L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI

1972

AVANT-PROPOS

 

I. CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI

5 janvier : L’EXIGENCE RELIGIEUSE D’AUJOURD’HUI

12 janvier : RELIGIOSITE ET AGNOSTICISME DE L’HOMME CONTEMPORAIN

19 janvier : L’EGLISE, GARDIENNE DE LA REVELATION AUTHENTIQUE

26 janvier : NECESSITE DE LA RECHERCHE DE DIEU

2 février : L’OFFRANDE : HOMMAGE D’OBEISSANCE ET DE FIDELITE

9 février : L’ANNONCE DE L’EVANGILE A L’HOMME CONTEMPORAIN

16 février : LE DEVOIR DE LA PÉNITENCE

1° mars : LA PÉNITENCE INTÉRIEURE

8 mars : LE PECHE : MOT QUE NOTRE TEMPS REFUSE DE PRONONCER

15 mars : POUR UNE RESTAURATION DE LA CONSCIENCE MORALE

22 mars : LA FETE DE PÂQUES : RENCONTRE AVEC LE CHRIST DANS NOTRE VIE INTERIEURE

29 mars : JESUS EST L’HOMME POUR LES AUTRES

5 avril : LA RÉSURRECTION DU CHRIST CENTRE DE TOUTE L’HISTOIRE HUMAINE

12 avril : FONCTION DU TÉMOIGNAGE DANS LE DESSEIN DU CHRISTIANISME

19 avril : LES MOMENTS DE LA SOUFFRANCE ET DE LA JOIE DANS L’EXPERIENCE DE LA VIE CHRETIENNE

25 avril : LE RENOUVEAU CONTINU EST UN DES PILIERS DE NOTRE FOI

1° mai : INTÉRÊT DE L’EGLISE POUR LE MONDE DU TRAVAIL

3 mai : LE MYSTÈRE DE LA RESURRECTION DU SEIGNEUR : ECOLE ET SOURCE D’UN STYLE CHRETIEN

10 mai : COHERENCE ET COURAGE DANS LA VIE CHRETIENNE

17 mai : NECESSITE FONDAMENTALE D’UNE VIE CHRETIENNE ANIMEE PAR L’ESPRIT-SAINT

24 mai : LA VOCATION CHRETIENNE A L’APOSTOLAT

31 mai : L’EUCHARISTIE, SIGNE D’UNITE ET DE PAIX

7 juin : L’ACTION DE L’ESPRIT SAINT DANS L’EGLISE

14 juin : LE PARADOXE CHRETIEN : UN APPEL A LA PERFECTION, A L’AMOUR

21 juin : QUE LA CRAINTE ET LE DECOURAGEMENT N’AFFAIBLISSENT JAMAIS L’ARDEUR ET LA JOIE DU TRAVAIL CHRETIEN

28 juin : PIERRE, FONDEMENT D’UNITE

5 juillet : LE PROCESSUS DE CHANGEMENT DANS LEQUEL NOUS SOMMES ENGAGÉS DOIT NOUS CONDUIRE A DIEU

12 juillet : L’IMPERATIF MORAL, GOUVERNAIL DE LA VIE

19 juillet : SIGNIFICATION DES NORMES PASTORALES SUR LE SACREMENT DE LA PENITENCE

26 juillet : LA MORALE CHRETIENNE EST UNE MANIERE DE VIVRE SELON LA FOI

2 août : L’AFFIRMATION DU SENS MORAL EST UN BESOIN POUR TOUS

9 août : LE DEVOIR, C’EST LA VOLONTE DU PÈRE

16 août : LIBERTE CHRETIENNE, FACTEUR DE RENOUVEAU MORAL

23 août : LA VOLONTE : FACTEUR ESSENTIEL ET DECISIF DE LA VIE MORALE

30 août : FERMETE DE LA RÈGLE MORALE DANS LES PRINCIPES NATURELS ET ÉVANGELIQUES

6 septembre : LE CHRIST : POINT DE REFERENCE POUR UNE VIE CHRETIENNE AUTHENTIQUE

13 septembre : REAFFIRMER LES VALEURS DE LA MORALE CHRETIENNE EN UNE PERIODE DE GRANDE DECADENCE DES MŒURS

20 septembre : LA PLENITUDE DE LA LOI CHRETIENNE

27 septembre : UNE NECESSITE DE L’EGLISE : RAVIVER LA FOI

4 octobre : ACCROÎTRE SA FOI POUR FAIRE FACE A LA CONFUSION DE NOTRE TEMPS

11 octobre : LA FIDELITE AUX VALEURS PERMANENTES RAISON DE VIE POUR LES CHRÉTIENS

18 octobre : LA DIFFUSION DE LA FOI EST UNE EXIGENCE PREMIÈRE

25 octobre : FOI ET VIE INTERIEURE : NECESSITES CONSTANTES DE L’EGLISE

4 novembre : L’EGLISE A BESOIN DE SAINTS

8 novembre : LE RENOUVELLEMENT DANS L’EGLISE UN PROCESSUS VTTAL ET CONTINUEL

15 novembre : LIBEREZ-NOUS DU MAL

22 novembre : LES RISQUES D’UNE " EGLISE SANS "

29 novembre : LE SOUFFLE DE L’ESPRIT

6 décembre : LE CHEMIN DE L’AVENT

13 décembre :LA PROPHETIE MESSIANIQUE POUR NOTRE TEMPS

20 décembre : LA PLÉNITUDE DE LA VIE DANS LA RENCONTRE AVEC DIEU

27 décembre : LA PEDAGOGIE DE NOËL

 

 

 

AVANT-PROPOS

" Custos, quid de nocte " ? " Veilleur, où en est la nuit " ?(Is 21, 2).

L’interpellation du prophète vient à l’esprit, lorsqu’on se prend à relire les enseignements hebdomadaires de Paul VI !

Le diagnostic sur l’état de l’Eglise, sur les inquiétudes qu’il suscite, sur les espérances qui naissent, nous le trouvons porté précis et courageux.

Et l’on peut poursuivre la citation d’Isaïe : " Le veilleur dit : "Le matin vient, et la nuit aussi". Si vous voulez interroger, interrogez, revenez " ! (Is 21, 12).

Chaque semaine, le Saint-Père apporte la réponse du Pasteur à tous ceux qui attendent de lui qu’il éclaire la route difficile que suit l’Eglise.

Il est un phénomène qui n’est pas assez connu, ni suffisamment souligné : c’est le nombre croissant des fidèles qui, le mercredi, viennent porter leur interrogation muette et recueillir les directives du Pape.

Sait-on qu’en 1960, on enregistrait à Rome 1.930.885 pèlerins ou visiteurs ? Dans ce chiffre, les non-italiens comptaient pour 814.128.

En 1972, le nombre total des pèlerins ou visiteurs avait presque doublé et s’établissait à 3.703.538 ; la participation des non-italiens était passée à 2.065.119.

Certes, le phénomène social développé par la rapidité des transports et qui se traduit par des transferts saisonniers de population ne pouvait que se trouver répercuté également à Rome.

Mais il est symptomatique de constater que tout au long de l’année, un panorama de l’Eglise tout entière, dans sa diversité, se déroule sous les yeux du témoin permanent, à l’occasion des audiences du mercredi.

Et ce n’est pas là le moins réconfortant des signes au moment même où d’aucuns tendraient à croire que le monde est moins attentif à l’écho de l’enseignement du Pape.

Puisse ce cinquième volume contribuer à prolonger et à étendre cet écho.

 

I. CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI

 

5 janvier

L’EXIGENCE RELIGIEUSE D’AUJOURD’HUI

Chers Fils et Filles,

Voici quelques mots que nous vous adressons comme d’habitude sur le ton d’une conversation amicale. Nous parlons surtout aux jeunes qui semblent vouloir nous proposer ce genre d’entretien. Leur attitude caractéristique des hommes de notre temps, leur franchise d’expression, leur sincérité d’esprit, mais aussi leurs doutes, leurs malaises, tout cela laisse entrevoir un besoin intime de certitude et de vérité.

Il nous semble les entendre, tes amis, à la fois audacieux et timides, soucieux de repartir à zéro, de rejeter tout protocole et de vouloir se donner " un genre " simple et agressif en même temps.

Rien n’est vrai, nous disent-ils ; rien ne résiste à la critique négative des hommes modernes, détachés des conventions traditionnelles de leur milieu. Tout est faux, tout manque de vérité intrinsèque ; nous vivons de traditions qui, désormais, n’ont plus aucune raison d’être. Nous voudrions tout envoyer en l’air ; nous éprouvons le vertige de la révolution, de l’anarchie, le charme de la négation, et du néant. Nous respirons la méfiance bien que nous vivions d’expérience, toujours plongés dans l’étude, le travail, le monde extérieur et dans la recherche intérieure d’une plénitude, d’une certitude provisoire et pragmatique, d’une vérité que nous n’atteignons sinon en créant d’autres pseudo-vérités. La vie est-elle donc vide ? Ne vaut-elle rien ? Comment vivre la religion et la foi? C’est ici que le problème harcelant prend une tournure décisive : il avertit le Sceptique qu’il ne lui reste qu’une seule issue et que dans la recherche d’une Conception organique et globale de la vie, le problème religieux est fondamental, surtout si, par religion, on veut parler de la religion chrétienne, catholique, de la vraie religion, celle de la Réalité objective et du Salut personnel.

Non, c’est impossible, s’exclame notre interlocuteur, je n’ai plus la foi.

Cette conclusion, quelle que soit la manière dont on l’exprime, porte aujourd’hui la grave étiquette de crise de la foi.

Crise de la foi. Pour en trouver les causes, il faudrait pénétrer dans le vaste océan de la psychologie contemporaine ; laissons aux psychologues et aux philosophes le soin de le faire. Qu’il nous suffise d’observer que les moyens de recherche des gens de notre temps (selon les règles de la pensée qui ne sont rigoureusement respectées que dans le processus scientifique et quantitatif) sont pauvres et rudimentaires ; en effet, l’homme se sent perdu face aux grands problèmes de la vérité et de la réalité ; il ne possède pas la terminologie suffisante, la logique positive, les principes d’une philosophie valable, tout élémentaire qu’elle soit. Il est dépourvu de ce " sens commun " authentique et enraciné dans l’éternelle sagesse humaine. La désintégration de la rationalité produite par les expériences unilatérales de la pensée philosophique (positivisme, subjectivisme, idéalisme, existentialisme, structuralisme) conduit au doute, à la critique corrosive, aux convictions partielles. Par conséquent, face aux nouveautés culturelles, aux transformations sociales, l’homme moderne devient incapable d’émettre tout jugement personnel et se laisse entraîner par les opinions courantes ; il s’accommode d’une presse superficielle et tendancieuse et préfère juger par les sens, aujourd’hui richement favorisés par les moyens audio-visuels. L’incertitude s’empare alors de lui ; tout devient un problème et il ne lui reste, en dernière solution, que le risque de penser et de vivre à sa guise.

La liberté de pensée, le libre examen, le pluralisme philosophique m et religieux viennent secourir cette victime de la mentalité moderne, lui prescrivant le pseudo-remède susceptible de renforcer ses idées propres, qui côtoient l’infaillibilité. Mais cela ne suffit, pas aux-esprits vraiment libres et honnêtes. Le grand problème de la vérité demeure, les tourmente secrètement et les pousse à de, nouvelles recherches. En ce qui concerne la foi, les solutions sont étranges : confiance aveugle, fidéisme, abandon total au sentiment religieux ; d’une part, démythisation, la foi religieuse est dépouillée de toute valeur historique, de tout sens concret, laissant l’illusion que cette soi-disant purification suffise à combler le désir d’une foi authentique et essentielle ; d’autre part, retour prudent aux règles religieuses traditionnelles, mais toujours situées dans un cadre théologique déterminé et moderne. Mais, pour pénétrer dans le royaume de la foi, il faut une clé qui n’est pas toujours disponible, il faut une " grâce ", la grâce de la foi, car avant même d’être vertu, la foi est une grâce, un don, un souffle mystérieux de l’Esprit Saint qui la rend acceptable et possible.

C’est ici que l’homme se sent perdu, disons plutôt qu’il se sent convaincu d’avoir subi une crise de la foi, d’avoir perdu la foi. S’il en est ainsi, dit-il, c’est qu’aujourd’hui la foi est impossible, elle appartient à un royaume de l’esprit que l’homme moderne ne peut ni ne veut atteindre.

Mais c’est ici, sur le bord de l’abîme qui sépare la connaissance naturelle du mystère de la révélation surnaturelle, c’est ici que peut-être fixé le rendez-vous avec le Dieu vivant de la foi. Nous ne vous dirons ni pourquoi ni comment. Nous vous disons seulement que c’est là que le problème religieux devient extrêmement urgent. Après la marche exténuante à travers les expériences spirituelles de notre temps, l’homme ressent la nécessité — oui, la nécessité — d’une solution positive, d’une certitude vitale, d’une Vérité vraie.

Contentons-nous pour l’instant de remarquer que tant dans l’interprétation du monde et du cosmos, exploré aujourd’hui avec acharnement, que dans la recherche d’un remède contre l’angoisse de l’homme moderne, le problème religieux se pose toujours et invite à une nouvelle rencontre.

Nous y sommes tous conviés, surtout les jeunes.

Puisse Dieu, qui est venu à nous dans l’histoire et dans là communion avec notre nature, nous trouver tous présents (sui Eum non receperunt, les siens ne l’ont point reçu Jn 1, 11) prêts à écouter en langage humain Sa Parole béatifiante de Salut (cf. st. augustin, Solil 1, 3 ; PL 32, 870 ; St. Th., Contra G., 1, prooemium).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

12 janvier

RELIGIOSITE ET AGNOSTICISME DE L’HOMME CONTEMPORAIN

Chers Fils et Filles,

Parce que la pensée humaine tend, non seulement à connaître les choses, mais à en découvrir les raisons, le pourquoi, les causes essentielles, nous pouvons affirmer que l’homme moderne, élève et maître dans la science, ne sera jamais totalement satisfait du résultat de son effort intellectuel.

Et, plus cette pensée s’engage dans le domaine illimité de la recherche et de la découverte, plus elle est portée à se poser deux questions, toujours plus inquiétantes. La première, théorique (philosophie, métaphysique) : qu’y a-t-il dans la profondeur de ces choses, d’une part silencieuses et passives — leur être — et de l’autre, éloquentes et agissantes, les principes et les lois qui les envahissent ?

La pensée humaine est tourmentée par le désir d’une explication qui doit être cherchée à l’intérieur des choses, tel le secret d’une devinette, mais aussi au dehors et au-dessus d’elles ; c’est le tourment suprême de l’intelligence, le tourment religieux (l’intelligence qui cherche la foi ; Saint Anselme dira : " La foi cherche l’intelligence "). L’autre question est d’ordre pratique (ou plutôt psychologique et moral) : le savant se demande : " En quoi cet univers peut-il servir à ma vie, à mon cœur, à mon destin personnel ? Est-ce un immense désert ou un toit pour m’abriter ? Que valent ces richesses scientifiques pour mon esprit, mon besoin intime de vérité, d’amour, de bonheur ? Leurs étonnantes applications techniques me rendent-elles plus homme, plus heureux ? Me rendent-elles meilleur ? Si elles ne sont pas reliées au problème de mon existence personnelle, de mon immortalité inamissible, que valent-elles pour moi ?

C’est dans ces questions profondes et inexorables que prend racine le besoin religieux, la religiosité naturelle que beaucoup essaient, aujourd’hui, de contenir et d’étouffer comme dispersion de l’esprit hors de la zone claire, concrète et positive du savoir moderne. Mais l’homme, c’est l’homme : si nous ne voulons pas le réduire et le priver de ses dimensions spirituelles, nous ne devons pas le priver de ses ailes déployées pour survoler le panorama matérialiste et positiviste, nous ne devons pas l’emprisonner dans la cellule étroite et aveugle de l’athéisme qui n’explique rien, mais au contraire fait de tout le cosmos un mystère effrayant.

Nous devrions plutôt entraîner son esprit, — développé par le progrès scientifique et culturel —, à un effort transcendant, à voler dans le ciel lumineux de l’immensité religieuse.

Nous devons habituer le monde de l’étude et du travail au besoin et à la recherche de Dieu.

" Spiritum nolite extinguere " : n’éteignez pas l’esprit (1 Th 5, 19). La religion est le souffle dont l’homme moderne a tant besoin pour vivre.

Mais, arrivé à ce point, le drame humain n’est pas achevé ; il s’ouvre à une aspiration qui pourrait être désespérée. La religiosité, c’est-à-dire l’aptitude et l’attitude de l’homme en marche vers Dieu, ne peut suffire à apaiser cette aspiration.

La religion est comme un cri lancé dans les immensités mystérieuses de l’Etre ; mais elle n’a pas l’assurance d’obtenir une réponse qui satisfasse l’amplitude de ses désirs ; mais ce peu ou ce beaucoup du monde, divin que la connaissance naturelle parvient à atteindre ne sont pas suffisants (comme l’existence de Dieu, cf. denz.-sch., 2755-2756, 2853 ; 3875). Il ne suffit pas à l’homme d’élever les bras vers Dieu, il veut l’atteindre, le rencontrer, établir avec Lui un rapport bilatéral, vraiment religieux.

Peut-il le faire ? Un tableau déconcertant se présente ici à nos yeux : celui des religions, des religions inventées par l’homme ; tentatives parfois audacieuses et nobles, parfois vaines, fantastiques, superstitieuses, et même diaboliques. D’où le problème du jugement à porter sur le fait de l’existence d’innombrables religions dans le monde, tout au long de son histoire. Que faut-il en penser ? Le Concile nous a donné beaucoup d’enseignements à ce sujet.

L’humanité est Une ; une devra être la vérité, c’est-à-dire la religion qui met les hommes en rapport avec Dieu.

Mais on ne peut nier l’existence d’innombrables religions. " Les hommes, dit le Concile, attendent des différentes religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine qui, aujourd’hui, tout comme hier, troublent profondément le cœur de l’homme... L’Eglise Catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions... " (Nostra aetate, 1-2).

Nous savons donc quelle attitude adopter. Mais il arrive ceci : alors que, de nos jours, la culture s’intéresse aux différentes religions (voir Encyclopédies publiées à ce sujet, en Italie par exemple, celle du P. Pietro Tacchi Venturi et celle d’Alfonso di Nola), nous voyons augmenter l’agnosticisme religieux, c’est-à-dire le doute, l’indifférence et la négation du contenu objectif de toute religion, y compris la nôtre.

Dans le meilleur des cas, c’est l’aventure de Paul à Athènes qui se répète, introduction très habile à son discours devant l’Aréopage : " Athéniens, à tous égards vous êtes, je le vois, les plus religieux des hommes ; en effet, considérant vos monuments sacrés, j’ai trouvé jusqu’à un autel avec l’inscription : au Dieu inconnu. Eh bien ! Ce que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer " (Ac 17, 22-23).

C’est, là, un fait d’extrême importance, car on y trouve deux points fondamentaux ; le premier est comme un droit : à la religiosité subjective de l’homme doit correspondre une religion positive, objective. Le second nous dit que la réponse à une telle question n’est donnée authentiquement et pleinement que par la religion chrétienne. Voilà le pivot de l’histoire humaine, la réalité des destins. Proclamons-le encore avec le dernier Concile (Ib.) : " Le Christ est la voie, la vérité, la vie, dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toute chose " (2 Co 5, 18-19).

Nous sommes conscients d’énoncer quelque chose de grand. L’homme passe de l’ignorance agnostique ou athée à la reconnaissance d’une religion naturelle nécessaire : c’est, là, un processus difficile mais, par la force des choses, inévitable. Le passage d’un sens religieux, même sincère et profond, mais vague et incertain, à une vérité religieuse ferme et déterminée, est un processus bien plus difficile et il n’est possible que grâce à une grande honnêteté de pensée et de vie (cf. Jn 3, 21) et à l’intervention secrète de Dieu. C’est ce que nous appelons " conversion " (cf. Mc 1, 15), manifestation de la grâce, transformation réelle du vieil homme en homme nouveau, phénomène psychologique et moral qui n’a pas son pareil dans l’histoire de l’homme. Rappelons Nicodème, St. Paul, St. Augustin... pourquoi ne pas rappeler Papini... et sans bénéfice d’inventaire, en gardant sa liberté de jugement, pourquoi ne pas rappeler ces jeunes " hippies " portant sur leurs chandails, écrite en grosses lettres, l’inscription : I love Jésus, j’aime Jésus. Snobisme, dilettantisme ? Qui le sait ? Nous espérons qu’il n’en soit pas ainsi : cela indiquerait, au moins, qu’aujourd’hui, l’orientation vers une solution du problème religieux peut prendre des formes imprévisibles, imprévues et capricieuses. Il y a de l’avenir pour les jeunes. Serait-ce les jeunes à reconnaître le Christ; comme au jour des Rameaux ? Nous l’espérons ; nous savons qu’il en est parmi eux, parmi des plus sérieux, les plus courageux, d’aucuns qui savent écouter l’appel du Christ et qui sauront annoncer à leurs amis : " Nous avons trouvé le Messie " (Jn 1, 41).

Dieu le veuille ! Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

19 janvier

L’EGLISE, GARDIENNE DE LA REVELATION AUTHENTIQUE

Chers Fils et Filles,

Nous vous invitons aujourd’hui à porter votre attention sur les immenses questions que posent à votre esprit et à votre conscience l’origine de l’univers, le sens de la vie, l’inconnu du destin de l’homme ; fixez votre pensée sur le phénomène religieux qui, lui, veut y répondre en dominant l’ensemble des données scientifiques vêt des thèses philosophiques. Mettez la foi dans et avant ces interrogations aux exigences illimitées et que nous appelons ténèbres. Seule la foi peut dissiper ces ténèbres, dévoiler leur mystère et leur grande beauté ; alors l’écho des paroles de l’Evangile retentira en vous : " La lumière luit dans les ténèbres " (Jn 1, 5).

Tel que le soleil qui jaillit de la nuit, la lumière de la foi a éclairé le cosmos ; tout est en ordre et prêt à être encore exploré. Et l’homme, frémissant de joie, vient à se connaître lui-même ; le voici alors, voyageur privilégié, marchant, humble et souverain, conscient de ses droits et de ses capacités de maîtriser le monde, conscient aussi des devoirs et des possibilités de le transcender par le charme d’un nouveau rapport qui le domine : le dialogue avec Dieu, dialogue qui s’ouvre ainsi : " Notre Père qui es aux Cieux... ".

Ce n’est pas un rêve, une fantaisie ou une hallucination. Ce n’est que le premier reflet de la lumière de l’Evangile sur une âme prête à l’accueillir. Comment appeler cette lumière ? La Révélation. Comment appeler cet accueil ? La Foi.

Vérités sublimes que nous tenons de ce livre de théologie et de mystique : le catéchisme, recueil des vérités fondamentales de la religion. Mais nous voulons, aujourd’hui, vous parler d’une question extrêmement importante dans la situation idéologique actuelle de l’homme religieux ; question que les esprits pénétrés de l’idée moderne d’un monde en changement se posent: le contact avec Dieu, selon l’Evangile, serait-il une étape de l’évolution de l’esprit humain qui devrait se poursuivre ou un moment unique et définitif auquel nous devons sans cesse avoir recours ? La réponse est claire : ce moment est unique et définitif. La Révélation est fixée dans le temps, dans l’histoire, elle se situe dans un événement déterminé qui a pris fin avec la mort des Apôtres (cf. denz.-sch. 3421). La Révélation est un fait et, à la fois, un mystère qui n’est pas le produit de l’esprit humain, mais qui est venu de Dieu, s’est manifesté tout au long de l’histoire et a atteint son point culminant en Jésus-Christ, (cf. He 1, 1 ; 1 Jn 1, 2-3 ; Dei Verbum, 1). La Parole de Dieu est, ainsi, pour nous, le Verbe Incarné, le Christ historique qui vit encore dans la communauté qu’il a rassemblée par la foi et l’Esprit Saint, dans l’Eglise, Son Corps mystique.

Par ces affirmations, Fils très chers, notre doctrine se détache des erreurs qui marquent notre culture moderne et risquent de fausser notre conception chrétienne de la vie et de l’histoire. Le modernisme a été l’image caractéristique de ces erreurs et, bien que sous d’autres noms, il existe encore (cf. Décr. Lamentabili de St Pie X, 1907, Ency. Pascendi ; DENZ.-SCH. 3401 ss.). Nous comprenons pourquoi l’Église Catholique a donné et donne tant d’importance à la conservation de la Révélation authentique qu’elle considère comme un trésor sacré, qu’elle a le devoir de défendre sévèrement et qu’elle doit transmettre en termes non équivoques. L’orthodoxie est sa première préoccupation. Le Magistère Pastoral est sa fonction fondamentale et providentielle ; l’enseignement apostolique fixe en effet les règles de sa prédication ; et, la consigne de l’apôtre Paul : Depositum custodi est, pour Lui, un engagement tel que l’enfreindre serait le trahir. L’Eglise n’invente pas sa doctrine, elle en est le témoin, la gardienne, l’interprète ; en ce qui concerne les vérités propres du message chrétien, Elle en est la conservatrice fidèle et intransigeante. Et, à ceux qui lui demandent d’adapter Sa foi à la mentalité moderne, elle répond avec les Apôtres : non possumus, nous ne pouvons pas (Ac 4, 20).

Il y a lieu de donner, maintenant, un aperçu de la manière dont cette révélation se transmet par la parole, l’étude, l’interprétation, l’application ; cette révélation engendre une tradition que l’autorité de l’Eglise accueille et vérifie sans jamais faillir. Il faut rappeler encore comment la connaissance de la foi et l’enseignement qui l’explicite, c’est-à-dire la théologie, peuvent s’exprimer de plusieurs manières. Le " pluralisme " théologique est légitime dans la mesure où il Se maintient dans le domaine de la foi et du magistère confié par le Christ aux apôtres et à leurs successeurs. Il faudra encore expliquer que la Parole de Dieu n’est ni aride ni stérile, mais vivante et féconde ; elle ne doit pas être seulement écoutée, mais vécue, renouvelée et incarnée dans les âmes, les communautés, les Eglises, selon les forces humaines et les charismes de l’Esprit-Saint, propres à celui qui se fait le disciple fidèle de la Parole vivante et pénétrante de Dieu.

Si Dieu le veut, Nous en reparlerons. Mais restons pour le moment fixes sur l’essentiel. Puissiez-vous y trouver la bénédiction et la joie.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

26 janvier

NECESSITE DE LA RECHERCHE DE DIEU

Chers Fils et Filles,

Tout croyant a une double responsabilité : sauvegarder la foi et la transmettre aux autres ; il se rend compte à chaque instant qu’il est de plus en plus difficile de croire et de professer la religion.

Oui, la tendance religieuse est innée chez tout homme. Mais, de nos jours, il est bien triste de constater que l’homme moderne parvient péniblement à l’alimenter et à la satisfaire concrètement. Cela nous afflige d’autant plus que le progrès semble en être la cause principale. L’homme s’est développé dans tous les domaines, celui de la conscience, de la science et de l’activité ; mais sa faculté de communiquer travée le monde religieux s’affaiblit. Le progrès a-t-il donc raison de la religion ?

D’innombrables questions de tout genre se posent ici ; nous ne pouvons certes pas y répondre ; des volumes et des volumes ne suffiraient pas. Nous voulons seulement vous inviter à observer de plus près cet accroissement bien connu de la décadence de la pratique religieuse ; vous serez ainsi portés à vous en demander les raisons. Quelles sont les causes véritables de ce phénomène ? Pour l’instant il suffit d’en déceler les causes intérieures, personnelles. Nous vous prions d’effectuer vous-mêmes ces recherches. Nous convenons de l’importance et aussi de la forte emprise du phénomène de l’irréligiosité actuelle, c’est-à-dire de l’agnosticisme répandu dans la mentalité moderne, du processus de laïcisation de l’opinion publique, tant dans les domaines culturel, politique et social, que dans les consciences et les orientations bien caractéristiques de la civilisation. Il n’est donc pas superflu de prendre conscience de l’évolution négative du problème religieux actuel.

C’est une recherche qu’il faut faire, une recherche fructueuse. Si nous nous prétendons " adultes ", c’est-à-dire intelligents, libres et bien engagés dans l’exercice de nos facultés, nous devons nous poser le problème religieux dans toute sa plénitude : le problème de la foi.

Mais ne faisons pas d’apologie. Contentons-nous de l’analyse. Et pour vous aider dans vos réflexions et vos recherches, nous vous posons une question : Peut-on arriver à la connaissance religieuse naturelle par la raison ou à la connaissance religieuse révélée par la foi ? Oui, mais très difficilement. Même si l’aspiration à Dieu est profondément enracinée dans l’esprit et le cœur de l’homme, il n’est pas facile de la réaliser. Nous sommes essentiellement orientés vers Lui, vers l’Absolu, la raison suprême de toute chose, vers le principe et le but de l’existence et de l’histoire ; mais nous ne parvenons pas à nous en faire une idée adéquate et encore moins à l’imaginer de manière satisfaisante. Notre religion naturelle, — en admettant toutefois que nous en possédions une, — ne sera qu’une recherche de Dieu, une tentative de nous approcher de Lui. Même ceux qui, du fait qu’ils pensent et veulent, estiment atteindre l’idée de Dieu, " summum " de la vérité de la pensée et de la bonté du vouloir, doivent admettre le caractère obscur de cette recherche initiale de Dieu. Dieu est notre désir le puis profond ; il est le fondement de nos recherches ; nous ne le percevons que dans le secret de son immanence. Dieu demeure un mystère : Il est, donc, le tourment et le drame de l’esprit humain.

Nous savons bien cela, peut-être par une expérience personnelle ; les mystiques et les poètes y ont consacré leurs plus belles pages ; St Jean nous le dit dans l’Evangile : " Nul n’a jamais vu Dieu " (Jn 1, 18). Et St Paul : " Nul ne connaît les secrets de Dieu, sinon l’Esprit de Dieu " (1 Co 1, 11).

Il ne faut, donc, pas s’étonner si le problème religieux qui, depuis toujours, présente des difficultés, demeure insoluble pour des esprits superficiels ou superstitieux. Insoluble à défaut d’une bonne recherche. C’est cette cause que nous voulons examiner maintenant. La religion, et surtout la foi, n’est pas seulement difficile en elle-même, mais par notre faute. Nous n’exerçons pas réellement nos facultés. Nous, les disciples de notre temps, nous manipulons habilement tout instrument : nous en suivons minutieusement toutes les règles pour qu’il fonctionne à la perfection. Par exemple, nous ne nous servirions jamais d’un appareil photographique sans en consulter le mode d’emploi, sans être sûrs d’obtenir une photo parfaite. Il en est ainsi pour tout instrument à notre disposition. Sous cet aspect, le progrès nous a été très utile et nous a habitués aux conquêtes merveilleuses : en effet, nous finissons par préférer ce mode de connaissance scientifique. Le progrès technologique nous attire, nous envoûte, en contraste avec la connaissance spéculative et l’expérience morale qui, elles, nous mènent à la religion. Nous avons laissé la voie de la sagesse pour celle de la science. Nous ne voulons pas dire que l’une exclut l’autre ou vice-versa ; au contraire, elles se complètent. Mais la mentalité moderne se nourrit de la certitude et de l’utilité pratique de son rationalisme notionnel et scientifique aux dépens du raisonnement philosophique et d’une recherche honnête de la vérité.

Tout cela rend plus difficile l’acceptation de la foi. Une erreur de méthode, un péché d’omission, pèsent lourd sur la mentalité moderne. C’est le laïcisme exclusiviste, le renoncement à l’emploi de ses facultés mentales, l’opacité matérialiste qui ont empêché l’homme de communiquer avec le monde religieux, avec la Réalité essentielle qu’il renferme et qu’il ne livre qu’à ceux qui la cherchent avec humanité et sagesse, c’est-à-dire aux élèves de l’Esprit, aux déceleurs du don inestimable de la foi et de la grâce.

Sans doute, pour nombre d’entre nous, l’Evangile applique-t-il son terrible jugement qui fait d’un certain usage de l’intelligence, une cécité : " Vous aurez beau voir, vous n’apercevrez pas " (Mt 13, 14 ; Is 6, 9 ; Jn 12, 40, etc.).

Ici, le problème religieux devient encore plus complexe, car deux éléments impondérables a priori, viennent s’y greffer : la liberté humaine et la mystérieuse liberté divine. Nous sommes au seuil du problème insondable de la prédestination. L’homme arrive librement, à Dieu, malgré la rigueur des raisonnements théologiques. Dieu sauve l’homme librement, sans que celui-ci ait à prétendre de Lui le moindre droit. Nos mérites mêmes dérivent de sa miséricorde.

Que reste-t-il à dire ? Ce problème de la religion et de la foi est-il si difficile, insurmontable, insoluble? Inutile, superflu, nocif ? On le dit ! Mais, voyez comme il est dramatique et combien il est nécessaire à cause de la vérité et de la réalité qu’il renferme, à cause de l’issue fatale ou heureuse qu’il impose à notre destin.

Alors ? Alors, comprenons le Christ ! Sa venue, Sa parole, Son Salut. Il est la Voie… Pensez-y !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

2 février

L’OFFRANDE : HOMMAGE D’OBEISSANCE ET DE FIDELITE

Chers Fils et Filles !

L’Eglise nous invite à célébrer aujourd’hui une double fête : la Purification de Marie et la Présentation de Jésus au Temple (Lc 2, 22 ss.), selon le rite hébraïque (cf. Lv 12, 2-8 ; Ex 13, 2). La commémoration de cet événement qui, dans la tradition chrétienne, s’est développé sous des formes et dans des périodes différentes, tant sur le plan liturgique que populaire, se prête à des considérations spirituelles variées. Le rite de la bénédiction des cierges est demeuré pour nous le trait le plus caractéristique de cette solennité. Cela est dû, sans doute, à l’importance donnée à Jérusalem à cette célébration, dès la fin du IV° siècle, ou peut-être à la procession nocturne instituée par le Pape Gélase pour remplacer les cérémonies de purification païennes que l’on célébrait au mois de février (cf. mj righetti, Manuel de St. Lit., II, 84). Aujourd’hui, ce rite est transformé. Il est devenu offrande, une offrande que vous venez déposer et à laquelle nous voulons conférer la plus haute des valeurs : le cierge devient le symbole d’une oblation sacrée, en souvenir de celle de l’enfant Jésus présenté à Dieu, ainsi qu’il est écrit dans la Loi du Seigneur : " Tout garçon premier né sera consacré au Seigneur " (Lc 2, 22). Cette oblation sacrée veut professer l’hommage d’obéissance et de fidélité à l’Apôtre Pierre, en la personne de son successeur, l’Evêque de Rome.

Si nous voulons arrêter un instant notre attention sur cet aspect de la cérémonie, nous devons comprendre l’intention et le sens d’une oblation. Une oblation qui voit dans le cierge son symbole, son langage si simple et si profond. Que représente le cierge dans la liturgie? La religion catholique sait s’emparer magnifiquement des signes matériels ; elle en fait son trésor sacramentel, artistique et, de surcroît, mystérieux et sacré. Un cierge est une lumière. Vous rappelez-vous la cérémonie du Samedi Saint, lorsque dans l’Eglise obscure et vide de la présence du Christ, les fidèles vibrent d’étonnement et de joie quand, au moment de l’allumage du cierge, le diacre crie par trois foi : Lumen Christi ! ? Ainsi, la lumière est cet instant de la vie chrétienne, de la révélation divine qui resplendit dans les ténèbres de l’univers et dans la cécité infinie de l’esprit humain. C’est une lumière qui met l’homme en rapport avec les choses, avec les autres hommes, avec le temps, avec la vie. Relisez le prologue de St Jean : " La vie était la lumière " (Jn 1, 14). Et rappelez-vous la théologie évangélique de la lumière : la lumière, c’est le Christ ! " Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde " (Jn 9, 5). Et c’est nous qui sommes la lumière, nous-mêmes qui la recevons de Lui. " Vous êtes la lumière du monde " (Mt 5, 14) nous dit Jésus.

Mais comment recevons-nous cette lumière et comment la faisons-nous resplendir ? Le cierge qui brûle et qui, en brûlant, se consume, nous le dit. Flambée rapide, rayon d’amour, sacrifice inévitable, c’est l’histoire de la vie chrétienne qui s’accomplit dans ce cierge, alors que lui-même, nous diffusant sa lumière, s’éteint en silencieux sacrifice. Comment la tradition chrétienne pourrait-elle trouver une expression aussi lyrique, aussi dramatique ? Qui pourrait mieux symboliser ce " sacerdoce royal " que le Concile a rappelé à notre foi et à notre piété, le retrouvant dans chaque chrétien régénéré par le Baptême ? Ce sacerdoce royal qui se manifeste au nouveau chrétien par le cierge sacré, aussitôt remis après son incorporation au Corps Mystique du Christ, l’Eglise, par cette même Mère et Educatrice !

Mais dans cette cérémonie, le cierge exprime l’oblation de l’offrant au Christ et à Son Eglise. Il veut être une preuve de soumission. Et, alors, le cierge, symbole d’une offrande de la vie, intègre le symbole de la lumière. Il l’unit au symbole d’un témoignage, d’un programme de vie, d’un choix qui décide de l’orientation et de l’usage de l’existence. Ce don veut dire : Oui, je reconnais la domination absolue de Dieu, sur le monde, la puissance du Christ, l’autorité de l’Eglise. C’est un acte d’humilité, de fidélité, d’obéissance qui s’accomplit dans l’offrande du cierge. Si nous voulions approfondir cette analyse, nous éprouverions peut-être la crainte d’accomplir un geste trompeur, car il serait contraire à cette conscience de l’autonomie, de la liberté, de la dignité qui domine aujourd’hui dans la psychologie moderne. Et ce sentiment d’indépendance est si enraciné en nous, disciples de la doctrine du Christ, qu’il nous est pénible de constater que l’hommage religieux requis dans l’économie ecclésiale, est non seulement conforme à la vraie liberté des fils de Dieu, mais il en est le fondement et la garantie. Nous craignons de devenir les victimes d’une théocratie anachroniste et insupportable.

Mais, à la lumière dé notre foi, il ne doit pas être bien difficile pour nous de constater que la soumission réclamée par cette loi théologique et existentielle est à la base de notre état d’hommes, de chrétiens, de catholiques, élus à la suite du Christ. Servire Deo regnare est : ce n’est pas là un proverbe ascétique ; c’est la synthèse d’une métaphysique religieuse qui met en lumière sa sagesse et sa béatitude lorsque, comme dans la maison de Dieu à laquelle nous sommes admis par la foi et la grâce, nous constatons que ce service que nous voulons rendre à Dieu et à tout ce qui conduit à Dieu, n’est ni esclavage, ni dégradation, ni perte de la liberté, mais plutôt le meilleur-usage de cette liberté ; c’est la voie qui mène à la conquête et à là jouissance des valeurs suprêmes de la vie ; c’est l’union à l’amour de ce Dieu qui est Père et qui se dit Amour ; c’est la marche à la suite du Christ, la participation à cette communion qui définît l’Eglise.

Oui, c’est un service. Ce mot acquiert, aujourd’hui, une grandeur sans pareille s’il se réfère à la conscience idéale de vie et à la réalité sociale de notre temps. Il devient une vocation. L’homme a besoin de servir une cause, une cause pour laquelle il vaille la peine de renoncer à là vie présente. Aujourd’hui, les hommes protestent, peut-être parce qu’ils ne savent pas qui et quoi servir. La légende de St Christophe devrait être racontée à notre génération. Tant de jeunes n’attendent sans doute qu’on les appelle à consacrer leur vie (cette vie qui serait vide, égoïste et vouée à la déception) à un idéal, à une Réalité qui engage toutes leurs forces et les encourage à faire don d’eux-mêmes à la Croix, porte souffrante et glorieuse de la vraie résurrection.

Notre entretien pourrait se prolonger, mais nous l’arrêterons là, certain d’avoir donné la juste interprétation à l’offrande des cierges.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

9 février

L’ANNONCE DE L’EVANGILE A L’HOMME CONTEMPORAIN

Chers visiteurs,

Vous êtes ici réunis, aujourd’hui, dans ce lieu qui s’honore d’abriter le tombeau de l’Apôtre Pierre, ce foyer de l’Eglise Catholique ! Vous êtes venus rendre visite au successeur indigne mais légitime du bienheureux apôtre ! N’avez-vous donc pas, vous aussi, l’impression d’avoir, en ce moment, une vision complète du monde ? Ne décelez-vous pas un lien particulier, entre cette société, à la fois séduisante et inquiétante dans son histoire et ses drames, et la religion catholique ? Combien d’hommes tournent-ils leur regard dans cette direction, les yeux rivés vers ce phare de la foi ? Comment réagissons-nous devant cette convergence dans la foi, l’espérance et la charité, essence même de notre religion, qui nous fait goûter le chant de nos frères en communion de prière et de vie avec nous ? L’unité coïncide avec l’universalité : n’est-ce pas là un prodige qui tient du mystère ? Cette vision ne ressemble-t-elle pas à un ostensoir où le Christ est l’unique centre de lumière et de vie, entouré de l’humanité qui prend sa forme et sa splendeur au reflet de la lumière divine ? Contemplez et goûtez, si l’Esprit-Saint vous en donne la grâce, cette expression si heureuse : c’est l’image du monde, mise au point par l’objectif du cœur. Mais à tous ceux qui l’observent, cette merveilleuse vision semble imparfaite et incomplète. Elle présente des vides immenses ; une obscurité profonde cache de vastes zones du monde, non seulement du monde géographique mais humain, c’est-à-dire spirituel et social ; et pas toujours très loin de nous ! La foi catholique ne recouvre pas la terre ; les statistiques n’indiquent que quelques plages lumineuses qui permettent de voir les terres ouvertes à l’action missionnaire pour l’annonce de l’Evangile. Par ailleurs, de vastes territoires demeurent fermés à l’entrée de la Parole de Dieu. C’est comme si la voix que St Paul, le missionnaire par excellence, entendit en rêve et qui s’élevait de toutes parts : " Venez à notre secours ! " (Ac 16, 9) ; et il semble que St Paul lui-même veuille nous rappeler avec une mystérieuse amertume es abîmes qui jalonnent le territoire du Salut " La foi n’est pas donnée à tous " (2 Th 3, 2).

C’est cet aspect que nous voulons vous présenter, même en cet instant d’union et de joie : la mentalité moderne a tendance à se désintéresser de tout de qui a trait à la foi catholique, à la religion, à la vie chrétienne. La vérité de l’Evangile est méconnue et l’Eglise rencontre maints obstacles dans son enseignement de la Parole de Dieu.

Il est facile de comprendre ce phénomène complexe. Pour ce faire, il faudrait en effectuer une analyse bien détaillée. Mais nous n’en ferons rien. Nous voulons simplement que vous y réfléchissiez en signe de participation à notre douloureuse sollicitude apostolique. Pourquoi cette négligence religieuse, cette insensibilité spirituelle, cette aversion aux observances de la vie ecclésiale ? Par quels moyens, quelle sagesse, quel amour, pouvons-nous faire accepter et aimer le nom du Christ ? C’est tout le problème de la Constitution Gaudium et Spes.

Il serait sage et digne de votre fidélité de vous poser cette question : quelles sont les raisons de l’indifférence et de l’hostilité religieuse ? Chacun de vous pourrait y répondre de plusieurs manières. Nous-même qui y réfléchissons sans cesse et qui, au cours de cette audience, avons essayé de vous en donner une explication, Nous ressentons le besoin d’une autre explication, bien plus profonde. Les livres à ce sujet ne manquent pas.

Mais alors, pourquoi en parlons-nous encore ? Tout d’abord pour stimuler notre attention C’est une vague d’irréligiosité qui nous menace tous. Nous dirons avec Jésus : " Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation " (Mt 26, 41). Là vie religieuse ne peut plus être vécue comme autrefois, selon des habitudes acquises. Le bon sens ne lui surfit plus ; elle doit se maintenir et s’affermir par la conviction et l’instruction (du moins par la catéchèse, si honorée dans la chrétienté primitive), par la conscience, la cohérence, le courage et le sacrifice.

Aujourd’hui, pour être chrétiens, il faut le Vouloir ! La grâce ne nous manque pas, donc nous pouvons être chrétiens avec joie. Cependant, pour que cette expérience soit positive, il faut pénétrer la pédagogie de la grâce.

