Homélies sur les Évangiles
En couverture : saint Grégoire le Grand, œuvre anonyme
conservée en l’église Saint-Grégoire au Mont-Cælius
Traduction et notes par les moines du Barroux
Introduction du Père Adalbert de Vogüé
Editions Sainte-Madeleine
AVANT-PROPOS
Le présent livre a une histoire. Il est né de l’initiative de deux oblats de notre abbaye, qui, à l’occasion de leur mise à la retraite, décidèrent de se replonger dans l’étude de la langue latine, qu’ils avaient délaissée depuis le collège. S’armant d’une méthode de latin liturgique, ils rafraîchirent les notions acquises cinquante ans plus tôt, afin de pouvoir lire sans traduction les textes si savoureux de la liturgie latine. Mais les exercices de manuel ne leur suffirent bientôt plus, et ils se lancèrent dans la traduction des Homélies sur les Evangiles de saint Grégoire le Grand, qui n’avaient plus été traduites in extenso depuis 16651. S’entourant des conseils d’éminents latinistes, ils se consacrèrent à cet immense travail pendant quatre ans avec un acharnement digne de louange. Puis, en 1996, ils confièrent à notre abbaye leur traduction, en nous chargeant de la réviser et de l’enrichir de notes. Le Père Adalbert de Vogüé eut la bonté d’accepter, malgré ses innombrables travaux, de relire ce texte ainsi corrigé. Il voulut bien aussi lui donner une introduction générale. Voici donc exactement délimitée la part prise par chacun dans la réalisation de cet ouvrage : titre et
introduction de chaque Homélie, traduction2, notes et index sont le fait des moines du Barroux, prenant le relais du ménage d’oblats qui leur avait frayé la route. L’introduction générale est du seul Père Adalbert.
Il importe maintenant d’indiquer le texte latin qui a servi de base à la présente traduction. Les Homélies sur les Evangiles ont été éditées par les Mauristes en 1705. Migne a reproduit cette édition dans sa Patrologie Latine (t. 76, col. 1075-1312). Nous avons cependant préféré au texte de Migne celui donné par Hurter3 : s’il reproduit également le texte des Mauristes, il a évité quelques-unes des coquilles qu’on rencontre dans Migne.
Outre la traduction intégrale du duc de Luynes, dont l’habileté est souvent remarquable, un grand nombre de passages des Homélies avaient été traduits ici et là. Nous avons consulté tous ceux que nous avons pu retrouver, sans nous astreindre à suivre aucune de ces traductions, dont la valeur est d’ailleurs extrêmement variable. Que le frère Jacques Marcotte, de Saint-Wandrille, qui nous en a fourni la liste, soit ici remercié.
Pour la page de titre de chaque Homélie, si nous avons emprunté aux éditions latines la mention Prononcée devant le peuple dans la basilique de N., l’indication liturgique qui suit ne provient pas toujours de cette source : le cas échéant, nous l’avons corrigée en fonction de l’étude de A. Chavasse à laquelle renvoie l’introduction du Père Adalbert.
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1 Les quarante Homélies ou sermons de S. Grégoire le Grand, pape, sur les Evangiles de l’année. Traduits en français par le sieur de Laval [pseudonyme de Louis-Charles Albert, duc de Luynes], à Paris, chez Pierre Le Petit, 1665, 1 vol. in quarto, 646 p.
2 D’ultimes corrections nous ont été suggérées par les remarques judicieuses du Père Basile Hypeau. Qu’il veuille bien trouver ici l’expression de notre gratitude.
3 Sanctorum patrum opuscula selecta ad usum præsertim studiosorum theologiæ, series altera, tomus VI, Œniponte, 1892. La numérotation des psaumes est donc celle de l’hébreu, non celle de la Vulgate.
INTRODUCTION
Quand le pape Grégoire Ier commence, en novembre 590, ses Homélies au peuple de Rome, ce n’est pas la première fois qu’un pontife romain prononce pour les fidèles de la Ville des allocutions qui passeront à la postérité. Déjà, un siècle et demi plus tôt, le pape Léon Ier avait donné à sa cité et au monde chrétien ses admirables Sermons. Mais l’écart des dates est significatif : les pasteurs de l’Eglise de Rome qui laissent une œuvre homilétique sont plutôt rares.
Exceptionnelle, cette réussite l’est plus encore si l’on considère la personnalité du prédicateur. Ce n’est pas, en effet, un pape quelconque qui prend la parole en 590, mais un pape qui a vécu la vie monastique et lui reste profondément attaché. Qu’un moine devienne évêque, on l’a vu souvent depuis deux siècles au moins : il suffit de nommer Basile en Orient et Martin en Occident pour évoquer ce type du moine devenu pasteur. Du monastère de Lérins, en particulier, sont sortis maints évêques fameux d’Arles et d’ailleurs. Mais un moine pape, voilà quelque chose d’inédit, semble-t-il. Avec Grégoire, le monachisme prend place sur le siège de Pierre. L’événement fut assez percutant pour être suivi d’une réaction antimonastique du clergé romain sous les successeurs de Grégoire.
Ce moine devenu pape avait de plus, pour accroître son prestige, une ascendance illustre et un passé brillant. Comme il le raconte lui-même dans une des dernières Homélies, un de ses ancêtres — juste un siècle avant lui — avait été évêque de Rome. Plus près de 590, trois sœurs de son père s’étaient consacrées à Dieu. Si l’une d’elles, la malheureuse Gordiana, avait manqué à ses promesses et s’était mariée, les deux autres, Tarsilla et Æmiliana, étaient mortes saintement à quelques jours d’intervalle, l’une avant Noël, l’autre avant l’Epiphanie.
Appartenant à la noblesse romaine, cette famille était fort aisée. Grégoire avait à peine passé la trentaine quand il devint, en 572, préfet de la Ville. Mais peu après avoir exercé cette charge annuelle, il changea d’orientation et se fit moine. Son père, Gordien, étant mort à ce moment, il liquida son patrimoine, en faisant de sa demeure familiale du Mont-Cælius un monastère et en fondant sur ses terres de Sicile six autres communautés monastiques.
Si édifiante que fût cette conversion radicale d’un homme fort en vue et plein de promesses, elle n’alla pas sans des circonstances qui laissèrent au converti de vifs remords. Dans la dédicace de ses Morales sur Job, qu’il offrira à Léandre de Séville, Grégoire se reprochera d’avoir trop attendu pour faire le pas et suivre une vocation qu’il entendait intérieurement depuis longtemps. Et comme pour le punir d’avoir tant tardé, la Providence ne le laissa au monastère que durant peu d’années. Il était devenu moine vers 575. En 579, le pape Pélage II l’ordonna diacre et l’envoya comme apocrisiaire (nonce) à Constantinople.
Cette représentation diplomatique à la cour impériale n’empêcha pas Grégoire de rester moine. Faisant venir auprès de lui à Constantinople un bon nombre de ses frères du Cælius, il reprit en leur compagnie une existence quasi conventuelle. De plus, il entreprit de leur commenter le Livre de Job, et c’est ainsi que commença l’énorme ouvrage que sont les trente-cinq Livres des Morales. Le fait est important pour nous, car on voit poindre là le talent d’exégète et d’écrivain qui se déploiera dans nos Homélies sur les Evangiles.
Rentré à Rome en 585, Grégoire reprend au Cælius une vie pleinement régulière, tout en restant un des conseillers principaux du pape Pélage II. Quand celui-ci sera emporté, le 7 février 590, par la peste qui dévaste Rome, c’est ce moine diacre qu’on choisira pour lui succéder. Après une vive résistance, il finira par être sacré le 3 septembre de la même année.
Commençant bientôt ses prédications — les premières Homélies datent de novembre 590 — Grégoire allait les poursuivre pendant près de deux ans, jusqu’à l’arrivée des féroces Lombards d’Ariulf aux portes de la Ville, en juillet 592. Nos quarante Homélies se situent de la sorte entre deux catastrophes : la terrible peste qui décima le peuple de Rome en 590, et l’invasion lombarde qui ravagea les environs de Rome en 592, non sans menacer d’emporter la Ville elle-même.
Comme Grégoire l’indique lui-même dans sa Préface, complétée par le préambule des Homélies 21 et 22, les vingt premières Homélies ne furent pas dites par lui à l’église, mais rédigées par écrit et lues au peuple par un notaire en sa présence. La mauvaise santé du nouveau pape ne lui permettait pas, pensait-il, d’improviser devant l’assemblée. Cependant il remarqua que certains écoutaient mal, et il décida d’affronter l’épreuve du discours direct. Pour cela, il fallait renoncer à se faire entendre de toute l’assemblée, car la faible voix de l’orateur ne dépassait pas les environs de la chaire. Les vingt dernières Homélies furent donc prononcées par le pontife lui-même et enregistrées sur place par des tachygraphes (sténographes), avant d’être mises au net et rendues lisibles.
La Préface de Grégoire, adressée en 593 à l’évêque sicilien de Taormina, Secundinus, présente ce qu’on peut nommer l’édition officielle du texte, par opposition aux versions non autorisées qui circulaient déjà. Très sensible au sort de sa production littéraire — il le fut toute sa vie — Grégoire souffrait de ces exemplaires frelatés, où s’introduisaient même des erreurs. Il eut donc soin d’établir un texte authentique, qui est celui que nous lisons, à peu de chose près.
Le lieu où chaque Homélie a été prononcée, qu’il s’agisse d’une église de la Ville ou des environs, est indiqué dans la suscription qui se lit en tête. Quant à la date et à l’occasion du sermon, les données de ces suscriptions sont malheureusement peu fiables, car elles ont été remaniées par les copistes et les éditeurs, en fonction d’usages liturgiques plus récents. Mais les études d’aujourd’hui sur les Lectionnaires romains, dont le plus ancien apparaît une cinquantaine d’années plus tard (645), permettent de reconstituer assez exactement le calendrier des célébrations. Voici, d’après le meilleur spécialiste de ces recherches1, comment se sont succédé les prédications durant ces dix-huit mois2.
Célébration Evangile Date
1 Dimanche d’Avent Lc 21, 25-33 12 novembre
2 Dimanche d’Avent Lc 18, 31-43 19 novembre
3 Sainte Félicité Mt 12, 46-50 23 novembre
4 Dimanche d’Avent Mt 10, 5-10 26 novembre
5 Saint André Mt 4, 18-22 30 novembre
6 Dimanche d’Avent Mt 11, 2-10 10 décembre
7 Dimanche d’Avent Jn 1, 19-28 17 décembre
8 Noël Lc 2, 1-14 25 décembre
9 Saint Sylvestre Mt 25, 14-30 31 décembre
10 Epiphanie Mt 2, 1-12 6 janvier 591
11 Sainte Agnès (1) Mt 13, 44-52 21 janvier
12 Sainte Agnès (2) Mt 25, 1-13 28 janvier
13 Saint Félix Lc 12, 35-40 14 janvier 592
14 Anniversaire de Pélage II Jn 10, 11-16 7 février 591
15 Sexagésime Lc 8, 4-15 18 février
16 Premier dimanche de Carême Mt 4, 1-11 4 mars
17 Samedi de la 4e semaine de Carême Lc 10, 1-9 31 mars
18 Cinquième dimanche de Carême Jn 8, 46-59 1er avril
19 Mercredi de la 4e semaine de Carême Mt 20, 1-16 28 mars
20 Samedi des Quatre-Temps d’hiver Lc 3, 1-11 22 décembre
21 Pâques Mc 16, 1-7 15 avril 591
22 Pâques Jn 20, 1-9 6 avril 592
23 Lundi de Pâques Lc 24, 13-35 16 avril 591
24 Mercredi de Pâques Jn 21, 1-14 18 avril
25 Vendredi de Pâques Jn 20, 11-18 20 avril
26 Samedi de Pâques Jn 20, 19-31 21 avril
27 Saint Pancrace Jn 15, 12-16 12 mai
28 Saints Nérée et Achille Jn 4, 46-53 12 mai 592
29 Ascension Mc 16, 14-20 24 mai 591
30 Pentecôte Jn 14, 23-31 3 juin
31 Samedi des Quatre-Temps d’été Lc 13, 6-13 9 juin
32 Saints Processus et Martinien Lc 9, 23-27 2 juillet
33 Quatre-Temps d’automne Lc 7, 36-50 fin sept. 592
34 Samedi des Q.-T. ¼ Saint Michel Lc 15, 1-10 29 sept. 591
35 Saint Menne Lc 21, 9-19 11 novembre
36 Dimanche (fin des récoltes) Lc 14, 16-24 9 décembre
37 Saint Sébastien Lc 14, 26-33 20 janvier 592
38 Dimanche Mt 22, 1-14 10 février
39 Lc 19, 41-473
40 Lc 16, 19-31
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1 A. Chavasse, "Aménagements liturgiques, à Rome, au VIIe et au VIIIe siècle", Revue Bénédictine 99 (1989), p. 75-102, dont nous rassemblons les indications éparses en un tableau. Les deux dernières Homélies ne sont pas datées.
2 La mention de l’année (590, 591, 592) est omise quand ce millésime reste inchangé. Ainsi les Homélies 2-9 sont de 590 comme l’Homélie 1, les Homélies 11-12 de 591 comme l’Homélie 10, etc. Nous mettons en italiques les célébrations du sanctoral (Hom. 3, 5, 9, etc.) ou assimilées à celui-ci (Hom. 14). On notera que l’Avent a, en ce temps, plus que les quatre dimanches auxquels nous sommes habitués.
3 Ce commentaire des larmes de Jésus sur Jérusalem (Lc 19, 41-47) pourrait, d’après un autre chercheur, se rapporter à la commémoraison juive de la prise de Jérusalem par Titus, au cours de l’été 70. Cette péricope évangélique est passée dans le Missel Romain au neuvième dimanche après la Pentecôte, qui se situe à la même époque de l’année.
On le voit, la séquence des Homélies correspond en général, moyennant quelques légers déplacements, au déroulement de l’année 590-591, de novembre à juillet. Seules quelques prédications de l’année suivante (592) interrompent cette série homogène, en s’insérant plus ou moins exactement à la place requise par leur destination liturgique ou par le jour du mois où elles ont eu lieu.
En même temps qu’il rédigeait ses premières Homélies, Grégoire écrivait pour l’évêque Jean de Ravenne sa Règle Pastorale, où il faisait d’abord sa propre apologie pour la résistance qu’il avait opposée à son élection épiscopale, puis traçait le programme d’action pastorale qu’il entendait suivre. Mais cette œuvre contemporaine des Homélies est moins étroitement liée avec elles que ne l’est un ouvrage un peu postérieur : les Dialogues. Ecrits en 593-594, ceux-ci reproduisent plus ou moins littéralement, dans leur quatrième et dernier Livre, la plupart des histoires que le pape avait contées dans les Homélies.
Ces récits édifiants, presque tous placés vers la fin d’un sermon, sont le dernier trait que nous voudrions relever dans les Homélies. Comme le montre le tableau ci-dessous, cette veine narrative s’est développée progressivement. Les dix premiers sermons n’ont aucun récit de ce genre, et l’on n’en trouve que trois dans les dix sermons suivants. Encore exceptionnels dans la première douzaine d’Homélies du Livre II, les récits deviennent une pièce obligée dans les sept dernières :
Homélies Sujet Dialogues IV
12, 7 Mort de Chrysaorius 40, 6-9
15, 5 Mort de Servulus 15, 2-5
19, 7 Mort de Théodore (I) 40, 2-5
23, 2 Un père de famille hospitalier
32, 8 Une matrone charitable
34, 18 Le moine Victorin-Emilien
35, 8 Mort de l’abbé Etienne de Rieti 20, 2-4
36, 13 Mort du comte Théophane 28, 1-5
37, 8 Prisonnier libéré par l’eucharistie 59, 1
37, 9 Mort de l’évêque Cassius de Narni 58, 1-2
38, 15 Mort de Tarsilla et d’Æmiliana 17, 1-3
38, 16 Mort de Théodore (II) 40, 2-5
39, 10 Le moine Martyrius et le lépreux
40, 11 Mort de Romula 16, 1-7
Si plusieurs de ces narrations sont omises dans le quatrième Livre des Dialogues, c’est que celui-ci traite de la mort et de l’au-delà, dont il n’est pas fait mention dans les épisodes en question. Seule fait exception l’anecdote du prisonnier libéré par l’eucharistie, que Grégoire a insérée dans les Dialogues pour illustrer le pouvoir de la messe, bien qu’il ne s’agisse pas d’un mourant ou d’un défunt.
Ainsi les Homélies sur les Evangiles nous font assister à l’éveil du talent narratif de Grégoire, qui s’épanouira dans les récits de miracles des Pères italiens dont sont tissés les Dialogues. De son côté, l’œuvre exégétique du pape se poursuivra dans les Homélies sur Ezéchiel, où le pape ne commentera plus des passages discontinus, comme dans les Homélies sur les Evangiles, mais les chapitres entiers du début et de la fin d’Ezéchiel, comme il avait précédemment commenté le Livre entier de Job.
Nous avons, de la sorte, situé sommairement, dans la vie et l’œuvre de l’auteur, les textes qu’on va lire. Restant à la périphérie de l’ouvrage, nous laissons au lecteur la joie de découvrir par lui-même ce que dit Grégoire. Comme les fidèles de Rome en ces années terribles, nous pouvons, en écoutant ces Homélies, recevoir la Parole de Dieu, telle que l’a entendue et transmise un homme de Dieu.
La Pierre-qui-Vire
Adalbert de Vogüé
Note de l’éditeur : au moment de mettre sous presse, nous avons reçu l’édition critique du texte latin des Homélies sur les Evangiles (Corpus Christianorum, series latina, 141 : Gregorius Magnus, Homiliæ in Evangelia, Brepols, 1999). Dans l’introduction, R. Etaix remet en cause certaines conclusions de l’article de A. Chavasse que le Père Adalbert de Vogüé a utilisé pour réaliser son tableau de datation des Homélies. Les délais d’impression ne permettant plus au P. Adalbert de réviser cette chronologie, ainsi qu’il l’aurait souhaité, nous prions les lecteurs de bien vouloir nous excuser, et nous les renvoyons au tableau de R. Etaix (voir spécialement les pages LIX à LXX). A ceux qui ont le privilège de lire le latin, cette édition très soignée de la version originale des Homélies procurera en outre la joie de découvrir saint Grégoire dans le texte, joie dont aucune traduction ne peut donner une juste idée. Notons que cette nouvelle édition, sauf en quelques rares passages, ne modifie pas sensiblement le texte établi par les Mauristes que nous avons utilisé.
HARANGUE AU PEUPLE À PROPOS DE L’ÉPIDÉMIE
Les diverses éditions des œuvres de saint Grégoire ont coutume de joindre aux Homélies sur les Evangiles le discours prononcé à l’occasion de la grande épidémie de 590 pour encourager le peuple à faire pénitence de ses péchés et à obtenir du Ciel la fin du fléau. Ce texte est placé à la suite des Homélies dans la Patrologie Latine de Migne (t. 76, col. 1311-1314). Nous avons préféré l’insérer au début, car il aide à comprendre les circonstances dans lesquelles Grégoire a dû prêcher.
En novembre 589, le Tibre déborde, ruinant plusieurs édifices et renversant les greniers de l’Eglise, où l’on conservait le froment pour la nourriture des pauvres. Des serpents et des bêtes monstrueuses, noyés et rejetés sur la rive, dégagent des miasmes, qui, en janvier 590, font éclater une épidémie de peste inguinale (la peste apparaît sous l’aine des malades). Une des premières victimes est le pape Pélage II, emporté le 7 février; il y en a beaucoup d’autres, et les Romains sont si terriblement décimés qu’on croit voir les flèches célestes tomber sur eux et les frapper. Grégoire est acclamé pape par le peuple unanime, mais il fait tout ce qu’il peut pour se soustraire à un honneur qu’il redoute. Cependant, s’il refuse aussi longtemps que possible la dignité pontificale, il ne se dérobe pas pour autant au service du peuple, et assume sans attendre le rôle de chef dans la Ville éternelle désorientée. Il faut à la fois préparer les fidèles menacés par la peste à bien mourir, et pour conjurer ce fléau, faire adresser au Ciel des prières instantes : telles sont les deux finalités que poursuit Grégoire dans sa harangue au peuple romain. Il engage les chrétiens à tirer parti des châtiments divins qui s’abattent sur eux pour s’ouvrir à une vraie conversion. Une mort subite, qui ne laisse pas aux malades le temps de la pénitence, frappe le peuple sans relâche. En quel état les âmes doivent-elles paraître en présence de leur Juge! Il faut donc que chacun recoure sans attendre aux larmes de la pénitence, et efface ainsi ses fautes. Personne ne doit désespérer : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Grégoire, ayant ainsi exhorté le peuple, ordonne des "litanies", c’est-à-dire des processions solennelles. Il manifeste en cette occasion le génie de liturgiste dont il a donné bien d’autres preuves dans sa vie : de sept basiliques désignées, les diverses catégories du peuple doivent partir, au chant des litanies, avec le clergé de chacune des sept régions. Puis ces sept groupes se rejoindront à Sainte-Marie-Majeure pour une longue prière commune.
C’est par le récit que le diacre tourangeau Agiulf fit à l’historien Grégoire de Tours que nous connaissons tous ces détails. L’Histoire des Francs précise encore : "Il rassembla les groupes de clercs et leur ordonna de chanter pendant trois jours et d’implorer la miséricorde du Seigneur. A partir de la troisième heure, des chœurs de chantres venaient des deux côtés à l’église, en clamant à travers les rues de la Ville Kyrie Eleison, et notre diacre [Agiulf], qui était présent, racontait que dans l’espace d’une seule heure, tandis que la voix du peuple adressait au Seigneur ses supplications, quatre-vingts personnes étaient tombées par terre et avaient rendu l’âme. Mais celui qui allait devenir évêque ne s’arrêta pas de prêcher le peuple, dans la crainte qu’il ne cessât ses prières." (Hist. Franc. X, 1)
Ainsi, avant même d’être pape, Grégoire "ne s’arrêtait pas de prêcher", malgré sa santé si chancelante. Il ne s’arrêta pas non plus une fois pape. Et c’est ce zèle pour la prédication qui nous a valu les quarante Homélies qui suivent.
Les fléaux de Dieu, que nous aurions dû redouter quand ils étaient encore à venir, il faut du moins, frères très chers, qu’ils nous inspirent de la crainte maintenant qu’ils sont présents et que nous les ressentons. Laissons la souffrance nous ouvrir la voie de la conversion, et les châtiments mêmes qui nous frappent attendrir la dureté de notre cœur. Car ainsi que l’a prédit le témoignage du prophète, "le glaive a pénétré jusqu’à l’âme" (Jr 4, 10). Vous voyez en effet le peuple entier frappé du glaive de la colère céleste, et tous les hommes victimes de ces coups imprévus. La maladie ne précède plus la mort, mais comme vous le constatez, c’est la mort elle-même qui prend les devants sur la maladie. Celui qui est frappé se voit enlevé avant d’avoir pu recourir aux larmes de la pénitence. Considérez donc dans quel état se présente aux regards du Juge rigoureux celui qui n’a pas le temps de pleurer ce qu’il a fait.
Ce n’est pas une partie des habitants qui est emportée, mais ils tombent tous ensemble. Les maisons se retrouvent vides; les parents assistent aux funérailles de leurs enfants, et leurs héritiers les précèdent dans la tombe. Que chacun de nous cherche donc un refuge dans les lamentations de la pénitence, pendant qu’il a encore le temps de pleurer avant d’être frappé. Remettons devant les yeux de notre esprit tous nos errements passés, et expions dans les larmes le mal que nous avons commis. "Hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession" (Ps 95, 2), et comme le demande le prophète, "élevons nos cœurs avec nos mains vers Dieu" (Lm 3, 41). Elever son cœur avec ses mains vers Dieu, c’est soutenir son effort de prière avec les mérites de ses bonnes œuvres. Comme il donne, oh oui! comme il donne confiance à notre crainte, celui qui crie par la voix du prophète : "Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive." (Ez 33, 11). Que personne ne désespère à cause de l’énormité de ses crimes : une pénitence de trois jours a effacé les fautes invétérées des Ninivites (cf. Jon 3), et le larron converti a mérité la récompense de la vie à l’instant même de la sentence qui le condamnait à la mort (cf. Lc 23, 40-43). Changeons donc nos cœurs, et soyons persuadés que nous avons déjà reçu ce que nous demandons. Le Juge se laisse plus vite fléchir par la prière si celui qui demande se corrige de ses dérèglements.
En face de ce glaive menaçant qui nous châtie si terriblement, persévérons dans nos prières jusqu’à en être importuns. L’importunité, qui a coutume d’ennuyer les hommes, plaît à la Vérité qui nous juge, car le Dieu bon et miséricordieux veut que le pardon lui soit demandé avec insistance dans la prière : il ne veut pas se mettre en colère autant que nous le méritons. Aussi dit-il par la bouche du psalmiste : "Invoque-moi aux jours de ta détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras."
(Ps 50, 15). C’est donc lui-même qui témoigne de son désir de faire miséricorde à ceux qui l’invoquent, puisqu’il nous exhorte à l’invoquer.
Le cœur contrit, et après avoir rectifié notre conduite, nous viendrons donc, frères très chers, dès l’aube de demain mercredi, former sept processions, qui psalmodieront les litanies dans la ferveur de l’âme et dans les larmes, suivant l’ordre que je vais vous indiquer. Que nul d’entre vous ne sorte travailler aux champs, que nul ne se livre à une occupation quelconque, en sorte que nous nous réunissions tous à l’église de la sainte Mère du Seigneur, et qu’après avoir péché tous ensemble, nous pleurions aussi tous ensemble le mal que nous avons commis. Le Juge rigoureux, nous voyant ainsi nous punir nous-mêmes de nos fautes, nous fera grâce de la condamnation qu’il avait portée contre nous.
La procession des clercs sortira de l’église du bienheureux Jean-Baptiste; celle des hommes, de l’église du bienheureux martyr Marcel; celle des moines, de l’église des martyrs Jean et Paul; celle des servantes de Dieu, de l’église des bienheureux martyrs Côme et Damien; celle des femmes mariées, de l’église du bienheureux Etienne, premier martyr; celle des veuves, de l’église du bienheureux martyr Vital; celle des pauvres et des enfants, de l’église de la bienheureuse martyre Cécile.
Lettre A SECUNDINUS, ÉVÊQUE DE TAORMINA
La lettre de saint Grégoire à Secundinus, qui sert de prologue au recueil des quarante Homélies, contient des indications dignes d’attention. Elle nous apprend d’abord comment le pape définit sa prédication. Prêcher, pour lui, c’est commenter l’évangile. Et s’il ne dédaigne pas d’user des actes des martyrs dont il célèbre le natale, ou d’histoires appropriées à son sujet, si même, plus souvent encore, il s’étend longuement sur le mystère de la fête célébrée, c’est bien de l’évangile du jour qu’il veut avant tout entretenir ses auditeurs. Les Homélies sur les Evangiles ne mentent pas à leur titre.
Grégoire précise aussi qu’il a prêché pendant la messe : inter sacra missarum solemnia. Le pape ne craint donc pas d’allonger parfois la cérémonie d’une heure, voire davantage, par de copieux commentaires d’évangile. On mesure ici la capacité d’attention des fidèles de l’époque, capables de rester debout trois heures durant pour prier et écouter la parole de Dieu.
Grégoire, enfin, se plaint dans sa lettre qu’on ait diffusé ses homélies sans lui laisser le temps de les réviser. Cette plainte nous montre sans doute l’importance qu’il attache à l’exactitude doctrinale de son enseignement, mais elle nous révèle aussi l’empressement avec lequel on s’est jeté dès les origines sur les textes venant de lui. Déjà s’annonce l’engouement provoqué par les Homélies, "l’un des livres les plus lus et les plus vénérés de tout le moyen âge" (J. de Ghellinck, Le mouvement théologique du XIIe siècle, 2e éd., Paris, 1948, p. 18). L’admiration des médiévaux pour saint Grégoire a été sans bornes. Après la Sainte Ecriture, ses ouvrages ont été les plus recopiés. On les retrouve dans toutes les bibliothèques monastiques. L’abbé Raymond Etaix signale qu’il en subsiste aujourd’hui plus de quatre cents manuscrits, sans compter les fragments, les Homélies transcrites isolément et surtout les homéliaires, qui, tous, reproduisent cette œuvre.
Pendant plus de cinq siècles, Grégoire a été considéré comme le premier des maîtres. "De génération en génération, il a des disciples qui disent de lui : Gregorius noster, comme les admirateurs de Virgile disaient : Virgilius noster. […] Sensible au mélange de simplicité familière et de grandeur qui se dégageait de l’œuvre grégorienne, le moyen âge a voué à son auteur un culte de tendresse. Ce Grégoire, si humain qu’il avait pleuré, disait-on, sur le sort de Trajan, lui est apparu, de tous les docteurs, le plus accessible et le plus aimable. Aussi, pendant des siècles, ne se lasse-t-on pas de le lire et de le relire." (Henri de Lubac, Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, ch. VIII, 5 : Le moyen âge grégorien, p. 537-548). Pierre le Vénérable (XIIe siècle) signale par exemple que "chaque jour et sans interruption, des frères innombrables, jusque parmi les plus simples et les moins instruits, récitent, entendent, lisent et comprennent la Vie de saint Grégoire, ses Homélies, ses Dialogues" (Patrologie Latine, t. 189, col. 839). Ce témoignage vaut pour bien des générations. Si on lit Grégoire avec passion, on ne se lasse pas davantage de le citer. On vit sur ses écrits comme sur un bien de famille. C’est à "son style d’or et de feu", déclaré immortel par Bernard de Cluny, que "notre moyen âge doit pour une très grande part cette belle prose chantante, rythmée, souple, assonancée, un peu monotone, avec ses balancements, ses ingénieuses antithèses, […] qu’on n’a pas depuis lors assez admirée." (Lubac, op. cit., p. 545)
Après les siècles monastiques, il garde une grande influence : dans la Somme de saint Thomas, il est l’auteur le plus souvent cité après Aristote et saint Augustin. Et les rares fois où Grégoire se trouve en contradiction avec Augustin, c’est toujours au premier que le Docteur commun donne raison. Sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, puis Bossuet et Fénelon se sont inspirés des œuvres du saint pape.
S’il fut par la suite longtemps et injustement oublié, il a été redécouvert au XXe siècle. Dom Jean Leclercq a pu constater, au cours d’une longue carrière d’enseignement sur la spiritualité médiévale, l’attrait exceptionnel que Grégoire exerçait sur les jeunes de toutes les parties du monde. Voici l’explication qu’il en donne : "[…] ces étudiantes et étudiants, qui ne sont pas des spécialistes et dont la plupart ne se préparent pas à le devenir, ont reçu de lui un message qui, dès maintenant, est valable pour eux, et capable d’orienter tout leur avenir. Ce qui assure l’unité de ces témoignages vient de ce que Grégoire apporte une réponse à deux appels majeurs de son temps et du nôtre : d’une part, le besoin d’intériorité, de méditation, de prière, de contemplation; d’autre part, celui d’un engagement actif au service de la société. Or il a su parler de l’un et de l’autre avec un accent de conviction qui venait de son expérience. En un temps de misère, d’invasion, d’inflation, il commentait […] les visions d’Ezéchiel et les Evangiles. Dire que les gens de Rome ont entendu cela!" (Grégoire le Grand, Paris, 1986, p. 683).
A Secundinus, notre très Révérend et très saint frère dans l’épiscopat, Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu
J’ai commenté, pendant la messe, quarante passages du Saint Evangile, choisis parmi ceux qu’on a coutume de lire à jour fixe dans l’Eglise de Rome. Certaines de ces explications ont été lues en présence des fidèles par un notaire à qui je les avais dictées, les autres prononcées par moi devant le peuple et prises en note telles que je les disais. Mais certains frères, brûlants d’ardeur pour la sainte Parole, ont commencé de répandre ce que j’avais dit avant que je n’aie pu le réviser en détail, comme je me l’étais proposé. Je serais en droit de comparer ces empressés à des faméliques qui veulent se jeter sur la nourriture avant qu’elle n’ait fini de cuire. Or, en expliquant le passage de l’Ecriture qui dit : "Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable" (Mt 4, 1), j’ai commencé par laisser planer quelques hésitations, mais ce doute, je l’ai ensuite corrigé par une remarque pleine d’assurance1.
J’ai aussi veillé à disposer ces homélies en deux livres, dans l’ordre où elles ont été prononcées, de telle sorte que les vingt premières, qui ont été dictées, et les vingt suivantes, qui ont été dites en public, soient dans des volumes différents. Que ta fraternité ne s’étonne pas si tu constates que certains passages, qu’on lit après dans l’Evangile, ont été placés avant, ou bien si tu trouves placés après des passages que l’évangéliste situe avant, car les secrétaires ont regroupé ces homélies dans chaque volume en suivant l’ordre des jours où je les avais prononcées.
Par conséquent, si ta fraternité vient, en sa continuelle assiduité aux saintes lectures, à trouver une explication du passage de l’Evangile cité ci-dessus qui laisserait planer un doute, ou bien si tu découvres un exemplaire de ces homélies où elles ne seraient pas rangées dans l’ordre que je viens de t’indiquer, tu saurais alors que celles-ci n’ont pas été revues, et il te faudrait les corriger grâce à l’exemplaire que j’ai pris soin de te faire parvenir par le porteur de la présente. Ne laisse surtout pas les exemplaires non révisés demeurer sans correction. La version authentique est conservée dans les archives de notre Eglise, en sorte que les personnes qui seraient éloignées de ta fraternité puissent trouver ici un texte corrigé qui leur donne toute sécurité.
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1 Cf. Homélie 16, 1.
LIVRE I
Homélie 1
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
12 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’avènement du fils de l’homme
Cette première Homélie s’inscrit dans le contexte dramatique de l’année 590 (cf. introduction à la Harangue au peuple à propos de l’épidémie). C’est le 3 septembre que Grégoire s’est résolu à prendre en main le gouvernail au milieu du déchaînement des flots : "En pleurant, je me rappelle le tranquille rivage de mon repos, que j’ai perdu", écrit-il alors à saint Léandre. Il ne se contente pas de pleurer sa vie contemplative perdue; mais, comme il a déjà commencé de le faire depuis la mort de son prédécesseur Pélage, il s’occupe du pain quotidien de la population, se dépense sans compter pour les pauvres et organise les secours aux pestiférés. Il puise largement dans les revenus de l’Eglise et dans ses richesses familiales. Ces circonstances nous montrent, certes, son exceptionnelle compétence d’administrateur, mais surtout la largeur de sa charité pastorale.
Ce contexte nous permet de comprendre que les appels du prédicateur à mettre toute son espérance dans le Ciel ne signifient en rien chez lui fuite des responsabilités et oubli de la misère de ses frères. Nous saisissons aussi que ce n’est pas par hyperbole qu’il lance à ses ouailles des exclamations telles que celle-ci : "Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez." Le pape n’a pas besoin de conditionner son auditoire. Pour ses fidèles aux abois, il est alors évident qu’il n’y a plus d’avenir terrestre. Et c’est sur une telle conviction que saint Grégoire greffe sa prédication, si riche d’espérance chrétienne. Les choses vont au plus mal : soit! Mais les catastrophes qui nous frappent ne nous ont-elles pas été annoncées comme devant précéder la fin du monde et le retour du Seigneur? Or la fin du monde, et notre mort aussi, d’ailleurs, sont le commencement des joies de la patrie céleste. Et le plus court chemin pour y parvenir, si dur puisse-t-il paraître, n’est-il pas le meilleur? La vie présente n’est qu’un chemin; il faut donc mépriser le monde. Un seul souci mérite de nous préoccuper : que le Seigneur, à son retour, nous juge dignes de connaître les joies sans fin que nous espérons. D’où la nécessité de rectifier notre vie, de résister victorieusement au mal et d’expier nos fautes passées.
Lc 21, 25-33
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : "Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés; les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté. Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche." Et il leur dit une parabole : "Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche. En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas."
Notre Seigneur et Rédempteur, frères très chers, désire nous trouver prêts. Aussi nous annonce-t-il les malheurs qui doivent accompagner la vieillesse du monde, pour nous éloigner de l’amour de ce monde. Il nous fait connaître quelles grandes calamités vont en précéder immédiatement la fin, pour que, si nous ne voulons pas craindre Dieu quand nous sommes tranquilles, nous redoutions du moins, sous les coups répétés de ces calamités, l’approche de son jugement. Car un peu avant le passage du Saint Evangile que votre fraternité vient d’entendre, le Seigneur disait en manière de prémisses : "Les nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux." (Lc 21, 10-11). Et quelques phrases après, il ajoute ce que vous venez d’entendre : "Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés."
De toutes ces prédictions, nous voyons les unes déjà réalisées; quant aux autres, nous redoutons de les voir bientôt s’accomplir. Que les nations se dressent contre les nations, qu’elles soient oppressées d’angoisse sur la terre, nous le constatons davantage en notre temps que nous ne le lisons dans les livres. Qu’un tremblement de terre ait ruiné des villes innombrables, vous savez avec quelle fréquence nous l’avons entendu rapporter depuis d’autres parties du monde. Des épidémies, nous en subissons sans cesse. Quant aux signes dans le soleil, la lune et les étoiles, il est vrai que nous n’en avons pas encore aperçu, mais les troubles dans l’atmosphère nous permettent déjà de supposer que ces signes ne sont pas loin. D’ailleurs, avant que l’Italie ne soit livrée aux coups des glaives barbares, nous avons vu dans le ciel des armées tout en feu et, en un flamboiement, le sang du genre humain qui fut répandu par la suite. Un bouleversement inouï de la mer et des flots ne s’est pas encore produit. Mais puisque beaucoup de prédictions se sont déjà réalisées, il n’y a pas de doute que suivra encore le petit nombre de celles qui restent, car les faits passés garantissent l’accomplissement de ceux à venir.
2. Si nous vous disons cela, frères très chers, c’est pour tenir vos esprits dans une prudence et une vigilance assidues, de peur que la sécurité ne les engourdisse, et que l’ignorance ne les entretienne dans la langueur; c’est aussi pour que la crainte stimule sans cesse vos esprits, et qu’un tel stimulant les affermisse dans les bonnes œuvres, à la pensée de ces paroles ajoutées par la voix de notre Rédempteur : "Les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées." Qui le Seigneur appelle-t-il puissances des cieux, sinon les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances? Ils apparaîtront visiblement à nos yeux lors de la venue du Juge rigoureux, pour nous faire alors payer avec sévérité ce que notre invisible Créateur supporte maintenant de nous sans s’impatienter. Il est ici ajouté : "Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté." C’est comme si l’on disait clairement : "Ils verront dans la puissance et la majesté celui qu’ils n’ont pas voulu écouter lorsqu’il se présentait avec humilité, de sorte qu’ils ressentiront alors d’autant plus la rigueur de sa puissance qu’ils ne fléchissent pas maintenant la nuque de leur cœur devant sa patience."
3. Mais ces paroles ayant été dites à l’intention des réprouvés, celles qui suivent sont adressées aux élus pour les consoler : "Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche." C’est comme si la Vérité avertissait clairement ses élus en disant : "Au moment où les malheurs du monde se multiplient et où l’ébranlement des puissances célestes annonce la terreur du jugement, relevez la tête, c’est-à-dire réjouissez-vous en vos cœurs; en effet, tandis que finit le monde, dont vous n’êtes pas les amis, la rédemption que vous avez désirée approche." Dans l’Ecriture Sainte, le mot "tête" est souvent mis à la place du mot "esprit", car de même que les membres sont commandés par la tête, les pensées sont gouvernées par l’esprit. Lever la tête, c’est donc élever son esprit vers les joies de la patrie céleste. Ainsi, ceux qui aiment Dieu sont invités à se réjouir d’une grande joie à cause de la fin du monde, parce qu’ils vont rencontrer bientôt celui qu’ils aiment, tandis que passe ce qu’ils n’ont pas aimé. Que le fidèle qui désire voir Dieu se garde bien de pleurer sur les malheurs qui frappent le monde, puisqu’il sait que ces malheurs mêmes amènent sa fin. Il est écrit en effet : "Celui qui veut être l’ami de ce siècle se fait l’ennemi de Dieu." (Jc 4, 4). Celui qui ne se réjouit pas à l’approche de la fin du monde s’affirme donc comme l’ami du monde, et il est par là même convaincu d’être l’ennemi de Dieu. Qu’il n’en soit pas ainsi des cœurs des fidèles. Qu’il n’en soit pas ainsi de ceux qui croient par la foi à l’existence d’une autre vie, et qui montrent par leur manière d’agir qu’ils aiment cette autre vie. Car pleurer sur la destruction du monde convient à ceux qui ont planté les racines de leur cœur dans l’amour du monde, qui ne recherchent pas la vie future, et ne soupçonnent même pas son existence. Mais nous, qui connaissons les joies éternelles de la patrie céleste, nous devons nous empresser vers elles en toute hâte. Il nous faut souhaiter d’y aller au plus vite et d’y atteindre par le plus court chemin.
De quels maux, en effet, le monde n’est-il pas oppressé? De quelles tristesses et de quelles adversités ne sommes-nous pas angoissés? Et qu’est-ce que la vie mortelle, sinon un voyage? Or quelle folie, songez-y bien, mes frères, que de s’épuiser dans les fatigues du voyage sans vouloir pourtant qu’un tel voyage finisse! Pour nous montrer que le monde doit être foulé aux pieds et méprisé, notre Rédempteur ajoute aussitôt une ingénieuse comparaison : "Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche." C’est comme s’il disait clairement : "Si l’on connaît la proximité de l’été par les fruits des arbres, on peut de même reconnaître par la ruine du monde que le Royaume de Dieu est proche." Ces paroles nous montrent bien que le fruit du monde, c’est sa ruine : il ne grandit que pour tomber; il ne bourgeonne que pour faire périr par des calamités tout ce qui aura bourgeonné en lui. C’est avec raison que le Royaume de Dieu est comparé à l’été, car alors les nuages de notre tristesse passeront, et les jours de la vie brilleront de la clarté du Soleil éternel.
4. Toutes ces vérités nous sont confirmées avec une grande autorité par les phrases qui suivent : "En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas." Rien, dans la nature des choses matérielles, n’est plus durable que le ciel et la terre, et rien, dans la réalité, ne passe plus vite qu’un mot. En effet, les paroles, tant qu’elles restent inachevées, ne sont pas des paroles, et dès qu’elles sont achevées, elles ne sont déjà plus, puisqu’elles ne peuvent s’achever qu’en passant. Le Seigneur déclare donc : "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas." C’est comme s’il disait clairement : "Tout ce qui autour de vous est durable, n’est pas durable sans changement devant l’éternité; et tout ce qui chez moi semble passer, est en fait fixe et ne passe pas, car ma parole qui passe exprime des idées qui demeurent sans pouvoir changer."
5. Remarquez-le, mes frères, nous voyons désormais s’accomplir ce que nous venons d’entendre. Chaque jour, des maux nouveaux et croissants accablent le monde. Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez; et cependant, des fléaux ne cessent de fondre sur nous quotidiennement, des malheurs soudains nous frappent, des calamités nouvelles et imprévues nous affligent.
De même qu’au temps de la jeunesse, le corps est vigoureux, la poitrine robuste et saine, la nuque nerveuse et les bronches développées, mais que dans les années de la vieillesse, la taille se courbe, la nuque se dessèche et s’abaisse, la poitrine est accablée de fréquents essoufflements, la force vient à manquer, la respiration difficile interrompt la parole — car même en l’absence de maladie, la santé elle-même n’est souvent pour les vieillards qu’un malaise continuel — de même aussi le monde, dans ses premières années, connut l’équivalent d’une jeunesse vigoureuse; il fut alors robuste pour multiplier la race humaine, plein de verdeur par la santé des corps, comblé de richesses; maintenant, au contraire, le monde s’affaisse sous le poids de sa propre vieillesse, et comme si sa mort approchait, il est accablé d’épreuves sans cesse croissantes. Ainsi, mes frères, n’aimez pas ce monde, qui ne pourra, comme vous le voyez, subsister longtemps. Fixez-vous dans l’esprit ce commandement que l’apôtre [Jean] nous donne pour nous mettre en garde : "N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde; car si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui." (1 Jn 2, 15)
Avant-hier, mes frères, on vous a appris qu’une tempête subite avait déraciné des arbres centenaires, abattu des maisons et renversé des églises jusqu’aux fondations. Combien d’hommes, qui étaient en parfaite santé à la fin du jour, s’imaginaient qu’ils feraient telle ou telle chose le lendemain, et sont cependant morts cette nuit-là de façon soudaine, emportés par le coup de filet de ce cataclysme!
