HISTOIRE DE S. JEAN CHRYSOSTOME

ARCHEVÊQUE DE CONSTANTINOPLE, DOCTEUR DE L'ÉGLISE.

SA VIE, SES OEUVRES, SON SIÈCLE, INFLUENCE DE SON GÉNIE.
PAR M. L'ABBÉ J.-B. BERGIER, Missionnaire de Beaupré.

Quasi sol refulgens, sic fille effulsit in templo Dei
Il a brillé comme un soleil resplendissant dans le temple de Dieu.
Ecclésiast. c. 50, v. 7.

 

 

 

 

 

HISTOIRE DE S. JEAN CHRYSOSTOME *

PRÉFACE DE L'AUTEUR. *

LIVRE PREMIER. Histoire du Saint depuis sa naissance, 847, jusqu'à son diaconat, 881. *

LIVRE SECOND. Histoire du Saint depuis son diaconat, 381, jusqu'à la sédition d'Antioche, 887. *

LIVRE TROISIÈME. Histoire du Saint depuis la sédition d'Antioche, 387, jusqu'à son épiscopat, 398. *

LIVRE QUATRIÈME. Histoire du saint depuis son épiscopat, 398, jusqu'à la disgrâce d'Eutrope, 400. *

LIVRE CINQUIÈME. Histoire du saint depuis la disgrâce d'Eutrope, 400, jusqu'au conciliabule du chêne, 402. *

LIVRE SIXIÈME. Histoire du saint depuis le conciliabule du chêne 403, jusqu'à son exil 404. *

LIVRE SEPTIÈME. Histoire du saint depuis son exil 404, jusqu'à sa mort arrivée en 407. *

 

 

 

 

 

 

