l’entourant à sa droite et à sa gauche.

Mais Jésus a-t-il effectivement occupé cette place?

Ce ne fut certainement pas le cas, car cela aurait contrevenu aux usages domestiques de l’époque. Au temps de Jésus, et encore des siècles plus tard, on utilisait soit une table ronde soit une table en forme de sigma (en demi-cercle). Le devant de celle-ci demeurait libre pour permettre le service des plats. Les convives étaient assis ou allongés derrière le demi-cercle de la table. A cet effet ils utilisaient des divans, ou un banc, en forme de sigma. La place d’honneur ne se trouvait pas, comme on pourrait le croire, au milieu mais à droite (in cornu dextro). La seconde place d’honneur lui faisait face.

On trouve cette disposition des sièges de façon constante dans les plus anciennes représentations de la Cène de Jésus et jusqu’au cœur du moyen âge. Le Seigneur est toujours allongé ou assis du côté droit de la table (cf. fig. 4). Ce n’est que vers le XIIIe siècle qu’un nouveau type commence à s’imposer: Jésus est désormais placé derrière la table, au milieu des Apôtres qui l’entourent. C’est cette image que Luther avait devant les yeux.

Elle a effectivement les apparences d’une célébration versus populum. Pourtant il ne s’agit en réalité de rien de semblable puisque le "peuple" vers lequel le Seigneur aurait dû se tourner était, on le sait, absent de la salle de la Cène. Ce qui enlève toute valeur à l’argumentation de Luther. D’ailleurs, autant que nous sachions, celui-ci n’a jamais exigé que l’on célébrât tourné vers l’assemblée, comme, seuls parmi les communautés protestantes, les Réformés ont, par la suite, pris l’habitude de le faire.

 

 

 

PREMIÈRE QUESTION

 

C’est bien possible. Mais quelle était la situation dans l’Église primitive? Les fidèles n’étaient-ils pas alors assis avec le président à la "table du Seigneur"?

Ici, il convient de bien distinguer entre la célébration de l’agape — le repas fraternel — et celle de l’eucharistie, qui primitivement faisait suite à l’agape, et plus tard la précéda. J’ai traité la question en détail dans mon ouvrage Beracha.

Aux premiers siècles, lorsque le nombre des membres de la communauté était encore restreint, on a, en imitation fidèle de la dernière Cène, conservé la même disposition des sièges, d’autant plus qu’elle correspondait aux usages de l’époque. Plusieurs églises domestiques de l’Église primitive, dont on a retrouvé les fondations dans les régions alpines, le prouvent clairement. Au centre d’une pièce relativement petite (environ 5x12,5 m), se trouve un banc de pierre semi-circulaire de quinze à vingt places9.Dans les villes, où le nombre des fidèles était plus élevé, on était obligé d’ajouter des tables supplémentaires. L’évêque et les presbytres étaient assis à l’une d’elles, les fidèles aux autres, hommes et femmes séparément. Dans l’épître aux Galates (2, 11-12), l’apôtre Paul reproche à l’apôtre Pierre de s’être attablé avec les juifs convertis, à l’écart des païens convertis.

Alors que pour le repas en commun, l’agape, on était assis à des tables, pour la célébration de l’eucharistie on se levait et on allait se placer derrière le célébrant qui se tenait à l’autel, comme le prescrit expressément la Didascalie des Apôtres, une instruction du IIe – IIIe siècle, exigeant qu’on se tournât strictement vers l’Orient10.

Au stade de développement suivant, le repas fraternel une fois supprimé (vers le IVe siècle), les tables disparurent. Les fidèles étaient désormais assis sur des bancs disposés le long des murs de l’église. La table d’autel jadis en bois devint un autel de pierre.

 

 

 

Deuxième question

 

Comment peut-on s’opposer aux autels modernes face au peuple, alors qu’ils ont été prescrits par le Concile et ont été introduits pratiquement dans le monde entier?

On chercherait en vain dans la Constitution sur la liturgie, promulguée par le deuxième concile du Vatican, une prescription exigeant de célébrer la sainte messe tourné vers le peuple. Encore en 1947, le pape Pie XII soulignait dans son encyclique Mediator Dei (no 49) combien se fourvoierait celui qui voudrait redonner à l’autel son ancienne forme de mensa (table). Jusqu’au Concile la célébration face au peuple n’était pas autorisée [Voir plus loin, pp. 37 et suivantes, au sujet du cas particulier de certaines basiliques romaines.]; elle était cependant tacitement tolérée par de nombreux évêques, surtout pour les messes de jeunes.

Chez nous, en Allemagne, la nouvelle position du prêtre fit son apparition avec la Jugendbewegung (mouvement de la jeunesse) des années vingt, lorsqu’on commença à célébrer l’eucharistie pour des petits groupes, Romano Guardini ayant joué en l’occurrence le rôle de précurseur avec ses messes au château de Rothenfels. Le mouvement liturgique diffusa cet usage, surtout Pius Parsch, qui aménagea en ce sens pour sa "paroisse liturgique" une petite église romane (Sainte-Gertrude) à Klosterneuburg, près de Vienne.

Finalement, ces efforts furent approuvés par l’instruction de la Congrégation des Rites Inter œcumenici de 1964, qui a inspiré par la suite le nouveau missel. Il y est prescrit ceci (pour les constructions nouvelles): "Il est bien de construire l’autel majeur séparé du mur pour qu’on puisse en faire facilement le tour et qu’on puisse y célébrer vers le peuple, et il sera placé dans l’édifice sacré de façon à être véritablement le centre vers lequel l’attention de l’assemblée des fidèles se tourne spontanément" (no 91).

Il est malheureusement exact que les nouveaux autels face au peuple ont été installés partout dans le monde — du moins pour ce qui est de l’aire de diffusion de l’Église catholique romaine. Mais ils ne sont pas prescrits à proprement parler.

Dans les Églises orthodoxes d’Orient — et, après tout, il y a là quelques centaines de millions de chrétiens — on continue à respecter la coutume de l’Église primitive selon laquelle le prêtre qui célèbre le Saint Sacrifice est tourné, avec les fidèles, vers l’abside. Cela vaut autant pour les Églises de rite byzantin (grecque, russe, bulgare, serbe, etc.) que pour les Églises dites de rites orientaux anciens (arménienne, syriaque, copte).

Que l’autel doive être écarté du mur "pour qu’on puisse en faire facilement le tour" est une autre question. Cette exigence de la Congrégation des Rites s’accorde parfaitement avec la tradition [Le Pontifical romain traditionnel, au chapitre "De la dédicace des églises", demande expressément que l’autel ne soit pas adossé au mur, mais qu’on puisse en faire le tour de tous côtés afin de pouvoir accomplir convenablement les rites de consécration. Le "missel de saint Pie V" (édition de 1962) indique d’autre part la manière de procéder à l’encensement de ce type d’autel. Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, l’autel ainsi disposé est parfaitement conforme à la tradition, bien que depuis le bas moyen âge, on ait souvent préféré l’adosser au mur.].

Pendant plus de dix siècles, comme jusqu’à nos jours dans les églises orthodoxes d’Orient, l’autel est resté dépourvu de superstructures. Un changement se produisit à l’époque gothique avec l’apparition des retables. Ceux-ci jouaient en partie le rôle des peintures de l’abside et des murs de l’église, représentant les différentes étapes du salut, depuis l’Annonciation de l’Ange jusqu’à l’Ascension du Seigneur.

Alors que dans les petites églises les autels étaient souvent adossés au mur de l’abside, dans les grandes, on l’a vu, ils étaient jusqu’à l’époque gothique placés au milieu du sanctuaire. On pouvait alors en faire le tour lors de l’encensement, comme il est dit au psaume 25: "Je ferai le tour de votre autel, Seigneur, pour entendre la voix de votre louange et proclamer toutes vos merveilles".

Pour souligner la sainteté de l’autel, celui-ci — tout au moins dans les grandes églises — était généralement surmonté d’un baldaquin précieux reposant sur quatre colonnes. Des courtines étaient fixées aux quatre côtés. Cela, certainement en référence au rideau du Temple de Jérusalem, qui séparait le Saint des saints (Sancta sanctorum) du sanctuaire, ainsi que Dieu l’avait prescrit à Moïse: "Tu feras un rideau de pourpre violette et écarlate… Tu le suspendras à quatre colonnes d’acacia revêtues d’or… Tu accrocheras le rideau sous les agrafes et c’est là, derrière le rideau, que tu apporteras l’arche d’alliance. Ce rideau servira à séparer le Saint des saints du sanctuaire" (Ex 26, 31-33).

Comme nous l’avons vu, dans le rite byzantin, c’est l’iconostase qui tient lieu de séparation; mais selon la conception orthodoxe, celle-ci représente aussi, avec ses icônes, l’Ecclesia cælestis (l’Église du Ciel) célébrant de concert avec les fidèles, si bien qu’elle doit être considérée non seulement comme une séparation mais aussi comme un objet de contemplation pour ceux qui participent à la célébration.

Dans d’autres rites orientaux non-byzantins, l’iconostase fait défaut. On trouve à sa place, comme chez les Arméniens, deux rideaux: un petit devant l’autel, et un grand cachant tout le chœur aux yeux des fidèles à certains moments de la liturgie de la messe. C’est ainsi que saint Jean Chrysostome déclare: "Quand tu vois fermer les rideaux, pense qu’alors le ciel s’ouvre là-haut et que les anges en descendent"11.

D’après le témoignage de Guillaume Durand, ces rideaux furent également en usage en Occident jusqu’au milieu du moyen âge. Il parle de trois vela: l’un recouvre les offrandes du sacrifice, le deuxième entoure l’autel, et le troisième velum est suspendu devant le chœur12.

Alors qu’ainsi l’Église en ses débuts dissimulait l’autel autant qu’elle le pouvait, tout en l’ornant de tissus précieux et d’antependiums, voici qu’aujourd’hui cet autel se trouve placé, nu, au milieu de l’église, exposé à tous les regards. Sa sainteté en tant que lieu de l’offrande du sacrifice s’en trouve-t-elle mieux soulignée? Sûrement pas. A moins qu’on ne veuille — contre toute tradition — prendre en considération que sa fonction de table du repas et la rendre ainsi manifeste.

Alors, bien sûr, il ne me reste qu’à m’incliner…

Mais dans ce cas il ne s’agit plus de rendre présent ici-bas le monde de l’au-delà: il ne s’agit plus que de l’homme et de son univers. L’univers de Dieu, des anges et des saints devient marginal: à peine touche-t-il le nôtre. Peut-être s’intéressera-t-on malgré tout encore à un homme nommé Jésus et à quelques passages soigneusement sélectionnés de son Évangile!