6. Considérons pourtant, mes très chers, que pour réaliser cela, le Juge invisible n’a agité que le souffle d’un vent très léger : il lui a suffi de provoquer la bourrasque d’un seul ouragan pour faire trembler la terre et ébranler les fondements de tant d’édifices au point de les renverser. Que fera donc ce Juge lorsqu’il viendra lui-même et que sa colère s’enflammera pour punir les pécheurs, s’il ne peut être supporté alors qu’il nous frappe au moyen d’un tout petit ouragan? En face de sa colère, quelle chair subsistera, si en agitant le vent, il a fait trembler la terre, et si en remuant violemment les airs, il a renversé tant d’édifices? C’est en considérant cette sévérité du Juge qui doit venir que Paul s’est écrié : "Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant." (He 10, 31). Et le psalmiste exprime une telle sévérité en ces termes : "Dieu viendra ouvertement, notre Dieu, et il ne gardera pas le silence. Un feu brûlera en sa présence, et il y aura autour de lui une violente tempête." (Ps 50, 3). A une telle sévérité dans la justice, la tempête et le feu font cortège, car la tempête éprouve ceux que le feu doit consumer.
Remettez-vous donc le jour du jugement devant les yeux, frères très chers, et en comparaison, tout ce qui semble pénible actuellement vous deviendra léger. C’est au sujet de ce jour que le prophète affirme : "Il est proche, le grand jour du Seigneur, proche et venant en toute hâte. Le cri du jour du Seigneur est amer, l’homme vaillant y sera éprouvé. Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette." (So 1, 14-16). De ce jour-là, le Seigneur dit encore par la voix du prophète : "Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel." (Ag 2, 6)
Voyez, nous venons de le dire : il a ébranlé l’air, et la terre n’a pas résisté; qui donc pourra tenir quand il ébranlera le ciel? Et que dire des événements terrifiants dont nous sommes les spectateurs, sinon qu’ils sont les annonciateurs de la colère à venir? Il nous faut donc considérer qu’il y a autant de différence entre les tribulations actuelles et celles du dernier jour, qu’entre la personne d’un annonciateur et celle d’un juge plein de puissance. Ainsi, frères très chers, appliquez toute votre attention à la pensée de ce jour; rectifiez votre vie, changez de mœurs, surmontez les mauvaises tentations en leur résistant, et celles auxquelles vous avez succombé, expiez-les par vos larmes. Vous verrez un jour l’avènement du Juge éternel avec d’autant plus d’assurance que la crainte de sa rigueur vous en aura dès maintenant fait prendre les devants.
Homélie 2
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
19 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Aveugle de Jéricho
Cette Homélie nous fournit un magnifique exemple d’"exégèse intériorisante". L’homme déchu en Adam a abandonné les réalités invisibles à cause des réalités visibles; il convient donc que ce soient ces dernières qui le ramènent à Dieu. Par quel intermédiaire, sinon par l’Ecriture Sainte, prolongement de l’Incarnation? Aussi saint Grégoire va-t-il s’intéresser à la lettre de l’Ecriture, examiner avec une scrupuleuse attention les mots mêmes de la version latine, s’attacher au texte et à ses plus menues particularités. Chaque mot, chaque petite difficulté est pour lui l’occasion de faire des rapprochements, de citer d’autres textes, d’éclairer l’Ecriture par l’Ecriture, et d’élever ainsi l’âme vers Dieu, au moyen de l’allégorie. Tissée de mots humains et d’images empruntées à la réalité sensible, l’allégorie est au fondement même de la pédagogie divine. Elle frappe la sensibilité et l’imagination de l’homme pour arracher son âme à l’engourdissement. Comme le note Grégoire, "à partir des réalités qu’elle connaît, le discours divin lui met secrètement au cœur un amour qu’elle ne connaît pas" (Commentaire sur le Cantique des Cantiques).
Ainsi l’orateur compare-t-il l’aveugle guéri par le Christ au genre humain. Chassé des joies du paradis par le péché du premier homme et tombé dans les ténèbres, il mendie de Jésus la lumière pour marcher dans le chemin de la vie par ses bonnes œuvres.
La finale de cette Homélie pourra paraître un peu sombre. N’oublions pas cependant l’époque si éprouvée en laquelle le saint pape prêchait. Quand la mort frappe sans relâche, les survivants ont d’ordinaire tendance à vouloir exorciser sa présence par une joie grossière, assortie de plaisirs immédiats : "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons!" D’où le devoir du pasteur de protester. Qu’on se rassure pourtant, la joie fleurit dans la suite de ces Homélies, toujours associée aux biens spirituels : l’amour de Dieu qui nous comble, ou la pensée du bonheur infini que Dieu nous prépare dans le Ciel. Grégoire n’invite donc pas au dolorisme, mais à la vraie joie, fruit de l’amour des choses d’en haut.
Lc 18, 31-43
En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze apôtres, et il leur dit : "Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s’accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’homme. Car il sera livré aux païens, bafoué, flagellé et couvert de crachats. Et après l’avoir flagellé, ils le tueront; et le troisième jour il ressuscitera." Mais eux ne comprirent rien à cela; c’était pour eux une parole cachée, et ils ne comprenaient pas ce qui leur était dit.
Or il se trouva, comme Jésus approchait de Jéricho, qu’un aveugle était assis au bord du chemin et mendiait. Entendant passer la foule, il demanda ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Alors il s’écria : "Jésus, fils de David, aie pitié de moi!" Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : "Fils de David, aie pitié de moi!" Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, il l’interrogea : "Que veux-tu que je fasse pour toi?" Il répondit : "Seigneur, que je voie!" Jésus lui dit : "Vois! Ta foi t’a sauvé." A l’instant il vit, et il le suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.
Notre Rédempteur, prévoyant que sa Passion jetterait le trouble dans l’âme de ses apôtres, leur prédit bien à l’avance, et les souffrances de cette Passion, et la gloire de sa Résurrection. Ainsi, en le voyant mourir comme il le leur avait annoncé, ils ne douteraient pas qu’il dût également ressusciter. Mais parce que ses disciples encore charnels1 ne pouvaient rien comprendre au mystère dont il leur parlait, il eut recours à un miracle. Sous leurs yeux, un aveugle s’ouvre à la lumière, en sorte qu’une action céleste affermisse dans la foi ceux qui ne comprenaient pas les paroles du mystère céleste.
Or il faut, frères très chers, reconnaître dans les miracles du Seigneur, notre Sauveur, des faits dont on doit croire qu’ils se sont véritablement accomplis, mais qui cependant, en tant que signes, nous instruisent de quelque chose. Car tout en témoignant par leur puissance de certaines vérités, les œuvres du Seigneur nous en affirment d’autres par leur mystère. Remarquez-le en effet, à nous en tenir au sens littéral, nous ignorons qui fut l’aveugle dont parle notre évangile, mais nous savons pourtant qui il symbolise dans l’ordre du mystère. L’aveugle, c’est le genre humain : exclu des joies du paradis en la personne de son premier père, privé des clartés de la lumière d’en haut, il subit les ténèbres de sa condamnation; mais retrouvant la lumière grâce à la présence de son Rédempteur, il en vient à apercevoir, en les désirant, les joies de la lumière intérieure, et il pose le pas de ses bonnes œuvres sur le chemin de la vie.
2. Il faut remarquer que c’est au moment où, selon le récit, Jésus approche de Jéricho que l’aveugle retrouve la lumière. Jéricho signifie "lune", et la lune, dans l’Ecriture Sainte, marque la faiblesse de la chair, car elle connaît en chacun de ses cycles mensuels un déclin, qui symbolise notre faiblesse de mortels. Ainsi, c’est lorsque notre Créateur approche de Jéricho que l’aveugle revient à la lumière, puisque c’est quand Dieu a assumé la faiblesse de notre chair que le genre humain a recouvré la lumière qu’il avait perdue. C’est parce que Dieu subit la condition humaine que l’homme est élevé à la condition divine.
C’est avec raison que cet aveugle nous est représenté à la fois assis au bord du chemin et en train de mendier, car la Vérité en personne a dit : "Je suis le Chemin." (Jn 14, 6). Celui qui ne connaît pas la clarté de la lumière éternelle est donc un aveugle. Si toutefois il a commencé à croire au Rédempteur, il est assis au bord du chemin. Cependant, s’il néglige de prier et s’abstient de supplier Dieu pour recouvrer la lumière éternelle, l’aveugle est bien assis au bord du chemin, mais il ne mendie pas. En revanche, si en même temps qu’il croit, il reconnaît que son cœur est aveugle et demande à recouvrer la lumière de vérité, alors l’aveugle est assis au bord du chemin et il mendie. Celui donc qui reconnaît les ténèbres de son aveuglement et qui comprend que lui manque la lumière de l’éternité, qu’il crie du fond du cœur, qu’il crie de toute son âme et dise : "Jésus, fils de David, aie pitié de moi!"
Mais écoutons ce qui advint tandis que l’aveugle criait : "Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire."
3. Que représentent ceux qui précèdent l’arrivée de Jésus, sinon la foule des désirs charnels2 et la tempête des vices, qui, avant la venue de Jésus en notre cœur, dissipent nos pensées par leurs assauts et gênent les appels de notre cœur dans la prière? Souvent, en effet, lorsque nous voulons revenir vers le Seigneur après avoir péché, et que nous nous efforçons de vaincre par la prière les vices dont nous avons été coupables, les images de nos fautes passées se pressent en notre cœur; elles émoussent la pointe de notre esprit, troublent notre âme et étouffent la voix de notre prière. Oui, "ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire", puisqu’avant la venue de Jésus en notre cœur, nos fautes passées, dont le souvenir vient heurter notre pensée, nous jettent dans le trouble au beau milieu de notre prière.
4. Ecoutons ce que fit alors cet aveugle, avant de retrouver la lumière. Le texte poursuit : "Mais lui criait de plus belle : ‹Fils de David, aie pitié de moi!›" Voyez : celui que la foule réprimande pour le faire taire crie de plus belle; c’est ainsi que plus l’orage des pensées charnelles3 nous tourmente, plus nous devons intensifier notre effort de prière. La foule veut nous empêcher de crier, puisque nous subissons souvent jusque dans la prière le harcèlement des images de nos péchés. Mais il faut que la voix de notre cœur persiste avec d’autant plus de force que la résistance qu’elle rencontre est plus dure, afin de maîtriser l’orage de nos pensées coupables, et de toucher, par l’excès même de son importunité, les oreilles miséricordieuses du Seigneur. Chacun, je le suppose, a expérimenté en lui-même ce que je vais vous dire : lorsque nous détournons notre esprit de ce monde pour le tourner vers Dieu, et que nous nous appliquons à la prière, voilà que nous devons supporter dans notre prière, comme une chose importune et pénible, cela même que nous avions accompli avec délice. C’est à peine si la main d’un saint désir peut en chasser le souvenir des yeux de notre cœur, à peine si les gémissements de la pénitence peuvent triompher des images qui en résultent.
5. Mais si nous persévérons avec insistance dans notre prière, nous arrêtons en notre âme Jésus qui passe. Aussi est-il ajouté : "Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène." Voici qu’il s’arrête, lui qui passait : en effet, tant que les foules des images nous oppressent dans la prière, nous avons comme l’impression que Jésus passe; mais quand nous persévérons avec insistance dans notre prière, Jésus s’arrête pour nous rendre la lumière, puisque Dieu se fixe en notre cœur, et que la lumière perdue nous est rendue.
6. Cependant, le Seigneur veut encore nous faire comprendre par là quelque chose d’utile au sujet de son humanité et de sa divinité. C’est lorsqu’il passait que Jésus entendit l’aveugle qui criait, mais c’est une fois arrêté qu’il accomplit le miracle de lui rendre la lumière. Car passer est le fait de la nature humaine, et se tenir arrêté, celui de la nature divine. C’est par son humanité que Jésus est né et a grandi, qu’il est mort et ressuscité, qu’il est allé d’un lieu à un autre. En effet, si la nature divine n’admet aucun changement, et si le fait de changer équivaut à passer, il est évident que le passage du Seigneur ressortit à la chair, non à la divinité. En vertu de sa divinité, il demeure toujours comme arrêté, parce qu’étant partout présent, il n’a besoin ni de venir, ni de repartir par un déplacement. C’est donc bien en passant que le Seigneur entend l’aveugle qui crie, et une fois arrêté qu’il lui rend la lumière, puisque c’est en son humanité qu’il s’apitoie avec compassion sur nos cris d’aveugles, mais par la puissance de sa divinité qu’il nous remplit de la lumière de sa grâce.
7. Remarquons aussi ce qu’il dit à l’aveugle qui s’approche : "Que veux-tu que je fasse pour toi?" Celui qui avait le pouvoir de rendre la vue ignorait-il donc ce que voulait l’aveugle? Non, bien sûr! Mais il veut que nous demandions les choses, bien que d’avance il sache que nous les demanderons et qu’il nous les accordera. Il nous exhorte à prier jusqu’à être importuns, lui qui affirme cependant : "Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin avant que vous ne le lui demandiez." (Mt 6, 8). S’il interroge, c’est pour qu’on lui demande; s’il interroge, c’est pour exciter notre cœur à la prière. Aussi l’aveugle ajoute-t-il aussitôt : "Seigneur, que je voie!" Ce que demande l’aveugle au Seigneur, ce n’est pas l’or, mais la lumière. Il ne se soucie pas de demander autre chose que la lumière, car même s’il est possible à un aveugle de posséder quelque chose, il ne peut, sans lumière, voir ce qu’il possède. Imitons donc, frères très chers, cet homme dont nous venons d’entendre la guérison du corps et de l’âme. Ne demandons au Seigneur ni des richesses trompeuses, ni des présents terrestres, ni des honneurs passagers, mais la lumière; non la lumière circonscrite par l’espace, limitée par le temps, interrompue par la nuit, et dont nous partageons la vue avec les animaux; mais demandons cette lumière que seuls les anges voient avec nous, qui ne débute par aucun commencement et n’est bornée par aucune fin. Or le chemin pour arriver à cette lumière, c’est la foi. C’est donc avec raison que le Seigneur répond aussitôt à l’aveugle à qui il va rendre la lumière : "Vois! Ta foi t’a sauvé."
Mais à cela la pensée charnelle4 objecte : "Comment puis-je chercher la lumière spirituelle, puisque je ne peux la voir? Comment vais-je être certain qu’elle existe, alors qu’elle n’éclaire pas les yeux de mon corps?" On peut répondre en quelques mots à cette difficulté : les objections mêmes qui nous viennent à l’esprit, nous ne les pensons pas avec notre corps, mais avec notre âme. Or nul ne voit son âme, et pourtant nul ne doute d’avoir une âme, alors qu’il ne la voit pas. C’est en effet cette âme invisible qui régit le corps visible. Retirez ce qui est invisible, et tout ce visible qui semblait se soutenir par lui-même s’écroule aussitôt. C’est donc par une réalité invisible que nous vivons de cette vie visible; et nous douterions qu’il y ait une vie invisible?
8. Ecoutons ce qui arriva à cet aveugle suppliant, et ce qu’il fit. Le texte poursuit : "A l’instant il vit, et il le suivait." Voir et suivre, c’est faire ce qu’on a compris être bien. Voir, mais ne pas suivre, c’est comprendre ce qui est bien, mais négliger de le faire. Par conséquent, frères très chers, si nous reconnaissons que nous sommes des pèlerins aveugles, si par la foi au mystère de notre Rédempteur nous sommes assis au bord du chemin, si nous prions chaque jour notre Créateur pour en obtenir la lumière, si enfin la vue de cette lumière vient sortir notre intelligence de son aveuglement, alors, ce Jésus que nous voyons par l’esprit, suivons-le par nos œuvres. Regardons bien par où il passe, et mettons nos pas dans les siens en l’imitant. Car suivre Jésus, c’est l’imiter. C’est pourquoi il dit : "Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts." (Mt 8, 22). Suivre, en effet, veut dire imiter. Aussi le Seigneur recommande-t-il ailleurs : "Si quelqu’un veut être mon serviteur, qu’il me suive."
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1 "Charnel" désigne pour saint Grégoire tout ce qui appartient à la nature blessée de l’homme, tant que la grâce n’est pas venue la guérir et la surélever. Il s’oppose à "spirituel", qui s’applique à la nature réformée et surélevée par la grâce. Il ne faut surtout pas comprendre "charnel" au sens de "corporel". Le corps n’est pas en lui-même plus mauvais que l’âme. Comme le dit saint Augustin, "ce n’est pas la chair corruptible qui rend l’âme pécheresse, mais au contraire l’âme pécheresse qui a rendu la chair corruptible" (De civitate Dei XIV, 3).
2 Les désirs charnels, c’est la concupiscence déréglée par le péché originel, c’est-à-dire ce fond vicié de notre nature qui nous porte au mal par un appétit désordonné des plaisirs. "L’homme, s’il avait voulu observer le précepte divin, serait devenu spirituel même dans sa chair. Mais par le péché, il est devenu charnel même dans son esprit." (Morales V, 34, 61)
3 Les pensées charnelles sont ici les pensées asservies au péché, et qui y portent de toutes leurs forces. Seule la grâce de Dieu permet d’y résister (cf. Rm 7).
4 Il ne s’agit pas ici, comme au paragraphe 4, de la pensée qui porte au péché, mais de la pensée incapable de s’élever à ce qui dépasse l’ordre sensible et corporel.
(Jn 12, 26)
Observons donc par où il passe, pour pouvoir le suivre. Voyez : alors qu’il est le Seigneur et le Créateur des anges, il est venu dans le sein d’une Vierge pour assumer notre nature, qu’il a lui-même créée. Il n’a pas voulu naître en ce monde de parents riches, mais en a choisi de pauvres. C’est pourquoi, faute d’agneau à offrir pour lui, sa mère acquit de jeunes colombes et un couple de tourterelles pour le sacrifice (cf. Lc 2, 24). Il n’a pas cherché le succès en ce monde; il a supporté les opprobres et les dérisions, il a enduré les crachats, le fouet, les soufflets, la couronne d’épines et la croix. Et puisque c’est l’attirance des biens matériels qui nous a fait perdre la joie intérieure, il nous a montré par quelles amertumes il faut y revenir. Quelles souffrances l’homme ne doit-il donc pas accepter de subir pour lui-même, si Dieu en a tant enduré pour les hommes!
Ainsi, celui qui, tout en croyant au Christ, continue à rechercher les profits de l’avarice, s’exalte dans l’orgueil des honneurs, brûle du feu de l’envie, se souille en des passions impures et recherche avec avidité les faveurs du monde, celui-là néglige de suivre Jésus, même s’il croit en lui. S’il recherche les joies et les plaisirs, il marche dans un chemin opposé à celui de son Maître, puisque celui-ci lui en a montré un qui est plein d’amertume.
Remettons-nous donc nos fautes passées devant les yeux; considérons comme il est redoutable, le Juge qui va venir pour les punir; accoutumons notre esprit à pleurer. Le temps de cette vie, rendons-le-nous amer par la pénitence, pour éviter la punition d’une amertume éternelle. C’est par les pleurs, en effet, que nous sommes conduits aux joies éternelles, comme nous le promet la Vérité : "Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés." (Mt 5, 5). Par les joies [de ce monde], au contraire, c’est aux pleurs qu’on parvient, comme l’atteste cette même Vérité : "Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez." (Lc 6, 25). Si donc nous désirons la joie de la récompense à l’arrivée, astreignons-nous à une amère pénitence sur le chemin. Ainsi, non seulement nous croîtrons en Dieu pendant notre vie, mais notre conduite enflammera les autres à chanter les louanges de Dieu. D’où la suite du texte : "Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu."
Homélie 3
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Félicité, martyre,
le jour de sa fête
23 novembre 590
La Mère et les frères de Jésus
L’ancienne Passion de sainte Félicité et de ses sept fils martyrs (†162?) — celle que le peuple de Rome lisait en 590 — peut être ainsi résumée : Félicité était une veuve très pieuse, que sa situation sociale mettait fort en vue dans Rome. Les pontifes païens déclarèrent à l’empereur Marc Aurèle que son exemple était des plus dangereux, et que si on ne l’amenait pas à vénérer les dieux, ceux-ci en seraient tellement irrités qu’on ne pourrait plus les apaiser. L’empereur chargea le préfet Publius de la contraindre à sacrifier. Publius la convoqua, et dans une conversation particulière, il tenta d’obtenir son abjuration. N’y parvenant pas, il la cita à comparaître au forum de Mars, avec ses fils, pour un jugement régulier. Les sept fils de Félicité (Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, Alexandre, Vital et Martial) firent d’admirables réponses aux magistrats chargés de les séduire. Leur mère les animait de sa propre foi : "Levez les yeux au Ciel, regardez en haut, mes enfants; là, le Christ vous attend; combattez pour vos âmes; restez fermes dans son amour!" Aucun d’eux n’ayant faibli, l’empereur les condamna tous à mort. Janvier périt sous les coups d’un fouet garni de plomb; Félix et Philippe furent tués à coups de bâton; Sylvain fut précipité du haut d’un rocher; Alexandre, Vital et Martial eurent la tête tranchée, et il en fut de même de Félicité. Ce magnifique récit hagiographique rappelle irrésistiblement celui de la mort des sept frères Maccabées et de leur mère, que le roi Antiochus Epiphane voulut forcer à manger de la viande de porc, interdite par la Loi juive (2 M 7) : "La mère, admirable au-dessus de toute expression et digne d’une illustre mémoire, voyant mourir ses sept fils dans l’espace d’un seul jour, le supporta généreusement, soutenue par son espérance dans le Seigneur." (v. 20)
La présente Homélie porte sur les paroles de Jésus en saint Matthieu : "Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère." Grégoire explique, à propos de sainte Félicité, comment on peut devenir la mère du Christ. Puis il exploite toute la force de l’exemple de la sainte pour donner honte à ses auditeurs de leur lâcheté. N’arrive-t-il pas souvent que quelques moqueries suffisent à les paralyser dans le bien? Quatorze siècles plus tard, la parole vigoureuse du pape garde toute sa tonicité et son actualité : le respect humain et le péché d’omission demeurent en effet les deux principaux obstacles à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Mt 12, 46-50
En ce temps-là, comme Jésus parlait aux foules, voici que sa mère et ses frères étaient dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : "Voici ta mère et tes frères qui sont là, dehors, et ils te cherchent." Jésus répondit à celui qui lui parlait : "Qui est ma mère, et qui sont mes frères?" Et étendant la main vers ses disciples, il dit : "Voici ma mère et voici mes frères! Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère."
Elle est courte, frères très chers, la leçon du Saint Evangile qui vient d’être lue, mais elle est surtout remplie de profonds mystères. En effet, Jésus, notre Créateur et notre Rédempteur, ayant feint de ne pas connaître sa mère, nous apprend qui est sa mère et qui sont ses proches, non par la parenté de la chair, mais par l’union de l’esprit : "Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères? Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère." Que veut-il nous faire comprendre par ces paroles, sinon qu’il attire à lui bon nombre de païens dociles à ses commandements, et qu’il ignore le peuple juif, dont il est né selon la chair? Aussi nous dit-on que sa mère est dehors, comme s’il ne la connaissait pas : signe que la Synagogue n’est pas reconnue de son fondateur, parce que tout en maintenant l’observance de la Loi, elle en a perdu l’intelligence spirituelle, et s’est établie au-dehors pour en garder la lettre.
2. Que celui qui fait la volonté du Père soit nommé sœur ou frère du Seigneur n’a rien d’étonnant, puisque l’un et l’autre sexe sont appelés à la foi. Il est, au contraire, très surprenant qu’on le nomme aussi sa mère. Le Christ a daigné donner le nom de frères aux disciples qui croyaient en lui, quand il a dit : "Allez annoncer à mes frères." (Mt 28, 10)1. Mais il nous faut chercher comment celui qui a pu devenir le frère du Seigneur en embrassant la foi, peut également être sa mère. Eh bien, sachons-le : celui qui est frère ou sœur du Christ par la foi, devient sa mère par la prédication. Car il fait pour ainsi dire naître le Seigneur lorsqu’il l’introduit dans le cœur de celui qui l’écoute; et il devient sa mère, si sa voix engendre l’amour du Seigneur dans le cœur du prochain.
3. La bienheureuse Félicité, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, vient très à propos nous confirmer cette vérité. Sa foi l’a rendue servante du Christ, et ses exhortations en ont fait la mère du Christ. Comme on le lit dans sa légende la plus exacte, elle eut autant de crainte de laisser ses sept fils lui survivre dans la chair que les parents charnels en ont d’ordinaire de voir leurs enfants les précéder dans la mort. Quand l’épreuve de la persécution s’abattit sur elle, elle fortifia par ses exhortations le cœur de ses fils dans l’amour de la patrie céleste, et elle fit naître par l’esprit ceux qu’elle avait enfantés par la chair : par la parole, elle enfanta pour Dieu ceux que, par la chair, elle avait enfantés pour le monde. Considérez, frères très chers, ce cœur d’homme dans un corps de femme. Devant la mort, elle se tint debout sans effroi. Elle craignit de faire perdre la lumière de vérité à ses fils si elle les gardait vivants.
Appellerai-je donc cette femme une martyre? Mais elle est plus qu’une martyre. Le Seigneur a dit de même, en parlant de Jean : "Qu’êtes-vous allés voir dans le désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète." (Mt 11, 9). Et Jean lui-même, ayant été interrogé, a répondu : "Je ne suis pas un prophète." (Jn 1, 21). Se sachant plus qu’un prophète, il niait en être un. Si le Seigneur dit que Jean est plus qu’un prophète, c’est que le rôle d’un prophète est seulement d’annoncer l’avenir, non de le faire voir. Jean est ainsi plus qu’un prophète, parce qu’il montre du doigt celui qu’il a annoncé par sa parole. Quant à cette femme, je ne l’appellerai donc pas une martyre, mais plus qu’une martyre, puisque morte sept fois avant sa propre mort, par chacun des sept gages d’amour qu’elle envoya la précéder dans le Royaume, elle vint la première au supplice, mais n’y parvint que la huitième. La mère vit la mort de ses fils avec une grande souffrance, mais sans effroi; elle mêla la joie de l’espérance à la douleur de la nature. Elle craignit pour eux durant leur vie, elle se réjouit pour eux au moment de leur mort. Elle souhaita n’en laisser aucun après elle, de crainte qu’à se conserver l’un d’eux comme survivant, elle ne pût le conserver comme compagnon.
Que nul d’entre vous, frères très chers, n’aille se figurer qu’à la mort de ses fils, le cœur de cette mère n’ait pas vibré de tendresse naturelle. Ses fils, qu’elle savait être sa propre chair, elle ne pouvait sans douleur les voir mourir, mais elle avait au-dedans d’elle un amour assez fort pour surmonter la douleur de la chair. Dans le même sens, le Seigneur dit à Pierre, qui aurait un jour à souffrir : "Lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et il te conduira où tu ne voudras pas." (Jn 21, 18). Si Pierre s’était entièrement refusé à le vouloir, il n’aurait pas pu souffrir pour le Christ; mais le martyre, que par faiblesse de la chair il ne voulait pas, il l’aima par la force de l’esprit. Tout en éprouvant en sa chair une vive crainte de marcher au supplice, il exulta en son esprit d’avancer vers la gloire, et il arriva ainsi que le tourment du martyre, qu’il ne voulait pas, il le voulut quand même. Nous aussi, lorsque nous cherchons à retrouver la joie d’une bonne santé, nous prenons une potion médicinale très amère. Dans cette potion, l’amertume nous déplaît, bien sûr, mais la santé que nous rend cette amertume nous plaît. Félicité aima donc ses fils comme le veut la nature, mais pour l’amour de la patrie céleste, elle voulut que ceux qu’elle aimait mourussent, et même en sa présence. C’est elle qui ressentit leurs blessures, mais c’est elle aussi qui se grandit en la personne des fils qui la précédaient au Royaume. Oui, cette femme mérite que je dise qu’elle est plus qu’une martyre, car dans son ardeur, elle est morte en chacun de ses fils, et obtenant ainsi de multiplier son martyre, elle a emporté une palme qui dépasse celle des martyrs.
A ce qu’on raconte, il était d’usage chez les anciens que les consuls exercent la charge de leur fonction pendant un temps déterminé. Mais si l’un d’eux était reconduit à l’honneur du consulat, devenu consul, non plus pour la première fois, mais pour la deuxième ou même la troisième fois, il surpassait en louange et en dignité ceux qui ne l’avaient été qu’une fois. Ainsi, la bienheureuse Félicité a dépassé les martyrs, puisqu’elle a donné et redonné sa vie pour le Christ par tant de fils morts avant elle. Se contenter de mourir elle-même était loin de suffire à son amour.
4. Considérons cette femme, mes frères, et considérons ce que nous pèserons en face d’elle, nous qui sommes virils par le corps. Souvent, quand nous nous proposons de faire du bien, il suffit d’un mot, même insignifiant, jailli à notre encontre de la bouche d’un moqueur, pour que notre résolution d’agir fléchisse aussitôt, et que, démontés, nous reculions. Voici qu’en de nombreux cas, des paroles nous retiennent d’accomplir une bonne œuvre, alors que même les tortures n’ont pu fléchir Félicité dans ses saintes résolutions. Nous, nous sommes arrêtés par le souffle léger d’un mot méchant; elle, c’est par le glaive qu’elle s’est élancée vers le Royaume, négligeant comme néant ce qui s’opposait à sa résolution. Nous, nous ne voulons pas nous conformer aux commandements du Seigneur en faisant l’aumône de nos biens, même si nous en avons trop; elle, non seulement elle a apporté à Dieu sa fortune, mais elle a donné aussi pour lui sa propre chair. Nous, quand nous perdons nos enfants par la volonté divine, nous pleurons sans pouvoir être consolés; elle, elle les aurait pleurés comme morts si elle ne les avait pas offerts.
Lorsque viendra le Juge rigoureux pour le terrible examen, que pourrons-nous dire, nous les hommes, à la vue de la gloire de cette femme? En quoi la faiblesse de leur cœur excusera-t-elle les hommes, quand on leur montrera cette femme qui, outre le monde, a vaincu son sexe? Suivons donc, frères très chers, la voie austère et rude du Rédempteur : la pratique des vertus l’a si bien aplanie que des femmes prennent plaisir à l’emprunter. Méprisons tous les biens de la vie présente; ils sont sans valeur, puisqu’ils peuvent passer. Ayons honte d’aimer ce que nous sommes assurés de perdre très vite. Ne nous laissons pas dominer par l’amour des choses terrestres, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par la colère, ni souiller par la luxure, ni consumer par l’envie.
C’est pour l’amour de nous, frères très chers, que notre Rédempteur est mort; apprenons aussi à nous vaincre nous-mêmes pour l’amour de lui. Si nous savons le faire parfaitement, non seulement nous échapperons au châtiment qui nous menace, mais nous recevrons la récompense de la gloire avec les martyrs. Car bien que nous ne soyons pas persécutés, la paix connaît elle aussi son genre de martyre : même si nous n’offrons pas au fer notre tête en chair et en os, nous portons pourtant le glaive spirituel en notre âme pour y mettre à mort les désirs charnels. Que Dieu nous vienne en aide…
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1 Jésus donne aux saintes femmes la mission d’annoncer sa Résurrection.
Homélie 4
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Etienne, martyr,
au sujet des apôtres
26 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Envoi des douze en mission
Jésus donne l’ordre à ses apôtres de prêcher l’Evangile, excepté chez les païens et dans les villes des Samaritains. Et il ajoute : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement." L’orateur prend occasion de cette sentence pour flétrir le vice de simonie.
Simon le Magicien est ce personnage mystérieux qui s’attira une verte réprimande de saint Pierre pour avoir voulu lui acheter le pouvoir d’imposer les mains : "Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent." (Ac 8, 20). Il a donné son nom à la simonie, qui désigne à l’origine la vente de l’ordination sacerdotale. Grégoire utilise toujours ce mot avec cette signification. Il constate par exemple dans une de ses lettres que personne, en Gaule ou en Germanie, "ne peut parvenir aux ordres sacrés sans faire de présents", et il condamne ce commerce honteux sous le nom d’"hérésie simoniaque" (Registrum 5, 62). Le texte de cette Homélie a été très utilisé au moyen âge contre la simonie, en particulier par les réformateurs grégoriens du XIe siècle (cf. A. Fliche, La Réforme grégorienne, Louvain, 1966, t. 1, p. 23-30). Le saint pape distingue ici les trois sortes de simonie en fonction des trois types de présents par lesquels on cherche à obtenir la charge ecclésiastique convoitée : la servilité, l’argent et la flatterie.
Abordons maintenant un tout autre ordre de réalités, celui de la question théologique très délicate de la prédestination. Lorsque saint Grégoire parle de ceux qui, par un secret jugement de Dieu, "ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce", il enseigne en effet la prédestination absolument gratuite au salut. Ailleurs, il affirme non moins nettement l’autre aspect du mystère : la réelle possibilité de ce salut pour tous les adultes, au moins pour tous les baptisés. Il s’accorde d’ailleurs à dire avec saint Augustin que nul ne saurait voir ici-bas l’intime conciliation de ces deux vérités. L’équilibre se trouve dans l’affirmation de ces deux aspects extrêmes du mystère et dans la contemplation supérieure de l’infinie bonté de Dieu, qui est à la fois le principe de sa miséricorde et de sa justice. Ce n’est qu’en regardant les choses du côté de l’amour de Dieu qu’on aborde sans danger l’angoissante question de la prédestination (cf. Garrigou-Lagrange in D.T.C., art. Prédestination, t. 12, col. 2901).
Mt 10, 5-10
En ce temps-là, Jésus envoya ses douze apôtres après leur avoir donné ses instructions : "N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. N’ayez sur vous ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton; car l’ouvrier mérite sa nourriture."
N’est-il pas évident pour tous, frères très chers, que notre Rédempteur est venu en ce monde pour la rédemption des païens? Ne voyons-nous pas aussi chaque jour des Samaritains appelés à la foi? Alors, pourquoi le Seigneur dit-il aux apôtres qu’il envoie prêcher : "N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël." C’est pour nous amener à en conclure, à partir de ce qui est arrivé, qu’il voulait qu’on prêchât d’abord à la Judée seule, et ensuite seulement à tous les peuples païens, afin que lorsque la Judée, ayant été appelée, aurait refusé de se convertir, les saints prédicateurs aillent appeler les païens à leur tour. De la sorte, après le rejet de la prédication de notre Rédempteur par les siens, celui-ci se chercherait des auditeurs pour ainsi dire étrangers parmi les peuples païens; et là où les Juifs allaient trouver une charge contre eux, les païens puiseraient un accroissement de grâce.
A ce moment-là, en effet, il en était, en Judée, qui devaient être appelés, et il en était, chez les païens, qui ne devaient pas être appelés. Dans les Actes des apôtres, nous lisons qu’à la prédication de Pierre, trois mille Juifs d’abord, puis cinq mille autres ont cru (cf. Ac 2, 41; 4, 4). Et quand les apôtres ont voulu prêcher aux païens en Asie, on rapporte que cela leur fut interdit par l’Esprit (cf. Ac 16, 6); et pourtant, ce même Esprit, qui interdit d’abord la prédication, la fit ensuite pénétrer dans le cœur des Asiates. N’y a-t-il pas déjà longtemps que toute l’Asie est gagnée à la foi?
Si l’Esprit-Saint a commencé par interdire ce qu’il a fait ensuite, c’est qu’il y avait alors en Asie des hommes qui ne devaient pas être sauvés. Il y avait alors dans cette région des hommes qui ne méritaient pas encore d’être ramenés à la vie, mais qui ne méritaient pas non plus d’être jugés plus sévèrement pour avoir méprisé la prédication. Ainsi, un jugement subtil et mystérieux a refusé la sainte prédication aux oreilles de ces hommes, parce qu’ils ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce. Il nous est donc nécessaire, frères très chers, de craindre, dans tout ce que nous faisons, les desseins cachés que le Dieu tout-puissant nourrit à notre endroit, de peur que si nous laissons notre âme se répandre à l’extérieur, sans la ramener à elle-même en la détournant de la volupté, le Juge ne lui ménage, pour la corriger, de terribles épreuves à l’intérieur. C’est ce qu’observait bien le psalmiste quand il a dit : "Venez et voyez les œuvres du Seigneur. Que ses desseins sur les fils des hommes sont redoutables!" (Ps 66, 5). Il a vu en effet que l’un reçoit un appel dicté par la miséricorde, tandis qu’un autre est repoussé comme l’exige la justice. Et parce que le Seigneur se détermine tantôt à pardonner, tantôt à sévir avec colère, le psalmiste a redouté ce qu’il ne parvenait pas à comprendre. Ce Dieu qu’il découvrait non seulement insondable, mais aussi inflexible en certaines de ses décisions, il a proclamé qu’il était redoutable en ses desseins.
2. Ecoutons ce qui est prescrit aux prédicateurs envoyés en mission : "Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche." Cette proximité, frères très chers, même si l’Evangile la taisait, le monde la proclamerait. Car il nous parle par ses ruines : broyé par tant de coups et déchu de sa gloire, il nous montre, comme déjà tout proche, un autre Royaume, qui le suit. Il est devenu amer jusque pour ceux qui l’aiment. Il les exhorte par ses ruines elles-mêmes à ne pas l’aimer. En effet, si une maison endommagée menaçait ruine, celui qui l’habite prendrait la fuite; et celui qui l’avait aimée lorsqu’elle était debout s’en éloignerait au plus vite quand elle s’écroule. Entourer le monde de notre affection au moment où il s’effondre, ce n’est pas désirer être logés, mais plutôt vouloir être écrasés, parce que cet amour qui nous enchaîne aux malheurs subis par le monde rend inutile tout effort pour nous dégager de son écroulement. Il nous est donc facile aujourd’hui de déprendre notre âme de l’amour du monde, quand nous voyons toutes choses détruites autour de nous. Mais c’était très difficile au temps où les Douze étaient envoyés prêcher le Royaume invisible des cieux, car alors, aussi loin que portait la vue, tous les royaumes terrestres prospéraient.
3. Pour cette raison, des miracles sont venus à la rescousse des saints prédicateurs, afin que cette démonstration de puissance inspirât confiance en leurs paroles, et que ceux qui prêchaient de l’inédit en vinssent aussi à faire de l’inédit, comme l’ajoute notre texte : "Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons."
Tant que le monde était florissant, que le genre humain s’accroissait, qu’on vivait longtemps et qu’on regorgeait de biens, à qui aurait-on pu faire croire par des paroles qu’il existait une autre vie? Qui aurait donné sa préférence aux choses invisibles sur les choses visibles? Mais lorsque des infirmes eurent été ramenés à la santé, des morts rappelés à la vie, quand des lépreux eurent retrouvé la netteté de leur chair, et que des possédés eurent été délivrés de la puissance des esprits immondes, lorsque tant de miracles visibles eurent été accomplis, qui aurait pu ne pas croire aux choses invisibles dont il entendait parler? Car les miracles visibles n’éclatent aux yeux de ceux qui les voient que pour les attirer vers la foi aux réalités invisibles, et leur faire sentir, à travers ce qui s’accomplit d’admirable au-dehors, que ce qui se trouve au-dedans l’est encore beaucoup plus.
Voilà pourquoi, aujourd’hui où le nombre des fidèles a augmenté, on trouve encore dans la sainte Eglise beaucoup de personnes qui mènent une vie riche en vertus, mais sans les prodiges liés à ces vertus; en effet, le miracle extérieur est inutile s’il n’y a rien à réaliser à l’intérieur. Comme le dit le Docteur des nations, "les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants" (1 Co 14, 22). Aussi cet éminent prédicateur a-t-il ressuscité par la prière, devant tous les incroyants, le jeune Eutychus, qui, s’étant endormi pendant la prédication, était tombé par la fenêtre et se trouvait bel et bien mort (cf. Ac 20, 7-12). Venant à Malte et sachant l’île remplie d’incroyants, il guérit par la prière le père de Publius, qui était tourmenté par la dysenterie et les fièvres (cf. Ac 28, 7-10). Quant à Timothée, son compagnon de voyage et son aide pour la sainte prédication, qui souffrait de maux d’estomac, il ne le guérit pas d’une parole, mais il fait appel à l’art médical pour rétablir sa santé : "Prends, lui dit-il, un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes maladies."
(1 Tm 5, 23). Lui qui, par une seule prière, a pu guérir un malade incroyant, pourquoi ne remet-il pas aussi sur pied par la prière son compagnon souffrant? C’est qu’il fallait guérir au-dehors par un miracle cet homme qui n’avait pas la vie au-dedans, pour que la manifestation de la puissance extérieure permît à une vertu intérieure de l’amener à la vie. Mais le compagnon malade de Paul, qui était croyant, n’avait pas besoin de voir des miracles au-dehors, puisqu’il était vivant et en pleine santé au-dedans.
4. Ecoutons maintenant ce que notre Rédempteur ajoute après avoir accordé le pouvoir de prêcher et la puissance de faire des miracles : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement." Il prévoyait que certains utiliseraient le don même de l’Esprit qu’ils avaient reçu comme monnaie d’échange, et qu’ils détourneraient les prodiges et les miracles en les faisant servir à leur cupidité. C’est ainsi que Simon le Magicien, qui voyait les miracles opérés par l’imposition des mains, voulut recevoir pour de l’argent ce don du Saint-Esprit, afin de vendre d’une manière plus honteuse encore ce qu’il aurait mal acquis (cf. Ac 8, 18-24). Voilà aussi pourquoi notre Rédempteur, s’étant fait un fouet avec des cordes, a chassé la foule du Temple et a renversé les sièges des marchands de colombes (cf. Jn 2, 14-16). Vendre des colombes, c’est imposer les mains, pour conférer l’Esprit-Saint, sans avoir égard au mérite de la vie [du candidat], mais en vue d’une récompense. Quelques-uns, cependant, sans toucher de l’argent en récompense pour l’ordination, accordent les ordres sacrés pour obtenir la faveur des hommes; ce faisant, ils ne recherchent pour toute rétribution que la louange. Ils n’accordent pas gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement, puisqu’en s’acquittant de cette fonction sainte, ils escomptent qu’on leur rende de l’adulation en monnaie de leur pièce. C’est donc avec raison que le prophète décrit l’homme juste comme "celui qui éloigne sa main de tout présent" (Is 33, 15). Il ne dit pas : "celui qui éloigne sa main du présent", mais il précise bien : "de tout présent"; car on doit distinguer le présent de servilité, le présent de la main, et le présent de la langue. Le présent de servilité, c’est une sujétion dont on s’acquitte alors qu’on n’y était pas tenu; le présent de la main, c’est l’argent; le présent de la langue, c’est l’adulation. Celui qui confère les ordres sacrés éloigne donc sa main de tout présent lorsque dans les choses divines, non seulement il ne recherche aucunement l’argent, mais il n’ambitionne pas non plus la faveur des hommes.
5. Quant à vous, frères très chers, qui n’avez pas quitté l’habit séculier, puisque vous connaissez les devoirs qui nous reviennent, ramenez l’attention de votre âme sur les vôtres. Tous vos devoirs mutuels, accomplissez-les gratuitement. La récompense de vos œuvres, ne la recherchez pas en un monde qui, comme vous le voyez, a déjà décliné avec tant de rapidité. De même que vous désirez cacher vos mauvaises actions pour que les autres ne les voient pas, prenez garde de ne pas manifester vos bonnes actions dans le but d’en être loués par les hommes. Ne faites le mal d’aucune manière, et ne faites pas le bien en vue d’une récompense terrestre. Cherchez à avoir pour témoin de vos actions celui-là même que vous attendez comme juge. Donnez-lui de voir que vos bonnes actions sont maintenant secrètes, pour qu’à l’heure de la récompense, il les fasse connaître de tous.