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

Favoriser le retour du clergé catholique vers l'étude des saints Pères, en lui présentant sous son vrai jour le plus beau modèle des prédicateurs, et édifier les fidèles, en leur faisant connaître un saint dont les vertus sublimes, sans cesser d'être simples, offrent, comme dans un miroir, le portrait sincère de la vie chrétienne, selon l'expression de saint François de Sales
tel est le double but que nous nous sommes proposé, en publiant cette histoire de saint Jean Chrysostome. Les traductions nombreuses des chefs-d'oeuvre que nous ont laissés les saints Pères, tant de l'Eglise grecque que de l'Eglise latine; les éditions nouvelles qui se multiplient de jour en jour; les grandes questions soulevées en France sur la nécessité de donner à leurs écrits une plus large part dans l'enseignement public et dans les écoles; la satisfaction que le Ministre et le Conseil de l'instruction publique ont accordée sur ce point aux justes désirs de l'épiscopat français et des parents chrétiens : tout atteste le mouvement qui ramène les esprits sérieux vers ces monuments que nous ont légués la science et la piété de ces hommes apostoliques suscités de Dieu dans les premiers siècles de l'Église pour établir, propager et défendre la doctrine de notre divin Maître. Le clergé, en particulier, a compris qu'au milieu des faux systèmes qui se sont succédé depuis un demi-siècle , le peuple avait besoin qu'on lui rappelât sans cesse la tradition catholique dans toute sa simplicité primitive; que la meilleure méthode pour ramener à la foi les esprits égarés ou indifférents, c'était de leur exposer l'enseignement de l'Évangile à la manière des apôtres et des premiers apologistes de la religion. Or, nous croyons qu'il serait difficile de suivre dans cette voie de meilleurs guides que les saints Pères, et en particulier que saint Jean Chrysostome. Où trouver ailleurs que dans les ouvrages du saint évêque de Constantinople une explication plus sûre, plus claire, et, pour ainsi dire, plus populaire de la sainte Écriture? Où trouver un cours de prédication morale plus complet, une connaissance du coeur humain plus étendue, une charité plus évangélique pour son troupeau? A le voir captiver ses auditeurs par des images vives, présentes et liées aux incidents de leur vie , ne croirait-on pas qu'il est un conseiller public pour leur ville, en même temps qu'un guide et un consolateur pour chaque âme fidèle? Comme il semble identifier ses intérêts avec ceux de son peuple ! C'est par là qu'il commence leur conversion. Aimons-les et faisons-leur du bien, dit-il lui-même, ils seront à moitié convaincus. Puis, dans tous ses sermons, dans toutes ses homélies, quelle sève de foi et de piété ! quelle connaissance de Dieu, de la religion et de ses mystères! quelle force de raisonnement! quelle chaleureuse éloquence! Oui, on peut bien, dans une certaine mesure, appliquer aux écrits de saint Jean Chrysostome ce que saint Paul a dit des Livres saints : Ils sont utiles pour instruire de la vérité, pour réfuter les erreurs, pour corriger le dérèglement des moeurs et pour former à la justice, afin que l'homme soit parfait, étant bien préparé à toute sorte de bonnes oeuvres (2 Timoth., cap. III, v. 16.) Nous avons donc cru que, comme on l'avait fait pour saint Jérôme, saint Augustin et saint Bernard, nous pouvions être utile au clergé et surtout aux jeunes prédicateurs, en les invitant par une histoire développée de la vie de saint Chrysostome et une analyse complète de ses ouvrages, à puiser à pleines mains dans ces immenses trésors que le saint évêque nous a laissés, et qui ont si souvent soutenu l'éloquence des Bourdaloue et des Bossuet.
Mais si la vie et les écrits de saint Jean Chrysostome méritent d'être approfondis de plus en plus par ceux que leur vocation attache au ministère pénible et consolant de la parole sainte, cette histoire, nous aimons à le penser, ne sera pas moins utile aux simples fidèles qui la liront dans les sentiments où elle a été composée, c'est-à-dire en vue des progrès de leurs âmes. Le premier fruit qu'ils retireront de cette lecture sera un attachement plus ferme à la religion, une reconnaissance plus vive pour Dieu qui les a fait naître dans la vraie foi; car ils trouveront dans cette vie une preuve solide de la vérité du Christianisme. Toute l'histoire de notre saint peut se résumer en deux mots : Charité ardente et illimitée pour les hommes; dévouement à Dieu et à la vérité poussé jusqu'au sacrifice de tout soi-même. Or, si Bossuet a pu tirer de la perpétuité de la tradition catholique et de la succession non-interrompue des pontifes romains un argument irrésistible en faveur de la foi, ne peut-on pas appliquer le même raisonnement à la perpétuité de la charité et du martyre dans la religion catholique, et s'écrier comme lui: Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais aussi quelle conviction de la vérité, quand ils voient que du vertueux Pie IX, qui siège avec tant de douceur et de sollicitude sur le trône pontifical, on remonte jusqu'à Jésus-Christ même, l'auteur de notre foi, sans cesser de rencontrer dans l'Église catholique les deux marques incommunicables qu'il lui a laissées pour la distinguer de toutes les fausses religions : la charité immense pour les hommes, le martyre pour la vérité? Saint Chrysostome est un de ces innombrables héritiers de la charité de Jésus-Christ pour les hommes, et l'un des plus glorieux témoins de la foi que puisse nous offrir l'histoire de l'Église. Sa vie nous rappelle involontairement, dans la succession des siècles, les noms bénis de ces hommes généreux, de ces évêques surtout, qui se sont dévoués, corps et biens, au soulagement de leurs frères, ou qui ont su verser leur sang plutôt que de trahir la foi, depuis saint Étienne jusqu'au vénérable prélat que nous avons vu de nos yeux, dans nos dernières commotions politiques, donner sa vie pour ses brebis. Telle est la première leçon que les fidèles recueilleront de cette vie. prise dans son ensemble.
Mais si nous entrons dans les détails de cette vie si intéressante, si nous réfléchissons à la manière dont ce généreux évêque a conquis le titre de saint, nous serons forcés de convenir qu'il ne tient qu'à nous de parvenir à la même gloire, d'obtenir la même couronne, sinon de la part des hommes, du moins des mains du Seigneur. Qui nous empêcherait, en effet, de suivre de près ou de loin un si parfait modèle? Il n'est pas, certes, de ceux dont saint François de Sales dit qu'ils sont plutôt des sujets d'admiration que d'imitation. Cette tendre piété pour sa mère, cet amour de la solitude, cette frayeur des dignités ecclésiastiques, cette constante application aux devoirs du sacerdoce et de l'épiscopat, cette ardeur infatigable pour procurer le bien des âmes, cette fermeté douce pour le maintien des vérités de la foi, cette condescendance pour le pécheur repentant, ce zèle pour réprimer les abus, cette autorité sans faste et sans orgueil, ce talent qui s'oublie et rapporte tout à Dieu : ce sont là des vertus que tout chrétien peut et doit pratiquer dans les limites de sa vocation, s'il veut être agréable à Dieu. Pour arriver à cette sainteté, il n'a point à faire d'actions extraordinaires; il n'a qu'à remplir tous les devoirs de son état, en animant toutes ses couvres de l'esprit de foi et de charité; saint Jean Chrysostome n'a pas fait autre chose. Quant à la persécution qui termina sa vie, elle nous offre aussi un exemple à imiter. Quiconque vit dans le monde est exposé à combattre les combats du Seigneur; nous imiterons ce généreux confesseur, en ne rougissant jamais de notre foi, et en ne voyant dans les ennemis qui nous poursuivent que des instruments dont la Providence se sert pour éprouver notre vertu.
Disons maintenant quelques mots des auteurs que nous avons consultés et de notre travail.
Parmi les anciens, nous citerons Pallade, ami du saint, député pour sa cause à Horne où il présenta un mémoire en forme de dialogue; Socrate, Sozomène et Théodoret, auteursdel'Histoire ecclésiastique; Georges, patriarche d'Alexandrie, qui vivait au septième siècle; l'empereur Léon, surnommé le Sage; un auteur anonyme et Siméon Métaphraste, qui ont écrit dans le dixième siècle. Nous avons trouvé chez les modernes Godefroy Herman, docteur de Sorbonne, qui publia la Vie de saint Chrysostome, en 1641 ; Tillemont, dom Henry Cellier, les Bollandistes et les Bénédictins. On le voit, les secours ne nous ont pas manqué. Mais tous ces auteurs, quelque respectables qu'ils soient, ne méritaient pas cependant un égal degré de confiance : les uns sont exacts, les autres prévenus ou mal informés; ceux-ci sont trop crédules, ceux-là trop méfiants et trop sévères, pour ne pas dire injustes dans leur critique. Nous avons tâché, en comparant les différents témoignages, de démêler le vrai d'avec le faux, et d'éviter également cette crédulité qui admet tout sans preuves et sans motifs, et cette critique déraisonnable qui, se défiant de la puissance et de la bonté de Dieu, rejette impitoyablement tous les faits qui ne sont point conformes à l'ordre naturel, au mépris des témoignages les plus authentiques qui en établissent la certitude. Tous ces auteurs que nous avons cités nous ont été fort utiles pour l'ordre chronologique et l'arrangement des faits ; quant à la substance même de l'histoire, au récit proprement dit, nous avons tout trouvé dans les traités et les discours de saint Jean Chrysostome. C'est lui le plus souvent qui raconte sa vie; nous le laissons parler le plus que nous pouvons, et assurément c'est ce que nous devions faire. A lui donc revient tout le mérite de l'ouvrage que nous publions à sa gloire.
Vous depuis plusieurs années à la prédication, nous n'avons eu en vue que le bien des âmes. Notre but sera atteint, si notre travail, tel qu'il est, peut contribuer à l'édification des fidèles, ou inspirer à quelqu'un l'idée d'écrire cette histoire d'une manière plus digne du saint qui en est l'objet et plus propre à produire les fruits que nous en espérons.