 

 

 

Troisième question

 

Pourtant n’y avait-il pas déjà au moyen âge un autel destiné au peuple, en plus du maître-autel, comme de nos jours?

 

C’est exact dans la mesure où, dans les églises cathédrales et dans les monastères, il y avait en règle générale, depuis la fin de l’époque romane, un autel destiné au peuple, placé devant le jubé. Celui-ci était une sorte de clôture de chœur, mais un peu plus haute que celle des églises primitives, avec deux entrées donnant sur le chœur des chanoines ou des moines — qui se trouvaient ainsi séparés du reste de l’église. A cause de la croix placée au-dessus de cet autel, ou plus exactement sur le jubé, on appelait cet autel "l’autel de la croix".

C’est sur cet autel que, dans ces églises, on célébrait la messe pour le "peuple"[Mais "dos au peuple".], ainsi que toute messe destinée à des assistances nombreuses, comme la messe solennelle de funérailles ou, dans une église cathédrale, celle du couronnement d’un souverain (cf. fig. 5). De plus on prêchait du haut du jubé. Seules les messes conventuelles (solennelles) étaient célébrées au maître-autel, dans le chœur.

La fonction du jubé n’était donc pas en premier lieu d’élever une barrière entre le clergé et le peuple — et on ne doit pas de ce fait le comparer à l’iconostase byzantine —, mais il était bien plutôt destiné à créer, pour les chanoines ou les moines, un espace où les fonctions liturgiques au chœur (liturgie des Heures et messe conventuelle) puissent se dérouler sans être troublées.

Pour des raisons tant liturgiques qu’architecturales, il a été extrêmement déraisonnable de faire disparaître le jubé et l’autel de la croix comme ce fut presque partout le cas en Allemagne à l’époque des Lumières, sur ordre des autorités séculières13.

De même qu’on a procédé alors à d’importantes modifications architecturales à l’intérieur des églises — il fallait que les fidèles aient vue directe sur le maître-autel —, de même aujourd’hui, à la suite du Concile, presque toutes les églises anciennes ont été touchées par les travaux de "rénovation".

Qui parcourt maintenant le monde et visite les églises, découvre, pour l’aménagement du sanctuaire, les solutions les plus singulières. C’est ainsi qu’en Italie surtout, lorsque c’était possible, les autels baroques ont été dépouillés de leur table, remplacée par les sièges du célébrant et de ses assistants. On peut penser que c’est la moins heureuse des solutions, étant donné que le retable perd ainsi son ancienne référence au sacrifice eucharistique et se voit "dégradé" au point de servir de dossier aux sièges des prêtres.

Mais dans la plupart des cas, l’ancien maître-autel avec son tabernacle ne sert plus qu’à conserver la sainte communion. Il faut alors se résigner à ce que le prêtre, qui se tient à l’autel face au peuple, tourne constamment le dos au tabernacle sur lequel, jusqu’ici, les yeux des fidèles en prière étaient fixés. A l’occasion, c’est la chorale paroissiale qu’on installe sur les marches du maître-autel, les chanteurs tournant eux aussi le dos au tabernacle et se servant de la table d’autel pour y déposer leurs divers accessoires.

C’est pourquoi, lorsque les considérations artistiques le permettaient, on a totalement supprimé le maître-autel existant pour conserver l’eucharistie dans un tabernacle mural latéral. La question s’est alors immédiatement posée de savoir comment occuper l’espace ainsi libéré dans l’abside. Différentes solutions ont été appliquées. On y a souvent installé l’orgue et son buffet décoratif, ou bien aussi, la plupart du temps, la chorale paroissiale. Ou bien encore on a simplement suspendu au mur de l’abside l’ancien retable de l’autel ou un antependium de valeur, en guise d’ornement.

En définitive aucune de ces solutions n’est satisfaisante, car en installant un nouvel autel, au surplus d’apparence très dépouillée, on a fait disparaître le centre de gravité spatial que constituait le maître-autel aux yeux de l’architecte qui avait conçu l’église. Sans aucun doute, A. Lorenzer a raison lorsqu’il écrit: "La signification de l’autel fait à ce point partie intégrante de l’église… que le déplacement de ce ‹centre de gravité spatial› devrait aboutir à élaborer un plan entièrement nouveau"14.

Cela devient d’une évidence impressionnante dans les grandes églises, comme par exemple dans la cathédrale de Spire, où le regard de ceux qui entraient tombait immédiatement sur l’ancien maître-autel surmonté de son baldaquin. Aujourd’hui, il erre dans le vide. La table d’autel installée dans le chœur, malgré ses dimensions, se remarque à peine dans cet espace tout en hauteur, et l’autel face au peuple, quelques marches plus bas, ne constitue aucunement un "centre de gravité spatial".

 

 

 

Quatrième question

 

On lit dans le Handbuch der Liturgie für Kanzel, Schule und Haus (Manuel de liturgie pour la chaire, l’école et la maison) du P. Alfons Neugart (1926): "Dans la basilique de l’Église primitive, l’autel était placé au milieu de l’abside du chœur et le prêtre célébrant se tenait derrière lui, le visage tourné vers le peuple. Il n’y avait sur l’autel ni croix, ni flambeaux. Les sièges de l’évêque et des ecclésiastiques étaient disposés tout autour, le long du mur. Ce n’est que plus tard que l’autel fut repoussé contre le mur, comme il l’est de nos jours". Est-ce exact?

Ce qui est exact, c’est que durant les premiers siècles, les sièges de l’évêque et des prêtres se trouvaient placés non pas sur les côtés mais le long du mur de l’abside; dans les territoires grecs, ils étaient souvent nettement exhaussés par plusieurs marches, afin que l’évêque, assis sur son trône, puisse être vu de tous et être mieux entendu lors du sermon, qu’il prononçait autrefois de son siège. Le siège central était toujours réservé à l’évêque, comme aujourd’hui encore en Orient.

Il est également exact qu’à l’origine il n’y avait sur l’autel ni croix, ni flambeaux, ni pupitre pour le missel, mais seulement le calice et la patène avec les offrandes. On peut s’en rendre compte d’après les représentations médiévales de la messe. Mais si on avait, jusqu’à une époque récente, orné de fleurs le sol de l’église, on n’en avait jamais décoré l’autel.

C’est pourquoi en règle générale les autels étaient petits, avec une table n’atteignant que rarement un mètre carré. Il y a, par exemple, dans le cloître de la cathédrale de Ratisbonne un petit autel massif en pierre, remontant à une époque très ancienne; mais on y trouve aussi, dans "l’ancienne cathédrale", un très grand autel (de deux mètres dix sur un mètre quarante), datant probablement du Ve siècle, qui représente une "confession", ce qui veut dire qu’il faisait partie du tombeau d’un martyr. D’où sa taille énorme15! La surface restreinte de la plupart des autels n’offrait de place que pour les offrandes du pain et du vin: cette particularité soulignait significativement le caractère sacrificiel de la messe, de même que, lors des sacrifices des Juifs et des païens, seules les offrandes proprement dites trouvaient place sur l’autel.

Les autels en forme de table de grandes dimensions étaient rares dans les temps anciens. Cependant, tout comme les autels monolithiques déjà cités, ils étaient eux aussi richement ornés d’étoffes précieuses retombant des quatre côtés jusqu’à terre, si bien que la table qu’elles recouvraient n’apparaissait pas en tant que telle. Plus tard, en bien des lieux, on disposa sur la face antérieure des autels un antependium d’étoffe, de bois ou de métal richement orné. Aussi ne peut-on affirmer que le caractère de repas de la messe ait été souligné par les autels en forme de table.

Nous parlerons en détail un peu plus loin de la position du prêtre à l’autel au temps de l’Église primitive. Citons seulement ici ce qu’écrivait dans la revue Der Seelsorger, en 1967, donc peu après le Concile, le P. Josef A. Jungmann, auteur du célèbre ouvrage Missarum sollemnia: "L’affirmation souvent répétée que l’autel de l’Église primitive supposait toujours que le prêtre soit tourné vers le peuple, s’avère être une légende".

En outre Jungmann met en garde contre le danger, si l’on préconise l’autel face au peuple, "d’en faire une exigence absolue et, finalement, une mode à laquelle on se soumet sans réfléchir". Selon lui, la principale raison de cette recommandation de célébrer tourné vers le peuple est la suivante: "Il y a ici avant tout l’accent exclusif que, de nos jours, on aime tant mettre sur le caractère de repas de l’eucharistie".

De son côté le cardinal Joseph Ratzinger a de plus en plus mis en garde, ces dernières années, contre le risque de considérer la liturgie sous le seul aspect de "repas fraternel"16.

 

 

 

Cinquième question

 

Le pape ne célèbre-t-il pas depuis des temps immémoriaux tourné vers le peuple, et n’y a-t-il pas dans Saint-Pierre de Rome un autel isolé sur un podium, comme dans la plupart des églises modernes?

 

Il semblerait exact que l’idée d’un autel central isolé sur un podium soit en quelque sorte déjà préfigurée dans l’église baroque Saint-Pierre (mais pas cependant dans l’église constantinienne qui la précéda): l’autel papal, légèrement surélevé, se trouve isolé au milieu de l’église, juste au-dessous de la coupole centrale qui surplombe la confession avec le tombeau du Prince des Apôtres; il est aisément visible de tous côtés, c’est-à-dire de la nef et des deux bras du transept.

Ceux qui participaient aux messes papales remarquaient autrefois que le pape n’était pas placé, comme dans le reste de la chrétienté, devant l’autel mais derrière. Quelques liturgistes en conclurent inconsidérément qu’on avait conservé ici la position face au peuple, que le célébrant aurait eu dans l’Église primitive.

Or il s’agit, comme nous allons le démontrer, de l’orientation de la prière, l’église Saint-Pierre n’ayant pas, comme la majorité des églises anciennes, l’abside à l’est mais à l’ouest.

Cependant, comme le montrent des photos prises avant l’avènement de Paul VI, qui entreprit par la suite de transformer l’autel papal, les fidèles présents pouvaient à peine apercevoir le pape à cause des énormes dimensions des chandeliers et de la croix d’autel. Il n’était donc pas possible de parler d’une célébration versus populum proprement dite. Il ne s’agissait pas non plus d’un privilège du pape, comme on l’a parfois affirmé. Il y a en effet d’autres églises à Rome dont l’abside est occidentée et où le célébrant est également placé derrière l’autel.