De même que vous accordez tous les jours de la nourriture à votre corps, afin qu’il ne défaille pas, que les bonnes œuvres soient l’aliment quotidien de votre âme. C’est par la nourriture que le corps se refait, c’est par l’œuvre de charité que l’âme doit s’entretenir. Ce que vous accordez à votre corps voué à mourir, ne le refusez pas à votre âme destinée à vivre pour l’éternité. Supposons que le feu dévore soudain une maison : n’importe quel propriétaire saisit alors ce qu’il peut et s’enfuit; il regarde comme un gain d’avoir pu arracher quoi que ce soit aux flammes avec lui. Voici que le feu des tribulations anéantit le monde, et que sa fin toute proche brûle comme une flamme tout ce qui en faisait l’ornement. Estimez donc, frères très chers, que c’est un gain considérable que vous réalisez si vous en arrachez quelque chose avec vous, si vous en emportez quoi que ce soit dans votre fuite, si ce que vous pouviez perdre en le gardant pour vous, vous le conservez pour votre récompense éternelle en le donnant. Car nous perdons toutes les choses terrestres en les conservant, mais nous les conservons en les donnant généreusement.
Très vite, le temps s’enfuit. Par conséquent, puisqu’une insistance importune nous contraint à voir bientôt notre Juge, préparons-nous-y en toute hâte par de bonnes actions, avec l’aide de Notre-Seigneur…
Homélie 5
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux André, apôtre,
le jour de sa fête
30 novembre 590
La vocation des apôtres
La vocation de Pierre et André constitue le sujet de cette Homélie. Ils abandonnent leurs filets pour suivre Jésus dès le premier mot, sans avoir vu aucun miracle, ni entendu aucune promesse de récompense.
Une telle promptitude pour répondre à l’appel de Dieu devrait nous donner honte de notre tiédeur, remarque le prédicateur. Sans doute ces pêcheurs ne possédaient-ils presque rien, et ils n’ont donc pas pu abandonner grand-chose, mais l’affection avec laquelle on donne à Dieu compte plus que la chose même qu’on lui donne. Celui-là quitte beaucoup qui ne se réserve rien. Or Pierre et André ont renoncé à tout, même au désir de posséder quelque chose.
L’aspect matériel de nos dons est très secondaire. Dieu n’a besoin que de notre bonne volonté, c’est-à-dire d’une générosité prête à se défaire de tout par amour pour lui. Une telle disposition est bien sûr incompatible avec toute pensée d’envie; elle exige donc de se détacher parfaitement de tous les biens terrestres. Avec un art consommé, le pape interprète en ce sens des images qu’il emprunte au prophète Isaïe. Et il termine son Homélie en invitant ses auditeurs à imiter les vertus mêmes qu’ils honorent en saint André. Mais comme on ne peut atteindre d’un seul coup à une telle perfection, notre prudent prédicateur conseille à ses ouailles de modérer d’abord leur convoitise du bien d’autrui par la crainte de Dieu, avant de donner leurs propres biens.
Courte, pleine de bonhomie et de discrétion, cette Homélie est bien caractéristique du style simple et familier de Grégoire. On y voit aussi transparaître son attachement pour le saint apôtre à qui il a voué son monastère du Cælius : André, que les Grecs appellent le "Protoclet" (premier appelé).
Mt 4, 18-22
En ce temps-là, comme il marchait le long de la mer de Galilée, Jésus vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère; ils étaient en train de jeter leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit : "Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes." Eux, laissant aussitôt leurs filets, le suivirent. S’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, dans une barque avec Zébédée, leur père, en train de réparer leurs filets; et il les appela. Eux, laissant aussitôt leurs filets et leur père, le suivirent.
Vous avez entendu, frères très chers, qu’au premier appel, Pierre et André ont abandonné leurs filets pour suivre le Rédempteur. Ils ne l’avaient pas encore vu faire de miracles; ils ne l’avaient rien entendu dire de la récompense éternelle. Et pourtant, au premier commandement du Seigneur, ils ont oublié tout ce qu’on leur voyait posséder.
Et nous, combien de miracles du Seigneur n’avons-nous pas sous les yeux? De combien de fléaux ne nous afflige-t-il pas? Combien d’âpres menaces ne viennent-elles pas nous frapper de terreur? Et cependant, nous négligeons de suivre celui qui nous appelle.
Il siège déjà au Ciel, celui qui nous exhorte à la conversion; déjà il a courbé les nations sous le joug de la foi; déjà il a renversé la gloire de ce monde, et par l’accumulation de ses ruines, il annonce l’approche du jour où il nous jugera avec rigueur. Et pourtant, notre esprit orgueilleux ne consent pas à abandonner de plein gré ce qu’il perd tous les jours malgré lui. Que dirons-nous donc, mes très chers, que dirons-nous le jour où le Seigneur nous jugera, puisque ni les préceptes ne peuvent nous détacher de l’amour du siècle présent, ni les châtiments nous en corriger?
2. Quelqu’un se dit peut-être, dans le secret de ses pensées : qu’ont-ils abandonné de si précieux à la voix du Seigneur, ces deux pêcheurs qui n’avaient presque rien? Mais en telle matière, frères très chers, c’est l’affection qu’il faut peser, non la richesse. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ne se sont rien réservé. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ont renoncé à tout, si peu que fût ce tout. Nous, au contraire, l’amour nous attache à ce que nous avons, et le désir nous fait courir après ce que nous n’avons pas. Pierre et André, eux, ont beaucoup abandonné, parce que tous deux se sont défaits même du désir de posséder. Ils ont beaucoup abandonné, car en même temps qu’à leurs biens, ils ont également renoncé à leurs convoitises. En suivant le Seigneur, ils ont donc abandonné tout ce qu’ils auraient pu désirer en ne le suivant pas.
Ainsi, en verrait-on certains abandonner beaucoup de choses, qu’on ne devrait pas se dire à part soi: "Je veux bien les imiter dans leur mépris du monde, mais qu’abandonnerai-je? Je ne possède rien." Vous abandonnez beaucoup, mes frères, si vous renoncez aux désirs terrestres. En effet, nos biens extérieurs, si petits qu’ils soient, suffisent au Seigneur : c’est le cœur et non la valeur marchande qu’il considère; il ne regarde pas combien nous lui sacrifions, mais de combien [d’amour] procède notre sacrifice. Car à ne considérer que la valeur marchande extérieure, voilà que nos saints commerçants ont payé de leurs filets et de leur barque la vie éternelle des anges. Il n’y a pas ici de prix fixé; mais le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes. Il coûta ainsi à Zachée la moitié de ses biens, puisqu’il se réserva l’autre moitié pour rembourser au quadruple ce qu’il avait pris injustement (cf. Lc 19, 8). Il coûta à Pierre et à André l’abandon de leurs filets et de leur barque. Il coûta deux piécettes à la veuve (cf. Lc 21, 2), et un verre d’eau fraîche à tel autre (cf. Mt 10, 42). Oui, comme nous l’avons dit, le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes.
3. Jugez-en, mes frères, qu’y a-t-il de moins coûteux à acheter et de plus précieux à posséder? Peut-être n’avons-nous pas même un verre d’eau fraîche à offrir à celui qui en a besoin, mais même en ce cas, une parole divine nous promet que nous ne serons pas inquiétés. Car à la naissance de notre Rédempteur, les habitants de la cité du Ciel se sont montrés et ont proclamé : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté." (Lc 2, 14). Aux yeux de Dieu, en effet, la main n’est jamais vide de présents, si l’écrin du cœur est rempli de bonne volonté. Ce qui fait dire au psalmiste : "Ils sont en moi, ô Dieu, les vœux que je dois vous offrir, et je vous rendrai des louanges." (Ps 56, 13). C’est comme s’il disait clairement : "Même si je n’ai pas de présent à offrir au-dehors, je trouve cependant en moi-même quelque chose à déposer sur l’autel de vos louanges. Puisque nos sacrifices ne vous servent pas à vous nourrir, c’est l’offrande de notre cœur qui est la plus capable de vous fléchir." Rien, en effet, ne peut être offert à Dieu de plus précieux que la bonne volonté.
Mais qu’est-ce que la bonne volonté? C’est redouter le malheur du prochain autant que le nôtre, et se réjouir autant de son bonheur que de nos succès; c’est considérer comme nôtres les dommages subis par les autres, et estimer de même leurs profits; c’est aimer ses amis, non pour le monde, mais pour Dieu, et même supporter ses ennemis par amour; c’est ne faire à personne ce qu’on ne veut pas subir, et ne refuser à personne ce qu’on est en droit de désirer pour soi; c’est non seulement subvenir aux nécessités du prochain selon la mesure de ses forces, mais vouloir même le servir au-delà de ses forces. Y a-t-il donc sacrifice plus précieux que celui dans lequel l’âme, présentant son offrande à Dieu sur l’autel de son cœur, s’immole elle-même?
4. Mais on ne s’acquitte pleinement de ce sacrifice de la bonne volonté qu’à la condition de renoncer entièrement à toute cupidité terrestre. Car tout ce que nous désirons en ce monde, nous l’envions sans aucun doute à notre prochain. Ce qu’un autre acquiert, en effet, paraît nous manquer. Et comme l’envie est toujours opposée à la bonne volonté, dès que l’envie s’est emparée de l’âme, la bonne volonté s’en éloigne. C’est pourquoi les saints prédicateurs, afin de pouvoir aimer parfaitement leur prochain, se sont appliqués à ne rien aimer en ce siècle, à n’y jamais rien désirer, et à n’y rien posséder, fût-ce sans s’y attacher.
C’est en voyant de tels hommes qu’Isaïe a dit fort à propos : "Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuages, et qui sont comme des colombes à leurs fenêtres?" (Is 60, 8). Il les a vus mépriser les choses de la terre, s’approcher en esprit de celles du Ciel, commander d’un mot à la pluie, briller par leurs miracles. Aussi, ceux qu’une sainte prédication et une vie sublime avaient élevés loin des contagions de la terre, il les a désignés à la fois comme des hommes qui volent et comme des nuages. Les fenêtres, ce sont nos yeux, car c’est par eux que l’âme voit ce qu’elle convoite au-dehors. Quant à la colombe, c’est un animal simple et dépourvu du fiel de la méchanceté. Ils sont donc comme des colombes à leurs fenêtres, ceux qui ne désirent rien en ce monde, qui regardent toutes choses avec simplicité, et qui ne se laissent pas emporter par le désir avide de ce qu’ils voient. Au contraire, ce n’est pas à des colombes à leurs fenêtres, mais à un faucon, que ressemble celui qui ne respire que convoitise pour tout ce qui lui tombe sous les yeux.
Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête du bienheureux apôtre André, frères très chers, il nous faut imiter ce que nous honorons [en lui]. Que l’honneur rendu [au saint] par notre âme transformée témoigne du zèle de notre dévotion : méprisons ce qui est de la terre, et par l’abandon des biens transitoires, achetons les biens éternels. Si nous ne pouvons pas encore abandonner ce qui est nôtre, du moins ne convoitons pas ce qui est aux autres. Et si notre âme n’est pas encore embrasée du feu de la charité, qu’elle garde en son ambition le frein de la crainte, afin que fortifiée par un continuel progrès et réprimant son désir des biens d’autrui, elle arrive un jour à mépriser les siens propres, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…
Homélie 6
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Marcellin et Pierre
10 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le témoignage rendu à jean par Jésus
Le prédicateur explique pourquoi saint Jean-Baptiste a semblé douter que Jésus fût "celui qui devait venir", après l’avoir montré aux Juifs et baptisé. Cette question continue à passionner les exégètes d’aujourd’hui. Et si la position du saint pape a peu de chance de recueillir leurs suffrages, elle n’en est pas moins riche de sens théologique.
Après avoir résolu cette difficulté, l’orateur dresse le tableau des qualités de Jean : il n’est ni semblable à un roseau agité par le vent, ni vêtu d’habits douillets. Il est plus qu’un prophète : un ange, au sens étymologique de ce mot. Chacun de nous peut aussi mériter d’être appelé un ange, et Grégoire dit comment. La finale va surprendre ceux qui s’imaginent qu’il a fallu attendre le concile Vatican II pour que l’Eglise encourage l’apostolat des laïcs. Un pape du vie siècle ne craignait pas de le faire avec des images fort parlantes.
Mt 11, 2-10
En ce temps-là, comme Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ, il envoya deux de ses disciples lui dire : "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?" Jésus leur répondit : "Allez rapporter à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!" Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : "Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Qu’êtes-vous donc allés voir? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi."
Une question, frères très chers, se pose à nous : Jean était un prophète, et même plus qu’un prophète, puisqu’il a fait connaître le Seigneur venant se faire baptiser dans le Jourdain, en déclarant : "Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde" (Jn 1, 29), et que considérant à la fois sa propre bassesse et la puissance de la divinité du Seigneur, il a dit : "Celui qui est terrestre a aussi un langage terrestre, mais celui qui vient du Ciel est au-dessus de tous" (Jn 3, 31); pourquoi donc, une fois emprisonné, envoie-t-il ses disciples demander : "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?" comme s’il ne connaissait pas celui qu’il avait montré, et comme s’il ne savait pas que le Christ était bien celui qu’il avait proclamé en le prophétisant, en le baptisant et en le montrant?
Mais cette question trouve vite sa réponse si l’on examine le temps et l’ordre dans lesquels se sont déroulés les faits. Sur les rives du Jourdain, Jean a affirmé que Jésus était le Rédempteur du monde; une fois emprisonné, il demande pourtant s’il est bien celui qui doit venir. Ce n’est pas qu’il doute que Jésus soit le Rédempteur du monde, mais il cherche à savoir si celui qui était venu en personne dans le monde, va aussi descendre en personne dans les prisons infernales. Car celui que Jean a déjà annoncé au monde comme précurseur, il le précède encore aux enfers par sa mort. Il demande donc: "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?" C’est comme s’il disait clairement : "De même que tu as daigné naître pour les hommes, fais-nous savoir si tu daigneras aussi mourir pour eux, en sorte que précurseur de ta naissance, je le devienne aussi de ta mort, et que j’annonce aux enfers que tu vas venir, comme j’ai déjà annoncé au monde que tu étais venu."
C’est pour cela que la réponse du Seigneur, à la question ainsi posée, traite de l’abaissement de sa mort aussitôt après avoir énuméré les miracles opérés par sa puissance, quand il dit : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!" A la vue de tant de signes et de si grands prodiges, nul n’avait sujet de se scandaliser, mais bien plutôt d’admirer. Il s’éleva cependant un grave scandale à son endroit dans l’esprit des infidèles lorsqu’ils le virent mourir, même après tant de miracles. D’où le mot de Paul : "Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens." (1 Co 1, 23). Oui, les hommes regardèrent comme une folie que l’Auteur de la vie mourût pour eux; et l’homme a trouvé moyen de se scandaliser à son sujet pour ce qui aurait dû exciter davantage sa reconnaissance. Car Dieu doit être honoré d’autant plus dignement par les hommes qu’il a été jusqu’à subir pour eux des traitements indignes.
Quel est donc le sens des paroles du Seigneur : "Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!" Ne veut-il pas désigner clairement l’abjection et l’abaissement de sa mort? C’est comme s’il disait ouvertement : "Il est vrai que je fais des choses admirables, mais je ne refuse pas pour autant d’en souffrir d’ignominieuses; puisque je vais te suivre [Jean-Baptiste] en mourant, que les hommes se gardent bien de mépriser en moi la mort, eux qui vénèrent en moi les miracles."
2. Ecoutons ce que notre Rédempteur dit aux foules au sujet de Jean, après avoir renvoyé ses disciples : "Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent?" Il n’énonce pas cela pour l’affirmer, mais pour le nier. Le roseau fléchit dès que la brise l’effleure. Que désigne-t-il, sinon l’esprit charnel, qui s’incline d’un côté ou de l’autre dès qu’il est touché par la flatterie ou la critique? En effet, qu’une bouche humaine vienne à souffler sur lui la brise de la flatterie, et le voilà qui se réjouit, s’enorgueillit et s’infléchit tout entier par complaisance. Mais qu’un souffle de critique sorte de la bouche même dont provenait la brise de la louange, et il s’incline aussitôt de l’autre côté dans un accès de fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent : ni la faveur ne le rendait caressant en le flattant, ni la critique, d’où qu’elle vînt, ne le rendait violent en le mettant en colère. La prospérité ne pouvait l’élever, ni l’adversité le fléchir. Non, Jean n’était pas un roseau agité par le vent : aucun revirement de situation ne faisait plier sa droiture.
Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être des roseaux agités par le vent. Affermissons notre âme exposée aux brises des paroles; demeurons en notre esprit d’une stabilité inflexible. Ne nous laissons jamais entraîner à la colère par la critique, ni incliner par la flatterie à une complaisance et une indulgence exagérées. Ne nous élevons pas dans la prospérité, ne nous troublons pas dans l’adversité, en sorte que fixés dans la solidité de la foi, nous ne nous laissions aucunement ébranler par la mobilité des choses qui passent.
3. La suite du texte nous rapporte encore ces paroles du Seigneur : "Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois." On raconte en effet que Jean était vêtu d’un tissu en poil de chameau. Et pourquoi affirmer : "Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois", sinon pour indiquer en une formule claire que ce n’est pas le Roi du Ciel, mais les rois de la terre que servent ceux qui ne veulent pas souffrir d’âpretés pour Dieu, mais qui se donnent tout entiers aux choses extérieures, et recherchent en la vie présente ce qui est douillet et délectable? Ne nous figurons donc pas que le superflu et la recherche dans le vêtement soient innocents de tout péché. Si ce n’était pas une faute, le Seigneur n’aurait en aucune manière loué Jean pour la rudesse de son vêtement. Si ce n’était pas une faute, jamais l’apôtre Pierre, dans son épître, n’aurait détourné les femmes de désirer des vêtements précieux, par ces mots : "Pas de vêtements précieux." (1 P 3, 3). Mesurez quelle faute il peut y avoir pour des hommes à rechercher ce que le pasteur de l’Eglise a pris soin d’interdire même aux femmes.
4. Qu’on dise de Jean qu’il n’était pas vêtu d’habits douillets peut aussi être compris en un autre sens : il n’était pas vêtu d’habits douillets, du fait qu’il n’a pas encouragé les pécheurs dans leur manière de vivre par des caresses, mais les a réprimandés avec vigueur par de rudes invectives, en disant : "Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?" (Mt 3, 7). Salomon déclare aussi à ce propos : "Les paroles des sages sont comme des aiguillons et comme des clous plantés en haut."
(Qo 12, 11). Les paroles des sages sont comparées à des clous et à des aiguillons, parce qu’ils ne cherchent pas à flatter les fautes des coupables, mais à les piquer.
5. "Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète." La fonction du prophète est seulement d’annoncer les choses à venir, et non de les montrer accomplies. Jean est donc plus qu’un prophète, car celui qu’il avait prophétisé en le précédant, il le montrait également en le désignant. Mais puisque notre Rédempteur a nié que Jean fût un roseau agité par le vent, puisqu’il a dit qu’il n’était pas vêtu d’habits somptueux, puisqu’il a témoigné que le nom de prophète était pour lui insuffisant, écoutons maintenant quel titre digne de lui on peut lui décerner. "C’est de lui, poursuit le Seigneur, qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi." Au mot grec "ange" correspond en latin nuncius [celui qui annonce]. Il est donc à propos d’appeler "ange" celui qui est envoyé annoncer le Juge suprême, pour marquer par son nom même la haute fonction qu’il remplit par ses œuvres. Le nom est élevé, mais la vie [de celui qui le porte] ne lui est pas inférieure.
6. Plaise à Dieu, frères très chers, que nous ne le disions pas pour notre condamnation, mais tous ceux qui portent le nom de prêtre sont appelés des anges, comme l’affirme le prophète : "Les lèvres du prêtre ont la garde de la science, et c’est à sa bouche qu’on demande la Loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées." (Ml 2, 7)
Cependant, chacun de vous peut mériter, s’il le veut, ce titre élevé. Tous, dans la mesure de vos possibilités, pour autant que vous avez reçu les inspirations divines de la grâce, si vous détournez votre prochain de sa méchanceté, si vous vous occupez de l’exhorter à bien se conduire, si vous avertissez celui qui pèche de l’éternité du Royaume et de l’éternité du supplice, alors vos paroles pour annoncer les saintes vérités font de vous des anges, à n’en pas douter. Et que personne n’aille dire : "Je ne suis pas capable de donner des avertissements, et je n’ai pas d’aptitude pour exhorter autrui." Fais ce que tu peux, de peur qu’on ne te réclame dans les tourments le don que tu as si mal gardé. Il n’avait pas reçu plus qu’un unique talent, celui qui s’appliqua à le cacher plutôt qu’à en faire l’aumône.
Nous savons que pour le Tabernacle de Dieu, on ne fit pas seulement des coupes, mais aussi des tasses, comme le Seigneur le commandait (cf. Ex 37, 16). Les coupes représentent une doctrine surabondante, et les tasses, des connaissances bornées et étriquées. L’un, tout rempli de la doctrine de vérité, abreuve les esprits de ceux qui l’écoutent : c’est une coupe qu’il tend à autrui par ce qu’il lui dit. Un autre ne sait pas bien exprimer ce qu’il pense, mais quand il l’annonce tant bien que mal, c’est comme s’il donnait à en goûter un échantillon dans une tasse. Etablis dans le Tabernacle de Dieu, c’est-à-dire dans la sainte Eglise, si vous ne pouvez servir à votre prochain des coupes de sage doctrine, donnez-lui les tasses d’une bonne parole, pour autant que la bonté de Dieu vous en rend capables.
Dans la mesure où vous estimez avoir fait des progrès, entraînez les autres après vous. Sur le chemin de Dieu, désirez avoir des compagnons de route. Si l’un d’entre vous, mes frères, va au forum, ou peut-être au bain, il invite à venir avec lui celui qu’il trouve inoccupé. Laissez-vous donc instruire par votre manière d’agir naturelle : si vous allez à Dieu, tâchez de ne pas arriver seuls auprès de lui. Car il est écrit : "Que celui qui entend dise : Viens!" (Ap 22, 17); ainsi, celui qui a déjà reçu en son cœur l’appel du céleste amour doit répercuter cet appel au-dehors en exhortant ses proches.
Lui manque-t-il du pain pour donner l’aumône à celui qui n’a rien? Il peut lui faire un don plus excellent, puisqu’il a une langue. Il est plus grand, en effet, de restaurer par l’aliment de la parole une âme destinée à vivre dans l’éternité que de rassasier d’un pain terrestre un ventre appartenant à une chair qui doit mourir. Ne refusez donc pas, frères très chers, l’aumône de la parole à vos proches.
Vous et moi, gardons-nous des paroles oiseuses, évitons de parler inutilement. Pour autant que nous pouvons résister à notre langue, ne la laissons pas lancer des paroles en l’air, alors que le Juge déclare : "Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse qu’ils auront dite." (Mt 12, 36). Or est oiseuse la parole qui n’a pas de réelle utilité, ou qui manque de vraie nécessité. Que vos conversations cessent donc d’être oiseuses, et s’appliquent à édifier autrui. Considérez avec quelle rapidité s’enfuient les jours de cette vie, voyez quelle sera la rigueur du Juge qui doit venir. Ce Juge, gardez-le devant les yeux de votre cœur. Ce Juge, prêchez-le à l’âme de vos proches. Ainsi, votre zèle à l’annoncer dans la mesure de vos forces vous vaudra avec Jean l’honneur d’être appelés par lui des anges. Qu’il daigne lui-même vous l’accorder, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Homélie 7
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
17 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le Témoignage de Jean sur le Christ
L’évangile du jour faisant ressortir l’humilité de saint Jean-Baptiste, le pape va profiter de son commentaire du texte sacré pour traiter de cette vertu. Ce plan bipartite (explication de l’évangile, exposé sur une vertu) est très courant chez notre orateur : nous le retrouverons dans la suite des Homélies.
Dans son commentaire, saint Grégoire explique ce que peut avoir d’étonnant le témoignage que Jean-Baptiste rendit à Jésus, et qu’il se rendit à lui-même, en confessant qu’il n’était pas le Christ, ni Elie, ni un prophète, mais seulement "la voix de celui qui crie dans le désert".
Le prédicateur remarque ensuite que Jean avait reçu des lumières prophétiques sans équivalent. Or le voici qui proclame son ignorance! Un tel exemple invite les chrétiens à l’humilité, et plus particulièrement les justes : l’orgueil les met en danger de perdre tout le bénéfice de leurs vertus, et seule l’humilité peut les préserver de ce malheur. Ayant posé l’universelle nécessité de la vertu d’humilité, Grégoire propose trois moyens pour l’acquérir : se regarder par son côté faible; se rappeler ses péchés passés; bien juger des autres, même quand on les voit mal agir. Après ces conseils pratiques, l’orateur s’attache à prouver l’excellence de l’humilité. Bien loin d’être synonyme de pusillanimité, c’est elle qui nous conserve la vraie grandeur. Le pape fait ici appel à l’autorité d’Isaïe, de saint Paul et de Dieu lui-même; puis il illustre son affirmation par l’exemple admirable du roi David, qui s’est montré grand en ses actes, mais a su garder d’humbles sentiments de lui-même. Aurions-nous donc comme lui accompli des actions d’éclat, elles n’auraient aucune valeur sans "l’assaisonnement de l’humilité", car sans humilité, toutes les vertus ne sont que poussière au vent.
Frappe des formules, expressivité des images, tout contribue à faire de ce petit exposé un joyau de littérature ascétique.
Jn 1, 19-28
En ce temps-là, les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites à Jean pour l’interroger : "Qui es-tu?" Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : "Je ne suis pas le Christ." Et ils l’interrogèrent : "Quoi donc? Es-tu Elie?" Il dit : "Je ne le suis pas." "Es-tu le prophète?" Il répondit : "Non." Ils lui dirent alors : "Qui es-tu donc, pour que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?" Il dit : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe." Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. Et ils l’interrogèrent et lui dirent : "Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Elie, ni le prophète?" Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. C’est celui qui doit venir après moi, lui qui a passé devant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale." Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
Les paroles de cette lecture, frères très chers, nous font valoir l’humilité de Jean. Lui dont la vertu était si grande qu’on aurait pu le prendre pour le Christ, il choisit de rester sagement dans son rôle, sans se laisser follement entraîner par l’opinion humaine au-dessus de lui-même. "Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : ‹Je ne suis pas le Christ.›" En déclarant : "Je ne suis pas", il a clairement nié ce qu’il n’était pas, mais il n’a pas nié ce qu’il était, afin qu’en disant la vérité, il devînt membre de celui dont il ne revendiquait pas faussement le nom. Parce qu’il ne voulut pas chercher à prendre le nom du Christ, il devint membre du Christ. En s’appliquant à reconnaître humblement sa propre faiblesse, il mérita de participer vraiment à la grandeur du Christ.
Mais la présente lecture nous remet à l’esprit une autre affirmation de notre Rédempteur, qui, rapprochée des paroles de la lecture de ce jour, soulève une question très embarrassante. En effet, en un autre endroit, le Seigneur, interrogé par ses disciples au sujet de la venue d’Elie, répondit : "Elie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu; mais ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu. Et si vous voulez le savoir, Jean lui-même est Elie." (Mt 17, 12). Or, ayant été interrogé, Jean déclare : "Je ne suis pas Elie." Que veut dire cela, frères très chers? La Vérité affirme une chose, et le prophète de la Vérité la nie? Car il y a opposition complète entre ces expressions : "Il l’est" et "Je ne le suis pas". Comment donc Jean est-il le prophète de la Vérité, s’il contredit les paroles de celui qui est la Vérité? Mais si nous recherchons la vérité avec précision, nous trouverons comment ce qui paraît se contredire ne se contredit pas. L’ange n’avait-il pas annoncé à Zacharie, au sujet de Jean : "Il marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Elie." (Lc 1, 17). On dit qu’il viendra dans l’esprit et la puissance d’Elie, parce que de même qu’Elie devancera le second avènement du Seigneur, Jean devance le premier. Comme Elie est destiné à venir en précurseur du Juge, ainsi Jean a-t-il été établi précurseur du Rédempteur. Jean était donc Elie en esprit; il ne l’était pas en personne. Par conséquent, ce que le Seigneur affirme de l’esprit, Jean le nie de la personne. Il convenait en effet que le Seigneur, s’adressant à ses disciples, parlât de Jean selon l’esprit, et que Jean, répondant à la même question devant des foules charnelles, leur parlât, non de son esprit, mais de son corps. Ce que Jean nous fait entendre semble donc contraire à la vérité, mais il ne s’est pourtant pas écarté du chemin de la vérité.
2. Après avoir déclaré n’être pas un prophète — car il pouvait non seulement prédire le Rédempteur, mais aussi le montrer — Jean explique aussitôt qui il est, en ajoutant : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert."
Vous savez, frères très chers, que le Fils unique est appelé le Verbe du Père, comme Jean l’atteste en disant : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu." (Jn 1, 1). Vous savez, pour avoir vous-même parlé, que la voix doit commencer par retentir pour que le verbe puisse être entendu. Jean affirme donc être la voix, parce qu’il précède le Verbe. Devançant l’avènement du Seigneur, Jean est appelé la voix, du fait que par son ministère, le Verbe du Père est entendu des hommes. Il crie dans le désert, puisqu’il annonce à la Judée abandonnée et désertée que le Rédempteur va la consoler.
Mais que crie-t-il? Ce qu’il ajoute nous le fait savoir : "Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe." Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci écoute humblement la parole de vérité. Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci dispose sa vie dans le sens du précepte [divin]. C’est pourquoi il est écrit : "Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure." (Jn 14, 23)
Quiconque gonfle son esprit de superbe, quiconque est étouffé par les ardeurs de l’avarice, quiconque se souille des avilissements de la luxure, ferme la porte de son cœur à la vérité; il se retranche en son âme par les verrous de ses vices afin d’empêcher le Seigneur de venir à lui.
3. Ceux qui étaient envoyés s’enquièrent encore : "Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni Elie, ni le Christ, ni le prophète?" Ils ne disent pas cela par désir de connaître la vérité, mais par malice et hostilité, comme l’évangéliste le donne tacitement à entendre, en ajoutant : "Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens." C’est comme s’il disait clairement : "Ces hommes qui interrogent Jean sur ses actes sont incapables de chercher un enseignement, ils ne savent que jalouser."
Cependant, un saint ne se détourne pas de son ardeur au bien, même quand on l’interroge avec perversité. C’est pourquoi Jean répond encore aux paroles de jalousie par des enseignements porteurs de vie. Il ajoute en effet aussitôt : "Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas." Ce n’est pas dans l’esprit, mais dans l’eau que Jean baptise. Impuissant à pardonner les péchés, il lave par l’eau le corps des baptisés, mais ne lave pourtant pas l’esprit par le pardon. Pourquoi donc baptise-t-il, s’il ne remet pas les péchés par son baptême? Pourquoi, sinon pour rester dans la ligne de son rôle de précurseur? De même qu’en naissant, il avait précédé le Seigneur qui allait naître, il précédait aussi, en baptisant, le Seigneur qui allait baptiser; lui qui avait été le précurseur du Christ par sa prédication, il le devenait également en administrant un baptême qui était l’image du sacrement.
Jean a ici annoncé un mystère, lorsqu’il a déclaré à la fois que le Christ se tenait au milieu des hommes et qu’il n’en était pas connu, puisque le Seigneur, quand il se montra dans la chair, était à la fois visible en son corps et invisible en sa majesté. Parlant du Christ, Jean ajoute : "Celui qui vient après moi a passé devant moi." Il dit : "Il a passé devant moi", comme s’il disait : "Il a été placé devant moi". Il vient donc après moi, puisqu’il est né après; mais il a passé devant moi, parce qu’il m’est supérieur. Traitant cette question un peu plus haut, il a expliqué les causes de la supériorité du Christ lorsqu’il a précisé : "Car il était avant moi" (Jn 1, 16), comme pour dire clairement : "S’il l’emporte sur moi, alors qu’il est né après moi, c’est que le temps de sa naissance ne le resserre pas dans des limites : né d’une mère dans le temps, il est engendré par le Père hors du temps."
Jean manifeste quel humble respect il lui doit, en poursuivant : "Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale." Il était de coutume chez les anciens que si quelqu’un refusait d’épouser une jeune fille qui lui était promise, il dénouât la sandale de celui à qui il revenait d’être son époux par droit de parenté1. Or le Christ ne s’est-il pas manifesté parmi les hommes comme l’Epoux de la sainte Eglise? Et n’est-ce pas de lui que Jean affirme : "Celui qui a l’épouse est l’époux." (Jn 3, 29). Mais parce que les hommes ont pensé que Jean était le Christ — ce que Jean lui-même nie — il se déclare avec raison indigne de dénouer la courroie de sa chaussure. C’est comme s’il disait clairement : "Je ne peux pas mettre à nu les pieds de notre Rédempteur, puisque je ne m’arroge pas à tort le nom d’époux."
Mais on peut aussi comprendre cela d’une autre façon. Qui ne sait, en effet, que les sandales sont faites de cuir d’animaux morts? Or le Seigneur, venant en son Incarnation, s’est pour ainsi dire manifesté les sandales aux pieds, car il a assumé en sa divinité ce qu’il y a en nous de mortel et de corruptible. C’est pourquoi il dit, par la bouche du prophète : "J’étendrai ma sandale sur l’Idumée." (Ps 60, 10). L’Idumée désigne les païens, et la sandale, notre condition mortelle assumée par le Seigneur. Il affirme donc qu’il étend sa sandale sur l’Idumée, parce que se faisant connaître aux païens en la chair, sa divinité est en quelque sorte venue à nous les sandales aux pieds. Mais de cette Incarnation, l’œil humain est impuissant à pénétrer le mystère. Il ne peut en effet absolument pas saisir comment le Verbe prend un corps, comment l’être spirituel le plus haut, qui est source de la vie, prend une âme dans le sein d’une mère, comment celui qui n’a pas de commencement vient à l’existence et est conçu. La courroie de la sandale, c’est le lien de ce mystère. Jean ne peut dénouer la courroie de la sandale du Seigneur, car même lui qui a connu l’Incarnation par l’esprit de prophétie, il demeure impuissant à en sonder le mystère. Et pourquoi dire : "Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale", sinon pour reconnaître ouvertement et humblement son ignorance? C’est comme s’il disait clairement : "Comment s’étonner qu’il me soit supérieur, puisque même si je vois bien qu’il est né après moi, je ne peux saisir le mystère de sa naissance?" Voilà comment Jean, tout rempli qu’il soit de l’esprit de prophétie, et admirable par l’éclat de sa science, nous fait pourtant savoir son ignorance.
4. A ce propos, frères très chers, nous devons considérer et méditer très attentivement la conduite des saints : même quand ils savent certaines choses d’une manière admirable, ils tâchent de se remettre devant les yeux de l’esprit ce qu’ils ne savent pas, afin de conserver en eux la vertu d’humilité. S’examinant ainsi du côté où ils sont faibles, ils empêchent leur âme de s’élever du côté où elle est parfaite. Car si la science de Dieu est une vertu, l’humilité est la gardienne de la vertu. Il ne reste donc qu’à humilier notre esprit en tout ce qu’il sait, pour lui éviter de se voir arracher par le vent de l’orgueil ce que sa vertu de science avait rassemblé.
Quand vous faites le bien, mes frères, rappelez-vous toujours ce que vous avez fait de mal : votre âme, ayant ainsi la prudence de prêter attention à ses fautes, n’aura jamais l’imprudence de se complaire dans ses bonnes actions. Estimez vos proches meilleurs que vous, surtout ceux dont vous n’avez pas la charge; car même si vous les voyez commettre quelque mal, vous ignorez tout ce qui se cache de bien en eux.
Efforcez-vous d’être grands, mais ignorez pourtant, d’une certaine manière, que vous l’êtes, pour ne pas perdre cette grandeur par la suffisance que vous mettriez à vous l’attribuer. N’est-ce pas ce que dit le prophète : "Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et avisés selon votre propre sens." (Is 5, 21). Et Paul déclare : "Ne vous prenez pas pour des gens avisés." (Rm 12, 16). Dans le même sens, il est dit à Saül, qui s’enorgueillissait : "Quand tu étais petit à tes propres yeux, tu as été fait roi sur les tribus d’Israël." (1 S 15, 17). C’est comme si Dieu lui affirmait clairement : "Alors que tu te regardais comme petit, je t’ai fait grand de préférence aux autres. Mais parce que tu te regardes comme grand, je t’estime petit." A l’opposé de cette attitude, lorsque David tint pour rien la puissance de sa royauté en dansant devant l’arche d’alliance du Seigneur, il dit : "Je veux danser, paraître encore plus vil que je ne l’ai paru, et être humble à mes yeux." (2 S 6, 21-22). Quel autre ne s’exalterait d’avoir brisé la mâchoire des lions et disloqué les pattes des ours (cf. 1 S 17, 35), d’avoir été élu de préférence à ses frères aînés et d’avoir été oint pour gouverner un royaume dont le roi avait été rejeté (cf. 1 S 16, 6-13), d’avoir abattu d’une seule pierre ce Goliath redouté de tous (cf. 1 S 17, 49), d’avoir rapporté sur l’ordre du roi un nombre convenu de prépuces pris à des ennemis morts (cf. 1 S 18, 27), d’avoir reçu le royaume promis, d’avoir enfin dominé sans opposition tout le peuple d’Israël (cf. 2 S 5, 1-5)? Et pourtant, en toutes ces choses, David se méprise et se reconnaît abject à ses propres yeux.
Si donc les saints, même quand ils accomplissent des actions courageuses, ont d’humbles sentiments d’eux-mêmes, que diront pour leur excuse ceux qui se gonflent d’orgueil sans pratiquer la vertu? Mais quelles que soient les bonnes œuvres qu’on réalise, elles sont sans valeur si elles ne sont assaisonnées d’humilité : une action admirable accomplie avec orgueil ne nous élève pas, mais nous appesantit davantage. Celui qui cumule les vertus sans humilité est semblable à un homme qui porte de la poussière en plein vent, et qui en est d’autant plus aveuglé qu’il paraît en porter davantage. En tout ce que vous faites, mes frères, conservez donc l’humilité, comme racine obligée de vos bonnes œuvres. Ne regardez pas ceux que vous avez déjà dépassés, mais ceux qui vous dépassent encore, pour qu’en vous proposant les meilleurs en exemple, vous puissiez monter toujours plus haut grâce à l’humilité.
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1 Saint Grégoire fait probablement allusion à un passage du livre de Ruth (4, 7), qui parle d’une coutume analogue.
Homélie 8
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le jour de la Nativité du Seigneur
25 décembre 590 (messe de Minuit)
La naissance de Jésus
Cette Homélie de la nuit de Noël porte naturellement sur la naissance du Sauveur. Elle est très courte, et Grégoire en donne la raison au début.
Il explique ensuite pourquoi Jésus naît dans la petite ville de Bethléem, nom qui signifie "Maison du pain", et pourquoi on le couche dans une mangeoire.
Puis le prédicateur s’étonne que les anges se manifestent comme nos compagnons dans la nuit de Noël, tandis que jusque-là, ils laissaient les hommes les adorer. La raison qu’il en donne lui permet d’exhorter ses ouailles à se rendre dignes d’un tel honneur. La finale, qui trace une petite règle de vie, est de toute beauté. Sa dernière phrase est frappée comme une sentence apte à se graver dans la mémoire des auditeurs.
Lc 2, 1-14
En ce temps-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, en Galilée, à la ville de David, Bethléem, en Judée, car il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Et elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.
Il y avait dans ces parages des bergers qui passaient la nuit à veiller à la garde de leurs troupeaux. Et voici qu’un ange du Seigneur parut auprès d’eux, tandis que la lumière de Dieu les enveloppait; ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : "Ne craignez pas. Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, le Christ Seigneur, dans la ville de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche." Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté."
Puisque nous devons à la largesse de Dieu de célébrer trois fois la messe aujourd’hui, nous ne pouvons vous parler longuement de l’évangile qui vient d’être lu. Mais la Nativité même de notre Rédempteur nous oblige à vous adresser au moins quelques mots.
Pourquoi ce recensement du monde juste avant la naissance du Seigneur? N’était-ce pas pour annoncer clairement que venait alors dans la chair celui qui ferait le recensement de ses élus dans l’éternité? A l’inverse, le prophète dit au sujet des réprouvés : "Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes." (Ps 69, 29)
Il convient par ailleurs que le Seigneur naisse à Bethléem, car Bethléem signifie "Maison du pain". Et n’est-ce pas notre Rédempteur lui-même qui a déclaré : "Je suis le pain vivant descendu du Ciel." (Jn 6, 41). Ainsi, le lieu de naissance du Seigneur a par avance reçu le nom de "Maison du pain", parce que devait y apparaître revêtu de chair celui qui rassasierait intérieurement les âmes des élus.
Il naît, non dans la maison de ses parents, mais en chemin, afin de montrer qu’en empruntant notre nature humaine, il naissait comme en un lieu étranger. Etranger, non par rapport à sa puissance, mais à sa nature. Car pour ce qui est de sa puissance, il est écrit : "Il est venu chez lui." (Jn 1, 11). Et s’il est né en sa nature avant tous les temps, il est venu prendre notre nature au cours du temps. Tout en demeurant l’Eternel, il s’est manifesté dans le temps : c’est donc bien en un lieu étranger qu’il est descendu.
Et puisque le prophète affirme : "Toute chair est comme l’herbe" (Is 40, 6), le Seigneur, en se faisant homme, a changé notre herbe en blé, lui qui s’est désigné en disant : "Si le grain de blé tombant en terre ne meurt pas, il demeure seul." (Jn 12, 24). C’est pourquoi, aussitôt après sa naissance, on le couche dans une mangeoire, afin qu’il y nourrisse du froment de sa chair ces saints animaux que sont les fidèles, et qu’il ne les laisse pas privés de cette nourriture de l’intelligence qui dure éternellement.
Pourquoi l’ange apparaît-il aux bergers lorsqu’ils veillent, et pourquoi la lumière de Dieu les enveloppe-t-elle, sinon parce que les pasteurs attentifs à bien conduire le troupeau de leurs fidèles méritent entre tous de voir les choses d’en haut? Et quand ils veillent avec amour sur leurs troupeaux, la grâce divine les illumine avec plus d’abondance.
2. C’est un ange qui annonce la naissance du Roi, et les chœurs des anges joignent leur voix à la sienne, et dans leur joie commune ils chantent : "Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté." Avant que notre Rédempteur ne naisse dans la chair, nous étions en discorde avec les anges, nous étant beaucoup éloignés de leur éclatante pureté par la corruption du premier péché et par nos fautes de chaque jour. Et comme nos péchés nous avaient rendus étrangers à Dieu, les anges, ces habitants de la cité de Dieu, nous tenaient pour étrangers à leur société. Mais depuis que nous avons connu notre Roi, les anges nous ont reconnus pour leurs concitoyens. Et parce que le Roi du Ciel a assumé notre chair pétrie de terre, les anges ont cessé de mépriser notre faiblesse du haut de leur sublimité : ils retrouvent la paix avec nous, oublient les griefs de notre ancienne discorde, et honorent désormais comme des compagnons ceux qu’ils méprisaient auparavant comme des êtres faibles et misérables. Voilà pourquoi Lot (cf. Gn 19, 1) et Josué (cf. Jos 5, 14) adoraient les anges sans en être empêchés, alors que Jean, dans son Apocalypse, ayant voulu adorer un ange, en fut empêché par ce dernier, qui lui dit : "Garde-toi de le faire, car je suis serviteur au même titre que toi et tes frères." (Ap 22, 9). Pourquoi les anges, qui, avant la venue du Rédempteur, se laissent adorer par les hommes sans mot dire, s’y refusent-ils après sa venue? Ne serait-ce pas que voyant élevée au-dessus d’eux notre nature, qu’ils avaient d’abord méprisée, ils redoutent de la voir se prosterner à leurs pieds? Ils n’osent plus mésestimer comme au-dessous d’eux cette faible nature qu’ils révèrent maintenant au-dessus d’eux dans le Roi du Ciel. Et ils acceptent volontiers l’homme pour compagnon, depuis que leur adoration monte vers l’Homme-Dieu.
Veillons donc, frères très chers, à ne nous souiller d’aucune impureté, nous qui, dans la prescience éternelle, sommes les concitoyens de la cité de Dieu et les égaux de ses anges. Témoignons de notre dignité par toute notre conduite : ne nous laissons aucunement polluer par la luxure, ni charger la conscience de la moindre pensée honteuse, ni mordre en notre âme par la méchanceté, ni ronger par la rouille de l’envie, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par l’attrait des séductions terrestres, ni enflammer par la colère; car les hommes ont été appelés dieux (cf. Ps 82, 6).
O homme, défends donc en toi l’honneur de Dieu contre les vices, puisque c’est pour toi que Dieu s’est fait homme, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Homélie 9
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Sylvestre,
le jour de sa fête
31 décembre 590
La parabole des talents
Saint Grégoire explique ce que signifient les talents de la parabole, et comment le mauvais serviteur qui enfouit le sien est l’image des mauvais chrétiens qui ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté. Le pape montre ensuite dans le détail que tous ont reçu quelque chose qui les oblige, et quel usage chacun doit faire des divers biens reçus par lui.
