Pères de l’Église
Saint Jean Damascène
(650-750)
Marie-Anne Vannier
Article paru dans Esprit et Vie, n° 20, octobre 2000, p. 33-36
Saint Jean Damascène est l'un des Pères qui restent aujourd'hui à redécouvrir et qui a réalisé, à son époque, une synthèse qui n'est pas sans annoncer celle de saint Thomas, même si elle a une composante plutôt poétique. Il est l'un des derniers des Pères de l'Église et a été proclamé vénérable, de manière quasi immédiate, au terme de sa longue vie, en 787, par le concile de Nicée II, concile qui marque la fin de la patristique orientale. Or, Jean Damascène est l'un des plus importants Pères de l'Église d'Orient. Il est en quelque sorte un relais entre saint Maxime le Confesseur et saint Grégoire Palamas. De plus, il a été l'un des premiers à dialoguer avec l'Islam, lui qui est né, vers 650, soit dix-huit ans après la mort de Mahomet et qui est issu d'une famille chrétienne, proche du calife : son père en était, dirait-on aujourd'hui, le ministre des finances et lui-même a été éduqué avec le futur calife Yazid.
Jean Damascène est appelé Mansour (en arabe : le vainqueur) et Chrysorroas (qui roule l'or dans ses flots), en raison du rayonnement qui fut le sien. Le nom de Damascène lui a été attribué plus tard pour préciser sa ville d'origine, comme ce fut le cas pour de nombreux Pères. Il reçut une éducation solide, lui donnant une bonne connaissance de la culture grecque et arabe. Rapidement, il entre dans l'administration du califat, avec un poste correspondant à celui de préfet, puis il succède à son père.
Mais, si les Omayyades avaient été tolérants à l'égard des chrétiens, cette tolérance disparaît soudain, vers 700, lorsque le calife décide que les chrétiens ne peuvent plus faire partie du gouvernement, à moins d'apostasier. Il reste, alors, à Jean de choisir entre sa foi et son poste. Il opte immédiatement pour sa foi, quitte sa charge à Damas, distribue ses biens aux pauvres et part pour le monastère de Mar-Sabas entre Jérusalem et la mer Morte. Il y devient moine et est ordonné prêtre par Jean, patriarche de Jérusalem.
Au cours de ces années de retraite, il enseigne, prêche et écrit. Il intitule son livre principal La Source de la connaissance. Ce livre se compose de trois parties : il traite, tout d'abord, de philosophie, puis propose une histoire des hérésies et se termine par un exposé de la foi orthodoxe, qui reste la partie la plus connue de l'ouvrage et qui a été éditée séparément. Dans cet exposé, Jean Damascène met en valeur la christologie. Après avoir envisagé le Dieu, un et trine, et la création, il consacre les deux derniers livres à la christologie, reprenant ainsi l'acquis de ses controverses avec les Jacobites et les Nestoriens. Il en vient à une remarquable maîtrise de la réflexion sur l'incarnation, à tel point qu'il apparaît comme le théologien de l'incarnation. Il propose une véritable synthèse de la christologie patristique, dans la perspective du concile de Chalcédoine, tout en tenant compte des développements ultérieurs et en précisant le vocabulaire. Il s'attache principalement à montrer qu'en s'incarnant, le Verbe ne perd rien de sa divinité, mais qu'il assume la nature humaine, avec ses souffrances. Comme il le dit dans une citation célèbre :
" Tout entier, il m'assume tout entier ; tout entier, il s'unit à moi tout entier, afin de me donner le salut, à moi tout entier. "
Reprenant et développant la perspective des Cappadociens, d'après laquelle ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé, il fait ressortir qu'en prenant la condition humaine, le Christ lui apporte le salut et qu'il appelle l'être humain à partager la vie divine, à connaître la déification. C'est ce qu'il met également en évidence, aussi bien dans sa réflexion sur les icônes qui représentent l'humanité transfigurée, que dans sa célèbre Homélie sur la Transfiguration (nous y reviendrons) : en l'espace d'un instant, le Christ a non seulement manifesté à ses disciples la gloire de sa divinité, mais il les a aussi invités à partager cette gloire.