 

 

 

LIVRE PREMIER. Histoire du Saint depuis sa naissance, 847, jusqu'à son diaconat, 881.

I. J'entreprends une oeuvre difficile, impossible peut-être à ma faiblesse, mais pourtant, si elle est bénie, féconde en précieux résultats pour la gloire de Dieu, l'honneur de son Église et le salut des âmes.

Je me propose de retracer les actions et les vertus admirables de l'illustre et bienheureux Jean, prêtre d'Antioche, archevêque de Constantinople et docteur de l'Église.

Je veux redire ce que fit pour la gloire de Dieu, pour le triomphe de la religion et le salut éternel des hommes, ses frères, cet ascète consommé, ce prêtre, ce pontife, ce grand docteur, ce sage interprète des livres sacrés, cet orateur inimitable, ce défenseur intrépide du peuple et des droits de l'Église, ce confesseur et ce martyre, cet homme merveilleux enfin, qui, par une éloquence. plus qu'humaine, par sa foi vive, son zèle ardent, par une charité, et une patience à toute épreuve, se fit un nom qui a traversé les siècles, et mérita les deux plus beaux titres de gloire que puissent jamais ambitionner les hommes, le titre de saint et le surnom glorieux de Chrysostome.

Soit qu'on étudie sa vie publique ou privée, soit qu'on le considère au milieu du monde, chez sa mère, environné de ses amis, ou sur les bancs des écoles; soit qu'on le suive sur les montagnes d'Antioche, parmi les ascètes, au sein de la solitude et du désert; soit qu'on l'écoute parlant du haut de la tribune sacrée, expliquant au peuple les divines Écritures, attaquant le paganisme, confondant l'hérésie, ou foudroyant les désordres par ces traits d'éloquence qui faisaient tressaillir des milliers d'auditeurs toujours plus empressés de l'entendre; soit enfin qu'on l'envisage environné de faveurs et d'applaudissements, ou en butte aux calomnies et aux persécutions, triomphant des fureurs de l'envie dans la ville impériale, ou accablé de misères dans l'exil cruel où il meurt, sa vie est également belle et admirable : c'est toujours la vie d'un grand génie, celle d'un apôtre et d'un saint.

Sous quelque point de vue qu'on envisage la vie de cet homme merveilleux, il n'est personne qui ne puisse y trouver de grandes leçons et de salutaires exemples. le prêtre, un modèle de charité, de zèle éclairé, de courage et de généreux dévouement, le religieux, un exemple de détachement, de mortification et de piété fervente. Il apprend aux riches et aux puissants de la terre lè mépris des richesses, l'utilité et la nécessité de l'aumône; aux pauvres, il prêche la patience, la soumission aux ordres de la Providence, le prix inestimable de la pauvreté s'ils veulent bien la comprendre. Défenseur du faible et de l'opprimé, protecteur des vierges, des orphelins et des veuves, il menace des châtiments divins les injustes oppresseurs; il frappe le vice de tous les foudres de son éloquence; il sait relever aux yeux des hommes le pris de la souffrance et du malheur, et jamais peut-être la vertu ne parut plus belle, plus aimable que dans sa personne et dans les nombreux éloges sortis de sa bouche.

Tel est le héros chrétien, le saint illustre dont je vais essayer de retracer l'histoire.

Mon entreprise, à raison des grandes difficultés qu'elle présente, pourra paraître téméraire; mais la bonne volonté qui m'anime me justifiera, sinon aux yeux des hommes, du moins à ceux de Dieu.

Daigne le Seigneur bénir mon humble travail; puisse aussi le saint docteur dont j'écris la vie, m'obtenir grâce, lumière et force, et accorder à mes faibles efforts un sourire de complaisance et de bénédiction !