Un tel commentaire révèle le souci que le pasteur apporte à indiquer leur devoir d’état à ses ouailles. L’exégèse un peu alambiquée du nombre des talents reçus par chaque serviteur risque de déconcerter le lecteur d’aujourd’hui; cependant, la leçon de théologie morale qu’en tire Grégoire garde toute sa valeur. Instrument pédagogique plein de charme poétique, l’allégorie permet au prédicateur de présenter une doctrine qu’il a trouvée très explicitement enseignée en d’autres passages de la Bible. C’est donc en vertu du grand principe de l’unité de toute l’Ecriture qu’il dégage de tel ou tel détail du texte sacré un sens moral ou spirituel que le texte en question ne contient pas toujours littéralement, mais que l’orateur a trouvé clairement affirmé ailleurs.
En tout cas, si certains de ses modes d’expression nous désorientent un peu, le message de cette Homélie n’en reste pas moins pleinement actuel. Le péché d’omission que le pape dénonce ici ne demeure-t-il pas l’un des plus préjudiciables à la diffusion du catholicisme et au développement du bien?
Mt 25, 14-30
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : "Un homme sur le point de partir pour l’étranger appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, selon la capacité de chacun, et il partit aussitôt. Celui qui avait reçu cinq talents alla les faire fructifier et en gagna cinq autres. De même, celui qui en avait reçu deux en gagna deux autres. Mais celui qui en avait reçu un seul s’en alla creuser dans la terre et cacha l’argent de son maître.
"Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et fit ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : ‹Seigneur, tu m’avais confié cinq talents; en voici cinq autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› Celui qui avait reçu deux talents s’avança aussi et dit : ‹Seigneur, tu m’avais confié deux talents; en voici deux autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : ‹Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.› Mais le maître lui répondit : ‹Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir. Et ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là seront les pleurs et les grincements de dents.›"
La lecture du Saint Evangile, frères très chers, nous avertit de considérer avec grand soin qu’ayant manifestement reçu en ce monde plus que d’autres de la part du Créateur, nous serons, pour ce motif, jugés avec plus de rigueur. Quand les dons augmentent, les comptes à rendre pour ces dons sont eux aussi plus lourds. Les grâces que nous recevons doivent donc conduire chacun de nous à se montrer d’autant plus humble et plus empressé à servir qu’il prévoit d’avoir à rendre compte de plus de bienfaits.Voici qu’un homme sur le point de partir pour l’étranger appelle ses serviteurs et leur distribue des talents à faire fructifier. Longtemps après, il revient pour leur en demander compte. Il récompense du gain qu’ils lui présentent ceux qui ont bien travaillé, mais il condamne le serviteur qui s’est montré nonchalant dans la pratique du bien.
Quel est donc cet homme sur le point de partir pour l’étranger, sinon notre Rédempteur, qui s’en alla au Ciel dans la chair qu’il avait assumée? Car la terre est le lieu propre de la chair, et celle-ci est en quelque sorte emmenée à l’étranger lorsqu’elle est placée au Ciel par notre Rédempteur.
Cet homme partant pour l’étranger a confié ses biens à ses serviteurs, puisque le Seigneur a accordé des dons spirituels à ses fidèles. A l’un, il a remis cinq talents, à un autre deux, et à un autre un seul. Il y a en effet cinq sens corporels : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher. Les cinq talents figurent donc le don des cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures. Les deux talents, eux, désignent la faculté de comprendre et celle d’agir. Quant au talent unique, il désigne la seule faculté de comprendre.
Celui qui avait reçu cinq talents en gagna cinq autres. Car il en est qui, sans pouvoir pénétrer les réalités intérieures et mystiques, donnent cependant, en vue de la patrie céleste, de bons enseignements à ceux qu’ils peuvent atteindre, mettant ainsi à profit les dons extérieurs qu’ils ont reçus; et en même temps qu’ils se défendent des ardeurs immodérées de la chair, de la poursuite des choses de la terre et du plaisir que procurent les biens visibles, ils en détournent encore les autres par leurs avertissements. Il en est par ailleurs qui, comme enrichis de deux talents, reçoivent la faculté de comprendre et celle d’agir. Ils comprennent les subtilités des réalités intérieures et accomplissent des œuvres extérieures admirables. Et comme ils prêchent à autrui autant par leur science que par leurs actes, ils rapportent pour ainsi dire un double gain de leur travail. Ce n’est pas sans raison qu’on dit que les serviteurs ont gagné, qui cinq autres talents, qui deux autres, car lorsqu’on prêche aux fidèles de l’un et l’autre sexe, on double en quelque sorte les talents qu’on a reçus.
Mais celui qui avait reçu un seul talent s’en est allé creuser dans la terre et y a caché l’argent de son maître. Cacher son talent dans la terre, c’est appliquer l’intelligence que nous avons reçue à des activités terrestres, sans chercher de gain spirituel et sans jamais élever son cœur au-dessus des pensées de la terre. Il en est en effet qui ont reçu le don d’intelligence, mais qui ne goûtent que les choses de la chair. C’est d’eux que le prophète déclare : "Ils sont habiles à faire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien." (Jr 4, 22)
Cependant, le Seigneur, qui a donné les talents, revient pour en demander compte. Celui qui accorde maintenant les dons spirituels avec bonté, recherche nos mérites avec sévérité à l’heure du jugement. Il considère ce que chacun de nous a reçu, et il évalue le gain qu’on en a tiré.
2. Le serviteur qui a rapporté le double des talents reçus est loué par le maître, et il est conduit à la récompense éternelle par ces paroles du Seigneur : "C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton Maître." Peu de choses, voilà ce que sont tous les biens de la vie présente en comparaison de la récompense éternelle, même quand ils nous paraissent représenter beaucoup. En revanche, le serviteur fidèle est établi sur beaucoup, lorsqu’ayant surmonté toutes les misères de notre nature corrompue, il jouit du bonheur éternel dans la gloire du séjour céleste. Et il pénètre tout entier dans la joie de son Maître, quand, admis dans la patrie éternelle et associé aux chœurs des anges, il goûte intérieurement la joie de la récompense, sans que plus rien de corruptible puisse le faire souffrir extérieurement.
3. Quant au serviteur qui n’a pas voulu faire fructifier son talent, il revient à son maître avec des paroles d’excuse : "Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient." Il faut remarquer que ce serviteur inutile appelle son maître "un homme dur", tout en négligeant de se dévouer à son intérêt, et qu’il prétend avoir craint de dépenser le talent pour en obtenir un bénéfice, alors que sa seule crainte aurait dû être de le rapporter au maître sans bénéfice. Nombreux sont en effet les membres de la sainte Eglise dont ce serviteur est l’image : ils redoutent de s’engager sur la voie d’une vie meilleure, mais ils ne craignent pas de s’abandonner à leur molle inaction; considérant qu’ils sont pécheurs, ils ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté, mais ils ne s’inquiètent pas de demeurer dans leurs iniquités. De tels hommes sont bien préfigurés par Pierre, qui, dans la faiblesse où il se trouvait encore, s’est écrié à la vue du miracle des poissons : "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur." (Lc 5, 8). Mais non! si tu te considères comme pécheur, il ne faut pas repousser le Seigneur loin de toi! Et pourtant, ceux qui, se sachant faibles, ne veulent pas s’engager dans la voie d’une plus grande vertu, ou dans celle qui mène au sommet d’une vie plus droite, font comme s’ils s’avouaient pécheurs, tout en repoussant le Seigneur; ils fuient celui qu’ils auraient dû sanctifier en eux; dans leur trouble, le bon sens leur fait défaut : ils sont en train de mourir, et ils ont peur de la Vie.
D’où la réponse faite aussitôt au mauvais serviteur : "Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt." Le serviteur se voit lié par ses propres paroles quand son maître lui affirme : "Je récolte où je n’ai pas semé, et je ramasse où je n’ai rien répandu." C’est comme s’il disait clairement : "Si, à t’en croire, je réclame même ce que je n’ai pas donné, combien plus te réclamerai-je ce que je t’ai donné à faire valoir; il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt." Porter son argent aux banquiers, c’est accorder la science de sa prédication à ceux qui sont capables de la mettre en pratique.
4. Vous voyez, frères très chers, le péril où nous nous mettrions si nous conservions pour nous les richesses du Seigneur; eh bien, considérez vous-mêmes avec soin le danger que vous courez, puisqu’on vous redemandera avec usure ce que vous entendez. Par l’usure, on rentre en possession de plus d’argent qu’on n’en avait donné. En effet, en plus de ce que le débiteur avait reçu, il rend ce qu’il n’avait pas reçu. Pensez donc bien, frères très chers, que vous aurez à vous acquitter avec usure de cet argent de la parole que vous avez reçu, et appliquez-vous pour cela à comprendre ce que vous n’entendez pas dire à partir de ce que vous entendez, de telle sorte que déduisant l’un de l’autre, vous appreniez à accomplir de vous-mêmes ce que vous n’avez pas encore appris de la bouche du prédicateur.
Quant au serviteur paresseux, écoutons de quelle sentence il est frappé : "Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix."
5. Cet unique talent repris au mauvais serviteur, il paraissait plus indiqué de le donner à celui qui en avait reçu deux qu’à celui qui en avait reçu cinq. On devait en effet le donner plutôt à celui qui avait moins qu’à celui qui avait plus. Mais comme nous l’avons dit précédemment, les cinq talents désignent les cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures, alors que les deux talents représentent la faculté de comprendre et celle d’agir. Celui qui avait reçu deux talents possédait donc davantage que celui qui en avait reçu cinq. Car celui à qui ses cinq talents procuraient l’administration des choses extérieures était encore privé de l’intelligence des biens intérieurs. Le talent unique, qui figure, comme nous l’avons dit, cette intelligence, devait donc être donné à celui qui administrait bien les choses extérieures qu’il avait reçues. C’est ce que nous voyons tous les jours dans la sainte Eglise : il est courant que ceux qui administrent bien les affaires extérieures qu’ils reçoivent à gérer, parviennent aussi, avec l’aide de la grâce, à l’intelligence des mystères, de telle sorte que ceux qui administrent fidèlement les affaires extérieures sont également favorisés de l’intelligence des réalités intérieures.
6. Suit sans transition une pensée générale : "On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir." On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus. Aussi est-il nécessaire, mes frères, que vous veilliez à garder la charité en tout ce que vous faites. Et la vraie charité, c’est d’aimer son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Celui qui n’a pas cette charité perd tout le bien qu’il a; il est privé du talent qu’il avait reçu, et selon la sentence du Seigneur, il est envoyé dans les ténèbres extérieures. Celui-là tombe par châtiment dans les ténèbres extérieures qui est déjà tombé de lui-même, par son péché, dans les ténèbres intérieures. Et là, il est contraint à souffrir les ténèbres de la punition, parce qu’ici-bas, il a subi librement les ténèbres de la volupté.
7. Sachons-le bien, aucun paresseux n’est à l’abri quant à un talent reçu. Car personne ne peut dire avec vérité : "Je n’ai reçu aucun talent. Il n’y a donc rien dont je sois obligé de rendre compte." En effet, il n’est aucun pauvre qui ne doive tenir ce qu’il a reçu, si peu que ce soit, pour un talent.
Ainsi, l’un a reçu la faculté de comprendre : ce talent l’oblige au ministère de la prédication. Un autre a reçu les biens de la terre : de cette fortune, il doit faire l’aumône de son talent. Un autre, qui n’a reçu ni la faculté de comprendre les réalités intérieures, ni une abondante fortune, a cependant appris un métier qui lui assure sa subsistance : son métier même lui est reconnu comme talent reçu. Un autre encore n’a rien eu de tout cela, mais il a peut-être obtenu une place de familier auprès d’un homme riche : cette familiarité est assurément le talent qu’il a reçu. Par conséquent, s’il ne parle pas en faveur des pauvres à son protecteur, il sera condamné pour s’être réservé l’usage de son talent.
Toi qui as la faculté de comprendre, prends donc grand soin de ne pas te taire. Toi qui possèdes une abondante fortune, veille à ne pas laisser s’engourdir la compassion qui te pousse à donner. Toi qui connais un métier qui te procure de quoi vivre, applique-toi bien à en partager l’usage et le profit avec ton prochain. Toi qui as tes entrées chez un homme riche, crains d’être condamné pour t’être réservé ce talent en n’intercédant pas auprès de lui pour les pauvres quand tu le peux. Car le Juge qui va venir nous redemandera à chacun en proportion de ce qu’il nous a donné.
Pensons donc tous chaque jour avec crainte à ce que nous avons reçu du Seigneur, pour pouvoir lui rendre avec sécurité, lors de son retour, le compte de notre talent. Voici qu’il est déjà proche, le retour de celui qui est parti pour l’étranger. C’est en quelque sorte à l’étranger qu’il s’en est allé, lorsqu’il s’est éloigné à une grande distance de cette terre où il était né. Mais il va sans nul doute revenir nous demander compte de nos talents, et si nous sommeillons sans faire le bien, il nous jugera très sévèrement, précisément à cause des dons qu’il nous a accordés. Considérons donc ce que nous avons reçu, et soyons vigilants à bien le dépenser. Que nul souci terrestre ne nous détourne de l’œuvre spirituelle, de peur de provoquer la colère du Maître, propriétaire du talent, en cachant son talent dans la terre. Car si le serviteur paresseux retire son talent de la terre quand le Juge a déjà commencé à examiner les fautes, c’est que beaucoup ne s’arrachent à leurs désirs et à leurs activités terrestres qu’au moment où ils sont entraînés au supplice éternel par la sentence du Juge. Soyons donc vigilants par avance sur le compte que nous devrons rendre de notre talent, pour qu’au moment où le Juge sera sur le point de châtier, le profit que nous en aurons tiré nous mette hors de cause. Que Dieu nous accorde cette grâce, lui qui vit…
Homélie 10
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre,
le jour de l’Epiphanie
6 janvier 591
L’adoration des mages
Commentant l’évangile de l’Epiphanie, saint Grégoire compare d’abord les Juifs aux peuples païens (représentés par les mages) et aux éléments sensibles (l’étoile, la mer, la terre, etc.), qui ont su rendre témoignage au Sauveur.
Puis il réfute très habilement l’hérésie des Priscillianistes, qui enseignaient que les astres président à la naissance des hommes, et qui voulaient trouver confirmation de leur théorie dans l’étoile apparue à la naissance du Christ. La vogue immense que connaît aujourd’hui l’astrologie rend cette argumentation étonnamment actuelle.
L’orateur s’étend ensuite sur le sens symbolique des présents offerts par les mages, et montre comment nous devons les imiter en revenant dans notre pays "par un autre chemin". Ces explications gardent tout leur intérêt pour les fidèles avides de mieux comprendre les allusions de la liturgie du jour.
La finale de l’Homélie pourra paraître un peu sombre. Notons pourtant qu’elle est entièrement tissée de citations scripturaires. Il y a une tristesse selon Dieu (la pénitence), comme il y a une joie selon Dieu. Notre détachement à l’égard des choses d’ici-bas et notre désir des biens éternels se traduisent tout naturellement par la pénitence, les larmes et une constante gravité, qui exclut la joie sotte. Par son refus du rire grossier, Grégoire ne nous prêche donc pas la morosité, mais il nous enseigne le sérieux de la vie, l’enjeu du temps présent et la valeur exclusive des biens à venir.
Mt 2, 1-12
Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem, en disant : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer." En entendant cela, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Réunissant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Ils lui dirent : "A Bethléem de Judée, ainsi qu’il a été écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre des cités de Juda, car de toi sortira le chef qui conduira mon peuple Israël." Alors Hérode, ayant appelé les mages en cachette, apprit d’eux le moment précis où l’étoile leur était apparue, et les envoyant à Bethléem, il leur dit : "Allez vous renseigner soigneusement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, indiquez-le-moi, pour que moi aussi, j’aille l’adorer."
Après avoir entendu le roi, ils s’en allèrent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant. A la vue de l’étoile, ils furent remplis d’une très grande joie. Et entrés dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère; et se prosternant, ils l’adorèrent. Puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en cadeau de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Et avertis en songe de ne pas retourner voir Hérode, ils revinrent dans leur pays par un autre chemin.
Comme vous venez de l’entendre, frères très chers, dans l’évangile qu’on nous a lu, un roi de la terre s’est troublé à la naissance du Roi du Ciel. Car la grandeur terrestre est confondue quand se dévoile la majesté céleste.
Nous devons chercher pourquoi ce fut un ange qui apparut aux bergers en Judée, à la naissance du Rédempteur, tandis que ce ne fut pas un ange, mais une étoile qui conduisit les mages venus d’Orient pour l’adorer. Cela vient du fait que les Juifs sachant user de leur raison, c’est un être vivant raisonnable, ici un ange, qui devait les informer. Les païens, au contraire, qui ne savaient pas se servir de leur raison, sont amenés à la connaissance du Seigneur, non par des paroles, mais par des signes. D’où la parole de Paul : "Les prophéties sont données aux croyants, non aux incroyants, les signes aux incroyants, non aux croyants." (cf. 1 Co 14, 22). Les prophéties sont données aux premiers en tant que croyants, non incroyants. Et c’est en tant qu’incroyants que les seconds, non croyants, reçoivent des signes.
Il faut aussi remarquer que la prédication des apôtres à ces païens porte sur notre Rédempteur parvenu à l’âge adulte, tandis que l’annonce aux païens par une étoile concerne Jésus petit enfant, qui ne fait pas encore usage de son corps humain pour parler. Il était bien conforme à la raison que les prédicateurs nous fassent connaître par leurs paroles le Seigneur quand il parlait, et que les éléments nous le prêchent par leur silence lorsqu’il ne parlait pas encore.
2. Mais en tous les signes qui marquèrent la naissance et la mort du Seigneur, nous devons considérer quelle fut la dureté de cœur de certains Juifs, puisque ni la grâce des prophéties, ni les miracles ne leur firent reconnaître le Seigneur. Car tous les éléments ont attesté la venue de leur Créateur. Et pour en parler à la façon des hommes, les cieux ont reconnu en lui leur Dieu, puisqu’ils s’empressèrent de lui envoyer une étoile. La mer l’a reconnu, elle qui s’offrit à ses pieds comme un chemin solide (cf. Mt 14, 25). La terre l’a reconnu, elle qui trembla quand le Seigneur mourut (cf. Mt 27, 51). Le soleil l’a reconnu, lui qui voila les rayons de sa lumière (cf. Mt 27, 45). Les rochers et les murs l’ont reconnu, eux qui se fendirent au moment de sa mort (cf. Mt 27, 51). L’enfer enfin l’a reconnu, lui qui rendit les morts qu’il retenait (cf. Mt 27, 52). Et cependant, celui que tous les éléments insensibles ont perçu comme leur Seigneur, les cœurs des Juifs encore infidèles ne le reconnaissent pas comme leur Dieu, et plus durs que les pierres, ils ne veulent pas s’ouvrir au repentir; ils refusent de confesser celui que les éléments, nous l’avons dit, ont proclamé Dieu par les prodiges ou les déchirements dont ils ont été l’objet.
Ce qui met le comble à leur culpabilité, c’est que celui qu’ils méprisent une fois né, ils ont appris longtemps auparavant qu’il naîtrait. Et ils savaient non seulement qu’il naîtrait, mais aussi où il naîtrait. Interrogés par Hérode, ils lui indiquent en effet l’endroit de la naissance du Sauveur, qu’ils ont appris par l’autorité de l’Ecriture. Et ils avancent la preuve que Bethléem était désignée pour l’honneur de voir naître le nouveau roi, en sorte que leur science devient pour eux un motif de condamnation, en même temps qu’elle apporte un secours à notre foi. Isaac bénissant son fils Jacob symbolisait bien ces Juifs, lui qui, tout en étant aveugle, a prophétisé : il ne voyait pas son fils dans l’instant présent, mais prévoyait pour lui quantité de choses dans l’avenir; tout comme le peuple juif, qui était rempli de l’esprit de prophétie, mais aveugle, ne reconnut pas dans l’instant présent celui dont il avait tant prédit pour le futur.
3. Une fois connue la naissance de notre Roi, Hérode a recours à la ruse, de peur d’être privé de son royaume terrestre. Il demande qu’on vienne lui indiquer le lieu où l’on aura trouvé l’enfant; il fait semblant de vouloir aller l’adorer, avec le dessein de le tuer s’il parvient à le trouver. Mais que peut la malice humaine contre un projet divin? Car il est écrit : "Il n’y a pas de sagesse, il n’y a pas de prudence, il n’y a pas de projet contre le Seigneur." (Pr 21, 30). En effet, l’étoile apparue aux mages les conduit; ils trouvent le Roi qui vient de naître, lui offrent des présents, et sont avertis en songe qu’ils ne doivent pas retourner voir Hérode. Ainsi arrive-t-il qu’Hérode ne peut trouver ce Jésus qu’il cherche. Il figure bien en sa personne les hypocrites, qui, feignant de chercher le Seigneur, n’obtiennent jamais de le trouver.
4. A ce propos, il faut savoir que selon les hérétiques priscillianistes, chaque homme naît sous le signe d’une étoile. Pour soutenir leur erreur, ils s’appuient sur le fait de la nouvelle étoile qui a surgi lorsque le Seigneur a paru dans la chair, et ils pensent que cette étoile ainsi apparue a réglé son destin. Mais pesons bien les termes dont use notre évangile à propos de cette étoile : "Jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant." Puisque ce n’est pas l’enfant qui courut vers l’étoile, mais bien, si l’on peut dire, l’étoile vers l’enfant, ce n’est pas non plus l’étoile qui fixa le destin de l’enfant, mais cet enfant nouveau-né qui fixa le destin de l’étoile. Que les fidèles excluent cependant de leur esprit qu’il existe un destin. Car la vie n’est gouvernée que par le seul Créateur qui l’a donnée aux hommes. L’homme n’a pas été créé à cause des étoiles, mais les étoiles à cause de l’homme. Ainsi, dire qu’une étoile fixe le destin d’un homme, c’est prétendre que l’homme est sous le pouvoir de ses propres esclaves. Quand Jacob, à la sortie du sein maternel, tenait en main le pied de son frère, pour que le premier à naître puisse sortir complètement, il fallait que le suivant ait commencé à le faire. Et cependant, bien que leur mère les ait tous deux mis au monde exactement au même moment, leurs vies furent toutes différentes.
5. Mais à cela, les astrologues ont coutume de répondre que l’influence d’un astre agit à un instant très précis. Nous leur répliquons que le temps d’une naissance est long. Si donc l’aspect du ciel change à chaque instant, il leur faudra donner un nouvel horoscope pour chaque partie du corps du nouveau-né.
Les astrologues ont aussi coutume de dire que celui qui est né sous le signe du Verseau est destiné par le sort à exercer en cette vie le métier de pêcheur. Il paraît pourtant qu’il n’y a pas de pêcheurs en Gétulie1. Qui donc va prétendre que là où il n’y a aucun pêcheur, personne n’est né sous le signe du Verseau? Les astrologues assurent encore que les enfants nés sous le signe de la Balance sont de futurs banquiers; or beaucoup de pays et de peuples n’ont pas de banquiers. Force leur est donc de reconnaître, ou bien que ce signe du zodiaque manque chez eux, ou bien que son effet supposé n’a rien de fatal. Par ailleurs, chez les Perses et les Francs, la transmission de la royauté est héréditaire. Qui peut dire combien d’autres enfants sont nés dans la condition d’esclaves exactement au même instant que tel ou tel roi? Et cependant, les fils de rois nés sous la même étoile que leurs esclaves accèdent à la couronne, tandis que ces esclaves engendrés au même moment mourront dans leur servitude. Nous avons dit tout cela brièvement à propos de l’étoile, pour ne pas paraître passer sous silence sans la réfuter la bêtise des astrologues.
6. Les mages offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or convenait bien à un roi; l’encens était présenté à Dieu en sacrifice; et c’est avec la myrrhe qu’on embaume les corps des défunts. Les mages proclament donc, par leurs présents symboliques, qui est celui qu’ils adorent. Voici l’or : c’est un roi; voici l’encens : c’est un Dieu; voici la myrrhe : c’est un mortel. Il y a des hérétiques qui croient en sa divinité sans croire que son règne s’étende partout. Ils lui offrent bien l’encens, mais ne veulent pas lui offrir également l’or. Il en est d’autres qui reconnaissent sa royauté, mais nient sa divinité. Ceux-ci lui offrent l’or, mais refusent de lui offrir l’encens. D’autres enfin confessent à la fois sa divinité et sa royauté, mais nient qu’il ait assumé une chair mortelle. Ceux-là lui offrent l’or et l’encens, mais ne veulent pas lui offrir la myrrhe, symbole de la condition mortelle qu’il a assumée. Pour nous, offrons l’or au Seigneur qui vient de naître, en confessant qu’il règne en tout lieu; offrons-lui l’encens, en reconnaissant que celui qui a paru dans le temps était Dieu avant tous les temps; offrons-lui la myrrhe, en reconnaissant que celui que nous croyons impassible en sa divinité s’est également rendu mortel en assumant notre chair.
Mais on peut aussi comprendre différemment l’or, l’encens et la myrrhe. L’or symbolise la sagesse, comme l’atteste Salomon : "Un trésor désirable repose dans la bouche du sage." (Pr 21, 20, d’après les Septante). L’encens brûlé en l’honneur de Dieu désigne la puissance de la prière, ainsi qu’en témoigne le psalmiste : "Que ma prière s’élève devant ta face comme l’encens." (Ps 141, 2). Quant à la myrrhe, elle figure la mortification de notre chair; aussi la sainte Eglise dit-elle, à propos de ses serviteurs combattant pour Dieu jusqu’à la mort : "Mes mains ont distillé la myrrhe." (Ct 5, 5). Au roi qui vient de naître, nous offrons donc l’or si nous resplendissons devant lui de l’éclat de la sagesse d’en haut. Nous offrons l’encens si, dans la sainte ardeur de notre prière, nous consumons nos pensées charnelles sur l’autel de notre cœur, permettant ainsi à nos désirs du Ciel de répandre pour Dieu leur agréable odeur. Nous offrons la myrrhe si nous mortifions les vices de la chair par l’abstinence. Car la myrrhe, nous l’avons dit, empêche la chair morte de pourrir. Or asservir ce corps mortel à la débauche luxurieuse, c’est laisser pourrir une chair morte, comme le prophète l’affirme au sujet de certains hommes : "Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier." (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Nous offrons donc à Dieu la myrrhe quand, par les aromates de notre continence, nous empêchons la luxure de faire pourrir ce corps mortel.
7. Les mages nous donnent encore une leçon très importante en revenant dans leur pays par un autre chemin. En effet, ce qu’ils font sur l’avertissement qu’ils ont reçu nous indique ce que nous devons faire. Notre pays, c’est le paradis, et une fois que nous connaissons Jésus, il nous est interdit d’y retourner par le chemin que nous avons suivi en venant. Car nous nous sommes éloignés de notre pays par l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues. Mais pour y revenir, il faut les larmes, l’obéissance, le mépris des biens visibles et la maîtrise des appétits de la chair. C’est donc bien par un autre chemin que nous retournons dans notre pays, puisque nous étant éloignés des joies du paradis par les plaisirs, nous y sommes ramenés par les lamentations.
Aussi faut-il, frères très chers, que demeurant toujours dans la crainte et toujours dans l’expectative, nous ayons devant les yeux du cœur, d’une part nos actions coupables, et de l’autre l’extrême rigueur du jugement. Considérons que le Juge si rigoureux va venir; il nous menace du jugement, mais il demeure caché. Il frappe d’épouvante les pécheurs, et néanmoins, il patiente encore. S’il diffère de venir, c’est pour en trouver moins à condamner. Expions nos fautes dans les larmes, et selon le mot du psalmiste, "hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession" (Ps 95, 2). Ne nous laissons prendre à aucune des tromperies de la volupté ou des séductions de la vaine joie. Bien proche, en effet, est le Juge qui affirmait : "Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez." (Lc 6, 25). Salomon a dit également : "Le rire se mêlera à la douleur, et la joie se terminera dans le deuil." (Pr 14, 13). Et aussi : "J’ai tenu le rire pour une erreur, et j’ai dit à la joie : pourquoi te laisses-tu prendre au piège?" (Qo 2, 2). Et encore : "Le cœur des sages est dans le lieu de la tristesse, et le cœur des insensés dans le lieu de la joie." (Qo 7, 4)
Ayons donc grande crainte des commandements de Dieu, afin de célébrer dans la vérité sa fête solennelle. Car le sacrifice agréable à Dieu est la douleur qu’inspire le péché. Le psalmiste l’atteste : "Le sacrifice en l’honneur de Dieu, c’est un esprit contrit." (Ps 51, 19). Nos péchés passés ont été lavés par le baptême; mais depuis, nous en avons commis beaucoup d’autres, et nous ne pouvons plus être lavés par l’eau baptismale. Puisque même après le baptême, nous avons souillé notre vie, baptisons notre conscience par nos larmes. Ainsi, nous regagnerons notre pays par un autre chemin. Les biens nous en ont éloignés par leur attrait; que les maux nous y ramènent par leur amertume, avec l’aide de Notre-Seigneur…
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1 Ancienne contrée d’Afrique du Nord.
Homélie 11
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa fête
21 janvier 591
Le trésor, la perle et le filet
La popularité de sainte Agnès était très grande à Rome. Par saint Ambroise, qui nous a donné la plus ancienne relation de sa mort dans le De virginibus (378), nous savons qu’elle a accompli son martyre à douze ans, qu’elle était alors vierge, qu’elle dut lutter beaucoup pour le rester, et qu’elle périt finalement par le glaive, en allant au-devant de la mort avec un courage admirable.
Pour la fête de cette héroïque enfant, l’Eglise a choisi la parabole du trésor caché dans un champ, que Grégoire explique dans cette Homélie : il montre pourquoi l’on doit cacher le trésor après l’avoir trouvé, puis il expose ce que signifie la perle de grand prix, dont parle la deuxième partie de l’évangile. C’est ici que notre prédicateur fait en quelques mots l’éloge de sainte Agnès, dont les Romains célébraient la fête avec solennité. Mais en pasteur avisé, le pape ne vante les mérites de leur sainte préférée que pour les engager sur la voie de la conversion, et il commente en ce sens le dernier passage de la parabole, concernant le filet et le tri des poissons.
L’orateur a ainsi mené son discours de manière à l’achever sur une perspective d’éternité, très propice à faire réfléchir les fidèles et à les amener à changer de vie. C’est là une habitude de saint Grégoire, qui aime terminer son propos par le rappel du jugement dernier. Nos contemporains s’en choquent facilement, et un peu vite ils en concluent, avec l’historien Pirenne, que par son évocation constante des fins dernières, l’œuvre grégorienne a "puissamment contribué à donner à la religiosité médiévale une tournure sombre et angoissée". Ce n’était pourtant pas la manière de voir des hommes du moyen âge. Et tel moine du XIIe siècle, par exemple, affirmait que cette œuvre "versait en lui calme, sérénité, courage et joie". Le P. de Lubac cite bien d’autres témoignages en ce sens (cf. Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, p. 537-548).
Mt 13, 44-52
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : "Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ; l’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.
"Le Royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche des perles fines. En ayant trouvé une de grand prix, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et l’acheta.
"Le Royaume des cieux est encore semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, les pêcheurs le ramènent, et s’asseyant sur le rivage, ils recueillent les bons dans des paniers, mais ils rejettent les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.
"Avez-vous compris tout cela?" Ils lui dirent : "Oui, Seigneur." Il leur dit : "C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien."
Le Royaume des cieux, frères très chers, est déclaré semblable à des réalités terrestres, pour que l’âme s’élève de ce qu’elle connaît à ce qu’elle ne connaît pas, en sorte qu’elle soit portée aux choses invisibles par l’exemple des choses visibles, et comme échauffée par le contact de ce que lui a appris l’expérience; ainsi, l’amour qu’elle éprouve pour ce qu’elle connaît lui apprend à aimer également ce qu’elle ne connaît pas.
Voici que le Royaume des cieux est comparé à un trésor caché dans un champ : "L’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ." Il faut ici remarquer que cet homme cache le trésor qu’il a trouvé, afin de le conserver. C’est qu’un ardent désir du Ciel ne suffit pas à préserver des esprits malins celui qui ne met pas ce désir à couvert des louanges humaines. Car nous sommes en cette vie comme dans un chemin par lequel nous nous dirigeons vers la Patrie. Et les esprits malins sont comme des voleurs en embuscade sur cette route. C’est donc vouloir être dépouillé que de porter son trésor à découvert sur le chemin. Je ne dis pas que nos proches ne doivent pas voir nos bonnes œuvres, puisqu’il est écrit : "Qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux" (Mt 5, 16), mais qu’il ne nous faut pas rechercher de louanges au-dehors pour ce que nous faisons. Que l’œuvre soit publique, mais que l’intention demeure secrète, en sorte que nous donnions à nos proches l’exemple d’une bonne action sans jamais cesser de désirer le secret par notre intention de plaire à Dieu seul.
Le trésor, c’est le Ciel auquel nous aspirons, et le champ dans lequel le trésor est caché, c’est notre application soutenue à obtenir le Ciel. C’est bien vendre tout pour acheter ce champ que de renoncer aux voluptés de la chair et de fouler aux pieds tous nos désirs terrestres en gardant une conduite céleste, de sorte que plus rien de ce qui flatte la chair ne lui plaise, et que l’esprit ne redoute rien de ce qui détruit la vie charnelle.
2. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un marchand qui cherche des perles fines. Voilà qu’il en trouve une de grand prix; aussi vend-il tout pour acheter cette perle qu’il a trouvée. Car celui qui connaît la douceur de la vie céleste, aussi parfaitement qu’il est possible, abandonne volontiers tout ce qu’il aimait sur la terre. Tout lui paraît sans valeur en comparaison de cette vie bienheureuse : il quitte ce qu’il possède et distribue ce qu’il avait amassé; son âme s’enflamme pour les choses du Ciel; plus rien de celles de la terre ne lui plaît; tout ce dont la beauté le charmait en ce monde lui paraît difforme, parce que seul l’éclat de la perle précieuse étincelle dans son esprit. C’est d’un tel amour que Salomon affirme avec raison : "L’amour est fort comme la mort." (Ct 8, 6). En effet, de même que la mort fait périr le corps, l’amour de la vie éternelle détruit la passion pour les choses corporelles, et celui qu’il possède tout entier, il le rend comme insensible au-dehors aux désirs de la terre.
3. Cette sainte dont nous célébrons aujourd’hui la fête n’aurait pu mourir en son corps pour Dieu, si elle n’était morte d’abord en son esprit aux désirs de la terre. Son âme, élevée au sommet de la vertu, a méprisé les tourments et foulé aux pieds les récompenses. Conduite en présence de rois et de gouverneurs entourés de soldats, elle est demeurée ferme, plus résistante que celui qui la frappait, supérieure même à celui qui la jugeait. Et nous, adultes pleins de faiblesse, qui voyons des jeunes filles marcher vers le Royaume du Ciel à travers le glaive, que trouverons-nous à dire en face de tels exemples, nous qui nous laissons dominer par la colère, enfler par l’orgueil, troubler par l’ambition et souiller par la luxure? Si nous ne pouvons conquérir le Royaume des cieux à travers la guerre des persécutions, ayons du moins honte de ne pas vouloir suivre Dieu à travers la paix. Dieu ne dit maintenant à aucun de nous : "Meurs pour moi", mais seulement : "Fais mourir en toi les désirs défendus." Si dans la paix nous ne voulons pas dominer les désirs de la chair, comment donc dans la guerre donnerions-nous cette chair elle-même pour le Seigneur?
4. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, on le ramène au rivage, et l’on recueille les bons dans des paniers, tandis qu’on rejette les mauvais.
La sainte Eglise est comparée à un filet, puisque le soin en a été confié aussi à des pêcheurs, et que c’est elle qui, pour éviter aux hommes de s’engloutir dans les profondeurs de la mort éternelle, les retire des flots du monde présent et les fait passer au Royaume éternel. Elle ramasse des poissons de toutes espèces, parce qu’elle appelle à la rémission des péchés les sages et les insensés, les hommes libres et les esclaves, les riches et les pauvres, les forts et les faibles. Aussi le psalmiste dit-il à Dieu : "A toi viendra toute chair." (Ps 65, 3)
C’est à la fin, quand le nombre des humains est complet, que le filet est entièrement rempli. On le ramène, et l’on s’assied sur le rivage; car si la mer représente le monde, le rivage de la mer signifie la fin du monde. Lors de cette fin du monde, les bons poissons sont recueillis dans des paniers, mais les mauvais sont rejetés; en effet, tandis que les élus sont reçus dans les demeures éternelles, les réprouvés, ayant perdu la lumière du royaume intérieur, sont conduits vers les ténèbres extérieures. Maintenant, le filet de la foi nous contient tous, bons et mauvais ensemble, comme une masse de poissons non triés. Mais le rivage révèle ce que le filet, c’est-à-dire la sainte Eglise, a tiré. A la différence des poissons, qui, une fois pris, ne peuvent plus changer, nous sommes pris mauvais, mais nous sommes rendus bons. Par conséquent, réfléchissons pendant que nous sommes pris [dans le filet], pour n’être pas rejetés en arrivant au rivage.
Voyez combien vous est chère la solennité de cette fête : celui d’entre vous qui se trouverait empêché de prendre part à cette assemblée, n’en serait-il pas tout attristé?1 Que feront donc en ce jour-là ceux qui seront entraînés hors de la vue du Juge, séparés de la société des élus, et qui, se trouvant plongés dans les ténèbres, loin de la lumière, seront torturés d’une brûlure éternelle? C’est pourquoi le Seigneur explique brièvement cette même comparaison quand il ajoute : "Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents." Voilà des paroles, frères très chers, qu’il nous faut plutôt redouter qu’expliquer. Les tourments des pécheurs sont clairement énoncés, afin que nul ne prenne prétexte de son ignorance, comme si l’on avait parlé des supplices éternels avec quelque obscurité. D’où la suite du texte : "‹Avez-vous compris tout cela?› Ils lui dirent : ‹Oui, Seigneur.›"
5. Et il est ajouté en conclusion : "C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien."
Si par ces mots "nouveau" et "ancien", nous comprenons l’un et l’autre Testament, nous nions qu’Abraham ait été instruit, puisque même s’il a connu les faits du Nouveau et de l’Ancien Testaments, il n’en a pas annoncé les paroles. Nous ne pouvons pas non plus comparer Moïse à un père de famille instruit, car même s’il a enseigné l’Ancien Testament, il n’a pas prononcé les paroles du Nouveau. Cette interprétation étant donc exclue, nous sommes amenés à une autre. Dans la parole de la Vérité : "Tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille", on peut comprendre que le Seigneur parlait, non pas de ceux qui avaient précédé son Eglise, mais de ceux qui pourraient dans la suite en faire partie. Ces derniers tirent du nouveau et de l’ancien lorsqu’ils proclament les vérités de l’un et l’autre Testament par leurs paroles et leurs bonnes mœurs.
On peut pourtant comprendre cela encore d’une autre façon. L’ancien, pour le genre humain, c’était de descendre dans les prisons infernales et d’y subir les supplices éternels pour ses péchés. Et quelque chose de nouveau l’atteignit par la venue du Médiateur : désormais, en effet, celui qui s’applique à bien vivre ici-bas peut entrer dans le Royaume des cieux, et dans la mesure où l’homme, né sur terre, meurt à cette vie corruptible, il est destiné à trouver place au Ciel. Que le genre humain périsse dans les peines éternelles pour ses péchés, voilà l’ancien. Que, converti, il vive dans le Royaume, voilà le nouveau.
Ainsi, le Seigneur a terminé son discours précisément par où il l’avait commencé. Il avait d’abord affirmé que le Royaume était semblable à un trésor caché et à une perle fine, puis décrit les peines de l’enfer à propos de la brûlure qu’y subissent les méchants; et il ajoute pour finir : "C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien." C’est comme s’il disait clairement : "Dans la sainte Eglise, le prédicateur instruit est celui qui sait à la fois exprimer des choses nouvelles en parlant de la douceur du Royaume et dire des choses anciennes en parlant de la crainte du châtiment, pour qu’au moins les tourments donnent de la crainte à ceux que les récompenses n’attirent pas." Ecoutons ce qui nous est dit du Royaume pour l’aimer; écoutons ce qui nous est dit du supplice pour le redouter, afin que si l’amour ne suffit pas à entraîner au Royaume une âme endormie et fortement attachée à la terre, la crainte du moins l’y conduise.
Voici comment le Seigneur parle de la géhenne : "Là seront les pleurs et les grincements de dents." D’éternelles lamentations suivent les plaisirs d’à présent. Aussi, frères très chers, si vous craignez de pleurer en ce jour-là, fuyez maintenant la vaine joie. Impossible, en effet, de se réjouir maintenant avec le monde et de régner en ce jour-là avec le Seigneur. Endiguez donc les flots de la joie qui passe, domptez entièrement les plaisirs de la chair. Que la pensée du feu éternel vous rende amer tout ce que votre esprit trouve agréable dans le monde présent. Réprimez, par la sévère règle de vie qui convient à des hommes faits, les amusements puérils auxquels vous vous livrez, en sorte que fuyant de vous-mêmes les choses qui passent, vous puissiez parvenir sans peine aux joies éternelles, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…
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1 Que s’est-il donc passé entre le 14 janvier 591 et le 14 janvier 592, pour que tant des assistants de la première fête soient morts avant la seconde? Suite des épidémies? Famines? Massacres par les Lombards?
Homélie 12
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa seconde fête
28 janvier 591
La parabole des dix vierges
Une semaine après sa fête, on faisait à Rome une seconde mention de sainte Agnès, vierge et martyre. Il est difficile de déterminer si c’était là une ancienne octave, ou bien si l’on commémorait ainsi une apparition de la sainte venant révéler sa gloire à ses parents. En tout cas, ce fait, unique dans le calendrier, révèle l’extrême popularité que la petite sainte s’était gagnée dès les origines.
C’est en cette seconde fête que saint Grégoire explique la parabole des dix vierges. Cinq d’entre elles étaient folles, et ne prirent pas d’huile dans les vases de leurs lampes. Cette pénurie d’huile est interprétée par le prédicateur avec beaucoup de subtilité. L’époux vient, qui est le souverain Juge, et la porte du Ciel est fermée aux vierges folles. Trop tard : le temps de la pénitence est passé! "Veillez, nous dit Jésus, car vous ne savez ni le jour ni l’heure." En effet, ajoute Grégoire, celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Et dans son désir d’inculquer cette vérité avec plus de force, le saint pape raconte la mort terrifiante du riche Chrysaorius. Cette histoire est la première de celles qui vont désormais assez souvent illustrer les Homélies. Un tel récit dispense le prédicateur d’insister, et il se grave profondément dans les mémoires des auditeurs.
Mt 25, 1-13
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : "Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
"Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure."
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : "Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales." (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : "Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux." (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : "Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes." L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : "Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience." (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : "Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans." (Ps 45, 15)
2. "Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent" : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. "Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›" C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : "Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur." (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : "Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres."
Mais les vierges sages répondent : "De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous." Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : "Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous." Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : "L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête." (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
"Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint." Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. "Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée." Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : "L’époux vint"! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : "Elles entrèrent avec lui aux noces"! Et quelle amertume dans ces dernières : "Et la porte fut fermée"!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : "Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel." (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : "Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette." (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : "Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut." (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : "Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche." (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : "Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›" Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : "J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas." (Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : "Seigneur, Seigneur, ouvre-nous." Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure."
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit
Mt 25, 1-13
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : "Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
"Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure."
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : "Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales." (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : "Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux." (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : "Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes." L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : "Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience." (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : "Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans." (Ps 45, 15)
2. "Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent" : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. "Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›" C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : "Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur." (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : "Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres."
Mais les vierges sages répondent : "De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous." Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : "Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous." Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : "L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête." (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
"Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint." Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. "Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée." Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : "L’époux vint"! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : "Elles entrèrent avec lui aux noces"! Et quelle amertume dans ces dernières : "Et la porte fut fermée"!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : "Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel." (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : "Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette." (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : "Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut." (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : "Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche." (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : "Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›" Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : "J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas." (Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : "Seigneur, Seigneur, ouvre-nous." Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure."