Jean Damascène écrit également des ouvrages exégétiques, hagiographiques, ascétiques, liturgiques... Mais il est principalement connu pour ses hymnes qui sont restées célèbres et qu'il a composées pour les grandes fêtes : Noël, l'Épiphanie, Pâques, la Pentecôte, la Transfiguration, la Dormition... et où il a le charisme d'inviter à la joie, en dégageant l'essentiel du mystère. On le voit dans cette hymne pour Pâques, où il dit :
" Peuple, rayonnons de joie. Pâque du Seigneur, Pâque ! De la mort jusqu'à la vie. Le Christ nous fait passer. Et tout s'emplit de lumière. Le ciel et la terre... "
Jean Damascène s'illustre également et surtout dans la lutte contre les iconoclastes, qui ébranla le viiie siècle, et qui mettait en question l'art chrétien. Il défend, alors, par sa parole et ses écrits le culte des images. À la suite de saint Basile et avant le concile de Nicée II de 787, il explique que l'honneur rendu à l'icône n'est pas synonyme d'idolâtrie, mais qu'il va au prototype, au saint représenté sur l'icône. Il souligne également la légitimité des icônes à partir de l'Incarnation. Il explique qu'à partir du moment où Dieu s'est rendu visible dans le Christ, il est possible de le représenter et de dépasser l'interdit, d'ailleurs relatif, de l'Ancien Testament. Ainsi écrit-il :
" Je représente Dieu, l'Invisible, non pas en tant qu'il est invisible mais dans la mesure où il est devenu visible pour nous en participant à notre condition. "
Dès lors, en vénérant l'image qui en est donnée, nous rejoignons celui qui y est représenté. Il précise, d'ailleurs, " Je ne vénère pas la matière, je vénère le créateur de la matière [...], qui a daigné habiter la matière ". C'est la présence de " l'humanité glorifiée et déifiée tout d'abord dans le Christ et, à travers lui et l'Esprit Saint, dans la Vierge Marie et dans les saints " que l'on trouve dans les iconostases des églises orthodoxes et que Jean Damascène a largement contribué à faire reconnaître. Le concile de Nicée II a reconnu et repris l'œuvre de Jean Damascène, qui a su allier la théologie de l'Incarnation et la théologie de la beauté, qui a créé un espace liturgique où " le ciel est déjà descendu sur la terre ". Cela nous interpelle aujourd'hui, au moment où l'art chrétien est en perte de vitesse, mais où le patrimoine chrétien intéresse nombre de nos contemporains, au moment où les icônes sont reproduites de manière industrielle et tendent à perdre leur signification première. En fait, leur " intégration originale ne pourra se faire que par un approfondissement de la liturgie comme mystère et symbole. Cette réflexion ne se ferait pas seulement pour elles, mais également pour la musique et aussi la poésie ".
L'Église d'Orient reconnaît Jean Damascène comme l'une de ses principales colonnes et le représente, sur les icônes, comme l'un des trois hiérarques, vénérés à Nicée II, aux côtés de saint Germain de Constantinople et de saint Georges de Chypre. De fait, Jean Damascène a eu une influence décisive sur toute la théologie ultérieure et il peut servir de référence aujourd'hui encore dans le dialogue œcuménique.
Ce Canon d'Étienne le Mélode témoigne de l'estime dans laquelle il est tenu :
" Grand saint, quel nom te donnerons-nous ? T'appellerons-nous Jean le Théologien ou David le prophète [...] ? Flambeau, dont l'éclat illumine l'univers entier, prie pour le salut de nos âmes [...].
Ô Jean d'éternelle mémoire, tu as réellement orné l'Église du Christ par ta vie et tes paroles abondantes et éloquentes en utilisant le talent de sagesse que Dieu t'a donné [...].
Chantons l'hymnographe, l'éducateur et le flambeau de l'Église, Jean le Théologien. "
La Transfiguration à l'œuvre
Si l'on voulait caractériser d'un mot Jean Damascène, on pourrait dire qu'il est le théologien, non seulement de l'incarnation, ce qui est le cas d'un certain nombre de Pères : saint Athanase, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Léon..., mais aussi et surtout celui de la Transfiguration. Mais s'il arrive à un morceau de bravoure dans son homélie et dans son hymne pour cette fête, souvent oubliée en Occident, et qui renvoie, pourtant, à l'une des théophanies trinitaires (particulièrement importante en cette année du Jubilé), Jean Damascène n'est pas le seul à célébrer la Transfiguration. Avant lui, nombre de Pères lui ont déjà consacré de belles pages, en particulier Origène et saint Éphrem, dont il s'est inspiré et qu'il a réinterprétés, de manière magistrale. À la suite d'Origène, et avec une verve créatrice par rapport au concile de Chalcédoine, il fait ressortir qu'à la Transfiguration, c'est la divinité du Christ qui est manifestée et il la célèbre tout au long de son homélie. Comme Éphrem, d'autre part, il présente la Transfiguration comme préfiguration de la résurrection. Ainsi, dit-il avec des accents lyriques et liturgiques :
" Aujourd'hui se manifeste ce que des yeux de chair ne peuvent voir : un corps terrestre rayonnant de la splendeur divine, un corps mortel manifestant la gloire de la divinité. Car la Parole s'est faite chair et la chair Parole, bien que celle-ci ne soit pas sortie de la nature divine... Les choses humaines deviennent celles de Dieu, et les divines celles de l'homme... Le Thabor jubile et se réjouit, montagne divine et sainte... car elle rivalise en grâce avec le ciel. Là, les apôtres choisis voient le Christ dans la gloire de son Royaume. Là, la résurrection des morts est manifeste à leur foi et le Christ se montre Seigneur des morts et des vivants, lui qui fait paraître Moïse d'entre les morts et qui prend pour témoins des vivants Élie le cocher au souffle de feu. Là, les chefs des prophètes prophétisent encore, annonçant l'exode du Seigneur à travers la croix. [...]. Maintenant tout ruisselle de lumière et de clarté.