II. L'orage violent qui, pendant trois siècles, n'avait cessé d'agiter l'Église de Jésus-Christ sans pouvoir l'abattre, était passé; le sang de tant de millions de martyrs immolés par la barbarie avait crié vers Dieu; sa voix avait été enfin entendue et le sensualisme païen était vaincu.

Le quatrième siècle de l'ère chrétienne s'était ouvert, sous les plus heureux auspices : non-seulement le souffle ales persécutions était tombé, mais la croix triomphante avait brillé dans les airs, et le grand Constantin, vainqueur du tyran Maxence, était assis sur le trône des Césars. Sous ses yeux, et même par ses soins, des églises magnifiques, de vastes basiliques s'élevaient de toutes parts; les saints mystères, les fêtes chrétiennes étaient célébrées publiquement; le repos du dimanche était décrété, et les biens, patrimoine des pauvres, restitués aux églises; les opérations magiques, l'oppression des femmes, des enfants et des esclaves, les honteux mystères du paganisme étaient réprimés, et les évêques, environnés de respect, et de faveurs, pouvaient enfin se réunir en concile et s'occuper publiquement des intérêts de la société chrétienne. Tout faisait espérer pour l'Eglise de Dieu de longues années de paix et de prospérité : il n'en fut pas ainsi.

Constantin mourut en 1037, laissant l'Empire à ses trois fils, Constantin, Constance et Constant. Tons les trois portèrent son sceptre et ceignirent sa couronne, mais ils n'eurent ni sa valeur dans les combats, ni son habileté dans les affaires, ni surtout son respect pour la religion. La piété des fidèles s'était attiédie pendant la paix; quelques membres du clergé, séduits par l'appât de l'or et des honneurs, oubliaient leur sainte vocation, et l'orgueil de la raison humaine nourrie d'un mélange de polythéisme, de judaïsme et de philosophisme, s'était révolté contre les saints mystères de la foi. L'ère du martyre était passé pour faire place à l'ère des vains sophismes et des discussions. L'on vit bientôt surgir une multitude de schismes et d'hérésies qui mirent la religion dans un péril tout voisin de la mort. Mais, comme il arrive toujours, Dieu n'abandonna pas son Église; à côté du mal il sut mettre le remède efficace, et proportionner la résistance à l'attaque. Si le quatrième siècle de l'ère chrétienne est remarquable par la multitude et la malice des erreurs qu'il vit naître, on peut dire aussi qu'il est plus remarquable encore par la multitude et la science des grands hommes que la bonté de Dieu suscita.

Quelle série admirable de génies chrétiens dans ce quatrième siècle! Saint Athanase et saint Cyrille à Alexandrie, saint Hilaire dans les Gaules, saint Basile à Césarée, en Cappadoce, saint Grégoire à Nazianze, saint Ephrem à Édesse, saint Optat en Numidie, saint Ambroise à Milan, saint Jérôme en Palestine, saint Augustin en Afrique, et, enfin, celui dont nous écrivons la vie.

Ce grand docteur, que la force et les grâces de son éloquence firent surnommer Chrysostome, Chrystostome, Theostome, Bouche d'Or, Bouche du Christ, Bouche de Dieu, naquit dans la cité d'Antioche, capitale de la Syrie et de tout l'Orient, vers l'an 344 selon les uns, et selon les autres en 347 de l'ère chrétienne. Sans entrer ici dans une discussion qui n'est pas de notre sujet, nous embrassons le sentiment des derniers, parce qu'il est communément suivi, et que d'ailleurs il nous parait mieux s'harmoniser avec les faits de l'histoire.

III. Aucun prodige, comme il arrive quelquefois, et selon qu'il plait à Dieu, ne précéda ni i:'accompagna la naissance de cet enfant de bénédiction. Sa mère n'eut aucune révélation sur sa grandeur future; les anges ne parurent pas auprès de son berceau; on ne vit point un essaim d'abeilles, présage de son éloquence, se reposer sur ses lèvres naissantes; enfin, ni la terre, ni le ciel, ni les hommes, ni les anges n'annoncèrent que cet enfant serait un jour le docteur de l'Orient et une des plus brillantes lumières de l'Église : c'est du moins ce que ne nous disent pas les historiens de sa vie.

Les parents de Jean étaient chrétiens; George d'Alexandrie se trompe, lorsqu'il avance qu'ils étaient adorateurs des idoles. Pour se convaincre du contraire, il suffit de lire le premier chapitre du Traité du Sacerdoce et l'homélie 59e sur la Genèse, où le saint lui-même déclare qu'il est né dans l'église d'Antioche, qu'il y a été nourri et élevé.

Quoique de race plébéienne , sa famille cependant tenait un des plus hauts rangs dans Antioche et dans l'Empire. Second, son père, était un des officiers les plus distingués de l'armée. Sa valeur et sa noble conduite l'avaient fait avancer rapidement dans la route des honneurs. A l'époque de la naissance de Jean, il était maître de la cavalerie, ou premier commandant des troupes de l'Empire en Syrie. Anthuse, mère de Chrysostome, et Sabinienne, sa tante paternelle, se distinguaient par les bonnes qualités de l'esprit et du coeur, nais surtout par une foi vive, une charité généreuse et une admirable piété: nous verrons bientôt la force d'âme, le noble caractère de la première, et la seconde, devenue diaconesse d'Antioche, sera célèbre par son courage; dévouée à Chrysostome, elle le suivra même jusque dans son exil.