Dans les églises modernes, construites après le Concile, on trouve souvent, comme à Saint-Pierre de Rome, un autel isolé sur podium, mais auquel il manque son couronnement: le baldaquin. Comme il s’agit d’un podium isolé au milieu de l’église, et donc dépourvu d’une quelconque orientation — il est entouré par les rangées de sièges des fidèles —, il est difficile de trouver une place adéquate pour la croix d’autel, dont nous avons exposé plus haut la fonction de point de référence, croix qui est toujours exigée par les nouvelles règles liturgiques. Dans l’Institutio generalis du nouveau missel, il est écrit: "De même, sur l’autel ou à proximité, il y aura une croix, bien visible par l’assemblée" (no 270).

C’était le cas pour "l’autel de la croix" médiéval [Placé devant le jubé (cf. p. 27).], mais ce ne l’est plus lorsque, pour satisfaire d’une manière ou d’une autre à cette prescription, on dresse, ou même on pose à plat, sur la table d’autel, une petite croix.

 

 

 

Sixième question

 

Était-ce donc une bonne chose que le prêtre ait jusqu’ici prié en direction d’un mur? C’est quand même bien mieux de le voir tourné vers l’assemblée!

 

Lorsqu’il se tient devant l’autel, le prêtre ne prie pas en direction d’un mur, mais tous ceux qui sont présents prient ensemble en direction du Seigneur. D’autant plus que jusqu’ici, ce qui importait, ce n’était pas tant de réaliser une communauté, mais de rendre un culte à Dieu par l’intermédiaire du prêtre, représentant des participants, et uni à eux.

C’est ainsi que, parlant de la direction de la prière, saint Augustin, évêque d’Hippone, écrit: "Quand nous nous levons pour prier, nous nous tournons vers l’Orient (ad orientem convertimur) d’où le ciel se lève. Non que Dieu ne serait que là, non qu’il aurait abandonné les autres régions de la terre… mais pour que l’esprit soit exhorté à se tourner vers une nature supérieure, à savoir vers Dieu"17.

Cela explique qu’après le sermon, les fidèles se levaient de leurs sièges pour la prière qui suivait, et se tournaient vers l’Orient. Saint Augustin les y invitait souvent à la fin de ses sermons en employant en guise de formule consacrée les mots: "Conversi ad Dominum…" (Tournés vers le Seigneur).

On peut évoquer ici une parole de saint Paul. Conscient que "tout le temps que nous passons encore dans ce corps est un exil loin du Seigneur, parce que nous cheminons dans la foi, non dans la vision", il souhaite être "absent de son corps et présent près du Seigneur" (ad Dominum) (2 Cor 5, 6-8).

Ainsi se tourner vers le Seigneur et regarder vers l’Orient était pour l’Église primitive une seule et même chose.

Dans son ouvrage fondamental Sol salutis (1920), Joseph Dölger se dit convaincu que la réponse du peuple "Habemus ad Dominum" (Nous les tournons vers le Seigneur) à l’appel du prêtre "Sursum corda" (Élevons nos cœurs!) signifiait aussi qu’on se tournait vers l’Orient, vers le Seigneur (p. 256).

Dölger fait observer à ce sujet que certaines liturgies orientales procèdent expressément à cette invite par un appel du diacre avant la prière eucharistique (anaphore) (p. 251).

C’est le cas pour l’anaphore copte de saint Basile qui commence ainsi: "Approchez, vous autres hommes, tenez-vous avec respect et regardez vers l’Orient!", et pour l’anaphore de saint Marc, où un appel analogue ("Regardez vers l’Orient!") se place au milieu de la prière eucharistique, avant la transition conduisant au Sanctus.

La brève description liturgique du deuxième livre des Constitutions apostoliques (une instruction du IVe siècle) mentionne également que l’on se lève pour prier et que l’on se tourne vers l’Orient18. Le huitième livre nous rapporte l’appel correspondant du diacre: "Tenez-vous debout vers le Seigneur!"19. On le voit, ici aussi il y a parallélisme entre le fait de regarder vers l’Orient et celui de se tourner vers le Seigneur.

La coutume de prier en direction du soleil levant est immémoriale, comme l’a également montré Dölger; elle avait cours chez les Juifs et chez les Romains. C’est ainsi que le romain Vitruve écrit dans son étude sur l’architecture20: "Les temples des dieux doivent être tournés de telle sorte que… l’image qui est dans le temple regarde vers le couchant, afin que ceux qui iront sacrifier soient tournés vers l’Orient et vers l’image, et qu’ainsi, lui faisant leurs prières, ils voient tout ensemble et le temple et la partie du ciel qui est au levant, et que les statues semblent se lever avec le soleil pour regarder ceux qui les prient dans les sacrifices".

Pour Tertullien (vers 200) aussi, la prière vers l’Orient va de soi. Dans son petit livre Apologétique, il mentionne que les chrétiens "prient en direction du soleil levant" (c. 16). Cette orientation de la prière a été très tôt signalée dans les maisons par une croix sur le mur. On en a trouvé une dans une pièce de l’étage supérieur d’une maison d’Herculanum ensevelie lors de l’éruption du Vésuve en 7921.

 

 

 

Septième question

 

Mais il y a quand même des études comme celle, bien connue, du professeur Otto Nussbaum, dans lesquelles il est scientifiquement démontré que, dès les temps les plus reculés, il y eut aussi des célébrations face au peuple, et que celles-ci étaient même plus anciennes.

 

Dans son étude de grande ampleur Der Standort des Liturgen am christlichen Altar (La place du liturge à l’autel chrétien), parue en 1965, Nussbaum écrit: "Quand apparurent des édifices cultuels proprement dits, il n’y avait pas de règle stricte fixant de quel côté de l’autel devait se placer le liturge. Il pouvait se tenir soit devant l’autel, soit derrière" (p. 408). Il pense que la célébration face au peuple a été préférée jusqu’au VIe siècle.

Cependant Nussbaum ne distingue pas suffisamment entre les églises ayant l’abside à l’est et celles qui l’ont à l’ouest, et donc l’entrée à l’est. Ce sont presque exclusivement les basiliques du IVe siècle qui présentent cette dernière orientation, et spécialement celles qui furent érigées par l’empereur Constantin et Hélène, sa mère, comme par exemple l’église Saint-Pierre de Rome.

Mais dès le début du Ve siècle, saint Paulin de Nole indique que ce qui est habituel (usitatior) c’est l’abside à l’est22. De fait, on trouve des basiliques ayant leur entrée à l’est surtout à Rome et en Afrique du Nord, alors qu’elles sont relativement rares en Orient (à Tyr, à Antioche).

L’entrée vers l’Orient (basiliques constantiniennes) imitait la disposition du Temple de Jérusalem (cf. Ez 8, 16) ainsi que quelques temples antiques dont les portes ouvertes laissaient pénétrer la lumière du soleil levant, qui faisait étinceler à l’intérieur la statue du dieu.

Dans les basiliques chrétiennes ayant leur entrée à l’est, le célébrant était obligé de se tenir normalement devant la face "postérieure" de l’autel afin d’être tourné vers l’Orient lors de l’offrande du Saint Sacrifice, alors que dans les églises ayant l’abside à l’est, il se plaçait "devant" l’autel (ante altare), donc le dos à l’assemblée.

Du fait que dans certaines de ces dernières basiliques il y ait eu aussi de la place derrière l’autel pour le célébrant, on a parfois déduit que celui-ci se serait tenu à cet endroit et qu’il aurait donc été tourné vers le peuple — et tout spécialement quand il y avait en outre, au fond de l’abside, un banc pour les prêtres, avec un trône pour l’évêque.

Or c’est là une conclusion manifestement erronée — que Nussbaum a d’ailleurs adoptée —, comme on peut le démontrer de façon irréfutable à l’aide des résultats de fouilles archéologiques23. Sinon, pourquoi aurait-on construit ces églises exactement en direction de l’est?

 

 

 

Huitième question

 

Quand le prêtre se trouvait placé "derrière" l’autel dans les églises ayant leur abside occidentée comme Saint-Pierre de Rome, n’aboutissait-on pas malgré tout à une célébration face au peuple?

Non! En effet, pendant la prière eucharistique (canon missæ), non seulement le célébrant mais aussi les fidèles étaient tournés vers l’Orient. Comme l’a fait une fois observer saint Jean Chrysostome24, dans les temps anciens les fidèles étendaient les mains pour la prière en même temps que le prêtre (cf. fig. 9, page 46). Tous regardaient en direction des portes ouvertes de l’église, par où pénétrait la lumière du soleil levant, symbole du Christ ressuscité qui revient.

En dehors de la vénération particulière que le constructeur de ces basiliques, l’empereur Constantin, avait pour le soleil levant, un passage du prophète Ézéchiel (43, 1-2) a certainement joué là aussi un rôle: "Et il me conduisit au portique oriental, et voici que la gloire du Dieu d’Israël arrivait de l’Orient". Ainsi, les portes de la basilique ouvertes sur l’Orient, on attendait que le Christ vînt participer à la célébration de l’eucharistie, de la même manière qu’après sa résurrection il était apparu plusieurs fois à ses disciples au cours de leur repas (cf. Lc 24, 36-49; Jn 21; Act 1, 4).

A l’origine, les fidèles — hommes et femmes séparés — se tenaient non pas dans la nef mais dans les bas-côtés [Toujours à titre d’exemple, reproduisons le plan de l’église de Sabratha, en Lybie. Le célébrant, tourné vers l’est, se tient dos à l’abside, face aux portes de l’église. Les fidèles ne sont pas placés devant lui (ils n’auraient guère la place), mais bien dans les bas-côtés. Ils n’ont alors aucune difficulté à se tourner vers l’est, comme le célébrant.], dont le nombre pouvait de ce fait se monter jusqu’à six dans les grandes basiliques. (Celles du Latran et de Saint-Pierre de Rome n’en ont que quatre.) Ce regroupement dans les bas-côtés correspond finalement à l’habitude de s’asseoir le long des murs latéraux dans les petites églises de la chrétienté primitive. Tel est encore aujourd’hui l’usage dans les églises d’Orient: la nef ou l’espace central sous la coupole y reste libre pour les fonctions du culte. Les fidèles âgés prennent place sur des sièges (stasidien) le long des murs de l’église et dans les bas-côtés, les autres assistent à l’office debout. En Orient, c’est la station debout, et non l’agenouillement comme chez nous autrefois, qui est l’attitude du corps convenant à la participation liturgique, attitude qui, au surplus, exige une grande discipline physique, surtout lors de longs offices.

Comme l’ont montré certaines fouilles et les représentations figuratives qu’elles ont révélées (cf. fig. 6), dans les basiliques constantiniennes et nord-africaines l’autel était à peu près au milieu de la nef. Il était entouré de tous côtés d’une clôture et, en règle générale, surmonté d’un baldaquin. Le chœur des chanteurs (schola cantorum) se tenait face au célébrant. Dans les églises de Ravenne, bien qu’elles fussent toutes orientées, on conserva encore longtemps — la chose est attestée jusqu’au VIIIe siècle — cette position de l’autel et de la schola au milieu de la nef25.