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit à grands cris, et tout effrayé, il appela avec force clameurs son fils Maxime — que j’ai connu comme moine lorsque je l’étais. Il disait : "Maxime, viens vite! Je ne t’ai jamais fait de mal, prends-moi sous ta protection."
Maxime, tout ému, s’approcha aussitôt, tandis que la famille se rassemblait en se lamentant bruyamment. Ils ne pouvaient voir les esprits malins dont Chrysaorius essuyait de si durs assauts, mais ils devinaient la présence de ces esprits par le trouble, la pâleur et les tremblements de celui qu’ils entraînaient. La terreur que lui inspirait leur aspect épouvantable le faisait se tourner de côté et d’autre sur son lit. Couché sur le côté gauche, il ne pouvait supporter leur vue; se tournait-il vers le mur, ils y étaient encore. Affreusement pressé, désespérant de pouvoir leur échapper, il se mit à supplier à grands cris : "Répit au moins jusqu’au matin! Répit au moins jusqu’au matin!" Mais pendant qu’il criait ainsi, au milieu même de ses hurlements, il fut arraché de son enveloppe de chair.
Il est évident que s’il vit ces démons, ce ne fut pas pour son profit, mais pour le nôtre, car Dieu, dans son immense patience, nous attend encore. Pour Chrysaorius, en effet, il ne servit à rien de voir avant sa mort ces esprits horribles, ni de demander un répit, puisqu’il ne l’a pas obtenu.
Mais nous, frères très chers, réfléchissons maintenant à tout cela avec une grande attention, de peur que nous ne laissions le temps s’écouler en pure perte, et que le moment où nous réclamerons un sursis pour accomplir de bonnes œuvres ne soit justement celui où nous serons contraints de quitter ce corps. Souvenez-vous de ces paroles de la Vérité : "Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat." (Mt 24, 20). Car un commandement de la Loi interdit de marcher plus d’une certaine distance le jour du sabbat, et l’hiver, il est difficile de marcher, à cause du froid qui engourdit et paralyse les pas des marcheurs. Aussi le Seigneur dit-il : "Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat." C’est comme s’il disait clairement : "Prenez garde à ne pas chercher à fuir vos péchés seulement lorsqu’il ne vous sera déjà plus possible de marcher." Ce moment où nous ne pourrons plus fuir, nous devons donc y songer maintenant que nous le pouvons. Il nous faut penser sans cesse à l’heure de notre sortie de ce monde, et avoir continuellement devant les yeux de l’esprit cet avertissement de notre Rédempteur : "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure."
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1 Célèbre jeu de mots latin : sic amare, iam ire est.
Homélie 13
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Félix, confesseur,
le jour de sa fête
14 janvier 592
Le retour du maître
Comme la précédente, cette Homélie traite de la vigilance. Elle porte sur la parole de Jésus : "Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées… car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra." N’agissons que pour le Ciel, et préparons-nous à ouvrir au Juge dès qu’il frappera, en accueillant la mort avec joie quand elle se présentera.
L’évangile commenté ici nous indique trois veilles, ou trois heures de la nuit auxquelles le Seigneur peut venir; Grégoire explique ce que sont ces trois veilles. Dieu est patient, mais sachons profiter du temps qu’il nous laisse pour revenir à lui.
L’insistance de notre prédicateur à avertir ses auditeurs de se préparer à la mort pourrait paraître exagérée, si le Christ lui-même n’avait si souvent réitéré ce conseil. "La mort est certaine et elle est incertaine, pourquoi? Dieu en a décidé ainsi. Mais quelle conclusion devons-nous en tirer? L’incertitude de la mort, dans l’enseignement de Jésus, a pour but de nous tenir constamment en éveil […] de nous obliger à garder nos regards levés vers le Ciel. On peut affirmer que cette leçon est l’une des plus importantes de tout l’Evangile. On oserait dire qu’elle est même la première de toutes." (Les plus beaux textes sur l’au-delà, présentés par J. Goubert et L. Cristiani, Paris, 1950, p. 39-41)
Lc 12, 35-40
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : "Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées. Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces, afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir. Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs! Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra."
Le texte du Saint Evangile qu’on vient de vous lire, frères très chers, est bien clair pour vous. Mais de peur que même une telle simplicité ne risque de sembler obscure à quelques-uns, nous allons le parcourir brièvement afin d’en découvrir le sens à ceux qui l’ignorent, sans fatiguer pour autant ceux qui le comprennent.
Que la luxure de l’homme se situe dans ses reins, et celle de la femme dans son nombril, le Seigneur l’atteste lorsqu’il parle du diable au bienheureux Job : "Sa force, dit-il, est dans ses reins, et sa vigueur dans le nombril de son ventre." (Jb 40, 16). Ainsi, quand le Seigneur dit : "Que vos reins soient ceints", c’est la luxure du sexe fort qui se trouve désignée par les reins. Et nous ceignons nos reins lorsque nous réfrénons la luxure de la chair par la continence.
Mais parce que c’est peu de chose de ne pas faire le mal si l’on ne s’applique aussi, par un effort assidu, aux bonnes actions, le Seigneur ajoute aussitôt : "Et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées." Ce sont bien des lampes allumées que nous tenons en main quand nous montrons l’exemple à notre prochain et l’éclairons par nos bonnes œuvres, ces bonnes œuvres dont le Seigneur dit : "Que votre lumière brille devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux." (Mt 5, 16)
Ici, deux choses sont ordonnées à la fois : ceindre ses reins et tenir des lampes; ce qui signifie que la chasteté doit rendre nos corps purs, et la vérité nos actions lumineuses. Car ni la pureté, ni la lumière ne peuvent plaire l’une sans l’autre à notre Rédempteur, soit qu’on fasse le bien sans avoir renoncé aux fautes de luxure, soit qu’on excelle en chasteté sans s’exercer encore aux bonnes œuvres. Sans les bonnes œuvres, la chasteté est donc bien peu de chose, et sans la chasteté, les bonnes œuvres ne sont rien.
2. Celui qui accomplit ces deux préceptes doit encore aspirer à la patrie céleste par l’espérance, et ne pas se garder du vice dans le seul but d’obtenir l’estime de ce monde. S’il lui arrive de commencer certaines bonnes actions pour gagner l’estime d’autrui, il ne doit pas persévérer dans de tels désirs, ni rechercher par ses bonnes œuvres la gloire du monde présent, mais placer toute son espérance dans l’avènement de son Rédempteur. Il est donc aussitôt ajouté : "Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces." Le Seigneur est parti pour des noces, puisque ressuscité des morts et monté au Ciel, il s’est uni là-haut à la multitude des anges, en sa qualité d’Homme Nouveau. Et il revient quand il se révèle à nous par le jugement.
3. C’est bien à propos que notre évangile ajoute au sujet des serviteurs qui attendent : "Afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt." Le Seigneur arrive quand il s’approche pour juger; il frappe à la porte lorsqu’il nous prévient de la proximité de la mort par les atteintes d’une maladie. Nous lui ouvrons aussitôt si nous l’accueillons avec amour. On ne veut pas, en effet, ouvrir au Juge qui frappe, si l’on a peur de mourir et qu’on redoute de voir le Juge qu’on se souvient d’avoir méprisé. Mais celui qui puise son assurance dans son espérance et ses œuvres lui ouvre aussitôt qu’il frappe à la porte, parce qu’il attend son Juge dans la joie, et qu’en voyant approcher l’instant de la mort, la pensée de la gloire qui va le récompenser le comble d’allégresse. C’est pourquoi il est aussitôt ajouté : "Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants!" Il veille, celui qui garde les yeux de son âme ouverts pour contempler la vraie lumière; il veille, celui qui s’efforce d’agir comme il croit; il veille, celui qui repousse les ténèbres de l’engourdissement et de la tiédeur. C’est en ce sens que Paul dit : "Veillez, ô justes, et ne péchez pas." (1 Co 15, 34). Il affirme aussi : "L’heure est venue pour nous de sortir du sommeil." (Rm 13, 11)
4. Ecoutons maintenant comment se conduit le Maître à l’égard des serviteurs qu’il trouve vigilants à son retour : "En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir." Il se ceindra, c’est-à-dire qu’il se disposera à leur donner une récompense. Il les fera mettre à table, c’est-à-dire qu’il refera leurs forces dans le repos éternel; car nous mettre à table, c’est nous reposer dans le Royaume. Le Seigneur le déclare ailleurs : "Ils viendront et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob." (Mt 8, 11)
Le Seigneur passe parmi nous pour nous servir, parce qu’il nous rassasie de la splendeur de sa lumière. On dit qu’il passe lorsqu’il retourne du jugement au Royaume, ou encore que le Seigneur passe pour nous, après le jugement, en nous élevant de la vue de sa nature humaine jusqu’à la contemplation de sa divinité. Passer, pour lui, c’est nous conduire à la vision de sa gloire et nous donner de contempler en sa divinité après le jugement celui que nous voyons en son humanité lors du jugement. En effet, quand il vient au jugement, c’est en sa nature de serviteur qu’il se montre à tous, puisqu’il est écrit : "Ils verront celui qu’ils ont transpercé." (Za 12, 10; Jn 19, 37). Mais pendant que les réprouvés sont précipités dans le supplice, les justes sont emportés dans le rayonnement de sa gloire, ainsi qu’il est écrit : "Que l’impie soit emporté, pour qu’il ne voie pas la gloire de Dieu." (Is 26, 10)
5. Mais que doivent faire les serviteurs s’ils se sont montrés négligents à la première veille? Cette première veille est la vigilance du premier âge. Ceux qui s’y sont montrés négligents ne doivent pas désespérer, ni renoncer à l’exercice des bonnes œuvres. Car le Seigneur, faisant connaître son extrême patience, ajoute : "Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs!" La première veille, c’est le temps des premières années, c’est-à-dire l’enfance. La seconde, c’est l’adolescence ou la jeunesse, qui ne forment qu’un seul âge, si l’on s’en fie à l’autorité des Saintes Ecritures, puisque Salomon dit : "Jeune homme, réjouis-toi en ton adolescence." (Qo 11, 9). Quant à la troisième veille, elle signifie la vieillesse. Ainsi, celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la première veille, qu’il observe en tout cas la seconde : s’il a négligé durant son enfance de se corriger de ses vices, qu’il s’éveille du moins au temps de sa jeunesse et qu’il s’engage sur les chemins de la vie. Et celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la deuxième veille, qu’il ne laisse pas échapper les remèdes de la troisième : s’il n’a pas veillé à s’engager sur les chemins de la vie durant sa jeunesse, qu’il se reprenne du moins dans sa vieillesse.
Considérez, frères très chers, comme la bonté de Dieu ne laisse aucune échappatoire à notre dureté d’âme. Impossible aux hommes de se trouver des excuses! Dieu est méprisé, et il attend; il se voit dédaigné, et il appelle à nouveau; il endure un dédain injurieux pour lui, et il va cependant jusqu’à promettre de récompenser ceux qui voudront bien un jour revenir à lui.
Que nul ne reste pourtant indifférent à la longanimité du Seigneur, car au jour du jugement, sa justice s’exercera avec une rigueur d’autant plus sévère qu’il s’est montré plus patient auparavant. C’est bien le sens des paroles de Paul : "Ne sais-tu pas que la bonté de Dieu te pousse à la pénitence? Mais toi, par ton endurcissement et l’impénitence de ton cœur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu." (Rm 2, 4-5). Et le psalmiste affirme : "Dieu est un juste juge, il est fort et patient." (Ps 7, 12). Sur le point de dire que Dieu est patient, il le déclare juste. Sache bien par là que ce Dieu qui supporte longtemps et patiemment les fautes des pécheurs exercera aussi, un jour, un jugement rigoureux. D’où la parole d’un sage : "Le Très-Haut sanctionne avec patience." (Si 5, 4). On dit qu’il sanctionne avec patience, parce qu’il endure les péchés des hommes puis les sanctionne. Car ceux qu’il a longtemps supportés dans l’attente de leur conversion, il les condamne plus durement s’ils ne se sont pas convertis.
Mais pour réveiller notre esprit engourdi, le Seigneur apporte encore l’exemple de dommages extérieurs, afin d’inciter notre âme à la garde de soi. Il dit en effet : "Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison." A cette comparaison est ajoutée l’exhortation suivante : "Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra." C’est par suite de l’ignorance du père de famille que le voleur perce la maison : en effet, lorsque notre âme dort au lieu de veiller sur elle-même, la mort, surgissant à l’improviste, brise notre maison de chair, et ayant trouvé son maître endormi, elle le tue; et quand notre âme ne prévoit pas les châtiments à venir, la mort l’entraîne au supplice à cause de son ignorance. Si elle veillait, elle pourrait résister au voleur, car prenant ses précautions en vue de l’avènement du Juge qui enlève les âmes secrètement, elle irait à sa rencontre en faisant pénitence, pour ne pas périr impénitente.
6. Si Notre-Seigneur a voulu que notre dernière heure nous soit inconnue, c’est pour qu’on puisse la considérer comme toujours imminente, et que dans l’impossibilité de la prévoir, on ne cesse de s’y préparer. Ainsi donc, mes frères, gardez les yeux de votre esprit fixés sur votre condition de mortels; préparez-vous chaque jour à la venue du Juge par des pleurs et des lamentations. Et tandis que la mort nous attend tous avec certitude, ne vous mettez pas en peine pour prévoir l’avenir incertain de cette vie éphémère. Ne vous laissez pas appesantir par le souci des choses de la terre. Quelle que soit la masse d’or et d’argent qui l’entoure, quels que soient les vêtements précieux qui revêtent notre chair, n’est-elle pas toujours de la chair? Ne faites donc pas attention à ce que vous avez, mais à ce que vous êtes. Voulez-vous entendre ce que vous êtes? Le prophète vous l’indique quand il déclare : "Vraiment, le peuple est de l’herbe." (Is 40, 7). Si le peuple n’est pas de l’herbe, où sont ceux qui l’an passé ont célébré avec nous la fête du bienheureux Félix, que nous honorons aujourd’hui?1 Oh! combien de beaux projets ne formaient-ils pas pour la vie présente! Mais l’instant de la mort survenant, ils se sont trouvés soudain en face de ce qu’ils ne voulaient pas prévoir, et ils ont perdu d’un coup toutes les choses transitoires qu’ils avaient rassemblées et qu’ils paraissaient tenir solidement. Si donc la multitude des hommes du temps passé se sont épanouis dans la chair par leur naissance, puis se sont desséchés et ont été réduits en poussière par leur mort, ils n’étaient vraiment que de l’herbe.
Ainsi, frères très chers, puisque les heures s’enfuient instant par instant, tâchez de les retenir en leur faisant rendre la récompense due aux bonnes œuvres. Ecoutez ce que déclare le sage Salomon : "Tout ce que ta main peut faire, fais-le de ton mieux, parce qu’il n’y a plus ni œuvre, ni science, ni raison, ni sagesse aux enfers où tu te précipites." (Qo 9, 10). Comme nous ignorons le moment de notre mort, et qu’après la mort nous ne pourrons plus travailler, il ne nous reste qu’à profiter pleinement du temps qui nous est accordé avant la mort. Car le moyen de vaincre la mort elle-même, lorsqu’elle viendra, c’est de la craindre sans cesse avant qu’elle ne vienne.
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1 Sur le mot "componction", cf. l’introduction à cette Homélie.
Homélie 14
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre
7 février 591 (anniversaire de la mort de Pélage II,
à qui Grégoire a succédé sur le trône pontifical)
Le bon pasteur
Le Christ nous a donné dans l’évangile de ce jour les marques qui distinguent le Bon Pasteur du mercenaire. Ces marques, dit saint Grégoire, ne s’aperçoivent bien que par la venue du loup, au temps de l’épreuve et du trouble. Le pape montre que le loup peut s’interpréter de deux manières, puis il explique ce qu’il faut entendre par la fuite du mercenaire, esquissant ainsi un petit traité de pastorale.
Après avoir parlé des devoirs du pasteur, le prédicateur fixe ceux des fidèles : apprendre à connaître Jésus, non par la seule foi, mais aussi par l’amour, et un amour qui pose des actes. Invités à la fête magnifique de l’éternité, nous devons en rechercher les joies de toute l’ardeur de notre âme, et désirer vivement y participer. Aimer, c’est déjà y aller.
Cette Homélie est l’un des joyaux du recueil. Grégoire y laisse parler son cœur de pape, horrifié par le manque de zèle de bon nombre de ses confrères dans l’épiscopat, qui laissent se perdre les âmes sans bouger. Le contemplatif perce aussi très fort dans ce discours, dont la finale est animée d’un souffle de lyrisme mystique de toute beauté.
Jn 10, 11-16
En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens : "Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. Et le loup les emporte et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.
"Je suis le Bon Pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur."
Vous avez entendu, frères très chers, l’instruction qui vous est adressée par la lecture d’Evangile; vous avez entendu aussi le péril que nous courons. Voici en effet que celui qui est bon, non par une grâce accidentelle, mais par essence, déclare : "Je suis le Bon Pasteur." Et nous donnant le modèle de la bonté que nous devons imiter, il ajoute : "Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis." Il a fait ce qu’il nous a enseigné; il a montré ce qu’il nous a ordonné. Le Bon Pasteur a donné sa vie pour ses brebis au point de changer son corps et son sang en sacrement pour nous, et de rassasier par l’aliment de sa chair les brebis qu’il avait rachetées.
Il nous a tracé la voie du mépris de la mort, pour que nous la suivions; il a placé devant nous le modèle auquel nous devons nous conformer : dépenser d’abord nos biens extérieurs en toute charité pour les brebis du Seigneur, et si nécessaire, donner même à la fin notre vie pour elles. La première forme de générosité, qui est moindre, conduit à cette dernière, qui est plus élevée. Mais puisque l’âme, par laquelle nous vivons, est incomparablement supérieure aux biens terrestres que nous possédons au-dehors, comment celui qui ne donne pas de ses biens à ses brebis serait-il disposé à donner sa vie pour elles?
Car il en est qui ont plus d’amour pour les biens terrestres que pour les brebis, et qui perdent ainsi à bon droit le nom de pasteur. C’est d’eux que le texte ajoute aussitôt après : "Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit."
2. Il n’est pas appelé pasteur, mais mercenaire, celui qui fait paître les brebis du Seigneur, non parce qu’il les aime du fond du cœur, mais en vue de récompenses temporelles. Il est mercenaire, celui qui occupe la place du pasteur, mais ne cherche pas le profit des âmes. Il convoite avidement les avantages terrestres, se réjouit de l’honneur de sa charge, se repaît de profits temporels et se complaît dans le respect que lui accordent les hommes. Telles sont les récompenses du mercenaire : il trouve ici-bas le salaire qu’il désire pour la peine qu’il se donne dans sa charge de pasteur, et se prive ainsi pour l’avenir de l’héritage du troupeau.
Tant que n’arrive aucun malheur, on ne peut pas bien discerner s’il est pasteur ou mercenaire. En effet, au temps de la paix, le mercenaire garde ordinairement le troupeau tout comme un vrai pasteur. Mais l’arrivée du loup montre avec quelles dispositions chacun gardait le troupeau. Un loup se jette sur les brebis chaque fois qu’un homme injuste ou ravisseur opprime les fidèles et les humbles. Celui qui semblait être le pasteur, mais ne l’était pas, abandonne alors les brebis et s’enfuit, car craignant pour lui-même le danger qui vient du loup, il n’ose pas résister à son injuste entreprise. Il fuit, non en changeant de lieu, mais en refusant son assistance. Il fuit, du fait qu’il voit l’injustice et qu’il se tait. Il fuit, parce qu’il se cache dans le silence. C’est bien à propos que le prophète dit à de tels hommes : "Vous n’êtes pas montés contre l’ennemi, et vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour tenir bon dans le combat au jour du Seigneur."
(Ez 13, 5). Monter contre l’ennemi, c’est s’opposer par la voix libre de la raison à tout homme puissant qui se conduit mal. Nous tenons bon au jour du Seigneur dans le combat pour la maison d’Israël, et nous construisons un mur, quand par l’autorité de la justice, nous défendons les fidèles innocents victimes de l’injustice des méchants. Et parce que le mercenaire n’agit pas ainsi, il s’enfuit lorsqu’il voit venir le loup.
3. Mais il y a un autre loup, qui ne cesse chaque jour de déchirer, non les corps, mais les âmes : c’est l’esprit malin. Il rôde en tendant des pièges autour du bercail des fidèles, et il cherche la mort des âmes. C’est de ce loup qu’il est question tout de suite après : "Et le loup emporte les brebis et les disperse." Le loup vient et le mercenaire fuit, quand l’esprit malin déchire les âmes des fidèles par la tentation et que celui qui occupe la place du pasteur n’en a pas un soin attentif. Les âmes périssent, et il ne pense, lui, qu’à jouir de ses avantages terrestres. Le loup emporte les brebis et les disperse : il entraîne tel homme à la luxure, enflamme tel autre d’avarice, exalte tel autre par l’orgueil, jette tel autre dans la division par la colère; il excite celui-ci par l’envie, renverse celui-là en le trompant. Comme le loup disperse le troupeau, le diable fait mourir le peuple fidèle par les tentations.
Mais le mercenaire n’est enflammé d’aucun zèle ni animé d’aucune ferveur d’amour pour s’y opposer : ne recherchant en tout que ses avantages extérieurs, il n’a que négligence pour les dommages intérieurs du troupeau. Aussi le texte ajoute-t-il aussitôt : "Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis." En effet, la seule raison pour laquelle le mercenaire s’enfuit, c’est qu’il est mercenaire. C’est comme si l’on disait clairement : "Demeurer au milieu des brebis en danger est impossible à celui qui conduit les brebis, non par amour des brebis, mais par recherche de profits terrestres." Car du fait qu’il s’attache aux honneurs et se complaît dans les avantages terrestres, le mercenaire hésite à s’opposer au danger, pour ne pas perdre ce qu’il aime.
Après nous avoir montré les fautes du faux pasteur, notre Rédempteur revient sur le modèle auquel nous devons nous conformer, quand il affirme : "Je suis le Bon Pasteur." Et il ajoute : "Je connais mes brebis — c’est-à-dire : je les aime — et mes brebis me connaissent", comme pour dire clairement : "Elles me servent en m’aimant." Car il ne connaît pas encore la Vérité, celui qui ne l’aime pas.
4. Maintenant que vous avez entendu, frères très chers, quel est notre péril, considérez également, dans les paroles du Seigneur, quel est le vôtre. Voyez si vous êtes de ses brebis, voyez si vous le connaissez, voyez si vous percevez la lumière de la Vérité. Précisons : si vous la percevez, non par la seule foi, mais par l’amour. Oui, précisons : si vous la percevez, non en vous contentant de croire, mais en agissant. En effet, le même évangéliste Jean qui parle dans l’évangile de ce jour déclare ailleurs : "Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur." (1 Jn 2, 4). C’est pourquoi ici le Seigneur ajoute aussitôt : "Comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis." C’est comme s’il disait clairement : "Ce qui prouve que je connais le Père et que je suis connu du Père, c’est que je donne ma vie pour mes brebis; je montre combien j’aime le Père par cette charité qui me fait mourir pour mes brebis."
Mais parce qu’il était venu racheter, non seulement les Juifs, mais aussi les païens, il ajoute : "J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur." C’est notre rédemption à nous, venus des peuples païens, que le Seigneur avait en vue lorsqu’il parlait de conduire aussi d’autres brebis. Et cela, mes frères, vous pouvez en constater chaque jour la réalisation. C’est ce que vous voyez aujourd’hui accompli dans la réconciliation des païens. Il a pour ainsi dire constitué une seule bergerie avec deux troupeaux, en réunissant les peuples juif et païen dans une même foi en sa personne, comme l’atteste Paul par ces paroles : "Il est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un." (Ep 2, 14). Il conduit les brebis à sa propre bergerie quand il choisit pour la vie éternelle des âmes simples de l’un et l’autre peuple.
5. C’est de ces brebis que le Seigneur dit ailleurs : "Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle." (Jn 10, 27-28). C’est d’elles qu’il déclare un peu plus haut : "Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, et il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages." (Jn 10, 9). Il entrera en venant à la foi; il sortira en passant de la foi à la vision face à face, de la croyance à la contemplation; et il trouvera pour s’y rassasier des pâturages d’éternité. Les brebis du Seigneur trouvent des pâturages, puisque tous ceux qui le suivent d’un cœur simple se rassasient en pâturant dans des prairies éternellement vertes. Et quels sont les pâturages de ces brebis, sinon les joies intérieures d’un paradis à jamais verdoyant? Car les pâturages des élus sont la présence du visage de Dieu, dont une contemplation ininterrompue rassasie indéfiniment l’âme d’un aliment de vie. Ceux qui ont échappé aux pièges du plaisir fugitif goûtent, dans ces pâturages, la joie d’un éternel rassasiement.
Là les chœurs des anges chantent des hymnes; là sont réunis les citoyens du Ciel. Là se célèbre une fête solennelle et douce pour ceux qui reviennent de ce triste et pénible exil terrestre. Là se rencontrent les chœurs des prophètes qui ont prévu l’avenir; là siège pour juger le groupe des apôtres; là est couronnée l’armée victorieuse des innombrables martyrs, d’autant plus joyeuse là-haut qu’elle a été plus cruellement éprouvée ici-bas; là, les confesseurs sont consolés de leur constance par la récompense qu’ils reçoivent; là se rencontrent les hommes fidèles dont les voluptés du monde n’ont pu amollir la robuste virilité, là les saintes femmes qui, outre le monde, ont vaincu la faiblesse de leur sexe, là les enfants qui ont devancé le nombre des années par la maturité de leurs mœurs, là enfin les vieillards que l’âge a rendus si faibles, sans pourtant leur faire perdre le cœur à l’ouvrage.
6. Recherchons donc, frères très chers, ces pâturages où nous partagerons la fête et la joie de tels concitoyens. Le bonheur même de ceux qui s’y réjouissent nous y invite. N’est-il pas vrai que si le peuple organisait quelque part une grande foire, ou qu’il accourait à l’annonce de la dédicace solennelle d’une église, nous nous empresserions de nous retrouver tous ensemble? Chacun ferait tout pour y être présent, et croirait avoir beaucoup perdu s’il n’avait eu le spectacle de l’allégresse commune. Or voici que dans la cité céleste, les élus sont dans l’allégresse et se félicitent à l’envi au sein de leur réunion; et cependant, nous demeurons tièdes quand il s’agit d’aimer l’éternité, nous ne brûlons d’aucun désir, et nous ne cherchons pas à prendre part à une fête si magnifique. Et privés de ces joies, nous sommes contents! Réveillons donc nos âmes, mes frères! Que notre foi se réchauffe pour ce qu’elle a cru, et que nos désirs s’enflamment pour les biens d’en haut : les aimer, c’est déjà y aller1.
Ne laissons aucune épreuve nous détourner de la joie de cette fête intérieure : lorsqu’on désire se rendre à un endroit donné, la difficulté de la route, quelle qu’elle soit, ne peut détourner de ce désir. Ne nous laissons pas non plus séduire par les caresses des réussites2. Combien sot, en effet, est le voyageur qui, remarquant d’agréables prairies sur son chemin, oublie d’aller où il voulait. Que notre âme ne respire donc plus que du désir de la patrie céleste, qu’elle ne convoite plus rien en ce monde, puisqu’il lui faudra assurément l’abandonner bien vite. Ainsi, étant de vraies brebis du céleste Pasteur, et ne nous attardant pas aux plaisirs de la route, nous pourrons, une fois arrivés, nous rassasier dans les pâturages éternels3.
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1 De carnis peccato propagati : il semble qu’on ait ici un hypallage, figure de style usitée par notre auteur, qui consiste à inverser les adjectifs de deux noms, ou comme ici les cas de deux mots. Il faut donc lire : de carne peccati propagati. "Chair du péché" est une expression qui se trouve chez saint Paul (cf. Rm 8, 3). Saint Grégoire ferait-il ici une manière de jeu de mots théologique? Notre chair est "chair du péché", parce qu’elle porte en elle le péché originel. Or celui-ci se propage par la génération charnelle, laquelle prête occasion au "péché de la chair".
2 Moïse demeura quarante jours sur le Sinaï avant de recevoir les tables de l’alliance (cf. Ex 34, 28). Quant à Elie, il marcha quarante jours avant de parvenir sur le mont Horeb pour y assister au passage de Yahvé (cf. 1 R 19, 8).
3 Saint Grégoire ne pouvait jeûner, à cause de son ulcère à l’estomac. Il s’en affligeait beaucoup. C’est peut-être cette impuissance personnelle qui le porte à la clausule restrictive in quantum possumus.
Homélie 15
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Paul, apôtre,
le dimanche de la Sexagésime
18 février 591
La parabole du semeur
L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du semeur, que Jésus a pris soin d’expliquer lui-même. Saint Grégoire sait profiter de l’occasion pour justifier par l’exemple du Seigneur l’éxégèse allégorique qu’il pratique habituellement. Son public semble se montrer parfois réticent à le suivre dans sa recherche du sens symbolique. Il tient donc à s’autoriser du magistère de Jésus pour appuyer le sien. Esprit critique de l’auditoire, nécessité pour l’orateur d’en appeler à l’autorité du Christ pour justifier sa méthode d’exposition : ces deux éléments éclairent la prédication du saint pape d’un jour inattendu.
Le Seigneur ayant lui-même expliqué la parabole, le prédicateur n’a plus qu’à exhorter à mettre en pratique ce divin commentaire. La semence est la parole de Dieu : elle ne peut fructifier que si elle est conservée dans l’âme. Plaisirs et richesses menacent de l’étouffer : écartons-les. Ne soyons pas des âmes pierreuses, sans racines. Mais persévérons dans la "componction", en pleurant nos péchés pour ne pas retomber.
Voici la première mention de la componction que nous rencontrons dans les Homélies. Profitons-en pour nous initier à cet état d’âme, dont saint Grégoire peut être considéré comme un maître très autorisé. La componction est un élancement de l’âme, une douleur très vive, une tristesse selon Dieu. Elle s’exprime tout naturellement par les larmes. Elle est commune au commençant qui pleure ses péchés, au progressant qui se détache des créatures, et au parfait qui souffre d’attendre le Royaume (cf. Pie Régamey, La componction du cœur, in La Vie Spirituelle, juillet 1935, p. [65]-[83]).
Mais revenons à notre Homélie. Le pape en consacre la fin à montrer l’absolue nécessité de la patience. Sans le support patient des défauts du prochain, on ne peut porter aucun fruit en ce monde. C’est ici l’occasion pour Grégoire de rapporter un exemple fameux de patience, dont il a été le témoin avec toute la ville de Rome : celui de Servulus, pauvre paralytique du portique de l’église Saint-Clément, dont il relate la mort admirable : "Que pourrons-nous dire [au jour du jugement], lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres." Nous voyons ici l’un des buts que fixe notre orateur aux histoires qu’il raconte : donner honte à ses auditeurs de leur tiédeur, en face de la générosité des saints.
Lc 8, 4-15
En ce temps-là, une foule nombreuse s’étant rassemblée, et des gens étant venus à lui de diverses villes, Jésus dit en parabole : "Le semeur sortit pour semer sa semence. Et pendant qu’il semait, une partie des graines tomba au bord du chemin; et elle fut piétinée, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Une autre partie tomba sur la pierre; et après sa levée, elle se dessécha, car elle manquait d’humidité. Une autre partie tomba dans les épines; et les épines poussant en même temps l’étouffèrent. Une autre partie, enfin, tomba dans la bonne terre; et ayant levé, elle porta du fruit au centuple." Disant cela, il criait : "Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende."
Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. Il leur dit : "A vous, il est donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu, tandis qu’aux autres il est annoncé en paraboles, de sorte qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant ils ne comprennent pas. Voici le sens de cette parabole : la semence, c’est la parole de Dieu; ce qui est tombé au bord du chemin représente ceux qui entendent, mais ensuite vient le diable et il enlève la parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. Ce qui est tombé sur la pierre représente ceux qui, ayant entendu la parole, la reçoivent avec joie. Mais ils n’ont pas de racine : ils croient pour un temps, et ils succombent à l’heure de la tentation. Ce qui est tombé dans les épines représente ceux qui, ayant entendu la parole, se laissent en chemin étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ne portent pas de fruit. Enfin, ce qui est tombé dans la bonne terre représente ceux qui, entendant la parole avec un cœur bon et excellent, la gardent et portent du fruit par la patience."
La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, frères très chers, n’appelle pas une explication, mais une exhortation. Car ce que la Vérité elle-même a expliqué, la fragilité humaine ne peut avoir la présomption de le discuter. Mais il y a une chose que vous devez considérer attentivement dans cette explication du Seigneur : si nous vous disions que la semence symbolise la parole, le champ le monde, les oiseaux les démons, les épines les richesses, votre esprit hésiterait peut-être à nous croire. C’est pourquoi le Seigneur en personne a daigné expliquer ce qu’il disait, afin que vous appreniez à chercher également ce que signifient les choses qu’il n’a pas voulu interpréter lui-même. Ainsi, par le commentaire qu’il a donné de sa parabole, il a fait savoir qu’il usait de symboles pour parler, ce qui doit vous rassurer lorsque nous, tout faible que nous sommes, nous vous découvrons le sens symbolique de ses paroles. Qui m’aurait jamais cru, en effet, si j’avais voulu voir dans les épines les richesses, d’autant que celles-là piquent et que celles-ci charment? Cependant, les richesses sont bien des épines, puisque notre esprit se déchire aux piqûres des préoccupations qu’elles engendrent, et qu’en nous entraînant jusqu’au péché, elles nous infligent pour ainsi dire une sanglante blessure. Aussi est-ce avec raison qu’en cet endroit, selon le témoignage d’un autre évangéliste, le Seigneur ne les appelle pas des richesses, mais des richesses trompeuses (cf. Mt 13, 22). Trompeuses, en effet, sont les richesses que nous ne pouvons pas conserver longtemps. Trompeuses sont les richesses qui ne nous ôtent pas la pauvreté de l’âme. Les seules vraies richesses sont celles qui nous rendent riches de vertus. Si donc, frères très chers, vous voulez être riches, aimez les vraies richesses. Si vous cherchez à parvenir au sommet de l’honneur véritable, aspirez au Royaume céleste. Si vous aimez la gloire et les dignités, hâtez-vous de vous faire inscrire dans la cour céleste des anges.
2. Conservez en votre âme les paroles du Seigneur reçues par vos oreilles. Car la parole de Dieu est la nourriture de l’âme. Et quand la parole entendue n’est pas retenue par le ventre de la mémoire, elle est comme une nourriture qu’on a prise, mais que refuse un estomac malade. Or on désespère avec raison de la vie de celui qui ne peut garder les aliments [qu’il a absorbés]. Craignez donc le péril de la mort éternelle, si tout en recevant la nourriture des saintes exhortations, vous ne retenez pas dans votre mémoire les paroles de vie, qui sont l’aliment de la justice.
Voici que passe tout ce que vous faites, et que chaque jour, sans aucun temps d’arrêt, vous vous approchez — que vous le vouliez ou non — du jugement dernier. Pourquoi donc aimer ce qu’on doit quitter? Pourquoi se désintéresser du lieu où l’on doit parvenir? Souvenez-vous de cette parole: "Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende." Tous ceux qui étaient alors présents avaient bien des oreilles corporelles. Mais celui qui dit à tous ces gens qui avaient des oreilles : "Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende", recherche sans aucun doute les oreilles du cœur. Ayez donc soin que la parole reçue demeure dans l’oreille de votre cœur. Ayez soin de ne pas laisser tomber la semence au bord du chemin, de peur que l’esprit malin, survenant, n’enlève la parole de votre mémoire.
Ayez soin de ne pas la recevoir en une terre pierreuse, qui produirait bien le fruit des bonnes œuvres, mais sans les racines de la persévérance. Car beaucoup aiment ce qu’ils entendent, et se proposent d’entreprendre de bonnes œuvres, mais bientôt, la fatigue due aux difficultés leur fait abandonner ce qui était commencé. La terre pierreuse a ainsi manqué d’humidité, puisqu’elle n’a pu amener ce qui avait germé jusqu’au fruit que produit la persévérance. Beaucoup, en effet, lorsqu’ils entendent parler contre l’avarice, détestent cette avarice et louent le mépris de toutes choses. Mais dès que leur âme aperçoit un objet désirable, elle oublie ce qu’elle louait. Beaucoup, quand ils entendent parler contre la luxure, non seulement n’ont plus envie de souiller leur chair, mais rougissent même de l’avoir souillée. Cependant, dès qu’une beauté de chair apparaît à leurs yeux, leur âme se laisse emporter par le désir comme s’ils n’avaient encore pris aucune résolution pour résister à un tel désir. Et ils commettent des actes condamnables, bien qu’ils aient auparavant condamné en leur âme ceux qu’ils se souvenaient d’avoir commis.
Souvent aussi, nous sommes remplis de componction1 pour nos péchés, et nous retombons pourtant dans ces mêmes péchés, après les avoir pleurés. Balaam pleura ainsi à la vue des tentes du peuple d’Israël, et il demanda à lui devenir semblable dans la mort : "Que mon âme, dit-il, meure de la mort des justes, et que mes dernières heures soient semblables aux leurs." (Nb 23, 10). Mais sitôt passée l’heure de la componction, une mauvaise cupidité l’enflamma : en vue des présents qu’on lui avait promis, il donna un conseil de mort pour ce peuple dont il avait souhaité imiter la mort. Il oublia ce qu’il avait pleuré, quand il refusa d’éteindre en lui le feu qu’allumait la cupidité.
3. Remarquons-le bien, le Seigneur affirme dans son commentaire que les soucis, les plaisirs et les richesses étouffent la parole. Ils l’étouffent en effet, car ils prennent l’esprit à la gorge par les préoccupations qu’ils engendrent sans cesse. En empêchant les bons désirs de pénétrer jusqu’au cœur, c’est comme s’ils fermaient l’accès à l’air qui nous fait vivre. Il faut noter aussi que le Seigneur associe deux choses aux richesses, les soucis et les plaisirs : c’est que les richesses étouffent l’esprit en le rendant inquiet, et l’amollissent en le comblant de biens. Paradoxalement, tout en accablant ceux qui les possèdent, elles les livrent à l’impureté.
Mais le plaisir ne pouvant coexister avec l’accablement, elles tourmentent, à certains moments, par les soucis qu’entraîne le soin de leur conservation, et amollissent, à d’autres moments, par leur abondance qui porte aux plaisirs.
4. Quant à la bonne terre, c’est par la patience qu’elle rend son fruit, puisque nos bonnes actions restent sans valeur si nous ne supportons par ailleurs, avec égalité d’âme, les maux qui nous viennent de notre entourage. Et plus on progresse vers les sommets, plus on rencontre en ce monde de choses pénibles à supporter, car l’opposition du siècle présent s’accroît dans la mesure où nous lui retirons notre affection. Voilà pourquoi nous voyons beaucoup de gens qui, tout en faisant le bien, peinent cependant sous le fardeau pesant des tribulations. S’ils fuient désormais les désirs terrestres, ils sont pourtant frappés par des coups plus durs. Mais conformément à la parole du Seigneur, ils rendent du fruit par leur patience, parce qu’en recevant les épreuves avec humilité, ils sont eux-mêmes reçus dans le repos avec honneur après les épreuves. C’est ainsi que la grappe foulée aux pieds s’écoule en un vin savoureux. C’est ainsi que l’olive broyée et pressée se dépouille de son marc pour donner la riche liqueur de l’huile. C’est ainsi qu’on sépare les grains de la balle en les battant dans l’aire, et ils parviennent purifiés de leur paille au grenier. Que celui qui désire vaincre complètement ses vices s’applique donc à supporter humblement les épreuves qui doivent le purifier, afin de parvenir ensuite au Juge d’autant plus pur que le feu de la tribulation l’aura mieux débarrassé ici-bas de sa rouille.
5. Sous le portique qui mène à l’église du bienheureux Clément, se tenait un certain Servulus — que beaucoup d’entre vous ont connu comme moi — pauvre en biens, riche en mérites, et exténué par une longue maladie. Depuis son plus jeune âge jusqu’à la fin de sa vie, il resta couché, paralysé. Ce n’est rien de dire qu’il ne pouvait se tenir debout, puisqu’il était même incapable de se redresser sur son lit, ne fût-ce que pour s’asseoir. Jamais il ne put porter la main à sa bouche, jamais non plus se retourner sur l’autre côté. Il avait sa mère et son frère pour le servir, et par leurs mains, il distribuait aux pauvres tout ce qu’il pouvait recevoir comme aumônes. Il ne savait pas l’alphabet, mais il s’était acheté des manuscrits de l’Ecriture Sainte, et il se la faisait lire sans cesse par tous les gens pieux qu’il recevait chez lui. C’est ainsi qu’il apprit à connaître l’Ecriture Sainte aussi à fond qu’il le pouvait, alors que, comme je l’ai dit, il ignorait complètement l’alphabet. Dans ses souffrances, il s’efforçait de toujours rendre grâces et de vaquer nuit et jour aux hymnes et aux louanges de Dieu.
Quand le temps fut venu où une si grande patience devait être récompensée, les souffrances des membres remontèrent aux organes vitaux. Se sentant sur le point de mourir, Servulus demanda aux étrangers à qui il donnait l’hospitalité de se lever et de chanter des psaumes avec lui dans l’attente de son départ. Comme le moribond lui-même psalmodiait avec eux, il fit soudain cesser la psalmodie par un grand cri de stupeur : "Silence! N’entendez-vous donc pas les louanges dont le Ciel retentit?" Et pendant qu’il tendait l’oreille de son cœur à ces louanges qu’il entendait au-dedans de lui, sa sainte âme se sépara de son corps. Mais à son départ, un parfum si exquis se répandit que toute l’assistance fut remplie d’une douceur inexprimable; et tous en conclurent sans hésitation possible que par ces louanges, c’est le Ciel qui venait d’accueillir cette âme. Il se trouvait là un de nos moines, qui est encore en vie. Il a coutume d’attester, en pleurant beaucoup, que jusqu’à la mise au tombeau, on ne cessa de sentir l’odeur du parfum. Voilà comment quitta cette vie celui qui, en cette vie, avait supporté les tourments avec sérénité. Ainsi, selon la parole du Seigneur, la bonne terre a rendu son fruit par la patience, et labourée par le soc de l’effort, elle est parvenue à la moisson de la récompense.
Mais vous, frères très chers, considérez, je vous le demande, quelles excuses nous pourrons bien présenter au sévère jugement de Dieu, nous qui, ayant reçu biens et mains, demeurons tièdes dans la pratique des bonnes œuvres, alors qu’un malheureux dépourvu de tout bien et privé de ses mains a trouvé le moyen d’accomplir les préceptes du Seigneur. Puisse alors le Seigneur ne pas faire paraître pour nous accuser les apôtres, qui, par leur prédication, ont entraîné avec eux dans le Royaume des foules de fidèles. Puisse-t-il ne pas faire paraître pour nous accuser les martyrs, qui sont parvenus à la patrie céleste par l’effusion de leur sang. Que pourrons-nous dire alors, lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres. Prêtez attention à tout cela, mes frères, et excitez ainsi votre zèle pour ces bonnes œuvres, afin qu’en vous proposant maintenant d’imiter les hommes de bien, vous méritiez de partager un jour leur sort.
Homélie 16
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne,
le premier dimanche de Carême
4 mars 591
La tentation de Jésus au désert
Saint Grégoire prêche sur l’épisode de la tentation de Jésus au désert par le diable, qui commande toute la liturgie du Carême, puisque ce temps nous fait revivre la lutte entre le Sauveur et son adversaire, jusqu’à l’écrasement de ce dernier par la victoire du Christ sur la croix. L’orateur commence par s’étonner que le diable ait eu le pouvoir de conduire le Fils de Dieu où il lui plaisait. Mais il montre que ce fait s’harmonise bien avec le plan du salut.
Le pape expose ensuite les différences entre nos tentations et celles du Christ. Quelques explications préliminaires peuvent être utiles pour bien comprendre sa pensée. Quand nous sommes tentés, la tentation trouve en nous des résonances : elle excite notre convoitise déréglée par le péché originel. Entraînés par le plaisir mauvais, dont nous ressentons déjà l’avant-goût, nous donnons alors facilement notre consentement au mal. Seul ce consentement de la volonté constitue proprement le péché. Mais la concupiscence déréglée qui nous y porte avec tant de force, en conséquence du péché originel, est à l’origine de bien des combats, décrits par saint Paul : "Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres [la concupiscence]. Malheureux que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort?" (Rm 7, 23-24). Jésus, Dieu incarné, n’a pas été marqué par le péché originel. La tentation ne trouve donc rien en lui de déréglé qui puisse se délecter dans le mal, et encore moins y consentir.