IV. Rien, ce semble , ne manquait au bonheur de cette famille. Environnée de richesses et d'honneurs, distinguée par la crainte de Dieu et la vertu, elle pouvait espérer de longs jours de paix et de prospérité; mais le bonheur de la terre n'est jamais parfait, et le fût-il, ce n'est due pour peu de temps. Second fut frappé par une mort inopinée, au moment où la fortune lui souriait le plus, et, en quittant la terre, ce grand général laissa mie jeune veuve, âgée seulement de vingt ans, une fille en bas âge et un fils encore au berceau.

Ce coup, d'autant plus terrible qu'il était inopiné, si capable de jeter dans le désespoir une femme jeune, faible et suis expérience, n'abattit pourtant pas le courage d'Anthuse. Blessée profondément dans ses affections les plus chères, laissée seule avec deux enfants au milieu d'un monde souvent injuste et corrupteur, chargée de l'administration toujours difficile des biens d'une famille et. de l'éducation de ses enfants, elle sentit vivement le malheur qui la frappait. Sa foi vive, sa piété exemplaire, ne l'empêchèrent pas do donner un libre cours à ses larmes; elle pleura amèrement et longtemps Second, son époux, mais en même temps elle sut adorer les desseins impénétrables de Dieu et rester constamment soumise à sa volonté sainte. Dans les maux qui nous affligent, nous accusons quelquefois la Providence, mais nos murmures sont toujours ou aveugles ou injustes; souvent nous ne considérons pas les choses dans leur ensemble, et plus souvent encore nous ne voulons pas comprendre que tout dans les mains de Dieu contribue au bien de ceux qui l'aiment. Si Second eût vécu plus longtemps, qui sait si son fils fût devenu l'apôtre d'Antioche, un docteur de l'Église, un saint?

Ce furent les pensées de la foi qui soutinrent l’âme d'Anthuse, placée sous le coup de cette cruelle épreuve. Dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, favorisée des dons de la fortune, et en même temps ornée des plus belles qualités de l'esprit et du coeur, elle eût pu sans doute former de nouveaux liens et introduire dans la maison de Second un nouvel époux; mais après le malheur qui l'avait frappée, rien au monde ne pouvait plus la charmer. Anthuse avait compris la vanité de tout ce qui s'appelle bonheur; elle n'hésita pas un instant. Fortifiée par les paroles et les conseils de l'Apôtre, consolée dans ses maux par Jean, son fils, qui commençait à lui sourire, et dans lequel elle aimait à retrouver la noble image de l'époux due la mort lui avait enlevé, elle demeura inébranlable au milieu des tempêtes et du tumulte du monde, et laissa le veuvage, comme elle s'exprime elle-même, l'éprouver dans son creuset de fer (1).

Pénétrée de l'importance des devoirs sacrés qu'imposent de concert à une mère, la nature et la religion, elle s'appliqua tout entière à les bien accomplir. Ce fut elle qui donna là ses enfants les premières leçons de vertu , les premiers éléments du christianisme. Sans doute, elle eût pu se décharger de ce soin sur d'autres, mais d'autres ne pouvaient l'égaler dans l’accomplissement d'un devoir

1. De sacerdotio, lib. I, cap. 2.

aussi doux pour une mère qu'il est nécessaire, et de l'exécution duquel dépend, en grande partie, tout l'avenir d'un enfant. Pourquoi, du reste, charger d'autres personnes de ce devoir? Quelle main peut mieux que celle d'une mère façonner son enfant? quelle bouche, quelle voix peut, plus facilement que la sienne, lui donner les premières leçons, et jeter dans son âme encore pure les premières semences de la vertu ? Anthuse comprit ce devoir; aussi, s'appliqua-t-elle avec tant de zèle à l'accomplir, qu'elle devint un sujet d'admiration non-seulement pour les chrétiens, mais encore pour les païens eux-mêmes, jusque-là, qu'un sophiste célèbre s'écria d'admiration en parlant d'Anthuse : Ciel ! quelles merveilleuses femmes se trouvent parmi les chrétiens!

V. Jean mettait si exactement en pratique les leçons et les saints exemples de sa mère, que dès l'âge le plus tendre il fut sa joie et sa consolation : c'est ce qu'elle assure elle-même (1). Il aimait la prière, la lecture et les pratiques de la piété chrétienne. Vif par caractère, mais bon par le coeur, il se portait au bien avec une telle ardeur, que ceux qui ne le connaissaient pas le regardaient comme un enfant violent et emporté. La force et la constance faisaient le fond de son caractère; son tempérament le portait à la colère, mais il vint à bout d'en réprimer les saillies, et d'acquérir cette douceur si recommandée dans l'Évangile et dont nous le verrons donner dans la suite tant de preuves admirables. Sous la conduite de sa mère et formé par ses leçons, il croissait en âge et en vertu, faisant déjà paraître dans leur germe ces grandes qualités de l'esprit et du coeur qui en ont fait un des plus grands et des plus saints pontifes du christianisme. Heureux les enfants qui ont de telles

1. De Sacerdotio, lib. I, cap. 2.

Mères ! heureuses les mères qui ont de pareils enfants !