De même dans l’église constantinienne Saint-Pierre de Rome, l’autel ne se trouvait pas, comme on pourrait le croire, au-dessus du tombeau de l’Apôtre, mais à peu près au centre de la nef. Là où est enterré le Prince des Apôtres, il y avait une "memoria" sans autel, surmontée d’un baldaquin à colonnes, comme le montre une très ancienne représentation, celle du coffret d’ivoire de Pola (cf. fig. 7). La supposition souvent avancée qu’il y aurait eu jadis un autel majeur amovible là où entraient et sortaient les pèlerins visitant le tombeau de l’Apôtre, n’a pu être prouvée.

Puisque dans les basiliques ayant leur abside occidentée et l’autel au milieu de la nef, les fidèles se tenaient, nous l’avons vu, dans les bas-côtés — entre les colonnes desquels il y avait d’ailleurs des tentures que l’on ouvrait durant la messe —, ils ne tournaient pas le dos à l’autel. Ce qui au demeurant n’aurait pu être envisagé à cause du respect que l’on portait à la sainteté de l’autel. Ils pouvaient se tourner sans difficulté vers l’Orient — en direction de l’entrée — d’une légère rotation du corps.

Même dans le cas invraisemblable où, pendant la prière eucharistique, les fidèles n’auraient pas regardé vers l’entrée mais vers l’autel, il n’y aurait pas eu pour autant de face à face entre le prêtre et l’assemblée, l’autel, comme nous l’avons dit, étant dans les temps anciens caché par des courtines.

A partir du moyen âge, l’autel de ces basiliques fut en général déplacé vers l’abside. Dans l’église Saint-Pierre cela se fit, on le sait, vers 600, sous le pape saint Grégoire le Grand, qui entreprit en même temps d’importantes modifications dans le chœur et installa une crypte circulaire, afin que les pèlerins puissent se rendre librement au tombeau de l’Apôtre sans avoir à pénétrer dans le presbyterium (cf. fig. 8).

Par la suite le peuple s’installa de plus en plus dans la nef. A une époque (impossible à déterminer aujourd’hui) où, dans les basiliques constantiniennes, les assistants cessèrent de se tourner vers l’Orient, pour rester tournés vers l’autel, on aboutit à un semblant de célébration "face au peuple".

 

 

 

Neuvième question

 

Quelle était la position du prêtre et des fidèles dans les églises dont l’abside était orientée, églises qui constituaient, comme on sait, la grande majorité des sanctuaires anciens?

 

Dans les basiliques à bas-côtés multiples, ayant l’abside orientée, les participants à la messe se trouvaient au début, eux aussi, la plupart du temps, dans les bas-côtés, ainsi que dans la partie arrière de la nef. Ils formaient de la sorte un demi-cercle ouvert vers l’Orient, le célébrant se trouvant au point de convergence de ce dernier (au centre du cercle entier virtuel).

En revanche, dans les basiliques ayant leur abside occidentée, le prêtre et les clercs et chanteurs qui l’entouraient se trouvaient au sommet de ce demi-cercle.

Lorsque plus tard, les fidèles se mirent à occuper la nef et se trouvèrent ainsi disposés comme une colonne militaire, quelque chose de dynamique apparut, qui ressemblait à la colonne du peuple de Dieu en marche à travers le désert en direction de la terre promise. La position vers l’est indiquait en même temps le but de la colonne: le Paradis perdu que l’on cherchait à l’est (cf. Gen 2, 8). Le célébrant et ses assistants formaient la tête de cette colonne.

La disposition initiale, celle qui consistait en un demi-cercle ouvert, résultait au contraire d’un principe statique: l’attente du Seigneur qui était monté au ciel vers l’Orient (cf. Ps 67, 34; Zach 14, 4) et en reviendrait (cf. Mt 24, 27; Act 1, 11). C’est ainsi que lorsqu’une personnalité éminente est attendue, on écarte les rangs pour former un demi-cercle, afin d’y accueillir l’hôte d’honneur en son centre. Saint Jean Damascène écrit: "Lors de son Ascension, il monta vers l’Orient et c’est ainsi que les Apôtres l’adorèrent, et c’est ainsi qu’il reviendra, de la même manière qu’ils le virent monter au ciel, comme le Seigneur lui-même l’a dit: ‹Tel l’éclair qui jaillit de l’Orient et brille jusqu’à l’Occident, tel sera le retour du Fils de l’homme› (Mt 24, 27). Parce que nous l’attendons, nous l’adorons tournés vers l’Orient. C’est là une tradition non écrite des Apôtres"26.

A partir de cette idée on a représenté dans de nombreuses églises, depuis le VIe siècle environ, — que l’on songe aux peintures de cette époque à Bawit (Égypte) — l’Ascension du Seigneur, sous la voûte principale de l’abside: en haut de l’image, le Christ en gloire porté par deux anges, au-dessous Marie représentant l’Église, priant les mains tendues vers le ciel, à sa gauche et à sa droite les Apôtres. Cette peinture représentait à la fois la glorification de Jésus au ciel et sa deuxième parousie, selon les paroles des deux anges aux Apôtres lors de l’Ascension: "Ce Jésus qui vient de vous être enlevé dans le ciel en reviendra de la même manière que vous l’avez vu monter au ciel" (Act 1, 11)27.

Plus tard, dans les peintures d’absides occidentales, le Christ trônant dans la mandorle a été extrait de cette composition et est devenu en tant que Majestas Domini entourée des symboles des quatre évangélistes, la peinture d’abside type de l’art roman. Dans l’Orient byzantin, soit on a peint le Seigneur monté au ciel sous la voûte principale de l’abside comme Pantocrator, soit on a placé l’ensemble de l’Ascension sous la coupole surmontant l’autel. Mais dans presque tous les cas, la Mère de Dieu a été extraite de la composition et réservée à l’ornementation de l’abside (cf. fig. 2, p. 12).

Un passage de l’Apocalypse a dû jouer un rôle pour la place centrale attribuée à Marie dans l’abside: "Et le Temple de Dieu s’ouvrit dans le ciel, on aperçut à l’intérieur l’arche de son alliance (celle-ci, comme nous l’avons dit, était destinée à conserver l’eucharistie sur l’autel)… ensuite parut un grand météore: une femme enveloppée dans le soleil, la lune sous ses pieds, la tête couronnée de douze étoiles" (Ap 11, 19-12, 1).

On remarquera ici la relation entre Maria-Ecclesia et Arche d’alliance, mais aussi le fait que le rideau du temple — c’est-à-dire le sanctuaire qu’il recouvrait — ne s’ouvrait que dans des circonstances déterminées. Le mystère, le tremendum, exige — ce qu’on oublie aujourd’hui trop facilement — d’être voilé, d’où naît le désir de le voir se révéler.

L’apôtre Paul écrit: "Maintenant nous ne voyons que dans un miroir et comme en énigme, alors nous verrons face à face" (1 Cor 13, 12). Regarder vers l’est, ce n’est pas seulement regarder vers le Seigneur transfiguré au ciel et revenant à la fin des temps, mais c’est aussi le désir de la manifestation ultime, de la révélation de la gloire future.

 

DixiÈme question

Pourtant, le fait que dans les plus anciennes basiliques romaines l’autel et l’abside puissent se trouver pratiquement dans toutes les directions est en contradiction avec l’affirmation qu’au début on aurait toujours prié vers l’est et, par conséquent, "orienté" les églises. Comment l’expliquer?

Il s’agit ici d’églises édifiées sur des matériaux de construction remontant à l’Antiquité, ou pour lesquelles les conditions locales ne permettaient pas une stricte orientation est-ouest. Cela n’empêchait cependant pas le prêtre et les fidèles de se tourner ensemble vers l’Orient pour la prière et le sacrifice, comme le voulait l’usage chrétien habituel.

C’est ainsi que, par exemple, la célèbre église Saint-Clément de Rome, qui a été édifiée sur des fondations antiques, a son entrée au sud-est. C’est pourquoi le célébrant a sa place derrière l’autel. Une célébration devant celui-ci ne serait d’ailleurs absolument pas possible étant donné la disposition des lieux. Pour regarder vers l’Orient lors du Saint Sacrifice, il suffit au prêtre de tourner légèrement le corps dans cette direction. Il en est de même pour les fidèles dans les bas-côtés (à Saint-Clément, la nef sert à la schola; on y trouve les deux ambons pour la lecture de l’épître, du graduel et de l’évangile).

Dans son livre Le rite et l’homme, Louis Bouyer écrit: "L’idée que la basilique romaine serait une forme idéale de l’église chrétienne parce qu’elle permettrait une célébration où prêtres et fidèles se feraient face est un complet contresens. C’est bien la dernière des choses à laquelle les anciens auraient pensé" (p. 241).

De toute façon, comme nous l’avons vu, la stricte orientation des églises, telle qu’on la trouve à partir du IVe – Ve siècle, n’aurait pas eu de sens si elle n’avait pas été en corrélation avec l’orientation de la prière.

Pour corroborer l’opinion selon laquelle l’autel proprement dit (et la croix qui le surmonte) serait le point de référence vers lequel se tournent les fidèles et que, dans l’idéal, ils devraient entourer, on aime citer, à titre d’exemple, l’expression du mémento des vivants au canon de la messe: "et omnium circumstantium" (et de tous ceux qui nous entourent). Il faut préciser, en ce qui concerne la signification philologique de cette expression, que circumstantes désigne globalement "les personnes présentes" et non pas seulement "ceux qui forment un cercle autour de quelque chose"; et de fait on ne connaît pas dans les écrits de l’époque d’exemple de fidèles qui auraient fait cercle autour de l’autel pendant la célébration de la messe. Ils n’auraient d’ailleurs pu le faire, ne serait-ce que parce que les laïcs, comme aujourd’hui encore en Orient, n’avaient pas le droit de pénétrer dans le sanctuaire.

Le respect ne se développe que là où il est encouragé par des attitudes extérieures, et au besoin par des interdictions destinées à éviter les profanations. Quand, par exemple, un sacristain peut poser sans scrupules sur la table d’autel une chaise ou même une échelle pour placer en hauteur, derrière l’autel, des chandeliers ou des fleurs, la sainteté de cet autel en est grossièrement offensée. Voilà qui serait inimaginable dans les églises d’Orient!