Jadis, Moïse entrait dans la nuée divine [...]. Et, alors, Israël ne pouvait regarder intensément la gloire pourtant passagère du visage de Moïse ; mais, nous, le visage découvert, nous contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, " transformés de gloire en gloire comme par l'Esprit du Seigneur ". "
Nous n'avons là qu'une partie de ce grand texte, qui est l'une des plus belles homélies sur la Transfiguration et qui a souvent servi de référence aux icônes de la Transfiguration, dont Jean Damascène a souligné le bien-fondé, et même plus, la nécessité, dans la mesure où elles évoquent non pas tant ici l'humanité transfigurée, déifiée que la mise en évidence de la divinité du Christ, exprimée par la mandorle ou par " l'auréole qui enveloppe toute sa personne et aussi par sa splendeur rayonnante ", par " les rayons qui fusent de son corps ".
Dans l'Homélie sur la Transfiguration, nous voyons à l'œuvre le génie poétique et liturgique de saint Jean Damascène. En quelques phrases, il sait exprimer dans tout son éclat ce mystère de lumière qu'est la Transfiguration. Cette lumière n'est autre que la vie même de Dieu qui vient nous rejoindre et nous transformer en son Fils. Les Apôtres sont les témoins privilégiés de cet événement unique, qui " fait descendre le ciel sur la terre ", qui nous fait entrer dans la vie trinitaire.
En même temps, Jean Damascène nous invite à partager cette joie en reconnaissant le caractère extraordinaire de la Transfiguration où " un corps terrestre rayonne de la splendeur divine, un corps mortel manifeste la gloire de la divinité ". C'est déjà la révélation de la divinité du Christ, que contemplent Moïse et Élie qui sont passés à l'immortalité et qui parlent, désormais, avec Jésus, alors qu'au cours de leur vie, ils n'avaient vu Dieu que de dos. Ainsi se réalise la récapitulation de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance, l'accomplissement de ce qui avait été annoncé dans les Écritures. Par la Transfiguration, c'est tout le sens de l'incarnation qui apparaît, ainsi que l'originalité de l'anthropologie chrétienne. Comme le disait saint Irénée : " Dieu s'est fait homme pour que l'homme participe à la vie de Dieu ". Avec d'autres mots, Jean Damascène exprime la même réalité : " Par la bienveillance du Père, le Fils unique a opéré le salut du monde entier. La bienveillance du Père a forgé dans le Fils unique la communion de tous les hommes. " Mais c'est là un secret que Jésus demande à ses disciples de garder, c'est tout le mystère de la filiation divine. Jean Damascène sait en rendre compte et la célébrer, ce qui manifeste sa remarquable maîtrise théologique et son génie poétique.
Quelque temps plus tard, au xiie siècle, en Occident, Pierre le Vénérable a composé un bel office de la Transfiguration qui existe toujours et qui peut mieux nous introduire à la joie de la Transfiguration. Aussi n'est-il pas inutile de redécouvrir les joyaux de notre Tradition que sont les textes des Pères, tant Orientaux qu'Occidentaux, pour voir quel écho ils ont donné de cet événement de la Transfiguration, comment ils sont partis du texte de l'Évangile (surtout celui de Matthieu) pour développer leur réflexion sur la divinité du Christ et comment nous pouvons l'exprimer aujourd'hui, de manière théologique et artistique.
Jean Damascène a été un virtuose en la matière. Il a également proposé de belles homélies sur la Nativité et la Dormition, dans lesquelles il sait exprimer, sous forme poétique, le meilleur de sa réflexion théologique. Il présente une œuvre complète, pluridisciplinaire, dirions-nous, où théologie, art, liturgie, poésie s'harmonisent remarquablement pour exhorter à la divinisation de l'être humain, rendue possible par l'Incarnation.
Marie-Anne Vannier