VI L'éducation première de ses enfants ne fit point négliger à Anthuse le soin de ses domestiques et l'administration de ses affaires temporelles. La piété est utile à tout; elle donne du zèle et du courage; elle double les forces et l'énergie de l'âme, et rend ceux qui la pratiquent propres à l'exécution des plus grandes entreprises. Et quelle entreprise pour une femme jeune et faible que celle de l'administration des biens et de la maison qu'avait laissés Second en mourant! Laissons Anthuse elle-même nous dépeindre les embarras et les peines dont elle fut environnée :

" Pour se faire une idée juste des peines du veuvage, il faut les avoir éprouvées. Non, dit-elle, il n'est point de paroles capables de décrire les orages qui grondent autour d'une jeune femme, alors que, nouvellement sortie de la maison paternelle et n'ayant aucune expérience des affaires, elle se voit plongée subitement dans un deuil accablant, et réduite à se charger de soins au-dessus de son âge et de son sexe (1). Elle. doit corriger les négligences des serviteurs, et tenir l'œil ouvert sur leurs vices. Il faut qu'elle se roidisse pour faire échouer les mauvais desseins de sa parenté; qu'elle veille le jour et la nuit à l'administration de ses biens; de plus, elle doit être en garde contre les exactions, empêcher les fraudes et les injustices, et s'armer de force et de courage pour supporter celles qu'elle ne peut empêcher. Et quand un père, en mourant, laisse un enfant, si c'est une fille, elle est pour la mère un sujet d'un grand souci, exempt toutefois de fortes dépenses et de craintes. Mais un fils, chaque jour, cause à sa mère de continuelles alarmes : que de soucis et d'inquiétudes ! sans parler des

1 De Sacerdotio, lib. I.

sommes énormes qu’elle est obligée de sacrifier, si elle veut lui donner une éducation honnête. "

VII. Toutes ces difficultés, et beaucoup d'autres encore dont elle ne parle point, Anthuse sut les surmonter. Elle régla sa maison et ses domestiques, géra admirablement ses affaires, et, par une administration aussi intelligente que ferme, elle put, avec les seuls revenus de ses biens patrimoniaux, soulager les pauvres, fournir aux dépenses de l'éducation de son fils et conserver intacte à Chrysostome toute la fortune que lui avait laissée -son père en mourant.

Lorsque le fils de Second cul atteint l'âge où la raison développée permet au jeune homme de se livrer plus sérieusement à l'étude, Anthuse, sa mère, s'occupa de lui trouver des maîtres habiles.

Antioche n'en manquait pas. Cette ville, surnommée la grande, était considérée comme la troisième cité du inonde. Nulle autre ne la surpassait ni pour la fertilité de ses campagnes, ni pour la richesse de son commerce, ni, peut-être excepté Rome et Constantinople, pour la multitude et la magnificence de ses immenses galeries, de ses édifices somptueux et de ses palais superbes. Une partie de la ville était assise en amphithéâtre sur le flanc d'une petite colline; l'autre s'élevait sur les bords de l'Oronte. Ce fleuve célèbre, après avoir arrosé les murs d'Antioche, coulait le long bourg de Daphné et se déchargeait à douze lieues dans la mer de Séleucie. Antioche avait trois lieues de circonférence; elle comptait deux cent mille habitants. Les empereurs lui avaient accordé de grands privilèges; Constance l'appelait sa ville chérie et la reine de l'Orient (1).

1 Antioche, aujourd'hui Antakich, n'est plus qu'une petite ville turque, aux rues sales et étroites, renfermant tout au plus dix mille habitants. Des jardins, des décombres et des ruines ont remplacé ses palais. la muraille antique et les tours qui virent les croisés montrent leurs ruines. On voit encore au sommet de quelques-unes de ces tours des croix que le roi Baudoin avait fait fait graver sur la pierre.

Sous le point de vue religieux elle n'était pas moins célèbre. Antioche est citée dans les Actes des Apôtres. Saint Pierre y avait établi son siége; saint Paul y avait longtemps prêché. Ce fut à Antioche que les disciples de Jésus-Christ furent, pour la première fois, désignés sous le nom de chrétiens. Beaucoup de martyrs, entre autres saint Babylas, saint Étienne, saint Romain, saint Barlaam, sainte Pélagie et sainte Domnine, l'avaient arrosée de leur sang, et surtout, elle comptait dans leurs rangs un de ses premiers pontifes, un successeur des apôtres, l'illustre Théophore ou porte-Dieu, saint Ignace. Plus tard, elle devait être encore illustrée par l'éloquence de son Chrysostome.