En revanche, l’expression et omnium circumstantium peut renvoyer à la bonne attitude à prendre par les fidèles pendant l’offrande du Saint Sacrifice: debout, plein de respect (cf. fig. 9). Mais de nos jours, ces "personnes présentes" se transforment aisément en "personnes assises" (confortablement) sur des chaises, ce à quoi contribue l’actuelle présence de sièges dans les églises qui incitent à prendre ses aises. Certes, changer la manière moderne de voir, en ce domaine, ne serait pas facile; on ne devrait cependant pas oublier que la station debout est l’attitude liturgique par excellence, et qu’elle favorise en outre l’esprit communautaire.

 

OnziÈme question

Tout cela est bien beau… Mais ne faut-il pas compter avec le fait que l’homme moderne n’est plus guère capable de comprendre qu’il faille se tourner vers l’Orient pour prier? Le soleil levant n’a plus pour lui la force symbolique qu’il avait pour l’homme de l’Antiquité et qu’il conserve, aujourd’hui encore, pour le Méditerranéen, qui perçoit le soleil beaucoup plus intensément que nous, "hommes du nord". Pour les chrétiens d’aujourd’hui, c’est quand même la communauté de table eucharistique qui prime.

Même si l’homme moderne ne prête plus attention à la direction exacte dans laquelle il prie — ce que continuent à faire les musulmans qui se tournent vers la Mecque, et les Juifs qui, eux, s’orientent vers Jérusalem —, il devrait cependant comprendre la signification que revêt le fait que le prêtre et l’assemblée prient ensemble dans la même direction. De toute façon, l’usage pour tous ceux qui sont présents d’être orientés tous ensemble "vers le Seigneur", est intemporel et garde aujourd’hui encore tout son sens.

A côté de l’aspect théologique du face à face prêtre et assemblée lors de la célébration du sacrifice eucharistique, il convient d’évoquer ici également les problèmes d’ordre sociologique qui appartiennent eux aussi à la mise en évidence de la "communauté de table eucharistique". C’est ainsi que le professeur W. Siebel, dans son petit livre intitulé Liturgie als Angebot (La liturgie aux enchères), pense que le prêtre tourné vers le peuple peut être considéré comme "le plus parfait symbole du nouvel esprit de la liturgie". Il ajoute: "La manière en usage jusqu’ici faisait apparaître le prêtre comme le chef et le représentant de la communauté, parlant à Dieu à la place de celle-ci, comme Moïse sur le Sinaï: la communauté adresse à Dieu un message (prière, adoration, sacrifice), le prêtre en tant que chef transmet ce message, et Dieu le reçoit".

Avec la pratique nouvelle, continue Siebel, le prêtre "n’apparaît plus qu’à peine comme le représentant de la communauté, mais plutôt comme un acteur qui — en tout cas dans la partie centrale de la messe — joue le rôle de Dieu, un peu comme à Oberammergau ou lors d’autres jeux de la Passion". Il en conclut: "Mais si, de par ce nouveau tournant, le prêtre devient un acteur chargé d’interpréter le Christ sur scène, alors le Christ et le prêtre semblent, à cause de cette restitution théâtrale de la Cène, s’identifier l’un à l’autre d’une façon par moments insupportable".

Siebel explique ainsi la bonne volonté avec laquelle presque tous les prêtres ont adopté la célébration versus populum: "La désorientation considérable et la solitude des prêtres ont fait qu’ils ont cherché de nouveaux points d’appui pour leur comportement. Parmi ceux-ci, il y a le soutien émotionnel que procure au prêtre la communauté réunie devant lui. Mais il en découle immédiatement aussi une nouvelle dépendance: celle de l’acteur vis-à-vis de son public".

De même, dans son étude Pubertätserscheinungen in der katholischen Kirche (Manifestations pubertaires dans l’Église catholique), K.G. Rey déclare: "Alors que jusqu’ici le prêtre offrait le sacrifice en tant qu’intermédiaire anonyme, en tant que tête de la communauté, tourné vers Dieu et non pas vers le peuple, au nom de tous et avec tous, alors que les prières à prononcer […] lui étaient prescrites, ce prêtre vient aujourd’hui à notre rencontre en tant qu’homme, avec ses particularités humaines, son style de vie personnel, le visage tourné vers nous. Pour beaucoup de prêtres, c’est une tentation, contre laquelle ils ne sont pas de taille à lutter, de prostituer leur personne. Certains savent astucieusement — et d’autres avec moins d’astuce — exploiter la situation à leur profit. Leurs attitudes, leurs mimiques, leurs gestes, tout leur comportement accrochent les regards fixés sur eux par leurs observations répétées, leurs directives et, depuis peu, par des paroles d’accueil ou d’adieu. […] Le succès de ce qu’ils suggèrent ainsi constitue pour eux la mesure de leur pouvoir et, en conséquence, la norme de leur sécurité" (p. 25).

Dans son ouvrage Liturgie als Angebot, Siebel déclare encore, à propos du souhait de Klauser cité plus haut de voir "plus nettement exprimée la communauté de table eucharistique" par la célébration versus populum: "Le regroupement de l’assemblée autour de la table de la Cène souhaité (par Klauser) ne peut guère contribuer à un renforcement de la conscience communautaire. En effet seul le prêtre se tient à la table — et de plus debout. Les autres participants au repas sont assis plus ou moins loin dans la salle de spectacle".

De plus, d’après Siebel: "En règle générale, la table est placée loin des fidèles, sur une estrade, si bien qu’il n’est pas possible de faire revivre les liens étroits qui régnaient dans la salle où la Cène se déroulait. Le prêtre qui joue son rôle tourné vers le peuple, peut difficilement éviter de donner l’impression de représenter un personnage qui, plein d’obligeance, aurait quelque chose à vous proposer. Pour affaiblir cette impression on a essayé de placer l’autel au milieu de l’assemblée. On n’est alors plus obligé de ne voir que le prêtre, on peut aussi regarder les assistants assis à côté ou en face de soi. Mais, en plaçant l’autel au milieu des fidèles, on fait disparaître la distance entre l’espace sacré et l’assemblée. Le saisissement que faisait naître autrefois la présence de Dieu dans l’église se mue en un pâle sentiment qui se distingue à peine du quotidien".

En se tenant derrière l’autel, le regard tourné vers le peuple, le prêtre devient, du point de vue sociologique, et un acteur dépendant en tout de son public, et un vendeur ayant une offre à proposer.

Dans son livre déjà cité, Das Konzil der Buchhalter, Alfred Lorenzer évoque encore d’autres points de vue, en particulier d’ordre esthétique: "Non seulement le micro révèle chaque respiration, chaque bruit adventice, mais la scène qui se déroule se rapproche davantage des recettes de cuisine en usage à la télévision que des formes liturgiques des Églises réformées. Si ces dernières ont marginalisé l’action sacrée — réduite à plus de simplicité et de brièveté —, dans la réforme liturgique c’est cette action qui reste prépondérante: elle est dépouillée de ses ornements gestuels mais minutieusement conservée dans toute la complexité de son déroulement, et désormais présentée aux yeux de tous dans une pseudo-transparence qui confond la perception sensible des manipulations avec la transparence du mythe, manipulations exécutées d’une manière qui exhibe en tout cas indiscrètement chaque détail de ce rituel alimentaire. On voit un homme rompre difficilement une hostie qui résiste, on voit comment il l’enfonce dans sa bouche. On devient témoin d’habitudes de mastication personnelles, pas toujours bien jolies, de manières d’avaler du pain sec, de la technique utilisée pour faire pivoter le calice à purifier et de la manière plus ou moins habile de l’essuyer" (p. 192).

Voilà pour l’aspect sociologique de la position du célébrant face à l’assemblée. Certes il en va tout autrement lorsqu’il s’agit de proclamer la parole de Dieu. Cette action suppose un face à face du prêtre et du peuple, de même qu’il allait toujours de soi que le prédicateur se tournât vers le peuple, tout comme le diacre lorsqu’il chantait l’évangile.

Mais comme nous l’avons déjà dit, les choses se présentent tout autrement pour la célébration du sacrifice eucharistique proprement dit. Ici la liturgie n’est pas une "offre" comme l’est la liturgie de la Parole, elle est un événement sacré au cours duquel le ciel et la terre s’unissent et où le Dieu de grâces s’incline vers nous. Ce n’est qu’au moment de la distribution de la communion, du repas eucharistique proprement dit, qu’on en revient au face à face entre le prêtre et les communiants.

Et précisément, ces changements dans la position du prêtre à l’autel durant la messe ont une signification symbolique et sociologique certaine. Quand le célébrant prie et sacrifie, il a, tout comme les fidèles, les yeux fixés sur Dieu, cependant que lorsqu’il proclame la parole de Dieu et distribue l’eucharistie, il se tourne vers le peuple.

Comme nous l’avons vu, se tourner vers l’est est aussi ancien que l’Église et constitue de ce fait un usage qui ne peut être modifié. "On cherche" constamment "des yeux le lieu où se tient le Seigneur" (J. Kunstmann) ou, comme dit Origène dans son livre sur la prière (c. 32), il y a là "un symbole, celui de l’âme regardant vers le lever de la vraie lumière", "dans l’attente de la bienheureuse espérance et de la glorieuse manifestation de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ" (Tit 2, 13).

DouziÈme question

Pourquoi le caractère sacrificiel de la messe serait-il, comme on l’affirme, moins clairement manifesté lorsque le prêtre est tourné vers le peuple?

Question inverse: alors que dans les milieux de spécialistes on sait fort bien qu’en prônant "l’autel face au peuple", on ne peut se réclamer d’une pratique de l’Église primitive, pourquoi n’en tire-t-on pas la conséquence qui s’impose, pourquoi ne supprime-t-on pas les "tables du repas" érigées avec une étonnante unanimité dans le monde entier?

Bien probablement parce qu’elles répondent davantage que l’ancienne pratique à la nouvelle conception de la messe et de l’eucharistie.

Il est très net que l’on voudrait aujourd’hui éviter de donner l’impression que la "sainte table" (comme on appelle l’autel en Orient) puisse être un autel du sacrifice. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle presque partout on y pose, comme sur la table d’un repas de fête de famille, un bouquet de fleurs (un seul), ainsi que deux ou trois cierges. On place ceux-ci la plupart du temps du côté gauche de la table, tandis que le vase de fleurs occupe l’autre côté.

L’absence de symétrie est voulue: il ne faut pas créer de point de référence central tel qu’il existait jusqu’ici par la croix avec les chandeliers à droite et à gauche; cela doit rester la table du repas.

On se tient devant l’autel du sacrifice. On ne se tient pas derrière. Il en était déjà ainsi pour le prêtre sacrificateur chez les païens. Dans le sanctuaire, son regard se dirigeait vers la représentation de la divinité à qui le sacrifice était offert. Il en était de même dans le Temple de Jérusalem, où le prêtre chargé d’offrir la victime se tenait devant "la table du Seigneur" (cf. Mal 1, 12), comme on appelait le grand autel de l’holocauste dans la cour du Temple, face au temple intérieur abritant l’arche d’alliance dans le Saint des saints, le lieu où habite le Très-Haut (cf. Ps 16, 15).