Nous vous parlons de cela, car il nous semble que l’objection générale que l’on fait à la vie chrétienne concerne surtout son utilité : à quoi sert la religion ? A quoi sert de croire, de prier, d’aller à l’Eglise, etc. ? N’est-ce pas, là, un acte superflu, mythique, dépassé, ennuyeux ? Le monde moderne est persuadé de l’inutilité de la foi ; la culture moderne semble remplacer merveilleusement cette intégration spirituelle que nous trouvions auparavant dans la foi. L’éducation moderne est anthropocentrique tandis que la religion est théocentrique : c’est une aliénation. Cette mentalité, fondée sur l’intérêt subjectif et personnel, est si répandue dans le monde, qu’il y a lieu de se demander si la foi ne pourrait pas profiter de cette attitude égocentrique pour être accueillie par l’esprit, de l’homme qui ne s’intéresse qu’à sa propre personne. La foi, peut-elle être dans l’intérêt de l’homme ? Nous entrevoyons l’ambiguïté de la réponse dans la définition équivoque de ce qu’est notre intérêt. Quelle supercherie serait alors la foi, quelle déformation ne subirait-elle pas si la religion n’était, accueillie que " par intérêt " temporel, économique, égoïste ! Mais, ne serait-il pas conforme à la psychologie d’aujourd’hui et à la pédagogie de toujours, que de présenter aux hommes l’utilité suprême de la foi ? (Le premier livre écrit par St Augustin, après son ordination sacerdotale, n’était-il pas intitulé De utilitate credendi ?) (PL 42). N’est-ce pas, par, le jeu que l’on éduque un enfant ? N’est-ce pas dans cette perspective personnelle, subjective et très utile, que le Seigneur nous a présenté son Royaume, en disant : " Que servira-t-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie ? " (Mt 16, 26).

Le Salut n’exprime-t-il pas, aujourd’hui, la synthèse de toute la religion ? La théologie moderne, ne tourne-t-elle pas autour du même intérêt, l’intérêt suprême de l’homme, son salut et le salut du monde ?

Une question se pose ici et sa réponse veut tout dire. Est-il permis, est-il juste de considérer la religion sous l’angle de l’utilité humaine ? Oui ! grâce à cette heureuse révélation : Dieu est béatitude ; Dieu est notre béatitude. Il nous aime, Il s’intéresse à nous jusqu’à devenir, par le Christ, notre frère, notre Sauveur : " Il a tant aimé le monde, qu’il a donné Son Fils Unique " (Jn 3, 16).

Nous n’entrons dans le monde de l’amour, que si nous pénétrons celui de la foi. Et l’amour a eu une grande place dans la prédication chrétienne. Mais, peut-être, n’avons-nous pas toujours compris nous-mêmes, ou fait comprendre aux autres, la grandeur de l’amour de Dieu pour nous, amour qui pénètre nos désirs et nos souffrances pour nous rendre conscients de la nécessité et du bonheur d’être chrétiens, de vrais hommes, des hommes sauvés ! (cf. Os 11, 1 ss. ; Jr 31, 3 ; Mt 11, 28). Cette réflexion ne s’arrête pas ici. Elle continue dans la vie. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

16 février

LE DEVOIR DE LA PÉNITENCE

Chers Fils et Filles,

Les Cendres : pour nous, catholiques, ce mot renferme une grande richesse d’éléments doctrinaux plus ou moins connus de tous. Le rite de l’imposition des cendres est un rite de pénitence qui, dans la liturgie actuelle, nous conduit à un double considération. Tout d’abord, la fragilité extrêmement éphémère de l’existence humaine qui doit nous amener à une prise de conscience de la hiérarchie des vraies valeurs de la vie afin qu’elles deviennent le but de tous nos efforts vers le bien. Avant que la mort ne réduise en poussière notre existence, nous devons conquérir ces titres, ni vains ni désuets, c’est-à-dire nos mérites devant Dieu qui, seuls, peuvent garantir le bonheur éternel et nous tirer de l’erreur d’une recherche anxieuse du péché, de ces biens à la fois offerts et dévorés par le temps. C’est une méditation réaliste et sévère sur le nihilisme de la vie temporelle auquel la mort nous condamne tous. C’est une secousse psychologique et morale très efficace dont nous devrions faire humblement et sincèrement l’expérience. Envoûtés comme nous sommes par l’activisme et l’hédonisme de la vie moderne, il est utile que nous sachions apprécier l’appel austère que l’Eglise nous adresse pour nous tirer d’une torpeur funeste et éveiller en nous le véritable sens de l’existence vouée inexorablement à la mort et à une destinée inconnue.

L’autre considération, sur laquelle nous nous arrêterons davantage et qui mérite une longue méditation, est celle de la pénitence. Pénitence veut dire expiation, renouveau. Expiation de la faute qui a troublé nos rapports avec Dieu, qui a rompu le lien unissant notre vie et notre destin à la source de la vraie Vie qui est Dieu. Cette rupture se nomme péché, le plus grand malheur qui puisse frapper l’homme puisqu’il engendre sa mort éternelle, encore à venir, mais certaine. L’homme ne pourrait, à lui seul, combattre tant de maux. L’homme, de lui-même, sait se perdre, mais non se sauver. La pénitence se réfère au péché et le péché à notre séparation du Dieu Vivant. C’est, là, un thème très grave auquel nous devons réfléchir profondément, surtout pendant le prochain Carême qui est justement dirigé vers la recherche d’une réparation de nos fautes et cette recherche conduit à la chance extraordinaire et sublime du Salut voulu, pour nous, par le Christ : elle nous conduit au mystère pascal. Le mystère pascal, rédemption accomplie par le Christ, c’est la vie pour nous. Oui, le Christ nous sauve. Il est la seule cause du mérite de notre justification. Si nous arrivons jusqu’à Lui, nous atteignons le Salut. N’oublions pas cette doctrine fondamentale : Seul le Christ nous sauve. St Paul l’explique clairement dans sa lettre aux Romains et aux Galates : " Le Christ est nécessaire, le Christ est suffisant ". Mais ceci dit, une question se pose : Comment arriver jusqu’au Christ ? La foi suffit-elle ? Oui, elle suffit d’elle-même à l’efficacité de sa miséricorde agissante ; mais à son tour, la foi implique certaines conditions qui dépendent de notre libre volonté, de notre coopération sous l’influence de la grâce. Le Christ est la cause ; la foi est la première condition qui en entraîne une autre que nous appelons pénitence.

Que nous enseigne à ce propos la première prédication de l’Evangile ? " Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche " (Mt 3, 2). C’est une exhortation que le Christ répète et que St Marc traduit ainsi : " Les temps sont accomplis et le royaume de Dieu est tout proche; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle " (Mc 1, 15). Ceci indique l’importance de l’action préparatoire de la pénitence, sa nécessité sur le plan logique et pratique du Salut, dans lequel la liberté humaine et une collaboration de notre part ne peuvent faire défaut, si nous voulons que l’action salvifique du Seigneur s’accomplisse en nous. Et cela, non après être justifiés mais comme résultat logique de la grâce vivant dans l’âme. Nous avons toujours besoin de nous exercer à la pénitence et ce, pour une autre raison, plus profonde, bien connue des âmes pénitentes : c’est la solidarité dans l’Economie du Salut. Certains peuvent expier pour d’autres, de façon moindre, mais semblable à celle de Jésus qui, pour nous, s’est immolé sur la Croix. Comme dit St Paul dans sa lettre aux Colossiens : " Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ " (1, 24).

Nous voici donc emportés dans le grand dessein du Salut ! L’Eglise nous invite et nous pousse à la pratique salutaire de la pénitence ; elle y consacre 40 jours au terme desquels, après une marche exténuante et joyeuse, nous arrivons à Pâques.

Autrefois, le jeûne, l’abstinence des amusements futiles et quelques autres exercices d’ascèse marquaient profondément, même au dehors, cette période de la pénitence chrétienne.

Aujourd’hui, cette discipline canonique est changée et adoucie. Mais le besoin et le devoir de faire pénitence n’ont pas été abolis ; l’humilité, la conscience du péché, la prière, l’écoute de la Parole de Dieu, la charité et toute bonne action peuvent leur donner une expression accessible à tous. Ne laissons pats passer ce " temps propice ". Ce temps commence par la tristesse des cendres, se poursuit sur le sentier étroit de la pénitence et s’achève dans la célébration de la résurrection pascale.

 

 

1° mars

LA PÉNITENCE INTÉRIEURE

Chers Fils et Filles,

En ce temps de Carême, la liturgie nous invite à la Pénitence : pensée contraire à nos habitudes et à notre mentalité. Enclins comme nous sommes à repousser tout ce qui est souffrance, douleur, ennui, nous dirigeons tous nos efforts vers la recherche de nos aises : confort, santé, chance, distractions... Notre but ? L’élimination de tout effort, de toute fatigue. Notre idéal ? Un bon repas, un bon lit, argent, spectacles... en un mot, la jouissance de la vie. Telle est la philosophie commune à nos contemporains, l’existence dont ils rêvent. Rationnels et partisans du moindre effort, nous sommes attirés par la facilité et la perfection. Alors pourquoi parler de pénitence ? Est-il besoin d’attrister l’esprit par une pareille pensée ? D’où vient ce rappel si désagréable ? N’est-il pas une offense à notre conception moderne de l’homme ?

Cette apologie du " confort " ; ce mode de vie idéal, pourrait se prolonger et s’enrichir d’excellents raisonnements et de meilleures expériences ; mais elle s’arrête aussitôt devant une objection tout aussi valable : voulons-nous vraiment faire sombrer notre vie dans la médiocrité, l’oisiveté, la paresse ? Voulons-nous abandonner patience et effort ? Où sont-ils ce courage, cet héroïsme qui dépeignent l’homme sous son véritable aspect, le meilleur ? La lutte contre la paresse. Et la lâcheté s’est-elle donc éteinte ? Comment munir notre esprit contre les souffrances, les malheurs dont la vie ne nous épargne pas ? Comment donner à l’amour sa valeur la plus haute, qui est don de soi, sacrifice ? Et le sacrifice n’est-il pas cette attitude contre nature inscrite dans le grand livre de la pénitence ?

Et encore: un chrétien peut-il échapper à la loi de la pénitence ? Le Christ le dit fermement : " Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous " (Lc 13, 5). C’est-à-dire : n’est-ce pas notre état d’hommes déchus qui implique la nécessité et le devoir de faire pénitence ? Nous sommas atteints d’une maladie atavique, conséquence du péché originel, qui demeure même après le Baptême. Nous avons besoin d’assistance morale, de réparation, d’expiation... de pénitence. Et si à cette malformation psycho-morale se sont ajoutées d’autres insuffisances, c’est-à-dire les péchés personnels actuels, comme les appellent les moralistes, cette obligation de nous réconcilier avec Dieu, avec notre conscience et avec nos frères (car qu’on le veuille ou non c’est sur eux que se reflètent nos fautes) devient plus grave et plus urgente ; le précepte de la pénitence s’impose donc inexorablement.

Mais qu’est la pénitence ? C’est une domination sur nous-mêmes, une réaction contraire à notre nature. C’est une thérapie douloureuse appliquée par celui qui veut être admis ou réadmis dans le royaume du Salut, le Royaume des Cieux (cf. Mt 1, 15 ; Mt 3, 2 ; 4, 17). En quoi consiste-t-elle ? Notre entretien se prolongerait trop, si nous énoncions toutes les différentes manières de pratiquer la pénitence. Qu’il nous suffise de savoir que notre déchéance perpétuelle a besoin d’être soignée et prévenue tout au long de la vie. C’est une proposition qui ne doit jamais nous abandonner (St. Th., III, 74, 8).

Mais fixons maintenant notre attention sur l’aspect intérieur de la pénitence, sur sa forme obligatoire et accessible à tous, celle que la Bible appelle metanoia, c’est-à-dire conversion, repentir, renouveau intérieur. Changeons notre manière de penser, c’est cela qui est important : changer nos idées, notre manière ne nous juger nous-mêmes, acquérir une conscience droite.

Même pour nous, croyants, chrétiens, cette pénitence intérieure est indispensable car elle est une mise en place logique et morale sur la voie de la vérité conduisant à l’ordre, au bien, à l’amour, à Dieu qui est notre vie. Et nous, qui avons le bonheur de connaître cette conception de la vie, destinée par vocation et par le Baptême, à la communion avec Dieu, le Père Céleste, par le Christ, dans l’Esprit-Saint, nous devons ressentir sans cesse cette anxiété de corriger généreusement et avec amour notre conduite, tel le pilote qui manœuvre le gouvernail pour empêcher son bateau d’aller à la dérive.

En ce temps liturgique, qui nous exhortera la metanoia, à la pénitence intérieure, au renouveau moral, soyons sincères avec nous-mêmes et demandons-nous : Qu’y a-t-il à changer dans notre conduite personnelle ? Encore une fois la maxime de Pascal revient à notre esprit : " Toute notre dignité consiste dans la pensée... Apprenons à bien penser ; c’est le principe de la morale " (Pensées, 347). Penser bien ! C’est la meilleure metanoia, la meilleure conversion, la meilleure pénitence ! La pénitence la meilleure pour entrer dans le plan du Salut, pour bien célébrer le mystère pascal, pour donner à notre christianisme sa véritable et heureuse expression, sur le plan personnel et social !

Penser bien ! Frères et Fils très chers ! Sachez que c’est de là qu’il faut partir ! Et ce n’est pas facile ! Non seulement pour l’effort mental que cela demande et qui a fait le drame des philosophes et des chercheurs de vérité (rappelons ici les grands convertis) mais aussi pour l’effort moral que le " bien penser " requiert. Corriger sa propre manière de penser exige humilité et courage. Savoir dire à soi-même : " Je me suis trompé " implique une grande force d’âme. Le renoncement à certaines idées fixes qui définissent notre personnalité (je pense comme cela ! je suis libre de penser ce que je veux ! j’appartiens à cette idéologie et personne ne m’obligera à changer !) demande vraiment un bouleversement d’esprit, possible seulement à celui qui sacrifie ce qu’il a de plus propre, son opinion, ses convictions, à la vérité. Mais pour celui qui donne libre cours aux instincts passionnels et aux intérêts illicites, comme il est dur et coûteux, mais aussi combien méritoire, de se placer sur la voie de l’honnêteté, de la vertu, de la religion. Pardonner une offense, par exemple, surmonter une antipathie capricieuse, une rivalité, une occasion d’user de la violence, etc. ce sont là des exercices de pénitence qui nous conduiront sur la voie de l’amour chrétien.

Du reste, changement, démolition, renouveau, ne sont-ils pas dans le caractère de notre ère révolutionnaire ? Mais il faut voir ce qu’il faut changer, comment changer et pourquoi il faut
tout changer.

Nous, Chrétiens, écoutons l’exhortation de Saint Paul que l’Eglise a faite sienne : " Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre jugement " (Ep 4, 24 ; Rm 12, 2).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

8 mars

LE PECHE : MOT QUE NOTRE TEMPS REFUSE DE PRONONCER

Chers Fils et Filles,

Si nous voulons pénétrer le sens général de la doctrine chrétienne et appliquer celle-ci à notre Salut, nous ne pouvons ignorer un chapitre essentiel de l’histoire du rapport objectif et existentiel entre l’homme et Dieu; et ce chapitre ample et redoutable a pour titre : le péché.

Si nous voulons comprendre quelque peu la mission du Christ et l’Economie du Salut qu’il a instituée, si nous voulons y participer, nous ne pouvons ôter de notre esprit ce fait tragique, conséquence de la tare initiale du genre humain, le péché originel, qui se répercute dans l’immense trame de nos misères et de nos inévitables responsabilités, nos péchés personnels.

Si nous ne percevons pas l’antithèse du Salut qui est justement le péché, nous ne pouvons entrer dans le sanctuaire de la liturgie surtout lorsque celle-ci commémore non seulement la passion, la mort et la résurrection de notre Seigneur, mais aussi l’accomplissement du mystère de la rédemption dans lequel toute l’humanité trouve son intérêt.

Le péché est le côté négatif de cette doctrine, de cette intervention salvifique qui nous fait acclamer le Christ comme le libérateur suprême et nous rend conscients de notre sort, d’abord triste mais aussitôt bienheureux si nous vivons le mystère pascal.

Le péché est aujourd’hui un mot que l’on tait volontairement, que notre temps refuse de considérer et même de prononcer, une parole dépassée, inconvenante et de mauvais goût. Pourquoi ? Parce que la notion de péché implique deux autres réalités que l’homme moderne refuse de considérer : une Réalité transcendante absolue, vivante, omniprésente, mystérieuse mais indéniable qui est Dieu ; Dieu créateur qui nous définit Ses créatures. Que nous le voulions ou non, " c’est en Dieu que nous avons la vie, le mouvement et l’être ", dit St Paul dans son discours devant l’Aréopage d’Athènes (Ac 17, 28). Nous devons tout à Dieu : l’être, la vie, la liberté, la conscience et par conséquent l’obéissance, condition de notre dignité et de notre bien-être. Dieu Amour veillant sur nous, immanent, nous invitant au dialogue filial de sa communion et de son Règne surnaturel. Il y a une seconde réalité subjective et relative à notre personne, une réalité métaphysique et morale. Il s’agit de la relation irrévocable de nos actions au Dieu présent, qui sait tout, et interroge notre libre arbitre. Chacune de nos actions libres et conscientes possède cette valeur de choix conforme ou non à la Loi, c’est-à-dire à l’Amour de Dieu et c’est en Lui que, pour ainsi dire s’inscrit, s’enregistre notre oui ou notre non. Ce " non " c’est le péché, un suicide.

Car le péché n’est pas seulement un défaut personnel, mais une offense interpersonnelle qui de notre personne arrive jusqu’à Dieu ; ce n’est pas exclusivement un manquement à une légalité humaine, une faute à l’égard de la société ou envers notre logique morale intérieure. C’est une rupture mortelle du lien vital et objectif qui nous unit à la source unique et suprême de la vie qui est Dieu. Première et fatale conséquence : nous qui, en vertu du don de la liberté, car nous sommes à l’image de Dieu, sommes capables de perpétrer cette offense, de briser ce lien, nous ne serons jamais plus à même de le réparer. Nous savons nous perdre, mais non nous sauver. Réfléchissons jusqu’où arrive notre responsabilité. L’acte devient un état, un état de mort. Ceci est terrible. Le péché porte en lui une malédiction qui serait une condamnation irréparable si Dieu par sa bonté et sa miséricorde ne venait à notre secours. Cela est merveilleux. C’est la rédemption, la libération suprême. " O Dieu, toi qui sais révéler ta puissance par le pardon et la miséricorde... " (Collecte du X° Dim. après la Pentecôte).

L’idolâtrie de l’humanisme contemporain, qui nie ou néglige notre rapport avec Dieu, nie ou néglige l’existence du péché. Il en résulte une morale déboussolée: folle d’optimisme, elle tend à rendre tout permis, envers ce qui plaît ; folle de pessimisme, elle ôte à la vie son sens profond, résultat de la distinction transcendante du bien et du mal et l’avilit dans une vision finale d’angoisse et de vain désespoir.

Le christianisme qui, au contraire, aiguise la sensibilité au péché, écoutant la leçon incomparable du Divin Maître (cf. Le discours sur la montagne), en profite pour initier l’homme au sens de la perfection, le consoler par le don de l’énergie spirituelle, la grâce, qui le rend capable de tendre à la perfection et de l’atteindre. Mais, par dessus tout, la grâce met en mouvement l’inépuisable pardon de Dieu, la rémission des péchés qui ressuscite l’âme en la faisant participer à la vie et à l’amour dans le Royaume de Dieu. Reprenons une conscience droite du péché, sans crainte et sans faiblesse, une conscience forte et chrétienne. Alors la conscience du bien croîtra en opposition à celle du mal. Jaillissant de notre jugement moral, le sens de la responsabilité croîtra et s’étendra à nos devoirs personnels, sociaux et religieux. C’est ainsi que grandira notre besoin du Christ, consolateur de nos misères, rédempteur et victime de nos maux, vainqueur du péché et de la mort, Celui qui a fait de ses souffrances et de sa croix, le prix de notre rachat et de notre salut...

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

15 mars

POUR UNE RESTAURATION DE LA CONSCIENCE MORALE

Chers Fils et Filles,

La Fête de Pâques est proche : Sommes-nous prêts à la célébrer comme il se doit ? Tout fidèle et, disons même, tout homme qui connaît tant soit peu le sens de cette fête, sait qu’elle est au centre de notre religion, puisqu’elle commémore et rend actuel pour toujours le mystère du Christ, c’est-à-dire la Rédemption, mystère qui touche de très près l’Eglise, le monde et toute l’humanité pour laquelle, Lui, le Seigneur est mort et ressuscité. Si nous voulons vivre le Salut accompli par le Christ, si nous voulons que notre vie soit en communion avec la vie infinie de Dieu, alors, pour chacun de nous, le rapport du mystère du Christ avec l’humanité devient un rapport personnel. La Fête de Pâques est donc pour chaque fidèle l’événement personnel par excellence. C’est la réconciliation, la réunion de notre âme avec la plénitude de l’Etre divin, qui s’accomplit au-delà des limites de notre nature, c’est-à-dire d’une manière surnaturelle. Elle marque le commencement de la vie éternelle dont nous espérons jouir pleinement dans l’éternité. Pâques est la fête de la vie, la fête pour notre vie.

La célébration de Pâques est un fait qui nous concerne tous personnellement. Notre personnalité est appelée à s’épanouir en toute sincérité devant cette rencontre avec le Christ Qui veut célébrer réellement en chacun de nous Son " passage " de la mort à la vie, Sa résurrection et notre résurrection.

Sommes-nous disposés à expérimenter en nous-mêmes ce prodige ?

Cette question est très importante : elle touche profondément notre conscience. Pourquoi la conscience ? Parce que devant cet acte religieux suprême, la conscience s’éveille et revêt l’aspect propre à notre réalité humaine authentique, elle devient la conscience morale. Il est utile de rappeler ici le grand enseignement relatif à la conscience humaine ; mais précisons tout de suite que conscience veut dire connaissance de soi. C’est un acte-réflexe (cf. S. Th., 1, 79, 13) ? c’est une simple réflexion sur une circonstance quelconque de notre vie, un acte de mémoire, une constatation de notre état de santé ou encore une exploration psychique de nos sentiments, de nos intentions. Mais, nous, nous appelons conscience le jugement souvent spontané que chacun de nous émet sur sa propre manière d’agir, en fonction du bien (bonne conscience) et du mal (mauvaise conscience). Ce jugement se réfère de lui-même à l’ordre ; il doit occuper la première place dans notre conduite, dans l’usage de notre liberté, l’accomplissement de notre devoir, l’orientation et l’état de notre vie surtout en fonction de Dieu. Dans ce jugement, l’intelligence et la volonté s’engagent simultanément à définir tout l’homme en le comparant avec sa forme idéale, avec son image parfaite : la ressemblance avec Dieu. Et cette comparaison devient facilement négative, elle accuse une difformité, devient gênante et parfois intolérable : c’est le remords.

Vous souvenez-vous de la description du processus psychologique et moral de la conscience dans la parabole de l’enfant prodigue ? Le Divin Maître dit au sujet du protagoniste de cette histoire symbolique : " in se reversus ", rentré en lui-même (Lc 15, 17). Voilà le réveil de la conscience, le commencement du Salut. Rentré en lui-même, ce qui veut dire que tout en vivant intensément ses jeunes années, ses passions, ses joies, cet enfant malheureux était " hors de lui-même ". Sa conscience était encore endormie. Mais faisons attention : aujourd’hui le mot conscience est à la mode ; c’est un terme élégant et très humain d’ailleurs, que l’on applique à tout ce qui nous vient à l’esprit ; on en abuse même, en lui attribuant des significations qui renient sa plus haute valeur.

Parlons, par exemple, des expédients à la mode, pour assoupir ou altérer cette " conscience droite " (Purg. 3, 8) qui devrait être le guide de toute personne honnête. Quelle propagande ne fait-on pas aujourd’hui pour diffuser non pas la conscience mais l’inconscience, c’est-à-dire des théories unilatérales sur le libre arbitre ou sur la soi-disant revendication de l’autonomie de l’homme moderne, pour justifier tout refus des lois de la morale. Très souvent, on attribue à la conscience une valeur purement psychologique dont la psychanalyse et ses méthodes thérapeutiques font grand usage, poussant leurs subtiles recherches jusque dans les profondeurs bio-physiologiques des instincts.

Mais quelque intéressantes et utiles que puissent être ces recherches, elles ne peuvent supprimer dans le cœur de l’homme la tendance naturelle à agir selon la loi éternelle de la morale. La violation ou la répression de cette loi, entraîne dans la conscience une réaction particulière que nous appelons remords. Le remords est la revanche de la conscience morale ; ainsi que l’expérience et la littérature nous l’enseignent, il peut aboutir soit à des expressions de l’esprit négatives, c’est-à-dire à l’angoisse ou au désespoir (souvenez-vous de la fin tragique de Judas, Mt 27, 3, 5), soit à des expressions positives (pensez aux larmes réparatrices de Pierre, Mt 26, 75).

Pour bien célébrer la fête de Pâques, nous devons faire revivre notre conscience morale et cela ne peut se faire sans la metanoia, la pénitence, tant dans son bouleversement psycho-moral, que dans son miracle sacramentel, la confession, qui est la dénonciation de la triste vérité de notre conscience troublée par le péché et apaisée par le repentir. Et ensuite, c’est la lumière divine qui resplendit de nouveau en nous par la grâce vivifiante du Christ.

Pâques est une aventure extraordinaire, à la fois catastrophe et victoire, duel entre la mort et la vie, libre choix entre la damnation et le Salut.

Dans la nuit du Samedi Saint, nous chantons : A quoi servirait notre naissance si nous n’avions pas la chance de renaître ?

Par conséquent, avant de célébrer la fête de Pâques par la communion sacramentelle avec le Christ vivant et ressuscité, célébrons-la par la pénitence sacramentelle avec le Christ mort et ressuscité pour notre rédemption (Rm 4, 25).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

22 mars

LA FETE DE PÂQUES : RENCONTRE AVEC LE CHRIST DANS NOTRE VIE INTERIEURE

Chers Fils et Filles,

La Fête de Pâques est très proche. Pour nous, croyants, elle est un événement important de la vie, un jour de fête et de joie qui se greffe dans les vicissitudes harcelantes de notre pauvre existence.

Bien que nous portions en nous le fardeau d’une expérience intensément vécue, essayons d’oublier un instant ce qui nous entoure et parlons de Pâques.

Que représente pour nous la Fête de Pâques ? Que doit-elle représenter ? Une rencontre avec le Christ, une rencontre personnelle. S’il en est ainsi, Pâques revêt un aspect des plus originaux : elle devient un événement important, intéressant, d’extrême beauté et, comme toute chose trop belle, elle crée un certain embarras. Si nous devions rencontrer, par exemple, un personnage célèbre quelle serait notre attitude à son égard ? Que lui dirions-nous ? Ferions-nous piètre figure comme le tailleur de Manzoni (Ch. XXIV) à sa rencontre avec le Cardinal Federigo ?

Lorsque nous pensons à Jésus, nous voyons vivre et défiler devant nos yeux les épisodes de l’Evangile, où Lui, le Maître Divin, rencontre les gens de ce temps-là une personne avec laquelle un dialogue se noue ; un fait qui restera pour toujours l’exemple de la rencontre typique et historique, s’accomplit, et peut-être un miracle se réalise... Et, nous aussi, nous devons rencontrer le Christ, vivant et réel, dans la communion non pas visible mais sacramentelle de son mystère pascal. Il doit en être ainsi. Parmi les innombrables questions que peut poser un tel fait, nous en proposons deux à votre réflexion.

Où et comment a lieu notre rencontre pascale avec le Christ ? Nous vous parlons, ici, d’une rencontre qui revêt une importance exceptionnelle pour notre existence et notre mentalité. Une rencontre intérieure, dans notre âme, dans la profondeur intime de notre personnalité. Nous devrions ajouter : dans la clarté de notre conscience, c’est-à-dire dans la lumière éblouissante de la présence mystérieuse du Christ en nous, dans la confession impétueuse de notre humilité, dans l’expérience ineffable de notre communion avec Lui (Jn 6, 57). Mais il ne nous est pas toujours donné d’éprouver de tels sentiments religieux.

Nous n’avons aucune expérience et souvent nous demeurons insensibles, étrangers au langage de la dévotion psychologique, de la conversation mystique. Patience ! Ce qui importe, c’est que la rencontre avec le Christ ait lieu en nous, dans notre vie intérieure, dans le domaine personnel de notre religiosité et surtout de notre foi. N’oublions pas, en disant cela, le caractère rituel et l’aspect sacramentel qui marquent cette rencontre ; n’oublions pas le caractère communautaire du sacrifice eucharistique et l’effet (la " res ") que produit en nous la participation à ce sacrement, c’est-à-dire l’unité du Corps Mystique (cf. 1 Co 10, 17 ; St. Th., III, 73, 3). Mais notre attention se fixe maintenant sur l’aspect essentiel et vivifiant de la manifestation surnaturelle de notre vie, de Pâques : son intériorité. Rappelons les paroles de St Augustin, ce maître de vie intérieure : Noli foras ire, in teipsum redi : in interiore homine habitat veritas (De ver a rel., 39 ; PL 34, 154). Ne cherche pas au-dehors ; rentre en toi-même, car la vérité habite le cœur de l’homme. En ce temps pascal, cette exhortation à la vie intérieure, à la recherche de la vérité religieuse, est adressée en particulier à l’homme moderne parce qu’il est facilement irréligieux ou anti-religieux et parce que, dès l’instant où il revient à la religion, il doit se conduire volontairement comme un vrai chrétien. Aujourd’hui, l’homme mène une vie " extérieure ". Même lorsqu’il fait profession de liberté, il est toujours conditionné par ce qui l’entoure. Si nos actes sont fondés sur un libre principe (causa sui, comme disent les philosophes :St. Th., 1, 83, 1 à 3 ; Metaph., II, 9 ; Contra G., II, 48), pouvons-nous dire d’être libres, maîtres de nous-mêmes, quand le milieu, les liens sociaux, l’opinion publique, les intérêts temporels, la mode, le langage des sens nous contraignent de vivre en étouffant notre liberté de conscience ? Ce n’est pas la religion qui étouffe la liberté, mais c’est plutôt l’absence de liberté qui étouffe la religion et empêche cette orientation rationnelle, morale et vitale qui, par nature, tend à la religion.

Le point de rencontre naturel avec Dieu se trouve dans le cœur de l’homme. Il en est ainsi dans l’ordre du Royaume de Dieu annonce par le Christ. Tout ce que l’économie de l’Evangile nous offre d’extérieur, est un moyen, un signe, un sacrement pour nous conduire vers cette réalité surnaturelle qui est la rencontre de l’esprit de l’homme avec l’esprit de Dieu. St Mathieu nous dit : " Quand tu pries, retire-toi dans ta chambre ; ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra " (Mt 6, 6). Du reste, notre religion, n’est-elle pas une adhésion à la Parole de Dieu ? " Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance " (Col 3, 16).

Et, cette adhésion, qui n’est autre que la foi, quel effet produit-elle ? St Paul répond : " Le Christ habite en vos cœurs par la foi " (Ep 3, 17). Il dira de lui-même ce que tout chrétien devrait pouvoir dire de soi : " Et si je vis ; ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi " (Ga 2, 20).

Quel degré d’intériorité atteint ? la rencontre avec le Christ ! Elle tend à une identité. Ceci nous démontre combien il est sage de bien se préparer à la fête de Pâques ! C’est un effort qui nous permet de rentrer en nous-mêmes, ab exterioribus, ad interiora, qui nous invite à l’écoute de la Parole de Dieu, à un peu de silence intérieur et qui nous prépare à une libre rencontre avec le Christ. Le rendez-vous véritable avec Celui qui passe (Pâques veut dire passage), est dans le cénacle silencieux de notre personne.

Serons-nous prêts pour ce rendez-vous pascal ?

L’autre question, concernant la rencontre pascale, est l’authenticité : notre authenticité chrétienne. C’est un sujet dont nous ne parlerons pas aujourd’hui. " Faire ses Pâques ", comme on a coutume de dire, signifie : conformer sa vie aux principes chrétiens, s’engager à vivre en chrétiens et pour cela, puiser, dans le Christ, la grâce.

Mais nous ne voulons pas abuser davantage de votre patience. Sachez seulement que " vivre Pâques " est la preuve de notre fidélité authentique au Christ. C’est notre souhait.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

29 mars

JESUS EST L’HOMME POUR LES AUTRES

Chers Fils et Filles,

Nous voici tout proche de Pâques : au cœur même de notre religion chrétienne. C’est comme si nous pénétrions à l’intérieur d’un immense édifice. La visite d’une cathédrale, par exemple, nous donne une idée de la construction de la doctrine chrétienne. Notre religion n’est pas simple ; c’est un ensemble monumental de vérités naturelles, historiques, humaines, révélées, surnaturelles, eschatologiques, personnelles et universelles qui, au premier abord, nous étonnent, tant elles sont grandes, profondes, transcendantes et immanentes. Saint Paul parle de quatre dimensions : la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur (Ep 3, 18). L’univers, ciel et terre, nous domine. Le temps prend des proportions vertigineuses, les siècles y deviennent des instants et l’instant devient une actualité qui renferme nos destins. Lorsque nous fixons notre regard sur les monde divin, c’est une vision mystérieuse qui apparaît à nos yeux. Tout est pour nous dans ce monde religieux. Nous sommes chez nous. Non en étrangers mais plus qu’en invités. Pas simplement comme des hôtes, disait Saint Paul (on dirait aujourd’hui touristes, curieux ou occasionnels) mais " concitoyens des Saints, nous sommes de la Maison de Dieu " (Ep 2,19).

Nous cherchons instinctivement le centre de ce dessin aux innombrables lignes perspectives ; nous cherchons la base, la pierre d’angle, qui aussitôt nous apparaît : c’est Jésus-Christ. Mais sous quelle forme ? Dans quel rôle ? Commençons par nous orienter : le christianisme, fondé justement sur Jésus-Christ, est une religion de Salut. Jésus veut dire " Sauveur " (cf. Mt 1, 21 ; Lc 1, 31). C’est la raison première de sa venue au monde. Lorsque nous récitons le Credo, à la Messe, nous disons clairement : " Pour nous et pour notre salut il est descendu du Ciel (St. TH., 3, 46-59 ; J. rivière, Le dogme de la rédemption ; B. de marjerie, Le Christ pour le monde ; G. bevilacqua, L’uomo che conosce il soffrire).

Oui, Pâques est la fête de la Rédemption. C’est le mystère du Salut qui se célèbre essentiellement en son auteur divin, Jésus. C’est le renouvellement du mystère de la Rédemption qui s’accomplit dans l’Eglise et chez tout fidèle qui y participe dignement.

Mais ceci dit, nous avons soulevé un faisceau de nombreuses et riches vérités. La Rédemption suppose un état de péché auquel l’humanité est malheureusement vouée. Le péché est une longue histoire, très compliquée : il suppose la chute d’Adam, la privation héréditaire de la grâce, c’est-à-dire du rapport surnaturel de l’homme avec Dieu. Le péché suppose en nous, une malformation psycho-morale, source de nos péchés personnels ; il suppose la perte de la plénitude de vie à laquelle Dieu nous avait destinés, au-delà des exigences de notre être naturel; il suppose un besoin d’expiation et de réparation qui nous dépasse. Il suppose l’exigence d’une justice implacable que nous devons prendre en considération. Le péché implique une conception pessimiste du destin de l’homme, la défaite de sa vie et le triomphe macabre de sa mort. Il réclame un plan de miséricorde divine, divinement réparateur (Ac 5, 7).

Et voici alors la grande annonce du Christ entrant dans le monde : " Voici, Je viens ! " (He 10, 5-10). Jésus vient comme le Sauveur, le Rédempteur, Celui qui expie pour toute l’humanité, pour nous. Essayons d’analyser ce mot : victime. Jésus est venu dans le monde, telle une victime qui expie pour nous, telle la synthèse de la justice accomplie et de la miséricorde réparatrice. L’Evangile, par la voix du Précurseur, nous donne du Christ une définition plus exacte et plus émouvante : " Voici l’Agneau de Dieu (c’est-à-dire la victime efficace pour nous, enfin digne de Dieu), voici Celui qui ôte le péché du monde " (Jn 1, 29) ; Jésus est l’oblation volontaire de lui-même, le prêtre et la victime qui paie, pour tous, le prix insolvable de la justice divine et le transforme en symbole de miséricorde (Is 53, 7 ; He 9, 14 ; Ep 5, 2). C’est bien pour cela que le Crucifix orne nos autels : comme une clé de voûte, il est au sommet de cet édifice que nous appelons l’Eglise et entre les murs duquel nous devenons l’Eglise rachetée.

Le mystère pascal que nous allons célébrer soulève donc toute une série de vérités chrétiennes fondamentales. Pensez ! Aucune manifestation humaine, individuelle ou sociale ne peut réaliser autant que ce mystère, la " solidarité ". Rien ne met aussi bien en évidence la " réversibilité " des fautes et des mérites. Personne ne nous exhorte autant à méditer et à imiter la grande loi morale " de la mort pour la vie ". Personne ne peut mieux nous enseigner la gravité du péché, la manière la plus réconfortante de faire de la souffrance une valeur, un prix, un mérite. Mais surtout aucun autre aspect du christianisme ne nous dévoile avec une violence aussi enflammée, l’Amour du Christ pour nous : " Il m’a aimé, Il s’est sacrifié pour moi " (Ga 2, 20 ; Rm 8, 7 ; Ep 2, 4 ; 2 Th 2, 15). " C’est Lui qui est victime de propitiation pour nos péchés " (1 Jn 4, 10-19). Gratuitement ! Avec un seul désir : être compris, cru, aimé : " Persévérez dans mon amour ", semble-t-il supplier à la dernière Cène (Jn 15, 9-10).

Nous sommes en pleine atmosphère mystique, mais combien réelle, proche et pratique ! Elle ranime nos âmes desséchées, elle ravive le désir des hommes, si avides de savoir aimer : qui, comment et pourquoi aimer ! Un grand esprit religieux, non-catholique mais " amoureux " du Christ, Dietrich Bonhoeffer, a laissé à notre siècle envahi par les égoïsmes les plus avides et par les guerres les plus atroces, cette définition incomplète mais exacte et magnifique : Jésus est l’homme pour les autres. C’est vrai ! Ne l’oubliez pas ! Saint Paul nous l’avait déjà dit (Rm 14, 7-9) ; le Concile l’a répété (Gaudium et Spes, 32). Rappelez-vous de cela en cette période de Pâques.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

5 avril

LA RÉSURRECTION DU CHRIST CENTRE DE TOUTE L’HISTOIRE HUMAINE

Chers Fils et Filles,

Soyez les bienvenus à cette audience du mercredi de Pâques. C’est, en effet, la grande Fête de Pâques qui vous a conduits ici en si grand nombre. Ce temps pascal que l’Eglise célèbre en ces jours, donne à votre voyage à Rome l’aspect et la valeur d’un pèlerinage. Vous êtes venus assister à ce grand événement, centre de toute l’histoire humaine et pivot de notre destin. Cet événement, vous le savez, c’est la résurrection du Christ, c’est Pâques !

Ce n’est pas le désir d’une simple promenade touristique, ni une simple curiosité spirituelle extérieure qui ont guidé vos pas jusqu’à Rome ; c’est la participation au même mystère qui vous a réunis pour vivre la foi en Jésus, Maître de l’Evangile, Fils de l’Homme et Fils de Dieu! Nous espérons que vous avez pu participer de façon intense au mystère de Celui qui fut cruellement crucifié, de Celui qui, dans un grand cri à la neuvième heure du Vendredi Saint — baissa la tête et remit son esprit ; de Celui qui fut enseveli et, à l’aube du troisième jour, ressuscita !

Impossible, incroyable, direz-vous ! Oui, Il ressuscita ainsi que les Ecritures et Lui-même l’avaient prédit. Et ce n’est pas la vision imaginaire des Saintes Femmes qui, séduites par la figure extraordinaire de Jésus et trouvant son tombeau vide, ont cru le revoir vivant ! Il ressuscita réellement dans son corps. Il ne s’agit pas d’une suggestion collective qui s’est diffusée parmi les fidèles ! Ceux-ci ne voulaient certes pas donner libre cours à leur imagination; ils le virent de leurs yeux, le touchèrent de leurs mains, mangèrent et burent avec Lui. Le réalisme de l’Evangile atteste la Résurrection du Seigneur et la lettre de Saint Paul aux Corinthiens en est une preuve concrète (1 Co 15).

Mais s’il est vivant, en chair et en os, pourquoi les Ecritures le font-elles apparaître et disparaître ? Pourquoi vient-il, toutes portes closes, au milieu des disciples qui, seuls, jouissent de ces visions ?

C’est un mystère. Remarquez deux choses. Jésus a ressuscité son corps né de la Vierge Marie. Il est ressuscité dans des conditions nouvelles, vivifié par une force immortelle qui impose à son corps les lois et les forces de l’Esprit. Le merveilleux n’annule pas la réalité, c’est au contraire, une réalité nouvelle !

Cette nouvelle réalité est fondée sur le témoignage des disciples d’abord, puis de l’Eglise. Elle dépasse nos capacités de connaître et notre imagination ! Nous ne pouvons la vivre que par la foi.

Rappelez-vous l’épisode de Thomas qui a voulu voir et toucher. Jésus lui fit voir et toucher : " Heureux ceux qui croiront sans avoir vu " (Jn 20, 29).

Jésus ressuscité fondait ainsi sur la foi et sur Sa Parole, la Société religieuse, l’Eglise, à laquelle, grâce à Lui, nous avons la chance d’appartenir !

Puissiez-vous, Chers Fils et Filles, donner à votre voyage à Rome, à cette audience qui nous rassemble tous dans le souvenir du mystère de la Résurrection, la valeur d’un véritable acte de foi : " Ne sois pas incrédule, mais croyant ", dit Jésus à Thomas. Puissiez-vous tous dire comme l’apôtre : " Mon Seigneur et mon Dieu ! " (Jn 20, 27-28).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

12 avril

FONCTION DU TÉMOIGNAGE DANS LE DESSEIN DU CHRISTIANISME

Chers Fils et Filles,

Comme il nous plairait de faire luire dans vos cœurs l’étincelle prophétique du témoignage ! Quel témoignage, demanderez-vous ? Le témoignage de la Résurrection du Christ. Enfants, nous voulions être les premiers à lancer le cri de joie de Pâques ! Nous savons que dans l’Eglise Orientale cette salutation est toujours de coutume : le Christ est ressuscité ! et la personne interpellée de répondre d’un égal enthousiasme : Il est vraiment ressuscité !

Vous nous direz sans doute maintenant : Pâques, c’est passé ! C’est vrai, ce salut est passé mais le témoignage de l’événement miraculeux, mystérieux de la Résurrection du Seigneur ne passe pas ; il demeure, c’est même un devoir. Nous dirons alors : ce n’est pas une étincelle, c’est une flamme, une flamme vive qui éclaire non seulement chacun de nous, fidèles, mais tous ceux qui nous entourent. C’est un témoignage, disions-nous, c’est le principe intérieur de l’apostolat extérieur. Comment est né le christianisme ? Comment l’Eglise s’est-elle formée ? Quel est l’élément original et vital de l’Eglise ? C’est la foi. La foi en qui et en quoi ? La foi en la Résurrection du Seigneur. Saint Paul écrit : " C’est la parole de la foi que nous prêchons. Si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité de morts, tu seras sauvé " (Rm 10, 9).

Vous rappelez-vous bien le récit évangélique des événements de la Résurrection du Seigneur ? Vous souvenez-vous de la première prédication des apôtres après la Pentecôte (Ac 2, 36) ? Vous savez certainement que dans sa prédication et surtout dans sa lettre aux Corinthiens, Saint Paul fait de la Résurrection du Seigneur le fondement de toute la nouvelle doctrine du Christ. Il s’élève en historien et en maître de ce prodige capital de l’Evangile du Salut dont la nouvelle religion, la nouvelle société, c’est-à-dire l’Eglise, tire son origine et trouve sa raison d’être.

Nous voyons donc l’importance du " témoignage ". Cet événement prodigieux se manifesta de manière directe aux yeux, à l’ouïe et au toucher des " Onze " et à tous ceux qui étaient réunis avec eux à Jérusalem. Le Seigneur leur dit : " Pourquoi tout ce trouble et pourquoi des doutes s’élèvent-ils en vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds ; c’est bien moi ! Touchez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai ". Mais cette expérience sensible ne dura ni ne fut donnée à tous, tant il est vrai que dans son discours à la maison du Centurion Cornélius, Saint Pierre, expliquant les événements qui se réalisaient alors, dit à propos de Jésus de Nazareth : " Dieu l’a ressuscité le troisième jour et lui a donné de se manifester non à tout le peuple, mais aux témoins que Dieu avait choisis d’avance " (Ac 10, 40-41). Excepté pour un petit nombre (pas si petit : Saint Paul parle de " plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart vivaient encore " [1 Co 15, 6]), la certitude de la Résurrection du Seigneur a été donnée non pas directement, mais par le témoignage, par la foi ; foi humaine mais aussitôt alimentée d’un autre témoignage intérieur, celui de la grâce de l’Esprit-Saint (Jn 15, 26-27).