Dans la suite de l’Homélie, le prédicateur oppose les trois tentations auxquelles Adam a succombé à celles dont le Christ triomphe. Saint Paul, le premier, avait comparé Jésus et Adam. De même que par un seul homme (Adam), le péché est entré dans le monde, par l’obéissance d’un seul (Jésus-Christ, nouvel Adam), tous les hommes ont été justifiés (cf. Rm 5, 19). La tentation du Christ peut donc très légitimement être présentée, d’après l’exégèse de Grégoire, comme "l’anti-péché originel".
La fin de l’Homélie explique le sens du Carême, en partant du symbolisme du nombre quarante, que la Sainte Ecriture met toujours en relation avec les œuvres de purification ou de préparation; ainsi pour le Christ lui-même, dont la retraite au désert fut une vraie préparation à l’œuvre qu’il devait achever sur le Calvaire. Le pape indique également les vertus dont doit s’accompagner notre abstinence pour être agréable à Dieu. Cette finale si parfaitement actuelle s’exprime en des formules de toute beauté.
Mt 4, 1-11
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable. Quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Et le tentateur, s’approchant, lui dit : "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains." Jésus lui répondit : "Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." Alors le diable le transporta dans la cité sainte, et l’ayant placé sur le pinacle du Temple, il lui dit : "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il a pour toi donné ordre à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, pour que ton pied ne heurte pas la pierre." Jésus lui dit : "Il est écrit aussi : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu." Le diable, de nouveau, le transporta sur une très haute montagne, et lui montrant tous les royaumes du monde avec leur gloire, il lui dit : "Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores." Alors Jésus lui dit : "Retire-toi, Satan, car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul que tu serviras."
Alors le diable le laissa, et voici que les anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Il en est qui se demandent par quel esprit Jésus fut conduit au désert, à cause de ce qui suit dans le texte : "Le diable le transporta dans la cité sainte", et encore : "Il le transporta sur une très haute montagne." Mais en vérité, et sans hésitation possible, on doit en bonne logique accepter de croire que Jésus fut conduit au désert par l’Esprit-Saint, en sorte que son propre Esprit le conduisît là où devait le trouver l’esprit malin pour le tenter.
Cependant, lorsqu’on nous dit que l’Homme-Dieu a été transporté par le diable sur une très haute montagne ou dans la cité sainte, l’esprit humain a peine à l’accepter, et les oreilles s’effrayent de l’entendre. Cela nous paraîtra pourtant moins impossible à croire si nous considérons d’autres événements concernant le Sauveur. Le diable est sans aucun doute le chef de tous les méchants, et tous les méchants sont les membres de ce chef. Pilate n’était-il pas membre du diable? Les Juifs qui persécutèrent le Christ, et les soldats qui le crucifièrent, n’étaient-ils pas membres du diable? Pourquoi donc s’étonner que le Sauveur ait permis au diable de le conduire sur une montagne, puisqu’il a supporté aussi d’être crucifié par les membres d’un tel chef? Il n’était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être tué. Il était juste, au contraire, qu’il triomphât de nos tentations par les siennes, comme il était venu vaincre notre mort par sa mort (cf. He 2, 18).
Sachons cependant que la tentation agit de trois façons : par la suggestion, par la délectation et par le consentement. Nous-mêmes, lorsque nous sommes tentés, nous glissons généralement dans la délectation, ou même dans le consentement; car propagés de la chair du péché1, nous portons en nous l’origine même des combats à endurer. Mais le Dieu qui s’était incarné dans le sein d’une Vierge et qui était venu dans le monde sans péché ne portait en lui aucune contradiction. Il a donc pu être tenté par suggestion, mais la délectation du péché n’a pas eu de prise sur son esprit. Toute cette tentation diabolique fut pour lui extérieure, sans rien au-dedans.
2. En examinant le déroulement de la tentation du Seigneur, nous pourrons sonder avec quelle ampleur nous sommes délivrés de la tentation. L’antique ennemi s’est dressé contre le premier homme, notre ancêtre, par trois tentations : il l’a tenté par la gourmandise, la vaine gloire et l’avarice; tentations victorieuses, puisqu’il se soumit Adam en obtenant son consentement. C’est par la gourmandise qu’il l’a tenté en lui montrant le fruit défendu de l’arbre et en le persuadant de le manger. C’est par la vaine gloire qu’il l’a tenté en disant : "Vous serez comme des dieux." (Gn 3, 5). Et c’est par un surcroît d’avarice qu’il l’a tenté en ajoutant : "Vous connaîtrez le bien et le mal." En effet, l’avarice n’a pas seulement pour objet l’argent, mais aussi les honneurs. On parle à bon droit d’avarice à propos de la poursuite désordonnée des honneurs. Car si ravir des honneurs ne relevait pas de l’avarice, jamais Paul n’aurait dit du Fils unique de Dieu : "Il n’a pas considéré qu’être l’égal de Dieu serait ravir quelque chose." (Ph 2, 6). C’est donc en excitant dans notre ancêtre le désir avide des honneurs que le diable l’a entraîné à l’orgueil.
3. Mais c’est par les moyens mêmes qui lui avaient servi à terrasser le premier homme que le diable succomba devant le second [Jésus] quand il le tenta. Il le tente par la gourmandise en lui demandant : "Ordonne que ces pierres deviennent des pains"; il le tente par la vaine gloire en lui disant : "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas"; il le tente par le désir avide des honneurs lorsqu’il lui montre tous les royaumes du monde en déclarant : "Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores." Mais le diable est vaincu par le second homme grâce aux mêmes moyens que ceux qu’il se glorifiait d’avoir utilisés pour vaincre le premier homme. Et celui-ci, ayant ainsi fait prisonnier le diable, l’expulse de nos cœurs par l’accès même qui lui avait permis d’y entrer et de les tenir en son pouvoir.
Il y a autre chose, frères très chers, que nous devons considérer dans la tentation du Seigneur : c’est que tenté par le diable, il lui répond par des sentences de l’Ecriture Sainte; il pouvait précipiter son tentateur dans l’abîme en usant de la Parole qui constituait son être, mais il n’a pas manifesté son pouvoir personnel, se limitant à répondre par des préceptes de la divine Ecriture. Il l’a fait pour nous donner l’exemple de sa patience, et nous inviter ainsi à recourir à l’enseignement plutôt qu’à la vengeance chaque fois que nous avons à souffrir de la part d’hommes pervers. Voyez quelle est la patience de Dieu, et quelle est notre impatience! Nous autres, nous sommes emportés de fureur pour peu que l’injustice ou l’offense nous atteignent, et nous nous vengeons autant que nous le pouvons, ou menaçons du moins de le faire si nous ne le pouvons pas. Le Seigneur, lui, a enduré l’hostilité du diable, et il ne lui a répondu qu’avec des paroles de douceur. Il a toléré celui qu’il pouvait punir, afin de mériter d’autant plus de gloire qu’il triomphait de son ennemi en le supportant pour un temps au lieu de l’anéantir.
4. Il faut encore remarquer ce qui suit : quand le diable l’eut quitté, les anges le servaient. Ce fait montre bien l’existence de deux natures dans sa personne unique. Il est homme, puisqu’il est tenté par le diable; et il est Dieu, puisqu’il est servi par les anges. Sachons donc reconnaître en lui notre nature, car si le diable ne discernait pas en lui un homme, il ne le tenterait pas. Vénérons en lui sa divinité, car s’il n’était pas comme Dieu au-dessus de tout, jamais les anges ne le serviraient.
5. Puisqu’il y a harmonie entre la lecture du jour et le temps liturgique — nous avons en effet entendu lire que notre Rédempteur a pratiqué l’abstinence pendant quarante jours, et en même temps nous entamons la sainte Quarantaine — il nous faut examiner attentivement pourquoi cette abstinence est observée pendant quarante jours. Moïse, pour recevoir la Loi une seconde fois, jeûna quarante jours. Elie, dans le désert, s’abstint de manger quarante jours2. Le Créateur des hommes lui-même, venant parmi les hommes, ne prit pas la moindre nourriture pendant quarante jours. Efforçons-nous, nous aussi, autant que cela nous est possible3, d’affliger notre chair par l’abstinence en ce temps annuel de la sainte Quarantaine.
Pourquoi le nombre quarante est-il fixé pour l’abstinence, sinon parce que le Décalogue trouve sa perfection dans les quatre livres du Saint Evangile? De même, en effet, que dix multipliés par quatre donnent quarante, nous observons les commandements du Décalogue à la perfection par la pratique des quatre livres du Saint Evangile.
On peut donner aussi une autre interprétation à ce nombre : notre corps mortel subsiste par quatre éléments, et c’est par les plaisirs de ce corps que nous nous opposons aux préceptes du Seigneur. Or ceux-ci nous sont prescrits par le Décalogue. Par conséquent, puisque les désirs de la chair nous font mépriser les commandements du Décalogue, il convient que nous mortifiions cette chair quarante fois.
Voici encore une autre explication possible de cette sainte Quarantaine : depuis aujourd’hui jusqu’aux joies de la solennité de Pâques, il va s’écouler six semaines, ce qui fait quarante-deux jours. Puisque six dimanches sont retirés à l’abstinence, il ne reste plus que trente-six jours d’abstinence. Se mortifier trente-six jours dans une année qui en compte trois cent soixante-cinq, c’est un peu en donner à Dieu la dîme : ayant vécu pour nous-mêmes pendant l’année qu’il nous a accordée, nous nous mortifions dans l’abstinence pour notre Créateur pendant le dixième de cette année.
Ainsi, frères très chers, puisque la Loi vous ordonne d’offrir [à Dieu] la dîme de toute chose (cf. Lv 27, 30), efforcez-vous de lui offrir aussi la dîme de vos jours. Que chacun se macère en sa chair à la mesure de ses forces, qu’il mortifie ses désirs et anéantisse ses concupiscences honteuses, afin de devenir, selon le mot de Paul, une hostie vivante (cf. Rm 12, 1). L’homme est une hostie à la fois vivante et immolée lorsque, sans quitter cette vie, il fait cependant mourir en lui les désirs charnels. La chair satisfaite nous a entraînés au péché; que la chair mortifiée nous ramène au pardon. L’auteur de notre mort [Adam] a transgressé les préceptes de vie en mangeant le fruit défendu de l’arbre. Il faut donc que déchus des joies du paradis par le fait de la nourriture, nous nous efforcions de les reconquérir, autant que nous le pouvons, par l’abstinence.
6. Mais que personne ne s’imagine qu’il nous suffise de cette abstinence, alors que le Seigneur dit par la bouche du prophète : "Le jeûne que je préfère ne consiste-t-il pas plutôt en ceci?" Et il ajoute : "Partage ton pain avec l’affamé, reçois chez toi les pauvres et les vagabonds; si tu vois quelqu’un de nu, habille-le, et ne méprise pas celui qui est ta propre chair." (Is 58, 6-7). Voilà le jeûne que Dieu approuve : un jeûne qui élève à ses yeux des mains remplies d’aumônes, un jeûne réalisé dans l’amour du prochain et imprégné de bonté. Prodigue à autrui ce que tu retires à toi-même; ainsi, la mortification même de ta chair viendra soulager la chair de ton prochain qui est dans le besoin.
C’est en ce sens que le Seigneur dit par la voix du prophète : "Lorsque vous jeûniez et que vous vous lamentiez, est-ce pour moi que vous jeûniez tant? Et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas pour vous que vous mangez et pour vous que vous buvez?" (Za 7, 5-6). Celui-là mange et boit pour lui-même, qui consomme, sans les partager avec les indigents, les aliments du corps, qui sont des dons du Créateur appartenant à tous. Et c’est pour soi qu’on jeûne, si l’on ne donne pas aux pauvres ce dont on s’est privé pour un temps, mais qu’on le garde pour l’offrir un peu plus tard à son ventre.
A ce sujet, Joël dit : "Sanctifiez le jeûne." (Jl 1, 14). Sanctifier le jeûne, c’est rendre son abstinence corporelle digne de Dieu en y associant d’autres bonnes œuvres. Que cesse la colère; que les querelles s’apaisent. Car il est vain de tourmenter sa chair si l’on ne met un frein aux plaisirs mauvais de l’âme, puisque le Seigneur affirme par la voix du prophète : "Voilà qu’au jour de jeûne, vous ne faites que votre volonté. Voilà que vous jeûnez en vue des procès et des luttes; vous frappez méchamment à coups de poing, et vous réclamez leurs dettes à tous vos débiteurs." (Is 58, 3-4). Celui qui réclame à son débiteur ce qu’il lui a donné ne fait rien d’injuste; mais à celui qui se mortifie par la pénitence, il convient mieux de s’interdire de réclamer même ce qui lui revient de droit. Quant à nous, mortifiés et pénitents, Dieu ne nous remettra ce que nous avons fait d’injuste que si nous abandonnons, par amour pour lui, même ce qui nous revient de droit.
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1 Sur le mot "componction", cf. l’introduction à l’Homélie 15.
Homélie 17
Prononcée devant des évêques
réunis aux Fonts baptismaux du Latran
31 mars 591 (samedi de la quatrième semaine de Carême)
La mission des soixante-douze disciples
Saint Grégoire est pénétré de la pensée que l’Eglise a besoin d’évêques saints et zélés. Elever l’épiscopat à la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contre les défaillances qui les guettent, le pape sait qu’il y a là une œuvre urgente, qui intéresse toute l’Eglise, et il se sent pressé de l’entreprendre. La présente Homélie, prêchée en consistoire au Latran, nous permet de juger avec quelle vigueur il se met à l’ouvrage. Un tel texte n’a rien perdu de sa force. Treize siècles plus tard, saint Pie X écrivait aux évêques : "Lisez en entier, vénérables frères, et proposez à votre clergé pour qu’il la lise et la médite […] cette admirable homélie du saint pontife." (Encyclique Jucunda sane, du 12 mars 1904)
Après avoir commenté l’évangile de la mission des soixante-douze disciples, Grégoire rappelle leurs devoirs aux prêtres et aux évêques, en dénonçant le peu de zèle qu’ils mettent à les remplir, sans omettre de mentionner les vices auxquels ils s’adonnent. Il décrit enfin les conséquences qu’entraînent les péchés des pasteurs, tant pour eux-mêmes que pour leur peuple. Tout le discours laisse percer la profonde tristesse du pape à la vue des défaillances du clergé.
Si l’examen de conscience est sévère, Grégoire ne s’en tiendra pas là, et il écrira, vers le même temps, un petit livre destiné à former la conscience des évêques, le Liber regulæ pastoralis, mettant au point un programme d’action et de méditation valable pour l’ensemble de l’épiscopat. La Règle Pastorale reprend d’ailleurs bien des images et des idées de cette Homélie : l’allusion au tissu d’écarlate teint deux fois, la comparaison des bases du Temple avec les bœufs, les lions et les chérubins, le commentaire sur les pierres du sanctuaire dispersées, etc.
On serait curieux de savoir comment les reproches du pape furent accueillis par les évêques de l’époque. Peut-être mieux qu’on ne le penserait tout d’abord? Voici, par exemple, comment Licinianus, évêque de Carthagène, reçut la Règle pastorale, dont le ton de rude franchise rappelle si fort notre Homélie : "Qui ne lirait avec consolation un livre qui, médité sans relâche, est une médecine de l’âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l’esprit à la stabilité de la vie éternelle? Ton livre est l’école de toutes les vertus." Loin de s’offenser du ton direct de Grégoire, cet évêque reçoit le message de tout son cœur.
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1 Processio : il s’agit de la messe du jour, allongée par la tradition du symbole de la foi aux catéchumènes.
2 Le pape s’adresse ici aux chrétiens de souche, par contraste avec les catéchumènes (païens convertis), auxquels il a fait allusion juste avant.
3 Saint Grégoire s’adresse ici particulièrement aux catéchumènes, auxquels il remet le symbole de la foi : la foi ne suffit pas, elle doit être suivie d’œuvres.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
Lc 10, 1-9
En ce temps-là, le Seigneur en désigna soixante-douze autres, et il les envoya devant lui deux par deux dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. Et il leur dit : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra. Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison. En quelque ville que vous entriez et où l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présente; guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le Royaume de Dieu est proche de vous."
Le Seigneur, notre Sauveur, frères très chers, nous enseigne tan-tôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres. Car ses actions elles-mêmes sont des préceptes : ce qu’il accomplit sans rien dire nous montre ce que nous devons faire.
Voici donc qu’il envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et que s’il n’y a pas au moins deux personnes, la charité ne peut exister. En toute rigueur de termes, en effet, on ne peut prétendre avoir de la charité pour soi-même : notre amour doit s’étendre à autrui pour mériter le nom de charité. Le Seigneur envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, afin de nous montrer sans paroles que celui qui n’a pas de charité pour le prochain ne doit en aucune façon assumer la charge de prédicateur.
2. C’est bien à propos qu’on dit : "Il les envoya devant lui dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller." Car le Seigneur suit ses prédicateurs : la prédication précède, et le Seigneur ne vient demeurer en notre âme qu’à la suite de ces paroles d’exhortation qui courent au-devant de lui et font parvenir la vérité dans l’âme. C’est pourquoi Isaïe dit à ces prédicateurs : "Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu." (Is 40, 3). Et le psalmiste : "Frayez la route à celui qui monte au couchant." (Ps 68, 5). Le Seigneur est bien monté au couchant, puisque c’est du lieu même où il s’est couché [pour mourir] en sa Passion qu’il a fait davantage éclater sa gloire en ressuscitant. Oui, il est monté au couchant, car cette mort qu’il avait endurée, il l’a foulée aux pieds en ressuscitant. Nous frayons donc la route à celui qui monte au couchant lorsque nous prêchons sa gloire à vos âmes, pour qu’il vienne ensuite lui-même les illuminer par la présence de son amour.
3. Ecoutons ce que déclare le Seigneur aux prédicateurs qu’il envoie : "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson." Pour une moisson abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Nous ne pouvons le dire sans une grande tristesse : il y a des gens pour entendre de bonnes choses, il n’y en a pas pour leur en dire. Voici que le monde est rempli d’évêques1, et l’on n’y trouve pourtant que bien peu d’ouvriers pour la moisson de Dieu, car ayant accepté la fonction épiscopale, nous n’accomplissons pas le travail lié à cette fonction.
Réfléchissez, frères très chers, réfléchissez donc à ce qui est dit : "Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson." C’est à vous d’obtenir par vos prières que nous sachions accomplir pour vous ce qui doit l’être : que nous ne laissions pas notre langue s’engourdir lorsqu’il faut vous exhorter, et qu’après avoir accepté la charge de la prédication, nous ne soyons pas condamnés auprès du juste Juge par notre silence.
Si ce sont souvent les vices des prédicateurs qui leur paralysent la langue, souvent aussi, ce sont les fautes de leurs ouailles qui empêchent les pasteurs de prêcher. Les vices des prédicateurs leur paralysent en effet la langue, comme le déclare le psalmiste : "Mais au pécheur, Dieu dit : Pourquoi énumères-tu mes préceptes?" (Ps 50, 16). La parole des prédicateurs est également arrêtée par les fautes de leurs ouailles, ainsi que le Seigneur l’affirme à Ezéchiel : "Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, parce que c’est une maison rebelle." (Ez 3, 26). C’est comme s’il disait clairement : "Si la parole de la prédication t’est retirée, c’est parce que ce peuple qui m’exaspère par sa conduite n’est pas digne d’être exhorté selon la vérité." Il n’est donc pas facile de savoir par la faute de qui la parole est retirée au prédicateur. Mais ce qu’on sait avec une absolue certitude, c’est que si le silence du pasteur lui nuit parfois à lui-même, il nuit toujours à ses ouailles.
4. Si nous ne sommes pas capables de prêcher avec force, puissions-nous du moins nous acquitter de l’office de notre charge en toute pureté de vie. La suite du texte dit en effet : "Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups." Beaucoup n’ont pas plus tôt reçu juridiction pour gouverner qu’ils brûlent de déchirer leurs ouailles. Ils inspirent la terreur de leur autorité et nuisent à ceux qu’ils devraient servir. Et parce qu’ils n’ont pas le cœur plein de charité, ils veulent faire figure de seigneurs et oublient totalement qu’ils sont des pères. Ils transforment une humble fonction en domination orgueilleuse, et même s’ils prennent parfois des dehors de douceur, ils restent au-dedans pleins de fureur. C’est d’eux que la Vérité affirme en un autre passage : "Ils viennent à vous revêtus de peaux de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups rapaces." (Mt 7, 15)
A l’opposé d’une telle attitude, nous devons considérer que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour que, nous conservant des âmes innocentes, nous ne nous permettions pas de mordre avec méchanceté. Car celui qui reçoit la charge de la prédication ne doit pas infliger de mauvais traitements, mais en supporter, afin que sa propre douceur tempère la colère des furieux, et qu’il soigne les plaies du péché dans les autres tout en souffrant lui-même des plaies causées par ses persécuteurs. Et si le zèle de la vérité exige parfois qu’il sévisse contre ses ouailles, sa colère même doit procéder de l’amour, non de la cruauté; ainsi, tout en faisant respecter au-dehors les droits de la discipline, il aimera au-dedans de lui avec une paternelle bonté ceux qu’il semble persécuter au-dehors en les corrigeant. Or un évêque ne peut bien accomplir cela qu’à la condition d’ignorer tout amour de soi égoïste, de ne pas rechercher les avantages du monde, et de ne pas soumettre son âme au joug de ces fardeaux que le désir cupide des choses de la terre nous impose.
5. D’où la suite du texte : "Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin." En effet, telle doit être la confiance en Dieu du prédicateur que, sans prévoir ce qui lui est nécessaire pour la vie présente, il soit pourtant absolument certain que rien de cela ne lui manquera, de peur qu’en occupant son esprit de choses transitoires, il ne soit moins à même de pourvoir autrui des biens éternels. Si on lui accorde aussi de ne saluer personne en chemin, c’est pour montrer avec quelle hâte il doit faire route pour prêcher.
Mais voici pour qui voudrait comprendre ces paroles de manière allégorique : dans la bourse, l’argent est renfermé; or l’argent renfermé représente la sagesse cachée. Ainsi, celui qui détient les paroles de la sagesse, mais néglige de les communiquer à son prochain, les retient scellées, comme de l’argent dans une bourse. C’est pourquoi il est écrit : "Si la sagesse reste cachée et le trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre?" (Si 41, 14)
Le sac ne peut rien signifier d’autre que le fardeau du monde, et les chaussures, ici, ne peuvent rien représenter d’autre que l’exemple des œuvres mortes. Il n’est pas bon que celui qui reçoit la charge de la prédication porte le fardeau des affaires du monde, qui, en lui faisant courber la tête, l’empêcherait de se redresser pour prêcher les choses du Ciel. Il ne doit pas non plus prêter attention à l’exemple que donnent les insensés par leurs œuvres : il risquerait de se croire autorisé à en renforcer ses propres œuvres, comme avec des peaux mortes. Car il en est beaucoup qui justifient leurs dérèglements par ceux d’autrui. Voyant que les autres ont agi de telle ou telle manière, ils pensent avoir le droit d’en faire autant. N’est-ce pas là s’efforcer de protéger ses pieds avec des peaux d’animaux morts?
Saluer en chemin, c’est saluer au hasard de la route, sans l’avoir recherché ni désiré. Ainsi, celui qui ne prêche pas le salut à ses auditeurs par amour de l’éternelle patrie, mais par ambition des récompenses, est comme celui qui salue en chemin, puisqu’il ne désire le salut de ses auditeurs qu’au hasard [de leur rencontre], et non par un zèle véritable.2
6. Le texte poursuit : "En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra." La paix offerte de la bouche du prédicateur repose sur la maison si un enfant de paix s’y trouve; sinon, elle revient au prédicateur; en effet, ou bien il se trouvera quelqu’un de prédestiné à la vie, et il suivra la parole divine entendue, ou bien, si personne n’a voulu l’écouter, le prédicateur trouvera quelque profit : sa paix lui reviendra, puisqu’il recevra du Seigneur la récompense de son travail et de sa peine.
7. Remarquez-le : celui qui a interdit de porter une bourse ou un sac admet qu’on puisse demander le vivre et le manger en retour de sa prédication. Le texte ajoute en effet : "Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire." Si notre paix y est reçue, il est juste que nous demeurions dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux, pour que nous recevions notre salaire terrestre de ceux à qui nous offrons les récompenses de la patrie céleste. C’est pourquoi Paul, qui tenait pourtant ce salaire terrestre pour bien peu de chose, a dit : "Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une si grosse affaire que nous moissonnions de vos biens matériels?" (1 Co 9, 11)
Remarquons ce que le texte ajoute : "L’ouvrier mérite son salaire." C’est que la nourriture qui nous sustente est déjà elle-même une partie du salaire de notre ouvrage, en sorte que le salaire que nous commençons à percevoir ici-bas pour le travail de notre prédication trouve là-haut son achèvement dans la vision de la Vérité. Il faut considérer en ceci que deux salaires nous sont dus pour une seule œuvre, l’un en chemin, l’autre dans la patrie; l’un qui nous soutient dans notre travail, l’autre qui nous récompense à la résurrection. Le salaire que nous recevons à présent doit donc avoir pour effet de nous inciter à tendre avec plus de vigueur vers le salaire futur. Aussi le vrai prédicateur ne doit-il pas prêcher en vue de recevoir dès maintenant son salaire, mais recevoir ce salaire pour pouvoir continuer à prêcher. Car ceux qui prêchent dans le but de recevoir en salaire ici-bas louanges ou cadeaux, se privent sans aucun doute du salaire éternel. Mais ceux qui ne désirent voir leurs paroles plaire aux hommes que pour leur faire aimer le Seigneur, et non eux-mêmes, ou bien qui, dans leur prédication, ne reçoivent de rétribution terrestre que pour éviter le dénuement qui les contraindrait à cesser de prêcher, ceux-là, assurément, ne trouveront aucun empêchement à jouir de la récompense de la patrie pour avoir perçu leur subsistance en chemin.
8. Mais que faisons-nous, nous autres pasteurs — je ne peux le dire sans douleur — que faisons-nous, nous qui recevons un salaire sans nous montrer pour autant des ouvriers? Nous percevons chaque jour les revenus de la sainte Eglise pour notre paie, sans effectuer en retour le moindre travail de prédication pour l’Eglise éternelle. Songeons quel sujet de damnation c’est pour nous de percevoir ici-bas le salaire d’un travail que nous ne faisons pas. Voilà que nous vivons des offrandes des fidèles, mais quel travail accomplissons-nous pour les âmes de ces fidèles? Nous touchons pour notre paie ce qu’ils ont offert pour racheter leurs péchés, sans cependant nous donner la peine qu’il conviendrait pour combattre ces péchés par un effort assidu de prière ou de prédication. C’est tout juste s’il nous arrive de reprendre ouvertement un particulier quand il pèche. Et — ce qui est plus grave — nous allons parfois jusqu’à louer les fautes des puissants de ce monde, de crainte qu’une contrariété ne les amène à nous retirer, dans un accès de colère, les dons qu’ils nous accordaient.
Il faudrait nous rappeler sans cesse ce qui est écrit au sujet de certains hommes : "Ils se nourriront des péchés de mon peuple." (Os 4, 8). Pourquoi dit-on qu’ils se nourrissent des péchés du peuple, sinon parce qu’ils encouragent les fautes des pécheurs, pour ne pas perdre leur rétribution terrestre? Mais puisque nous vivons, nous aussi, des oblations qu’offrent les fidèles pour leurs péchés, si nous mangeons et que nous nous taisons, c’est sans nul doute de leurs péchés que nous nous nourrissons. Mesurons donc quel crime c’est aux yeux de Dieu que de se nourrir de la rançon des péchés, et de ne pas attaquer les péchés dans notre prédication.
Ecoutons ce que nous dit le bienheureux Job : "Si ma terre crie contre moi, si ses sillons pleurent avec elle, si j’en ai mangé le fruit sans le payer…" (Jb 31, 38-39)3. La terre crie contre son possesseur quand l’Eglise murmure avec raison contre son pasteur. Ses sillons pleurent lorsque les cœurs des auditeurs, qu’ont défrichés de précédents évêques par leur prédication et leurs vigoureux reproches, voient quelque chose à déplorer dans la vie de leur pasteur. Et si le bon propriétaire de cette terre n’en mange pas le fruit sans le payer, c’est que le pasteur judicieux distribue le talent de sa parole, afin que ce ne soit pas pour sa propre condamnation qu’il reçoive de l’Eglise la paie destinée à le nourrir. Nous mangeons bien le fruit de notre terre en le payant quand, en retour des ressources ecclésiastiques que nous recevons, nous travaillons à la prédication. Car nous sommes les hérauts du Juge qui doit venir. Et qui annoncera le Juge qui doit venir, si son héraut se tait?
9. Considérons donc que chacun de nous doit s’efforcer, autant qu’il le peut et qu’il en est capable, de faire comprendre à l’Eglise qui lui a été confiée à la fois quelle terreur on éprouvera lors du jugement à venir et quelle félicité on goûtera dans le Royaume. Et celui qui n’est pas capable d’exhorter tous ses fidèles en une seule et même prédication, doit, autant qu’il le peut, les instruire chacun, les édifier en leur parlant à part, et chercher à faire porter du fruit au cœur de ses fils par une exhortation sans détours.
Il nous faut méditer sans cesse ce qui a été dit aux saints apôtres, et à nous par leur intermédiaire : "Vous êtes le sel de la terre." (Mt 5, 13). Si nous sommes du sel, nous devons assaisonner les âmes des fidèles. Vous donc, ô pasteurs, songez que ce sont les animaux de Dieu que vous menez paître, ces animaux au sujet desquels le psalmiste dit à Dieu : "Tes animaux habiteront en elle." (Ps 68, 11). N’avons-nous pas l’habitude de voir des pierres de sel données à lécher aux animaux sans raison pour les rendre mieux portants? Eh bien, l’évêque doit être au milieu de son peuple comme une pierre de sel parmi les animaux sans raison. Il faut que l’évêque pense à ce qu’il dira à chacun, aux avis qu’il distribuera aux uns et aux autres, en sorte que tous ceux qui viennent le trouver soient assaisonnés d’une saveur de vie éternelle comme au contact du sel. Car nous ne sommes pas le sel de la terre si nous n’assaisonnons pas les cœurs de nos auditeurs. Celui-là, au contraire, accorde vraiment un tel assaisonnement à son prochain, qui ne lui refuse pas la parole de la prédication.
10. Mais nous ne prêchons bien aux autres la voie droite que si nous illustrons nos dires par des actes, et que touchés nous-mêmes de componction4 par l’amour de Dieu, nous lavons de nos larmes les fautes quotidiennes de cette vie, qu’aucun homme ne peut traverser sans péché. Or nous ne sommes vraiment touchés nous-mêmes de componction que si nous méditons avec application les actes des pères qui nous ont précédés, pour que la vue de leur gloire fasse paraître notre vie méprisable à nos propres yeux. Nous ne sommes vraiment touchés de componction que si nous scrutons avec application les préceptes du Seigneur, et que nous nous efforçons de progresser grâce à ces préceptes, qui, nous le savons, ont autrefois fait progresser ceux que nous honorons.
C’est en ce sens qu’il est écrit, au sujet de Moïse : "Il disposa aussi une cuve d’airain, dans laquelle Aaron et ses fils pussent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints; il la fit en fondant les miroirs des femmes qui veillaient à la porte du Tabernacle." (Ex 38, 8). Moïse dispose une cuve d’airain, dans laquelle les prêtres doivent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints, parce que la Loi de Dieu nous prescrit de commencer par nous baigner d’un bain de componction, pour que notre impureté ne nous rende pas indignes de pénétrer la pureté des secrets de Dieu. C’est bien à propos qu’on rapporte que cette cuve est faite en fondant les miroirs des femmes qui veillaient continuellement à la porte du Tabernacle. Les miroirs des femmes sont les préceptes de Dieu, dans lesquels les âmes saintes se considèrent sans cesse et reconnaissent s’il n’y a pas en elles quelques souillures d’impureté. Elles corrigent les vices de leurs pensées, et en s’y opposant, elles se recomposent un visage, pour ainsi dire, grâce à l’image renvoyée [par le miroir]; car tandis qu’elles mettent toute leur application à suivre les préceptes du Seigneur, elles discernent assurément en elles ce qui plaît ou ce qui déplaît à l’Epoux céleste. Elles ne peuvent nullement, tant qu’elles demeurent en cette vie, entrer dans le Tabernacle éternel. Mais cependant, les femmes veillent à la porte du Tabernacle, parce que les âmes saintes, même si elles sont encore appesanties par l’infirmité de la chair, guettent pourtant sans cesse avec amour le passage de l’entrée dans l’éternité. Moïse fit donc une cuve pour les prêtres avec les miroirs des femmes, puisque la Loi de Dieu fournit un bain de componction aux souillures de nos péchés, en nous donnant de contempler les préceptes célestes par lesquels les âmes saintes ont plu à leur divin Epoux. Si nous appliquons à ces préceptes toute notre attention, nous découvrons les souillures de notre image intérieure; la douleur de la pénitence que nous en concevons nous touche de componction, et celle-ci nous baigne, pour ainsi dire, dans la cuve faite avec les miroirs des femmes.
11. Tout en étant touchés de componction pour nous-mêmes, il nous faut encore absolument montrer du zèle pour la vie de ceux qui nous sont confiés. Soyons donc bien pénétrés par l’amertume de la componction, mais sans nous laisser détourner de veiller sur nos proches. A quoi bon, en effet, nous aimer nous-mêmes, si nous manquons à nos devoirs envers nos proches? Et à quoi bon aimer nos proches et montrer du zèle pour eux, si nous manquons à nos devoirs envers nous-mêmes? N’est-il pas prescrit d’offrir, pour orner le Tabernacle, du tissu d’écarlate teint deux fois (cf. Ex 25, 4)? Ainsi, aux yeux de Dieu, notre charité se colore de l’amour de Dieu et du prochain. Et celui-là s’aime vraiment lui-même, qui aime saintement son Créateur. Le tissu d’écarlate est donc teint deux fois quand l’amour de la Vérité enflamme l’âme envers elle-même et envers son prochain.
12. Il nous faut en outre savoir exercer le zèle de la justice contre les actes mauvais de nos proches, sans que notre ardeur à corriger nous fasse nous départir le moins du monde de notre mansuétude. Car la colère de l’évêque ne doit jamais être précipitée ni agitée, mais plutôt modérée par la gravité d’une volonté réfléchie. Nous devons donc à la fois soutenir ceux que nous corrigeons et corriger ceux que nous soutenons, de peur que si nous manquons à l’un de ces devoirs, notre action ne soit indigne d’un évêque, soit par manque d’ardeur, soit par manque de douceur.
C’est pour cela qu’on fit figurer, sur les bases5 utilisées pour le service du Temple, des lions, des bœufs et des chérubins, œuvre du sculpteur (cf. 1 R 7, 29). Le chérubin désigne la plénitude de la science. Mais pourquoi ne jamais représenter, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions? Que symbolisent les bases dans le Temple, sinon les évêques dans l’Eglise? Ceux-ci, en acceptant le souci du gouvernement [des âmes], portent, à la manière des bases, le fardeau qu’on leur a imposé. Sur les bases, on fait donc figurer des chérubins, car il convient assurément que les cœurs des évêques soient remplis de la plénitude de la science. Les lions représentent une sévérité qui inspire la crainte; les bœufs, la patience et la douceur. Ainsi, on ne fait jamais figurer, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions, puisqu’il faut que l’évêque joigne toujours en son cœur une sévérité qui inspire la crainte à la vertu de douceur, et de la sorte, qu’il tempère sa colère de douceur, tout en réchauffant cette douceur par le zèle qu’il met dans la correction, de peur que sa douceur ne devienne de la mollesse.
13. Mais pourquoi parler ainsi quand nous en voyons encore beaucoup s’enfoncer dans le mal par des actions toujours plus abominables? Oui, c’est à vous, évêques, que je m’adresse en pleurant : nous avons appris que plusieurs d’entre vous font des nominations aux fonctions ecclésiastiques moyennant finance, qu’ils vendent la grâce spirituelle et qu’ils tirent profit des iniquités d’autrui pour entasser des gains temporels, tout en subissant cette perte qu’est le péché. Comment donc le commandement du Seigneur ne vous revient-il pas à la mémoire : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement." (Mt 10, 8). Comment ne vous remettez-vous pas sous les yeux de l’esprit que notre Rédempteur, entré dans le Temple, renversa les sièges des marchands de colombes et jeta à terre l’argent des changeurs (cf. Jn 2, 14-16)? Qui vend aujourd’hui des colombes dans le Temple de Dieu, sinon ceux qui, dans l’Eglise, reçoivent de l’argent pour imposer les mains? Or c’est par cette imposition des mains qu’est donné l’Esprit-Saint descendu du Ciel. La colombe est donc vendue, puisque l’imposition des mains, par laquelle est reçu l’Esprit-Saint, est offerte contre de l’argent. Mais notre Rédempteur renverse les sièges des marchands de colombes, parce qu’il destitue de leur sacerdoce ces trafiquants. Voilà pourquoi les sacrés canons condamnent l’hérésie simoniaque et ordonnent de priver du sacerdoce ceux qui demandent de l’argent pour accorder les ordres sacrés. Ainsi, les sièges des marchands de colombes sont renversés lorsque ceux qui vendent la grâce spirituelle sont destitués de leur sacerdoce, que ce soit aux yeux des hommes ou à ceux de Dieu.
Et combien d’autres mauvaises actions commettent les chefs de l’Eglise, qui demeurent pour l’instant cachées aux yeux des hommes! Les pasteurs veulent souvent passer pour saints devant les hommes, et ils ne rougissent pas de paraître ignobles aux yeux du Juge intérieur en leurs actions secrètes. Il vient, il vient sans nul doute, le grand jour, il n’est plus loin, ce jour où le Pasteur des pasteurs va se manifester et dévoiler devant tous les actions de chacun. Et s’il se sert maintenant des pasteurs pour punir les fautes de leurs ouailles, c’est lui-même qui sévira alors contre les mauvaises actions des pasteurs. Voilà pourquoi, entré dans le Temple, il se fit lui-même une sorte de fouet avec des cordes, et rejetant les marchands corrompus hors de la maison de Dieu, il renversa les sièges des vendeurs de colombes; car s’il punit les fautes des ouailles par l’intermédiaire de leurs pasteurs, il châtie lui-même les vices des pasteurs. Maintenant, certes, on peut nier devant les hommes ce qu’on fait en secret. Mais le Juge s’apprête à venir, et personne ne pourra se cacher de lui en se taisant, ni le tromper en niant.
14. Il y a encore une chose, frères très chers, qui m’afflige beaucoup dans la vie des pasteurs, mais pour que mon affirmation ne risque pas de paraître injurieuse à l’un ou l’autre, je m’accuse moi aussi du même travers, quoique ce soit sous la contrainte des nécessités d’une époque barbare que je gis, bien malgré moi, dans une telle situation. Nous nous sommes abaissés aux affaires extérieures, et la pratique de notre fonction ne correspond plus à la charge que nous avons reçue. Nous délaissons le ministère de la prédication, et c’est, je pense, pour notre châtiment qu’on nous appelle des évêques, quand nous gardons le nom de notre charge sans l’exercer.
Ceux qui nous sont confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils gisent dans leur dépravation, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. Chaque jour, ils se perdent par toutes sortes de vices, et nous les voyons avec indifférence prendre le chemin de l’enfer. Mais comment pourrions-nous corriger la vie des autres, puisque nous négligeons la nôtre? Car tout occupés des soucis du monde, nous devenons d’autant plus inintelligents pour les réalités du dedans qu’on nous voit plus appliqués à celles du dehors. En effet, à force de se donner du souci pour les biens de la terre, l’âme devient insensible au désir des choses du Ciel. Et cette insensibilité qu’elle acquiert à l’usage, sous l’influence du monde, la rend incapable de s’émouvoir pour ce qui regarde l’amour de Dieu.
C’est donc bien à propos que la sainte Eglise dit de ses membres infirmes : "Ils m’ont mise à garder des vignes; ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée." (Ct 1, 6). Nos vignes sont les offices que nous remplissons par notre travail quotidien. Mais mis à garder des vignes, notre vigne à nous, nous ne la gardons pas, car tout adonnés à remplir des offices étrangers à notre vocation, nous négligeons de nous acquitter de notre office propre.
Je suis persuadé, frères très chers, que Dieu n’endure rien de pire que le tort que lui causent les évêques : il voit ceux qu’il a établis pour corriger les autres donner eux-mêmes des exemples d’inconduite; il nous voit pécher, nous qui devrions faire cesser le péché. Et souvent — ce qui est particulièrement grave — les évêques, qui devraient donner leurs propres biens, vont jusqu’à piller ceux des autres. Souvent encore, ils raillent les personnes qu’ils voient vivre dans l’humilité et la continence. Pensez donc à ce que peuvent devenir les troupeaux quand les pasteurs se font loups. Car ceux qui reçoivent la garde du troupeau sont ceux-là mêmes qui ne craignent pas de tendre des pièges au troupeau du Seigneur, et c’est contre ces pasteurs qu’il faudrait garder les troupeaux de Dieu.
Nous ne recherchons en rien les intérêts des âmes, nous nous adonnons chaque jour à nos penchants, nous désirons les biens de la terre, nous mettons toute l’application de notre esprit à capter la gloire qui vient des hommes. Et comme, du fait même de notre élévation au-dessus des autres, nous avons plus de facilité pour agir à notre guise, nous faisons servir à notre vaine ambition le ministère dont notre ordination nous a investis. Nous délaissons la cause de Dieu pour nous adonner aux affaires de la terre. Nous avons reçu une charge sainte, et nous sommes empêtrés dans les offices terrestres. En nous s’accomplit assurément ce qui est écrit : "Et il en sera du prêtre comme du peuple." (Os 4, 9). Car le prêtre ne se distingue plus du peuple si, dans ses œuvres, il ne dépasse pas le commun des hommes par les mérites de sa vie.
15. Demandons à Jérémie de nous prêter ses larmes. Laissons-le méditer sur notre mort et dire en se lamentant : "Comment l’or s’est-il terni? Comment sa couleur si belle s’est-elle changée? Comment les pierres du sanctuaire se sont-elles dispersées au coin de toutes les places?" (Lm 4, 1). L’or s’est terni, en ce sens que la vie des évêques, qui resplendissait autrefois de la gloire des vertus, apparaît maintenant méprisable par la bassesse des fonctions qu’ils exercent. Sa couleur si belle s’est altérée, parce que du fait des offices terrestres et vils qui l’accompagnent, ce saint état de vie est devenu un objet de mépris et d’ignominie. Quant aux pierres du sanctuaire, elles étaient gardées à l’intérieur de celui-ci, et n’étaient portées par le grand-prêtre que lorsqu’il entrait dans le Saint des Saints pour y apparaître dans l’intimité de son Créateur. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui sommes les pierres du sanctuaire : nous ne devons apparaître que dans l’intimité de Dieu. Il ne faut jamais qu’on nous voie au-dehors, c’est-à-dire dans des fonctions étrangères à notre vocation. Mais les pierres du sanctuaire se sont dispersées au coin de toutes les places, car ceux qui, par leur vie et leur prière, auraient dû demeurer toujours au-dedans, se répandent au-dehors dans une vie digne de réprobation. Voici qu’il n’y a presque plus aucune fonction séculière qui ne soit exercée par des évêques. Quand les activités de ceux qui appartiennent à ce saint état de vie sont extérieures, ils ressemblent aux pierres du sanctuaire qui gisent au-dehors. Puisque, selon son étymologie grecque, "place" dérive de "largeur", les pierres du sanctuaire sont sur les places lorsque les religieux suivent les larges routes du monde. Et ce n’est pas seulement sur les places, mais au coin6 des places qu’ils ont été dispersés : mus par leur convoitise, ils s’adonnent aux activités de ce monde, et ils s’efforcent cependant de parvenir au sommet des honneurs par le biais de leur état religieux. Ils ont donc été dispersés au coin des places, parce que tout en étant tombés bien bas par les travaux qu’ils accomplissent, ils veulent être honorés pour une apparence de sainteté.