A cette époque, il y avait à Antioche et dans toutes les villes principales de l'Empire deux sortes de maîtres : les grammatistes et les grammairiens. Les premiers enseignaient le rudiment, c'est-à-dire, les premiers éléments des langues; les seconds avaient une tâche plus élevée; ils donnaient les premiers principes de littérature. Dans leur école, la jeunesse expliquait les différents auteurs, les historiens, les orateurs et les poètes. Le travail des maîtres consistait principalement à en faire remarquer les beautés ou les défauts. Ils avaient pour but dans leurs leçons de former le goût des jeunes gens confiés à leurs soins, et de les exercer dans l'art de parler et d'écrire avec pureté et élégance. Il n'était pas facile de trouver des écoles chrétiennes de littérature. L'Église gémissait alors sous la tyrannie de Julien. Cet empereur, justement appelé l'apostat, oubliant qu'il avait été instruit, élevé dans les lettres et sauvé de la mort par les évêques, faisait au christianisme une guerre sourde, mais plus cruelle, plus dangereuse cent fois que celle que lui livrèrent les tyrans qui l'avaient précédé.

Sous son règne, les temples païens furent ouverts, les sacrifices recommencèrent, les églises furent dépouillées de leurs biens, les évêques humiliés et les prêtres des idoles comblés de richesses et d'honneurs. Les chrétiens n'eurent plus la liberté ni de plaider, ni de se défendre en justice; on les exclut des charges publiques; défense leur fut faite d'enseigner les lettres, et leurs écoles furent fermées.

Cette odieuse confiscation de la première des libertés publiques, ce mode d'oppression inventé par Julien et employé par tous les tyrans, obligea le fils d'Anthuse de suivre pendant quelques années les cours publics des maîtres païens. Les progrès qu'il fit dans l'étude des lettres furent si grands, que plus d'une fois il étonna non-seulement ses condisciples, mais les rhéteurs eux-mêmes. Toutefois, ce fut dans l'étude de l'éloquence qu'il signala surtout son aptitude. L'éloquence alors était en grande considération; c'était le rêve de l'ambition. Dans toutes les grandes villes on trouvait des maîtres qui l'enseignaient, et leurs écoles; fréquentées par tout ce qu'il y avait de jeunes gens distingués par la noblesse et la fortune, étaient la porte qui conduisait aux honneurs. Libanius, né à Antioche, enseignait dans cette ville : c'était un sophiste distingué. Il passait pour le plus célèbre orateur de son siècle; mais il était païen jusqu'au fanatisme. Jean fut obligé de suivre son cours d'éloquence; il était alors dans sa dix-huitième année (365).

VIII. Il n'est pas besoin de parler ici de ses progrès. Ils furent si surprenants, qu'à la fin de ses cours, il fut en état d'égaler et même de surpasser ses maîtres. Sozomène rapporte due Libanius, heureux et fier d'avoir un pareil disciple, et voulant donner à quelques rhéteurs, ses amis, une idée de sa merveilleuse capacité, lut en leur présence une déclamation que Jean avait composée à la louange des empereurs. Cette lecture ayant été vivement applaudie : " Heureux le panégyriste, s'écria Libanius, qui a eu de tels empereurs à célébrer! mais aussi, heureux les empereurs d'avoir régné dans un temps où le monde possède un si rare panégyriste! "

Ce sophiste donna encore une autre preuve de la haute idée qu'il avait de la science et de l'éloquence de Jean. Ses amis lui ayant demandé dans sa dernière maladie lequel de ses disciples il voudrait avoir pour successeur : Je nommerais Jean, répondit-il, si les chrétiens ne nous l'eussent enlevé (1).

Après son cours d'éloquence, Jean étudia la philosophie sous Andragantius, et, cette carrière, il la parcourut avec autant de succès que la première. Qu'il est difficile à un jeune homme riche, savant, éloquent, honoré de toute l'estime de ses maîtres, de ses amis et du public, environné de louanges et d'applaudissements continuels, de ne pas laisser aller son cecur à la vanité ! Qu'il est à craindre que, comme un vaisseau lancé au sein des mers sans voiles, sans gouvernail et sans pilote, il n'aille bientôt se briser contre les écueils! Jean sut les éviter. Soutenu par les avis et les saints exemples de sa mère, il demeura humble, simple, modeste au milieu des plus brillants succès. Son extérieur, ses habits étaient propres, en rapport avec sa condition, mais sans luxe, sans recherche aucune; on ne voyait point dans sa tenue, dans sa démarche, dans sa conversation, cette affectation puérile, signe caractéristique d'un esprit léger et d'un homme sans intelligence. Tandis que tous les jeunes

1. Sozomène, lib. VIII, cap. 22.

gens de son âge et de sa condition arrivaient au gymnase, les uns montés sur des chevaux richement caparaçonnés, les autres traînés sur des chars magnifiques, eu environnés d'une foule de serviteurs et d'esclaves, le fils de Second y venait souvent seul, et quelquefois seulement accompagné d'un serviteur. Ce fut en vain due les amis de son père le pressèrent d'avoir un train plus conforme à sa naissance et plus en rapport avec ses richesses : " Je ne veux point me créer de nécessités, répondait-il, je puis me passer de tout cet embarras, je n'aime ni l'éclat, ni le luxe condamné par la doctrine et les exemples des prophètes; il est écrit : Celui qui s'élève sera humilié et celui qui s'abaisse sera élevé (1). "

Pendant le cours de ses études, il se lia d'amitié avec quelques jeunes gens de son âge; les plus connus étaient Théodore, depuis évêque de Mopsueste, Maxime, qui le fut de Séleucie, et surtout Basile, qui fut sacré évêque de Raphanée en Syrie. Ces jeunes hommes réunis par les mêmes études, les mêmes goûts et les mêmes desseins, se portaient mutuellement à la vertu. Au milieu du monde païen, leur principale occupation était d'éudier Jésus-Christ et ses saintes maximes. Ils s'exerçaient à la pratique des vertus chrétiennes. Jean surtout se distinguait par une grande modestie et une charité inaltérable. Sa conduite était si pleine de sagesse, de modération et de piété, qu'il se faisait aimer de tous ceux qui le connaissaient.