Un repas se déroule sous la présidence du père de famille, au milieu du cercle familial; en revanche, dans toutes les religions, c’est un liturge désigné à cet effet qui accomplit le sacrifice, et cela dans ou devant un sanctuaire (qui peut être aussi un arbre sacré). Le liturge est séparé de la foule et se tient devant elle, devant l’autel, tourné vers la divinité. De tout temps, les hommes qui offraient un sacrifice se sont tournés vers celui auquel ce sacrifice était destiné et non pas vers les participants à la cérémonie.

Dans son commentaire du livre des Nombres (10, 2), Origène se fait l’interprète de la conception de l’Église primitive: "Celui qui se tient devant l’autel montre par là qu’il remplit des fonctions sacerdotales. Or la fonction du prêtre consiste à intercéder pour les péchés du peuple". De nos jours où le sens du péché disparaît de plus en plus, c’est là une idée qui semble s’être largement perdue.

Luther, on le sait, a nié le caractère sacrificiel de la messe: il ne voyait dans celle-ci que la proclamation de la parole de Dieu, suivie d’une célébration de la Cène. D’où son exigence déjà mentionnée de voir le liturge se tourner vers l’assemblée.

Certains théologiens catholiques modernes ne nient pas directement le caractère sacrificiel de la messe, mais ils aimeraient le faire passer à l’arrière-plan afin de pouvoir d’autant mieux souligner le caractère de repas de la célébration. Cela le plus souvent à cause de considérations œcuméniques en faveur des protestants, mais en négligeant les Églises orientales orthodoxes pour lesquelles le caractère sacrificiel de la divine liturgie est un fait indiscutable.

Seuls l’élimination de la table du repas et le retour à la célébration au "maître-autel" pourront amener un revirement dans la conception de la messe et de l’eucharistie, à savoir la messe comprise comme acte d’adoration et de vénération de Dieu, comme acte d’action de grâces pour ses bienfaits, pour notre salut et notre vocation au royaume céleste, et comme représentation mystique du sacrifice de la croix du Seigneur.

Cela n’exclut cependant pas, nous l’avons vu, que la liturgie de la Parole soit célébrée non à l’autel mais au siège ou à l’ambon, comme elle l’était autrefois lors de la messe épiscopale. Mais les prières, elles, doivent toutes être dites vers l’Orient, c’est-à-dire vers l’image du Christ à l’abside et vers la croix sur l’autel.

Comme durant notre pèlerinage terrestre il ne nous est pas possible de contempler toute la grandeur du mystère célébré, et encore moins le Christ lui-même ni l’"assemblée céleste", il ne suffit pas de parler sans arrêt de ce que le sacrifice de la messe a de sublime, il faut bien plutôt tout faire pour mettre en évidence aux yeux des hommes la grandeur de ce sacrifice à travers la célébration elle-même, à travers l’agencement artistique de la maison du Seigneur, spécialement de l’autel.

On peut appliquer tant au déroulement liturgique qu’aux images ce que dit des "voiles sacrés" le Pseudo-Denys l’Aréopagite dans son ouvrage Sur les noms sacrés (1, 4): ces voiles "qui [maintenant encore] cachent le spirituel dans l’univers sensible, et le supra-terrestre dans le terrestre, qui confèrent forme et image à ce qui n’a ni forme ni image… Mais le jour viendra où, étant devenus impérissables et immortels, et ayant atteint la paix bienheureuse auprès du Christ, nous serons, comme le dit l’Écriture, près du Seigneur (cf. 1 Thess 4, 17), tout remplis de la contemplation de son apparition visible".

 

 

CONCLUSION

 

Notre exposé aura clairement établi, nous l’espérons, qu’on ne rencontre nulle part avant Martin Luther l’idée du prêtre tourné vers l’assemblée durant la célébration de la sainte messe, pas plus qu’aucune découverte archéologique ne peut être invoquée en faveur de cette manière de voir.

Le terme spécifique versus populum (vers le peuple) n’apparaît pour la première fois que dans le Ritus servandus in celebratione Missæ (Rite à observer pour la célébration de la messe) du Missale Romanum rédigé en 1570 par le pape saint Pie V à la demande du concile de Trente. Dans la section V, 3, on y traite du cas où "l’autel est orienté à l’est [non pas vers l’abside, mais] vers le peuple" (altare sit ad orientem, versus populum), ce qui s’applique à quelques églises anciennes de Rome.

Mais l’accent est mis ici sur ad orientem (ce qu’on omet volontiers de dire), alors que le versus populum n’est qu’une adjonction en vue de l’indication qui suit immédiatement, à savoir qu’au Dominus vobiscum le célébrant n’a pas à se retourner (non vertit humeros ad altare) puisqu’il est déjà tourné vers le peuple qu’il veut saluer. Cette position du prêtre "derrière l’autel" dans quelques basiliques romaines a fait naître, nous l’avons vu, dans la Jugendbewegung des années vingt, la conception erronée selon laquelle on aurait ainsi conservé à Rome un usage de l’Église primitive.

Tout comme dans l’Église d’Occident, la célébration versus populum n’a jamais été en usage dans les Églises d’Orient, où d’ailleurs le terme correspondant n’existe pas. Il est remarquable que, lors de la concélébration habituelle à l’orthodoxie, le célébrant principal se tient toujours le dos à l’assemblée, cependant que les prêtres concélébrants se tiennent derrière lui.

On ne peut cependant taire qu’il y eut — et qu’il y a encore aujourd’hui — dans les Églises d’Orient aussi, des tentatives sporadiques de célébrer la liturgie face au peuple, ou tout au moins de placer l’autel devant l’iconostase. Le patriarche Tikhon de Moscou a clairement perçu en 1921 les risques qui en découlaient pour un accomplissement correct du culte divin, lorsqu’à propos des nouveautés préconisées et pratiquées par quelques prêtres, à la suite de la Révolution russe, il écrivit dans un appel à tous les évêques du pays: "Tout cela se fait sous prétexte d’adapter la liturgie aux exigences des temps nouveaux, d’apporter au culte divin l’animation nécessaire pour inciter les fidèles à se rendre à l’église. Nous ne bénissons aucune de ces violations, aucune de ces actions arbitraires individuelles lors de la célébration liturgique, parce que nous ne pouvons le faire. La divine beauté de notre liturgie, telle qu’elle a été fixée dans les livres rituels, les rubriques et les prescriptions, doit rester intangible dans l’Église orthodoxe russe, parce que c’est là son bien suprême le plus sacré".

L’évolution ultérieure a donné raison au patriarche. C’est grâce au fait qu’elle a fidèlement conservé et cultivé sa liturgie traditionnelle que l’Église orthodoxe russe est aujourd’hui encore vivante et prospère.

Ce qui est décisif pour la place du prêtre à l’autel, c’est, nous l’avons dit, le caractère sacrificiel de la messe. Le sacrificateur se tourne vers celui à qui le sacrifice est offert; c’est pourquoi il se tient devant l’autel ad Dominum, vers le Seigneur.

En outre, si on voulait souligner le caractère de repas de la célébration eucharistique, le seul fait de célébrer versus populum ne suffirait pas à rendre ce caractère aussi apparent qu’on l’imagine et qu’on le souhaite souvent. Car seul le "président du repas" se tient à la table. Les autres "participants au repas" se tiennent dans la nef, donc dans la "salle de spectacle", sans relation directe avec la "table du repas". C’est pourquoi, dans les petits groupes, on en vient déjà aujourd’hui à disposer les assistants en rond autour de l’autel, ce qui a pour conséquence d’effacer désormais complètement le caractère sacrificiel de la messe. On ne rendra justice à ce dernier que si, comme cela s’est toujours fait, tous se tournent avec le prêtre "vers le Seigneur", et donc tous dans la même direction.

D’après la conception catholique la messe est plus qu’une communauté de repas faisant mémoire de Jésus de Nazareth. L’important n’est pas la constitution d’une communauté et ce qu’elle vit — quoique cela ne doive pas être sous-estimé (cf. 1 Cor 10, 17) — mais bien le culte rendu à Dieu.

C’est Dieu qui doit toujours être le point de référence et non l’homme. D’où, dès l’origine, l’orientation de tous vers lui et non un face à face entre le prêtre et l’assemblée. Il nous faut en tirer la conséquence et reconnaître franchement que la célébration versus populum est une erreur. Car elle est en définitive orientation vers l’homme et non vers le Seigneur.

"La messe de saint Erhard"

Miniature de Ratisbonne, XIe siècle.

"Celui qui au ciel nourrit les anges de sa vue, ici sur la terre nourrit l’Église de son corps, dans la foi". (Inscription de la miniature).

La miniature ci-contre, tirée d’un manuscrit de Ratisbonne (maintenant à Munich, Clm 13601) montre comment était disposé dans l’Occident médiéval l’espace du sanctuaire (au sens restreint) (fig. 10). Elle représente saint Erhard, l’un des prédécesseurs de saint Boniface sur le siège de Ratisbonne, en train de célébrer la messe. La miniature se trouve au folio 4 du manuscrit; du côté opposé (à gauche), folio 3 vo, une crucifixion symbolique est représentée, où le Christ est suspendu à la croix revêtu de l’aube et de l’étole. Le face à face crucifixion– sacrifice de la messe a été choisi volontairement28.

Sur cette image, l’évêque saint Erhard se tient devant une table d’autel recouverte de nappes précieuses et surmontée d’un baldaquin reposant sur quatre colonnes. Sur la mensa, à côté du calice et de la patène, il n’y a que l’évangéliaire et un ciboire pour conserver l’eucharistie. Un lustre circulaire est suspendu au baldaquin autant pour orner l’autel que pour l’éclairer. Le fond est fermé par un rideau orné de croix.

Il s’agit sans aucun doute de l’ornatus palatii (trésor du palais) de l’empereur Arnoul, que celui-ci avait donné à la fin du IXe siècle au monastère Saint-Emmeran de Ratisbonne, et dont on conserve encore de nos jours le précieux évangéliaire, le célèbre Codex aureus, et le ciboire de l’autel (tous deux à Munich). Ce dernier est reproduit avec exactitude sur la miniature; on remarquera cependant que le coffret suspendu au dôme du ciborium, et qui servait à conserver l’eucharistie, manque aujourd’hui29.