Mais nous voulons vous parler surtout de la fonction du témoignage dans le dessein du christianisme, c’est-à-dire de la transmission de l’Evangile par un enseignement original et authentique fondé sur la foi. Que signifie témoignage ? C’est un mot riche de sens qui revient souvent et qu’il vaut donc la peine d’examiner. Témoignage veut dire, en ce qui nous concerne, attestation d’une vérité ; affirmation de la réalité d’une chose ou d’un fait qui devient certitude de par la crédibilité de celui qui l’annonce et de par la conformité de la parole intrinsèque aux dispositions spirituelles de celui qui écoute (Lc 24, 32 ; Rm 10. 17). Quand l’action de témoigner l’Evangile commença-t-elle d’être consciente de sa mission ? Elle commença à faire du bruit et à devenir puissante à la Pentecôte lorsque Jésus, quittant ses disciples, leur annonça la venue de l’Esprit-Saint : " Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre " (Ac 1, 8). Si nous méditons sur la naissance du christianisme, nous voyons que les disciples, ceux que Jésus a spécialement choisis, deviennent apôtres, et les apôtres sont remplis du souffle prophétique pour annoncier l’événement extraordinaire et innovateur : le Christ est ressuscité. " Nous sommes témoins ", répéteront les apôtres (Ac 2, 32 ; 3, 15 ; 5, 32 ; etc.) De là, la foi ; de là, l’Eglise !

Il en découle toute une série d’autres vérités dont l’authenticité de notre profession chrétienne ne peut faire abstraction. Tout d’abord, le concept de Tradition ; il doit être précisé avec prudence si nous voulons lui donner son sens vivant, engageant et constitutif d’écho fidèle de la Parole de Dieu, annoncée par les apôtres, c’est-à-dire par les témoins autorisés à la transmettre (Dei Verbum, 8). Le sens historique et doctrinal du Salut, c’est-à-dire de l’accomplissement du dessein de Dieu dans le temps, est fondé sur la Tradition. Nous ne sommes par les maîtres de ce dessein suprême ; nous devons le reconnaître et l’admirer dans le lent déroulement des siècles que décrivent les deux grandes phases de l’histoire — l’Ancien et le Nouveau Testament — qui se rejoignent dans le Christ, point de séparation de l’avant et de l’après (Ep 4, 10 ; Ga 4, 4).

A travers le tumulte des événements et la multiplicité des situations, ce, dessein de Dieu, nous devons l’observer et le conserver jalousement comme un trésor intangible. C’est le " Dépôt " précieux dont parle Saint Paul dans les deux Epîtres à Timothée (1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 14).

En ce qui concerne la valeur du Salut et son application aux différentes conditions de l’humanité, ce sens historique et doctrinal ne peut-être éclairé que par un ministère apostolique authentique, le magistère ecclésiastique, chargé par le Christ de garantir au Peuple de Dieu la vérité et l’unité au sujet de la révélation divine (Lc 10, 16 ; Mc 16, 16 ; Dei Verbum, 10 ; Lumen gentium, 12).

Ce sont, là, des vérités simples et grandes à la fois, qui doivent nous aider à demeurer fidèles au mystère pascal, à repousser toute forme d’interprétation exégétique peu authentique et à participer avec joie à la Résurrection du Christ. Ces vérités font de tout croyant un témoin et un apôtre de la foi chrétienne.

Que l’exemple du martyr Etienne, " plein de foi et d’Esprit-Saint " (Ac 6, 5) qui vit Jésus ressuscité et glorieux " assis à la droite de Dieu ", soit pour nous un encouragement.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

19 avril

LES MOMENTS DE LA SOUFFRANCE ET DE LA JOIE DANS L’EXPERIENCE DE LA VIE CHRETIENNE

Chers Fils et Filles,

Notre pensée, nos paroles, notre cœur continuent d’apaiser leur soif à la source pascale.

Celui qui a compris que la conséquence première de toute vie chrétienne est " personnelle ", intérieure à la personne même, ne peut célébrer Pâques, exclusivement le jour de la commémoration de la Résurrection du Seigneur. Celui qui a compris, disions-nous, sait qu’il doit continuer à commémorer cet événement, même pendant la période qui suit la fête, ainsi que l’Eglise nous invite à le faire.

Celui qui a compris cela, ne peut donc ignorer qu’une telle conséquence ne s’exprime psychologiquement que par la joie. Avant la joie, nous le savons, il y a la grâce et, avec la grâce, la paix ; mais la paix, en elle-même, dépasse notre sensibilité intérieure bien qu’elle remplisse l’être humain d’un bien-être ineffable, d’une vigueur, d’une confiance et enfin d’un " esprit " qui donne à l’âme une nouvelle signification, d’elle-même, de la vie et des choses. Mais plus que tout autre fruit spirituel produit par la grâce et par la charité ; la joie domine. Elle envahit la liturgie pascale avec son " alléluia ", avec toute la vague de bonheur dont est saisi tout chrétien en cette saison. En célébrant le mystère pascal, nous découvrons que la joie imprègne toute la vie chrétienne, au-delà des limites du calendrier. Elle est l’atmosphère de la vie chrétienne, sa note la plus caractéristique. Souvenez-vous de l’exhortation de Saint Paul : " Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le dis encore, réjouissez-vous ! " (Ph 4, 4).

Un chrétien ne peut être triste, radicalement pessimiste. Un chrétien ne connaît pas le désespoir ; il ne connaît pas l’angoisse qui semble être le but de la psychologie moderne, de cette psychologie qui ne fait aucune différence entre une dolce vita et une vie intense et malheureuse, puisque de toute manière, aussi bien l’une que l’autre n’ont ni idéal, ni foi. Nous pouvons dire que la joie, la joie véritable, celle de la conscience et du cœur, est un trésor propre du chrétien, de celui qui croit dans le Christ ressuscité, de celui qui s’unit à Lui et vit de Lui. Cette joie limpide que ne connaissent pas, hélas ! ceux qui interprètent les enseignements de l’Evangile en adoptant une attitude critique et sévère à l’égard de l’Eglise de Dieu ; cette joie que ne peuvent connaître ceux qui remplacent la solidarité par le reproche, l’offense et la subversion où l’on cherche en vain le signe d’une joie pascale commune. La joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne ; ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales ; il ne s’agit pas d’une joie extérieure et bruyante, mais d’une joie née de raisons intérieures profondes ; elle n’est pas abandon au plaisir des passions instinctives et incontrôlées, mais vigueur de l’esprit qui sait, qui veut, qui aime ; c’est le tressaillement de joie pour la vie nouvelle, qui saisit à la fois le monde et l’âme.

Mais, ici une difficulté se présente. La Croix n’est-elle pas le signe du chrétien ? La tristesse de la pénitence n’est-elle pas aussi normale que la joie de la résurrection ? Chrétiens, ne nous a-t-on pas enseigné à nous allier à la souffrance, à l’honorer, à la mettre en valeur en l’unissant à la passion du Seigneur ? Et puis : toutes les vertus dites passives, comme l’humilité, la patience, l’obéissance, le pardon des offenses, le service des frères... ne donnent-elles pas au visage chrétien son expression authentique ?

Et le sacrifice n’est-il pas le point culminant de la grandeur chrétienne ? Où est la joie ? Comment harmoniser ces deux expressions de la vie chrétienne : la souffrance et la joie?

La question est spontanée et la réponse n’est pas facile. Cherchons-la tout d’abord dans le mystère pascal lui-même, c’est-à-dire dans le mystère de la Rédemption qui réalise dans le Christ la synthèse de la justice et de la miséricorde, de l’expiation et du rachat, de la mort et de la vie. Douleur et joie ne sont plus des ennemies irréductibles ; la loi souveraine de " la mort pour la vie ", elle seule, peut nous aider à comprendre le Christ, prêtre et victime, dans sa définition essentielle de sauveur.

Cherchons la réponse au problème de l’harmonie entre joie et douleur dans la vie chrétienne, cherchons cette réponse dans l’application sacramentelle du Salut du Christ à nos existences. personnelles, cherchons-la dans le baptême et surtout dans l’Eucharistie. Cherchons-la encore dans les différentes phases de notre vie présente : le message évangélique des béatitudes ne nous révèle-t-il pas l’existence d’un lien entre ce présent malheureux, pauvre, mortifié, opprimé et un avenir de béatitude, de rédemption et de plénitude ?

Bienheureux, ceux qui aujourd’hui sont pauvres et opprimés... proclame Jésus : la vertu éprouvée produit l’espérance et, dans le Christ, " l’espérance ne déçoit point " (Rm 5, 5). " Vous allez pleurer et vous lamenter ; le monde, lui, se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie " dit encore Jésus (Jn 17, 20).

Dans la vie chrétienne, les deux moments, celui de la souffrance et celui de la joie peuvent se superposer, se confondre en quelque sorte. Saint Paul l’affirme dans cette phrase : " Je surabonde de joie dans toutes mes tribulations " (2 Co 7, 4). Joie et douleur peuvent cohabiter. C’est l’un des signes les plus intéressants, les plus complexes de la psychologie du chrétien : c’est comme s’il vivait, et en réalité il vit, une double vie : la sienne, humaine, terrestre, en proie aux adversités, et celle du Christ qui a été réellement placée en lui, dès le début. " Ce n’est plus moi qui vit, dit encore l’apôtre, c’est le Christ qui vit en moi " (Ga 2, 20).

Et le Christ, ne l’oublions pas, c’est la Joie !

Puissions-nous, tous, en faire l’ineffable expérience !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

25 avril

LE RENOUVEAU CONTINU EST UN DES PILIERS DE NOTRE FOI

Chers Fils et Filles,

Nous ne pouvons détacher notre esprit des fêtes de Pâques qui viennent d’être célébrées. Nous ne pouvons nous empêcher de réfléchir au mystère pascal parce que la liturgie, par ses rites et par ses chants, continue de célébrer cet événement primordial de la théologie et de la vie chrétienne.

Pourquoi, vous demanderez-vous ? Pour la nouveauté, le caractère extraordinaire;de la Résurrection du Christ " premier-né d’entre les morts revenus à la vie " (Ap 1, 5 ; Col 1, 18) et par cela même, chef et fondateur d’un ordre nouveau dont le dessein merveilleux se reflète sur le destin des hommes et sur notre destin personnel. Pâques ne signifie pas seulement passage du Christ de la mort à la vie mais aussi instauration d’une vie nouvelle.

Il faut que nous comprenions la valeur de cette nouveauté. Le concept de " nouveauté ", appliqué à la vie même de l’homme est un des piliers de notre foi, un des principes de la vie spirituelle et morale. Il n’est pas facile, même avec l’imagination, de pénétrer en ce Royaume de merveilles que Dieu, dans sa bonté et sa toute-puissance, a préparé pour ceux qui l’aiment. L’Ecriture nous indique ça et là le sens de cette voie mystérieuse sur laquelle nous cheminons. " Ecce nova facio omnia ", s’exclame dans l’Apocalypse, Celui qui est assis sur le Trône de la Gloire : voici que je vais faire du nouveau ! C’est l’écho de la prophétie d’Isaïe (43-19) qui laisse entrevoir une transformation non seulement dans le domaine de l’humain, mais aussi du cosmos. Saint Paul parvient à percevoir " toute la création qui gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule, nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la Rédemption de notre corps. Car notre Salut est objet d’espérance ". Ce sujet est traité dans plusieurs chapitres. Commençons par le premier. La vie nouvelle du Christ. Il est ressuscité ; c’est bien Lui en chair et en os, mais il obéit à d’autres lois physiques bien différentes de celles qui gouvernent l’être humain dans la vie temporelle. Sa vie est une vie nouvelle, ressuscitée et animée par l’Esprit-Saint (Rm 8, 11). C’est une vie caractérisée par une puissance surnaturelle, un état de victoire (1 Co, 15, 54).

Ce passage à une nouvelle plénitude de vie procède par étapes. Il commence par le passage de l’état de péché, c’est-à-dire de la rupture avec Dieu, l’état de mort, à l’état de délivrance qui nous est conféré par le baptême. Si nous marchons déjà " in novitate vitae " (Rm 6, 4), nous bénéficions, en partie, dès le début et réellement, de cette nouveauté d’une vie qui ne meurt pas, candidate à la Résurrection finale.

Ce passage continue par une prise de conscience de notre part : nous sommes les fils de Dieu, nés à une vie nouvelle et élevés à un niveau d’existence surnaturel. Comprenons-nous cette chance ? Si oui, nous devons renouveler constamment notre style de vie, c’est-à-dire, nous devons nous dépouiller du " vieil homme " et revêtir l’" homme nouveau ". Un " habit nouveau " qui ne s’use jamais mais qui se renouvelle sans cesse, comme dit Saint Paul (Co 3, 10 ; Ep 4, 23-24 ; Rm 12, 2 ; 2 Co 4, 16). Un style nouveau, un style chrétien, orienté vers la Sainteté : " Soyez parfaits comme Votre Père Céleste est parfait ", nous dit Jésus.

Pour un chrétien, ce renouveau continu est un programme. Le principe d’Aristote : " l’immobilité du centre est la condition de la mobilité du cercle " s’applique parfaitement à la vie chrétienne. Immobilité et mobilité. C’est la réponse doctrinale et pratique à la grande question moderne : Comment être chrétien fidèle, authentique, libre et ancré sur la vérité et des modes de vie stables et en même temps tendre avec ferveur vers de nouveaux styles de vie, riches d’innovations et de progrès ? Le souci de renouveau, lié à la fermeté dans la foi, l’espérance et la charité, doit être l’aspiration du chrétien authentique qui doit vivre dans la recherche inépuisable de la vérité révélée, dans l’imitation du Christ, dans le service toujours neuf et inventif pour le Salut des frères.

Tout en résistant fermement à l’esprit révolutionnaire de notre époque, donnons à notre vie chrétienne une certaine liberté de mouvement, une fraîcheur d’expressions spirituelle, apostolique et artistique. Le christianisme est l’épanouissement constant de la vie présente, de cette vie encore précaire pour nous, à l’heure actuelle, mais qui deviendra certitude dans l’éternité. Démontrons aux autres notre cohérence et notre fidélité au Christ ressuscité qui " ne meurt plus " (Rm 6, 9).

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

1° mai

INTÉRÊT DE L’EGLISE POUR LE MONDE DU TRAVAIL

Premier mai : fête du Travail ! Combien de choses ont été dites et écrites à ce sujet !

C’est un thème actuel, fondamental, constitutionnel qui embrasse toute l’activité humaine ! (G. et S., 33 et ss.).

Thème inépuisable qui touche de près l’histoire, la science, la technique, l’économie, la sociologie, la morale, la politique, la culture, la civilisation !

Thème humain, théologique, spirituel et, de par la fête de St Joseph qui tombe ce même jour, thème liturgique !

Son importance est considérable dans le processus de développement actuel ; c’est donc un thème très complexe, disons même " explosif " !

Tout le monde s’en est occupé et s’en occupe ! L’Eglise, par ses documents, ses expériences, ses œuvres, a démontré son intérêt dans ce domaine.

Le temps dont nous disposons est trop bref : il nous est donc impossible de nous étendre sur ce sujet ; nous vous en dirons seulement quelques mots afin que vous y réfléchissiez et que vous compreniez que le " travail " suppose et engendre à la fois une conception générale de la vie.

Aucune autre époque de l’histoire n’a jamais célébré le travail de l’homme avec tant d’intérêt ! C’est un thème que l’Eglise, par sa doctrine et son exemple, ne cesse d’enrichir !

Savez-vous ? Si nous devions parler longuement du Travail, nous aimerions parler plutôt des Travailleurs, c’est-à-dire des êtres humains, des Personnes engagées dans le travail ; et parmi elles, nous choisirions non pas celles qui préparent le travail ou le dirigent (elles sont tout aussi dignes d’attention), mais celles qui l’exécutent de leurs mains, se soumettant aux efforts physiques.

Ici, en cet instant, ce n’est pas par les mots que nous voulons atteindre les travailleurs du monde; c’est par un autre moyen de communication sociale, un moyen silencieux que tous ne pourront peut-être pas percevoir : la sympathie.

Oui, c’est ce sentiment amical que nous voulons leur faire parvenir, cette vague de sympathie, invisible et impondérable mais réelle et efficace. L’Eglise, tous les disciples de l’Evangile, souhaitent que les travailleurs puissent entendre cette voix silencieuse mais vraie. Trop souvent, dans les milieux de travail, c’est l’opinion contraire qui domine : L’Eglise, dit-on, hélas ! ne considère pas les personnes qui travaillent, qui appartiennent aux classes les plus humbles : Elle ignore les pauvres gens, préfère les riches, les puissants ! L’Eglise est conservatrice ; elle prêche les devoirs des faibles et les droits des plus forts. Elle s’occupe des valeurs morales et religieuses et se désintéresse des valeurs économiques et temporelles ! Elle ne cherche que ses intérêts, ses privilèges. Elle est avare, égoïste. Elle ne pense pas à nous, pauvres travailleurs exploités et livrés à nous-mêmes !

Et lorsque les faits démontrent le contraire, alors d’autres objections s’élèvent. L’attitude amicale et solidaire de l’Eglise à l’égard du monde ouvrier est mal interprétée. Souvent, les travailleurs doutent et se méfient des gestes bénévoles de l’Eglise : Elle agit ainsi, disent-ils, car Elle a peur du monde ouvrier ; par ses courtoisies et ses belles manières, elle veut paralyser nos revendications et nous empêcher de parler. L’Eglise, disent-ils encore, veut profiter de notre simplicité, de notre ignorance pour nous faire croire ce qu’elle veut, pour freiner notre élan vers les conquêtes sociales ; ou mieux encore pour sauvegarder une religion à laquelle nous ne croyons plus... Cette méfiance finit, hélas ! par entraîner la haine, la malédiction, les luttes... Les pays où domine l’athéisme et où celui-ci est devenu un " programme " le savent bien. Nous pourrions ajouter bien d’autres exemples.

Mais l’Eglise ne peut pas et ne veut pas considérer le travailleur sans cet élan de sympathie. Qu’il veuille ou non, qu’il le sache ou pas, le travailleur a toute la sympathie de l’Eglise du Christ. Que veut dire sympathie ? Beaucoup de choses que nous connaissons bien : avant toute participation aux souffrances d’autrui, affinité morale, compréhension, prédisposition à l’estime, à l’amitié, au service, à l’amour.

L’Eglise éprouve-t-elle un tel sentiment ? Oui, sachez-le tous, vous, travailleurs qui recevrez l’écho de cette simple profession de sympathie, de ce discours silencieux ! Si nous devions énoncer toutes les raisons de ce sentiment profond, notre discours ne serait plus silencieux, il n’en finirait plus ! L’Eglise éprouve de la sympathie à l’égard du travailleur, car elle voit et proclame en lui la dignité de l’homme, d’un frère semblable aux autres hommes, d’une personne inviolable qui reflète sur son visage l’image de Dieu. Et cela d’autant plus (notez bien: nous ne disons pas d’autant moins) que ce visage reflète le besoin, la souffrance, la soif de liberté, la faiblesse. La fatigue, la pauvreté, l’incertitude, l’exploitation et toute infériorité sont autant de raisons qui dictent à l’Eglise ce sentiment de sympathie.

Et, à ces motifs qui font jaillir du cœur de l’Eglise ce sentiment de solidarité, vis-à-vis des hommes qui souffrent et attendent, ajoutons ces deux derniers :

— Le Christ lui aussi était ouvrier ; il travaillait avec Joseph, il était le fils du charpentier. Travailleurs, il a été votre collègue, le premier et le dernier, puisqu’il a donné sa vie et son sang pour sauver les hommes !

Les paroles de Jésus sont toujours actuelles, elles n’ont pas vieilli à travers les siècles : " Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous soulagerai " (Mt 11, 28).

C’est, là, la sympathie du Christ et de l’Eglise, aujourd’hui encore, pour tous ceux qui travaillent !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

3 mai

LE MYSTÈRE DE LA RESURRECTION DU SEIGNEUR : ECOLE ET SOURCE D’UN STYLE CHRETIEN

Chers Fils et Filles,

En cette période post-pascale, il nous plaît à vous entretenir une fois encore de cet événement unique qu’est la Résurrection du Christ, mystère central de toute l’économie du Salut. La fête de Pâques est encore proche de nous et nous contraint à demander à nous-mêmes si nous avons évalué comme il se doit le rapport entre la Résurrection du Seigneur et notre destin personnel, c’est-à-dire notre Résurrection personnelle " au dernier jour " (Jn 6, 39-40).

Le Seigneur a triomphé de la mort pour Lui-même, mais il a surtout triomphé d’elle pour nous ; et, ce triomphe ne concerne pas seulement notre âme qui, de par sa nature même, est immortelle (c’est une vérité très importante à laquelle; hélas! nous ne pensons pas assez et dont il nous est difficile d’avoir une idée adéquate), mais aussi notre corps, ce corps animal et mortel qui ne fait qu’un avec notre âme, qui en est l’instrument vital et marque avec la précision d’une horloge, notre présence dans le temps, ce corps voué à une dissolution totale. Souvenez-vous du réalisme impitoyable de la cérémonie des " Cendres " : Homme, rappelle-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière (Gn 3, 19).

Pâques dit " non " à cette dissolution. Elle réserve pour nous un nouveau destin. Nos cendres se recomposeront et revivront. La Résurrection du Christ sera notre résurrection. Ecoutons Saint-Paul : " Nous ne voulons pas frères, que vous soyez ignorants au sujet des morts ; il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres qui n’ont pas d’espérance. Puisque nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les amènera avec Lui " (1 Th 4, 13-14).

Le côté extrêmement réconfortant et l’aspect extraordinaire de cette annonce nous surprennent à un tel point que nous l’estimons presque inconcevable, impossible ! Mais notre foi — et ici nous sommes tout à fait dans le domaine de la foi — nous certifie la vérité de cette annonce car, dans ce cas, la Résurrection du Christ certifie, authentifie la Parole de Dieu.

Mais comment la Résurrection du Christ engendre-t-elle notre résurrection ?

Nous pénétrons ici au plus profond d’une autre réalité, d’un autre mystère : celui de l’union entre la tête du Corps Mystique, le Christ, et Ses membres, c’est-à-dire, nous ; si la Tête est ressuscitée, les membres ressusciteront. Saint Paul affirme : " Celui qui pense que les membres ne ressuscitent pas, doit en conclure que la tête non plus ne ressuscite pas ". Or, cela est inconcevable dans le Plan du Salut Chrétien. Cette affirmation de Saint Paul ne pourrait être plus explicite et catégorique (voir 1 Co 15, 12-19).

Cette annonce est si forte et si étrangère aux affres de la mort de notre être corporel que, tout à fait désorientés, nous nous demandons : " Mais comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? ". Et Saint Paul de nous expliquer que notre résurrection est l’œuvre de la Toute-Puissance Divine, triomphatrice de la mort au-delà de toute prévision, de toute hypothèse. Oui, il en va de notre résurrection comme de la semence qui, dans le processus végétal, subit une transformation radicale tout en gardant son identité essentielle : " On sème de la corruption, il ressuscite de l’incorruption ; on sème de l’ignominie, il ressuscite de la gloire ; on sème de la faiblesse, il ressuscite de la force ; on sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel " (1 Co 42-44). Et, si avec la révélation d’une palingénésie, triomphatrice de toute difficulté d’ordre physique, physiologique, biologique ou expérimental, ces analogies apaisent en quelque sorte notre curiosité chancelante, elles ne l’assouvissent, en dernier lieu, qu’avec la foi : ce n’est pas une fantaisie, un songe, un mythe, c’est une vérité, une réalité qui échappe à nos possibilités de connaissance actuelles, sauf lorsqu’il s’agit du Christ, cause exemplaire parce que, homme, nouvel Adam, premier chef d’une nouvelle humanité (Ib. 20-23) et cause efficiente parce que, Verbe de Dieu, source de la vie (Mt 22, 31-32 ; Jn 5, 21 ; St. TH., III, 56).

Et c’est ainsi que tout croyant fidèle au Christ ose dire (tous ensemble nous osons dire) au terme de sa profession de foi : Je crois à la résurrection des morts et à la vie éternelle. C’est le Christ qui, par sa victoire sur la mort, nous affirme la certitude d’une vie d’outre-tombe, ultime, éternelle, eschatologique, personnelle, pleine, parfaite et heureuse. Toute notre vie doit refléter cette affirmation du Christ, affirmation qui donne à notre existence actuelle un sens, une valeur et une espérance de vie nouvelle que seul le Christ, mort et ressuscité pour nous, peut lui conférer. Notre foi et notre union au Christ ne seront jamais assez grandes. Une affirmation, disions-nous, qui donne un nouveau destin, une dignité à notre corps que nous pouvons appeler " chair ", sans crainte d’être troublés par sa nature animale et sa tache originelle, source des péchés actuels, car, notre chair aussi a été habitée par le Verbe et en Lui, unie à la nature divine : " Le Verbe s’est fait Chair " (Jn 1, 14) ; notre chair est vouée, aujourd’hui, à la pureté, à la vraie beauté ; demain, elle sera régénérée dans la vie éternelle (Mt 22, 30).

Tout cela est très important, aujourd’hui en particulier, pour la tradition humaine et chrétienne. Et, pour nous, Fils de l’Eglise Catholique, la Résurrection du Seigneur est le modèle et la source d’un style de vie vraiment chrétien, surtout en ce mois de mai, qui nous invite à vénérer humblement la Très Sainte Vierge Marie, au sein de laquelle, par avance, le mystère pascal a pleinement triomphé.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

10 mai

COHERENCE ET COURAGE DANS LA VIE CHRETIENNE

Chers Fils et Filles,

Le temps pascal touche à sa fin ; et aujourd’hui, nous vous parlerons encore du mystère de la Résurrection, de la place prépondérante qu’il occupe dans la doctrine chrétienne, dans la liturgie ecclésiale, dans notre vie spirituelle. " Nous devons reconnaître dans le mystère pascal, écrit l’un des plus célèbres liturgistes contemporains, le centre de notre existence chrétienne " (J. S. jungmann, Tradit. lit. 346).

S’il en est ainsi, nous devons essayer de comprendre quel est effectivement notre rapport essentiel avec ce mystère. Comment y participons-nous ? Comment se reflète-t-il en nous — aussi bien dans les signes que dans une réalité mystique —, sous le double aspect de la mort et de la vie ? Le premier rapport, nous le savons, est établi par le baptême qui, de manière symbolique et efficace, reproduit chez tout chrétien le mystère de la mort, et de la Résurrection du Christ, le mystère de notre Salut.

Nous connaissons tous la doctrine de Saint Paul : " Baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que tous, nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec Lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle " (Rm 6, 3-4).

Pâques, c’est cela : mort et résurrection du Christ, naissance des chrétiens, rachetés du péché originel. Naissance du Corps Mystique du Christ, naissance de l’Eglise. Le Baptême n’a donc pas un but eschatologique mais ecclésial ; c’est ce qui explique le baptême des enfants (A. hamman, Baptême, p. 137).

C’est en fixant notre pensée sur la foi au mystère pascal que nous pourrons mieux concevoir notre vie chrétienne ; par le baptême, la Résurrection du Christ est devenue pour nous l’instauration d’une vie nouvelle, surnaturelle, que nous vivons en liaison étroite, vitale et ineffable avec Dieu le Père, le Christ Sauveur et l’Esprit Saint qui nous anime ; vie vécue dans un domaine purement théologique. Cette vie surnaturelle, nous la vivons en même temps, dans le domaine sociologique, dans une communion ecclésiale, fraternelle et hiérarchique, l’Eglise. Saint Paul nous dit encore : " En un seul esprit nous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps " (1 Co 12, 13).

Cette appartenance à l’Eglise devrait être, en théorie et en pratique, le résultat de notre célébration pascale.

Nous appartenons à l’Eglise ; il ne s’agit pas d’une appartenance extérieure, formelle, passagère, n’ayant sur nous aucun effet, mais d’un conseil que nous trouvons dans les exhortations aux néophytes de l’Eglise primitive, le jour de la remise des aubes blanches que les nouveaux baptisés revêtaient depuis la première semaine après Pâques jusqu’au Dimanche In Albis (in vestibus albis depositis).

Avec Pâques et le Baptême, ainsi qu’avec les autres sacrements tels que la pénitence et l’Eucharistie, qui font revivre la grâce dans la vie de l’homme et alimentent la foi par la plénitude de la charité, une existence nouvelle s’ouvre devant nous, une existence qui se doit d’être stable et permanente.

Saint Augustin nous le rappelle lorsqu’il s’adresse aux enfants qui viennent de recevoir les sacrements : " Ce qui est visible à tes yeux, passe ; mais ce qui a été signifié et que tu ne vois pas, demeure " (Sermo 227, PL 38, 1001).

La persévérance est l’exigence primordiale de tout homme devenu chrétien ; c’est une exigence que les obligations religieuses du dimanche et de Pâques nous demandent sans cesse de satisfaire ; elle nous est rappelée, chaque semaine, le jour du Seigneur.

Stabilité! Comme elle engage le chrétien ! L’éducation y est étroitement liée ; cela veut dire qu’un chrétien doit apprendre à être fidèle (fidèle n’est-il pas d’ailleurs synonyme de chrétien ?), logique, fort, loyal, humblement fier de se dire chrétien et toujours prêt, si cela est nécessaire, à rendre témoignage de ce titre privilégié. Dans sa première lettre, pour encourager les premiers fidèles persécutés, Saint Pierre écrit : " Que nul de vous n’ait à souffrir comme meurtrier... mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas honte, qu’il glorifie Dieu de porter ce nom " (4, 15-16).

La nouveauté de la vie chrétienne devrait approfondir et fortifier notre conscience, conférer à notre " forma mentis ", à notre esprit, à nos coutumes et à nos relations sociales, un style de vie original.

Nous avons souvent tendance, aujourd’hui, à considérer comme dépassée, et même, à combattre cette conception caractéristique de l’appartenance au Christ et à la société visible et spirituelle qu’il a Lui-même fondée et qui actualise sa présence et sa mission dans l’histoire, chez les hommes et dans l’Eglise. L’Eglise vit dans le monde et pour le monde, d’où cette opinion courante, cette idée, même, selon laquelle l’Eglise devrait se " diluer " pour ainsi dire dans le monde, adopter les coutumes du milieu, accueillir les idéologies de la société profane ; en un mot, elle doit se séculariser.,

Aujourd’hui, cette sécularisation de l’Eglise va même jusqu’à être professée comme une rénovation, une délivrance, une pénétration du message chrétien dans le monde. Nous aurions, nous aussi, beaucoup de choses à dire à ce propos, pour conformer la vie ecclésiale aux signes des temps, pour permettre à la foi et à la charité d’être témoignées par les moyens nouveaux d’une Eglise toujours forte. Et cela, non sans rappeler aux fidèles les exigences inaliénables que le Christ nous a imposées pour marcher à sa suite. Vivez donc le mystère pascal, selon le sens que le Christ et l’Eglise ont voulu lui donner.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

17 mai

NECESSITE FONDAMENTALE D’UNE VIE CHRETIENNE ANIMEE PAR L’ESPRIT-SAINT

Chers Fils et Filles,

Nous nous préparons à célébrer la Pentecôte, c’est-à-dire à revivre en quelque sorte, s’il plaît à Dieu, la descente de l’Esprit-Saint sur les Apôtres, réunis au Cénacle de Jérusalem avec la première communauté des fidèles du Christ ; cent vingt personnes, quelques femmes, dont Marie, Mère de Jésus, le Maître, le Messie, mort sur la Croix, ressuscité et monté au Ciel. Cet événement-mystère de la Pentecôte est bien difficile à raconter malgré les signes extérieurs qui le caractérisèrent : le tonnerre retentit, le vent se leva, remplit toute la maison, des langues de feu vinrent, une à une, se poser sur chacun des assistants ; tous furent alors envahis et enivrés d’une force et d’une joie sans pareilles, saisis d’un ardent désir de proclamer les louanges de Dieu, louanges jaillies de leur cœur, telles des poésies prophétiques. C’était l’Esprit-Saint, l’Amour vivant qui procède de Dieu, le Père, du Fils, le Verbe et de Dieu Lui-même, Troisième Personne de la Sainte Trinité, le Dieu Unique révélé dans le mystère de Sa Vie Infinie, abîme de richesse, ouvert à tous les hommes ; une Vie infime si nous la comparons à la réalité Infinie du Dieu " Un " et " Trine ", mais débordante de lumière, de joie et de sagesse par rapport à l’intelligence humaine (cf. Rm 11, 33-36). C’est à cet instant que naquit l’Eglise ; son corps, composé d’hommes, fut tout entier pénétré de l’Esprit-Saint, d’une force surnaturelle qui donna la vie à cette communauté que nous avons appelée Eglise. Et aussitôt, un même Esprit conféra à chaque membre de la communauté ecclésiale sa fonction propre, son ministère, toujours en vue du bien commun. Dès cette première heure, l’Eglise naquit, Une, Unique, Hiérarchique et Communautaire (1 Co 12, 4 ss.).

Si cet événement est vrai, réel, comme il le fut jadis et comme il l’est aujourd’hui, son importance ne peut nous échapper. L’Œuvre de l’Esprit-Saint est fondamentale pour la religion chrétienne ; elle élève et transfigure les hommes qui pénètrent dans sa zone d’influence ; elle est décisive pour notre Salut. Cependant, l’Œuvre de l’Esprit-Saint est mystérieuse et dépasse nos capacités intellectuelles. Les interprétations douteuses dont elle a fait l’objet (utopie, imagination, folie, inspirations diaboliques) ont fait écrire à l’Apôtre Jean : " Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde " (Jn 4, 1). Saint Paul dit : " N’éteignez pas l’Esprit : ne dépréciez pas les dons de prophétie, mais vérifiez tout; ce qui est bon, retenez-le " (Th 5, 19-21).

Idéalisme, psychanalyse, psychiatrie, magie etc. sont à l’ordre du jour, mais il est un domaine que nous n’avons peut-être pas encore assez approfondi : la théologie de l’Esprit-Saint et les réalités qui dérivent de son action sur notre âme. L’Esprit-Saint nous remplit de Sa grâce, de Ses dons, de Ses fruits. Pour parvenir jusqu’à Lui, Il nous indique la voie de la prière et des sacrements, porteurs de la grâce, c’est-à-dire de son action en nous (Rm 5, 5 ; 1 Co 3, 16 etc.).

Le catéchisme nous l’enseigne et il est fondamental pour une conception exacte de la vie chrétienne, surtout en ce qui concerne certains points que nous voulons rappeler aujourd’hui.

" L’Esprit souffle où il veut ", dit Jésus à Nicodème (Jn 3, 8). Nous ne pourrons jamais tracer des lignes doctrinales et pratiques quant aux interventions de l’Esprit-Saint dans la vie des hommes. Il peut se manifester sous les formes les plus libres et les plus imprévisibles. " Il s’ébat sur la surface de la terre " ; l’Hagiographie nous narre les magnifiques aventures des Saints ; tout directeur spirituel en sait quelque chose. Mais il existe une règle à suivre pour celui qui veut rencontrer l’Esprit-Saint : c’est l’intériorité. C’est dans notre âme qu’est fixé le rendez-vous avec l’Hôte ineffable. Dulcis hospes animae, dit le chant liturgique de la Pentecôte. L’homme est " le temple " de l’Esprit, nous répète Saint Paul (1 Co 3, 16-17 ; 6, 19 ; 2 Co 6, 16 ; Ep 2, 22). Quoique l’homme moderne, le chrétien et même le prêtre tendent à se séculariser, ils ne pourront pas et ne devront pas oublier cette nécessité fondamentale d’une vie chrétienne animée par l’Esprit-Saint : l’intériorité.

Les Apôtres ont fait leur neuvaine de Pentecôte. Le silence intérieur est indispensable pour écouter la Parole de Dieu, pour sentir Sa Présence et entendre Son Appel. Aujourd’hui notre psychologie est tout orientée vers l’extérieur. Ce monde extérieur qui attire toute notre attention et nous chasse de notre " chez nous ". Nous ne savons pas méditer, nous ne savons plus prier; envahi par les intérêts du monde, le tumulte des passions, notre cœur ne laisse aucun espace à la flamme de la Pentecôte. Nous prétendons être dotés de " charismes " particuliers qui nous permettent de revendiquer une soi-disant autonomie aux caprices spirituels de nos instincts. Nous n’essayons pas de ramener nos sentiments et nos pensées à leur authentique inspiration divine. Conclusion ? Donner à la vie intérieure sa juste place dans notre existence tourmentée ; une place de premier ordre, silencieuse et pure. Nous devons retrouver nous-mêmes si nous voulons être prêts à recevoir l’Esprit vivifiant et sanctifiant. Sinon, comment écouter son " témoignage " ? (Rm 8, 7).

Nous aurions d’autres considérations à ajouter à propos de l’accueil de l’Esprit-Saint en nous. Par exemple, quel rapport peut-il y avoir entre la voix de l’Esprit, la voix du cœur habité par le Paraclet, notre défenseur, notre Maître intérieur et la voix naturelle — elle aussi délicate et noble — de notre conscience ? Socrate possédait un " démon " qui inspirait sa conscience comme une voix divine (cf. platon, Apol., 29-30) ; Gandhi obéissait à sa " still small voice " (cf. fusero, Gandhi, 511). Mais, laissons de côté les exemples les plus frappants ; tout homme possède en lui une source de pensée et de sentiment. Nous nous demanderons alors : cette voix est-elle contraire, différente ou semblable à celle qui inspire le divin Paraclet ? C’est un problème dont l’étude appartient aux savants. Limitons-nous, pour l’instant, à considérer les effets d’un rapprochement entre la théologie de l’Esprit-Saint et la psychologie de l’homme. Nous voudrions aussi dire quelques mots au sujet d’un vieux problème, celui de l’opposition entre la religion de l’autorité et la religion de, l’esprit. Cette dernière est choisie par les adversaires de l’Eglise, institutionnelle et hiérarchique, pour revendiquer la liberté d’une Eglise démocratique, vivant selon l’esprit, religieux de la communauté. Nous connaissons tous un peu les manifestations de cette prise de position critique. Nous estimons qu’une telle attitude au sein de l’Eglise Catholique porte atteinte non seulement à l’existence même de l’Eglise, mais éteint la vraie flamme de la Pentecôte, fausse la pensée du Christ et la Tradition (cf. congar, Mystère de l’Eglise, p. 146 ss.).

Célébrons comme il faut la Pentecôte, fusion de l’Esprit-Saint avec Son Eglise.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

24 mai

LA VOCATION CHRETIENNE A L’APOSTOLAT

Chers Fils et Filles,

La Pentecôte que nous venons de célébrer parle encore à notre cœur et éveille notre curiosité : quel effet produit l’Esprit-Saint dans l’âme de celui qui a le privilège de l’accueillir ? Si, vraiment, les disciples ont été envahis et enivrés par la présence, la force et la grâce du Dieu-Amour, sanctifiant et vivifiant, le Paraclet, l’Esprit-Saint, descendu sous forme de langues de feu, envoyé par le Père, au nom du Fils, nous nous demandons : Que produit l’Hôte Ineffable dans l’âme, l’esprit et le cœur de celui qui le reçoit ?

Nous imaginons aisément les effets engendrés par ce don surnaturel ; ils suffiraient à remplir tout un traité de théologie, une théologie nouvelle, celle d’un nouveau rapport entre Dieu et l’homme et donc, d’une nouvelle expérience de Dieu, une expérience qui se réalise, non seulement dans l’âme de celui qui reçoit l’Esprit Saint, mais aussi dans toutes les vicissitudes historiques et sociales du monde où, nous le savons, vivent des individus doués à la fois d’une vie naturelle et surnaturelle. La vie surnaturelle émane d’un principe unique et unificateur, l’Esprit-Saint, qui rassemble ses " Saints " en un seul corps, l’Eglise, Corps Mystique du Christ.

Pour annoncer la venue de l’Esprit-Saint, le Christ Seigneur a résumé en un seul mot les effets vivifiants du Paraclet : " Témoignage ". C’est un mot qui revient souvent dans l’Evangile de Saint Jean et dans la terminologie religieuse contemporaine.

Examinons ensemble sa double application : la pensée du Seigneur renferme un témoignage, un témoignage passif, pourrions-nous dire, c’est-à-dire reçu, constitué de dons et de charismes que l’Esprit-Saint répand en abondance chez ceux qui l’accueillent. Jésus annonce lors de la dernière Cène : " Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui provient du Père, il me rendra témoignage " (Jn 15, 26 ; 14, 26 ; 16, 17). C’est le témoignage intérieur de la vérité, révélée à Dieu, au Christ, à l’Evangile.

Il existe aussi un témoignage extérieur: l’Esprit parle à l’homme (Mt 10, 20) et l’homme se fait témoin, messager de vérité. " Quand viendra le Paraclet, dit Jésus à ses disciples, vous aussi vous témoignerez " (Jn 15, 27). C’est ici que nous voulons fixer notre attention. La Pentecôte transforme les disciples en témoins, c’est-à-dire en Apôtres. Ecoutons encore Jésus, avant l’Ascension : " Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit-Saint qui descendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre " (Ac 1, 8). Souvenez-vous de la scène de la Pentecôte : les disciples ont été complètement transformés ; une force nouvelle les envahit, leur cœur débordait de joie. Lisons les Actes des Apôtres : Lorsque la foule, attirée par le bruit et émerveillée d’entendre proclamer dans sa propre langue les " merveilles de Dieu ", interprète d’une manière ironique l’attitude de cette assemblée remplie de l’Esprit-Saint, Pierre se lève et lui parle (Ac 1, 4). C’est la première prédication chrétienne ! L’Apôtre s’adresse à cette foule en tumulte et commence, avec une certitude prophétique, à annoncer la venue du Christ Sauveur.

Le témoignage extérieur, éveillé par l’Esprit-Saint, est un apostolat. Vous savez à ce sujet, et surtout après Vatican II, que c’est sous le mot d’apostolat que nous désignons l’activité extérieure de l’Eglise ; orientée vers un but unique : Le Salut par le Christ. Cette responsabilité se révèle d’autant plus urgente et nécessaire que l’humanité voit aujourd’hui les voies du kérygme, du message évangélique, s’ouvrir et se fermer de différentes manières. " L’Eglise est faite pour étendre le règne de Dieu à toute la terre, dit le Concile, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux, elle ordonne en vérité le monde entier au Christ " (Apost. Actuo. 2). Vous savez, aussi, que la vocation chrétienne est, de par sa nature même, une vocation à l’apostolat ; l’apostolat est une activité qui concerne tous les chrétiens ; les laïcs peuvent, de diverses manières, être appelés à coopérer avec l’apostolat hiérarchique (Lum. Gent. 33 ss.). Mais cette conscience apostolique et missionnaire du chrétien, appelé à la foi et favorisé par la grâce, n’est pas encore acquise comme il se doit par tous ceux qui se disent chrétiens. Cela veut dire que le message de Pentecôte n’a pas encore été compris et vécu comme il l’a été à l’origine du christianisme, c’est-à-dire comme le devoir de témoigner sa propre foi, de la protéger, de la répandre ; un droit et un devoir propres à celui qui a reçu le don de l’Esprit-Saint ; le désir de collaborer avec le Christ et d’édifier sur les bases que Lui-Même, architecte et constructeur, a jetées, Son Eglise.

Les catholiques contemporains ont fait de l’apostolat un sujet riche de pensée et d’action. Et, à ce propos, une réflexion sérieuse s’impose : quelle est, à l’heure actuelle, la situation de l’apostolat catholique ? Nous devons remercier le Seigneur pour les actions innombrables que le Peuple de Dieu accomplit afin de répandre le message chrétien. Remercions tous ceux qui, dans ce but, offrent leur intelligence, leurs noms, leurs moyens, leurs prières, leurs souffrances, leur solidarité ; hommes, femmes, laïcs, prêtres, religieux, à tous nous disons " merci ". Qu’ils sachent que l’Eglise et surtout le Souverain Pontife, les encouragent, les apprécient et les bénissent. Nous prions l’Esprit-Saint pour qu’il donne à tous ceux qui exercent l’apostolat à l’intérieur et à l’extérieur du domaine ecclésial cette force intérieure qui les aidera à accomplir, dans la joie, leur profession chrétienne. Mais nous ne devons pas oublier que la faiblesse humaine affleure sans cesse, menaçant cette attitude logique, constante et courageuse, propre à l’apostolat. Le chrétien, l’apôtre surtout, doit faire preuve de force, de courage, de loyauté et de liberté, comme il se doit à tout disciple du Christ (Ac 4, 20 ; Lc 12, 8-12 ; etc.).