16. Vous voyez de quel terrible glaive le monde est frappé, sous quels grands coups le peuple meurt chaque jour. Quelle en est la cause, sinon principalement notre péché? Voici que les villes dévastées, les bourgs saccagés, les églises et les monastères détruits ont tous été réduits en une campagne désertique. Le peuple meurt, et nous sommes cause de sa mort, nous qui devions le conduire à la vie. Car c’est par suite de notre péché que le peuple a péri en masse, puisque du fait de notre négligence, il n’a pas appris le chemin de la vie.
Nous pouvons bien dire que les âmes des humains sont la nourriture du Seigneur, parce qu’elles ont été créées pour passer en son corps, c’est-à-dire pour contribuer à l’accroissement de son Eglise éternelle. Mais de cette nourriture, nous aurions dû être l’assaisonnement. En effet, comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, le Seigneur déclare aux prédicateurs envoyés en mission : "Vous êtes le sel de la terre." Si donc le peuple est la nourriture de Dieu, les évêques devraient être l’assaisonnement de cette nourriture. Mais comme nous abandonnons la pratique de la prière et de la sainte prédication, le sel est affadi, et il n’est plus capable d’assaisonner la nourriture de Dieu; aussi notre Créateur ne la prend-il plus, car du fait que nous sommes affadis, elle se trouve privée de tout assaisonnement.
Réfléchissons bien : qui nous est-il arrivé de convertir par notre parole? Et quels sont ceux que nos reproches ont fait renoncer à leurs mauvaises actions et ont menés à la pénitence? Qui a abandonné la luxure à la suite de notre prédication? Qui a quitté le chemin de l’avarice, ou celui de l’orgueil? Demandons-nous quel gain nous avons procuré à Dieu, nous qui, ayant reçu un talent, avons été envoyés par lui pour le faire valoir. Il dit en effet : "Faites-le valoir jusqu’à ce que je revienne." (Lc 19, 13). Le voici déjà qui vient, et il va réclamer ce que nous avons gagné par notre faire-valoir. Combien d’âmes lui montrerons-nous comme gain de notre négoce? Et combien de gerbes d’âmes apporterons-nous en sa présence comme moisson de notre prédication?
17. Mettons-nous devant les yeux ce jour de si grande rigueur où le Juge viendra et fera les comptes avec ses serviteurs à qui il a confié des talents. Alors, on le verra paraître en sa terrible majesté au milieu des chœurs des anges et des archanges. En de telles assises, on lui amènera la multitude de tous les élus et de tous les réprouvés, et ce que chacun a fait sera révélé. Là apparaîtra Pierre, entraînant à sa suite la Judée convertie. Là Paul, conduisant, si j’ose dire, le monde entier converti. Là, en présence de leur Roi, chacun conduisant la région qu’il a convertie : André avec l’Achaïe7 à sa suite, Jean avec l’Asie, Thomas avec l’Inde. Là apparaîtront tous les béliers du troupeau du Seigneur avec les âmes qu’ils ont gagnées, chacun entraînant à sa suite le troupeau qu’il a soumis à Dieu par ses saintes prédications.
Lorsque tant de pasteurs s’avanceront avec leurs troupeaux sous les yeux du Pasteur éternel, que pourrons-nous donc dire, malheureux qui arrivons devant notre Seigneur les mains vides au retour de notre travail, et qui, après avoir porté le titre de pasteurs, nous trouvons dépourvus des brebis qu’il nous fallait nourrir pour les lui présenter? Ici-bas appelés pasteurs, et là-haut sans troupeau!
18. Mais si nous sommes négligents, le Dieu tout-puissant abandonne-t-il pour autant ses brebis? En aucune façon, car il les fera paître en personne, comme il l’a promis par la voix du prophète (cf. Ez 34, 23); tous ceux qu’il a prédestinés à la vie, il leur inculque l’esprit de componction par l’aiguillon des châtiments. Il est vrai que c’est par nous que les fidèles parviennent au saint baptême, que c’est par nos prières qu’ils sont bénis, et que c’est par l’imposition de nos mains qu’ils reçoivent de Dieu l’Esprit-Saint8. Mais tandis qu’ils parviennent ainsi au Royaume des cieux, voici que par notre négligence, nous-mêmes descendons. Les élus, purifiés par les mains des évêques, entrent dans la patrie céleste, et les évêques, eux, par leur mauvaise vie, se précipitent dans les supplices de l’enfer. A quoi comparerai-je ces mauvais évêques, sinon à l’eau baptismale, qui efface les péchés des baptisés et les envoie au Royaume céleste, puis s’écoule elle-même dans l’égout?
Oh! mes frères, redoutons un tel sort! Que nos actions soient à la hauteur de notre ministère. Faisons chaque jour des efforts pour nous débarrasser de nos fautes, de crainte de laisser dans les liens du péché une vie dont le Dieu tout-puissant se sert chaque jour pour en délivrer les autres. Considérons sans cesse ce que nous sommes, songeons quelle fonction est la nôtre; oui, songeons au fardeau dont on nous a chargés. Dressons tous les jours, seul à seul, le bilan des comptes qu’il nous faut rendre à notre Juge.
Mais nous devons veiller sur nous-mêmes sans pour autant négliger de veiller sur notre prochain, en sorte que tous ceux qui viennent nous trouver soient assaisonnés du sel de notre parole. Quand nous voyons un célibataire livré à la luxure, engageons-le à s’efforcer de contenir ses débordements par le mariage, afin qu’une action permise lui apprenne à triompher d’une autre qui ne l’est pas. Quand nous voyons un homme marié, engageons-le à ne s’appliquer aux affaires du siècle qu’en prenant garde de ne pas les faire passer avant l’amour de Dieu, et à ne complaire à la volonté de sa femme qu’à condition de ne pas déplaire à son Créateur. Quand nous voyons un clerc, engageons-le à vivre de telle manière qu’il donne le bon exemple aux gens du monde, de peur que s’il prête à une juste critique, il ne porte atteinte, par son vice, à la bonne réputation de la hiérarchie ecclésiastique. Quand nous voyons un moine, engageons-le à respecter toujours son saint habit en ses actes, ses paroles et ses pensées, à abandonner totalement ce qui est du monde, et à se montrer, par ses mœurs, tel aux yeux de Dieu que son habit le fait paraître aux yeux des hommes.
Celui-ci est-il déjà saint? Engageons-le à croître encore en sainteté. Celui-là est-il encore dans le péché? Engageons-le à se corriger. Et que tous ceux qui viennent trouver l’évêque s’en retirent relevés de quelque assaisonnement par le sel de sa parole. Méditez bien tout cela en vous-mêmes, mes frères, et mettez-le en pratique avec vos proches. Préparez-vous à présenter au Dieu tout-puissant le fruit que vous devez recueillir de la charge que vous avez reçue.
Mais toutes ces choses que nous vous disons, nous comptons plus sur notre prière que sur nos paroles pour les obtenir.
Prions :
O Dieu, qui avez voulu que dans le peuple, on nous appelle pasteurs, donnez-nous de réaliser à vos yeux le nom que nous donnent les hommes. Par Notre-Seigneur…
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1 Dans le latin du vie siècle, le mot sacerdos peut désigner le prêtre ou l’évêque. Comme la présente Homélie s’adresse à des évêques, nous l’avons traduit par "évêque", sauf là où il ne peut signifier que "prêtre".
2 Saint Grégoire joue ici sur deux mots latins de même racine : salutare (saluer) et salus, salutis (le salut [éternel]). Ce jeu de mots se retrouve en français.
3 Ces versets du livre de Job illustrent la juste protestation des fidèles en face des pasteurs qui n’accomplissent pas leur devoir d’état. La terre qui crie, c’est l’Eglise diocésaine qui murmure contre son évêque. Les sillons qui pleurent, ce sont les chrétiens qui s’affligent de la vie de leur évêque. Pourquoi ces murmures, pourquoi ces larmes? Parce que le pasteur mange le bénéfice de sa charge (le fruit) sans le payer, c’est-à-dire qu’il ne s’acquitte pas de son devoir de prédication. Le bon pasteur, au contraire, ne fait ni crier sa terre, ni pleurer ses sillons, car il n’en mange pas le fruit sans le payer : il prêche comme il le doit.
4 Sur le mot "componction", cf. l’introduction à l’Homélie 15.
5 Les bases étaient des socles d’airain destinés à recevoir des bassins pour les ablutions des prêtres. Munies de quatre roues de char, elles étaient très soigneusement décorées.
6 In capite : au point le plus noble.
7 Ancienne contrée de la Grèce.
8 Allusion au contexte baptismal de cette Homélie, prononcée aux Fonts baptismaux du Latran à la fin de la quatrième semaine de Carême, celle des "scrutins".
Homélie 18
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
1er avril 591 (cinquième dimanche de Carême)
Jésus et Abraham
"Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu" : voilà le critère fondamental d’une véritable vie chrétienne. Entendre les paroles de Dieu, c’est les mettre en pratique. Le faisons-nous? demande Grégoire à ses ouailles.
Ainsi, l’évangile du jour nous montre le comportement de Jésus affronté à la haine de ses adversaires juifs : c’est un modèle à imiter par les disciples du Christ lorsqu’ils se trouvent, comme leur Maître, en butte aux affronts et aux vexations des incrédules. Le prédicateur analyse finement les diverses attitudes adoptées par Jésus, et les met en relation avec celles que nous prendrions spontanément en telle occasion. Chacun peut ainsi sentir par lui-même le chemin qui lui reste à parcourir pour imiter parfaitement son Sauveur.
Le pape note ensuite l’incohérence des chrétiens qui reprochent aux Juifs d’avoir refusé le Christ, alors qu’ils le refusent eux-mêmes bien souvent, en ne voulant pas quitter leurs péchés. Insensiblement, l’orateur a ramené ses auditeurs au critère premier qu’il cherche à mettre en valeur : "Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu." Sans doute, conclut-il, le Seigneur est patient et attend notre pénitence, mais un jour il nous jugera…
Voici une Homélie qui donne beaucoup à réfléchir.
Jn 8, 46-59
En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs et aux princes des prêtres : "Qui de vous me convaincra de péché? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu." Alors les Juifs lui répondirent : "N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?" Jésus répondit : "Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge. En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort." Alors les Juifs lui dirent : "Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon. Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort? Et les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être?"
Jésus répondit : "Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites qu’il est votre Dieu. Et vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais; et si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous un menteur. Mais je le connais, et je garde sa parole. Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui." Alors les Juifs lui dirent : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?" Jésus leur dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis." Alors ils apportèrent des pierres pour les lui jeter, mais Jésus se déroba et sortit du Temple.
Considérez, frères très chers, la bonté de Dieu. Il était venu pardonner les péchés, et il disait : "Qui de vous me convaincra de péché?" Il ne dédaigne pas de prouver qu’il n’est pas pécheur, lui qui, par sa puissance divine, pouvait justifier les pécheurs. Mais ce qui suit est vraiment terrible : "Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu." Si celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu, et si celui qui n’est pas de Dieu ne peut les entendre, chacun doit s’interroger pour savoir s’il reçoit les paroles de Dieu dans l’oreille de son cœur, et il en déduira d’où il est. La Vérité commande de désirer la patrie céleste, de réprimer les désirs de la chair, de renoncer à la gloire du monde, de ne pas convoiter les biens d’autrui, de donner largement des siens. Que chacun de vous se demande donc, à part soi, si cette voix de Dieu s’est affermie dans l’oreille de son cœur, et il reconnaîtra par là s’il est de Dieu.
Il en est qui ne daignent même pas prêter l’oreille du corps aux préceptes de Dieu. Il en est encore qui y prêtent bien l’oreille du corps, mais sans que leur esprit les embrasse avec amour. Il en est enfin qui reçoivent volontiers les paroles de Dieu, au point d’en être même touchés de componction1 jusqu’aux larmes, mais passé le temps des larmes, ils retournent à leur iniquité. Tous ceux-là n’entendent évidemment pas les paroles de Dieu, puisqu’ils négligent de les mettre en pratique. Repassez donc votre vie, frères très chers, devant les yeux de votre âme, et qu’une sérieuse réflexion vous remplisse d’appréhension à l’égard de la parole que proclame la Vérité par sa bouche: "Si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu." Mais ce que la Vérité dit des réprouvés, les réprouvés le confirment par leurs œuvres. Car le texte poursuit : "Alors les Juifs lui répondirent : ‹N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?›"
2. Ecoutons ce que le Seigneur répond à un tel affront : "Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez." Samaritain signifie "gardien"; or le Seigneur est véritablement un gardien, puisque le psalmiste déclare à son sujet : "Si le Seigneur ne garde la maison, en vain veillent ceux qui la gardent" (Ps 127, 1), et qu’Isaïe s’adresse à lui en disant : "Gardien, où en est la nuit? Gardien, où en est la nuit?" (Is 21, 11). C’est pourquoi le Seigneur n’a pas voulu répondre : "Je ne suis pas un Samaritain", mais : "Je ne suis pas possédé du démon." Deux accusations ont été portées contre lui : il en a nié une, et par son silence, il a admis l’autre. Car il était bien venu comme gardien du genre humain, et s’il avait dit qu’il n’était pas un Samaritain, il aurait nié être un gardien. Mais il a passé sous silence ce qu’il admettait, et avec calme, il a rejeté ce qu’il entendait dire de faux : "Je ne suis pas possédé du démon." Ces paroles ne sont-elles pas la confusion de notre orgueil, qui ne peut supporter la plus légère blessure d’amour-propre sans y répondre par des injures plus cinglantes que celles qu’il a reçues? Il fait tout le mal qu’il peut, et menace en outre de faire celui qu’il ne peut pas. Voyez comme sous l’injure, le Seigneur ne se met pas en colère et ne répond pas par des paroles blessantes. Pourtant, si à ceux-là mêmes qui lui disaient de telles choses, il avait voulu répondre : "C’est vous qui êtes possédés du démon", il aurait certainement dit vrai, parce que ses ennemis ne pouvaient pas parler de Dieu d’une façon si méchante sans être pleins du démon. Cependant, après avoir reçu une telle injure, la Vérité s’est retenue de dire même ce qui était vrai, de peur de paraître, non pas dire la vérité, mais répondre à la provocation par une parole injurieuse. Cela ne nous montre-t-il pas qu’au moment où nous recevons de nos proches des affronts inspirés par la calomnie, nous devons taire ce qui est mauvais en eux, même si c’est vrai, pour éviter de transformer en instrument de notre passion le service d’une juste correction?
Puisque quiconque a le zèle de Dieu est déshonoré par les hommes dépravés, le Seigneur nous a proposé en lui-même un exemple de patience, en disant : "Mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez." Et ce que nous devons faire dans un tel cas, il nous le montre encore par son exemple quand il déclare : "Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge." Il est écrit, nous le savons bien, que le Père a donné au Fils tout jugement, et pourtant, voyez comme sous les outrages, ce même Fils ne se soucie pas de sa gloire. Les injures qu’il reçoit, il les réserve au jugement du Père, pour nous faire sentir, assurément, combien nous devons être patients, puisque lui, le Juge, ne veut pas encore se venger. Et lorsque s’accroît la perversité des méchants, bien loin de cesser la prédication, il faut l’intensifier. C’est ce que nous montre le Seigneur par son exemple, car après avoir été traité de possédé du démon, il répand plus largement les bienfaits de sa prédication, par ces mots : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort." Mais si les bons deviennent infailliblement meilleurs par le fait même des injures, les bienfaits reçus ne font que rendre plus mauvais les réprouvés. En effet, ayant entendu la prédication, ils affirment à nouveau : "Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon." Parce qu’ils s’étaient assujettis à la mort éternelle, et qu’ils ne voyaient pas cette mort à laquelle ils s’étaient assujettis, ils ne considéraient que la seule mort de la chair, et ne comprenaient donc rien aux paroles de la Vérité; c’est pourquoi ils disaient : "Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort." Ainsi, à la Vérité en personne, ils préférent Abraham et les prophètes, qu’apparemment ils vénèrent. Mais un raisonnement évident nous montre que ceux qui ne connaissent pas Dieu ne peuvent que vénérer faussement les serviteurs de Dieu.
3. Remarquons que le Seigneur, qui a vu les Juifs lui résister ouvertement, n’a pourtant pas renoncé à les instruire à nouveau; il leur déclare : "Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui." Abraham a vu le jour du Seigneur quand il a reçu chez lui les trois anges figurant la Très Sainte Trinité : trois hôtes auxquels il s’est assurément adressé comme à un seul, car même si les personnes de la Trinité sont au nombre de trois, la nature de la divinité est une.
Mais les esprits charnels des auditeurs du Seigneur n’élèvent pas leurs regards au-dessus de la chair, et ne considérant en lui que l’âge de son corps de chair, ils lui disent : "Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?" Alors, doucement, notre Rédempteur détourne leurs regards de son corps de chair pour les élever à la contemplation de sa divinité, en déclarant : "En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis." "Avant" indique le passé, et "Je suis" le présent. Parce que sa divinité n’a ni passé ni futur, mais existe toujours, le Seigneur ne dit pas : "Avant Abraham, je fus", mais : "Avant Abraham, je suis." C’est pourquoi Dieu a déclaré à Moïse : "Je suis celui qui suis", et : "Tu diras aux enfants d’Israël : ‹Celui-qui-est› m’a envoyé vers vous." (Ex 3, 14). Abraham a donc eu un avant et un après, lui qui a pu aussi bien venir [en ce monde] en manifestant sa présence que quitter [ce monde], emporté par la course de sa vie. Au contraire, il appartient au Christ, qui est la Vérité, d’exister toujours, car rien, pour lui, ne commence dans un temps qui lui serait antérieur, ni ne finit dans un temps qui suivrait.
Mais les incroyants, dont l’esprit ne pouvait supporter ces paroles d’éternité, courent chercher des pierres, et ils cherchaient à lapider celui qu’ils ne parvenaient pas à comprendre.
4. Ce qu’a fait le Seigneur pour se soustraire à la fureur de ceux qui voulaient le lapider est indiqué aussitôt après : "Jésus se déroba et sortit du Temple." Il est bien étonnant, frères très chers, que le Seigneur ait évité ses persécuteurs en se dérobant, alors que s’il avait voulu exercer la puissance de sa divinité, il pouvait, d’un ordre silencieux de sa volonté, les paralyser sous ses coups ou les frapper d’une mort subite. Mais puisqu’il était venu pour souffrir, il ne voulait pas exercer son pouvoir de juge. Au moment de sa Passion, n’a-t-il pas montré ce qui était en son pouvoir, tout en supportant cependant jusqu’au bout ce pour quoi il était venu? Car dès qu’il eut dit aux persécuteurs qui le cherchaient : "C’est moi" (Jn 18, 6), leur orgueil se trouva renversé par ces seuls mots, et il tombèrent tous à terre.
Lui qui aurait pu, ici également, échapper aux mains de ceux qui voulaient le lapider sans se dérober, pourquoi donc s’est-il dérobé? Parce que s’étant fait homme parmi les hommes, notre Rédempteur nous dit certaines choses par sa parole, et d’autres par son exemple. Et que nous dit-il par cet exemple, sinon de fuir avec humilité la colère des orgueilleux, même quand nous pouvons y résister? C’est en ce sens que Paul déclare : "Laissez agir la colère." (Rm 12, 19). Que tout homme considère avec quelle humilité il doit fuir la colère de son prochain, puisque Dieu lui-même a évité, en se dérobant, la fureur de ceux qui étaient en colère contre lui. Que personne, par conséquent, ne se cabre face aux outrages qu’il a reçus, ni ne rende injure pour injure. Car il est plus glorieux de vouloir imiter Dieu par la fuite silencieuse de l’affront que de prendre le dessus en y répondant.
5. Tout à l’encontre, l’orgueil dit en notre cœur : "Quelle honte! On t’insulte, et tu te tais! Tous ceux qui te voient te taire lorsqu’on t’outrage, loin de penser que tu fais preuve de patience, s’imaginent que tu te reconnais coupable." D’où procède en notre cœur cette voix opposée à la patience, sinon du fait que nous ne prêtons d’attention qu’aux choses d’en bas, et que recherchant notre gloire sur la terre, nous ne nous soucions pas de plaire à celui qui nous voit du haut du Ciel? Quand nous recevons des injures, mettons donc en pratique cette parole de Dieu : "Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge."
Ce qui est écrit du Seigneur : "Il se déroba", peut aussi être compris autrement. Il avait prêché beaucoup de choses aux Juifs, mais ceux-ci se moquaient des paroles de sa prédication. Bien plus, cette prédication les avait rendus pires, au point qu’ils voulaient lui lancer des pierres. En se dérobant, le Seigneur fait comprendre que lui, la Vérité en personne, se dérobe à ceux qui dédaignent d’observer ses paroles. Il fuit l’âme qu’il ne trouve pas humble. Et combien aujourd’hui réprouvent la dureté des Juifs qui ne voulurent pas écouter la prédication du Seigneur, et commettent pourtant vis-à-vis des œuvres ce qu’ils reprochent aux Juifs vis-à-vis de la foi! Ils entendent les commandements du Seigneur, ils connaissent ses miracles, mais ils refusent de sortir de leurs dérèglements. Voici que le Seigneur appelle, et nous ne voulons pas revenir. Voici qu’il nous supporte, et nous feignons d’ignorer sa patience. Pendant qu’il en est encore temps, mes frères, que chacun renonce à sa vie déréglée, et qu’il craigne fort la patience de Dieu, de peur d’être un jour dans l’impossibilité d’échapper à la colère de celui dont il dédaigne maintenant la tranquille douceur.
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1 Sur le mot "componction", cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Saint Grégoire joue sur la ressemblance entre les mots grecs eleos (miséricorde) et elaion (huile d’olive).
3 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
Homélie 19
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Laurent, martyr
28 mars 591 (mercredi de la quatrième semaine de Carême)
Les ouvriers de la onzième heure
En ce jour de "scrutin", le peuple s’est réuni pour accompagner les catéchumènes dans l’une des étapes qui vont les conduire au baptême : la tradition du symbole de la foi. C’est pour ces futurs néophytes que le pape souligne les exigences de vie nouvelle que comporte la foi dont ils vont faire profession.
Le commentaire de la parabole des ouvriers embauchés aux diverses heures du jour n’est pas chose aisée. Après avoir dit qui sont le père de famille, la vigne et les ouvriers, saint Grégoire propose une double exégèse des heures du jour auxquelles sont embauchés les ouvriers, et il en déduit deux interprétations différentes des ouvriers de la onzième heure. Il lui faut encore expliquer ce qu’est ce mystérieux denier que tous reçoivent également en récompense, et pourquoi chacun le perçoit sans distinction du travail effectué, ce qui est le point choquant de la parabole.
La sentence qui clôt l’évangile — Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus — permet au prédicateur une finale contrastée, riche de paradoxe chrétien. Car s’il insiste d’abord sur les œuvres dont la foi doit s’accompagner pour nous mériter le Ciel, il repart bientôt dans une direction inattendue : si notre prochain se conduit mal, nous ne devons pas le juger, puisque nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine. Et pour mieux inculquer une vérité si importante, le pape raconte une première version de l’histoire du jeune Théodore, qu’il reprendra en termes différents dans l’Homélie 38 (16) et dans les Dialogues (IV, 40, 2-5). Ce récit poignant nous fait toucher du doigt la miséricorde de Dieu qui se manifeste dans les âmes. Grégoire sait ainsi à la fois souligner l’intransigeance de la parole de Dieu et ne pas tomber dans le piège du rigorisme. "Etroite est la voie qui mène à la vie", mais il n’y a pas de bornes à la miséricorde divine.
Merveilleux pédagogue, notre orateur exploite toutes les ressources que lui offrent les histoires édifiantes : outre les exemples de vertu héroïque, il y a les précédents de conversions inattendues. Les fidèles ont besoin d’entendre les uns et les autres, car à quoi leur servirait de comprendre ce qu’ils doivent pratiquer, si on ne leur donnait l’espoir d’y parvenir malgré les péchés et les vices où ils se débattent encore?
Mt 20, 1-16
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : "Le Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit dès le point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Ayant convenu avec les ouvriers d’un denier par jour, il les envoya dans sa vigne. Il sortit aussi vers la troisième heure, et en vit d’autres qui se tenaient là, sur la place, sans rien faire. Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste.› Et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et refit de même. Enfin, étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui se tenaient là, et il leur dit : ‹Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?› Ils répondirent : ‹Parce que personne ne nous a embauchés.› Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne.› Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : ‹Appelle les ouvriers et paie leur salaire, en commençant par les derniers arrivés et en finissant par les premiers.› Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier. Les premiers, venant à leur tour, pensaient qu’ils recevraient davantage. Mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, en disant : ‹Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!› Mais le maître, s’adressant à l’un d’eux, répondit : ‹Mon ami, je ne te fais pas de tort; n’as-tu pas convenu d’un denier avec moi? Prends ce qui te revient et pars. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux? Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?› Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers; car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus."
L’explication de cette lecture du Saint Evangile appelle de longs développements, mais je veux si possible vous les résumer, pour éviter qu’un discours trop prolixe, s’ajoutant à une longue cérémonie1, ne vous soit à charge.
Le Royaume des cieux est comparé à un père de famille qui embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne. Or qui peut être plus justement comparé à ce père de famille que notre Créateur, qui gouverne ceux qu’il a créés, et exerce en ce monde le droit de propriété sur ses élus comme un maître sur les serviteurs qu’il a chez lui? Il possède une vigne, l’Eglise universelle, qui a poussé, pour ainsi dire, autant de sarments qu’elle a produit de saints, depuis Abel le juste jusqu’au dernier élu qui naîtra à la fin du monde.
Ce Père de famille embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne, dès le point du jour, à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième et à la onzième heure, puisqu’il n’a pas cessé, du commencement du monde jusqu’à la fin, de réunir des prédicateurs pour instruire la foule des fidèles. Le point du jour, pour le monde, ce fut d’Adam à Noé; la troisième heure, de Noé à Abraham; la sixième, d’Abraham à Moïse; la neuvième, de Moïse jusqu’à la venue du Seigneur; et la onzième heure, de la venue du Seigneur jusqu’à la fin du monde. Les saints apôtres ont été envoyés pour prêcher en cette dernière heure, et bien que tard venus, ils ont reçu un plein salaire.
Le Seigneur ne cesse donc en aucun temps d’envoyer des ouvriers pour cultiver sa vigne, c’est-à-dire pour enseigner son peuple. Car tandis qu’il faisait fructifier les bonnes mœurs de son peuple par les patriarches, puis par les docteurs de la Loi et les prophètes, enfin par les apôtres, il travaillait, en quelque sorte, à cultiver sa vigne par l’entremise de ses ouvriers.
Tous ceux qui, à une foi droite, ont joint les bonnes œuvres furent les ouvriers de cette vigne, bien qu’à des degrés divers et selon des mesures différentes. Les ouvriers du point du jour, de la troisième, de la sixième et de la neuvième heure, désignent donc l’ancien peuple hébreu, qui, s’appliquant en la personne de ses élus, depuis le commencement du monde, à rendre un culte à Dieu avec une foi droite, n’a, pour ainsi dire, pas cessé de travailler à la culture de la vigne. Mais à la onzième heure, les païens sont appelés, et c’est à eux que s’adressent ces paroles : "Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?" Car tout au long de ce si grand laps de temps traversé par le monde, ceux-ci avaient négligé de travailler en vue de la vie [éternelle], et ils étaient là, en quelque sorte, toute la journée, sans rien faire. Mais remarquez, mes frères, ce qu’ils répondent à la question qui leur est posée : "Parce que personne ne nous a embauchés." En effet, aucun patriarche ni aucun prophète n’était venu à eux. Et que veut dire : "Personne ne nous a embauchés pour travailler", sinon : "Nul ne nous a prêché les chemins de la vie."
Mais nous, que dirons-nous donc pour notre excuse, si nous nous abstenons des bonnes œuvres? Songez que nous avons reçu la foi au sortir du sein de notre mère, entendu les paroles de vie dès notre berceau, et sucé aux mamelles de la sainte Eglise le breuvage de la doctrine céleste en même temps que le lait maternel.2
2. Nous pouvons aussi distribuer ces diverses heures du jour entre les âges de la vie de chaque homme. Le petit jour, c’est l’enfance de notre intelligence. La troisième heure peut s’entendre de l’adolescence, car le soleil y prend alors déjà, pour ainsi dire, de la hauteur, en ce que les ardeurs de la jeunesse commencent à s’y échauffer. La sixième heure, c’est l’âge de la maturité : le soleil y établit comme son point d’équilibre, puisque l’homme est alors dans la plénitude de sa force. La neuvième heure désigne la vieillesse, où le soleil descend en quelque sorte du haut du ciel, parce que les ardeurs de l’âge mûr s’y refroidissent. Enfin, la onzième heure est cet âge qu’on nomme vieillesse décrépite ou extrême vieillesse. De là vient que les Grecs n’appellent plus gerontas ceux qui sont très âgés, mais presbyterous, afin de souligner que ces personnes qu’ils dénomment "plus avancées en âge" ont dépassé le stade de la vieillesse. Puisque les uns sont conduits à une vie honnête dès l’enfance, d’autres durant l’adolescence, d’autres à l’âge mûr, d’autres dans la vieillesse, d’autres enfin dans l’âge décrépit, c’est comme s’ils étaient appelés à la vigne aux différentes heures [du jour].
Examinez donc votre façon de vivre, frères très chers, et voyez si vous avez commencé à vous conduire comme les ouvriers de Dieu. Réfléchissez bien tous à vos actes, et considérez si vous travaillez à la vigne du Seigneur. Car celui qui en cette vie ne recherche que son intérêt, n’est pas encore venu à la vigne du Seigneur. Ceux-là en effet travaillent pour le Seigneur qui pensent au profit de leur Maître et non au leur, qui, sous l’impulsion de la charité, s’appliquent aux œuvres de miséricorde, s’efforcent de gagner des âmes et s’empressent d’entraîner les autres à marcher avec eux vers la vie. Quant à celui qui vit pour lui-même et se repaît des voluptés de la chair, on lui reproche avec raison de rester sans rien faire, puisqu’il ne travaille pas à faire avancer l’œuvre de Dieu.
3. Celui qui, jusqu’en son dernier âge, a négligé de vivre pour Dieu, est comme l’ouvrier resté sans rien faire jusqu’à la onzième heure. Et c’est à bon droit qu’on dit à ceux qui se croisent les bras jusqu’à la onzième heure : "Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?" C’est comme si l’on disait clairement : "Si vous n’avez pas voulu vivre pour Dieu durant votre jeunesse et votre âge mûr, repentez-vous du moins en votre dernier âge; il est très tard, et vous ne pourrez plus beaucoup travailler, mais venez quand même sur les chemins de la vie." Ceux-là aussi, par conséquent, le Père de famille les appelle; souvent, d’ailleurs, ils sont récompensés les premiers, parce qu’ils quittent leur corps pour le Royaume avant ceux qui avaient été appelés dès leur enfance. N’est-ce pas à la onzième heure que vint le larron (cf. Lc 23, 39-43)? Ce n’est pas par son âge avancé, mais par son supplice qu’il se trouva parvenu au soir [de sa vie]. Il confessa Dieu sur la croix, et il exhala son dernier souffle presque au moment où le Seigneur rendait sa sentence. Et le Père de famille, admettant le larron avant Pierre dans le repos du paradis, a bien distribué le denier en commençant par le dernier.
Il y eut tant de pères avant la Loi comme sous la Loi! Et pourtant, seuls ceux qui furent appelés lors de l’avènement du Seigneur parvinrent sans délai au Royaume des cieux. Ceux qui avaient commencé à travailler à la onzième heure reçurent donc ce denier auquel aspiraient de tout leur désir ceux qui travaillaient depuis la première heure. Car tous ont obtenu la même récompense, celle de la vie éternelle, qu’ils aient été appelés dès le commencement du monde ou qu’ils soient venus au Seigneur à la fin du monde. C’est pourquoi ceux qui s’étaient mis les premiers au travail disent en murmurant : "Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!" Ils ont en effet porté le poids du jour et de la chaleur, ceux qui ont été appelés dès le commencement du monde, puisqu’il leur échut de vivre longtemps ici-bas, et qu’ils furent obligés de supporter plus longuement les tentations de la chair. Or, porter le poids du jour et de la chaleur, n’est-ce pas être éprouvé par les ardeurs de la chair pendant une plus longue durée de vie?
4. Mais on peut se demander pourquoi l’on nous présente en train de murmurer des gens qui ont été appelés à entrer dans le Royaume, fût-ce tardivement. Car personne n’obtient le Royaume des cieux s’il murmure; personne non plus ne peut murmurer s’il l’obtient. Cependant, quelque juste qu’ait été leur vie, les anciens Patriarches, qui vécurent avant l’avènement du Seigneur, ne furent pas conduits dans le Royaume tant que ne descendit pas celui qui devait, par sa mort, ouvrir aux hommes les portes fermées du paradis. Leur murmure n’est donc autre chose que ce long retard qu’ils ont souffert dans l’obtention du Royaume, après avoir vécu comme ils le devaient pour l’obtenir. Ils furent en effet reçus aux enfers après avoir mené une vie juste, et bien qu’ils y eussent connu la paix, cela revint pour eux à avoir travaillé à la vigne puis murmuré. Ils ont pour ainsi dire reçu leur denier après avoir murmuré, eux qui sont parvenus aux joies du Royaume après un long séjour aux enfers.
Mais nous, arrivés à la onzième heure, nous ne murmurons pas après avoir travaillé, et nous recevons notre denier, puisque venus en ce monde après le Médiateur, nous sommes admis au Royaume dès que nous quittons ce corps, et que nous recevons immédiatement ce que les anciens Pères n’ont mérité d’obtenir qu’après un long délai. Aussi le Père de famille dit-il : "Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi." Et parce que l’admission dans le Royaume ne relève que de son bon vouloir, c’est à juste titre qu’il ajoute : "N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux?" C’est en effet une grande folie pour l’homme d’élever une plainte contre la bonté de Dieu. Il n’aurait d’ailleurs pas sujet de se plaindre que Dieu ne donne pas quand il n’y est pas tenu, mais seulement s’il ne donnait pas quand il y est tenu. C’est pourquoi il est ajouté bien à propos : "Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?"
Que personne ne s’enorgueillisse de son travail ni de la longue durée de celui-ci, puisqu’après avoir proféré ces paroles, la Vérité déclare aussitôt : "Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers." Car même si nous connaissons la nature et le nombre de nos bonnes actions, nous ignorons encore de quelle manière pénétrante le Juge céleste les examinera. Il faudrait du reste se réjouir beaucoup d’être dans le Royaume des cieux, quand bien même on y serait le dernier.
5. Cependant, ce qui fait suite à ces paroles est vraiment terrible : "Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus." Beaucoup, en effet, viennent à la foi, mais bien peu arrivent au Royaume des cieux.3
Voyez comme nous sommes venus nombreux à la fête de ce jour; voici que l’église est comble, et pourtant, qui sait combien peu d’entre nous seront comptés au nombre des élus de Dieu? Car tous, par leur voix, proclament le Christ, mais tous ne le proclament pas par leur vie. Beaucoup suivent Dieu en paroles, mais le fuient par leur conduite. C’est d’eux que Paul déclare : "Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes." (Tt 1, 16). Et Jacques affirme : "La foi sans les œuvres est morte." (Jc 2, 26)
C’est dans le même sens que le Seigneur dit par la bouche du psalmiste : "J’ai annoncé et j’ai parlé, ils se sont multipliés au-delà du nombre." (Ps 40, 6). A l’appel du Seigneur, les fidèles se multiplient au-delà du nombre, parce que certains viennent à la foi, qui n’obtiennent pas d’être au nombre des élus. Ils sont mêlés aux fidèles ici-bas dans la confession d’une même foi, mais du fait de leur mauvaise vie, ils ne méritent pas de partager dans l’au-delà le sort des fidèles. Cette bergerie qu’est la sainte Eglise reçoit les boucs comme les agneaux. Mais l’Evangile nous l’atteste : lorsque le Juge viendra, il séparera les bons des méchants, comme le pasteur met les brebis à part des boucs (cf. Mt 25, 32). Impossible pour ceux qui se sont adonnés ici-bas aux plaisirs de la chair d’être comptés là-haut au nombre des brebis. Et le Juge prive là-haut du sort des humbles ceux qui élèvent ici-bas leurs cornes avec orgueil. Même si l’on persévère dans la foi qui vient du Ciel, on ne peut atteindre le Royaume des cieux en recherchant ici-bas de tout son désir les biens de la terre.
6. Des gens qui se conduisent ainsi, frères très chers, vous en voyez beaucoup dans l’Eglise; eh bien, vous ne devez ni les imiter, ni désespérer de leur sort. Ce que chacun est aujourd’hui, nous le voyons bien, mais ce qu’il sera demain, nous ne le savons pas. Souvent, celui-là même qui semblait être derrière nous en vient à nous dépasser par la promptitude qu’il met à avancer dans les bonnes œuvres; et nous suivons avec peine celui que la veille nous paraissions devancer. Pendant qu’Etienne mourait pour la foi, Saul gardait les vêtements de ceux qui le lapidaient (cf. Ac 7, 58). C’était donc bien lui qui lapidait Etienne par les mains de tous ceux qui le lapidaient, parce qu’il permettait à tous de le lapider plus à l’aise. Et pourtant, dans la sainte Eglise, Saul a précédé par l’ampleur de ses travaux celui-là même dont il avait fait un martyr en le persécutant.
Deux points doivent donc retenir notre particulière attention. Le premier est que, puisqu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, nul ne doit être trop sûr de lui, car même s’il a déjà été appelé à la foi, il ne sait s’il est digne du Royaume éternel. Le second est que personne ne doit se permettre de désespérer de son prochain, quand bien même il le verrait plongé dans le vice, parce que nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine.
7. Je vais, mes frères, vous raconter une histoire arrivée récemment, pour que, si vous vous reconnaissez pécheurs du fond du cœur, vous en aimiez davantage la miséricorde du Dieu tout-puissant. Cette année, dans mon monastère situé près de l’église des bienheureux martyrs Jean et Paul, un frère vint pour mener la vie religieuse; il fut reçu pieusement, et vécut plus pieusement encore. Son frère le suivit au monastère : par le corps, non par le cœur. Ayant en horreur la vie et l’habit monastiques, il vivait comme hôte dans ce monastère. Ses mœurs l’éloignaient de la vie des moines, mais il ne pouvait cesser d’habiter au monastère, car il n’avait ni de quoi s’occuper, ni de quoi vivre. Sa nature dépravée était une charge pour tous, mais tous le toléraient avec patience par amour pour son frère. Orgueilleux et luxurieux, il ignorait qu’une vie dût suivre celle de ce monde, et il se moquait de ceux qui voulaient lui en parler. Ainsi, vivant avec l’habit du siècle dans le monastère, il était léger en paroles, instable par ses passions, orgueilleux dans son esprit, recherché dans son habillement et dissipé dans ses actes.
Or, au mois de juillet dernier, il fut frappé par cette épidémie de peste que vous savez. Parvenu à la dernière extrémité, il se trouva sur le point de rendre l’âme. La mort avait déjà saisi les extrémités de son corps; il n’y avait plus de vie que dans sa poitrine et sa langue. Les frères, réunis autour de lui, le soutenaient de leurs prières en ses derniers moments, autant que Dieu le leur accordait. Mais il vit tout à coup venir vers lui un dragon prêt à le dévorer, et il se mit à pousser de grands cris : "Voici qu’on m’a donné en pâture au dragon. Votre présence seule l’empêche de me dévorer; pourquoi me faire attendre? Laissez-le faire. Qu’on lui permette de me dévorer." Et comme les frères lui recommandaient de faire sur lui le signe de la croix, il répondit, autant que ses forces le lui permirent : "Je veux me signer, mais je ne peux pas, car le dragon m’en empêche; la bave de sa gueule inonde mon visage, ma gorge suffoque sous sa gueule. Voici qu’il écrase mes bras, et ma tête est déjà dans sa gueule." Comme il disait cela pâle, tremblant et agonisant, les frères se mirent à prier avec une ferveur redoublée, pour venir ainsi en aide à celui que retenait l’emprise du dragon. Alors, tout à coup libéré, le mourant se mit à pousser de grands cris : "Dieu soit loué! Voilà qu’il est parti, voilà qu’il est sorti; devant vos prières, le dragon qui m’avait pris s’est enfui."
Aussitôt, il fit vœu de servir Dieu et de se faire moine; depuis lors, les fièvres continuent à l’oppresser, et il souffre toujours beaucoup. Il a bien été soustrait à la mort, mais il n’a pas encore été entièrement rendu à la vie. Parce qu’il a été très longtemps l’esclave de son iniquité, il subit une longue maladie, et son cœur dur est brûlé par le feu plus dur encore de l’expiation. La divine Providence a ainsi voulu qu’une maladie prolongée brûle des vices prolongés. Qui aurait jamais cru que Dieu maintiendrait en vie cet homme en vue de sa conversion? Qui peut considérer une si grande miséricorde de Dieu? Voilà qu’un jeune homme débauché aperçut à sa mort le démon qu’il avait servi pendant sa vie; et cette vision, loin de lui faire perdre la vie, lui permit de connaître celui dont il s’était rendu l’esclave, afin que le connaissant, il pût lui résister, et que lui résistant, il en triomphât. Celui qui auparavant le possédait sans qu’il le vît, il lui fut donné, à la fin, de le voir, pour ne plus se laisser posséder par lui. Quelle langue pourrait décrire les entrailles4 de la miséricorde divine? Quel esprit ne resterait stupéfait devant de telles richesses de bonté? Ce sont bien ces richesses de la bonté divine qu’avait en vue le psalmiste lorsqu’il disait : "Toi, mon secours, je te célébrerai par mes chants, parce que tu es, ô Dieu, mon refuge, ô mon Dieu, ma miséricorde." (Ps 59, 18). Ayant considéré de quelles souffrances est tissée la vie humaine, le psalmiste appela Dieu son secours; et parce qu’au sortir de la présente tribulation, Dieu nous accueille dans le repos éternel, il l’appelle encore son refuge. Le psalmiste a également considéré que Dieu voit nos mauvaises actions, mais les supporte, et que malgré nos fautes, il patiente afin de nous conduire à la récompense par la pénitence; aussi n’a-t-il pas voulu se contenter de dire que Dieu est miséricordieux, il l’a nommé la Miséricorde en personne : "O mon Dieu, ma miséricorde."
Remettons donc devant nos yeux le mal que nous avons commis; reconnaissons avec quelle douce patience Dieu nous supporte; considérons les entrailles de sa bonté paternelle : non seulement il se montre indulgent pour les fautes, mais il promet encore le Royaume des cieux à ceux qui, après leurs fautes, font pénitence. Et du plus profond de notre cœur, disons tous et chacun : O mon Dieu, ma Miséricorde, qui vivez et régnez, trois dans l’unité et un dans la Trinité, à jamais, pour les siècles des siècles. Amen.
Homélie 20
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean-Baptiste,
le samedi des Quatre-Temps avant Noël
22 décembre 591
La Prédication de saint Jean-Baptiste
Prononcée à la fin du temps de l’Avent, en un jour pénitentiel, cette Homélie veut à la fois préparer les fidèles à la venue du Seigneur et les engager à faire pénitence. Grégoire y commente verset par verset le récit évangélique de la prédication de saint Jean-Baptiste. Il exalte au passage l’humilité de Jean, inculque la crainte du jugement dernier à ses ouailles, et leur montre la nécessité de faire de dignes fruits de pénitence, en expliquant soigneusement quel sens a ici le mot "digne".
Aux Juifs remués par sa prédication et qui lui demandaient : "Que devons-nous faire?" Jean indique les œuvres de miséricorde comme la plus efficace des pénitences. "Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète", à l’exemple de l’orme qui sert de tuteur à la vigne sans porter lui-même de fruit. Sur quoi le pape s’engage dans un très long commentaire de l’oracle d’Isaïe sur le désert changé en étang, attribuant un sens symbolique à chacun des arbres que le prophète aperçoit dans le désert, pour en arriver à ce fameux orme qui supporte la vigne (cf. Pline, Naturalis Historia 14, 3 : "Sur le territoire campanien, on marie les vignes aux peupliers; […] celles-ci grimpent de branche en branche jusqu’à la cime." Justinus parle des "vignes de Falerne mariées à l’ormeau"). Quelques-uns trouveront l’exégèse du texte d’Isaïe un peu forcée. Mais pourquoi n’essaieraient-ils pas de dépasser cette première impression? Ils reconnaîtraient alors dans ce type de commentaire patristique "un jeu spontané de l’âme possédée par le Christ. Rien de plus naturel, pour qui a l’esprit rempli du Mystère, que de le retrouver partout. Pour découvrir ainsi le Christ et son Eglise derrière chaque ligne de l’Ancien Testament, il suffit de laisser parler la foi et l’amour qui nous habitent. Les fameux ‹sens› de l’Ecriture, qui paraissent aujourd’hui si artificiels, ne sont en réalité que les voies où s’engage instinctivement le cœur du chrétien, pour peu qu’on lui lâche la bride." (A. de Vogüé, postface du livre de B. de Margerie, Introduction à l’histoire de l’exégèse, Paris, 1990, t. 4, p. 267)
Après son long détour chez Isaïe, saint Grégoire revient sur la nécessité absolue de la pénitence pour emporter par violence le Royaume des cieux, dont nos péchés nous ont interdit l’entrée.