A l’époque, comme aujourd’hui encore dans les églises d’Orient, l’évangéliaire fait partie du matériel liturgique de l’autel. C’est sur ce livre que le diacre chantait l’Évangile. Comme il contenait les paroles du Seigneur, on s’efforçait d’en posséder un exemplaire particulièrement précieux — précieux par la magnificence de la reliure et les miniatures dans le texte. Il existe même des manuscrits écrits en lettres d’or et d’argent sur parchemin pourpre.

En ce qui concerne ce ciboire, qu’il s’agisse non d’un autel portatif mais bien d’un vase destiné à conserver l’eucharistie, cela est prouvé par les mots inscrits sur la miniature, juste au-dessus, à l’intérieur du dôme du baldaquin de l’autel:

"Sancta sanctorum" (Saint des saints).

"Iesus Christus, verus panis, veniens de celis" (Jésus-Christ, vrai pain, venant du ciel).

"Hic pascit aeclesiam corpore suo per fidem in terris, qui per speciem suam angelos pascit in celis" (Celui qui au ciel nourrit les anges de sa vue, ici sur la terre nourrit l’Église de son corps, dans la foi).

On mentionnera dans ce contexte la prescription du pape Léon IV (847-855) selon laquelle: "Rien ne doit être posé sur l’autel en dehors des vases contenant les reliques, de l’évangéliaire et de la pyxide avec le corps du Seigneur"30.

Saint Erhard est représenté en ornement épiscopal complet. En dehors d’un amict (invisible sur la miniature), il est revêtu d’une aube, de l’étole sacerdotale et d’un manipule (à la main gauche); par dessus il porte une dalmatique diaconale et une étole diaconale (dont les extrémités apparaissent au côté gauche), ainsi qu’une chasuble (en forme de cloche) pour célébrer la messe, avec par dessus le "rational", sorte de pallium comme en portent les évêques de Ratisbonne depuis les temps les plus anciens et jusqu’à l’époque moderne31. Sur la tête, saint Erhard porte une mitre (de forme ancienne), les deux rubans y attenant lui retombant sur les épaules.

Le diacre en fonction porte les vêtements et le manipule de son ordre, restés en usage même plus tard. L’étole est sous la dalmatique. L’assistance d’un diacre lors de la célébration de la messe était alors de rigueur. Saint Isidore de Séville écrit32: "Les lévites apportent les offrandes à l’autel; ils préparent la table du Seigneur; ils ferment l’arche d’alliance (c’est-à-dire la pyxide eucharistique)". En outre ils présentent le calice aux fidèles.

Ajoutons une brève remarque concernant les représentations de la messe en général: les peintres, en particulier ceux d’Orient, privilégient une représentation frontale du célébrant; ils prennent ainsi le risque de donner l’impression que le prêtre est tourné vers le peuple (de même pour la célèbre plaquette d’ivoire de Francfort). En Occident, on préférait généralement, dans les temps anciens, la vue de profil, comme on le voit fig. 9 et sur la couverture; en revanche la représentation du prêtre célébrant tournant le dos à l’assistance n’était pas habituelle.

 

 

Notes

 

1. PG (Migne, Patrologie Grecque) 63, 111.

2. La prière, 31, n° 5; trad. A.G. Hamman (DDB, 1977), p. 120.

3. Bibliothek der Kirchenväter, p. 64.

4. Scivias, II, vision 6.

5. Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, 3ème éd., pp. 485 et 488.

6. PG 61, 313.

7. I, 2 De l’autel, n°5.

8. PG 79, 577–580.

9. Cf. K. Gamber, Das Patriarchat Aquileja und die bairische Kirche (Le patriarcat d’Aquilée et l’Église bavaroise), pp. 25 à 55.

10. II, 57, 2–58,6 (Paderborn, 1906) éd. Funk.

11. PG 62, 29.

12. Rational, I, 3, n° 35.

13. Cf. à ce sujet l’article de K. Gamber dans Das Münster, 1985.

14. Das Konzil der Buchhalter (Le Concile des comptables), p. 200.

15. Cf. K. Gamber, Ecclesia Reginensis, pp. 49 à 66.

16. Cf. Entretiens sur la foi, Fayard, 1975, p.158.

17. PL (Migne, Patrologie Latine) 34, 1277.

18. Chap. 57, 14; éd. Funk, p. 165.

19. Chap. 12, 2; éd. Funk, p. 494.

20. I, livre 4, chap. 5; éd. E. Tardieu et A. Cousin fils, p. 173.

21. Cf. E.C. Conte Corti, Vie, mort et résurrection d’Herculanum et de Pompéi, fig. 29.

22. Ep. 32, 13.(PL 61, 337).

23. Cf. K. Gamber, Liturgie und Kirchenbau (Liturgie et construction des églises), pp. 16 à 18.

24. PG 62, 204.

25. Cf. K. Gamber, Liturgie und Kirchenbau, pp. 132 à 136.

26. PG 94, 1136.

27. Cf. aussi K. Gamber, Sancta sanctorum, pp. 31 à 34.

28. Cf. Beissel, Geschichte der Evangelienbücher, pp. 258 sq.

29. Cf. K. Gamber, Ecclesia Reginensis, pp. 176 à 183.

30. PL 115, 677.

31. Cf. K. Gamber, Ecclesia Reginensis, pp. 184 à 198.

32. De eccl. off. II, 8 (PL 83, 789).

 

 

 

 

 

Postface

pour l’édition française

 

Sur l’ensemble des observations de Mgr Gamber, je pense que tous les liturgistes qui ne sont pas de simples farceurs seront d’accord. Je ne vois guère qu’un point où ses affirmations soient peut-être insuffisamment fondées: l’idée que les fidèles, dans l’antiquité, n’occupaient que les bas-côtés de l’église. Mais c’est là un point tout à fait secondaire!

En revanche, je serais porté à être encore plus sévère que lui sur l’absurde substitution contemporaine d’une idée de l’eucharistie comme repas, opposée à l’idée de l’eucharistie comme sacrifice. Ceci ne veut exactement rien dire… pour la toute simple raison qu’il n’y a jamais eu, dans aucune religion, un sacrifice qui ne soit pas un repas, mais un repas sacré: reconnu comme enveloppant le mystère d’une spéciale présence et communication divine… Quant à l’idée que l’eucharistie pour être un repas devrait impliquer un tête-à-tête des participants, c’est une naïveté de modernes. Dans tous les repas de l’antiquité, aussi bien juifs ou païens, on ne se faisait jamais face,… pour la simple raison que tous les participants étaient installés du côté convexe d’une table en sigma, le côté concave étant réservé au va-et-vient des domestiques éventuels!…

Il en résulte que la messe dite "face au peuple" n’est qu’un total contre-sens, ou plutôt un pur non-sens! Le prêtre n’est pas une espèce de sorcier ou de prestidigitateur produisant ses tours devant une assistance de gobeurs: c’est le guide d’une action commune, nous entraînant dans la participation à ce qu’a fait une fois pour toutes Celui qu’il représente simplement, et devant la personnalité duquel la sienne propre doit totalement s’effacer!

Que dire alors de ce nouveau type du prêtre-cabotin, attirant toute l’attention sur lui et pérorant comme un vulgaire bistrotier derrière son contoire, pour le bénéfice d’une foule toute passive? Rien de plus contraire, non seulement à toute la tradition chrétienne authentique… mais aussi bien au "nouveau missel" lui-même si l’on prenait seulement le temps d’en lire les rubriques. Ne prescrit-il pas, de fait, au prêtre de se "tourner vers les fidèles" toutes les fois qu’il s’adresse à eux, et non pas à Dieu dans la prière commune?… Ce qui n’a aucun sens s’il n’est pas à leur tête.

Une certaine vogue de l’autel dit "face au peuple" pouvait se comprendre quand on lisait à l’autel les lectures mêmes (ce qui supposait une messe sans assistance autre que celle du servant!)

Mais c’est, aujourd’hui, avec le nouveau missel, plus même qu’avec l’ancien, un pur non-sens!

Louis Bouyer, de l’Oratoire

 

A LA MÉMOIRE DE KLAUS GAMBER

 

I

Pour qui considère l’imposant ensemble des écrits liturgiques de Mgr Klaus Gamber, il ne fait pas de doute qu’il s’agit ici d’une science pratiquée non pas pour elle-même, mais au service du mysterium fidei de l’Église, ce mystère de la foi que tout chrétien, et en particulier tout prêtre, a pour mission de célébrer et de transmettre. C’est précisément à partir de là que se dégagent de l’œuvre scientifique de Gamber des impulsions fécondes pour la célébration de la sainte liturgie. Klaus Gamber a clairement montré que la liturgie ne peut jamais naître de la hâte de l’instant, mais qu’il lui faut toujours se référer à la grande tradition liturgique de l’Église tout entière.

C’est pourquoi, aujourd’hui, son œuvre peut constituer pour tous ceux qui s’occupent de liturgie, mais tout spécialement pour le prêtre et le diacre qui la célèbrent et la proclament, une incitation directe à célébrer avec le peuple le mystère de la foi en esprit d’adoration.

Joachim Cardinal Meisner, archevêque de Cologne

II

Mgr Klaus Gamber a été rappelé à Dieu le 2 juin 1989, peu après son 70e anniversaire. Les mélanges publiés à sa mémoire sont une occasion dont je profite volontiers pour saluer son souvenir et lui exprimer ma reconnaissance.

J’ai suivi avec attention, depuis des années, la parution des ouvrages écrits ou édités par lui dans le cadre de ses activités à l’Institut liturgique de Ratisbonne.

Ses éditions ont permis aux spécialistes de mieux profiter du trésor de l’histoire de la liturgie. Le grand mérite de Mgr Gamber est d’avoir introduit dans les sciences liturgiques une perspective historique accrue.

Cependant il n’en est pas resté pour autant à la seule étude du passé, à une activité en quelque sorte purement archéologique, mais il a su tirer de ses recherches des conclusions précises, utiles pour résoudre les problèmes actuels et stimuler les discussions des spécialistes.

Grâce à ses importantes et solides études d’histoire de la liturgie, Gamber a pu analyser ces dernières années certaines évolutions équivoques dans la conception de la messe, et montrer par ses recherches le chemin à suivre pour arriver à une compréhension plus profonde de la liturgie. Ses vastes connaissances lui ont fourni les bases sûres pour y parvenir avec la compétence et la maturité spirituelle voulues.

De plus, en tant qu’auteur, il n’a pas craint, à partir de ses analyses de situations critiques, de prendre clairement position face aux phénomènes inquiétants qui avaient surgi dans la vie de l’Église. Bien sûr, les déclarations de ce genre ne rencontrèrent guère la faveur de l’"opinion publique"!