Il existe toujours, hélas ! même chez les plus engagés (pensons à Pierre qui renia le Maître à l’heure de la Passion), une faiblesse inguérissable qui, sans un effort d’humilité de leur part et sans l’aide de l’Esprit-Saint, risque de les faire sombrer, à leur insu, dans cette sorte de " champ magnétique " que nous appelons respect humain, conformisme, crainte de la dérision et de l’opinion d’autrui. Nous rappelions ces jours-ci la pensée de Pascal sur l’usure de la force par l’opinion publique (Pensées, 333). Et aujourd’hui que la pression publique l’emporte sur l’autonomie de la personne, nous devons nous rappeler que nous sommes portés à laisser sans réponse l’appel extérieur de l’Eglise et l’appel intérieur de notre conscience. Nous nous proclamons libres, mais la crainte du jugement d’autrui, dont nous sommes les victimes, nous ôte la liberté. La contestation, qui, aujourd’hui, envahit même les milieux de confession chrétienne, a dépouillé le berceau de l’amour et de la vérité de ces forces qui auraient pu être utilisées en faveur d’un apostolat constructif. Cette attitude contestataire est une contrefaçon de l’apostolat (1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 2, 14). Nous voudrions que l’Esprit, dont ces contestataires se disent guidés (pour se soustraire probablement à l’harmonie de la communion ecclésiale et au respect de l’autorité), les ramène à leur véritable fonction et à l’amour de toute la communauté chrétienne.

Invoquons l’Esprit-Saint afin qu’il nous donne le courage et la force d’être les témoins de la Pentecôte dans l’Eglise et dans le monde.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

31 mai

L’EUCHARISTIE, SIGNE D’UNITE ET DE PAIX

Chers Fils et Filles,

Nous célébrerons demain la Fête-Dieu, la fête de l’Eucharistie dont l’institution a déjà été commémorée par l’Eglise le Jeudi Saint ; la Dernière Cène du Seigneur est si étroitement liée au drame de la Passion que les fidèles n’accordent pas assez de temps à la méditation du mystère de la présence réelle de Jésus dans l’Eglise et ne réfléchissent pas assez profondément au renouvellement du sacrifice du Christ dans l’Eucharistie. La Fête-Dieu est donc un rappel de cet événement, de ce mystère.

Au XIIIe siècle, dans la région des Flandres, des fidèles fervents instituèrent la fête du " Corpus Domini " ; en 1264, après le miracle de Bolsena, le Pape Urbain IV, par la Bulle " Transiturus " (nous en avons célébré le 7e centenaire voici quelques années) introduisit la Fête-Dieu dans la liturgie de l’Eglise universelle.

La valeur théocentrique du Mystère Eucharistique, c’est-à-dire de la présence sacramentelle du Christ vivant et vrai, de Sa représentation sacrificielle, méritait un tel rappel, une commémoration particulière ; la Grâce qu’il nous fait de Son Omniprésence, afin que nous puissions, en tous lieux, célébrer Son ineffable Mémoire, exigeait une Apologie du Christ immolé, source de Salut et de Vie pour chaque homme et pour toute la communauté des fidèles.

Ces quelques mots sur la Fête-Dieu suffisent pour l’instant : pour nous pèlerins en marche vers le Ciel, l’Eucharistie est le foyer où brille de tous ses feux la Vérité de notre religion chrétienne, c’est-à-dire la présence de l’Emmanuel, — Dieu avec nous —, la Rédemption d’une victime divine pour nous et enfin, le dessein de communion divine en nous. Plus le mystère de l’Eucharistie semble obscur et inaccessible à notre esprit profane (souvenez-vous du discours dans la synagogue de Capharnaüm : " ce langage est trop fort ! qui peut l’écouter ? " (Jn 6, 60), plus il devient clair, logique et béatifiant pour celui qui croit et aime Jésus-Christ. L’Eucharistie : Lui est là !

Fils très Chers, la situation intérieure et extérieure de l’Eglise d’aujourd’hui exige un approfondissement du mystère de l’Eucharistie ; pensons au Christ présent sous les apparences du pain et du vin, à Sa réalité vivante et vraie que la théologie catholique appelle " transsubstantiation ". Que la Cène du Seigneur ne veuille pas dire pour nous seulement " repas " mais sacrifice réel, immolation non-sanglante du corps et du sang du Christ, renouvelée dans l’offrande du pain et du vin (cf. M. de la taille, Myster. Fidei, p. 457 : " L’Eucharistie n’est sacrement que dans le mesure où elle est sacrifice "). Comment accomplir un mystère si prodigieux sans l’aide de la puissance divine, d’un pouvoir ministériel et sacerdotal conféré par Dieu ? L’âme doit être lavée de tout péché avant d’accéder au repas eucharistique (Mt 22, 12 ; 1 Co 11, 28-29) ; l’amour et l’unité sont l’effet premier de l’Eucharistie, sacrement ecclésial par excellence (n’oublions pas les exclamations de Saint Augustin : O sacramentum pietatis ! o signum unitatis ! o vinculum caritatis ! (Jn Tract 26, 13 ; PL 35, 1612-1613) ; Saint Thomas voit cet effet, la grâce, la " res " de l’Eucharistie dans l’unité du Corps Mystique et sans elle, il ne peut y avoir de salut ; en fait, la porte du Salut n’est ouverte à personne hors de l’Eglise (ST. th., III, 73, 3).

Nous voulons revendiquer, contre certaines négations entendues ça et là, la permanence de la présence réelle du Christ dans les espèces eucharistiques, même en dehors de la messe au cours de laquelle elles sont consacrées. Le Christ demeure. C’est pourquoi le culte eucharistique, en dehors de la Messe, est admis et même exigé ; l’Eglise par sa foi et sa piété l’a toujours professé et le célèbre avec de plus en plus de solennité (cf. faber, The blessed Sacrament ; voir Instruction Eucharisticum mysterium AAS 1967, p. 539 ss.). Ainsi, le culte de l’Eucharistie, l’adoration publique et privée du Saint Sacrement, la procession et la cérémonie de la Fête-Dieu (nous la célébrerons demain, si Dieu veut, dans la paroisse du Saint Sacrement), les congrès eucharistiques ont leur raison d’être de par la foi, la théologie, la liturgie, la piété individuelle et collective.

Fils et Frères, accordons une large place à l’Eucharistie, à la Messe surtout ! Elle est le cœur de notre religion et dans la communion avec le Christ, pain de vie, nous donnons à notre foi
son expression la plus haute ; nous donnons à l’Eglise sa vitalité propre, à nos âmes la nourriture qui sanctifie et au monde la lumière de l’unité et de la paix! (cf. vonier, La clef de la doctrine eucharistique, p. 247 ss.).

Nous vous y exhortons vivement.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

7 juin

L’ACTION DE L’ESPRIT SAINT DANS L’EGLISE

Chers Fils et Filles,

Que notre entretien soit aujourd’hui encore une méditation sur la fête de la Pentecôte !

N’avons-nous pas célébré récemment la descente de l’Esprit-Saint sur la première communauté des disciples du Christ ? Ne vous souvenez-vous pas que par la venue de l’Esprit-Saint, l’âme a pénétré le Corps Mystique du Christ qui s’est ensuite étendu à toute l’humanité ? N’est-ce pas ainsi qu’est née l’Eglise ?

Essayons à notre tour de voir l’Eglise telle que la voyait et la voit Jésus du Ciel : envahie, embrasée et sanctifiée par Son Esprit. Jésus la voit dans toute sa beauté, comme une Epouse. Ecoutons Saint Paul : " Le Christ a aimé l’Eglise ; il s’est livré pour elle afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée (Ep 5, 25-27). Saint Ambroise veut que le Christ voie les âmes toutes revêtues de candeur, aussitôt après le Baptême (toute âme baptisée reflète en soi la splendeur de l’Eglise (cf. de lubac, Med., p. 270), " car dans sa beauté, l’Esprit-Saint est descendu du Ciel " (De Mysteriis, 7, 37 ; CSEL, p. 104).

Chez l’homme, la beauté engendre l’amour ; dans le Christ, l’amour précède et engendre la beauté de l’Eglise, c’est-à-dire de l’humanité qu’il a aimée et rachetée, la ramenant ainsi à la perfection première, à l’ordre idéal de la Création, rayonnante de splendeur. L’Eglise, incendiée par l’Esprit-Saint, est comme une lampe allumée et c’est ainsi que nous devrions la voir.

Mais ici, une difficulté se présente. Même après la Pentecôte, l’Eglise reste composée d’hommes et ceux-ci ne resplendissent pas toujours de lumière divine. Les plus vertueux, ceux que nous appelons " saints ", ont aussi leurs défauts ; un grand nombre parmi eux sont des naufragés sauvés à travers des expériences imprévues, souvent dramatiques, ramenés sur le rivage du Salut par la miséricorde divine ou, comme nous avons coutume de dire, par les bienfaits du hasard. Et hélas ! Bien des chrétiens qui se professent tels, ne sont pas en réalité de vrais chrétiens ; les ministres de l’Eglise et les théologiens ne confirment pas toujours par l’exemple la mission qui leur a été confiée. L’histoire même de l’Eglise nous offre à ce propos des pages très peu édifiantes.

La difficulté existe dans toute sa complexité. Aussi bien les adversaires que les fidèles en sont scandalisés. Où est-elle, cette beauté de l’Eglise ? Cette sainteté suprême, où se reflète-t-elle ? La contestation, qui aujourd’hui s’élève de toutes parts, n’a-t-elle pas une raison d’être ? L’exigence de renouveau dans l’Eglise n’est-elle pas juste et légitime ? La nature même de l’Eglise n’autorise-t-elle pas le rejet des structures et des formes institutionnelles pour laisser une priorité exclusive et parfois radicale aux seules valeurs spirituelles qu’elle prétend renfermer ?

La difficulté existe et demanderait une longue et prudente réponse (cf. congar, Vraie et fausse réforme de l’Eglise, Cerf 1968).

Mais notre entretien est si bref que nous nous contenterons de vous donner quelques indications quant à la solution, de vous en indiquer les voies ou bien de vous conseiller l’état d’esprit le plus adéquat, car nous pouvons juger l’Eglise de deux manières : avec hostilité et avec sympathie.

L’attitude hostile, tout en faisant abstraction des préjugés moraux, est aujourd’hui, très répandue, imposée presque par les mentalités laïques et profanes. Dans son domaine propre, elle peut être légitime, lorsqu’elle ne s’octroie pas, à priori, le droit de rechercher la vérité dans d’autres domaines où il lui est possible de se déplacer.

Celui qui, avec courage, agit dans la vérité, voit resplendir tôt ou tard, et avec l’aide de Dieu, une lumière nouvelle, cette même lumière que donne peut-être une vieille lampe usagée ; il entrevoit dans l’Eglise quelque chose qu’il ne comprendra pas au premier abord, mais qu’il ne jugera pas de manière tout à fait négative et définitive. Son regard intérieur sera peut-être saisi par l’image d’une humanité toute proche et à peine perçue, resplendissant d’une forme idéale (cf. De Moribus ecclesiae catholicae, Saint Augustin ; PL 32, 1336-37).

Examinons, maintenant, l’attitude amicale, filiale, notre attitude, qui n’est ni ingénue ni flatteuse, mais demeure objective, critique et même sévère s’il le faut ; cependant toujours filiale ; elle est dictée par l’amour, comme toute attitude du Christ ; elle n’est pas orientée, a priori, vers la recherche et la diffusion des défauts, vers la contestation et la médisance (N’existe-t-il pas, de nos jours, des publications soi-disant catholiques, tout entières consacrées à cette profession ingrate) ? " La charité est... serviable, dit Saint Paul dans son hymne au premier des charismes... elle ne tient pas compte du mal et ne se réjouit pas de l’injustice " (1 Co 13, 4). Cette vision du Christ, à l’égard de son Eglise, ne se réfère qu’en partie et " in fieri " à notre Eglise en marche dans ce monde pécheur; elle ne se réfère qu’aux innocents, à ceux qui ont reçu la grâce, aux fidèles unis au Christ dans l’Eucharistie (Saint jean chrysost., Humil. XX), en un mot, aux " saints " (ils sont certainement beaucoup plus nombreux que ceux que nous vénérons sur les autels). Mais la vision du Christ, qui a modelé dans une beauté parfaite son Epouse, se réfère au Paradis, une réalité presque " irréelle " pour nous à l’heure actuelle, mais qui suffit à nous remplir d’enthousiasme pour l’Eglise d’aujourd’hui et de l’éternité ; l’Eglise de l’Apocalypse, celle où " l’Esprit et l’Epouse disent : Viens ! " (Ap 22, 17).

Oui, l’Esprit et l’Epouse du Christ, l’Eglise, notre Eglise en marche et parfois pécheresse, invoquent ensemble aujourd’hui, dans un élan de charité, l’avènement de la charité dernière.

Que cela suffise à affermir notre fidélité et notre amour à l’égard de notre Mère, notre Educatrice, l’Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique.

Avec notre Bénédiction.

 

 

14 juin

LE PARADOXE CHRETIEN : UN APPEL A LA PERFECTION, A L’AMOUR

Chers Fils et Filles,

La Fête de la Pentecôte déverse encore dans nos esprits les flots de lumière de son incomparable mystère : la venue de l’Esprit-Saint sur les disciples du Christ afin de les réunir en une Assemblée Unique, le Corps Mystique du Christ, Son Eglise, et pour introduire en chacun d’eux — et en chacun de nous — une nouvelle source de vie, une source surnaturelle, la Grâce.

Cet aspect particulier de l’économie de la rédemption, nous le savons, nous concerne personnellement. Contrairement aux énoncés des doctrines sociologiques — nos conversations en sont aujourd’hui tout imprégnées — la doctrine religieuse catholique et, par conséquent, l’Eglise, ne conçoivent pas l’homme comme un objet, un individu sans visage, une entité abstraite qui ne diffère d’une autre que par son étiquette, mais comme une unité bien distincte, une personne ; dans la sociologie religieuse, donc, l’homme conserve et enrichit sa personnalité propre, sa plénitude humaine et surhumaine.

Comment l’existence de chaque membre de ce corps social et spirituel qu’est l’Eglise, peut-elle croître, à la fois, en dignité, dans le domaine du Droit (c’est-à-dire selon les lois réglant l’appartenance d’un individu à la société), et en plénitude de vie ? Saint Paul répond : " Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira, car le temple de Dieu est sacré et ce temple c’est vous " (1 Co 3, 16-17).

L’historien Eusèbe de Césarée narre comment le martyr d’Alexandrie, Léonide (père d’Origène, l’aîné de ses sept enfants, l’un des personnages les plus célèbres de l’humanité) pour rendre grâces à Dieu du talent prodigieux de son fils, embrassait la poitrine de celui-ci, qui, selon lui, était le temple de l’Esprit-Saint (Eus 2, C ; Stor. Eccl. 1, 6, II, 11). C’est là le secret de la vie surnaturelle de tout chrétien : être revivifié par la grâce, c’est-à-dire devenir le temple de l’Esprit-Saint. Cela revêt une importance capitale dans notre théologie, dans notre manière de concevoir le véritable rapport que le Christ a voulu instaurer avec les hommes.

La doctrine de la justification en est le résultat; l’Evangile, Saint Paul, Saint Augustin, le Concile de Trente en sont les sources intarissables ; le Concile Vatican II n’aurait pu s’abstenir d’en faire état dans son enseignement sur l’Eglise. Quel aspect de cette doctrine le Concile a-t-il mis en évidence ? : la vocation universelle de l’Eglise à la sainteté.

La Sainteté : mot courant, mais difficile à définir ; il évoque en nous l’idée de Dieu dans son sens suprême et absolu. Dans les Ecritures, Isaïe proclame Dieu trois fois Saint (Is 6, 3 ; Ap 8). Cette idée de perfection transcendante, d’excellence, de pureté, de bonté infinie, de bonheur ineffable, de gloire éternelle, d’incomparable beauté, affleure à notre pauvre esprit lorsqu’à la Messe, la Liturgie nous fait dire : " Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des Armées... ". Nous voulons dire par cette remarque que les concepts de religion et de sainteté sont bien distincts, mais qu’en réalité ils n’en font qu’un (St. TH, II ; II 80, 2). Ce qui veut dire que nous ne pouvons pas parler de religion sans parler en même temps de sainteté et vice versa : ce n’est que par rapport à la religion que la sainteté revêt son sens le plus complet. Et, en y réfléchissant davantage, nous pourrions même conclure que le concept de sécularisation, introduit dans le programme de vie de tout chrétien en quête d’authenticité, est incomplet, sinon inacceptable. Et, ici, nous voulons mettre en évidence ce passage de Lumen Gentium (39) qui affirme que " dans l’Eglise, tous, qu’ils appartiennent à la hiérarchie ou qu’ils soient guidés par elle, tous, sont appelés à la sainteté ". L’Apôtre nous dit : " Et voici quelle est la volonté de Dieu, c’est votre sanctification ". Cela peut paraître prétentieux au premier abord, mais le Christ n’avait-il pas déjà dit dans l’Evangile : " Soyez parfaits comme votre Père Céleste est parfait " ? (Mt 48). Nous nous demandons alors : comment peut-on exiger de nous tout cela ? De quelle sainteté s’agit-il ? De quelle perfection ? Nous vous répondons, en attendant, par quelques questions. La médiocrité, peut-elle être acceptée dans une vie chrétienne ? Et cette vie, peut-elle être moralement insignifiante ? Hélas ! oui ; les chrétiens médiocres sont nombreux ; non seulement à cause de leur faiblesse ou d’une absence d’instruction, mais parce qu’ils veulent être médiocres et qu’ils ont leurs soi-disant bonnes raisons, celles du " juste milieu ", du " ne quid nimis ", de la " liberté de l’Evangile ", comme si l’Evangile encourageait l’indolence morale ou permettait cette obéissance ambiguë à deux ou plusieurs maîtres (puisque le but des soi-disant promoteurs de la libération est de soutenir le conformisme à la mode) comme si cela pouvait rendre notre vie plus confortable ou plus respectable !

N’est-ce pas là un semblant d’authenticité humaine ou chrétienne ? N’est-ce pas là hypocrisie, illogisme, légèreté ? N’est-ce pas réduire à néant la Croix du Christ ? (1 Co 1, 17).

Mais l’objection demeure : comment répondre à un tel engagement ? Qu’est-ce que la sainteté ? Encore une question difficile et complexe ! Simplifions-en la réponse en rappelant que cette sainteté à laquelle nous sommes tous appelés, résulte de deux composantes dont la première, la vraie, l’essentielle, est la grâce même de l’Esprit-Saint. Celui-là même qui nous appelle à la sainteté, à la perfection, nous donne le pouvoir de la conquérir, puisque c’est Lui-même qui nous l’offre et Lui-même qui nous la donne. Etre dans la grâce de Dieu, c’est tout pour nous ! Notre perfection, c’est de posséder la Charité Divine. Ne reste-t-il rien d’autre ? Non, mais un autre facteur est indispensable et cette fois de notre part si nous ne voulons pas sombrer dans le quiétisme ou l’indifférence morale. Et ce facteur, c’est notre " oui ". C’est notre disponibilité à l’Esprit, notre acceptation volontaire de la volonté de Dieu qui aime et pardonne ; un " oui " dont l’intensité dépend de notre liberté appelée, elle, à la générosité, à l’audace, à la grandeur, à l’héroïsme et au sacrifice.

Voilà le paradoxe chrétien : un appel à la perfection, à l’Amour.

La rencontre de la Volonté aimante et rédemptrice de Dieu avec la volonté obéissante et heureuse de notre cœur d’homme, c’est la perfection, la Sainteté (Ph 2, 13).

Les jeunes comprennent là vérité, la beauté de cette rencontre et la vocation à cette élévation suprême. Les Saints y parviennent grâce à l’Esprit-Saint qui souffle où il veut.

Méditez. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

21 juin

QUE LA CRAINTE ET LE DECOURAGEMENT N’AFFAIBLISSENT JAMAIS L’ARDEUR ET LA JOIE DU TRAVAIL CHRETIEN

Chers Fils et Filles,

Il Nous semble aujourd’hui de Notre devoir de vous dire quelques mots sur un événement qui Nous concerne personnellement : l’anniversaire de notre élection à l’Evêché de Rome, c’est-à-dire à la Chaire de Pierre, pour succéder à l’Apôtre dans le gouvernement pastoral de l’Eglise Catholique de Rome et du monde. Nous ne voulons pas vous entretenir longuement sur un thème si grave et si complexe, ni vous raconter l’histoire —- très simple et que vous connaissez bien d’ailleurs — de cet événement, mais profiter de cet anniversaire afin d’exprimer à l’Eglise nos sentiments de gratitude pour la bonté et l’amour dont elle ne cesse de Nous combler.

Ce serait, en effet, une attitude des plus ingrates à l’égard du Seigneur et des fidèles, que de taire les sentiments qui débordent de Notre cœur en cette circonstance.

Voici neuf ans qu’en ce même jour et à peu près à cette même heure, dans la Chapelle Sixtine, notre humble personne fut élevée au Trône Pontifical. Nous renoncions alors à une haute charge, le gouvernement de l’Archevêché de Milan, siège épiscopal des Saints Ambroise et Charles et des Serviteurs de Dieu, les cardinaux Andrea Ferrari et Ildefonso Schuster ; Nous fûmes alors appelé à succéder au Serviteur de Dieu, le bien-aimé et regretté Jean XXIII. Nous ne parlerons pas de cela maintenant ; chacun d’entre nous peut y réfléchir en situant l’événement dans le cadre historique et spirituel de cette période : il suffit de rappeler que le Concile venait d’ouvrir sa première session, faisant naître dans tous les esprits de l’Eglise et du monde les plus grands espoirs.

Essayons seulement de revivre par la pensée, d’une manière toute simple, cette journée mémorable.

Il Nous semblait, alors, être pris dans l’engrenage mystérieux d’un événement inconnu et supérieur à notre volonté ; Nous n’avions souhaité aucunement, et encore moins favorisé, une telle élection. Bien au contraire, après notre humble service effectué sous le Pontificat du vénéré Pape Pie XI et, plus tard, d’un autre Serviteur de Dieu, le vénéré Pie XII, Nous connaissions déjà les nombreux devoirs qui incombent au successeur de Pierre ; Nous ne pouvions donc ignorer ni la préparation indispensable à une si haute charge, ni les charismes que requiert un tel ministère.

Certaines de nos notes personnelles disent à ce sujet : " Le Seigneur m’a sans doute confié cette tâche non pas parce que j’y suis porté, ni pour que je gouverne l’Eglise et la délivre de ses maux, mais afin que je souffre pour Elle et que je sache que c’est Lui et personne d’autre qui la guide et la sauve ".

Nous vous confions cela non pas pour accomplir en public un acte de vaniteuse humilité, mais afin que vous puissiez partager la paix que Nous éprouvons, en pensant que le gouvernail de l’Eglise n’est pas tenu par notre main faible et inexperte, mais par Celle, invisible, amoureuse et forte, du Seigneur Jésus, Nous voudrions que le sens évangélique de foi et de confiance requis par le Christ de ses disciples, domine en vous et dans toute l’Eglise, affligée souvent par les faiblesses humaines. Que la crainte et le découragement n’affaiblissent jamais l’ardeur et la joie du travail chrétien ! Quant à Nous, Nous voulons citer la phrase d’un autre grand Pape, Léon I°, prononcée lors de la célébration de son élévation au Pontificat : " Dabit virtutem qui contulit dignita-tem " : Celui qui vous a conféré cette dignité, vous donnera la force nécessaire (Sermon 2 ; PL 54, 143).

A propos de dignité. Nous voulons vous faire part de notre émotion lorsque, après la célèbre fumée blanche, Nous avons été comblé d’hommages ; Nous avons pris conscience, comme saisi par un vertige, de la grandeur de notre mission ; Nous avons compris aussitôt que notre modeste personne, de par le ministère auquel elle était appelée, risquait d’être brusquement séparée des êtres chers et des amis et surtout de ce Peuple dont le bien spirituel Nous avait été confié par l’élévation à la dignité sublime de Vicaire du Christ. L’échelle hiérarchique peut parfois séparer le chef de sa communauté et éveiller la conscience d’un privilège.

En évoquant cette journée (et celle de notre entrée officielle à Milan en compagnie du professeur Virgilio Ferrari, maire de la ville), Nous devons rendre grâces au Seigneur d’avoir été envahi par un sentiment de sympathie à l’égard de tous ceux dont le souci pastoral Nous avait été confié. Nous avons découvert au plus profond du cœur, le sens de notre nouvelle mission : Serviteur des Serviteurs de Dieu ; Nous nous sommes alors souvenu des sages exhortations pastorales de l’un de nos prédécesseurs loin de Nous par le temps mais proche par le magistère, Saint Grégoire le Grand ; mais, plus encore, avons-Nous entendu la voix même du Christ résonner en Nous : " M’aimes-tu plus que ceux-ci " ? C’est là le véritable privilège du Pape : " M’aimes-tu Simon Pierre, fils de Jean, m’aimes-tu plus que les autres ? Alors pais mes brebis ! " (Jn 21, 15).

Autorité et charité ne sont plus qu’une seule chose; une chose si grande qu’elle s’étend jusqu’aux frontières du monde et à tous les besoins de l’humanité ; Nous avons compris soudain la mission sociale du Saint-Siège. Une chose si vraie dont Nous avons décelé la valeur secrète : l’Unité de l’Eglise et du monde ; Jésus, au moment suprême de sa vie, avait dit au Père : " Qu’ils soient Un comme nous " (Jn 17, 11). Nous avons alors compris le paradoxe qui entrave encore la pleine réalisation de l’œcuménisme : la primauté de Pierre. Elle n’est pas un obstacle à l’Unité mais la lumière qui doit conduire à l’Unité, afin que tous les chrétiens ne forment qu’un seul Peuple de Dieu (Ep 4, 3-7), C’est là notre rêve et notre espérance.

Tant et tant d’autres choses ont afflué dans notre cœur pour lui faire sentir la nécessité de se tenir attaché à la force de Dieu plutôt qu’appuyé sur des sables terrestres ; pour lui faire sentir, frères et fils très chers, le besoin de vos prières et de votre aide. Nous vous y encourageons, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

28 juin

PIERRE, FONDEMENT D’UNITE

Chers Fils et Filles,

Nous commémorerons, demain, la fête du Premier Apôtre que Rome célèbre avec celle de Saint Paul depuis le troisième siècle. La fête de " Saint Pierre au Vatican, celle de Saint Paul sur la Via Ostiense, la fête de Saint Pierre et Saint Paul aux catacombes ", où se trouve actuellement la basilique de Saint Sébastien (cf. Kirsch Jahrbuch f. Lithurgiewiss, 1923, 38 ; Martyrologe Saint Jérôme ; M. guarducci, la Tombe de Pierre, p. 141 ss.).

Grande fête, donc surtout à Rome. C’est comme si la Ville Eternelle revivait son passé glorieux, ses vénérables souvenirs devenus d’autant plus chers à notre cœur que les fouilles et les études récentes ont confirmé l’authenticité du tombeau et des reliques de l’Apôtre Pierre, conservées sous la coupole de la Basilique Vaticane.

Mais parfois, l’émerveillement et la vénération de certains objets, ou d’événements habituels et proches de nous, risquent de s’atténuer, si nous ne réfléchissons pas assez à leur vrai sens et à leur vraie valeur. Il faut réfléchir. Une telle réflexion exigerait naturellement une consultation des Ecritures, de la Théologie, de l’Histoire, de l’Hagiographie et surtout de l’Ecclésiologie ; mais elle nous est facilitée, du moins dans ce bref entretien, grâce à la richesse des symboles qui caractérisent l’Apôtre,

 

Le nom

Pensez au nom même de Pierre ; c’est le premier symbole. Vous connaissez le récit évangélique (Mt 16, 18). Qui a donné ce nom à Simon, Fils de Jean ? Car tel était son nom. C’est Jésus lui-même, après les paroles que l’Apôtre lui avait adressées. Tu es le Christ, Fils du Dieu Vivant s’exclame le disciple, et Jésus de répondre : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Simon devient Pierre ; Pierre devient la pierre angulaire de l’édifice projeté par le Christ. Quel est le sens de cette transformation ? Pourquoi le Christ a-t-il réservé à Pierre la place qui lui revenait de droit, à Lui, le Seigneur ? (Mt 21, 42 ; Ac 4, 11 ; Rm 9, 33 ; 1 P 2, 6). Quel dessein divin, le choix d’un tel nom révèle-t-il ? Quelles prérogatives confère le choix d’un tel nom imposé par le Seigneur à Son disciple qui, au regard des hommes, n’était peut-être pas le plus indiqué ? Quels devoirs réclame-t-il ? Quelle Ecclésiologie veut-il établir ? Quel prodige historique annonce-t-il ? Pensez-y ! (Saint augustin, Sermo 295 ; PL 38).

 

Les clés

Le Christ annonce à Pierre la remise des clés du Royaume des Cieux. C’est le deuxième symbole. Les clés du Royaume des Cieux, dit le Seigneur. Que signifie cela ? Les clés sont le symbole de la puissance ; elles permettent d’ouvrir et de fermer, sur l’ordre du Maître, la porte d’une demeure. De quelle demeure ? Le Royaume des Cieux, c’est-à-dire, l’Economie du Salut, le rapport surnaturel instauré par le Christ entre Dieu et les hommes (Col 1, 26 ; Ep 1, 7 ss.). " Remettre les clés, c’est conférer le pouvoir " (lagrange ; Mt 16, 19). Pierre et, avec lui tous les apôtres, sert donc d’intermédiaire indispensable pour accéder au Royaume des Cieux... Ce symbole si simple et si clair est toutefois riche de sens. Il invite à la réflexion.

 

Le filet

Et le filet ? Vous pouvez en voir sa reproduction stylisée sur la porte de la Basilique, reproduction étrange, sans doute, mais symbolique ! Le filet rappelle l’humble profession de Simon Pierre : il était pêcheur. Jésus a choisi le métier de son disciple et de tous ceux qui, comme lui, le pratiquaient, pour en faire le symbole de la mission qui leur était destinée. Après la pêche miraculeuse, Jésus, en effet, leur dit : " Je vous ferai pêcheurs d’hommes " (Mt 4, 19). Pêcheurs d’hommes ! Cela veut dire approcher les hommes, apprendre à connaître leurs coutumes, s’adapter à leurs exigences, savoir les attirer, les aimer, les convaincre. C’est, là, la mission apostolique, l’exercice d’un ministère patient ! La perspective d’une diffusion universelle du message évangélique ! Voilà la promesse silencieuse du Christ : cette action téméraire de convertir le monde s’accomplira avec succès, non par habileté humaine, mais par la grâce divine et ce, malgré la résistance obstinée des hommes.

 

La barque

Lorsque nous pensons à Pierre pêcheur, comment ne pas penser à un autre signe : la barque ? Cette barque dans laquelle Jésus monte, s’assoit et, comme du haut d’une chaire, parle à la foule " rassemblée sur les bords du Lac de Génésareth " (Lc 5, 3). C’est dans cette même barque que Jésus commande aux disciples de lancer les filets. Ceux-ci se remplissent de poissons à tel point qu’une autre barque s’avère nécessaire. Pierre comprend aussitôt qu’il s’agit d’un miracle et, tombant à genoux devant Jésus, il s’exclame : " Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur " (Lc 5, 8) (Marc nous raconte, informé peut-être par Pierre, qu’un coussin se trouvait dans la barque). Sur ce coussin Jésus s’endort mystérieusement. Mais voici que tout-à-coup, la tempête se déchaîne. Les disciples, saisis de terreur, réveillent leur Maître ; Jésus se lève et, d’une main, apaise la fureur du vent et des eaux ; le calme se fait soudain (Mc 4, 35-41). Cette barque est devenue le symbole de l’Eglise en mouvement, qui vogue sur les flots du temps et de l’histoire. Cette barque est l’emblème de Pierre ; elle figure encore sur le sceau apposé pour authentifier les documents de l’Eglise marqués de " l’anneau du pêcheur ".

 

Le coq

L’histoire de Pierre nous offre un autre symbole : le coq. Ce coq implacable qui chante la nuit du reniement de Pierre, la nuit du procès de Jésus, ainsi qu’il l’avait prédit : " Je te le dis Pierre, le coq ne chantera pas aujourd’hui, que par trois fois tu n’aies nié me connaître " (Lc 22, 34).

Pierre nous apparaît dans toute la complexité de son caractère et dans toute sa faiblesse humaine ; il est bon, sincère, exubérant ; transporté par son enthousiasme, il se fie à lui-même. Mais c’est le démon qui l’emporte, et alors, la peur envahit Pierre qui renie la fidélité et l’amour : " Non, je ne le connais pas " (Mt 14, 71). Par bonheur la bonté de Jésus est sans limite. Le Christ se tourne vers son disciple et ce geste suffit à bouleverser l’Apôtre qui s’enfuit mais ne désespère pas. Jésus lui avait prédit qu’il se ressaisirait et qu’il aurait pour mission " d’affermir ses frères " (Lc 22, 32).

Nous pouvons conclure cette série de symboles en vous en rappelant le dernier, celui du Pasteur, autre titre propre à Jésus que le Seigneur Ressuscité a conféré à Pierre ; après avoir éprouvé par trois fois sort amour, par trois fois, Il lui a confié Son Troupeau, Son Eglise (Jn 21, 15 ss.). Méditez : Pierre, Pasteur ! Son successeur le Pape est " le principe éternel et visible, le fondement de l’unité " (Lum. Gent. 23) dans la foi, l’espérance et la charité !

Celui qui, en cet instant, s’adresse à vous, exulte et frémit à cette évocation de Pierre par laquelle l’Eglise veut, aujourd’hui, honorer Jésus-Christ. Vous en savez la raison. Fils et Frères très chers, priez donc pour Nous, indigne mais véritable successeur de Pierre. De tout cœur, Nous vous bénissons.

 

 

5 juillet

LE PROCESSUS DE CHANGEMENT DANS LEQUEL NOUS SOMMES ENGAGÉS DOIT NOUS CONDUIRE A DIEU

Chers Fils et Filles,

Nous emprunterons à la saison où nous nous trouvons le thème de notre entretien. Nous sommes tous fils de notre temps ; nous faisons de nos expériences vécues, l’objet de nos pensées. L’été est pour chacun l’occasion d’une expérience nouvelle et permet à beaucoup d’entre vous de connaître des lieux différents, d’entrer en contact avec des formes de vie inhabituelles, de nouer de nouvelles relations, enfin, de faire des expériences originales. Au cours de vos voyages, par exemple, vous êtes amenés à vivre — de manière fugitive et superficielle sans doute — des instants nouveaux qui vous invitent, toutefois, à vous poser l’un des problèmes les plus graves et les plus complexes. Qu’est-ce que la vie, vous demandez-vous ? Par quel élément essentiel, la définir ?

De cette question élémentaire mais fondamentale, jaillit une première réponse, digne d’être mentionnée : la vie est quelque chose de dynamique ; elle n’est pas statique, mais elle change, se développe, s’agite, cherche, travaille; la vie tend à un but ; exister ne suffit pas ; l’existence doit être entièrement projetée vers l’avenir, c’est-à-dire toujours à la recherche du nouveau, du meilleur, du parfait et du bonheur. Si l’expérience a réveillé en nous cette conception d’une vie en recherche, nous touchons alors au problème moral, au problème humain par excellence. En effet, si l’action qui donne un sens à la vie, met en cause ce que nous possédons de plus humain, c’est-à-dire la pensée, la volonté et la liberté, alors, acte moral et acte humain ne font plus qu’un (cf. St. TH. I-II, 1-3). Cette première observation est déjà une conquête qui mériterait d’autres remarques. Relevons celle-ci : il est impossible de faire abstraction de la valeur morale de notre vie. Ici, une deuxième observation s’impose : existe-t-il dans le monde un système moral qui imprime à la vie ce caractère humain que nous considérons, par habitude, normal et authentique ? Un tel système moral résiste-t-il encore ?

Considérons quelques causes générales du tourment de notre existence. L’une des plus caractéristiques est le changement. Tout change. D’aucun côté notre vie ne peut y échapper. Tout change : la science, l’art, l’activité, les relations sociales, l’école, les transports, l’économie, l’assistance sanitaire, les cadres législatifs et politiques, la mentalité, les coutumes. Evolution, progrès, révolution sont les termes qui définissent l’histoire de notre temps. Et l’" aspect " de l’homme ne change-t-il pas lui aussi ?

Que reste-t-il d’humain, de moral dans cette transformation vertigineuse de la vie ? Nous avons hérité tout un patrimoine de concepts, de traditions... que faut-il garder ? que faudrait-il
changer ?

N’en est-il pas de même dans l’Eglise ? Tout au long des siècles que de formes de vie, de coutumes et de valeurs n’ont-elles pas subi un processus critique quant à leur validité dans le temps ! L’aggiornamento dont nous parlons tant, glisse-t-il vers un transformisme qui altère non seulement les caractères extérieurs de la vie ecclésiastique (langage, habit, rite, activité), mais aussi les concepts intérieurs sur lesquels se fondent la foi, le culte, la charité et la discipline ?

Nous sentons tous que quelque chose peut et doit changer, mais en même temps, nous sommes conscients que certaines choses très importantes, ne serait-ce que pour leur valeur propre (l’art, l’histoire, la tradition, les institutions et les civilisations séculaires...) ; certaines choses essentielles, comme la vérité divine et la constitution ecclésiastique qui légitimement en dérive, ne doivent pas céder à cette vague de transformisme, d’abdication, d’infidélité, mais méritent absolument d’être protégées, conservées, renouvelées, aussi bien dans la pensée que dans les attitudes extérieures.

Un devoir nouveau, propre à notre temps, nous est demandé, celui du discernement : savoir reconnaître ce qui est désormais dépassé ou mieux perfectible et ce qui, au contraire, même au prix de la vie, doit demeurer la raison d’être inaliénable et permanente de l’existence. Ce discernement, nous ne pouvons l’accomplir arbitrairement par nous-mêmes. En tant que membres d’un corps social organisé, nous devons agir de façon réfléchie et respecter l’ordre établi. Un problème d’autorité s’impose alors même s’il ne s’oppose pas à des solutions de progrès que les constitutions actuelles admettent d’ailleurs et encouragent.

Il en est ainsi d’autant plus dans le corps social et mystique qu’est l’Eglise, dans lequel l’élément divin requiert un effort de perfectionnement continu et en même temps un respect profond — jusqu’à l’héroïsme s’il le faut — pour son identité dogmatique et pour son orthodoxie, conservée, enseignée et interprétée par une autorité légitime chargée par Dieu de ce service de charité en faveur de la vérité.

Mais nous voulons terminer par deux observations, ou pour mieux dire, deux exhortations.

D’une part, nous devons, sans crainte ni méfiance envers notre temps, nous rendre compte que la Providence nous a fait naître à une époque caractérisée, disions-nous, par le changement et le progrès; Essayons de comprendre cette situation de développement et bénissons de tout cœur les bonnes choses que l’homme, pa*r ses efforts, sait offrir à la vie de l’homme.

D’autre part, ne nous laissons pas saisir par le vertige des mutations qui se produisent autour de nous. Tâchons, plutôt, de trouver en elles, des principes supérieurs susceptibles de nous servir de guides, afin que le processus de changement dans lequel nous sommes engagés ne soit ni bouleversant, ni désordonné, mais trace, dans le temps, le chemin, qui, au-delà du temps, doit nous conduire à Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

12 juillet

L’IMPERATIF MORAL, GOUVERNAIL DE LA VIE

Chers Fils et Filles,

Nous voudrions attirer votre attention sur une question simple et importante à la fois: la nécessité de retrouver les principes directeurs de notre conduite.

Sachons, avant tout, que notre conduite est tout ce qu’il y a de plus important dans notre vie. Si la vie est notre bien suprême, l’agir, c’est-à-dire la manière de vivre cette vie, est notre devoir suprême.

Ici, une question fondamentale se pose : Comment agir ? Que faire ? Pourquoi agir d’une façon plutôt que d’une autre ? C’est encore et toujours le problème moral, c’est-à-dire la règle de notre conduite, qui nous amène à réfléchir; ce problème fondamental nécessite un réexamen profond, puisqu’il a trait à notre manière de vivre ; il concerne l’usage que nous entendons faire de notre existence, le caractère que nous voulons conférer à notre personnalité, à nos rapports avec autrui et à notre vie dans la société. Un problème fondamental, disions-nous, surtout pour les chrétiens qui ont une conception bien déterminée de la vie : notre destin suprême dépendra de ce que nous aurons fait. Souvenez-vous de la parabole des talents : ces talents, c’est-à-dire les dons de la vie, nous pouvons les considérer comme notre patrimoine propre mais aussi comme une responsabilité ; c’est en effet de la manière dont nous utiliserons ce patrimoine que dépendra notre salut.

La vie est telle un navire ; or, ce qui compte dans un navire, c’est le gouvernail, la direction qu’il prend, le port vers lequel il se dirige. Ce gouvernail, c’est le jugement moral, l’impératif moral.

Nous ne voulons pas prêcher un sermon (ce serait celui qui ouvre les célèbres exercices spirituels). Qu’il nous suffise aujourd’hui de constater que le mécanisme de notre jugement s’est un peu enrayé, détraqué et on voudrait même le détruire. Pourquoi ?

N’est-ce pas simple et naturel que d’agir ? Ne vivons-nous pas à une époque dominée par une intense activité ? Tous travaillent, il est vrai, accélèrent et multiplient leurs activités, mais avec quelle confusion d’idées et d’actions ! Comment et pourquoi agir ? C’est, là, une double question qui, pour beaucoup, semble résolue ou n’exige même pas une solution ; il suffit d’agir, avons-nous coutume de dire; il suffit de travailler, de réussir ! Mais ensuite, une sorte de vertige fait place à cette activité frénétique qui ne trouve pas sa raison d’être. N’assistons-nous pas, tous les jours, à la rébellion d’une société satisfaite de son bien-être ? Ne voyons-nous pas les jeunes manifester leur satiété, leur dégoût à l’égard de ce monde en progrès ? Ne voyons-nous pas, aussi, une certaine confusion envahir l’esprit de l’homme en quête de guide ? L’indifférence morale n’est-elle pas pour l’homme moderne la solution à tant de problèmes posés par son " agir " ? L’homme n’affiche-t-il pas à ces problèmes l’étiquette " tabou " discréditant ainsi leur contenu et trouvant dans la négation la meilleure des solutions ? N’assistons-nous pas à la corruption de coutumes que nous appelions, hier, vertus? N’assistons-nous pas à l’affirmation de l’hypocrisie, de la délinquance, de l’égoïsme, de l’autodestruction la drogue par exemple) ? Malgré la large place que ces " coutumes " ont pris dans la vie sociale, nous sommes encore conscients qu’il s’agit de phénomènes négatifs ! Et les phénomènes positifs qui, par bonheur, sont encore proches de nous et répandus dans le monde, sont-ils toujours fondés sur des principes rationnels, sur des principes capables de les diriger vers le bien de l’humanité et non vers sa destruction (cf. Technique et armes nucléaires, hygiène et " family planning ", etc. pascal, Pensées, 385).

Nous pourrions continuer cette enquête sur la carence de principes moraux en relevant d’autres inconvénients qui troublent l’action humaine ; les inconvénients créés, par exemple, par la politique, la mode, les loisirs, qui donnent à l’homme l’illusion de bien agir, puisqu’il parvient à s’y adapter facilement ; mais dans une telle condition, l’homme subit plutôt qu’il n’agit.

L’action humaine, l’action morale, n’est pas des plus simples ; elle implique un grand nombre de facteurs, à leur tour très complexes, et qui font l’objet d’études, de théories, de tendances...

Le caractère héréditaire, la liberté, la conscience, le devoir, la loi, l’autorité, les mœurs ... ce sont, là, les facteurs dont dépendent l’efficacité et le mérite de nos actions.

Nous devons avoir les idées claires à cet égard, si nous voulons vivre en hommes intelligents et libres, si nous voulons être des chrétiens fidèles et heureux de porter ce titre.

Commençons aujourd’hui à faire les premiers pas sur cette voie qui nous conduira à la perfection de l’agir humain.

Quels sont ces premiers pas ?

Ce sont les principes innés de notre raison pratique que nous possédons dès l’enfance ; l’homme a le privilège de connaître le système moral dans lequel il vit et, lorsqu’il le découvre, il sait qu’il doit vivre selon ce système, c’est-à-dire vivre selon sa nature et respecter son être. En un mot, voici la formule : sois bon et repousse le mal.

L’idée du bien et du mal naît de notre conscience ; elle est donc le fondement de notre action ; c’est de là que dérivent les principes de la morale ; d’où, l’importance pédagogique de bien mettre en évidence le sens du bien et du mal et de le développer dans un dialogue intérieur. Ce dialogue intérieur de la conscience s’appelle justement la morale, lorsqu’il se réfère à la distinction entre le bien et le mal, et prend conscience que celle-ci implique l’exigence d’une adaptation radicale à nôtre nature rationnelle qui, à son tour, implique une exigence transcendante qui est la volonté créatrice de Dieu.