Lc 3, 1-11
La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe: "Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée. Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis. Et toute chair verra le salut de Dieu."
Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : "Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient? Faites donc de dignes fruits de pénitence, et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut faire des enfants d’Abraham. Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu." Et les foules lui demandaient : "Que devons-nous donc faire?" Il leur répondait : "Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même."
Le temps où le précurseur de notre Rédempteur reçut la parole de sa prédication est désigné par la mention du chef de l’Etat romain et des rois de Judée : "La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert."
Puisque Jean-Baptiste venait annoncer celui qui devait racheter quelques Juifs et beaucoup de païens, le temps de sa prédication est désigné par la mention de l’empereur des païens et des princes des Juifs. Mais parce que les païens devaient être réunis, et les Juifs dispersés à cause de leur incroyance, cette description du gouvernement du monde indique qu’un chef unique était à la tête de l’Etat romain, alors que le royaume de Judée, partagé en quatre, était gouverné par plusieurs princes. Notre Rédempteur n’a-t-il pas dit : "Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine." (Lc 11, 17). Il est donc clair que celui de Judée était arrivé au terme de son existence comme royaume, puisqu’il était divisé entre tant de rois.
C’est encore bien à propos que cet évangile ne nous dit pas seulement sous quels rois, mais aussi sous quels prêtres ces faits se produisirent. Jean-Baptiste annonçait celui qui devait être à la fois Roi et Prêtre; c’est pourquoi l’évangéliste Luc situe le temps de la prédication de Jean en référence aux autorités royales et sacerdotales.
2. "Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés." Il est évident pour tous les lecteurs que Jean n’a pas seulement prêché le baptême de pénitence, mais qu’il l’a aussi administré à certains, sans pouvoir toutefois conférer par ce baptême la rémission des péchés. En effet, la rémission des péchés nous est accordée par le seul baptême du Christ. Aussi faut-il remarquer qu’il est dit : "Prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés", car ne pouvant administrer le baptême qui remet les péchés, il l’annonçait. De même que la parole de sa prédication était l’avant-coureur de la Parole du Père faite chair, ainsi son baptême, par lequel les péchés ne pouvaient être remis, devait être l’avant-coureur du baptême de pénitence, par lequel les péchés sont remis; et de même que sa parole était l’avant-coureur de la personne du Rédempteur, ainsi son baptême, précédant celui du Seigneur, devait être l’ombre de la vérité.
3. Le texte poursuit : "Comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe : ‹Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.›
(Is 40, 3)." Interrogé sur ce qu’il était, Jean-Baptiste répondit : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert." (Jn 1, 23). Comme nous venons de le dire, s’il fut appelé "la voix" par le prophète, c’est qu’il précédait la Parole.
La suite nous révèle ce qu’il criait : "Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers." Tous ceux qui prêchent la foi droite et les bonnes œuvres, que font-ils d’autre que préparer le chemin au Seigneur qui vient dans les cœurs de ceux qui les écoutent? Leur dessein est que la force de la grâce pénètre ces cœurs, et que la lumière de la vérité les éclaire; ils veulent rendre droits les sentiers du Seigneur, en suggérant aux âmes des pensées pures par leur bonne prédication.
"Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée." Que désignent ici les vallées, sinon les humbles, et les montagnes ou les collines, sinon les orgueilleux? A la venue du Rédempteur, les vallées ont donc été comblées, et les montagnes ou les collines abaissées, parce que, suivant sa parole, "tous ceux qui s’élèvent seront abaissés, et tous ceux qui s’abaissent seront élevés" (Lc 14, 11). Oui, la vallée est comblée et son niveau s’élève, tandis que la montagne ou la colline est abaissée et que son niveau descend : par leur foi au Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), les païens ont reçu la plénitude de la grâce, tandis que les Juifs, en s’écartant de la vérité par leur refus de croire, ont perdu cela même qui faisait leur orgueil. Toute vallée sera comblée, car les cœurs des humbles, recevant la doctrine sacrée de l’Ecriture, seront remplis de la grâce des vertus, selon ce qui est écrit : "Il fait jaillir des sources dans les vallées" (Ps 104, 10), et aussi : "Les vallées regorgeront de froment." (Ps 65, 14). L’eau s’écoule du haut des montagnes, c’est-à-dire que la doctrine de vérité abandonne les esprits orgueilleux; mais les sources naissent dans les vallées, en ce sens que les esprits humbles reçoivent la parole de la prédication. Que les vallées regorgent de froment, nous le voyons et le constatons déjà, puisque tant d’hommes doux et simples, qui paraissaient méprisables à ce monde, ont été comblés à satiété de l’aliment de la vérité.
4. Ayant reconnu de quelle admirable sainteté Jean-Baptiste était investi, le peuple voyait en lui cette montagne d’une hauteur et d’une fermeté incomparables, dont il est écrit : "A la fin des jours, la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes." (Mi 4, 1). Car on pensait que Jean était le Christ, ainsi que le rapporte l’Evangile : "Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient dans leur cœur, au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ, ils l’interrogèrent : ‹Serais-tu le Christ?›" (cf. Lc 3, 15). Mais si Jean ne s’était pas considéré comme une vallée, il n’aurait pas été rempli de l’esprit de grâce. Et pour bien montrer ce qu’il était, il déclara : "Un plus fort que moi vient après moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale." (Mc 1, 7). Il dit ailleurs : "Celui qui a l’épouse est l’époux, mais l’ami de l’époux, qui se tient là et l’écoute, se réjouit d’une grande joie à la voix de l’époux. Ainsi, ma joie est complète. Il faut qu’il croisse et que je diminue." (Jn 3, 29-30). Voyez : alors que Jean se montrait d’une vertu si extraordinaire dans ses œuvres qu’on le prenait pour le Christ, il répondit non seulement qu’il n’était pas le Christ, mais même qu’il n’était pas digne de délier la courroie de sa sandale, c’est-à-dire de sonder le mystère de son Incarnation. Ceux qui le prenaient pour le Christ croyaient aussi que l’Eglise était son épouse; mais il affirma : "Celui qui a l’épouse est l’époux." C’est comme s’il avait dit : "Je ne suis pas l’époux, mais l’ami de l’époux." Et il déclarait se réjouir, non pas du fait de sa propre voix, mais à la voix de l’époux. En effet, ce qui réjouissait son cœur, ce n’était pas que le peuple écoute sa parole avec humilité, mais que lui-même entende au-dedans la voix de la Vérité qui le faisait parler au-dehors. C’est ce qu’il appelle justement une joie complète; car celui qui se réjouit de sa propre voix n’a pas une joie parfaite.
5. Le Précurseur ajoute encore ceci : "Il faut qu’il croisse et que je diminue." Ici, il faut se demander en quoi le Christ a crû, en quoi Jean a diminué. Ne serait-ce pas que le peuple, voyant l’austérité de Jean et le considérant éloigné des hommes, pensait qu’il était le Christ, alors qu’apercevant le Christ lui-même mangeant avec les publicains et circulant au milieu des pécheurs, il croyait qu’il n’était pas le Christ, mais un prophète? Mais lorsqu’au bout d’un certain temps, le Christ, qu’on pensait être un prophète, fut reconnu comme étant le Christ, tandis que Jean, qu’on croyait être le Christ, se découvrit n’être qu’un prophète, ce que le Précurseur avait dit du Christ se réalisa : "Il faut qu’il croisse et que je diminue." Dans l’opinion du peuple, en effet, le Christ a grandi en étant reconnu pour ce qu’il était, et Jean a baissé en cessant d’être dit ce qu’il n’était pas. Ainsi, puisque Jean a persévéré dans la sainteté pour être demeuré dans l’humilité du cœur, alors que beaucoup d’autres sont tombés pour s’être gonflés de pensées d’orgueil, c’est à bon droit qu’on dit : "Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée." Car les humbles reçoivent le don que repoussent les cœurs orgueilleux.
6. Le texte poursuit : "Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis." Les chemins tortueux deviennent droits quand les cœurs des méchants, que l’injustice a tordus, sont ramenés à la rigueur d’une droite justice. Et les chemins raboteux sont aplanis lorsque les esprits violents et colériques redeviennent doux et bons par l’infusion de la grâce céleste. En effet, quand un esprit colérique n’accueille pas la parole de vérité, c’est comme si un chemin raboteux détournait les pas du marcheur. Mais lorsque cet esprit colérique, ayant reçu une grâce de bonté, accueille la parole de réprimande ou d’exhortation, le prédicateur trouve une route aplanie au lieu du chemin raboteux qui l’empêchait auparavant d’avancer, c’est-à-dire de poser le pied de sa prédication.
7. Le texte poursuit : "Et toute chair verra le salut de Dieu." "Toute chair" signifie tout homme; or il n’a pas été donné à tout homme de voir en cette vie le salut de Dieu, c’est-à-dire le Christ; il est donc bien clair que dans cette sentence prophétique, le prophète a en vue le jour du jugement dernier, où, devant les cieux ouverts, le Christ apparaîtra sur son trône de majesté, au milieu des anges qui le serviront et des apôtres qui siégeront avec lui. Tous, élus et réprouvés, le verront pareillement, en sorte que les justes se réjouissent sans fin de leur récompense et que les pécheurs gémissent à jamais dans le supplice de leur châtiment. Et comme cette sentence vise ce que toute chair verra au jugement dernier, le texte ajoute bien à propos : "Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : ‹Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?›" La colère qui vient, c’est la punition du châtiment final, auquel le pécheur ne saurait échapper s’il ne recourt dès maintenant aux larmes de la pénitence. Et remarquez que les mauvais rejetons qui imitent les actions de leurs mauvais parents sont appelés "race de vipères", parce que portant envie aux bons et les persécutant, rendant le mal à autrui et cherchant à nuire à leurs proches, ils suivent en tout cela les traces de leurs pères selon la chair, et sont, pour ainsi dire, des enfants venimeux nés de parents venimeux.
8. Mais puisque nous avons péché et que nous sommes devenus esclaves de nos mauvaises habitudes, que Jean nous dise ce qu’il nous faut faire pour fuir la colère qui vient. Le texte poursuit : "Faites donc de dignes fruits de pénitence." En ces paroles, nous devons remarquer que l’ami de l’époux ne nous exhorte pas seulement à faire des fruits de pénitence, mais de dignes fruits de pénitence. En effet, une chose est de faire un fruit de pénitence, une autre de faire un digne fruit de pénitence. Et pour bien parler des dignes fruits de pénitence, il faut savoir que celui qui n’a rien fait de défendu peut de plein droit user des choses permises : il lui est ainsi possible de pratiquer les œuvres de charité sans pour autant se priver des biens de ce monde contre son gré. Mais si quelqu’un est tombé dans une faute de fornication, ou bien encore — ce qui est plus grave — dans l’adultère, il doit renoncer d’autant plus à ce qui est permis qu’il se rappelle avoir commis ce qui ne l’est pas. Car on n’est pas tenu d’accomplir le même fruit de bonne œuvre selon qu’on a plus ou moins péché : selon qu’on n’a commis aucun péché, qu’on en a commis quelques-uns, ou qu’on est tombé en beaucoup de fautes. Ces paroles : "Faites de dignes fruits de pénitence" prennent donc à partie la conscience de chacun, et l’invitent à se constituer par la pénitence un trésor de bonnes œuvres d’autant plus riche que ses fautes lui ont mérité de plus lourds châtiments.
9. Mais les Juifs, tout enorgueillis de la noblesse de leur peuple, ne voulaient pas se reconnaître pécheurs, parce qu’ils descendaient de la lignée d’Abraham. Jean leur dit à juste titre : "Et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut susciter des enfants d’Abraham." Qu’étaient donc ces pierres, sinon les cœurs des païens, qui restaient réfractaires à la connaissance du Dieu tout-puissant? De même, il est dit de certains Juifs : "J’enlèverai de votre chair le cœur de pierre." (Ez 11, 19). Ce n’est pas sans raison qu’on désigne les païens par le mot "pierres", en ce sens qu’ils adoraient des pierres. Aussi est-il écrit : "Qu’ils leur deviennent semblables, ceux qui font des idoles, ainsi que tous ceux qui se confient en elles." (Ps 115, 8). C’est bien de ces pierres que furent suscités des enfants d’Abraham, puisque les païens au cœur dur crurent à la descendance d’Abraham, c’est-à-dire au Christ, et devinrent par là les enfants d’Abraham, en étant unis à sa descendance. Voilà pourquoi l’éminent prédicateur [Paul] déclare aux païens : "Si vous êtes au Christ, alors vous êtes la descendance d’Abraham." (Ga 3, 29). Si donc, par la foi au Christ, nous sommes désormais la descendance d’Abraham, les Juifs, eux, par leur refus de croire, ont cessé d’être les enfants d’Abraham. Or, au jour du terrible jugement, les bons parents ne seront d’aucune utilité à leurs mauvais enfants, comme en témoigne le prophète : "Si Noé, Daniel et Job se trouvaient parmi eux, par ma vie, dit le Seigneur Dieu, ils ne sauveraient ni fils ni fille, mais eux, par leur justice, sauveraient leur âme." (Ez 14, 16). D’autre part, de bons enfants ne seront d’aucune utilité à de mauvais parents, mais la bonté des enfants contribuera plutôt à augmenter la faute des mauvais parents, comme l’a dit la Vérité en personne aux Juifs incroyants : "Si moi, c’est par Béelzéboul que je chasse les démons, vos fils, par qui les chassent-ils? C’est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges." (Lc 11, 19)
10. Le texte poursuit : "Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu." L’arbre de ce monde, c’est le genre humain tout entier. La cognée, c’est notre Rédempteur, qu’on tient, en guise de manche et de fer, par son humanité, mais qui tranche en vertu de sa divinité. Cette cognée est déjà à la racine de l’arbre, car même si notre Rédempteur attend avec patience, on voit pourtant ce qu’il s’apprête à faire. "Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu", puisque les hommes pervers, qui négligent de porter du fruit ici-bas par leurs bonnes œuvres, trouvent les flammes dévorantes de la géhenne toutes prêtes à les recevoir. Et il faut observer que Jean ne dit pas que la cognée s’attaque aux branches, mais qu’elle est à la racine. En effet, quand on supprime les enfants des méchants, ce sont bien les rameaux improductifs de l’arbre qu’on coupe. Mais lorsqu’on supprime toute une génération avec le père, c’est l’arbre improductif lui-même qu’on coupe à la racine, pour qu’il n’en puisse plus jamais surgir de rejets dépravés.
Ces paroles de Jean-Baptiste troublèrent les cœurs de ceux qui l’écoutaient, comme on peut le déduire de la suite immédiate du texte : "Et les foules lui demandaient : ‹Que devons-nous donc faire?›" Il fallait en effet qu’ils fussent frappés d’une grande crainte pour lui demander ainsi conseil.
11. Le texte poursuit : "Il leur répondait : ‹Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.›" La tunique nous est d’un usage plus nécessaire que le manteau, ce qui signifie que les dignes fruits de pénitence nous commandent de partager avec notre prochain non seulement certains objets extérieurs qui nous sont moins nécessaires, mais même ce qui nous est le plus nécessaire, comme la nourriture dont vit notre corps ou la tunique dont nous sommes vêtus. Car il est écrit dans la Loi : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." (Lv 19, 18; Mt 22, 39). Ne pas partager même ce qui nous est nécessaire avec notre prochain quand il est dans la nécessité, c’est donc prouver qu’on l’aime moins que soi-même. Et si le précepte du partage avec le prochain est donné pour deux tuniques, c’est qu’il ne pouvait l’être pour une seule : une fois divisée, elle ne vêtirait plus personne. Avec une moitié de tunique, celui qui la recevrait demeurerait nu et celui qui la donnerait également.
Il faut ici reconnaître la puissance des œuvres de miséricorde, puisqu’en matière de dignes fruits de pénitence, elles nous sont commandées avant toutes les autres œuvres. A ce sujet, la Vérité en personne déclare : "Faites l’aumône, et tout sera pur pour vous." (Lc 11, 41). Le Seigneur affirme aussi : "Donnez, et il vous sera donné." (Lc 6, 38). Il est écrit également : "L’eau éteint le feu ardent, et l’aumône expie le péché." (Si 3, 30). Il est dit en outre : "Enferme l’aumône dans le sein du pauvre, et c’est elle qui intercédera pour toi." (Si 29, 12). Et le bon père recommande à son fils innocent : "Si tu as beaucoup de bien, donne largement; si tu en as peu, même ce peu, aie soin de le partager de bon cœur." (Tb 4, 8)
12. Pour montrer quelle grande vertu c’est de nourrir et de recueillir ceux qui sont dans le besoin, notre Rédempteur déclare : "Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète; et celui qui accueille un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste." (Mt 10, 41). Il faut noter qu’en ces paroles, le Seigneur ne dit pas qu’on recevra une récompense pour le prophète, ou une récompense pour le juste, mais une récompense de prophète et une récompense de juste. Car ce n’est pas la même chose qu’une récompense pour un prophète et une récompense de prophète, ni qu’une récompense pour un juste et une récompense de juste. Que veut dire : "Il recevra une récompense de prophète", sinon que celui qui, par charité, assure l’existence d’un prophète, obtiendra auprès du Seigneur tout-puissant la récompense qui revient au don de prophétie, bien qu’il n’ait pas lui-même le don de prophétie? Il se trouve peut-être que ce prophète est aussi un homme juste, et qu’il est d’autant plus porté à parler sans crainte pour la cause de la justice qu’il ne possède rien en ce monde. Or celui qui a des biens en ce monde et assure l’existence de ce juste, sans oser encore, peut-être, parler lui-même librement pour la justice, se rend participant de la liberté que met celui-ci à défendre la justice, et il recevra de ce fait la même récompense que ce juste qu’il a aidé en lui assurant l’existence, et à qui il a permis de parler librement pour la justice. En effet, ce dernier a beau être plein de l’esprit de prophétie, il n’en doit pas moins nourrir son corps : si celui-ci n’était pas alimenté, il est certain que sa voix viendrait à défaillir. Ainsi, celui qui a donné à manger à un prophète parce qu’il était prophète, lui a fourni les forces dont il avait besoin pour prophétiser. Et il recevra avec le prophète une récompense de prophète, car même sans être rempli de l’esprit de prophétie, il a cependant offert aux yeux de Dieu ce à quoi il a contribué. A ce propos, l’apôtre Jean dit à Caïus, au sujet de certains frères venus de l’étranger : "C’est pour le nom du Christ qu’ils sont partis, sans rien recevoir des païens. Nous devons donc, quant à nous, soutenir de tels hommes, afin de travailler avec eux pour la vérité." (3 Jn 7-8). Celui qui prête le secours de ses ressources temporelles à ceux qui possèdent des dons spirituels devient leur collaborateur dans l’exercice même de leurs dons spirituels. Puisqu’il en est peu qui reçoivent les dons spirituels, et que beaucoup possèdent les biens temporels en abondance, c’est en consacrant leurs richesses à venir en aide aux saints pauvres que les riches se rendent participants des vertus de ces pauvres.
Aussi, quand par la voix d’Isaïe, le Seigneur promit aux païens livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à la sainte Eglise, le bienfait des vertus de l’esprit comme autant d’arbres [qu’il planterait] dans le désert, il promit notamment un orme : "Je changerai, dit-il, le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau; je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux, le myrte et le bois d’olivier; je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis, afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble." (Is 41, 18-20)
13. Le Seigneur a changé le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau, lorsqu’il a fait couler les flots de la sainte prédication sur les païens, dont l’âme, dans son aridité, ne portait auparavant aucun fruit de bonnes œuvres; et de cette terre, autrefois si rude et si sèche que les prédicateurs ne pouvaient s’y frayer un chemin, se répandirent par la suite les cours d’eau de la doctrine. C’est encore aux païens qu’est faite cette grande promesse : "Je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux." Nous voyons à bon droit dans le cèdre, bois odorant et imputrescible, le signe d’un bien promis. Quant à l’acacia épineux, n’a-t-il pas été dit à l’homme pécheur : "La terre te produira des épines et des chardons." (Gn 3, 18). Comment donc s’étonner que Dieu promette à la sainte Eglise, pour le châtiment de l’homme pécheur, la multiplication de cet acacia épineux?
Le cèdre représente ceux que leurs actions pleines de vertus et de miracles font connaître, et qui peuvent dire avec Paul : "Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ." (2 Co 2, 15). Leurs cœurs sont si bien établis dans l’amour de l’éternité que la putréfaction d’aucun amour terrestre ne peut plus les corrompre.
L’acacia épineux représente, quant à lui, les hommes qui enseignent la doctrine spirituelle. Lorsqu’ils parlent des péchés et des vertus, tantôt en menaçant des supplices éternels, tantôt en promettant les joies du Royaume céleste, ils blessent les cœurs de ceux qui les écoutent et transpercent si bien leur esprit de la douleur de la componction1, que de leurs yeux coulent ces larmes qui sont pour ainsi dire le sang de l’âme.
Le myrte possède une vertu pour apaiser la douleur : il remet les membres démis par son action apaisante. Que représente-t-il donc, sinon ceux qui savent compatir aux afflictions de leurs proches et les apaiser dans leurs tribulations par la compassion? C’est ainsi qu’il est écrit : "Nous rendons grâce à Dieu, qui nous console dans toutes nos tribulations, en sorte que nous puissions nous aussi consoler ceux qui sont dans toute espèce d’affliction." (2 Co 1, 4). En portant une parole ou un secours qui console à leurs proches qui sont dans l’affliction, ils les remettent debout pour les empêcher de se laisser briser par le désespoir sous le coup d’un malheur excessif.
Qu’entendre par l’olivier, sinon les miséricordieux? Car en grec, "miséricorde" s’énonce eleos2, et les fruits de la miséricorde brillent devant les yeux du Dieu tout-puissant, comme peut le faire l’huile d’olive.
Le texte ajoute cette promesse : "Je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis." Que représente le sapin, qui grandit extrêmement et monte bien haut dans le ciel, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, contemplent les choses célestes avant même de quitter leur corps terrestre? Bien qu’ils soient sortis de la terre par leur naissance, ils portent cependant déjà la pointe de leur esprit jusqu’au Ciel par la contemplation.
Quant à l’orme, que désigne-t-il, sinon l’esprit des séculiers? Du fait que ceux-ci s’adonnent encore aux affaires de la terre, ils ne portent aucun fruit dans les vertus spirituelles. Mais si l’orme n’a pas de fruit propre, il sert pourtant souvent de support à la vigne et à ses grappes, car si, dans la sainte Eglise, les gens du siècle n’ont pas en eux les dons spirituels, lorsqu’ils soutiennent cependant par leur générosité les saints hommes qui en sont pleins, ils servent bien de support à la vigne et à ses grappes.
Le buis, lui, ne grandit guère, et bien que sans fruit, il reste toujours vert. Que représente-t-il, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, ne peuvent encore porter de bonnes œuvres du fait de leur âge trop tendre, mais n’en gardent pas moins la croyance de leurs parents fidèles, et conservent ainsi à leur foi une verdeur perpétuelle?
Suite à tout ceci, le texte ajoute bien à propos : "Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble." Le cèdre est planté dans l’Eglise pour que celui qui reçoit de son prochain l’odeur des vertus spirituelles ne demeure pas lui-même tiède dans l’amour de la vie éternelle, mais s’enflamme du désir des biens célestes. L’acacia épineux est planté pour que celui qui a été percé de componction par la parole de sa prédication apprenne lui aussi, à son exemple, à percer de componction, par la parole de sa prédication, les cœurs de ceux qui l’entourent. Le myrte est planté pour que celui qui, au plus fort de ses tribulations, aura reçu un réconfort apaisant grâce à la parole ou à l’action d’un prochain compatissant, apprenne lui-même comment procurer un tel réconfort à ses proches qui sont dans la peine. L’olivier est planté pour que celui qui connaît les œuvres de miséricorde d’autrui apprenne comment il doit lui aussi avoir pitié de son prochain qui est dans le besoin. Le sapin est planté pour que celui qui reconnaît la vigueur de sa contemplation soit lui-même rempli d’ardeur pour contempler les récompenses éternelles. L’orme est planté pour que celui qui aura vu cet arbre, qui ne peut produire les fruits des vertus spirituelles, mais soutient cependant ceux qui sont pleins des dons spirituels, se voue lui aussi, avec toute la générosité possible, au service de la vie des saints, et procure ainsi un soutien aux grappes de raisin des biens du Ciel, qu’il ne peut produire par lui-même. Le buis est planté pour que celui qui considère cette multitude d’un âge encore si tendre animée d’une foi authentique et pleine de verdeur, rougisse d’être lui-même incroyant.
C’est donc avec raison qu’ayant décrit tous ces arbres, le prophète dit : "Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent." Et il ajoute ici bien à propos : "Tous ensemble." Puisqu’il y a, dans la sainte Eglise, des modes de vie et des rangs variés, il faut que les fidèles s’instruisent ensemble, en regardant ensemble les hommes spirituels divers par la qualité, l’âge et le rang qu’elle propose à leur imitation.
Mais voilà qu’en cherchant à expliquer la signification de l’orme, nous nous sommes égarés longuement parmi les diverses catégories d’arbres. Revenons donc à la raison pour laquelle nous avons cité le témoignage du prophète. "Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète." En effet, même si l’orme ne produit pas de fruits, il porte cependant la vigne et ses grappes, et fait siennes les œuvres de ceux qu’il s’applique à soutenir.
14. Jean nous recommande d’accomplir de grandes choses : "Faites donc de dignes fruits de pénitence." Et encore : "Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même." N’est-ce pas donner à comprendre clairement ce que la Vérité affirme : "Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent." (Mt 11, 12). Ces paroles qui nous viennent d’en haut, nous devons les méditer avec une grande attention. Il faut rechercher comment le Royaume des cieux peut souffrir violence. Qui donc pourrait faire violence au Ciel? Et si le Royaume des cieux peut souffrir violence, il reste à se demander pourquoi c’est depuis les jours de Jean-Baptiste qu’il supporte cette violence, et pourquoi il n’en était pas ainsi auparavant. Quand la Loi déclare : "Si quelqu’un fait ceci ou cela, il mourra de mort", tous ceux qui la lisent comprennent à l’évidence qu’elle a frappé les pécheurs d’une peine rigoureuse, sans les ramener à la vie par la pénitence. Mais lorsque Jean-Baptiste, annonçant la grâce du Rédempteur, prêche la pénitence pour que le pécheur, mort par sa faute, vive par l’effet de sa conversion, c’est bien que depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence.
Qu’est-il, ce Royaume des cieux, sinon le séjour des justes? Car c’est aux seuls justes que sont dues les récompenses de la patrie céleste, en sorte que les humbles, les chastes, les doux, les miséricordieux parviennent aux joies d’en haut. Mais quand des pécheurs qui étaient gonflés d’orgueil, souillés par les péchés de la chair, brûlés par la colère ou remplis de cruauté, reviennent à la pénitence après avoir commis ces fautes et obtiennent la vie éternelle, ils entrent en quelque sorte dans un pays étranger. Ainsi, depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent, puisqu’en enjoignant la pénitence aux pécheurs, Jean leur a appris à faire violence au Royaume des cieux.
15. Repensons donc, frères très chers, au mal que nous avons fait, et consumons-nous [de repentir] en pleurant sans cesse. Cet héritage des justes que nous n’avons pas su obtenir par notre vie, ravissons-le par la pénitence. Le Dieu tout-puissant veut souffrir de nous une telle violence, car le Royaume des cieux ne nous étant pas dû en vertu de nos mérites, il veut que nous le ravissions par nos larmes. Que nos mauvaises actions, quelque graves et nombreuses qu’elles soient, n’infléchissent en rien, par conséquent, la certitude de notre espérance. C’est une grande confiance d’être pardonnés que nous procure le bon larron, digne de vénération (cf. Lc 23, 39-43). Non pas qu’avoir été un larron l’ait rendu tel; mais larron par cruauté, il devint par sa confession digne de vénération. Songez donc, songez combien sont incompréhensibles les entrailles3 de miséricorde du Dieu tout-puissant. Ce larron, qui avait du sang sur les mains, fut retiré de son coupe-gorge et pendu au gibet de la croix. Là il confessa, là il fut guéri, là il mérita d’entendre : "Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis." (Lc 23, 43). Qui saurait dire ou mesurer une si grande bonté de Dieu? Du châtiment même du crime, le larron parvint aux récompenses de la vertu. Si le Dieu tout-puissant a permis que ses élus tombent dans certaines fautes, c’est afin de rendre l’espoir du pardon à d’autres qui gisent dans le péché, à condition qu’ils reviennent à lui de tout leur cœur, et pour leur ouvrir la voie de l’amour par les larmes de la pénitence.
Appliquons-nous donc nous-mêmes aux larmes, effaçons par des pleurs et de dignes fruits de pénitence les fautes que nous avons commises. Ne laissons pas se perdre le temps qui nous
est accordé pour l’indulgence. Car nous voyons beaucoup d’hommes désormais guéris de leurs iniquités : n’est-ce pas là tenir le gage de la miséricorde divine?
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1 La phrase qui suit commente l’expression de la Vulgate in unum locum, qui signifie littéralement: "en un seul lieu". Cette traduction n’offrant guère de sens en ce passage de l’Evangile, nous avons utilisé celle qu’on rencontre assez couramment : "dans un autre endroit".
2 Allusion à la première communion des néophytes lors de la vigile pascale, célébrée la nuit précédente.
3 Allusion à l’onction de Saint-Chrême reçue par les néophytes.
4 La vision de l’Agneau et la transparence mutuelle des âmes sont réservées pour le Ciel.
LIVRE II
Homélie 21
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le saint jour de Pâques
15 avril 591
La résurrection
Saint Grégoire innove en cette Homélie : pour la première fois, il improvise sans texte préalablement dicté. Pensant que sa parole directe aura plus d’impact sur la foule, il se lance avec confiance, malgré son peu de force physique, car il sait que Dieu l’aidera. Son plan est simple, et il le reprendra très souvent dans le cycle pascal. Il commente d’abord le texte de l’évangile du jour, en soulignant son sens allégorique, puis il s’attache à la méditation du mystère célébré.
I- (1-5) Le prédicateur insiste sur la joie pascale, marquée par le vêtement blanc de l’ange qui apparaît aux saintes femmes. Notre fête est aussi la fête des anges : en nous ramenant au Ciel, elle a complété leur nombre. N’ayez pas peur, dit l’ange : si Dieu est effrayant pour les pécheurs, il est doux pour les justes. Les femmes venues au tombeau sont envoyées prévenir Pierre, et Grégoire donne la raison de cette mention expresse de Pierre. Les apôtres reverront Jésus en Galilée : ce nom de lieu est riche d’indications spirituelles, que le pape souligne.
II- (6-7) Il parle ensuite du mystère de la résurrection de la chair, que le Seigneur a voulu nous révéler en sa Résurrection. L’orateur explique pourquoi il nous est désormais impossible de douter, et montre comment Samson, qui s’échappa de Gaza avec les portes de la ville sur son dos, est une figure très parlante du Christ ressuscitant. Aimons donc cette fête qui nous ouvre l’accès du Ciel, conclut le saint, et hâtons-nous vers la Patrie.
Mc 16, 1-7
En ce temps-là, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. Et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent au tombeau, le soleil étant déjà levé. Elles se disaient entre elles : "Qui nous roulera la pierre qui ferme la porte du tombeau?" Et levant les yeux, elles aperçurent que la pierre avait été roulée de côté. Or elle était fort grande. Entrant alors dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles en furent saisies de frayeur. Il leur dit : "Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié; il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit."
Dans nombre de mes commentaires d’Evangile, frères très chers, j’ai pris l’habitude de vous parler à l’aide d’un texte dicté [à l’avance]; mais quand le piètre état de mon estomac m’empêche de lire moi-même ce que j’ai dicté, j’en vois certains d’entre vous qui écoutent moins volontiers. Je veux donc me forcer à déroger à cette habitude, et vous commenter le passage du Saint Evangile lu au cours de la messe en m’entretenant directement avec vous au lieu de passer par un texte dicté. Puisse notre parole être reçue comme elle vient, car le ton d’un entretien direct réveille mieux les cœurs assoupis que celui d’un sermon lu : il les secoue, pour ainsi dire, d’une main pleine de sollicitude, afin de les tirer du sommeil.
Il est vrai que je vois mal comment je vais pouvoir suffire à cette tâche; mais si mes forces me trahissent du fait de mon incapacité physique, ma charité leur portera secours. En effet, je sais qui a dit : "Ouvre ta bouche, et je la remplirai." (Ps 81, 11). Appliquons-nous donc à vouloir cette bonne œuvre, et l’aide de Dieu saura la mener à son achèvement. L’importance même de cette solennité de la Résurrection du Seigneur nous donne l’audace de parler, car il serait vraiment indigne que le jour même où la chair de son Créateur a ressuscité, notre langue de chair taise les louanges qu’elle doit rendre.
2. Vous l’avez entendu, frères très chers : les saintes femmes qui avaient suivi le Seigneur sont venues au tombeau avec des aromates, et entraînées par leur dévouement, elles continuent à servir, même après sa mort, celui qu’elles ont aimé pendant sa vie. Leur conduite n’est-elle pas le signe de ce qui doit s’accomplir dans la sainte Eglise? Car nous devons écouter le récit de leurs actions en méditant sur ce qu’il nous faut faire, à notre tour, pour les imiter. Nous aussi, donc, qui croyons en celui qui est mort, si nous sommes remplis d’un parfum de vertus et que nous cherchions le Seigneur accompagnés d’une réputation de bonnes œuvres, c’est comme si nous nous rendions à son tombeau avec des aromates.
Ces femmes venues avec leurs aromates voient des anges, car les âmes qui, mues par de saints désirs, marchent vers le Seigneur avec les parfums de leurs vertus voient les habitants de la cité d’en haut. Il nous faut remarquer ce que signifie le fait qu’elles voient l’ange assis à droite. Que symbolise la gauche, sinon la vie présente, et la droite, sinon la vie éternelle? C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des Cantiques : "Son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint." (Ct 2, 6). Puisque notre Rédempteur s’était affranchi de la corruption de la vie présente, il était normal que l’ange venu annoncer sa vie éternelle fût assis à droite. Il est apparu vêtu d’une robe blanche, parce qu’il annonçait les joies de notre fête. L’éclat de son vêtement est le signe de la splendeur de notre solennité. Devons-nous l’appeler notre solennité ou la sienne? Mais pour parler plus exactement, appellons-la à la fois la sienne et la nôtre. La Résurrection de notre Rédempteur fut bien notre fête, parce qu’elle nous a ramenés à l’immortalité; elle fut aussi la fête des anges, puisqu’en nous faisant revenir au Ciel, elle a complété leur nombre. Un ange est donc apparu en vêtements blancs en ce jour qui est en même temps sa fête et notre fête, car tandis que la Résurrection du Seigneur nous ramène au Ciel, elle répare les pertes subies par la patrie céleste.
3. Ecoutons ce que l’ange dit aux femmes quand elles arrivent : "Ne vous effrayez pas." C’est comme s’il disait clairement : "Ils peuvent bien craindre, ceux qui n’aiment pas la venue des habitants de la cité d’en haut; ils peuvent bien trembler, ceux qu’étouffent les désirs de la chair et qui désespèrent d’arriver à se joindre à leur société. Mais vous, pourquoi trembler? Vous voyez là ceux qui habitent la même cité que vous."
C’est pourquoi Matthieu décrit ainsi l’apparition de l’ange : "Son aspect ressemblait à l’éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige." (Mt 28, 3). L’éclair évoque l’effroi et la crainte, mais la blancheur de la neige, une douceur caressante. Or le Dieu tout-puissant est à la fois effrayant pour les pécheurs et doux pour les justes; c’est donc bien à propos que l’ange, témoin de la Résurrection, s’est montré avec un visage pareil à l’éclair et un habit tout blanc, afin que son apparence même terrifiât les réprouvés et rassurât les saints. La même raison explique que le peuple marchant dans le désert ait été précédé la nuit par une colonne de feu, et le jour par une colonne de nuée (cf. Ex 13, 21-22). Car le feu provoque l’effroi, mais la nuée est douce à regarder. Le jour, c’est la vie du juste; la nuit, la vie du pécheur. Aussi Paul déclare-t-il à des pécheurs convertis : "Vous étiez autrefois ténèbres, mais vous êtes à présent lumière dans le Seigneur." (Ep 5, 8). La colonne s’est donc manifestée le jour sous forme de nuée, et la nuit sous forme de feu, parce que le Dieu tout-puissant apparaît à la fois doux pour les justes et effrayant pour les méchants; lorsqu’il vient pour juger, il rassure les premiers par la douceur de sa mansuétude, tandis qu’il terrifie les seconds par la rigueur de sa justice.
4. Ecoutons maintenant ce que l’ange ajoute : "Vous cherchez Jésus de Nazareth." Le mot "Jésus" se rend en latin par salutaris, "celui qui sauve", c’est-à-dire "le Sauveur". Beaucoup, à cette époque, pouvaient porter le nom de Jésus, non pourtant en son sens profond, mais comme simple prénom. C’est pourquoi l’ange ajoute son lieu d’origine pour préciser de quel Jésus il s’agit : "de Nazareth"; et il indique aussitôt sa caractéristique : "qui a été crucifié". Il poursuit alors : "Il est ressuscité, il n’est pas ici." L’expression "Il n’est pas ici" s’entend de sa présence corporelle, car il n’est aucun lieu où il ne soit par sa présence de majesté.
"Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée." Il faut nous demander pourquoi, après avoir mentionné les disciples, l’ange désigne encore Pierre par son nom. Mais si l’ange n’avait pas cité le nom de celui qui avait renié son Maître, il n’aurait pas osé venir parmi les disciples. On l’a donc appelé par son nom, de peur qu’il ne désespérât du fait de son reniement. Nous devons ici considérer pour quelle raison le Dieu tout-puissant a permis que celui qu’il avait décidé de mettre à la tête de toute l’Eglise tremblât à la voix d’une servante et reniât son Dieu. Nous savons que ce fut par une disposition de la grande bonté de Dieu, pour que celui qui devait être le Pasteur de l’Eglise apprît par sa propre faute comment il devrait avoir pitié des autres. Dieu révéla Pierre à lui-même avant de le mettre à la tête des autres, afin que l’expérience de sa propre faiblesse lui fît connaître avec quelle miséricorde il devrait supporter les faiblesses d’autrui.
5. C’est bien à propos qu’il est dit de notre Rédempteur : "Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit." Galilée signifie en effet "passage achevé". Oui, il était désormais passé, notre Rédempteur, de la Passion à la Résurrection, de la mort à la vie, du supplice à la gloire, de l’état corruptible à l’incorruptibilité. Et c’est en Galilée, après la Résurrection, que ses disciples le virent tout d’abord, parce que nous ne verrons plus tard avec joie la gloire de sa Résurrection que si nous passons maintenant de nos vices aux sommets de la vertu. Ainsi, celui qui se fait annoncer au tombeau apparaît ensuite au "passage" [en Galilée], puisque celui qu’on connaît en mortifiant sa chair, on le voit au moment du passage de l’âme [dans l’autre monde].
Voilà, frères très chers, que nous n’avons fait que parcourir le commentaire de l’évangile lu en ce jour de fête si solennel, mais nous serions heureux de vous dire encore quelque chose de plus particulier au sujet de la fête elle-même.
6. Des deux vies qui existaient, nous en connaissions une et ignorions l’autre. L’une est une vie mortelle, l’autre une vie immortelle; l’une est corruptible, l’autre incorruptible; l’une appartient à la mort, l’autre à la résurrection. Voici pourtant que vint le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), qui assuma la première et nous révéla la seconde. Il mena l’une jusqu’au bout en mourant, et nous révéla l’autre en ressuscitant. La vie mortelle, nous la connaissons; si donc il nous avait promis la résurrection de la chair sans nous la faire voir, qui aurait cru en ses promesses? C’est pourquoi, s’étant fait homme, il apparut dans la chair, daigna mourir de son plein gré, ressuscita par sa propre puissance et révéla à travers son exemple ce qu’il nous promettait comme récompense.
Mais quelqu’un dira peut-être : "Lui, c’est de plein droit qu’il est ressuscité : il ne pouvait être retenu par la mort, puisqu’il était Dieu." Aussi notre Rédempteur ne s’est-il pas contenté de l’exemple de sa Résurrection pour instruire notre ignorance et fortifier notre faiblesse. Seul à mourir, en ce temps-là, il ne fut pourtant pas seul à ressusciter. Il est écrit en effet : "Les corps de beaucoup des saints qui dormaient là ressuscitèrent." (Mt 27, 52). Tous les arguments de l’incrédulité se trouvent ainsi éliminés. Pour écarter l’objection qu’un homme ne saurait espérer pour lui ce que l’Homme-Dieu nous a montré en sa chair, voici que nous apprenons qu’avec Dieu, des hommes aussi ressuscitèrent, dont nous ne doutons pas qu’ils étaient de simples hommes. Si nous sommes les membres de notre Rédempteur, soyons donc assurés de voir se réaliser en nous ce qui apparaît avec évidence en notre chef. Et si nous nous sentons très misérables, les derniers des membres du Christ, nous devons espérer [quand même] voir s’accomplir en nous ce que nous avons appris au sujet de ses membres plus éminents.
7. Mais voilà que me revient à la mémoire l’insulte que les Juifs lançaient au Fils de Dieu crucifié : "S’il est le roi d’Israël, qu’il descende de sa croix, et nous croirons en lui." (Mt 27, 42). S’il était alors descendu de la croix, cédant ainsi à ceux qui l’insultaient, il ne nous aurait pas montré la force de la patience; mais il a préféré attendre un peu, supporter les injures, accepter qu’on se moque de lui, garder patience, et remettre à plus tard le moment de donner sujet à l’admiration; et lui qui ne voulut pas descendre de la croix, il s’est relevé du tombeau. Se relever du tombeau, c’était plus que descendre de la croix; détruire la mort en ressuscitant, c’était plus que garder sa vie en descendant [de la croix]. Cependant, quand les Juifs constatèrent que malgré leurs insultes, il ne descendait pas de la croix, lorsqu’ils le virent mourir, ils crurent qu’ils l’avaient vaincu et se réjouirent comme s’ils avaient effacé son nom. Mais voilà que cette mort, par laquelle la foule des incroyants pensait avoir effacé son nom, a exalté ce nom dans tout l’univers. Et celui que la foule se réjouissait de voir frappé mortellement, elle déplore qu’il soit mort, parce qu’elle sait que par le supplice, il est parvenu à la gloire.
Tout cela est bien représenté dans le livre des Juges par les actes de Samson (cf. Jg 16, 1-3) : il était entré dans Gaza, la ville des Philistins; ceux-ci, ayant très vite appris son entrée, bloquèrent aussitôt la ville avec des postes de soldats et envoyèrent des gardes; déjà, ils se réjouissaient d’avoir capturé Samson le colosse. Mais nous savons ce que fit Samson. Au milieu de la nuit, il enleva les portes de la ville et gagna le sommet d’une montagne. Ce faisant, de qui, frères très chers, de qui Samson était-il la figure, sinon de notre Rédempteur? Que désigne la ville de Gaza, sinon les enfers? Et que représentent les Philistins, sinon l’incrédulité des Juifs? Lorsqu’ils virent le Seigneur mort, et son corps déjà déposé dans le tombeau, ils dépêchèrent aussitôt des gardes, et tout comme s’ils avaient pris Samson dans Gaza, ils se réjouirent d’avoir rendu captif dans la prison des enfers celui qui s’était manifesté comme l’Auteur de la vie. Mais Samson ne s’est pas contenté de sortir