Le vif intérêt qu’il portait à l’orthodoxie orientale et à ses liturgies constitue une autre particularité des travaux de Mgr Gamber. Ses écrits ont été pour beaucoup une initiation à la spiritualité des Églises d’Orient et en ont fait ressortir l’importance pour l’Église catholique romaine. Son ouvrage Kraft aus dem Ursprung für den Weg der Kirche in die Zukunft (La fidélité aux origines, chemin d’avenir de l’Église), en 1988, en fournit une preuve impressionnante fondée sur les données de la science liturgique. Pour cette étude, comme pour beaucoup d’autres de ses publications, il a puisé à des sources orthodoxes anciennes, enrichissant ainsi notre conception occidentale de la liturgie — surtout en ce qui concerne le caractère théophanique de la liturgie, où la gloire de Dieu doit pouvoir être perçue et ressentie. Il a ainsi nettement marqué les limites d’une pensée liturgique uniquement orientée vers l’utilitaire, et contribué, en s’aidant des conceptions des Églises d’Orient, à mieux faire apparaître dans notre Église toute la force de rayonnement de la célébration liturgique.

Je garde au vénéré défunt une profonde gratitude pour son œuvre si variée et constructive, au service de la théologie et de la proclamation. J’espère avec ses amis que les travaux qu’il laisse derrière lui continueront à renforcer et à féconder notre amour des Pères et des diverses traditions liturgiques d’Orient et d’Occident.

 

Mgr Karl Braun, évêque d’Eichstätt

Les deux textes précédents sont extraits de Simandron, Der Wachklopfer. Gedenkschrift für Klaus Gamber. Luthe-Verlag, Köln, 1989. Ils ont été traduits et reproduits ici avec les autorisations nécessaires.

 

Pour en savoir plus

Dans sa préface, le cardinal Ratzinger mentionne les études de plusieurs savants qui rejoignent les conclusions de Klaus Gamber. Pour un surcroît d’information, le lecteur pourra se reporter aux titres suivants:

En premier lieu, dans Célébration de la Foi (Téqui, 1985, pp. 131-137), le cardinal donne lui-même un très bon aperçu sur cette question, et la problématique actuelle qui s’y rattache.

L’ouvrage fondamental et exhaustif reste le livre de F.-J. Dölger, Sol salutis (2e éd. Munster, 1925) malheureusement non traduit en français à ce jour.

Toujours en langue allemande, au sujet de l’orientation de l’autel, on doit à J. Braun un livre très fouillé, notamment du point de vue archéologique: Der Christliche Altar (Munich, 1932). Après une étude minutieuse de cent cinquante autels qui, au nord des Alpes, se trouvent encore dans leur position première et que l’on peut dater avec certitude du premier millénaire de l’ère chrétienne, l’auteur arrive à cette conclusion indiscutable qu’aucun d’entre eux, sauf peut-être un ou deux, n’a jamais pu être utilisé pour une célébration "face au peuple".

J.-A. Jungmann a acquis une juste renommée après-guerre par la publication de son maître livre, Missarum sollemnia. L’édition française en 3 volumes (Aubier, Paris, 1951-1954), porte en sous-titre: Étude génétique de la messe romaine. La table analytique, à la fin du troisième volume, donne les références des différents passages où l’auteur traite de l’orientation. Les Éditions du Cerf ont publié en 1962 (collection Lex Orandi, n°33), du même auteur, La liturgie des premiers siècles. Jungmann y consacre dix-sept pages à la question de l’orientation, et conclut, après avoir évoqué le cas de certaines églises de Rome où, l’abside étant en ouest, le célébrant se trouve de fait "face au peuple": "A propos de l’insistance actuelle sur cette position de l’autel comme facteur d’une union plus grande entre le célébrant et l’assemblée, il peut être bon de faire voir nettement que ce précédent historique en faveur de l’orientation de l’autel est souvent fort exagéré. Les divers rites orientaux n’ont jamais favorisé la célébration de la liturgie dans cette position. (…) Le principal motif en faveur de cette manière de placer l’autel est à rechercher, comme nous l’avons déjà indiqué, dans la règle générale de l’orientation pour la prière" (p. 214).

Érik Peterson, qui fut professeur de littérature chrétienne antique à l’Institut pontifical d’archéologie chrétienne, à Rome, rend compte, dans un article très bien documenté, de ses recherches sur les rapports étroits entre la prière vers la croix et vers l’Orient, symboles tous deux du retour du Christ à la fin des temps. Ainsi, à la messe, prêtre et fidèles prient en direction de l’Orient et de la croix qui domine l’autel et l’assemblée. (Ephemerides liturgicæ 49, 1945, pp. 52-68: La croce e la preghiera verso oriente.)

L’étude maîtresse du Professeur Cyrille Vogel Versus ad Orientem (La Maison-Dieu, n°70, 1962, pp. 67-99) reprise et augmentée dans Sol Æquinoctialis (Revue des Sciences religieuses, 36, 1962, pp. 175-211) et dans L’orientation vers l’est du célébrant et des fidèles pendant la célébration eucharistique (L’Orient Syrien, vol. IX, 1964, pp. 3-37) a le grand avantage de fournir une bibliographie exhaustive sur la question. Là encore, la même conclusion s’impose: "…le problème d’une célébration vers le peuple (en vue de le faire participer plus complètement à l’actio eucharistique) est un problème étranger à l’antiquité chrétienne, alors que la célébration vers l’Orient est une des grandes constantes du culte" (note 54, dans L’orientation vers l’est…, op. cit. p. 29). Du même auteur, dans Noël, Épiphanie, retour du Christ (Paris, Cerf, 1967, coll. Lex orandi, n° 40), on pourra lire, pp. 85-108, La croix eschatologique, où le Pr. Vogel reprend et approfondit l’étude d’Érik Peterson mentionnée plus haut.

Du Père Louis Bouyer, en plus de l’ouvrage déjà cité par Mgr Gamber, p. 47 (Le rite et l’homme, Paris, Cerf, 1962, coll. Lex orandi, n°32), on lira avec profit Architecture et liturgie (Paris, Cerf, 1967, réédition coll. Foi Vivante, 1991), ouvrage qui fournira au lecteur des précisions très intéressantes sur la liturgie de la synagogue et sur les toutes premières églises syriennes, qui témoignent une fois de plus de l’importance de l’orientation dans l’histoire du culte. Conclusion du dernier chapitre, Tradition et renouveau (p. 96): "Dans la plupart des cas, surtout dans la moyenne des églises paroissiales, du point de vue même de la restauration d’une vraie célébration communautaire, il faut donc dire franchement que placer le prêtre du même côté que les fidèles pour la prière eucharistique, en tant que chef visible de leur groupe tout entier, reste la meilleure solution".

Dans Église de Lyon, du 5 mai 1992, le cardinal Decourtray attire l’attention de ses diocésains sur deux déviances actuelles: "La seconde, liée à la première [le développement, à l’intérieur même de l’Église, d’une morale laïcisée] n’est autre que l’oubli pratique du Mystère de l’infinie sainteté de Dieu, manifestée par excellence dans la liturgie. Nous nous sommes tellement tournés vers l’assemblée que nous avons souvent oublié de nous tourner ensemble, peuples et ministres, vers Dieu! Or, sans cette orientation essentielle, la célébration n’a plus aucun sens chrétien. "Élevons notre cœur! Nous le tournons vers le Seigneur!" La Constitution conciliaire sur "la Sainte Liturgie" le dit admirablement. Avons-nous été assez fidèles à son enseignement?" (23 avril 1992)

Au cours d’un entretien accordé au journal Kleine Zeitung le 13 janvier 1989, le nouvel évêque de Salzbourg, Mgr Georg Eder, répondait à deux questions sur l’orientation de l’autel: "— Vous célébrez toujours dos au peuple et vous n’avez pas dans votre église paroissiale d’autel face au peuple. Pourquoi? — Voyez-vous, le Concile n’a demandé dans aucun texte qu’il y ait dans chaque église un autel face au peuple. Même dans le nouveau code de Droit Canon, il n’y a rien à ce sujet. Le Concile a laissé la liberté dans ce domaine. Mais une nouvelle mode est apparue et, depuis, on montre du doigt celui qui n’a pas d’autel face au peuple! C’est la même chose avec le latin. Depuis le début, j’ai plaidé pour le bilinguisme dans l’Église: c’est la bonne solution. Si on chante en anglais, tout est en ordre, mais si on dit trois mots en latin, on est anti-conciliaire! Je compte m’engager dans l’avenir pour cette liberté que le Concile a laissée quant à la langue et à l’autel. — Vous utilisez donc cette liberté d’avoir le dos au peuple? — Pourquoi présenter les choses de cette façon? Aucune personne sensée ne pensera que le fait de tourner l’autel de 180 degrés soit sans conséquences. La théologie de l’Eucharistie a subi un glissement: d’un sacrifice on est passé à un repas".

Sous la plume du Père Joseph Gélineau, novateur s’il en fut, même constat quant à l’aspect traditionnel de la prière vers l’Orient (Le sanctuaire et sa complexité, dans La Maison-Dieu, 63, 1960, pp. 53-68): "Le célébrant, qui vient à l’autel pour l’eucharistie, ne devrait-il pas officier face au peuple? Il est nécessaire d’observer que le problème de l’autel versus populum tel qu’il se pose aujourd’hui est relativement nouveau dans l’histoire de la liturgie. Durant une période assez longue et pour une bonne part de la chrétienté, la question dominante, au dire de plusieurs historiens, ne fut pas celle de la position réciproque du célébrant et des fidèles, mais celle de l’orientation au sens strict, c’est-à-dire de se trouver face à l’Orient pour la prière. L’Orient symbolisait alors la direction de l’ascension et du retour du Christ" (p. 60).

Dans son Lexique des symboles (Ed. Zodiaque, 1969), au mot Orientation, Olivier Beigbeder note: "L’orientation des églises vers l’Est est un fait régulier au moins à partir du ve siècle… Il est assez frappant de noter comment le respect de l’orientation a parfois été aux antipodes de la beauté: il n’est que de contempler, à Lyon, des rives de la Saône, la cathédrale Saint-Jean et l’église de Fourvière, pour constater que l’esthétique ne trouve pas son compte à ce que les églises tournent ainsi le dos à la rivière" (p. 338). Signe de l’importance considérable que nos pères dans la foi accordaient à l’orientation des églises et de la prière.

Signalons enfin l’excellente brochure de Jean Fournée, La Messe face à Dieu (Paris, 1976, coll. Una Voce, n°5), qui donne, en 40 pages, une très bonne synthèse sur la question.

 

Rome, le 18 novembre 1992. Joseph Cardinal Ratzinger

 

Achevé d’imprimer

le 22 février1993

en la fête de

la Chaire de Saint Pierre

sur les presses de

L’abbaye Sainte-Madeleine

du Barroux