Que les hommes soient, vraiment hommes et les chrétiens vraiment chrétiens ! C’est, là, la source des principes directeurs de notre action ; c’est, là, notre vocation morale qui réclame un respect constant ; les maîtres l’appellent " habitas " et la définissent par un terme caractéristique, la syndérèse, c’est-à-dire l’orientation vers le bien-agir, vers l’honnêteté de vie (St. TH. I, 79, 12 ; D. TH. C. XIV, 2, 1992 ss. ; ph. delhaye, La conscience morale du chrétien, p. 86 ss.).

Saint-Paul, dans son discours devant le gouverneur romain, scelle tout cela dans une formule qui devrait être le programme de toute notre vie morale : " Je m’applique à avoir sans cesse une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes " (Ac 24, 16). Qu’il en soit ainsi pour chacun de nous, avec l’aide de Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

19 juillet

SIGNIFICATION DES NORMES PASTORALES SUR LE SACREMENT DE LA PENITENCE

Chers Fils et Filles,

Vous êtes certainement au courant de la promulgation de certaines normes pastorales pour l’administration de l’absolution sacramentelle générale, éditées le 16 juin 1972 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Si vous n’en avez pas encore pris connaissance, hâtez-vous de le faire car ces normes concernent la discipline du sacrement de pénitence et touchent à l’un des points fondamentaux de la vie chrétienne : la réconciliation du fidèle en état de péché avec Dieu, par le rétablissement (ou la réparation) de l’état de grâce, c’est-à-dire de la vie surnaturelle pour celui qui l’aurait perdue (ou affaiblie) ; réconciliation avec l’Eglise, par la réinsertion dans sa communion, si, par malheur, la faute commise comportait totalement ou en partie l’éloignement du Corps Mystique du Christ qui est l’Eglise, C’est, là, voyez-vous, un point essentiel et vital de votre relation personnelle avec le Plan de Salut.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit du sacrement de pénitence qui, de droit divin et selon la tradition de l’Eglise, les Conciles du Latran (1215) et de Trente (XIV° siècle - c. 8), exige la confession. La confession implique, à son tour la présence d’un ministre, d’un prêtre autorisé à l’entendre et à donner l’absolution. Mais alors, comment faire là où les prêtres manquent, là où ils sont peu nombreux (comme dans les territoires de mission), là où n’existent ni la possibilité ni le temps d’exercer ce ministère ? Ne pourrait-on pas donner l’absolution collective, sans la confession individuelle ? N’a-t-on pas déjà introduit, ça et là, la confession communautaire, c’est-à-dire un rite pénitentiel accompli par une assemblée de fidèles qui, tous ensemble, reçoivent l’absolution sacramentelle, sans avoir fait précéder celle-ci d’une confession individuelle et orale ?

Après avoir considéré attentivement ces questions, après avoir essayé de bien interpréter l’engagement dérivant de la volonté miséricordieuse du Christ et recherché avec une responsabilité pastorale les intérêts spirituels de l’Eglise et des fidèles ainsi que les devoirs et l’importance du ministère sacerdotal, la Congrégation pour la doctrine de la foi a établi ce qui suit : primo, la norme du Concile de Trente doit demeurer en vigueur et être appliquée fidèlement aussi bien par les prêtres que par les fidèles ; la confession individuelle et complète est le moyen ordinaire pour recevoir l’absolution des péchés mortels. La loi demeure. Secondo, en raison de circonstances particulières, par exemple, lorsqu’un danger de mort est imminent (incendie, naufrage, guerre...) et qu’un prêtre n’a pas le temps d’entendre la confession de chacun des pénitents, " tout prêtre a la faculté de donner l’absolution générale à plusieurs personnes ". La nécessité et l’urgence ont priorité sur la norme habituelle. Tertio, et c’est là la nouveauté : " en dehors des cas de péril de mort, il est permis d’absoudre sacramentellement de façon collective des fidèles qui se sont confessés seulement de façon générale, mais qui ont été convenablement exhortés au repentir ; et ce, quand, par exemple, étant donné le nombre de pénitents, il n’y a pas suffisamment de confesseurs à disposition pour entendre, comme il faut, la confession de chacun, dans des limites de temps convenables, en sorte que les pénitents seraient contraints de demeurer longtemps privés — sans faute de leur part — de la grâce sacramentelle ou de la Sainte Communion. Ceci peut se produire surtout dans des territoires de mission, mais aussi en d’autres lieux ou encore pour des groupes de personnes lorsqu’une telle nécessité se vérifie. Par contre, lorsque des confesseurs peuvent être à disposition, cela n’est pas permis par le seul fait du grand nombre de pénitents comme il peut arriver à l’occasion d’une grande fête ou d’un pèlerinage ". La célébration de ce rite doit être bien distincte de la célébration de la Messe.

D’autres normes qui seront certainement diffusées et qu’il faudra connaître, intègrent cette nouvelle discipline. Tout fidèle, conscient de la valeur d’une vie pastorale catholique authentique, les accueillera avec admiration et joie, en signe d’amour pour l’Eglise qui sait distribuer si généreusement les trésors de la grâce ; avec intérêt et confiance, pour ce rappel de l’importance incomparable que revêt le drame du péché dans la vie de l’homme, péché auquel le laxisme moderne tend à ôter toute gravité ; il les accueillera aussi avec espérance puisqu’elles confirment au Peuple de Dieu la valeur du sacrement de pénitence donné après la confession.

Pour une époque comme la nôtre, si désireuse de réaffirmer sa sensibilité morale et si avide de se libérer de tout ce qui peut tenir l’homme enchaîné, ce retour à l’actualité de la grâce sacramentelle de la pénitence est providentiel: si péché veut dire esclavage, mort, la prise de conscience du péché et le recours au remède divin de la rémission des péchés méritent d’être reconsidérés et célébrés avec l’intérêt et l’enthousiasme que nous réservons aux événements les plus importants de la vie et de l’histoire.

C’est à vous que nous nous adressons, frères dans le sacerdoce, à vous qui êtes appelés à être les pasteurs des âmes, les confidents, les maîtres, les " psychiatres " de la grâce, dans cette tâche ardue et délicate mais combien fructueuse : le ministère de la confession ! Nous nous adressons aussi à vous tous, Fils fidèles de l’Eglise, soit que vous en viviez l’heureuse expérience, soit que vous en soyez détachés par orgueil ou par crainte. Ayez tous de l’admiration, éprouvez de la gratitude pour ce " ministère de réconciliation " et désirez-le de tout cœur; il est la joie pascale de la Résurrection !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

26 juillet

LA MORALE CHRETIENNE EST UNE MANIERE DE VIVRE SELON LA FOI

Chers Fils et Filles,

En cette période d’été, nous consacrerons nos brèves audiences générales à la recherche des principes moraux sur lesquels doit être fondée notre vie chrétienne ; cette vie exposée à mille dangers ! Laissons de côté pour l’instant les dangers qui menacent la doctrine et réfléchissons à ceux qui frappent la règle morale, la vie vécue. Considérons quelques principes fondamentaux.

Un problème immense se pose à nous, celui du rapport entre la vie naturelle, profane, séculière et la vie chrétienne. Que d’efforts, hélas ! ne sont entrepris, de nos jours, pour dépouiller notre existence quotidienne de tout;signe, de tout critère et de tout engagement d’inspiration religieuse. On cherche, même dans les milieux chrétiens, à revendiquer un pouvoir exclusif et absolu à la laïcité de la conduite, surtout dans ses manifestations extérieures et publiques. Des courants de pensée et d’action tentent de séparer la morale de la théologie ; la morale ne devrait concerner que les rapports humains et la conscience personnelle de l’homme : autrement dit, dans le domaine moral, il n’y aurait besoin d’aucun dogme religieux, pour la simple raison que les expressions de la pensée et de l’activité humaine doivent se fonder sur des critères propres (les sciences, par exemple), et que l’organisation de l’Etat doit être conçue selon des principes sains et raisonnables (cf. Notre vénéré prédécesseur le Pape Pie XII, AAS 1958, p. 220). Non seulement la religion ne devrait plus avoir un caractère public, mais encore elle ne devrait en aucune manière inspirer la législation civile ou lui dicter des principes. La liberté religieuse, même lorsqu’elle est reconnue officiellement, est parfois soumise à des méthodes d’intimidation et d’oppression qui parviennent à étouffer dans les consciences la libre profession du sentiment religieux.

Qu’avons-nous à dire à ce propos ? Rappelons, avant tout, la distinction entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel ; distinction qui doit être affirmée et observée par respect pour la Parole du Divin Maître : " Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu " (Mt 22, 21). Mais ajoutons : ainsi qu’il existe un problème de rapports, c’est-à-dire de distinction, entre foi et raison, il en existe un autre entre foi et morale. Ce problème dont nous entrevoyons la solution et qui voit ces rapports étroitement liés (et, sous certains aspects, un rapport beaucoup plus étroit que celui existant entre foi et raison, car, ici, entre la foi et la morale, c’est-à-dire entre la foi et la vie, la distance entre les deux termes en jeu est moindre) est cependant un problème délicat et complexe. Essayons de poser quelques principes qui nous aideront à y voir plus clair.

Existe-t-il une morale chrétienne ? Une manière originale de vivre qui puisse être appelée chrétienne ? Qu’est-ce que la morale chrétienne ? Nous pourrions dire, par expérience, qu’elle est une manière de vivre selon la foi, c’est-à-dire à la lumière de la vérité et des exemples du Christ, ainsi que nous l’ont enseigné l’Evangile et le Nouveau Testament, dans l’attente, toujours, d’un retour du Christ et d’une nouvelle forme d’existence (la parousie) ; tout cela avec le secours intérieur et ineffable de l’Esprit-Saint et avec l’assistance extérieure, historique et sociale, mais qualifiée et autorisée, du magistère ecclésiastique. Par conséquent, la devise de Saint Paul : " Le juste vit de la foi " (Rm 1, 17 ; Ga 3, 11 ; Ph 3, 9 ; He 10, 38), dans son sens exégétique et dans son application pratique au style de vie chrétienne, est pour nous des plus valables. " La caractéristique essentielle (de la morale chrétienne), c’est d’être liée à la foi et au baptême " (cf. A. FEUILLET, Les fondements de la morale chrétienne d’après l’épître aux Romains, " Revue Thomiste ", juillet-sept. 1970, pp. 357-386).

Nous devons donc tirer deux conclusions extrêmement importantes pour notre mentalité moderne :

1. Nous devons, dans notre vie, accorder toujours la première place à Dieu, à la religion, à la foi et au Salut ; mais, attention, non seulement une place d’honneur, purement formelle ou rituelle, mais surtout une place logique et fonctionnelle. Chacun de nous doit dire : Si je suis chrétien et si j’honore en moi ce titre, je possède le secret de la vraie vie, la chance suprême, le bien supérieur, le plus haut degré de la véritable existence, mon intangible dignité et ma liberté inviolable. La placé que j’occupe par rapport à Dieu est la chose la plus importante et la plus précieuse. Dans la hiérarchie des devoirs, Dieu doit être au premier plan : " Je suis le Seigneur ton Dieu " (Ex 20, 2). Le Christ le répétera : " Cherchez-avant tout le Royaume de Dieu " (Mt 6, 33). La première orientation de la vie, le pilier de ma destinée d’homme sont exclusivement d’ordre théologique. Le précepte qui englobe et résume tous les autres est celui de l’Amour pour Dieu (Mt 22, 37 ; Dt 9, 5) ; il s’agit d’un précepte sublime et difficile, mais qui, dans l’effort même de son accomplissement dicte la raison et donne la force d’observer les autres préceptes, par exemple celui de l’Amour du Prochain, preuve de ce même amour pour Dieu (1 Jn 2, 9 ; 4, 20). Ainsi, si nous supprimons l’Amour pour Dieu, convaincus que l’Amour du Prochain seul suffit, (...certains croient, hélas! pouvoir simplifier le problème moral, en négligeant son principe religieux et en le réduisant à une philanthropie humaniste !) nous compromettons le rapport du véritable amour pour l’homme, rapport qui ne sera plus, alors, universel, désintéressé et constant, mais source de lutte et de haine.

2. La reconnaissance de la primauté du facteur religieux dans la vie ne veut pas dire transgression des devoirs inhérents à la justice et au progrès de la société, comme si l’observance religieuse suffisait à dispenser la conscience de tout acte de solidarité et de générosité envers le prochain. La reconnaissance de la primauté du facteur religieux dans la morale n’arrête aucunement la recherche des remèdes aux maux de la société ; c’est plutôt le contraire. Rappelons-nous les paroles sévères du Seigneur : " Ce n’est pas en me disant Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est dans les Cieux " (Mt 7, 21 ; Mt 25, 31-46) ; rappelons la phrase de l’Apôtre : " ... la foi opère par la charité " (Ga 5, 6).

Par bonheur, de nos jours, ce devoir de rendre agissante notre profession chrétienne et d’exprimer concrètement la foi par la charité est très ressenti surtout chez les jeunes ; nous aussi, nous devrions éprouver ce besoin d’aider l’Eglise (le Concile et le dernier Synode ont beaucoup insisté) à promouvoir l’avènement de la justice dans le monde. Nous devrions être attentifs, disions-nous, à ne pas priver notre activité bienfaisante de son inspiration religieuse ; nous ne devons pas faire de la religion un instrument politique ou un moyen pour parvenir à des fins qui ne soient le bien et le bonheur du prochain.

Nous essaierons, plutôt, de veiller à une éducation chrétienne authentique et de témoigner dans le monde, par la foi et la charité, la vérité et la transcendance de l’Evangile du Christ !

Que notre souhait se réalise !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

2 août

L’AFFIRMATION DU SENS MORAL EST UN BESOIN POUR TOUS

Chers Fils et Filles,

Nous pensons que chacun souhaite l’affirmation du sens moral, car c’est un besoin pour tous. Cette parole est reliée à un nœud de concepts et de questions difficiles parce que fondamentales et que nous connaissons, non pas par définition logique, mais par une intuition innée. Qu’est-ce que le sens moral ? C’est un jugement spontané, pour ainsi dire instinctif, primitif de notre processus rationnel, sur les bonnes et les mauvaises actions.

Mais quand une action est-elle bonne ou mauvaise ? Elle est bonne lorsqu’elle est conforme à un ordre, à un bien objectif, (ontologique), à un ordre qui vient de l’être, qui naît de la nature des choses; si l’action est difforme, elle est mauvaise.

Et comment savons-nous si cette conformité existe ? Nous le savons par la conscience, ce " geste " spontané mais réfléchi que notre esprit accomplit sur lui-même. La conscience est un mot capital, riche de sens et de contenu. C’est, avant tout, l’homme qui pense lui-même, c’est la pensée des pensées, c’est le miroir intérieur de l’expérience, de la vie; ordinairement, elle est psychologique : l’homme se sent, se souvient, se juge, parle de lui-même avec lui-même, il se connaît. Dans ce cadre intérieur, la perception de l’usage de la liberté acquiert un sens profond, que cet usage précède ou suive le " geste " créateur, c’est-à-dire le " geste " qui explique d’une manière responsable l’homme pensant et libre. Et cette perception s’appelle la conscience morale.

C’est d’elle que nous voulons vous entretenir aujourd’hui.

Nous ne parlerons pas longuement sur ce thème digne d’un traité sans fin. Nous ferons uniquement deux observations afin d’expliquer le but qui nous tient à cœur; celui d’inviter tous les hommes à réveiller le sens moral qui trouve son expression dans la conscience morale. Et ces observations sont les suivantes : sa nécessité et son insuffisance. Affirmer la nécessité de la conscience morale, équivaut à affirmer la nécessité que l’homme soit homme. Elle répond à sa propre définition: un homme sans conscience morale ressemble au bateau sans gouvernail, sans guide. Il lui manque la science des vraies valeurs de la vie et la science des fins de la vie. Les moralistes nous le disent lorsqu’ils nous enseignent que la bonté de l’action humaine dépend non seulement des circonstances dans lesquelles elle est accomplie et des intentions qui la poussent, mais surtout de l’objet dans lequel elle s’engage (cf. St. TH., I-II, 18, 1-4) ; or, cette définition complexe de l’action qui se veut humaine, implique un jugement de conscience subjectif et immédiat qui se développe dans la vertu régulatrice de l’action elle-même : la prudence. La conscience engage l’esprit et la volonté de l’homme actif, le rend maître de ses actions, le libère de la passivité intérieure, même lorsque la contrainte extérieure ne lui permet pas d’agir librement.

Ce retour à une conscience morale propre est d’autant plus souhaitable que l’éducation moderne habilite l’homme à penser et à prendre des décisions avec plus d’autonomie. Et aussi parce que notre psychologie est pénétrée, parfois sans qu’on s’en aperçoive, par le flot incessant des influences extérieures : le milieu, l’opinion publique, la mode, nos passions, les intérêts économiques, les innombrables distractions qui empêchent en pratique le recours à notre propre conscience : l’action première, personnelle est submergée par les différentes tendances ; et l’homme devient alors .aveugle, comme conditionné et guidé par le phénomène des choses qui l’entourent et par le mécanisme imposant et conventionnel qui le bouleverse. Au fond, comme cela est difficile pour l’homme d’aujourd’hui de se dire : moi, dans son for intérieur et combien il est facile pour lui de se donner à tout ce qui fait de lui un numéro insignifiant dans la masse anonyme, souvent privée d’une vraie conscience communautaire.

C’est dans l’expression de la conscience morale que l’homme s’affranchit des tentations suscitées dans son être blessé par le trouble hérité d’une tare lointaine: le péché originel ; alors, il acquiert de nouveau le concept et le désir de sa propre perfection. C’est par la conscience morale que l’homme fait face aux intérêts corrupteurs de sa dignité, qu’il peut vaincre les craintes de l’esprit lâche et incapable, qu’il nourrit des sentiments de " galant " homme, d’homme honnête, et même d’homme fort. Les grandes figures du drame humain, les innocents, les héros, les saints puisent leurs énergies dans cette conscience. Souvenez-vous d’Antigone. Souvenez-vous de tous ces hommes qui ont fait l’histoire et la chronique quotidienne ; ils étaient nourris par une conscience morale inébranlable, surtout lorsqu’un sentiment religieux leur donnait cette vigueur que lui seul peut donner; pensons à un Saint Thomas More (une biographie de Giuseppe Petrilli vient d’être publiée, p. 191), à un Saint Augustin, aux deux Thérèse et en général aux Saints qui ont écrit leur propre histoire : Edith Stein, et pour la littérature citons l’Adelchi de Manzoni (cf. Ac V, II).

L’importance du sentiment religieux nous porte à étudier la conscience morale dans sa confrontation avec l’Evangile et la tradition qui en découle. Analysons, tout d’abord, la facilité avec laquelle s’établit le rapport entre le monde divin et notre esprit, lorsque justement la conscience morale cherche les raisons et le but suprême dans son expression religieuse. Un fil, non seulement logique, mais vital, donne à ce rapport une cohésion interne. Une rectitude nouvelle rend alors possible entre l’esprit et Dieu, le dialogue, " une présence ". Dans le langage religieux, la conscience est appelée " cœur ", avec tout ce que ce centre de l’esprit peut signifier de vivant, de personnel, de profond et même de sentimental. Il y aurait trop à dire, depuis la découverte de la loi que Dieu a inscrite dans nos cœurs (cf. Gaudium et Spes, 16), depuis la psychanalyse des faiblesses humaines qui ont leurs mauvaises racines dans notre cœur (cf. Mt 12, 34 ; 15, 19) jusqu’au trésor que le cœur cache et révèle (cf. Lc 6, 45), jusqu’aux expériences ineffables que la voix du Seigneur dans les cœurs, ouvre aux disciples qui savent écouter (cf. Lc 24, 22). C’est pour cela que la liturgie nous demande, au début de la messe, de dire le " Confiteor " et de réfléchir quelques instants. C’est là l’examen de conscience, un exercice spirituel et ascétique de la plus haute importance et que nous devons tous considérer : la conscience est la lumière qui éclaire notre chemin, si nous voulons le parcourir avec droiture et énergie ; le chemin qui conduit à Dieu, but suprême de notre vie.

Nous parlerons maintenant de la deuxième observation : l’insuffisance de la conscience morale. La conscience laissée à elle-même ne suffit pas, même si elle porte en elle, les préceptes fondamentaux de la loi naturelle (cf. Rm 2, 2-16). Elle a besoin justement de cette loi ; et celle que la conscience offre à la vie humaine ne suffit pas ; elle doit être éduquée, expliquée ; elle doit être complétée par la loi extérieure, soit dans l’ordre civil — et cela, qui ne le sait pas ? — soit dans l’ordre chrétien. La " vie " chrétienne ne nous serait pas connue avec vérité et autorité, si elle ne nous avait pas été annoncée par le message de la Parole extérieure de l’Evangile et de l’Eglise. Celui qui penserait s’émanciper de la loi et de l’autorité légitime aurait un sens moral fermé à tous les préceptes gênants et supérieurs, fondamentaux pour le chrétien, tels la charité, le sacrifice ; il finirait par perdre un jugement moral exact et par se donner cette moralité élastique et permissive, mais qui, pourtant, aujourd’hui, semble prévaloir. Nous en reparlerons (cf. Discours de Pie XII, AAS 1952, p. 270-278). Reconnaissons, aujourd’hui, à la conscience la première place dans l’exercice de la vie morale.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

9 août

LE DEVOIR, C’EST LA VOLONTE DU PÈRE

Chers Fils et Filles,

Nous désirons aujourd’hui valoriser le sens du bien, cette rectitude dans l’" agir " humain, ce caractère personnel que nous appelons aussi vertu, honnêteté, bonté. Les influences extérieures dominent l’homme moderne, détournent son jugement de la vérité en elle-même, distraient son vouloir ; ainsi tous ceux qui suivent " les mirages du bien " (cf. Purg. 30, 131) perdent le critère exact de l’" agir " humain. Il faut réveiller la conscience morale, si nous voulons être, devenir des hommes et, encore plus, des chrétiens, car nous sommés entourés, suffoqués presque, par l’influence tourbillonnante des impulsions, des opinions, des dangers et des valeurs de notre époque. Mais revenons au problème moral : nous serons d’autant plus hommes que nous aurons été capables d’accorder au sens moral la première place dans notre vie.

 

Réveiller la conscience morale

Une analyse élémentaire s’impose, une analysé subjective pour l’instant. Quelles sont les composantes de la moralité ? Nous pouvons les appeler communément : devoir, pouvoir, vouloir. Est-ce que celui qui manque à son devoir peut se dire bon, parfait ? La réponse est unanime : non. Mais le problème n’est pas résolu. Existe-t-il un devoir ? C’est celui de la loi extérieure, quand celle-ci est légitime, bien sûr : c’est le devoir de chaque membre de la société d’obéir à la loi établie ; le bon citoyen respecte la loi. Des questions pressantes se posent à notre esprit : est-ce que la loi établie est légitime ? Est-ce que l’autorité qui la promulgue et l’impose est aussi légitime ? Ici commence la confusion. Ne sommes-nous pas éduqués à l’esprit révolutionnaire ? Est-ce que la révolution ne nous est pas présentée comme un idéal, un système, comme la source du droit, de la justice même ? Et la masse, mieux vaut dire le peuple, les maîtres et les guides de la société ne se laissent-ils pas convaincre, auto-convaincre que la révolution en elle-même est un devoir, source d’obligation morale ? Et cette obligation, sera-t-elle historiquement passagère ou continue ? Si elle est continue, où ira la société, la vie en commun, la civilisation ? Ne sommes-nous pas en train d’abuser de ce mot trop fort de " révolution " pour en faire un mythe désastreux ou du moins obsédant ? Chaque révolution ne revendique-t-elle pas le pouvoir absolu, le droit indiscutable de se transformer en dictature, en oppression dès qu’elle a supplanté et vaincu ses opposants ? Quel régime est plus rigoureusement conservateur que le régime révolutionnaire ? Est-ce que beaucoup d’esprits n’utilisent pas ce mot anarchique de " révolution " pour parler de réforme, idée bien différente qui dérive d’une énergie non subversive mais respectueuse du bien commun, et créatrice d’un renouveau nécessaire ? Comme vous le voyez le sujet est vaste et nous porte à la réflexion, (cf. St. TH., II-II, 42 ; taparelli, Diss. c. IV, V ; I. Leclercq..., Locke, Rousseau, Sorel, Marcuse ; etc.).

 

L’existence objective du devoir

Mais de nouveau, la première question envahit notre esprit : existe-t-il un devoir, indépendamment des obligations qui dérivent de la législation civile ? Oui ; ce devoir jaillit à l’intérieur de nous-mêmes ; c’est la voix de la conscience et nous l’entendons pour peu que nous l’écoutions ; elle nous dit tu dois ! Est-ce là un des thèmes les plus fréquents et les plus nobles de l’histoire de la pensée ? Des maîtres célèbres l’ont traité avec une telle autorité que nous ne devons pas les oublier : Socrate en a parlé (cf. Le Criton), Platon, les Stoïciens spécialement, Cicéron (De Legibus, De Offidis), Saint Ambroise (De Officiis Ministrorum), Rosmini, etc. Kant a établi la primauté de la raison pratique avec son impératif catégorique... mais celle-ci est-elle ; une impulsion immanente dans notre structure psychologique ou dérive-t-elle d’un principe supérieur, d’une volonté transcendante qui se réfléchit en nous, interprète et guide notre être conformément à une pensée divine ? Cette volonté, nous veut-elle comme Dieu nous a pensés, afin que nous réalisions en même temps notre vraie nature, libre et en progrès, orientée vers la plénitude et aussi en accord avec Son dessein savant et amoureux ? Il en est ainsi, dans l’Evangile, en théologie, en philosophie. Le devoir, c’est la volonté du Père que nous faisons chaque fois, que nous récitons la prière que Jésus nous a enseignée : Que ta volonté soit faite sur la terre, par nous pauvres créatures, tes serviteurs, tes enfants même, comme au ciel dans le cosmos et dans le royaume des Saints. Le devoir et l’amour se rencontrent, s’expliquent et provoquent cette étincelle qui illumine notre vie présente et à venir.

 

Devoir et liberté

Le devoir. Mot que nous qualifions, souvent à tort, d’antipathique et d’hostile: c’est la loi, la déontologie de la vie. Mais une nouvelle question surgit à notre esprit : le devoir n’est-il pas contraire à la liberté ? Il y en a qui, de manière superficielle, le croient. De nos jours, un libéralisme philosophique autoritaire, mais insuffisant nous l’a prêché : le mérite de la pensée moderne (tout spécialement l’idéalisme de Croce) serait celui d’approfondir le concept de liberté en opposition à celui du devoir, avec des conséquences idéologiques, pédagogiques, morales et sociales qu’il nous est facile de deviner.

 

Responsabilité

Nous, les disciples du Christ et de l’Eglise, nous serons les défenseurs de la vraie liberté de l’esprit humain et, donc, de l’ordre social qui en dérive. Mais pour rendre hommage à la vraie liberté nous serons aussi les défenseurs du devoir, de cette nécessité intérieure, acceptée et voulue, qui nous révèle notre vocation humaine et nous élève à la moralité. L’homme n’est pas uniquement sujet de droit, mais aussi de devoir dans son application suprême qu’aujourd’hui on préfère appeler responsabilité. Certes; responsabilité devant la propre conscience dans la mesure où celle-ci veut être logique, cohérente et humaine et devant Celui qui a modelé cette conscience responsable devant " Lui qui voit dans les cœurs " (cf. Mt 5, 4, etc., Pr 17, 3, etc.). Faire le bien, c’est pour nous un engagement (encore un mot qui met en valeur celui du devoir); dire la vérité est un engagement, un devoir, toujours ; maintenir une promesse est un engagement, un devoir, une responsabilité ; pacta sunt servanda fondement du droit international ; les vœux sont des engagements sacrés qu’il ne faut jamais violer, démentir ou renier. Vouloir le bien du prochain, l’aimer et nous aimer comme le Christ nous a aimés, voilà le " commandement nouveau ", le testament qu’il nous a laissé et qui nous autorise à nous faire reconnaître comme chrétiens et à l’être vraiment (cf. Jn 13, 35). Nous ne devons pas écarter, fuir ou refuser notre devoir, mais l’aimer, le remplir avec force et amour. Cela est vrai pour tous. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

16 août

LIBERTE CHRETIENNE, FACTEUR DE RENOUVEAU MORAL

Chers Fils et Filles,

Cet enseignement évangélique qui réserve aux humbles la révélation des vérités du Royaume de Dieu, nous vous le donnons en termes simples, même si souvent dans le bref entretien de nos audiences générales, nous vous proposons un thème très important. Ainsi, aujourd’hui, nous vous parlerons de la liberté. Nous savons bien que, de nos jours, ce mot est très employé, très en vue. Tous le proclament en leur faveur. Cela signifie qu’il est controversé, difficile aussi bien dans le sens qu’on veut lui attribuer que dans l’usage public qu’on veut en faire. Il nous tient à cœur y d’insérer le mot " liberté " dans l’ordre moral de la vie humaine, ordre qui est menacé et troublé dans ses transformations culturelles et sociales, justement à cause de cette parole de liberté.

Nous pourrions paraître pédant en proposant à votre réflexion cette question si ancienne : est-ce que la liberté existe ? Ainsi, tout comme autrefois, nous pénétrons dans le domaine psychologique pour nous demander si l’homme est libre ou non. En une période qui n’est pas encore finie, le déterminisme a dominé notre enseignement ; il étendait la nécessité rigoureuse qui existe dans le développement des phénomènes physiques, au développement des phénomènes de l’agir humain. L’homme selon cette théorie matérialiste (que nous considérons maintenant dans son sens le plus large) croit être libre, car il ignore le mécanisme des choses qui l’ont poussé à agir. Personne ne niera que l’action humaine est soumise à des motifs complexes, extérieurs ou intérieurs, qui influent sur sa détermination. Si l’on énumère ces motifs, on s’aperçoit qu’ils sont incontestables, si nombreux qu’ils constituent une espèce de cage empêchant la volonté humaine de se mouvoir comme elle veut et l’obligeant à décider automatiquement et inconsciemment. Nous admettons l’existence et l’importance de ces motifs qui obligent la volonté à s’orienter de façon déterminée, mais nous nions que leur influence soit totale et toujours déterminante, que leur effet puisse être comparé à un résultat mécanique. Il reste dans l’homme une marge, une vaste marge, celle de son Moi, l’indéterminisme que seul il résout par sa décision autonome. Il reste la liberté en somme. Même limitée, même insidieuse ou imaginaire, la liberté psychologique et morale de l’homme demeure. Il est difficile aujourd’hui de trouver quelqu’un qui, comme autrefois, nierait ce raisonnement d’une manière radicale.

Si petit que soit ce reste d’autodétermination potentielle, il demeure le signe de l’originalité humaine, de la majesté essentielle de l’homme. L’homme est son propre arbitre, en cela il reflète l’image divine ; il est principe, cause: cause de son " agir ". Celui qui est cause de lui-même est libre, maître et responsable de ses actions (cf. St TH., Métaph. II, 9 ; Contra Gentes II, 48). Ce discours pourrait être long et exalterait l’anthropologie chrétienne.

Nous ne ferons qu’une remarque sur le rapport dans l’action entre l’intelligence et la volonté. L’intelligence n’est pas libre, elle est soumise à la vérité, mais n’est-ce pas la volonté qui nous libère, comme le dit l’Evangile (cf. Jn 8, 32) ? La volonté n’est-elle pas en même temps libre et liée par l’intelligence ? Bien sûr. Mais nous devons faire attention à la diversité des influences de l’intelligence et de la volonté, dans le développement de leur jeu réciproque. L’intelligence présente à la volonté, sans l’obliger, le bien, l’objet vers lequel elle devrait se tourner; c’est une phase très importante de la vie morale, une phase pédagogique : bien penser (cf. pascal), c’est-à-dire avoir les idées claires, offrir à la volonté une raison valable de sa décision. Ce n’est pas la phase décisive, car elle n’oblige pas; la volonté à son tour pousse l’intelligence à l’exercice de la pensée, à telle ou telle étude et c’est dans ce sens que nous pourrons parler de " liberté de la pensée " (cf. St. TH., 1, 79, 11, ad 2 et I-II 9, 1, ad 3 ; cf. sertillanges, La Phil. Mor. de St. Th., p. 5).

Et cela pour arriver à la vérité essentielle : nous pouvons agir. Nous sommes libres, libres de faire le bien, mais malheureusement libres et capables aussi de ne pas le faire ; c’est tragique. " Le libre arbitre consiste dans la possibilité de pécher ou de ne pas pécher ", nous enseigne Saint Anselme (cf. Dialogus de libera arbitrio, PL 158, 489), en résumant, après Saint Augustin (PL 54, 917), toute l’expérience humaine. Si nous voulons respecter l’homme dans son intégrité, nous devons l’éduquer à bien agir, avec logique, avec le sens des responsabilités, la capacité de se gouverner lui-même et avec l’aide extérieure de la loi et de l’autorité sans lesquelles les hommes, s’exposeraient à des dangers de toute sorte et la société à l’anarchie (cf. Rm 13, 4) ; mais nous ne devons pas le priver de sa liberté intime, légitime et intangible. Le jeu implique de gros risques ; mais c’est le sort de l’homme, de la société, de l’histoire. L’ordre viendra à la fin des temps (cf. Mt 13, 29).

Tout ceci pour vous rappeler qu’il faut insérer, non seulement le devoir, mais aussi le pouvoir dans la vie morale subjective. Ce deuxième aspect comprend la libération de la vraie contrainte, intérieure ou extérieure, non seulement dans sa forme individuelle de liberté d’indifférence, avec l’immense domaine du licite, mais aussi dans sa forme sociale, exigence du respect d’autrui, lorsque la liberté prend le nom et la force du droit, cette faculté morale inviolable. L’homme moderne est très attentif à cet aspect de la liberté qui devient un droit, oblige la communauté et crée en elle un réseau de rapports qui dénotent le niveau de perfection désiré. Cette perfection, nous l’appelons justice sociale; civilisation. Ce thème mériterait qu’on s’y étende longuement. Le Synode des Evêques nous en a parlé récemment ; ses conclusions sont à la disposition de tous les hommes de bonne volonté. Contentons-nous, maintenant, de mettre en évidence le lien entre liberté et droit, et de donner à la connaissance et au respect des droits de l’homme, reconnus dans le domaine international, l’estime qu’ils méritent, en souhaitant qu’ils puissent être assimilés, avec les perfectionnements tant désirés, entre autres celui du droit à la liberté religieuse.

Ceci nous mènerait à parler d’un autre thème, très à la mode aujourd’hui, celui de la théologie de la libération de l’homme. Libération de quoi ? De tous ces maux et surtout du péché, le plus grave, dont la libération implique toute une discipline religieuse et morale, et puis la libération de tout les maux, les souffrances, les besoins immenses qui affligent une grande partie de l’humanité à cause de sa pauvreté et de ses conditions sociales misérables et déplorables. Et l’Eglise, que n’a-t-elle pas fait dans son domaine pour que cette théologie qui est celle de la charité, toujours nouvelle et toujours vivante, soit efficace. Mais parfois cette théologie est mise en doute, soit dans la recherche et la mise en accusation des causes que dans la proposition impulsive de remèdes qui s’avéreraient inadaptés, peut-être même nocifs au but recherché. Cette théologie touche à des méthodes et à des domaines qui ne sont pas de notre compétence. C’est un thème grave et délicat. Nous préférons ne pas en parler ici. Nous y avons fait allusion pour vous montrer que nous n’y sommes pas insensibles. En parlant ici de liberté chrétienne, en tant que facteur du renouveau moral, nous souhaitons que tous nos fils s’en fassent une conception exacte et jouissent de ses bienfaits. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

23 août

LA VOLONTE : FACTEUR ESSENTIEL ET DECISIF DE LA VIE MORALE

Chers Fils et Filles,

Pour être bons, pour, être justes, pour être saints, il faut vouloir l’être. Pour donner à sa propre stature morale d’homme et de chrétien sa parfaite mesure, il ne suffit pas de grandir passivement dans les années et d’assimiler la formation donnée par l’ambiance dans laquelle on vit ; il faut imprimer volontairement à sa propre personnalité une poussée intérieure et donner un caractère spécifique au propre tempérament ; il ne suffit pas d’accomplir de quelque manière avec soumission le devoir qu’on ne peut éviter, comme il ne suffit, pas de défendre sa propre liberté de penser et d’agir comme il plaît le mieux contre les éventuelles ingérences indues ou contre les vexations extérieures ; la liberté ne doit pas rester paresseuse et passive mais doit faire ses choix conscients et y engager la volonté. La volonté est le facteur essentiel et décisif de la vie morale, c’est-à-dire de la vie vraiment humaine.

 

La vraie force de l’homme

Cette faculté d’agir occupe la première place dans le royaume du bien ; c’est la vraie force de l’homme grâce à laquelle il tend à sa propre affirmation, à sa propre expansion, à la conquête de ce qui lui manque, à sa propre fin, à son propre bonheur. C’est la faculté par excellence de l’amour qui, dans l’homme, d’instinctif, de sensible, de passionnel devient spirituel ; et s’il se tourne vers son vrai et souverain objet qui est le Bien infini et très réel, c’est-à-dire Dieu, résume et achève l’accomplissement de tout devoir, trouvant tout de suite dans l’amour du prochain son expression propédeutique et succédanée, concrète et sociale et sous certains aspects, indispensable (cf. Jn 4, 20).

Il est très important, spécialement à l’époque de la jeunesse, d’avoir la conception exacte de la volonté dans la structure humaine et de faire passer son utilisation droite et forte avant toute autre estimation concernant les diverses expériences que la vie peut offrir. Dans la " bonne volonté " doit s’exprimer l’anxiété de vivre, le désir d’agir, la capacité d’aimer. Quelqu’un a parlé follement de la " volonté de puissance " (WILLE ZUR MACHT, Nietzsche) ; nous préférons parler humblement de puissance de volonté. Attention à une observation fondamentale. La volonté est une force dynamique ; elle a besoin d’une lumière qui l’oriente ; elle a besoin de pensées ; le bien, pour être désiré et voulu d’une manière humaine, doit être connu ; l’intelligence par conséquent doit être le phare de la volonté. Une volonté aveugle peut rester inerte, inagissante ; ou bien elle peut s’orienter vers des buts inutiles ou faux, ou contraires à la fin suprême ; elle peut donc se consumer en vains efforts, elle peut aussi pécher, bien que la faute de la volonté ne dépende pas toujours de la seule ignorance. Il faut donc être jaloux de l’organisation de notre être spirituel ; la volonté, dont l’importance dans la classification des valeurs humaines peut dépasser celle de la pensée spéculative, doit cependant dépendre de la raison ; elle est une aspiration rationnelle, l’idée-force la définit.

Vous voyez comment l’estimation de l’énergie agissante qu’est la volonté a le dessus dans la vie moderne, dans la confrontation avec les recherches philosophiques, dans le domaine pédagogique et dans le développement du progrès civil (cf. M. blondel, L’Action). Tout en conservant dans la pensée sa fonction première, nous pensons seconder et même promouvoir dans sa juste mesure et dans ses formes coordonnées avec le dessein global de la vie et des destins humains le volontarisme propre de notre temps, et nous pouvons le relier avec et, d’une certaine manière, le tirer de notre vision chrétienne de la vie.

 

Une vision chrétienne de la vie

Le christianisme, qui a sa première racine dans la foi, est, dans son exercice, volontariste. L’éducation chrétienne tend à former des âmes fortes et agissantes. A l’école du Christ la paresse n’est pas admise, ni l’oisiveté. Rappelez-vous par exemple les paraboles de l’Evangile: celle des semences, celle des talents, celle des ouvriers sans travail : " Pourquoi restez-vous toute la journée sans rien faire ? " leur fait dire le Christ par le propriétaire de la vigne (Mt 30, 6). Le temps de cette vie est toujours lié par le Seigneur à l’exigence d’une activité continuelle (cf. Jn 9, 4 ; 5, 17 ; 11, 9). Quelqu’un objectera peut-être : le Seigneur n’a-t-il pas fait des reproches à Marthe, toute à ses occupations, et préféré Marie qui écoutait silencieuse à ses pieds ? (Lc 10, 41) c’est-à-dire, comme on sait, n’y, a-t-il pas dans les commentaires traditionnels dé cette scène évangélique la personnification en Marthe de la vie active et en Marie de la vie contemplative, donnant à celle-ci la première place intangible ? Que ce soit comme on voudra ; mais la vie contemplative n’est pas une abdication de la volonté ; elle est même, justement par l’engagement qu’elle requiert, et plus que toute autre condition de vie, extrêmement volontaire. La vie contemplative sur laquelle la société moderne, toute fébrile et tendue vers des buts en dehors de ce qui est intérieur à l’homme, aurait bien besoin d’être instruite, n’est pas du quiétisme, c’est-à-dire un manque d’intérêt et une passivité morale, une apathie spirituelle et un renoncement à l’utilisation de la propre volonté (cf. La condamnation du quiétisme dans la Bulle Caelestis Pastor de 1687, du bienheureux Pape Innocent XI, DENZ-SCH. 2195, ss. ; 2181, ss.) ; c’est une activité ardue et pleine d’amour, non orientée vers l’action pratique, mais concentrée dans les facultés supérieures de l’esprit ; c’est un charisme particulier, c’est une fonction providentielle dans l’économie communautaire du corps ecclésial et aussi de la société profane.

 

L’éducation de la volonté

A ce point où il faut conclure, nous ne pouvons pas nous dispenser d’exhorter quiconque a le sens de sa propre élection chrétienne à refléter l’importance qu’a l’éducation de la volonté pour éviter que le don de la vie, même de la vie chrétienne, soit imputé au dernier jour comme une responsabilité insatisfaite, ne soit pas autre par un fatal péché d’omission (cf. Mt 25, 31 ss.) ; terrible condamnation eschatologique du Christ juge : " Lorsque vous n’avez pas fait (le bien qu’il fallait faire pour le prochain dans le besoin) vous ne l’avez pas fait à moi ! " (cf. aussi 2 P 2, 21).

Nous sommes dans l’admiration du réveil des énergies actives et généreuses pour les innombrables besoins qui, comme avec un rythme renaissant et croissant, se prononcent dons notre monde étendu désormais jusqu’aux confins de la terre ; et de grand cœur nous les encourageons et nous les bénissons.

Et nous voulons rappeler les trois moments de la bonne volonté tels qu’il nous semble les reconnaître en feuilletant encore les pages d’or de saint Thomas d’Aquin concernant la nature de l’acte volontaire : le premier concerne l’intention : pour bien agir il faut avant tout exciter dans l’esprit l’intention droite, celle qui réveille la volonté et l’oriente vers la chose désirée parce qu’elle est bonne, en raison du bien qu’elle représente, et cette rectitude dépasse la chose elle-même, et file vers le Bien par lui-même, vers la fin dernière qui hiérarchise en dessous d’elle tout bien honnête (cf. I-II, 9, 1). Ensuite vient le moment du choix, de la décision, de l’amour, lorsque l’âme se meut désormais avec liberté et énergie, avec la capacité d’accomplir de grands renoncements pour faire de grandes conquêtes (ibid.13). Et finalement le troisième moment, celui de l’exécution, celui du commandement, de l’activité pratique (ibid. 16), avec toutes les vertus qu’elle réclame pour elle, les vertus dites cardinales parce que c’est sous elles que se classent et s’organisent les actes humains orientés au bien.

 

La grâce divine

En parlant ainsi nous devons nous apercevoir que nous avons omis dans ce bref tableau un facteur d’action d’importance transcendante et indispensable : la grâce divine ! La grâce divine qui introduit en nous la capacité même " de vouloir et de réaliser ", justement dans l’ordre de la bonne volonté (cf. Ph 2, 13) : merveille et mystère de la vie chrétienne. Mais c’est un océan que nous ne pouvons par traverser aujourd’hui, tant il est immense.

Que le Seigneur veuille cependant réconforter, en nous tous, la bonne volonté par sa grâce, c’est ce que souhaite notre Bénédiction Apostolique.

 

 

30 août

FERMETE DE LA RÈGLE MORALE DANS LES PRINCIPES NATURELS ET ÉVANGELIQUES

Chers Fils et Filles,

Vous vous rappelez l’épisode de l’évangile qui nous raconte qu’un jeune homme s’adressa à Jésus comme à un bon Maître et Lui demanda : " Que dois-je faire de bien pour avoir la vie éternelle ? " (Mt 19, 16). La demande de ce jeune homme semble interpréter la voix de beaucoup de gens honnêtes et généreux de notre temps qui se demandent à eux-mêmes, demandent aux autres, spécialement aux maîtres de la vie et plus souvent à l’opinion publique, aux courants modernes de pensées et de coutumes : que doit-on faire ? Quelle est la ligne pratique à suivre ? Comment faut-il vivre ?

 

Une interprétation authentique de la vie chrétienne

Et nous qui cherchons à instaurer une interprétation authentique de la vie chrétienne aujourd’hui, nous remarquons tout de suite un phénomène individuel et social considérable : l’incertitude morale. L’homme moderne avec toutes ses conquêtes est envahi par le doute au sujet de la loi morale qui devrait orienter et diriger sa vie en sorte qu’il chemine au hasard ou bien comme porté par un courant collectif suivant la mode de pensée ou d’habitudes dont il se sent entouré. Il se déclare libre, il sait revendiquer une autonomie propre en s’affranchissant de certains liens traditionnels ou ambiants, mais en même temps il se laisse modeler intérieurement et manœuvrer extérieurement par des facteurs impondérables prédominants qui impressionnent son expérience d’une manière irresponsable et dominante. Il est vrai que la vie morale, considérant non seulement ce qui est, mais ce qui doit être, est, pour ce qui concerne non les principes, mais les actes particuliers, en état problématique permanent de par sa nature ; et la conscience, la loi, la conversation sociale résolvent d’habitude les problèmes moraux que l’activité in fieri présente continuellement à l’esprit ; ainsi notre vie présente est engagée dans un effort constant pour dépasser un doute sur ce qu’il faut faire, et se donner à soi-même un plan pratique, même momentané, pour une action concrète.

 

Incertitude idéologique

Mais à cette incertitude disons constitutionnelle, de l’homme en face de son propre caractère fonctionnel opérationnel, s’ajoute aujourd’hui une autre incertitude très grave, celle qui est idéologique, celle qui met en doute toute règle morale, insinuant chez beaucoup de gens de notre temps la persuasion que toutes les règles qui présidaient jusqu’à présent à l’activité commune, sont discutables et même insoutenables, peuvent et doivent changer. Le temps est venu de la " libération ", entendue dans un sens radical qui déclare déchu tout l’ensemble des lois, des droits d’autrui et des devoirs propres et qui cherche à inaugurer un nouveau style de vie qui démolisse le précédent (voici l’engouement révolutionnaire) et se propose d’instaurer un ordre (ou plutôt un désordre) dans lequel chacun fait ce qui lui plaît, sans peut-être se rendre compte que telle est la manière la plus sûre pour provoquer un régime dictatorial. (Déjà Tacite le faisait observer avec finesse : " ut auctoritatem evertant libertatem praetendunt ; cum everterint, libertatem ipsam aggrediuntur "). Cependant il y a le fait que dans le domaine opérationnel tant de lois changent, et aujourd’hui plus que jamais ; de là se justifie comme légitime et raisonnable la question que, d’une manière très synthétique nous nous sommes posée : aujourd’hui, que devons-nous faire ? ou mieux quels sont les principes, les critères, qui doivent modeler, c’est-à-dire inspirer, transformer, engager notre activité pour qu’elle soit bonne, humaine et chrétienne ?

La règle morale dans ses principes constants, ceux de la loi naturelle et aussi ceux de l’évangile, ne peut subir de changements. Nous admettons cependant qu’elle puisse supporter des incertitudes en ce qui traite de l’approfondissement spéculatif de ces principes ou lorsqu’il s’agit de leur développement logique et de leurs applications pratiques : s’il n’en était pas ainsi, à quoi servirait-il d’étudier ? et en quoi consisterait le progrès moral ? Nous admettons aussi que beaucoup de variations peuvent et doivent parfois être introduites dans les lois positives en vigueur qui tendent habituellement à l’utilité de l’agir, étant supposée respectée l’honnêteté fondamentale de telles variations : ne parlons-nous pas toujours, nous, de réformes, de mises à jour (aggiornamento), de renouvellement etc. ? et ceci parce que les " circonstances ", c’est-à-dire les conditions du juste, de l’utile et du possible dans lesquelles notre conduite s’exerce sont elles-mêmes changeables, et aujourd’hui plus que jamais.

 

Approfondissement spéculatif

Cette variabilité des circonstances est maintenant très ressentie et c’est cet avertissement des nombreux changements qui altèrent et bouleversent le cadre de la vie traditionnelle qui nous rend agités et prompts non seulement à l’acceptation des nouveautés qui, de tous côtés, nous entourent et nous charment, mais aussi à promouvoir nous-mêmes des nouveautés de tous genres, à applaudir toute forme de mouvement entendu comme actualité et comme progrès, jusqu’aux plus audacieuses manifestations du génie et jusqu’aux plus extravagantes exhibitions de la fantaisie des novateurs. Changer, muer, inventer, risquer, tel est l’esprit de l’activité moderne. Ce désir violent de tout changer semble ne pas s’apercevoir de la dissipation du patrimoine souvent précieux et caractéristique de la tradition, et de la difficulté de donner aux nouvelles expressions de la vie morale la stabilité logique et la solidité éthique et juridique qui devraient la distinguer en lui donnant une durée constante dans le temps et une large diffusion parmi les hommes, comme l’exigeraient justement l’histoire et la civilisation dont tous nous voudrions être les partisans.

 

Les conditions critiques de la pensée moderne

Le phénomène de la faiblesse et de la décadence morale est aggravé par les conditions critiques de la pensée moderne, rebelle aux formulations philosophiques du passé et insatisfaite de celles de notre temps ; ainsi la nouvelle génération répudie aussi, avec tant d’autres, la discipline rigoureuse de la pensée et y substitue, quelle qu’elle soit, l’expérience, critère survivant de vérité subjective, inapte par elle-même à fournir de solides principes à la conduite humaine, tentatrice au contraire et complice, si elle est laissée à elle-même, de tant de déviations et de dégradations auxquelles conduit la voie de la seule expérience. Il existe maintenant un effort pour tirer aussi de l’expérience une impulsion et ensuite un enseignement moral (cf. paolo valori, l’esperienza morale, 1971).

 

Certitudes morales

Il faudra, une bonne fois, que nous retournions à quelques certitudes morales inspiratrices de notre conduite, non pas comme frein à l’intensité d’action réclamée par notre temps, mais comme pivot fixe pour un mouvement sûr. Nous devons dépasser le grand danger d’un relativisme infidèle à nos principes salutaires humains et chrétiens, et asservi aux idées triomphantes dans un contexte culturel et politique donné. (Vous rappelez-vous le satirique et humoristique " brindisi di Girella ", de Giusti ?). Nous, croyants, nous devrions être spécialement entraînés à la tâche difficile de discerner dans le programme de nos activités et de celles des autres ce qui doit être défendu et observé, même au prix du sacrifice (qui sont les martyrs ?), de ce qui peut être laissé de côté ou réformé. Nous devons nous faire une idée de ce qui est appelé " morale de situation ", en voir les embûches lorsqu’elle érige en règle, morale dominante l’instinct subjectif, habituellement utilitariste, de la manière d’adapter diversement son propre comportement à telle ou telle situation, sans tenir un compte approprié de l’obligation morale objective et des exigences subjectives d’une propre cohérence noble (cf. denz.-sch. 3918-3921).

Nous retournerons aux remèdes qui peuvent nous libérer de l’incertitude morale qui aujourd’hui se répand et entraîne vers un nihilisme qui pourrait être actuellement catastrophique à tous points de vue. Les remèdes alors : d’abord la juste conception de la loi naturelle (cf. St. TH., I-II, 94) ; ensuite, le recours habituel à la bonne conscience personnelle (cf. Rm 14, 23) ; troisièmement, la confiance dans l’obéissance à ceux qui ont l’autorité de l’exercer sur nous, tant dans le domaine domestique (Ep 6, 1 ; Co 3, 20 ; 1 P 3, 1, etc.), que dans le domaine civil (Rm 13, 1-4 ; 1 P 2, 13-17) ; et aussi ecclésiastique (Lc 10, 16 ; Mt 28, 20 ; etc.). L’obéissance, dans l’économie du salut alors que nous avons devant nous l’exemple du Christ, " obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur la croix " (Ph 2, 8), ne dégrade pas la personne humaine mais la hausse à la dignité de fils du Père et l’introduit dans le plan communautaire caractéristique de l’évangile, de la charité et de l’unité. Prétendre affranchir le fidèle du magistère établi par le Christ, soit pour le libérer du dogmatisme de l’enseignement ecclésiastique, soit pour le dégager des liens de l’autorité hiérarchique instituée par le même Christ dans l’Eglise, signifie l’arracher à la certitude tant de la foi que de la règle morale, ce charisme de la certitude de foi propre au catholicisme, et préférer le tourment insensé du doute crépusculaire, de la solitude spirituelle, de la stérilité apostolique, comme si on attaquait la communion qui, dans une franche adhérence à l’Eglise authentique nous fait vivre dans le Christ et du Christ pour nous entendre comme répéter par Lui-même la menace (ou la condamnation ?) : " Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui n’amasse pas avec moi dissipe " (Lc 11, 23).

Quant à nous, remercions humblement le Seigneur et prions-Le toujours pour qu’il nous fasse toujours marcher d’un pas docile et fort dans la lumière et dans la sécurité de sa voie.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

6 septembre

LE CHRIST : POINT DE REFERENCE POUR UNE VIE CHRETIENNE AUTHENTIQUE

Chers Fils et Filles,

Nous faisons ce discours avec une pensée et dans des termes très élémentaires, comme il est habituel dans ces entretiens hebdomadaires, sur le besoin et sur la manière de redonner quelque force à la vie morale spécialement à la nôtre, à nous qui sommes des hommes modernes, en même temps que des chrétiens.

Nous voyons en effet que la règle traditionnelle de la vie morale subit de nombreux changements non seulement dans les formes que nous pouvons dire accidentelles et par des infractions que, comme il est toujours arrivé dans l’histoire humaine, nous pouvons considérer comme exceptionnelles et comme déplorées par le jugement commun, mais d’une manière qui devient habituelle et engendre une coutume et même souvent une loi que nous devons classer comme portant atteinte à une règle humaine essentielle ou au moins contraire à l’ordre sanctionné avec autorité pour l’équilibre soit intérieur de la conscience droite, soit extérieur d’une société bien disciplinée. Nous sommes dans une période de laxisme, d’inobservance du code moral; dans une période où la liberté est invoquée non pour faire le bien, comme il serait indiqué dans la nature des choses, mais pour ne pas le faire, pour jouir d’une émancipation de toute règle imposée de l’extérieur et pour laisser notre activité dans l’indifférence ou peut-être aussi dans l’opposition à toute règle préétablie.

Pour restreindre maintenant notre observation au domaine de notre religion, interrogeons-nous nous-mêmes sur les raisons pour lesquelles l’Eglise rencontre dans le monde d’aujourd’hui une telle aversion, une telle méfiance, une telle hostilité dans l’exercice de son ministère de guide moral et de magistère pastoral. Et une de ces raisons nous semble devoir être rencontrée dans la difficulté du programme moral que l’Eglise propose à ses fils. Oui, la vie chrétienne, et la vie catholique spécialement, n’est pas facile. Répétons-le : considérée dans son aspect normatif, isolé de son ensemble intégral et vital, la voie du Christ n’est pas facile.

Et cette difficulté est comprise tout de suite par toute catégorie de personnes : par les enfants et les jeunes d’abord, par les hommes agissant soit dans les divers domaines de l’expérience commune, soit par ceux qui suivent des sentiers particuliers, comme les hommes de l’art, de la politique des affaires, et ceux même de la perfection religieuse.

Et la difficulté à accepter le code moral de l’Eglise augmente aujourd’hui, au fur et à mesure que le développement de la sécularisation progresse dans l’application radicale de la formule qui lui est propre : la religion ne doit plus avoir rien à faire avec la vie autonome et profane de l’homme moderne, agissant d’après les critères spécifiques de son champ d’action, ce que personne, dans certaines limites raisonnables, ne conteste ; mais elle ne doit plus avoir rien à faire non plus pour assigner à l’activité humaine sa finalité suprême et même pour conserver ces rapports qui survivent encore avec le sentiment religieux naturel ou traditionnel qui jusqu’à nos jours a survécu chez tant d’hommes probes et honnêtes et dans le cœur du peuple pour lesquels la religion a été une coutume historique et glorieuse : L’athéisme revendique aussi pour lui la domination sur la morale. En sorte que l’homme se prive des motifs transcendants qui soutiennent l’éthique avec la logique et la force qui finalement lui sont indispensables, et se prive aussi de cette aide supérieure qui dérive de l’action humaine de la foi et de l’influence mystérieuse mais réelle du secours divin plein d’amour. Se reproduit alors sous nos yeux, de cette manière, la dramatique expérience annoncée par l’évangile et analysée par notre théologie : à savoir l’insuffisance des forces humaines, à se gouverner d’elles-mêmes, à pratiquer une vraie et complète honnêteté, à éviter les incohérences et les chutes, c’est-à-dire les péchés, qui rendent l’homme sceptique sur la possibilité d’observer une règle morale exigeante et conforme aux profondes aspirations de la nature humaine et encore davantage à celles de la vocation chrétienne (cf. Jn 15, 4-5 ; Rm 1, 17). Percevant donc la difficulté d’atteindre le niveau fixé par Dieu et réclamé par la perfection propre, l’homme est tenté — et hélas ! il cède vite à la tentation — d’abaisser arbitrairement le niveau de la loi morale, d’en mettre en doute l’exigence ou carrément l’existence, étendant le champ du licite au-delà de celui de l’honnête, substituant la liberté de permission à la liberté juste, préférant la transigeance doctrinale et justifiant la tolérance pratique dans le comportement humain.

Une question surgit spontanément, question qui en comprend beaucoup d’autres : la vie morale chrétienne est-elle vraiment difficile ? Le Christ n’a-t-Il pas été tout pitié, et indulgence pour notre faiblesse ? N’a-t-Il pas dit sa pitié et son indulgence pour notre faiblesse ? N’a-t-Il pas dit Lui-même qu’il " était venu non pour les bons, mais pour les pécheurs ? " (Mt 9, 13). Quelle figure plus attirante du Christ que celle du Bon Pasteur qui, laissant au bercail les quatre-vingt-dix-neuf brebis de son troupeau, va lui-même à la recherche de la centième qui est perdue et, l’ayant trouvée finalement, la pose sur ses épaules et tout content là porte à la maison ? (Lc 15, 5). N’a-t-Il pas dit Lui-même : " C’est la miséricorde que Je désire et non la condamnation ? " (Mt 12, 7). Et n’a-t-Il pas Lui-même fait des reproches aux scribes et aux pharisiens qui imposaient des charges lourdes et insupportables sur le dos des autres, sans les toucher eux-mêmes’ du bout du doigt ? (Mt 23, 4). Le Christ n’est-Il pas notre libérateur ? Sa nouvelle n’est-elle peut-être pas celle, simplifiée et concentrée, de l’amour ? (Mt 22, 38) ; celle du Saint-Esprit ? (St. TH., I-II, 106, 1) ; celle de la foi dans le Christ ? (Rm 4, 13 ss. ; 5, 1 ss). Etc.

Tout cela est très vrai ; et pour ce qui concerne notre sujet, cela nous rassure sur la facilité de notre salut, salut pas difficile si nous entrons dans le dessein divin, si nous en remplissons les conditions, en acceptons les secours, si nous en partageons l’esprit, si nous en écoutons les enseignements.

Et les enseignements sont ceux de la voix et de l’exemple du Christ. Voix et exemple très exigeants et c’est ce qui rend difficile pour nous la vie chrétienne.

Lisez le discours sur la montagne qui est comme la synthèse de l’évangile et le programme du Christianisme. Par le fait que le Seigneur porte de l’extérieur dans l’intérieur de l’homme l’essence et la perfection de la vie morale, dans le cœur, dans les pensées, dans la conscience, notre vie morale s’est faite plus ardue et plus grave, spécialement si en nous manquent l’amour et la grâce qui rendent facile, " joyeux et prompt " tout engagement, tout sacrifice (cf. St. TH., I-II, 107, 4). Et l’exemple du Christ crucifié que Lui-même a proposé à notre imitation, ne dit-il pas peut-être quelle force, quel héroïsme peut nous être demandé à nous chrétiens ? " Qui ne prend pas sa croix (et cela veut dire la mienne) et ne vient pas à ma suite n’est pas digne de moi ! " a décrété Jésus (Mt 10, 38). Vous tous vous savez ce qu’ont signifié ces paroles dans l’histoire du christianisme et de la sainteté.

On ne peut concevoir comme authentique une vie chrétienne molle, jouisseuse et vile, toute tendue à abolir l’effort, la pénitence, le sacrifice et à se satisfaire du confort et du plaisir.

La vie morale chrétienne est difficile parce qu’elle est forte. Et parce que, comme l’enseigne saint Paul, l’apôtre de la liberté, elle est une milice (Ep 6, 17 ; 1 Th 5, 8). Elle est difficile parce qu’elle est tendue vers la perfection ! La perfection, oui, de notre être si faible, si défectueux, si agité, si entouré d’embûches par le monde environnant, est proposée à tous comme un devoir par le récent Concile (Lumen Gentium, 40), dont beaucoup abusent en interprétant " l’aggiornamento " comme la permission, l’invitation presque à rendre séculier et même mou et mondain aussi bien le style extérieur que la mentalité intérieure de la vie chrétienne, y compris parfois la vie religieuse,

Aux forts, aux courageux, aux patients, aux ardents de la foi et de la charité sont destinées les célèbres paroles décisives et consolatrices de Jésus : " Mon joug est suave et mon fardeau léger " (Mt 11, 30).

Qu’il en soit ainsi pour vous tous, très chers fils, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

13 septembre

REAFFIRMER LES VALEURS DE LA MORALE CHRETIENNE EN UNE PERIODE DE GRANDE DECADENCE DES MŒURS

Chers Fils et Filles,

Dans ces entretiens hebdomadaires nous avons, depuis quelque temps, attiré l’attention de nos visiteurs sur l’aspect moral de la vie qui, comme tant d’autres choses, subit des changements et des altérations qui ne peuvent laisser indifférents ceux qui, comme nous chrétiens, désirent imprimer à leur propre conduite une ligne conforme à certains principes naturels et religieux. Nous voulons, nous devons suivre le Maître, le Seigneur Jésus ; nous désirons ouvrir son Evangile sans nous sentir condamnés par ce code de vérité et de vie, mais plutôt instruits et élevés à la forme idéale de conduite appropriée à notre vocation chrétienne.

Or ce serait un sujet à traiter que celui de la chasteté sur lequel il y aurait tant à dire à cause de son importance dans le développement moral de notre vie, au point de confisquer pour lui, comme par antonomase, dans le discours ordinaire le titre de " moralité " ; et pour la gravité et la quantité des problèmes anciens et nouveaux qui s’accumulent sur ce sujet si délicat. Mais évidemment, le lieu pour le traiter n’est pas celui-ci ; qu’il suffise de l’énoncer pour que chacun y porte attention et vigilance. Et voici quelques paragraphes qui s’y rapportent.

1. Le sujet devient envahissant et obsédant. On ne peut pas omettre l’importance, qu’ont les fonctions pédagogiques sur la jeunesse, sur la formation des âmes, sur la pureté des mœurs, sur la moralité publique. D’un sujet délicat parce que de nature impressionnante et par conséquent traité traditionnellement avec beaucoup trop de précaution, parfois jusqu’à être excessive parce que couverte de réticence, il est présenté aujourd’hui avec une ostentation étudiée et, souvent provocante.

Au point de vue scientifique, la psychanalyse ; au point de vue pédagogique, l’éducation sexuelle ; au point de vue littéraire, l’érotisme de rigueur ; au point de vue de la publicité, la bassesse séductrice ; au point de vue des spectacles, l’exhibition indécente, tendue vers l’obscène ; au point de vue des publications, les revues pornographiques perfidement répandues ; au point de vue des divertissements, la recherche des plus ignobles et des plus séduisants ; au point de vue de l’amour qui est le plus haut, c’est la confusion entre l’égoïsme sexuel et passionnel, et le rêve lyrique et généreux du don de soi.

Nous devons faire attention que nous vivons en un temps où l’animalité humaine dégénère en une corruption effrénée : on marche dans la boue. Si nous avons le sens de la dignité personnelle et du respect envers les autres, envers la société, et surtout le sens de notre élévation au niveau chrétien de fils de Dieu, de baptisés et de sanctifiés par la grâce (qui est la flamme du Saint-Esprit dans nos personnes) nous devons nous mettre dans un état de défense, de rejet, de renoncement à tant d’exhibitions et de manifestations des mauvaises mœurs modernes ; et ne pas céder par acquiescement ou par respect humain à la souillure de
l’immoralité ambiante.

Et nous devons nous rendre compte que l’impureté à laquelle nous faisons allusion n’est pas un droit du jeune en marche vers la vie, de l’homme moderne qui doit se libérer des traditions d’autrefois, de l’homme mûr, comme s’il était immunisé contre les désordres découlant de la contagion avec l’impureté provocante.

Pourquoi ? Qu’est-ce que nous entendons par impureté ? Nous entendons le fait que prévalent les instincts et les passions de l’homme animal sur l’homme raisonnable et moral. Une prévalence qui stimule, fascine, exalte le premier, dégrade et humilie le second ; rend le premier vulgaire, vicieux et triste, et le second myope, insensible et sceptique envers les choses de l’esprit (cf. 1 Co 2, 14) ; c’est un désordre grave dans notre être humain qui est complexe et composite, désordre qui facilement descend plus bas.

4. On ne peut taire les degrés inférieurs vers lesquels .s’achemine notre société, glissant sur la soi-disant liberté des sens et des mœurs. Telles sont les grandes questions oui ne la font ni forte ni glorieuse : l’anticonception, l’avortement, l’infidélité de l’amour conjugal, le divorce... Puis, par dessus l’initiation au plaisir sensuel paraît la drogue... C’est la vie de l’homme qui est en jeu ; c’est l’amour vrai qui déchoit. Problèmes graves et présents dont on parle tant, et plus qu’il ne faudrait.

5. Concluons par un paragraphe positif, exactement celui de la formation chrétienne. Cela se résume dans une des béatitudes de l’Evangile : " Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu " (Mt 5, 8). En celle-ci on peut découvrir plusieurs choses : le rapport entre la vie religieuse et la discipline des mœurs; le lieu primaire de la pureté, qui est le cœur, c’est-à-dire notre vie intérieure, nos pensées, nos affections, nos imaginations, notre conscience (cf. Mt 5, 27 ss. ; 15, 29) ; l’austérité, c’est-à-dire la force d’âme, la vraie intégrité de notre conduite, condition nécessaire pour maintenir et engendrer l’ordre de notre être, désorganisé par le péché originel et fait le gardien des trésors du royaume de Dieu (cf. 2 Co 4, 7), l’excellence de l’amour pur et honnête, et béni par le lien sacré, la supériorité de la virginité vouée à l’Amour unique absolu, divin... La pureté est l’atmosphère dans laquelle respire l’amour.

6. Nous voulons ajouter encore un mot. Nous avons dit une autre fois que la morale chrétienne est, par elle-même, difficile. Que devrons-nous dire de ce chapitre relatif à la chasteté et à la pureté, que presque tous ceux qui Sont en dehors de la vie chrétienne considèrent qu’il est impossible à observer ? Nous dirons nous aussi, oui, que c’est difficile, étant donné les circonstances dans lesquelles se déroule la vie de l’homme, spécialement aujourd’hui ; mais ajoutons aussitôt et corrigeons pratiquement la première affirmation générale en disant que c’est facile : grâce à la maîtrise de soi, grâce au choix, quand c’est possible, d’un milieu de vie sain, il est possible de vouloir la pureté : et aussi avec la prière et les sacrements : c’est facile et c’est bienfaisant.

Nous le disons pour vous, jeunes ; pour vous tous avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

20 septembre

LA PLENITUDE DE LA LOI CHRETIENNE

Chers Fils et Filles,

Nous nous occuperons encore une fois, en ce court sermon à l’occasion de l’audience générale, de l’activité humaine, nous voulons dire : de notre agir (c’est-à-dire des actes de l’homme en lui-même), de notre faire (c’est-à-dire des actes que nous accomplissons en dehors de nous), (cf. St. TH., Contra Gentes, II, 1), bref, de notre manière d’agir qui est l’aspect de la vie sur lequel se concentre surtout l’intérêt de l’homme moderne qui tend à tout considérer et à tout apprécier par rapport à l’activité, à la dynamique de l’exercice de ses facultés. Le travail a une primauté dans notre monde, nous le savons tous : il est devenu jusqu’à être la base constitutionnelle de la société. Chaque vie, chaque chose doit être un mouvement, ordonnée à produire, mesurée par le potentiel de ses forces d’action ; la culture même est soumise à des mesures quantitatives, ou mieux calculées sur son action ; la science est comprise par son application pratique ; la liberté est appréciée par rapport à la capacité d’agir et de faire, de jouir, qu’elle permet. L’homme moderne tend à mettre l’accélérateur sur tout aspect de son existence. Le " plus agir " est égal pour lui au " plus être " et le " plus avoir " ainsi que le " plus jouir " est son idéal.

Nous considérons avec un grand intérêt ce phénomène-directeur de la vie moderne qui court sous les noms de travail, de progrès, de développement, de bien-être, de civilisation, parce que c’est un phénomène humain nous pouvons dire comme le vieux Térence : homo sum : humani nihil a me alienum puto, je suis homme : je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Nous chrétiens, nous apprécions en outre cette intensité d’action qui caractérise notre temps pour des motifs qui sont nôtres, qui confèrent à l’activité de l’homme une importance décisive soit par rapport à la perfection humaine (cf. blondel, L’Action ; olle-laprune, La valeur de la vie), soit dans l’ordre du salut : nous serons jugés d’après nos œuvres sur la balance de l’éternelle vie (cf. l’article : Existe-t-il une morale chrétienne ? dans la revue " La civiltà cattolica " du 16-IX-1972, pp. 449-455).

Si donc l’agir s’élève au premier rang des valeurs qui qualifient la vie, laissant parfois pratiquement dans l’ombre jusqu’à la priorité du connaître et de l’excellence de l’être dont cependant, qu’on le veuille ou non, il dépend (nil cupitum quin praecognitum et operari sequitur esse, disent les maîtres) (rien n’est désiré qui ne soit connu d’avance, l’action suit l’être), le problème numéro un se concentre sur le contenu de l’action, ce qui veut dire sur ce que nous devons faire et sur le pourquoi de notre activité, sur l’objet et sur l’intention. Quel est par conséquent le devoir principal de notre existence ? Peut-on résumer dans un idéal dominant le programme général de notre action ?

Nous voudrions que tous sachent découvrir à ce sujet la hauteur et la simplicité merveilleuses de la leçon de l’Evangile. Nous la connaissons tous, mais relisons-la ensemble : " Un docteur de la Loi lui (à Jésus Seigneur) demanda pour l’embarrasser : "Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ?". Jésus lui dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit (et l’évangéliste Saint Marc ajoute : et avec toutes tes forces ; 12, 30). C’est là le premier et le plus grand commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes"" (Mt 22, 35-40).

Dieu avait déjà parlé ainsi dans l’Ancien Testament (cf. Dt 6, 5). Jésus confirme : c’est cela qu’il faut faire. La volonté de Dieu sur l’homme, c’est qu’il aime Dieu et son prochain. Et là est le point central de toute la morale, la fin suprême du vouloir, le premier principe de l’action droite. Il y aurait tant à dire en commentaire de ces paroles insurpassables, trop pour cette causerie. Notons seulement par exemple la nécessité logique et l’heureuse possibilité de résumer tous les devoirs en deux principaux, et même en un seul, fin et principe de l’action droite: celui de l’amour de Dieu avec celui, complémentaire, de l’amour du prochain, et cette possibilité est très utile, spécialement sous l’aspect didactique et mnémonique, très commode, pourrions-nous dire, pour toute mentalité, spécialement aujourd’hui pour nous modernes, qui éprouvons de la gêne pour l’effort mental et le " notionisme ". L’Evangile nous porte tout de suite au sommet et synthétise tous dans un devoir, et contient et hiérarchise tout " in nuce " : l’objet suprême est l’amour, la fin aussi pour laquelle nous devons accomplir les devoirs subalternes : l’amour. " La plénitude de la loi, c’est l’amour " (Rm 13, 10).

Et ici nous est présentée une question formidable : savons-nous vraiment ce que c’est que l’amour ? Ce mot n’est-il pas parmi les plus utilisés et par conséquent les plus difficiles à définir ? Parmi les sens polyvalents, lequel lui est attribué ? N’est-il pas parmi les plus équivoques, et même parmi les plus sublimes et les plus dégradés ? Ne se réfère-t-il pas à des formes en soi contraires de notre esprit, en sens vertical, se référant à la montée vers Dieu qui est Amour et vers Lequel est essentiellement orientée notre vocation naturelle et surnaturelle ? (Synthèse de Saint Augustin : " Vous nous avez fait pour vous, ô Dieu, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en vous ", Confess., 1, 1) et cette parole, référée aux descentes les plus vulgaires et dégradantes de l’animalité sensuelle, et même contre nature, n’entraîne-t-elle pas vers le bas, comme une pesanteur fatale, au-dessous des niveaux de toute décence et de tout bonheur honnête ? Et, en sens horizontal, c’est-à-dire entre les personnes, est-ce que l’amour ne peut pas signifier parfois le dévouement le plus généreux ou bien la convoitise la plus égoïste ou encore les deux choses ensemble ? Il ne sera pas facilement possible de donner un sens univoque au mot ambigu " amour " qui oscille entre " eros " et " agape " (charité), entre une sympathie instinctive et passionnelle et une aspiration au bien, au bonheur, à la vie.

Comment pratiquerons-nous ce précepte fondamental de l’amour de Dieu et du prochain, si le mot lui-même ne nous aide pas par une interprétation exacte de son sens ? Voici : nous devrons avant tout tâcher d’avoir des idées claires. L’amour vrai est l’acte conscient et volontaire envers le bien. La nature nous aide à nous diriger vers le bien ; l’inclination, amour instinctif et sensible, se fait acte de volonté ; il devient amour vrai ; il s’agit alors d’une double opération : le choix et la force. Nous devons choisir (in ordine intentionis) le souverain Bien, celui qui seul et vraiment est proportionné à la dimension insatiable de notre pouvoir de désirer et d’aimer, et ensuite nous devons faire converger toutes nos forces spirituelles et sentimentales vers le Bien suprême qu’est Dieu. Et de cet accomplissement du tout premier devoir, l’effort composé d’intelligence et de volonté qui fixe en Dieu, Lui-même Amour suprême, notre gravitation morale, tire même de Lui notre énergie d’action, notre capacité d’accomplir tout autre devoir (ordo executionis) qui se planifie sur le premier et prend son honnêteté, sa dignité, sa forme d’entretien de la créature avec le Créateur, du fils avec le Père (cf. St. TH., I-II, 1, 4 ; E. NEUHAUSLER, Exigence de Dieu et morale chrétienne, Cerf 1971 et ensuite toujours les grands maîtres de l’amour : Saint Bernard, Saint François de Sales, etc.).

Toute la vie devient amour. Amour vrai, amour pur, amour fort, amour heureux. Et à ce premier amour qui est religieux, comme vous voyez, et il ne peut en être autrement, est joint le second, l’amour du prochain soit comme échelle pour monter vers l’amour de Dieu (cf. 1 Jn 4, 20 ; saint augustin, Tract, in Jn., 17, 8) soit comme motif pour appliquer l’activité propre au service et au bénéfice du prochain (cf. Rm 13, 8-1 ; 1 Tm 1, 5).

Si nous, chrétiens, nous avions compris cet Evangile de l’amour, sa loi, sa nécessité, sa fécondité, son actualité, nous ne nous laisserions pas surprendre par le doute que le christianisme, notre foi (Ga 5, 6), soit incapable de résoudre dans la justice et dans la paix les questions sociales, mais qu’il faut arriver à cette capacité par le matérialisme économique, par k haine des classes et par la lutte civile, avec le danger de noyer notre profession chrétienne dans les idéologies de ceux qui la combattent et de donner aux questions humaines des solutions amères, illusoires et peut-être finalement antisociales et inhumaines.

Il nous revient à la mémoire et au cœur l’hymne de Saint Paul à la charité : " Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit... La charité est patiente, elle est serviable, elle n’est pas envieuse, elle ne se vante pas etc. La charité ne passe jamais... " (1 Co 13, 1-8).

La charité, voilà la synthèse de notre vie morale. Pensons-y.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

27 septembre

UNE NECESSITE DE L’EGLISE : RAVIVER LA FOI

Chers Fils et Filles,

Il nous semble que cette rencontre privilégiée de l’audience hebdomadaire avec les très chers visiteurs qui représentent pour nous le Peuple de Dieu, c’est-à-dire de la sainte Eglise du Christ, cache dans son silence d’introduction une demande de votre part : comment va l’Eglise ? Qu’est-ce que le Pape peut en dire ? Et, une autre demande de notre part : Est-ce que ces visiteurs connaissent les vrais et les plus grands besoins de l’Eglise ? Et, aussi bons et bien disposés soient-ils, que peuvent-ils offrir pour répondre à ces besoins ? Vous comprenez l’ampleur de l’esprit que vous confèrent, à vous et à nous respectivement, de telles questions, même si elles ne sont pas exprimées. Mais nous voulons, cette fois-ci, donner tout de suite une première réponse dans son double contenu, pour vous et pour nous.

La voici. L’Eglise a besoin de la foi. Et vous qui, justement, vous appelez fidèles, vous pouvez et vous devez faire à l’Eglise ce don fondamental et indispensable : votre foi. Précisons. Nous parlons d’une augmentation de la foi comme nous, croyants, avec les paroles de la liturgie, nous le souhaitons toujours (cf. la collecte du XIIIème dimanche après la Pentecôte, avant la récente réforme), et comme Jésus, souvent dans l’Evangile, parfois jusqu’à un reproche, désire l’avoir de la part de ses disciples. Une augmentation de la foi, c’est, nous semble-t-il, le premier et grand besoin de l’Eglise aujourd’hui ; et c’est le besoin auquel vous, chacun d’entre vous, pouvez porter remède.

Et le discours deviendrait immense et complexe. Etes-vous convaincus vous aussi que la foi est le premier besoin de l’Eglise ? C’est la foi qui est la racine de notre religion ; c’est le lien d’origine de la cohésion qui nous fait l’Eglise ; c’est le principe de notre union salvifique au Christ (cf. St. TH., III, 62, 6), c’est la vertu théologale qui engendre l’espérance (He 11, 1) et la charité (Ga 5, 5-6). Et nous ne pouvons pas ne pas être persuadés que la décadence religieuse dans le monde contemporain, le désintérêt progressif de Dieu (jusqu’à Le déclarer " mort " d’une manière absurde), le manque d’intérêt habituel pour nos relations avec Lui, avec sa transcendance (voyez le matérialisme et la sécularisation radicale, l’athéisme aujourd’hui en voie de diffusion partout), et avec son immanence (voyez l’affaiblissement du sens de sa présence, de la responsabilité de nos actions en face de Dieu, d’où dérivent la conscience morale religieuse, le besoin de conversion, le remords authentique, la vraie paix de l’âme, le besoin et le devoir de la prière, etc.), tout cet écroulement spirituel vient du manque de foi.

Il peut rester dans le cœur de l’homme, même sans la foi, une orientation innée et, au fond, incoercible, vers le monde divin, même chez l’homme moderne si profane et presque ignorant pour les choses spirituelles et religieuses ; oui, il reste un inconscient et presque angoissant besoin de Celui qui Est, c’est-à-dire du Dieu créateur, du Dieu providence, du Dieu juste, du Dieu Père (comme nous le disait justement ces jours-ci un des plus grands industriels du monde) ; il reste, malgré les athéismes officiels, au moins comme problème, comme exigence intrinsèque, une référence religieuse (la célèbre phrase synthétique de saint Augustin le dit : " Toi (ô Dieu) Tu nous as faits pour Toi et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi " (Conf., 1,1) ; il reste une religion naturelle qui naît en nous et ensuite, construite par nous de tant de manières diverses, philosophiques, arbitraires et souvent superstitieuses et fausses ; mais que vaut cette religiosité, si elle n’est pas sûre d’elle-même ? Et qu’est-ce qu’elle peut nous dire de vrai et de solide si elle ne sait pas pénétrer dans la mystérieuse Réalité du Dieu vivant, personnel et ineffable, et finalement nous garantir qu’IL EST et qu’il se trouve proche de nous, communiqué à nous ? révélé à nous? c’est-à-dire que vaut une religion sans la foi ? même si elle survit ?

La foi est nécessaire.

Mais cette affirmation que nous ne devons jamais oublier fait surgir un autre problème formidable qui est le suivant : mais ensuite est-ce que la foi est possible ? Et ne sont-ce pas les difficultés que la foi, telle que nous l’offre l’Eglise jusqu’à aujourd’hui, telle qu’elle la présente à la mentalité et à la manière de vivre moderne qui l’ébranlent, la foi, et qui mettent en doute la conception générale du monde et de la vie, et que le fidèle croyant doit avoir et appliquer à sa manière de vivre ? N’est-ce pas cette foi vacillante et faible qui provoque aussi parmi nous, membres de l’Eglise, tant d’inquiétudes, tant de désirs de s’évader de la voie toujours ouverte en avant de la tradition et d’essayer de " nous convertir au monde " et d’être, parce que chrétiens, non plus distincts des autres profanes et areligieux, mais comme eux, même dans les formes extérieures et dans les expériences intérieures, affranchis de la communion contraignante de l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ? C’est-à-dire : n’est-ce pas un manque de foi qui est à l’origine du tourment qui fait souffrir l’Eglise, qui diminue la joie d’être ce qu’elle est, la famille du Christ locale et universelle, l’humanité nouvelle, juste et pacifique, l’Eglise de Dieu ?

Voilà pourquoi nous mettons la foi au centre de l’examen sur les conditions de l’Eglise aujourd’hui ; la foi aujourd’hui. Et voilà pourquoi, frères et fils très chers, nous fiant à votre intelligence des " signes des temps ", et à votre disponibilité à aider, à faire vôtre la mission du Christ dans l’histoire, de construire l’Eglise (Mt 16, 18), nous vous demandons une profession plus vive, plus confiante, plus conforme de la foi.

Certainement la question reste ouverte : comment la foi est-elle possible ?

Pour vous répondre l’instruction religieuse vous aide, instruction que certainement vous possédez déjà, ou bien la réflexion que vous ferez vous-mêmes, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

4 octobre

ACCROÎTRE SA FOI POUR FAIRE FACE A LA CONFUSION DE NOTRE TEMPS

Chers Fils et Filles,

Nous le répétons : l’Eglise, ou mieux encore nous tous, — qui avons le bonheur d’appartenir à l’Eglise, — avons besoin d’accroître notre foi (cf. Ep 4, 15) et cela pour vivre en croyants, en fidèles, en chrétiens, cohérents avec notre baptême, avec notre profession de foi catholique ; pour être capables aussi de faire front aux négations et aux confusions de notre temps, qui assaille notre discipline religieuse, jusque dans son sens intime et dans son orientation naturelle, en invoquant les certitudes scientifiques et en préconisant la polarisation anthropologique c’est-à-dire toute tournée vers l’homme, polarisation horizontale, comme on dit de nos jours, sécularisée et enfermée dans les limites de l’expérience vécue du temps et de l’histoire.

Et nous nous demandons encore : cette réaffirmation de notre foi est-elle possible dans les conditions où nous nous trouvons ? Voilà le problème qui doit nous intéresser, après avoir reconnu la nécessité de la foi : la possibilité de la foi.

La foi, bien plus, la croissance de la foi est-elle possible ? C’est une question bien grave à laquelle nous sommes tous invités à répondre. Ce qui veut dire que nous sommes tous invités à tenter une double recherche : la recherche sur les difficultés de croire, aujourd’hui surtout, et la recherche sur les facilités de croire, que même notre temps, peut-être à notre surprise, nous offre également.

Que chacun essaye de réfléchir sur ce double aspect de l’immense question. A titre de stimulant à notre recherche, — quelque élémentaire qu’elle soit, — nous dirons d’abord que trois coefficients concourent à l’acte de foi : premièrement, l’élément objectif, c’est-à-dire les vérités de la foi, la doctrine, le " credo " ; et ce coefficient est souvent imparfait par défaut d’instruction. Bien des fois les crises de foi sont dues à l’ignorance. Nous nions ce que nous ne connaissons pas. Or, cela n’est pas sérieux, n’est pas digne de personnes modernes, instruites et intelligentes, spécialement en ce qui concerne la religion, laquelle, — qu’on le veuille ou non, — s’impose comme critère décisif pour la conduite de la vie et pour la mesure des valeurs de cette vie. Nous pourrons rencontrer de nombreux, de très nombreux problèmes, même sur ce sentier de la connaissance religieuse : mais cela, plutôt que d’arrêter notre étude, devrait nous encourager à un meilleur approfondissement, pour éviter aussi que l’écho de la voix de Tertullien, l’ancien apologiste chrétien, n’arrive jusqu’à nous tel un reproche. Déjà à la fin du deuxième siècle, Tertullien écrivait en effet au sujet de la religion chrétienne, alors officiellement contrariée et persécutée : Ne ignorata damnetur, qu’elle ne soit pas condamnée par ignorance (Ap. 1). Et l’étude honnête et persévérante de la doctrine de la foi aura certainement, de par elle-même, un premier résultat positif, celui de montrer à l’intelligence et à l’esprit de l’homme moderne non le caractère étranger, mais l’affinité attrayante de la vérité de notre religion, (nonobstant le mystère qui les enveloppe), avec les aspirations profondes de l’homme même.

Deuxièmement : l’élément subjectif, l’acceptation de la Parole de Dieu, c’est-à-dire du " credo ", de la part de l’homme, qui, par cela même, devient croyant. C’est là l’aspect spécifique de la foi ; et c’est celui qui, aujourd’hui, le plus contesté, compromet l’adhésion authentique à la doctrine de la foi. Pourquoi ? Parce que la mentalité contemporaine est plus que jamais prévenue contre une forme de connaissance fondée sur la parole d’autrui et non sur l’expérience personnelle, effective ou seulement possible. L’argument fondé sur la force de la parole d’autrui, sur le témoignage et non sur la vérification rationnelle, est certainement le plus faible ; ce fut l’enseignement, de tout temps, des maîtres de notre école (cf. St. TH., 1, 1, 8 ad 2). De nos jours, prévaut la connaissance rationnelle et scientifique, bien plus, la connaissance physique, quantitative et expérimentale, dans laquelle l’esprit humain se sent satisfait et parfois plus qu’il n’est permis de l’être à bon droit ; cette connaissance se sent sûre d’elle en vertu d’un genre de certitude d’égale nature à celle de l’esprit humain (cf. P. H. simon, Questions aux savants, Seuil, Paris), Et l’intelligence humaine, en se mettant à ce niveau de la connaissance, ne s’aperçoit pas qu’elle accomplit une grande abdication, celle de l’usage de ses facultés pour la conquête de la vérité supérieure, c’est-à-dire essentielle et métaphysique ; par contre, ce désir de conquête d’une vérité supérieure, place l’intelligence à un niveau vraiment humain et spirituel, où la rencontre avec Dieu, réalisée soit naturellement, soit à fortiori par la révélation, peut se vérifier de façon convenable.

En d’autres termes : l’homme moderne manque de cette saine formation philosophique suffisante, qui, — même si elle est limitée à ce degré accessible à tous appelé le sens commun, — est indispensable pour entrer en dialogue avec le monde religieux. Notre mentalité, disions-nous donc, n’est pas sur une " longueur " convenable et heureuse pour capter les ondes mystérieuses du langage divin. Encore une fois rappelons l’exhortation de; Pascal : Nous devons faire l’effort de bien penser. Nous verrons alors que l’argument d’autorité, sur lequel se fonde la foi, tire sa force de la crédibilité de celui qui l’emploie : dans notre cas, l’argument d’autorité se fonde sur Dieu, et par cela il devient très fort même s’il se situe dans la sphère des vérités mystérieuses (cf. St. TH., cit.).

Et nous ne serons donc pas surpris de rencontrer un troisième élément, un coefficient qui nous est étranger et supérieur, qui intervient dans notre esprit pour l’habiliter à l’acte de foi, le souffle de l’Esprit du Christ, la grâce (DENZ.-SCH. 1525 ss. ; 1553-1554ss.). La foi est un don de Dieu ; c’est une vertu possible à l’homme grâce à une impulsion surnaturelle, qui ne nous manquera pas, si nous nous mettons en condition de l’accueillir.

En-conclusion : désir de Dieu, humilité, prière, attente confiante et aussi expérience spirituelle comme la participation à la vie de foi de la communauté ecclésiale, privée ou publique, nous aplaniront les voies de la foi et la rendront non seulement possible, mais facile et victorieuse.

C’est notre vœu pour nous tous. Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

11 octobre

LA FIDELITE AUX VALEURS PERMANENTES RAISON DE VIE POUR LES CHRÉTIENS

Chers Fils et Filles,

Nous avons dans le cœur le Concile qui, aujourd’hui, au terme du dixième anniversaire de son inauguration, le remplit de ses souvenirs, de son sens, de son " tome ", c’est-à-dire du volume de ses enseignements, de ses fruits, de ses problèmes, de ses espérances.

Mais nous n’avons pas l’intention de vous parler aujourd’hui de ce sujet énorme, que nous ne pourrions faire tenir dans le bref discours habituel de l’audience générale. Nous savons cependant que le souvenir du Concile est dans les esprits de tous comme un événement destiné à croître en importance, comme facteur vivant de l’histoire spirituelle de l’Eglise et du monde, aujourd’hui et dans l’avenir.

En nous taisant, laissons cependant deux suaves et pieuses figures dans nos esprits comme emblème de cette première commémoration : la Madone, célébrée alors dans le culte de sa divine maternité, comme la lampe de la pure lumière évangélique de foi et d’amour, répandue sur toute l’Eglise et sur le monde ; le Pape Jean XXIII qui, avec un esprit pastoral, voulut et inaugura le Concile et maintenant en remplit le cours des événements consécutifs, toujours de lui-même, tout bonté et tout espérance.

Le Pape a ensuite poursuivi en invitant comme suit les assistants à méditer sur la nécessité de la foi :

Nous avançons en demandant de quoi l’Eglise a le plus besoin, et nous répondons : de la foi. C’est-à-dire de l’adhésion à la Parole de Dieu, à la révélation divine qui. a dans le Christ son point focal et a dans l’Eglise sa garde, son témoignage, son interprétation.

Le discours ne serait pas complet si nous négligions d’ajouter qu’il découle de la foi un engagement moral fondamental, un devoir général et primaire qui est la fidélité. Ce n’est pas pour rien qu’un croyant est appelé fidèle. Un sens double est inclus dans cette expression : d’abord de fermeté, de stabilité, de force, et puis de cohérence, de suite dans les idées, d’activité ; statique donc et dynamique.

Il est facile de tirer ce concept de fidélité de celui de la Parole donnée, de Pacte, d’Alliance ; l’alliance que Dieu a daigné établir avec l’homme, outre le rapport ontologique résultant du fait que l’homme est créature de Dieu, nous reporte à l’Ancien Testament, au pacte, au rapport religieux offert par Dieu se révélant à l’homme et provoquant de lui une réponse ; nous sommes à la foi d’Abraham sur laquelle s’instaure la religion surnaturelle qui se perfectionne dans le Christ qui institue la nouvelle alliance, le Nouveau Testament (cf. Mt 26, 28 ; 1 Co 11, 25), fondé, aussi bien que l’Ancien, sur la foi et achevé par l’infusion du Saint-Esprit. Dans l’un et dans l’autre régime religieux, l’ancien et le nouveau, entre le concept d’engagement bilatéral d’où découle, de la part de Dieu, une fidélité qui ne se dément jamais (cf. Rm 11, 29), tandis que, de la part de l’homme, d’est une fidélité qui devrait être également inébranlable mais qui malheureusement prouve souvent la faiblesse morale de sa nature, blessée par le péché originel. L’homme peut être et est souvent défaillant au pacte, un allié infidèle, alors que pour nous chrétiens, cette exigence de fidélité, comme on sait, a été contractée par le baptême et confirmée par chaque autre rencontre avec Dieu, spécialement par les sacrements. Grand événement pour chacun de nous que le baptême qui élève notre petit être de créatures souillées à la nouvelle condition de fils de Dieu, associés à sa nature même (cf. 2 P 1, 4) ; autorisés à l’appeler : " notre Père " (Mt 6, 9). Ainsi finalement, Dieu s’est révélé Amour (1 Jn 4, 16). Et l’amour exige la fidélité. Si bien que l’Eglise, c’est-à-dire l’humanité absorbée dans l’économie évangélique de l’amour instaurée par le Christ, est qualifiée dans la Sainte Ecriture d’Epouse du Christ, justement pour la fidélité virginale et féconde qui l’unit à Lui (cf. Ep 5, 25-27 ; Ap 19, 7 ; 21, 2 et 9 ; 22, 17 ; Lumen Gentium, 6 et 64), et que le même Christ, témoin l’Evangéliste Jean, rappelle avec une insistance émouvante : " persévérez dans mon amour " (Jn 15, 4-10).

Maintenant la fidélité n’est pas la vertu de notre temps où tout est saisi par un tourbillon de changements qui peuvent être aussi dans la pensée de Dieu. Ce qui appelle l’homme au développement, au progrès, à la nouveauté, à la perfection, mais changements qui souvent aujourd’hui sont canonisés dans la mentalité profane pour eux-mêmes, par le fait même qu’ils sont des changements et qu’ils sont désirés et promus comme s’ils étaient l’espérance et le succès de la vie, jusqu’à considérer le détachement radical de la tradition comme une libération et une victoire et la révolution comme la méthode normale de progrès personnel et social. Et voici pourquoi l’Eglise, dépositaire de valeurs éternelles et toujours en action, sent plus que jamais le besoin de la fidélité à ces mêmes valeurs et souffre tellement de la légèreté et de l’infidélité de tant de ses fils, spécialement des préférés parmi lesquels ceux qui sont liés par des devoirs qualifiés de fidélité.

Nous disons, comme une autre fois, que de telles valeurs permanentes ont une fonction de racine, de source qui ne paralysent pas l’accroissement progressif de la vitalité humaine, soit de chaque individu, soit de la communauté, mais l’alimentent, la rendent possible, l’exigent. La fidélité est la raison de vie ; ce n’est pas de la paresse, ce n’est pas une chaîne qui freine les hardiesses du talent et de l’amour; mais quand elle consiste, comme nous le disions, dans l’adhésion à notre credo, qui ne vieillit et ne s’épuise jamais, elle leur ouvre le sentier dans l’ordre toujours positif, fort et heureux.

La fidélité, oui, découle de la foi qui doit devenir le principe d’action du chrétien. Rappelons-nous la parole de Saint Paul, pivot de sa doctrine : " le juste vit de la foi " (Ga 3, 11 ; He 10, 38 ; Rm 1, 17) ; faites attention : il dit de la foi et non simplement avec la foi. C’est-à-dire que le juste, le chrétien authentique tire de la foi la raison et la règle de sa vie et pas seulement par l’adhésion à la foi comme à un simple vêtement extérieur plus ou moins qualifié ou décoratif de son existence.

De cette cohérence entre la foi et la vie, entre la pensée chrétienne et l’action pratique, entre la fermeté et la fécondité des principes déduits de l’Evangile et l’orientation linéaire de la conduite, c’est-à-dire de la fidélité chrétienne, naissent tant de choses bonnes et généreuses dont l’Eglise a particulièrement besoin et, avec elle, tous ses fils : à commencer par l’immunité et par la Sagesse critique envers la suggestion et la séduction des courants aberrants de " pensée et de coutume, aujourd’hui répandus, c’est-à-dire envers les conformismes illogiques mais utiles de succès précaires ; et ensuite pour arriver à la vraie liberté intérieure des hommes, forts de leur conscience et de leur caractère, ainsi qu’au courage du témoignage militant et missionnaire, et à la constance et au goût de, la loyauté envers vie Christ et envers la communauté, dans l’accomplissement généreux et supporté des propres promesses à l’Amour toujours pressant du Christ, (cf. 2 Co 5, 14).

Que notre Bénédiction Apostolique puisse renouveler en chacun de vous le sens de cette implacable urgence.

 

 

18 octobre

LA DIFFUSION DE LA FOI EST UNE EXIGENCE PREMIÈRE

Chers Fils et Filles,

Cette rencontre avec vous, très chers fils, nous offre encore une fois l’occasion d’ouvrir notre esprit sur les besoins de l’Eglise. De quelle autre pensée pourrait être rempli le cœur du Pape sinon de ce qui se rapporte aux besoins de notre sainte Eglise ? Deux ordres de motifs nous poussent à cette insistante et prédominante considération : le premier est d’ordre théologique et concerne le but pour lequel l’Eglise a été instituée ; l’autre, est d’ordre sociologico-historique et résulte de la vision sur la condition religieuse et morale de notre temps ; tous les deux dénoncent ce besoin fondamental de la diffusion de la foi.

Ecoutons le Concile. " L’Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ. On appelle apostolat toute activité du Corps mystique qui tend vers ce but : l’Eglise l’exerce par tous ses membres, toutefois de diverses manières. En effet la vocation chrétienne est aussi par nature vocation à l’apostolat " (Apostolicam actuositatem, 2).

Oui, l’apostolat est un des besoins essentiels et primaires de l’Eglise ; mais aujourd’hui plus que jamais. Avant tout parce qu’il en a toujours été ainsi. Les dernières paroles de l’Evangile ne cessent pas de résonner au cours des siècles pour tous ceux qui ont la chance, comme les chrétiens, d’en accueillir l’écho toujours vif et impératif : " Allez et enseignez toutes les nations... " (Mt 28, 19). En second lieu, parce que le développement historique de l’humanité montre avec une évidence dramatique à qui sait le saisir, le travail de l’esprit humain, employé parfois jusqu’au fanatisme à éteindre tout sens religieux, (nous sommes à l’époque du sécularisme et de l’athéisme, antireligieux, antichrétien et anticlérical) et brusquement tourmenté par la pénurie et par la faim qui se produisent dans le même esprit humain, de la nourriture qui seule le fait vivre en plénitude, la foi dans la Parole de Dieu (cf. Mt 3, 4). Disons simplement : aujourd’hui plus que jamais, et justement en fonction de son progrès, l’homme, qu’il le sache ou non, a faim du Christ. Et alors demandons-nous : qui peut et comment porter à l’homme de notre temps le contact vital avec le Christ ?

Ici se pose, comme la découverte d’une clef explicative du dessein divin sur le salut du monde, la nécessité du moyen humain entre Dieu, entre le Christ, entre l’Evangile et l’homme à1 sauver. La grande économie religieuse du salut suppose et exige un filet intermédiaire, un ministère, une transmission organisée et autorisée d’homme à homme. Le kérygme, c’est-à-dire le message évangélique, exige un messager, exige un apôtre, c’est-à-dire un envoyé, un missionnaire. La communication de Dieu à l’homme peut être directe ; l’Esprit de Dieu peut s’épancher sans aucun intermédiaire ; mais ce n’est pas là le mode ordinaire choisi par Dieu pour révéler le royaume surnaturel qu’Il ouvre, comme un banquet (cf. Lc 14, 16 ; Mt 22, 2) à chaque homme et à l’humanité tout entière. Le fait religieux reste dans son essence un fait intérieur et personnel ; mais d’habitude, il a besoin d’être provoqué par une impulsion externe ; même, pour le fait religieux surnaturel qui est le plus vrai et le plus réel, il faut un service qualifié, une annonce authentique, un magistère autorisé (cf. Rm 10, 14 ss.). La foi ne naît pas elle-même ; elle est le fruit d’une transmission, d’un apostolat.

Et nous voici alors à la recherche de l’apostolat. C’est sur ce sujet que se déroule l’histoire de la vie publique de Jésus. Il choisit nommément quelques-uns de ses disciples qu’il appellera ensuite apôtres (Lc 6, 13), et qu’il enverra en tournée pour annoncer le royaume de Dieu (cf. Mt 10). La mission deviendra spécifique et permanente ; elle deviendra pastorale et hiérarchique (cf. Jn 21, 15 ss.). Ainsi naquit et ainsi est encore structurée l’Eglise aujourd’hui. L’Eglise elle-même, dans son ensemble, est apostolique, elle est missionnaire ; elle est l’instrument, elle est le véhicule, l’organe historique et social, le sacrement, c’est-à-dire le signe et la cause de la double union surnaturelle de l’homme avec Dieu et des hommes entre eux (Lumen Gentium, 1). Faisons attention. L’application du ternie apostolat est venue en l’étendant et en le développant jusqu’à couvrir tout le domaine de l’Eglise : si, justement par son existence même, elle est apostolique, tous ses membres sont apôtres. Non, certes, par l’investiture qui confère les devoirs, les fonctions, les pouvoirs et les charismes spéciaux du sacerdoce ; mais par la voie de la communion et de la participation, tout chrétien est apôtre, c’est-à-dire diffuseur de la foi, par droit et par devoir, sinon en fait. Du reste, il est facile de comprendre cette exigence religieuse qui dépasse les limites personnelles, avec une ressemblance que nous pourrons trouver dans la liturgie : allumez une lumière ; sa lueur se répand par le fait même qu’elle est allumée. Ainsi le chrétien ; c’est un homme dans lequel a été allumée la foi ; s’il est croyant, il est par le fait même un diffuseur de sa propre lumière, de sa propre foi. Il le sera par le fait qu’il fait partie et se montre membre de la communion chrétienne et puis de la communauté des fidèles, de l’Eglise. Appartenir à l’Eglise, avec une ouverte simplicité, avec un certain courage s’il le faut, c’est déjà un apostolat valable.

Et puis, si l’exemple d’une vie chrétienne cohérente confirme la qualité de croyant et de fidèle, l’exercice de l’apostolat croît en efficacité et en mérite.

Et maintenant, nous voici à un degré supérieur auquel la conscience de l’Eglise d’aujourd’hui, spécialement après le Concile, est parvenue ; tout catholique doit être apôtre d’une manière active et aussi, si possible et toujours, librement, d’une manière associée.

Rappelez-Vous tous que le Concile a consacré quelques-uns de ses documents les plus caractéristiques à l’apostolat accessible, et même recommandé à tous, aux ministres de l’Eglise, aux consacrés, aux laïcs (cf. les décrets Apostolicam actuasitatem, Ad Gentes, Unitatis redintegratio, Inter mirifica, etc.). C’est la leçon de renouvellement que nous devons tous écouter.

Un chrétien, s’il est vraiment catholique, doit être aujourd’hui un apôtre : par la prière, par l’exemple, par l’oblation, par la souffrance, par l’activité, par la discipline, par l’organisation. Un état de tension, dans l’effort diffus de la foi, est le devoir de l’heure, critique et décisive, grande et propice, de tout membre du Corps mystique du Christ. Pourquoi, au contraire; tant d’atonie ? tant de diminution des vocations ? Pourquoi tant de dispersion des forces en activités particulières et éphémères ? tant d’acquiescement servile à la mode de la contestation ? tant d’intérêt au caprice des divisions et des rivalités, même entre beaucoup qui travaillent dans des institutions inspirées par des sentiments chrétiens ? Pourquoi tant d’apologie d’un pluralisme qui va au-delà de la légitime liberté promue par l’unique foi même, et qui alimente la critique, le doute, la désobéissance ? Que ce ne soit pas là notre attitude.

Que la prochaine journée des Missions soit donc pour tous, et d’autant plus, un appel au devoir de la coopération filiale et fraternelle pour la diffusion de la foi, dans la concorde, dans le sacrifice, dans l’éblouissante vision eschatologique du royaume de Dieu.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

25 octobre

FOI ET VIE INTERIEURE : NECESSITES CONSTANTES DE L’EGLISE

Chers Fils et Filles,

De quoi l’Eglise a-t-elle besoin ? Nous nous le sommes demandé d’autres fois ; et ce sera cette fois une demande à laquelle nous ne pourrons jamais répondre d’une manière exhaustive. L’Eglise a besoin de tant, de trop de choses. Simplifions la méthode de notre enquête en nous interrogeant sur l’extérieur et sur l’intérieur. L’Eglise vit dans le monde ; tout contact qu’elle a avec le monde, c’est-à-dire hors d’elle-même, dénonce un besoin et même beaucoup et d’immenses besoins ; aujourd’hui, étant données les conditions de la société moderne, conditions nouvelles, conditions changeantes, conditions difficiles, les besoins de l’Eglise sont sans nombre et sans mesure ; il y a de quoi en rester presque découragés : comment porter le message du royaume de Dieu à un monde comme le nôtre, gonflé et débordant de ses positives, gigantesques, étonnantes et parfois horribles réalités ? S’il n’y avait pas le commandement du Seigneur et la confiance dans sa parole et dans son assistance, notre très modeste et naïf essai d’aborder, de convaincre, de vaincre le monde contemporain semblerait fou et battu d’avance. Il le savait Lui aussi, le Seigneur, lorsqu’il disait aux premiers disciples envoyés pour annoncer le royaume : " Allez, voici que Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups... " (Lc 10, 3). Mais dans une autre occasion, au dernier soir de sa vie dans le temps, Il conclut : " Dans le monde vous aurez à souffrir ; mais ayez confiance : J’ai vaincu le monde ! " (Jn 16, 33). En sorte que la mission de l’Eglise n’est pas désespérée. Cela est si vrai que le Concile a consacré sa célèbre et très ample Constitution Gaudium et Spes à cette confrontation entre l’Eglise et le monde. Nous pourrons y trouver de sages et nombreuses indications au sujet des besoins de l’Eglise en dehors de ses propres limites.

Et à l’intérieur ? Notre discours ne va pas au-delà d’une enquête élémentaire et presque intuitive. Le premier besoin, avons-nous dit une autre fois, est la foi, avec tout ce que la foi porte avec elle. Nous ferons bien d’y repenser. Nous nous apercevrons que dans l’Eglise, peut-être comme jamais, s’est fait sentir le besoin de se définir elle-même, d’avoir une conscience plus claire d’elle-même. Qu’est-ce que l’Eglise ? Déjà cet effort pour renfermer dans une formule compréhensive l’immense, la mystérieuse réalité qu’est l’Eglise, nous avait offert de nombreux titres toujours valables et splendides parmi lesquels, déjà magistralement illustré entre tous par l’Encyclique Mystici Corporis du Pape Pie XII, s’élève celui de Corps mystique du Christ, c’est-à-dire celui de l’humanité incorporée au Christ par une communication vitale unifiante et assemblante entre Lui et nous ; il en est résulté le grand titre de " Peuple de Dieu " qui, avec une suite d’autres titres très beaux, remplit la Constitution conciliaire Lumen Gentium (cf. N. 6 ss.). Cela signifie que l’Eglise avait besoin d’une science d’elle-même, approfondie, réductible à un concept synthétique qui donne l’idée et même l’imagine, tel que communion, bergerie, édifice etc., qui aide à comprendre le dessein de Dieu sur le salut de l’humanité.

Est-ce que cela suffit donc ainsi ? Ou devons-nous percevoir quelque autre besoin pour la vie intérieure de l’Eglise ? Cela ne suffit jamais. Lorsqu’il s’agit de choses dans lesquelles entrent la pensée, la présence, l’action de Dieu, notre intelligence n’est jamais complètement satisfaite ; elle veut en savoir davantage. Il n’est pas toujours besoin de nouveaux dogmes ; il est besoin d’en contempler la vérité, d’en extraire la fécondité, d’en appliquer l’autorité.

Après le Concile l’Eglise a besoin de vie intérieure. La richesse des enseignements que le Concile a ouverts aux fidèles a certainement ouvert à la pensée, à la culture, à la prière une veine où coule la vitalité spirituelle ; et celle-ci nous devons tous la cultiver et l’intensifier. Deux phénomènes cependant ont prévalu sinon dans la mesure, dans la publicité : celui, centrifuge, de la vie extérieure, celui qu’on appelle de la ligne horizontale, humanitaire, excellent mais incomplet et réticent dans la doctrine et tendant à épuiser les motifs de la propre énergie manquant, ceux-ci, de la propre spiritualité ; et celui de la contestation interne, de l’inquiétude égoïste, voilée d’un certain pluralisme légitime et orientée vers la corrosion intérieure de l’unité ecclésiale en hommage à la libération en puissance de toute autorité et par conséquent de toute obéissance. Ce ne sera pas une suffisance charismatique prétendue qui conservera une authentique animation du Saint Esprit à ces courants spiritualistes dans lesquels il n’est souvent que trop facile de distinguer l’infiltration de mentalités dissidentes ou profanes.

Autre est le besoin de l’Eglise. Si l’Eglise a eu la grâce de découvrir quelque chose de plus de son propre mystère, elle doit le fixer du regard de la pensée et du cœur. Saint Augustin nous y exhorte comme s’il était un maître de nos jours. Il dit : " Nous avons l’Esprit-Saint si nous aimons l’Eglise ; nous aimons ensuite si nous sommes entés dans son équipe et dans sa charité " (In Jo. Tract., 32, 8 ; PL 35, 1645-1646). Et nous voici alors sur le chemin central des voies de la foi et de la vie intérieure ; le chemin qui, de l’Evangile arrive à la spiritualité des derniers siècles passes, qui est comme surprise et fascinée par une découverte de la plénitude de notre religion. Ce n’est pas vraiment une découverte, parce que, depuis les pages de l’Ancien Testament, en avait été annoncée la merveilleuse vérité (cf. Gn 31, 3) ; mais ici elle devient un point focal que celui qui a la chance de l’accueillir dans sa lumière mystérieuse ne peut pas ne pas en subir l’enchantement. Il s’agit de l’amour que Dieu le premier a eu pour nous (1 Jn 4, 10), et qui s’est répandu sur nous dans une mesure infinie, par un tragique drame d’amour, la Croix, jusqu’à arriver à établir en chacun de nous et dans toute son Eglise une demeure ineffable. Nous sommes aimés, aimés sans mesure. L’économie de la grâce, celle dont l’Eglise est le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument, porte à cette révélation, à cette religion, à cette communion : Dieu est charité (1 Jn 4, 16). L’Eglise a besoin de cela : de comprendre toujours mieux qu’elle est aimée ; elle est sous le rayon de lumière et de feu d’un Amour infiniment personnel et qui s’épanche. Ineffable discours que nous terminerons ici, satisfait si dans son énoncé stupéfiant il réussit à aller plus loin en chacun de vous et à vous arracher du cœur l’unique réponse convenable, une libre étincelle qui peut devenir un incendie : credidimus caritati, nous avons cru à la charité (ibid.). De cela, plus que jamais, l’Eglise a besoin, aujourd’hui, comme résultat et récompense de son ministère.

Que notre Bénédiction Apostolique vous aide à vous engager vers ce sommet.

 

 

4 novembre

L’EGLISE A BESOIN DE SAINTS

Chers Fils et Filles,

L’Eglise a besoin de saints. Celui qui a compris ce qu’est l’Eglise, comprend également la force logique de cette affirmation. Nous qui sommes comme nous le croyons, imprégnés de la Doctrine de l’Eglise qui nous a été donnée par le grand enseignement du récent Concile, sommes tenus, sans conteste, à nous rappeler comment la sainteté est, en même temps, une propriété de l’Eglise ou, pour dire mieux, une mystérieuse façon d’être, qui lui est propre et qui dérive de sa vocation de Peuple de Dieu, de l’alliance que Dieu a conclue avec cette partie de l’humanité qu’il a élue, favorisée, sanctifiée précisément, et aimée (cf. Ep 5, 26-27) et qu’il a appelée Eglise, Epouse et Corps mystique du Christ, sacrement inépuisable — c’est-à-dire signe et instrument — de Salut ; nous sommes également tenus à nous rappeler comment la sainteté est également une note de l’Eglise, c’est-à-dire une qualité extérieure, une beauté visible, un argument apologétique apte à impressionner historiquement et socialement les hommes qui l’observent d’un regard honnête et capable de découvrir, là où elles se trouvent, les valeurs spirituelles (cf. Lumen Gentium 9, etc.).

Dans la pensée de Dieu, l’Eglise est sainte, c’est-à-dire animée de Son Esprit, revêtue d’une beauté transcendante qui dérive de l’harmonie de ses lignes constitutives conformément au dessein divin, et pour cette raison, sacrée et toujours religieusement tendue vers le culte divin et l’observance de la divine volonté (cf. St. TH., II-II, 81, 8). Elle est sainte dans sa nature. Elle est sainte dans la vérité divine à elle donnée et enseignée par elle. Elle est sainte, spécialement, dans ses sacrements, par la vertu desquels elle sanctifie les hommes. Elle est sainte dans sa liturgie et dans sa prière. Elle est sainte dans sa loi, c’est-à-dire dans son enseignement, grâce auquel elle aide les hommes à parcourir les sentiers de l’Evangile et à vivre dans la charité. Mais cette sainteté, que nous pouvons qualifier d’activé, tend à produire la sainteté que nous pouvons appeler dérivée (sinon entièrement passive — voir denz. schon. 2201, et suiv.) des membres qui composent l’Eglise, à savoir des hommes qui, même en ce qui concerne la grâce, restent libres, ou plus exactement, qui sont invités, aidés, engagés à faire un usage on ne peut plus conscient et constant de leur liberté, c’est-à-dire à accomplir en eux-mêmes le précepte suprême et pressant de l’amour de Dieu, et celui qui lui est attaché, de l’amour du prochain, avec tous les devoirs qui, en fonction des contingences, en découlent.

A la sainteté constitutive de l’Eglise doit correspondre la sainteté pratiquée par ses membres. Ce qui revient à dire : non seulement l’Eglise est sainte en tant que telle, mais nous, qui lui appartenons et qui la composons, devons par notre comportement démontrer qu’elle est sainte, c’est-à-dire que nous, individus, organes et communautés, devons être saints. Cette nécessité inhérente à la personne, dérive en fait d’une nécessité plus profonde, en acte, relative à l’authenticité intérieure ; la sainteté propre, comme nous l’avons dit, de l’institution ecclésiastique. Notre fidélité à l’Eglise comprend également le plan de vie suivant : il faut être saints. Ce programme de vie chrétienne ne tolère pas la médiocrité ; à ce propos, la parole de l’Apocalypse est effrayante : " Je connais tes œuvres, et je sais que tu n’es ni froid ni fervent ; ...mais comme tu es tiède..., je suis prêt à te vomir de ma bouche " (3, 15-16). Les premiers chrétiens admis à la communion ecclésiale de foi et de grâce étaient réputés saints de nom, et ils savaient qu’ils devaient se comporter comme tels. Encore aujourd’hui, dans les nouvelles communautés missionnaires, on cultive cette mentalité, qui impose de conformer sa façon de vivre aux obligations assumées par le nouveau style de vie, le style chrétien. On en vient spontanément à se poser une question : " Comment peut-on imposer un devoir aussi grave à des gens de ce monde, de qui nous connaissons la paresse, ou plus exactement, l’inaptitude à l’égard des grands idéaux, envers les idéaux moraux, en premier lieu, des idéaux qui ne s’embarrassent pas de spéculations utopiques, mais exigent des applications pratiques et concrètes dans la vie vécue ; des gens dont nous connaissons bien la fragilité de la cohérence dans l’action et l’illusoire félicité qu’ils trouvent à satisfaire leurs passions et à répondre à la stimulation de l’intérêt et du plaisir ? Une interprétation aussi sévère de la vie chrétienne, est-elle exacte ? La loi évangélique n’est-elle pas indulgente à l’égard des faiblesses humaines ? Ne libère-t-elle pas du poids du " juridisme " et du " moralisme " ? Quelle longue réponse exigerait une question aussi complexe, aussi radicale ! Pour l’instant, nous allons y répondre de manière sommaire.

Certes, c’est exact, la vie chrétienne libère du poids des normes inutiles à la perfection elle qui, substantiellement, consiste en la charité (cf. Col 3, 14) et dénonce dans le pharisaïsme une intolérable hypocrisie (cf. Mt 23) ; mais elle refuse le laxisme; au contraire sa morale est sérieuse et sévère : qu’on lise le Sermon sur la Montagne ! Elle est orientée tout entière vers une perfection qui commence à l’intérieur de l’homme et qui, par conséquent, dès ses premières racines, détermine à partir du cœur l’orientation de la liberté (cf. Mt 15). Mais nous devons tenir compte avant tout de ce que l’action humaine bénéficie d’un soutien intérieur, merveilleux et incommensurable : la grâce ; pour réconforter les disciples, effrayés par les impératifs de la morale évangélique, le Maître n’a-t-il pas dit : " Ceci est impossible pour les hommes, mais à Dieu, toute chose est possible " (Mt 19, 26) ? C’est là un point capital pour les disciples du Christ, et pour toute la doctrine et la pratique de la vie et de la perfection chrétiennes, c’est-à-dire pour la conquête de la sainteté. La grâce rend doux et léger le joug du Christ (cf. Mt 11, 30). L’opération de la grâce dans l’esprit humain en multiplie les forces jusqu’à rendre aimables le sacrifice de soi, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, la croix. Et nous pouvons ajouter ensuite que la sainteté qui nous est demandée n’est pas la sainteté des miracles, c’est-à-dire celle des phénomènes extraordinaires, mais celle de la volonté bonne et ferme, qui, dans chaque événement ordinaire de l’existence commune s’efforce de trouver la droiture logique de la recherche de la volonté divine.

Et c’est de cette droiture que nous entendons parler, nous contentant d’affirmer qu’elle constitue le " témoignage chrétien ", qui fait l’objet de tant d’écrits et de tant de discours. C’est de cette sainteté-ci que l’Eglise a besoin aujourd’hui : l’apologie des faits, des exemples, de la vertu transparente que ceux qui nous entourent reconnaissent également et réfèrent à Dieu (cf. Mt 5, 16). Et c’est cette sainteté, cette intégrité de caractère chrétien qui, même dans notre monde profane et souvent hostile et corrompu, rend digne de foi le message de l’Eglise.

Cette sainteté, bien-aimés fils, nous vous la recommandons, cordialement, chaleureusement, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

8 novembre

LE RENOUVELLEMENT DANS L’EGLISE UN PROCESSUS VTTAL ET CONTINUEL

Chers Fils et Filles,

On a parlé de renouvellement dans l’Eglise : le Concile nous en a réveillé l’idée, nous en a donné l’espérance, nous en a laissé la consigne. Cette parole " renouvellement " parle toujours aux esprits : à ceux qui aiment l’Eglise pour .désigner par un seul mot les nombreux besoins de l’institution séculière qui, toujours vivante et cohérente avec sa racine, accueille comme une impulsion l’aliment divin de l’Esprit-Saint qui la parcourt toujours vers l’explosion d’un nouveau printemps : oui, l’Eglise a besoin de renouvellement (cf. Optatam totius, 1, etc.).

Ce mot même n’a pas toujours été compris correctement par tous: pour certains il a retenti comme une condamnation du passé et une permission de s’en détacher sans attention à sa fonction vitale d’engagement comme agent de transmission des principes essentiels dont vit l’Eglise, sa foi surtout, sa constitution; et le mot renouvellement a semblé autoriser quelque remaniement constitutif; il v en a qui l’ont conçu comme une séparation des structures institutionnelles, historiques, visibles, extérieures, pour en conserver plus pur et plus efficace l’extrait spirituel et charismatique, oubliant que l’âme de l’Eglise sans le corps dans lequel elle vit ne serait ni trouvable ni active, comme, le répétait dès son temps saint Augustin. Et il y en a aussi qui ont pensé renouveler l’Eglise en la sécularisant, c’est-à-dire en la modelant, parfois sans discernement, selon les formes et la mentalité, sur le modèle de la société profane qui, fille de l’histoire et du temps, pouvait donner à l’Eglise le titre convoité de moderne.

On n’a pas fait et on ne fait pas encore assez attention à deux choses. La première : que le renouvellement, processus vital et continuel dans un organisme vivant comme l’Eglise, ne peut être une métamorphose, une transformation radicale, une infidélité aux éléments essentiels et perpétuels dont le renouvellement ne peut être qu’un renforcement, non un changement; l’autre, que le renouvellement heureux est celui qui est intérieur plus que celui qui est extérieur, comme nous en avertit saint Paul d’une voix toujours actuelle : " Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre jugement " (Ep 4, 23).

Ce sont des paroles denses et bien plus faciles à prononcer qu’à mettre en pratique. Comment pourrons-nous les traduire ? Vous devez renouveler votre mentalité en vertu de l’inspiration chrétienne qui vous est donnée par la grâce, par l’action intérieure de l’Esprit-Saint : vous devez vous habituer à penser selon la foi ; vous devez modeler votre jugement spéculatif et pratique d’après Jésus-Christ, d’après l’Evangile, ou, comme on dit, d’après l’analyse chrétienne. Avoir une mentalité chrétienne, penser selon la conception du monde, de la vie, de la société, des valeurs présentes et futures qui nous viennent de la Parole de Dieu. Ce n’est pas facile ; mais il faut le faire. Ce remaniement de notre manière globale de sentir, de connaître, de juger et par conséquent d’agir est le programme permanent du chrétien fidèle en particulier et de l’Eglise en général.

Il s’agit d’une autoréforme continuelle. Ecclesia semper reformanda. Vivre dans le monde, aujourd’hui si expressif et diffusif, si agressif et tentateur, si éduqué au conformisme, même lorsqu’il fait de la contestation, agit fortement sur notre personnalité ; la règle établie, spécialement dans les nouvelles générations, qu’il faut être " de son temps " nous oblige tous à subir les philosophies, nous voulons dire les opinions courantes, et à régler notre spiritualité intérieure et notre conduite extérieure selon les rails du siècle, c’est-à-dire du monde qui fait abstraction de Dieu et du Christ, rails qui favorisent une grande course, c’est-à-dire une grande intensité de vie, mais qui, à y bien réfléchir, nous privent de notre originalité, de notre vraie liberté autonome. Nous sommes des conformistes. Même l’Eglise a ses tentations de conformisme. Saint Paul nous avertit : " Ne vous modelez pas sur le monde présent (entendu justement comme ambiance de l’atmosphère infectée d’idées erronées ou dépourvues de lumière chrétienne), mais transformez-vous par le renouvellement de votre esprit " (Rm 12, 2). Revendiquez votre liberté de vivre " selon la volonté de Dieu " (ibid.), selon la charité que l’Esprit a répandue dans votre âme chrétienne (cf. Rm 5, 5). Ici, c’est le cas de rappeler que " là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté " (2 Co 3, 17 ; cf. Jn 8, 36 ; Rm 8, 2).

Se renouveler intérieurement, quel travail, quelle peine ! Qui est disposé à modifier sa manière de penser, à purifier la cellule intérieure de ses propres fantaisies, de ses propres ambitions, de ses propres passions ? Cependant, que de fois le Seigneur nous exhorte à ce renouvellement intérieur! (cf. Mt 15, 18-20). Et le Concile nous invite à tout cela, singulièrement, et invite l’Eglise tout ensemble; et c’est ce qu’elle est en train de faire, avec l’aide de Dieu : renouvellement qui équivaut à purification.

Mais nous ne voudrions pas, devant finir ici notre petit discours, qu’il reste en vous l’impression purement négative de renouvellement dont l’Eglise a besoin. Il y a toute une vision positive qui mériterait notre attention, celle par exemple qui résulte de l’éducation du chrétien moderne (ici cette qualification nous semble à sa place) pour distinguer le bien, où qu’il soit, pourvu qu’il soit vraiment le bien suivant le jugement chrétien. C’est cette attitude nouvelle et ouverte vers les valeurs naturelles, terrestres, historiques, scientifiques... un des aspects caractéristiques du Concile. Nous le devons en bonne partie au cœur humain, serein, bon, du Pape Jean. L’œcuménisme s’est réveillé ainsi ; comme le respect envers les religions non chrétiennes, envers nos adversaires eux-mêmes, envers les valeurs de l’activité humaine etc. (cf. Gaudium et Spes, 34). Savoir reconnaître en chaque homme une image du Christ, un frère à respecter, à servir et à aimer, ne serait-ce peut-être pas un critère fondamental et formidable pour le renouvellement dont l’Eglise et le monde ont besoin ? Et est-ce que voir un secret de la bonté divine dans chaque douleur, un facteur de progrès personnel ou collectif dans chaque événement (cf. Rm 8, 20) n’équivaudrait pas à ouvrir une source prodigieuse d’optimisme et par conséquent de renouvellement pour le cœur de l’homme, vieux, fatigué et déçu ? Et puis, le fait d’avoir rallumé l’espérance eschatologique dans la pensée moderne des mortels que nous sommes, n’est-ce pas donner un sens, une impulsion de nouveauté dans le temps présent et futur ?

Ecce nova facio omnia, voici que je fais nouvelles toutes choses (Ap 21, 5 ; cf. 2 Co 5, 17) ! Parole du Seigneur. Besoin de l’Eglise. Engagement de nous tous !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

15 novembre

LIBEREZ-NOUS DU MAL

Chers Fils et Filles,

Quels sont aujourd’hui les principaux besoins de l’Eglise ? Que notre réponse ne vous paraisse pas simpliste ou tout simplement superstitieuse : un des besoins principaux est la défense contre ce mal que nous appelons de Démon.

Avant de clarifier notre pensée, nous invitons la vôtre à s’ouvrir à la lumière de la foi sur la vision de la vie humaine, vision qui, de cet observatoire, s’étend immensément et pénètre à une singulière profondeur. Et, en vérité, le cadre que nous sommes invités à contempler avec un réalisme global est très beau. C’est le cadre de la création, l’œuvre de Dieu, que Dieu lui-même, avec le miroir extérieur de sa sagesse et de sa puissance, admira dans sa substantielle beauté (cf. Gn 1, 10, etc.).

Ensuite, le cadre de l’histoire dramatique de l’humanité est très intéressant, histoire d’où émergent celle de la rédemption, celle du Christ, de notre salut, avec ses trésors superbes de révélation, de prophétie, de sainteté, de vie élevée au niveau surnaturel, de promesses éternelles (cf. Ep 1, 10). A savoir regarder ce cadre, on ne peut pas ne pais en rester enchanté (cf. St. Augustin, Soliloques) : tout a un sens, tout a une fin, tout a un ordre et tout laisse entrevoir une Présence-Transcendante, Une Pensée, une Vie et finalement un Amour, en sorte que l’univers, pour ce qu’il est et pour ce qu’il n’est pas, se présente à nous comme une préparation enthousiasmante et enivrante à quelque chose d’encore plus beau et d’encore plus parfait (cf. 1 Co 2, 9 ; 13, 12 ; Rm 8, 19-23). La vision chrétienne du cosmos et de la vie est donc triomphalement optimiste ; et cette vision justifie notre joie et notre reconnaissance de vivre en sorte qu’en célébrant la gloire de Dieu nous chantons notre bonheur (cf. le " Gloria " de la Messe).

 

L’enseignement biblique

Mais cette vision est-elle complète ? est-elle exacte ? Est-ce que les déficiences qu’il y a dans le monde ne nous importent pas ? les troubles des choses par rapport à notre existence ? la douleur, la mort ? la méchanceté, la cruauté, le péché, en un mot, le mal ? et ne voyons-nous pas tout le mal qu’il y a dans le monde ? spécialement tout le mal moral, c’est-à-dire simultanément, bien que diversement, contre l’homme et contre Dieu ? N’est-ce pas peut-être là un triste spectacle, un inexplicable mystère ? Et ne sommes-nous pas, nous, justement nous, qui rendons le culte au Verbe et sommes les chantres du Bien, nous croyants, les plus sensibles, les plus troublés par l’observation et par l’expérience du mal ? Nous le trouvons dans le royaume de la nature où tant de ses manifestations nous semblent, à nous, dénoncer un désordre. Ensuite nous le trouvons dans le milieu humain où nous rencontrons la faiblesse, la fragilité, la douleur, la mort et d’autres choses de pire ; une double loi opposée, l’une qui voudrait le bien, l’autre, au contraire, qui se tourne vers le mal, souci que saint Paul met en humiliante évidence pour démontrer la nécessité et la chance d’une grâce salvatrice, c’est-à-dire du salut porté par le Christ (cf. Rm 7) ; déjà le poète païen avait dénoncé ce conflit intérieur dans le cœur même de l’homme : " Video meliora proboque, deteriora sequor " (OVIDE, Mét. 7, 19). Nous trouvons le péché, perversion de la liberté humaine et cause profonde de la mort parce que détachement de Dieu, source de la vie (Rm 5, 12), et ensuite, à son tour, occasion et effet d’une intervention en nous et dans notre monde d’un agent obscur et ennemi, le Démon. Le mal n’est plus seulement une déficience mais une efficience, un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur. Réalité terrible, mystérieuse et effrayante.

Celui qui se refuse à la reconnaître comme existante sort du cadre de l’enseignement biblique et ecclésiastique ; ou bien celui qui en fait un principe se tenant par lui-même, n’ayant pas lui-même, comme toute créature, son origine en Dieu ; ou qui l’explique comme une pseudo-réalité, une personnification conceptuelle et fantastique des causes ignorées de nos infirmités. Le problème du mal, vu dans sa complexité et dans son absurdité par rapport à notre faculté de, raisonner unilatérale, devient obsédant. Il constitue la plus forte difficulté pour notre intelligence religieuse du cosmos. Ce n’est pas pour rien que saint Augustin en souffrit pendant des années : " Quaerebam unde malum, et non erat exitus " : je cherchais d’où venait le mal, et je ne trouvais pas d’explication (Confess. VII, 2. 7. 11, etc. ; PL 32, 736, 739).

Et voici alors l’importance que prend l’avertissement du mal pour notre correcte conception chrétienne du monde, de la vie, du salut. D’abord, dans le déroulement de l’histoire évangélique, au début de sa vie publique : qui ne se rappelle la page très dense de signification de la triple tentation du Christ ? Ensuite, dans tous les épisodes évangéliques dans lesquels le Démon rencontre les pas du Seigneur et figure dans ses enseignements ? (par exemple Mt 12, 43). Et comment ne pas se rappeler que le Christ, se référant trois fois au Démons comme à son adversaire le qualifie " prince de ce monde ", (Jn 12, 31 ; 44, 30 ; 16, 11) ? Et la charge de cette néfaste présence est signalée en de nombreux passages du Nouveau Testament. Saint Paul l’appelle le " dieu de ce monde " (2 Co 4, 4), et nous met en garde sur la lutte dans l’obscurité que nous, chrétiens, nous devons soutenir non avec un seul Démon, mais avec une pluralité effrayante : " Revêtez l’armure de Dieu, dit l’Apôtre, pour pouvoir résister aux manœuvres du diable, car notre lutte n’est pas (seulement) avec la chair et le sang, mais contre les Principautés et les Puissances, contre les dominateurs des ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent dans l’air " (Ep 6, 41-12)..

Et qu’il s’agisse non seulement d’un seul Démon mais de beaucoup, divers passages de l’évangile nous l’indiquent (Lc 11, 21 ; Mc 5, 9) ; mais un est le principal : Satan, qui veut dire l’adversaire, l’ennemi ; et avec lui beaucoup d’autres, tous créatures de Dieu, mais déchues parce que rebelles et damnées (cf. denz.-sch. 800-428) ; tout un monde mystérieux, bouleversé par un drame très malheureux dont nous connaissons peu de chose.

 

L’ennemi caché qui sème les erreurs

Nous connaissons cependant beaucoup de choses de ce monde diabolique qui concernent notre vie et toute l’histoire humaine. Le Démon est à l’origine de la première disgrâce de l’humanité ; c’est lui qui fut le tentateur sournois et fatal du premier péché, le péché originel (Gn 3 ; Sg 1, 24). Par cette chute d’Adam, le Démon a acquis un certain empire sur l’homme dont seul la Rédemption du Christ peut nous libérer. C’est une histoire qui dure encore ; rappelons-nous les exorcismes du baptême et les fréquentes références de la Sainte Ecriture et de la liturgie au " pouvoir des ténèbres " agressif et opprimant (cf. Lc 22, 53 ; Col 1, 13) ; C’est l’ennemi numéro un, c’est le tentateur par excellence. Nous savons ainsi que cet Etre obscur et troublant existe vraiment et qu’il agit encore avec une ruse traîtresse ; c’est l’ennemi caché qui sème les erreurs et les aventures de l’histoire humaine. Il faut rappeler la parabole évangélique révélatrice du bon grain et de l’ivraie, synthèse et explication de l’illogisme qui semble présider à nos contrastantes vicissitudes : " inimicus homo hoc fecit " (Mt 13, 28). Il est " l’homicide depuis l’origine... et père du mensonge ", comme le Christ le définit (cf. Jn 8, 44-45) ; il est celui qui porte atteinte d’une manière sophistique à l’équilibre moral de l’homme. C’est lui le perfide et astucieux enchanteur qui sait s’insinuer en nous par la voie des sens, de la fantaisie, de la concupiscence, de la logique utopique ou des contacts sociaux désordonnés dans le jeu de notre action pour y introduire des déviations aussi nocives que conformes en apparence à nos structures physiques ou psychiques ou à nos aspirations profondes instinctives.

Ce serait là, sur le Démon et sur l’influence qu’il peut exercer sur chaque personne, sur les communautés, sur la société entière ou sur les événements, un chapitre très important de la doctrine catholique à réétudier, alors qu’aujourd’hui il l’est peu. Certains pensent trouver dans les études psychanalytiques et psychiatriques ou dans des expériences spirites, aujourd’hui malheureusement trop répandues dans certains pays, une compensation suffisante. On craint de retomber dans de vieilles théories manichéennes ou dans d’effrayantes divagations fantastiques et superstitieuses. Aujourd’hui on préfère se montrer fort et sans préjugés, se poser en positivistes, quitte ensuite à ajouter foi à tant de lubies magiques et populaires, ou pire, à ouvrir son âme — sa propre âme baptisée, visitée tant de fois par la présence eucharistique et habitée par l’Esprit-Saint — aux expériences licencieuses des sens, à celles, mauvaises, des stupéfiants comme aussi aux séductions idéologiques des erreurs à la mode, fissures celles-ci à travers lesquelles le Malin peut facilement pénétrer et altérer la mentalité humaine. On ne dit pas que tout péché soit dû directement à l’action diabolique (cf. St. TH.., 1, 104, 3) ; mais il est pourtant vrai que celui qui ne veille pas sur lui-même avec une certaine rigueur morale (cf. Mt 12, 45 ; Ep 6, 11) s’expose à l’influence du mysterium iniquitatis auquel saint Paul se réfère (2 Th 2, 3-12) et qui rend problématique l’alternative de notre salut.

Notre doctrine se fait incertaine, obscure, comme il en est des ténèbres mêmes qui entourent le Démon. Mais notre curiosité, excitée par la certitude de son existence multiple devient légitime avec deux demandes. Y a-t-il des signes, et lesquels, de l’action diabolique ? et quels sont les moyens de défense contre un péril si insidieux ?

 

Présence de l’action du Malin

La réponse à la première question impose beaucoup de circonspection, même si les signes du Malin semblent parfois se faire évidents (cf. tertullien, Apol., 23). Nous pourrons supposer son action sinistre là où la négation de Dieu se fait radicale, subtile et absurde, là où le mensonge s’affirme hypocrite et puissant contre la vérité évidente, là où l’amour est éteint par un égoïsme froid et cruel, là où le nom du Christ est attaqué avec une haine consciente et rebelle (cf. 1 Co 16, 22 ; 12, 3), là où l’esprit de l’évangile est mystifié et démenti, là où le désespoir s’affirme comme la dernière parole, etc. Mais c’est un diagnostic trop vaste et trop difficile que nous n’osons maintenant approfondir et authentiquer, non privé pourtant pour tous de dramatique intérêt auquel même la littérature moderne a consacré des pages célèbres (cf. par exemple les œuvres de Bernanos, étudiées par ch. mœller, Littér. du XX° siècle, I, p. 397 ss. ; P. macchi, Il volto del male in Bernanos ; cf. ensuite Satan, Etudes Carmélitaines, Desclée de Br., 1948).

Le problème du mal reste un des plus grands et permanents problèmes pour l’esprit humain, même après la victorieuse réponse que lui a donnée Jésus : " Nous savons que nous sommes (nés) de Dieu, écrit l’évangéliste St Jean, et que le monde entier gît au pouvoir du Mauvais " (2 Jn 5, 19).

 

La défense du chrétien

A l’autre demande : quelle défense, quel remède opposer à l’action du Démon ? La réponse est plus facile à formuler, même si elle est difficile à réaliser. Nous pourrons dire : tout ce qui nous défend du péché nous protège par là même contre l’invisible ennemi. La grâce est la défense décisive. L’innocence prend un aspect de force. Et ensuite que chacun se rappelle tout ce que la pédagogie apostolique a symbolisé dans l’armure d’un soldat, les vertus qui, peuvent rendre invulnérable le chrétien (cf. Rm 13, 12 ; Ep 6, 11, 14, 17 ; 1 Th 5, 8). Le chrétien doit être un militant : il doit être vigilant et fort (1 P 5, 8) ; et il doit parfois recourir à quelque exercice ascétique spécial pour éloigner certaines incursions diaboliques ; Jésus l’enseigne en indiquant le remède " dans la prière et dans le jeûne " (Mc 9, 29). Et l’Apôtre suggère la ligne maîtresse à tenir : " Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien " (Rm 12, 21 ; Mt 13, 29).

Avec la conscience donc des conditions défavorables dans lesquelles aujourd’hui les âmes, l’Eglise, le monde se trouvent, nous chercherons à donner un sens et l’efficacité à l’invocation habituelle de notre principale prière : " Notre Père... Délivrez-nous du mal ! ".

Qu’à tout cela vous aide notre Bénédiction Apostolique.

 

 

22 novembre

LES RISQUES D’UNE " EGLISE SANS "

Chers Fils et Filles,

Un désir brûle toujours dans le cœur de l’Eglise, comme lampe qui ne s’éteint pas, un désir commun de l’Eglise comme Peuple ; de Dieu et comme conscience personnelle de chaque membre de ce corps mystique, du Christ ; un désir qui investit toute la psychologie des disciples du Seigneur Jésus et qui fait partie de tout propos et de tout programme de réforme et de renouvellement, le désir de se revêtir d’un authentique style chrétien.

 

Un style chrétien authentique

Style, c’est peu dire ; parce que le mot style se réfère à l’aspect extérieur d’une chose ; mais dans notre cas, style veut dire le résultat d’un esprit intérieur, l’authenticité visible d’un ordre moral, l’expression morale d’une mentalité, d’une conception de la vie, d’une cohérence et d’une fidélité qui s’alimentent aux racines de la personnalité profonde et vitale de celui qui se manifeste dans son propre style.

Nous en sommes encore au vieux proverbe : l’habit ne fait pas le moine. C’est vrai. Mais l’habit doit qualifier individuellement et socialement celui qui se déclare moine : il peut, oui, le camoufler et le revêtir d’hypocrisie (cf. Mt 15, 7-8) et lui faire jouer une partie fictive qui ne le définit pas intimement, comme l’artiste au théâtre : mais l’intention stylistique de l’habit tend non seulement à dire par l’aspect extérieur qui est un tel, mais à lui donner par ailleurs une conscience intérieure de ce qu’il doit être.

 

Une vie conforme à la foi

Pour ce qui nous intéresse actuellement, répétons-le, l’Eglise et chaque fidèle doivent avoir un style de vie conforme à sa foi. Nous l’avons répété tant de fois avec les paroles de saint Paul : l’homme juste, c’est-à-dire le vrai chrétien, vit en tirant de la foi l’énergie et le critère de son authenticité (cf. Rm 1, 17). Ce qui comporte, en plus d’une " forme " nouvelle, intérieure et originale, surnaturelle, de vie, une certaine effusion de cette intériorité, une certaine visibilité extérieure. D’autant plus que le Concile lui-même, ravivant dans le cœur de l’Eglise et des fidèles qui la composent les dons divins de la vraie religion descendue du ciel, tendait aussi à imprimer dans l’Eglise elle-même un degré plus grand d’évidence, l’appelant " le sacrement visible " de l’union avec Dieu (Lumen Gentium, 1), de l’unité salvatrice (n. 9), et même du salut lui-même (n. 48 ; Gaudium et Spes, 45 ; Ad Gentes, 5). L’Eglise, grâce au Concile, est souhaitée plus reconnaissable, plus lumineuse, plus stylisée d’après ses propres canons, plus vivante par la coutume définie et réclamée par sa vocation évangélique.

 

Sur la ligne du renouvellement conciliaire

A-t-il réussi cet effort de faire apparaître l’Eglise plus conforme au style, à la coutume qu’exigé sa vocation ? L’Eglise s’est-elle transformée ou mieux réformée selon les exigences rénovatrices du Concile ? Oui, nous semble-t-il à nous pouvoir répondre pour tant de choses bonnes qui, justement dans ce but épiphanique d’authenticité et de crédibilité, ont été réalisées dans l’Eglise et qui, déjà bien engagées, seront réalisées. Nous devons le dire pour la louange et l’encouragement de ses fils et de ses institutions qui, justement pour donner à l’Eglise des lignes correspondant mieux à son institution originaire, à sa tradition cohérente, à sa mission présente, ont prié, travaillé, souffert avec un bon esprit en ces dix années, depuis le début du Concile.

Mais nous ne pouvons pas taire que d’autres phénomènes se sont produits en même temps, qui ne peuvent pas toujours être ramenés au plan fixé pour donner, pour rendre, pour conserver à l’Eglise le style pur, splendide et nuptial (cf. Ep 5, 27) qu’elle doit revêtir spécialement à notre époque, pour être telle qu’elle doit être, amoureuse de ce Christ qui l’a aimée jusqu’à donner sa vie pour elle.

 

En face du monde contemporain

Deux excellents principes illustrés par le Concile : celui de la mise à jour, c’est-à-dire du propre renouvellement et celui de l’insertion dans la fébrile et fermentante vie du monde contemporain ; excellents principes, dirons-nous, et toujours valables, ils n’ont pas toujours été bien interprétés ni bien appliqués. Dans certains milieux, la figure idéale. de l’Eglise ne s’est pas déformée et renouvelée mais s’est déformée au moins d’une manière conceptuelle. La formule plus ou moins radicale de " l’Eglise sans " a brillé pour certains esprits inquiets et pour beaucoup de gens dépourvus d’une culture suffisante. C’est une formule qui a son histoire : hérésies et schismes pendant des siècles s’en sont amplement servis.

On a cherché par exemple à avoir une Eglise sans dogmes difficiles, enlevant ainsi du trésor de la foi les mystères de la Pensée divine et réduisant les Réalités de la religion révélée à la dimension du cerveau humain ; processus réductif qui, malheureusement, ici et là, continue à vider la doctrine catholique de son contenu et de sa certitude. A côté de ce premier " sans " est née une autre Eglise sans autorité, soit du magistère, soit du gouvernement, comme si elle était une Eglise libérée et rendue accessible à tous ceux qui la voudraient purement spirituelle et indifférente aux préceptes moraux objectifs et sociaux. Une Eglise facile si elle est ainsi rêvée sans configurations hiérarchiques ni juridiques, une Eglise sans obéissance, sans règles liturgiques ; une Eglise sans sacrifice. Mais qu’est-ce qu’une Eglise sans la Croix ?

Oui, il en est qui pensent pouvoir se contenter du Christ, mais sans l’obligation de contempler sa Croix ni d’admettre sa Résurrection et, en outre, sans entrer dans l’expérience sacramentelle et morale de notre participation à ce mystère pascal et central de mort et de vie, surnaturel.

 

La loi du sacrifice

Et il y en a qui pensent remplacer l’immense vide qui est révélé par ce reste de spiritualité sans vraie et existentielle Rédemption, en adoptant un autre " sans ", c’est-à-dire en enlevant toute barrière de la propre vie, toute distinction de celle du monde profane sans foi, sans espérance, sans charité, sans coutume digne et forte ; se confiant au contraire dans les idéologies d’autrui et se servant encore dans une certaine mesure du trésor de sagesse humaine de l’Evangile pour faire de l’homme, de soi, de la propre personnalité et de la société elle-même l’idéal ou mieux l’idole d’orientation des processus mentaux et civils de la vie ; mais sans Dieu désormais, quelle vie peut-on régir ?

Fils et Filles très chers ! gardons le désir d’une vie modelée sur le style chrétien. Le style chrétien n’est pas toujours facile ; c’est un style exigeant, incommode quelquefois et pas toujours à la mode, nous le savons. Mais rappelez-vous : il ne doit pas être jugé seulement par ce qu’il enlève, mais évalué d’après ce qu’il donne. Et si lui-même est gravé en nous par la loi du sacrifice, c’est-à-dire de la Croix, rappelez-vous et même faites vous-mêmes l’expérience du paradoxe propre du style chrétien qui consiste en une singulière fusion simultanée de frein et d’élan, de modération et de vitalité, de douleur et de joie. La vie présente trouve dans ce style sa plus haute, sa plus pleine et sa plus véritable-expression : " Je surabonde de joie, disait saint Paul, dans toutes nos tribulations " (2 Co 7, 4).

Dieu veuille nous aider tous à imprimer dans notre vie moderne un doux et austère style nouveau, le style chrétien.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

29 novembre

LE SOUFFLE DE L’ESPRIT

Chers Fils et Filles,

Nous nous sommes demandé souvent quels sont les besoins principaux de l’Eglise, nous qui, de la sagesse méditée du Concile, avons approfondi la connaissance et la conscience de ce phénomène humain, polarisé dans le Christ Jésus, défini comme Peuple de Dieu, son Corps mystique, du Christ, assemblé et articulé en Lui (cf. Ep 4, 16), destiné à faire du genre humain une société de frères, à l’aspect si lumineux qu’elle oriente les hommes comme un signe et un instrument vers leur destin religieux (Lumen Gentium, 1) ; nous qui, de l’expérience du monde moderne, géant merveilleux de science et de puissance, mais par moments aveugle et fou sur ce qui importe le plus, l’amour et la vie ; nous qui entrevoyons l’Eglise se désignant dans les siècles passés et s’ouvrant au siècle nouveau plus claire, plus directe, plus pressante dans sa vocation sanctificatrice et missionnaire et qui, la sentons engagée à collaborer au dépassement, comme une échelle, non comme un obstacle, de la dénivellation sociale qui sépare et oppose encore entre eux les hommes à cause de la jouissance diverse et souvent injuste du royaume de la terre, alors que nous sommes tous invités, et les pauvres le sont davantage, à la jouissance du royaume des cieux ; nous, qui percevons comme un besoin premier et dernier pour notre Eglise bénie et très chère, lequel ?

Nous devons le dire, presque anxieux et en priant parce que c’est son mystère et sa vie, vous le savez : l’Esprit, l’Esprit-Saint, animateur et sanctificateur de l’Eglise, son souffle divin, le vent de ses voiles, son principe unificateur, sa source intérieure de lumière et de force, son soutien et son consolateur, sa source de charismes et de chants, sa paix et sa joie, son gage et son prélude de vie bienheureuse et éternelle (cf. Lumen Gentium, 5).

L’Eglise a besoin de sa perpétuelle Pentecôte ; elle a besoin de feu dans le cœur, de parole sur les lèvres, de prophétie dans le regard.

L’Eglise a besoin d’être le temple du Saint Esprit (cf. 1 Co 3, 16-17 ; 6, 19 ; 2 Co 6, 16), c’est-à-dire le temple de la pureté totale et de la vie d’hommes modernes, tout extravertis par l’enchantement de la vie extérieure, séduisante, fascinante, corruptrice avec des séductions de faux bonheur, de ressentir, disons-nous, monter du fond de sa personnalité intime comme un pleur, une poésie, une prière, une hymne, c’est-à-dire la voix priante de l’Esprit qui, comme nous l’enseigne saint Paul, se substitue à nous et prie en nous et pour nous " avec des gémissements ineffables " et qui, Lui, interprète le discours que nous, seuls, nous ne saurions pas adresser à Dieu (cf. Rm 8, 26-27). L’Eglise a besoin d’acquérir de nouveau l’anxiété, le goût, la certitude de sa vérité (cf. Jn 16, 13), et d’écouter avec un inviolable silence et une docile disponibilité la voix et même l’entretien oral dans l’absorption contemplative de l’Esprit; Esprit qui enseigne " toute vérité " (ibid.) ; et ensuite l’Eglise a besoin de sentir couler par toutes ses facultés humaines la vague de l’amour, cet amour qui s’appelle charité et qui, justement, est répandue exactement dans nos cœurs " par l’Esprit Saint qui nous est donné " (Rm 5, 5) ; et par conséquent, toute pénétrée de foi, l’Eglise a besoin de faire l’expérience d’une nouvelle impulsion d’activisme, l’expression dans les œuvres de cette charité (cf. Ga 5) et même sa pression, son zèle, son urgence (2 Co 5, 14) : le témoignage, l’apostolat.

Hommes vivants, vous jeunes et vous, âmes consacrées, vous frères dans le sacerdoce nous écoutez-vous ? L’Eglise en a besoin. Elle a besoin de l’Esprit-Saint, de l’Esprit-Saint en nous, en chacun de nous et en nous tous ensemble, en nous l’Eglise.

Pourquoi s’est-elle affaiblie cette plénitude intérieure dans tant d’esprits qui pourtant se disent d’Eglise ? Pourquoi, comme jamais, tant de groupes de fidèles militants, au nom et sous la conduite de l’Eglise, sont-ils devenus paresseux et se sont-ils éclaircis ? Pourquoi, comme jamais, tant de gens se sont-ils faits apôtres de la contestation, de la laïcisation et de la sécularisation, comme s’ils pensaient donner un plus libre cours aux expressions de l’Esprit ? ou parfois en se confiant plus dans l’esprit du monde que dans celui du Christ ? Et encore : pourquoi certains ont-ils desserré et même dénoncé comme des chaînes gênantes, les liens de l’obéissance ecclésiale et de la jalouse adhésion à la communion avec le ministère de l’Eglise, sous le prétexte de vivre selon l’Esprit, affranchis des formes et des règles propres des institutions canoniques dont le corps visible de l’Eglise pèlerine, historique et humaine, même s’il est mystique, doit être assemblé ? Ne serait-ce pas peut-être le recours à l’Esprit-Saint et à ses charismes un prétexte, peut-être pas trop sincère, pour vivre ou pour croire vivre la religion chrétienne d’une manière authentique, alors que qui se sert d’un tel prétexte vit selon son propre esprit, son propre examen, son propre arbitraire et souvent selon des interprétations éphémères ?

Oh ! si c’était là le véritable Esprit, ce ne serait certainement pas à nous de l’éteindre ! (cf. 1 Th 5, 19). Nous savons bien que " l’Esprit souffle où il veut " (Jn 3, 8) ; et nous savons que l’Eglise, si elle est exigeante envers les vrais fidèles pour ses observances établies, et si elle se montre souvent prudente et méfiante envers les illusions spirituelles possibles dont elle expose les phénomènes singuliers, elle est et veut être extrêmement respectueuse des expériences surnaturelles accordées à quelques âmes, ou des faits prodigieux que Dieu daigne parfois introduire miraculeusement dans la trame des événements naturels.

Mais nous voulons encore une fois nous servir de l’autorité de la tradition, exprimée, comme on sait, par saint Augustin qui nous rappelle que " le chrétien ne doit rien craindre davantage que de se séparer du corps du Christ. Si en effet il se sépare du corps du Christ, il n’est plus de Ses membres, et s’il n’est plus de Ses membres, il n’est plus nourri par Son Esprit " (Jn 27, 6 ; PL 35, 1618) ; " il ne vit pas de l’Esprit du Christ s’il n’est pas le corps du Christ " (ibid. 26, 13). C’est pourquoi l’humble et fidèle adhésion à l’Eglise non seulement ne nous prive pas de l’Esprit-Saint, mais nous met plutôt dans la meilleure et, sous un certain aspect, dans l’indispensable condition pour jouir personnellement et collectivement de sa vivifiante circulation.

Celle-ci, chacun de nous peut la mettre en exercice. D’abord par l’invocation. Nous devons avoir comme première " dévotion " la dévotion au Saint-Esprit (et la dévotion à la Sainte Vierge nous y porte, comme elle nous porte au Christ !). En second lieu, avec le culte de l’état de grâce, on le sait. Et troisièmement, avec la vie toute pénétrée et au service de la charité qui n’est rien d’autre que l’effusion de l’Esprit-Saint.

Voici : C’est de Lui que, par dessus tout, l’Eglise a besoin aujourd’hui !

Dites-Lui donc et toujours : viens ! Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

6 décembre

LE CHEMIN DE L’AVENT

Chers Fils et Filles,

Oh ! que de choses viennent sur l’écran de la conscience lorsque nous nous interrogeons sur le sens de ce mot " Avent " que nous trouvons sur les lèvres et sur les livres de l’Eglise au commencement de son année liturgique ! Avent veut dire venue. Venue de qui ? Qui ne le sait ? Venue du Christ. Qui est le Christ ? C’est Dieu, nous disons Dieu fait homme. Subitement, au début de son programme religieux, nous sommes introduits dans un monde de choses et de faits extraordinaires, étonnants. A commencer par la première affirmation donnée comme sûre, comme connue, comme accessible, comme introduite d’une manière inattendue et surprenante dans le cours de l’histoire comme un fait précis, identifiable qui, naturellement, s’il est vrai, prend une importance incomparable, polarisatrice de toute l’humanité et de tous les événements de cette terre et de tous les siècles de son devenir cosmique et anthropologique. Mais qui est Dieu ?

La grande demande devient la première question. Qui est Dieu ? Cette interrogation nous empêche d’aller plus avant, même si l’homme d’aujourd’hui en conserve l’intention, dans notre étude de la Bible, du Catéchisme et du Missel ; le Livre de la Parole de Dieu, le livre qui nous explique et nous condense le premier, et le livre qui nous guide dans l’entretien transcendant et vital avec Dieu. Aussi, parce que nous entrevoyons que la réponse à cette première question implique la dernière réponse à laquelle peut aspirer notre vie ; en effet : " c’est la vie éternelle (dira le Christ, le Dieu fait homme) que — les hommes fidèles — te connaissent, Toi, le seul véritable Dieu, et celui que Tu as envoyé, Jésus-Christ " (Jn 17, 3).

Actuellement l’homme d’aujourd’hui a-t-il jamais eu le désir et a-t-il jamais eu l’attitude de se poser cette question ? et beaucoup de gens de notre temps qui ont la sublime ambition d’être libres, ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils sont battus au départ en adhérant, souvent sans aucune raison critique, à la mode du désintéressement croissant concernant la question de Dieu, c’est-à-dire concernant le problème religieux ? Est-ce que Dieu existe ? Et qui est Dieu ? Et quelle connaissance peut en avoir l’homme ? Quels rapports chacun de nous doit-il avoir avec Lui ?

Répondre à ces questions nous entraînerait à un discours sans fin et à un ensemble de mille discussions les plus ardues et aujourd’hui les plus oubliées et même les plus contrecarrées. Dieu est ignoré, Dieu est oublié, Dieu est nié.

Pour nous, en cet instant d’entretien religieux, l’avertissement suffit : il faut penser à Dieu. Nous y faisons à peine allusion.

L’indifférence n’est pas intelligente, n’est pas humaine. L’homme est constitutionnellement fait pour connaître, pour aimer, pour Servir Dieu en cette vie et pour jouir de Lui éternellement dans là vie future. Empêcher l’homme d’accéder à Dieu signifie poser une limite au processus intellectif, affectif, opérationnel de son être. Cela signifie l’enfermer en lui-même avec toutes les conséquences illogiques et douloureuses que comporte un humanisme comprimé, limité, aveugle, utopiste, privé des motifs suprêmes d’étudier, d’aimer, d’espérer.

Deux positions de l’esprit contemporain devraient être considérées à ce sujet : celle de l’agnosticisme et celle de l’athéisme. La première est une position apparemment honnête et pratiquement facile, fondée sur le fait présumé que Dieu est inconnaissable pour nous, modernes éduqués à la connaissance expérimentale, telle semble la position logique et légitime : Dieu, qui l’a jamais vu ? (cf. Jn 1, 18). Mais c’est la position de la paresse et de la renonciation qui humilie l’homme, qui conteste la prérogative royale de la conquête du sommet suprême de ses facultés spirituelles, la connaissance de la première Vérité, du premier Bien, nie à la raison sa capacité naturelle de franchir la sphère sensible et expérimentale et d’accéder à la connaissance et à la certitude, même limitée mais fondamentale du milieu de l’Etre invisible (cf. Rm 1, 20 ; denz-sch. 3004) ; L’Eglise, si souvent accusée d’obscurantisme et de sacrifier la raison à la foi, revendique au contraire pour la raison son droit et sa validité (aujourd’hui peut-être reste-t-elle seule à soutenir là raison et, avec elle, la capacité cognitive complexe de l’homme dans la Vérité même transcendante, même créatrice). C’est une position que l’homme de science, l’homme donc de notre temps, devrait réfuter, dans la confiance que la pensée humaine, plus elle est stimulée à s’élever vers les régions transcendantes, vers la Causa causarum, vers Dieu en un mot d’autant plus féconde et profonde, se découvre progressivement devant la réalité des choses auxquelles est toujours employée sa toujours nouvelle recherche.

Dans une ville du Nord, il y a quelques années, ville moderne et agitée par la circulation et les activités, on lisait sur une banderole déployée de côté et d’autre d’une rue principale : Pensez à Dieu ! Nous sommes convaincu que l’invitation était intelligente et originale et documentait d’une manière typique la possibilité, en plus du devoir, de l’esprit humain et moderne de s’élever au-dessus de nos choses, autrement par elles-mêmes obscures, inexplicables et mystérieuses, jusqu’à leur Principe créateur.

La seconde position, celle de l’athéisme, d’une phase statique et purement négative, s’est assez élargie de nos jours, comme tout le monde le sait, passant à une phase active, propagandiste et souvent oppressive ; cela exigerait une analyse attentive, et aussi prudente pour les effets qui en dérivent dans les consciences et dans la vie publique, n’oubliant pas que telle négation de Dieu n’a pas pu et évidemment ne pourra pas, avec sa puissante dilatation, offrir une raison de sa propre consistance, et même arrivera à manifester certains aspects de sa propre vacuité spéculative et existentielle qui donnent au moins une espérance, en raison de l’estime que nous avons toujours de l’homme, celle d’une évolution raisonnable et spirituelle au sujet de laquelle notre attention et notre prière doivent être vigilantes.

Mais nous revenons là d’où nous sommes partis : l’Avent, cette station spirituelle qui doit nous secouer de l’indifférence et de la négation religieuse et doit rallumer dans nos esprits l’intérêt, le désir, l’espérance de la prodigieuse et très humaine rencontre avec Dieu qui va naître dans le Christ.

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

13 décembre

LA PROPHETIE MESSIANIQUE POUR NOTRE TEMPS

Chers Fils et Filles,

La période liturgique dans laquelle nous nous trouvons, l’Avent, offre à la réflexion de tous l’éternelle question : la recherche de Dieu, le problème religieux. Avant même qu’il ne soit inscrit au calendrier ecclésiastique, ce problème est inscrit dans l’homme, dans sa nature, dans sa pensée, dans son orientation, qu’il ait ou non sa solution que nous, nous croyons vraie et heureuse.

En observant les issues de ce problème dans la réalité historique, psychologique et sociologique de nos jours, pouvons-nous nous dire que ce problème religieux a eu des solutions positives ? " Grosso modo", c’est-à-dire dans l’ensemble de la culture profané moderne, dans la mentalité de nos contemporains, nous devons malheureusement reconnaître que la courbe de la religiosité s’incline vers la négation. Nous l’avons dit d’autres fois : l’indifférence, le doute, le refus, l’hostilité envers la religion marquent une augmentation dans le sens négatif, au moins dans les conclusions spéculatives et pratiques : tout tend à exclure Dieu de la pensée et des habitudes, la vie devient toujours plus profane, laïque, sécularisée. L’homme d’aujourd’hui s’affirme, sûr de se suffire à lui-même et de pouvoir laisser de côté la reconnaissance du nom de Dieu et la célébration de sa gloire. La légitime délimitation profane des divers domaines du savoir et de l’action tend à avoir le dessus complet et à exclure Dieu de tout domaine de la vie humaine.

Mais faisons attention. Cette exclusion, qu’elle soit spontanée ou forcée, laisse un grand vide. Les principes suprêmes de la pensée et de l’action viennent à manquer. On essaie de mettre l’homme à la place de Dieu. Mais l’humanisme révèle tout de suite sa nature : c’est-à-dire qu’il ne peut pas ne pas être une aspiration à la vie, à l’être, un désir idéal, une insuffisance, une faim, un effort, et par conséquent souvent, à la fin, un désespoir, c’est-à-dire l’abîme de l’absurde. Nous pourrions citer une quantité de témoignages douloureux (cf. par exemple celui de Klaus Mann dans Ponte, pp. 1451-1464).

Concluons, en ce qui nous intéresse pour le moment : notre époque, dans sa tentative de supprimer le recours à Dieu, c’est-à-dire la religion qualifiée comme inutile et même nuisible au progrès de l’homme, exaspère jusqu’à l’idolâtrie, c’est-à-dire jusqu’à l’exaltation absolue, l’aspiration de l’homme, jusqu’à la déception anarchique et nihiliste (cf. Marcuse, etc.). L’homme moderne est obligé à se déclarer pauvre, un pauvre des désirs exaspérés, utopistes et déçus. Il reste encore aujourd’hui, selon la définition biblique : Vir desideriorum, l’homme des désirs ou des prédilections (Dante 9, 23). Par conséquent le processus de notre recherche continue. Dans le désert ? Sur un autre plan. Le plan de l’histoire. Combien n’a-t-on pas parlé de l’histoire dans le monde contemporain ! " C’est-à-dire de révolution, du devenir, du progrès, de la philosophie de l’esprit, comme si c’était une révélation dans cette voie continuelle du développement à satisfaire et même à stimuler la soif insatiable de l’homme. Nous pourrons recourir à une autre définition biblique de l’homme qui se reflète dans l’homme moderne : Filius accrescens un jeune en voie de croissance (Gn 49, 22). Une belle définition si elle n’était pas fondée, elle aussi, sur un faux destin : le temps, Saturne qui dévore ses enfants. Le temps, oui, est l’atmosphère de notre vie qui devient et qui, par conséquent, est pèlerine de sa nature, en recherche, toujours en recherche vers l’avenir, vers une espérance... La mort ? Même cet aspect essentiel de nôtre vie est condamné à une défaite finale.

L’espérance ! dans le temps, dans l’événement secret et décisif, même dans le personnage qui peut donner le salut. A ce point, le prodige se manifeste. Dans le temps, dans l’histoire, dans la tension universelle de l’espérance humaine, il se produit un fait surnaturel, c’est-à-dire nouveau, gratuit, miraculeux, il se produit la venue de Dieu lui-même dans la filière des événements humains, il se produit l’Incarnation, il se produit l’arrivée de Jésus-Christ ; et nous savons qui est Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le Verbe éternel de Dieu, qui s’insère dans l’histoire de l’humanité, assumant dans sa propre divine et personnelle Existence une nature humaine dans laquelle il puisse vivre humainement, parler, agir en homme, souffrir et mourir en homme et, homme par vertu divine, ressusciter et vivre pour toujours.

C’est le mystère chrétien.

Etait-il attendu ce mystère ? était-il prévu ?

La réponse est assez délicate et complexe ; mais nous pouvons dire oui (cf. DENZ.-SCH. 1522 ; fornari, Vita di Cristo, vol. I, 1).

Ici, il faudrait parler, entre autres, du messianisme, cherchant à nous rendre compte du chemin historique et spirituel que l’apparition du Christ a parcouru avant d’arriver au moment de son accomplissement effectif et temporel. Qu’il suffise de relire le prologue de l’Epître aux Hébreux : " Dieu, après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis à nos pères par les prophètes, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles " (He 1, 1-2). Tout l’Ancien Testament est envahi par une perspective qui a sa trajectoire orientée vers une ère messianique et vers un Personnage, fils de David, considéré comme l’expression historique de la royauté du Peuple de Dieu, de sa liberté, de sa constitution civile et religieuse et considéré, ensuite, comme le symbole d’un futur Roi idéal, le Messie, dans lequel les destins d’Israël atteindraient leur plénitude. Chants et Prophéties tiennent en éveil cette espérance dans le Peuple hébraïque avec une d’autant plus grande et lyrique certitude que le développement de son histoire politique était plus malheureux (cf. Ps 2, 45, 110 ; Is 48 ss. ; etc.).

Visions lointaines, dira-t-on. Comment un citoyen du monde peut-il s’intéresser à ces choses ? C’est vrai : ce sont des visions qui semblent se dissiper dans les horizons de l’antiquité et n’avoir plus aucune relation avec la psychologie des contemporains, ni avec les faits de notre civilisation...

En est-il vraiment ainsi ? Levez un instant la tête et regardez autour de vous, Que désire, aujourd’hui, l’humanité ? Et vers où est orienté son irréversible chemin ? Oh ! combien il y aurait à dire et à méditer !

Aujourd’hui, est-ce que le monde n’aspire pas à l’unité ? à la justice, à la paix ? Ne parle-t-on pas, peut-être avec une intention équivoque, mais avec un langage ouvert de libération ? Et n’est-ce pas, peut-être ce ferment continuel de nouveauté et de progrès une tension vers un lendemain lumineux et régénérateur ? Et la fatigue, l’inquiétude, le pessimisme qui envahissent aujourd’hui la jeune génération, que nous disent-ils ? N’est-ce pas un vent messianique qui souffle ? Nous voulons dire : est-ce que notre heure n’est pas, plus que celles qui sont passées, prédisposées bien que, peut-être, pas encore formée, à une mentalité messianique ? Et d’autre part : quel message vient au monde du Christ de Bethléem, sinon celui qui justement anticipe sur les aspirations les plus hautes de notre siècle ? Unité et universalité, paix et fraternité, noblesse et salut de l’homme, amour et libération pour tout homme malheureux ? C’est l’Avent : et cette comparaison entre notre monde et la prophétie messianique du Christ, historiquement continuée dans son Eglise, nous oblige à de hautes, nouvelles et confiantes pensées.

Qu’elles puissent nous préparer à un Noël nouveau et heureux !

Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

20 décembre

LA PLÉNITUDE DE LA VIE DANS LA RENCONTRE AVEC DIEU

Chers Fils et Filles,

Dans les Audiences précédentes nous parlions de l’Avent, presque obligé par la présente période liturgique à considérer avec la mentalité commune des gens de notre temps (non avec celle qui est proprement théologique, ni avec celle du fidèle qui fréquente les célébrations sacrées) le grand, l’éternel, le fondamental problème du rapport de l’homme avec Dieu, le rapport religieux. Nous disions ainsi une parole à propos du premier aspect de ce problème, celui de la recherche, qui semble descendre vers une conclusion négative : inutile de chercher Dieu, on ne le trouve pas, parce que aussi, si Dieu est véritablement l’objet de la recherche, Il est introuvable, impossible à repérer : Dieu est transcendant, Dieu est indicible. Et nous parlions ensuite d’une voie singulière et nouvelle de trouver Dieu, celle qui nous Le fait rencontrer dans la révélation, dans l’histoire, dans la réalité et dans la promesse de sa merveilleuse intervention dans le monde, dans le temps, dans notre réalité historique ; d’où un second aspect du problème religieux, celui de l’attente de Dieu, l’aspect prophétique, messianique et, pour nous, eschatologique. Il y a un troisième aspect du même problème, l’aspect le plus beau, le plus intéressant : celui de la rencontre avec Dieu ; une rencontre qui peut prendre les formes les plus variées et es plus imprévues ; Dieu est libre de se présenter à nous comme son inépuisable volonté créatrice le décide ; et l’hypothèse de sa présence trouve notre esprit ou incapable de la percevoir ou craintif d’en avoir quelque expérience (cf. Lc 5, 8), ou bien extraordinairement heureux de l’exubérante bonté, beauté, intimité et communicabilité avec lesquelles, de fait, Dieu a voulu se manifester.

Tel est, Fils très chers, le vrai, le grand, le bienheureux message de notre religion : Dieu est notre bonheur. Dieu est la joie, Dieu est la béatitude, Dieu est la plénitude de la vie, non seulement en Lui-même, mais pour nous. Dieu s’est révélé dans l’amour, Il s’est proportionné à nos aspirations extrêmes ; Dieu a eu un cœur pour chaque déficience, pour chacune de nos méchancetés, pour chacun de nos péchés. Dieu s’est offert à nous comme miséricorde, comme grâce, comme salut, comme surprise joyeuse et glorieuse (cf. Rm 9, 23 ; Col 1, 27 ; 1 Co 2, 9). Nous devons répéter l’annoncé angélique de Noël : " N’ayez pas peur, car voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple " (Lc 2, 10). Oui, notre religion est une religion de salut, une religion de joie. N’entendons-nous pas peut-être, au-dedans de nous, comme des cloches de fête, l’écho des exhortations de l’Apôtre aux Philippiens : " Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur, je le répète, réjouissez-vous " (4, 4) ?

C’est là la vraie religion, notre religion, notre spiritualité: la joie de Dieu. Tel est le cadeau que nous porte le Christ naissant au monde : la joie de Dieu.

Maintenant, voici la question pour aujourd’hui : réussirons-nous à faire comprendre aux hommes de notre temps ce message religieux? Dieu est-Il la joie, notre joie ? Qui nous écoute ? qui nous croit vraiment ? (cf. Rm 10, 15-16). Nous ne réussirons peut-être pas. Ils ne nous croient pas les hommes de pensée, enfoncés dans les problèmes du doute ; ils ne nous croient pas les hommes d’action, fascinés pas l’effort de conquérir la terre ; ni ceux de la vie commune, ne supportant pas les méditations intérieures... C’est le sort de l’Evangile dans l’humanité (mot qui veut justement signifier: heureuse nouvelle). Dieu restera problème, restera négation pour beaucoup bien qu’il retentisse de près pour eux ; l’indifférence, l’apathie, la surdité, l’hostilité étouffent la voix béatifiante. Il y en aura qui iront jusqu’à la réfuter justement parce que béatifiante : n’est-elle pas peut-être, diront-ils, l’opium du peuple ? le remplaçant des vrais remèdes dont ils ont besoin ? Nous aurons, nous, par réaction, à répéter notre annonce : Dieu est la joie.

Il reste, cependant, la nouvelle acquise par l’histoire religieuse de l’humanité : le christianisme a offert comme premier et dernier don, ce dogme, cette théologie, cette spiritualité : la béatitude, que l’homme peut atteindre en Dieu, grâce au Christ, dans l’Esprit-Saint. Il reste cette certitude impavide : Dieu est la vraie, la suprême félicité de l’homme. Il reste cette superbe pédagogie pour enseigner à nos enfants, à nos jeunes élèves notre catéchisme : oui, la foi est un mystère, le Christ porte la croix, la vie est un devoir, mais surtout Dieu est la joie. Il reste pour vous, les pauvres, pour vous, les affligés, pour vous, les affamés de justice et de paix, pour vous tous qui souffrez et pleurez : le règne de Dieu est pour vous, et c’est le règne du bonheur qui réconforte, qui récompense, qui donne la vérité à l’espérance. Il reste pour vous, électeurs spirituels du Christ : Il vous parle dans le cœur de béatitude et de paix ; et avec ce don ineffable, il n’apaise pas votre recherche en cette vie présente, ni votre soif immense ; aujourd’hui, votre bonheur n’est qu’un aperçu, une avance, un gage, une initiation ; la plénitude de la vie viendra demain, après cette journée terrestre, mais elle viendra, lorsque le bonheur même de Dieu sera ouvert à ceux qui, aujourd’hui, l’ont cherché et goûté d’avance. Dieu est la joie !

Cet exposé, qui résume notre attente de Noël, n’est pas en contradiction avec notre douloureuse émotion pour la reprise soudaine des rudes et lourdes opérations de guerre au Vietnam, alors que tout le monde dans l’univers pensait comme imminente une solution initiale et pacifique du long conflit, justement en coïncidence avec les fêtes de Noël. Il réaffirme plutôt notre vœu, accompagné de notre plus vive prière au Dieu de la paix et de la joie pour que la douloureuse situation ait bientôt son heureux épilogue non dans de nouvelles opérations de guerre mais dans des tractations conduites avec une longanimité et une loyauté réciproques.

Et, avec ce vœu, nous donnons à tous notre Bénédiction Apostolique.

 

 

27 décembre

LA PEDAGOGIE DE NOËL

Chers Fils et Filles,

Noël est passé.

Et nous allons maintenant retourner, un peu fatigués, un peu hâtivement, aux quotidiennes occupations qui pour nous, fils de notre époque, sont habituellement fébriles, absorbantes et orientées vers le monde extérieur. Généralement, nous vivons dans le champ des intérêts extérieurs. Nos pensées, notre activité sont marquées d’extraversion. Nous n’avons pas le temps, nous n’avons pas les moyens de penser à nous-mêmes ; nous voulons dire que nous ne savons pas réfléchir, pas créer un peu de silence, de solitude, un peu de tranquillité en nous-mêmes. Et pareillement, quand notre activité se fait personnelle, c’est-à-dire quand nous pensons, quand nous lisons, quand nous étudions, notre attention se trouve engagée au-delà d’un acte de conscience objective. Tout cela est bien connu. Et même, cela est voulu. C’est une des caractéristiques de notre programme de vie, cette intensité des opérations extérieures qui occupent notre temps, avec des horaires fixes et rigoureux ; caractéristique est également le travail accompli sous une pression tellement exténuante que, dès qu’il nous laisse quelque répit, de jour ou de nuit, nous avons besoin de " nous distraire ", c’est-à-dire de sortir encore — avec un rythme et un but différents — de notre cénacle intérieur, du colloque que nous voudrions pleut-être avoir avec nous-mêmes ; mais nous avons peur de nous sentir seuls, dans le vide et dans l’ennui. Nous avons peur de découvrir la vanité des choses (cf. le livre de l’Ecclésiaste, désigné dans la Bible par le vocable hébreu de Qohèlet ; et les Pensées de Pascal, 166 et sv.). Mais non ! Si la célébration de la fête a eu vraiment pour nous quelque importance spirituelle, elle doit — d’une manière ou d’une autre — demeurer, non pas seulement dans nos souvenirs qui pâlissent aussitôt et se perdent dans le fouillis des réminiscences de temps écoulés, mais surtout dans les motifs permanents de notre pensée et dans les stimulants de notre comportement. Demeurer, c’est-à-dire être absorbée dans notre psychologie et marquer de son empreinte notre face spirituelle. Elle doit demeurer aussi bien dans le don de grâce que la Noël aura apporté avec elle que dans l’efficacité pédagogique que la participation à la liturgie va développer graduellement chez celui qui attend d’elle, comme d’une école éternelle, l’enseignement de la perfection chrétienne.

Demeurer ; soyons pratiques, qu’est-ce que cela comporte ?

Cela comporte un acte extrêmement simple, mais de grande importance, exactement comme celle d’un grain qui, tombé dans la bonne terre, y enfonce des racines, développe une végétation et finalement produit un fruit (cf. Mt 13, 3, sv.) ; cela comporte la nécessité d’y penser, d’y réfléchir ; cela comporte un essai d’approfondissement — tant spéculatif qu’affectif —, une méditation théologique ou même purement spirituelle. Le Noël du Christ est un fait d’une telle importance, un mystère d’une telle richesse, qu’il mérite ce second moment de considération.

Nous avons à ce propos un exemple qui nous a toujours paru de grand intérêt. C’est celui de Marie, la Mère de Jésus. Vous vous rappelez comment Saint Luc, nous indiquant presqu’ainsi la source de son récit enchanteur de la nuit de Bethléem, nous offre, en conclusion ce précieux témoignage : " Puis, Marie gardait (en elle) toutes ces choses méditant sur elles dans son cœur " (Lc 2, 19). C’est une confidence délicate, stupéfiante. Elle nous révèle la vie, intérieure de la Vierge, une seconde manière de faire sien l’événement extérieur de la naissance de Jésus, dont elle a été, Elle, la bienheureuse, la protagoniste, la Mère. Elle méditait, elle revivait. Elle-même, elle cherchait à mieux comprendre, à se rendre compte, à traduire en termes de pensée et d’amour (et quelle pensée, et quel amour en cet être immaculé !) ce qui en elle et par elle s’était accompli en termes d’événement, d’histoire concrète, dans les circonstances extérieures que nous qualifions de réels. Elle cherchait la réalité supérieure et totale d’un tel événement, dans son sens prophétique, c’est-à-dire dans la pensée divine dont il était l’expression ; elle cherchait à pénétrer, à saisir le mystère, autant qu’il, était possible, et à en jouir. Et, comme nous l’enseigne le Concile, elle progressait dans la foi (Lumen Gentium, 61-65). Il doit en être ainsi — supposons-nous — pour chaque mère qui régénère dans son cœur son propre fils engendré dans ses entrailles ; ce doit être ainsi que se forme le cœur maternel. Mais quel a dû être ce processus spirituel en Marie, participant comme nulle autre à l’économie divine de l’Incarnation, si nous trouvons de nouveau dans l’Evangile de Saint Luc, cette attitude contemplative définie avec les mêmes mots en conclusion du récit de l’épisode survenu 12 années plus tard, lorsque l’Enfant-Jésus fut perdu et retrouvé dans le temple de Jérusalem ? L’Evangile répète en effet les mêmes mots : " Sa Mère gardait toutes ces choses dans son cœur " (Lc 2, 51). La dévotion et l’imitation des dévots de Marie trouvent dans cette minuscule ouverture sur Sa vie intérieure un stimulant délicieux et sage. Puisse cet exemple sublime nous parler, à nous aussi ! Nous disons " à nous ", hommes pauvres de vie intérieure, parce que nous sommes si riches de vie extérieure. Ne serait-ce pas beau que Noël fasse naître au dedans de nous le Christ intérieur ? c’est-à-dire une certaine habitude de la méditation, d’un souvenir vivant du grand mystère que nous avons commémoré solennellement ? d’une persuasion de foi, désormais acquise et reconfirmée : il faut que nous vivions notre vie en union avec la vie du Christ ?

Repenser le Noël : Dieu qui se fait homme pour se tenir parmi nous (Jn 1, 14), pour converser avec nous (cf. Ba 3, 38), pour être notre compagnon de voyage, notre ami, notre maître et pour nous, image du Dieu invisible (Jn 1, 18 ; 14, 9), Sauveur, en un mot (Lc 2, 11) ; Noël : une lumière qui ne doit pas s’éteindre ; la lumière de la vie intérieure, de la nôtre, personnelle, qui ne pourra pas être solitaire et désolée, mais qui, insensiblement, se fera dialogue, se fera prière. Expérience neuve, humble, facile, magnifique.

Essayez, très chers fils.

Avec notre Bénédiction Apostolique.