Anthuse fut plus heureuse que Monique, parce que Chrysostome fut plus docile qu'Augustin; aussi, plus heureux que ce dernier, il sut, au milieu dit tumulte ordinaire des écoles et de la séduction des mauvais exemples, conserver son esprit pur de toute erreur, et son cœur exempt de corruption.

1 Srius, tome 1.

IX. Cependant le fils d'Anthuse avait atteint sa vingtième année, ses études étaient terminées (367), et déjà, par son éloquence et ses talents, il s'était acquis une espèce de renommée. Le moment de prendre une carrière, ce moment si solennel, si important., d'où dépend l'avenir, le bonheur ou le malheur de la vie, était arrivé pour Chrysostome. Soit que la volonté du ciel ne lui fût pas manifeste, et qu'en attendant des lumières plus grandes à cet égard il eût voulu se donner une occupation, soit qu'il fût entraîné par son goût et. peut-être gagné par les conseils de ses maîtres, ou poussé par les sollicitations de quelques-uns de ses amis, il tourna ses vues vers le barreau, et prit sa place au rang des avocats. Personne assurément ne pouvait mieux que lui exercer cette noble fonction. Une mémoire heureuse, nue grande rectitude d'esprit, une imagination vive, des manières insinuantes et nobles, une élocution facile, et surtout un scrupuleux amour de la justice, lui assuraient d'avance de brillants succès. Il se livra tout entier à cette fonction, et parvint en peu de temps à se faire titi nom parmi les avocats. Mais à quoi bon la gloire humaine si l'on perd son âme? Qu'il est difficile d`être au milieu dit monde et de ne pas se laisser séduire par ses trompeuses caresses, ou entraîner par le torrent de la coutume et des mauvais exemples! L'on fait ce que l'on voit faire aux autres ; c'est d'abord avec répugnance, on combat ses remords, on s'autorise des conseils et des exemples de ceux qui nous environnent, on se familiarise peu à peu avec le mal, et enfin, on fait. sans crainte et ,ans remords ce que peu auparavant on regardait comme titi crime. C'est ce qui arriva à Chrysostome. Les liaisons nécessitées par son genre de vie, les soucis et les préoccupations qui en sont inséparables, dissipèrent cette aine jusqu'alors si calme, si recueillie; le fils d’Anthuse perdit bientôt le goût de la lecture des livres saints qui, dès son enfance, avaient fait ses délices; la piété et ses pratiques ne sourirent plus tant à son âme, et il chercha ailleurs sa joie et son plaisir.

Toute la ville, et surtout la jeunesse, courait aux représentations du théâtre; Chrysostome fut entraîné par la foule, il s'y rendit avec la multitude et se passionna même pour ce genre de divertissement. Mais écoutons-le raconter en gémissant ses malheurs

" J'ai en beaucoup d'amis vrais et sincères, connaissant parfaitement les lois de l'amitié, et les observant avec une scrupuleuse attention. Dans ce grand nombre, Basile surtout était distingué; il comptait parmi ceux qui ne s'étaient jamais séparés de moi : nous nous étions livrés aux mêmes études, nous avions eu les mêmes maîtres et les circonstances nous avaient inspiré les mêmes goûts. Après avoir terminé le cours des études, mon amitié avec Basile se maintint aussi ferme qu'auparavant, mais nos liaisons furent interrompues. Et comment, moi qui étais assidu au barreau, qui fréquentais journellement le palais, qui me passionnais pour les plaisirs de la scène, aurais-je pu nie trouver souvent avec un homme (lui était constamment sur ses livres, et qui ne venait jamais ni au théâtre ni an palais? Jusqu'alors nous avions marché ensemble dans le chemin de la vertu : les mêmes goûts, les mêmes pensées, les mêmes sentiments nous avaient étroitement unis, mais hélas! je restai en arrière. Notre balance perdit son équilibre, le bassin de mon ami s'élevait plus léger, et moi, enchaîné par l'amour du monde, passionné pour les plaisirs de la scène, je faisais tomber le mien en le surchargeant de tout le poids des passions de la jeunesse; je ne pouvais que tendre sans cesse vers la terre. (1) "

1 De Sacerdotio, lib. I, cap. 1.

Heureusement, le charme ne dura pas longtemps. Les avertissements de son ami Basile, ses caresses, ses reproches, et surtout la grâce divine ouvrirent les yeux de Chrysostome et lui firent découvrir la profondeur de l'abîme sur le bord duquel il marchait.

" A peine eus-je relevé la tête au-dessus des vagues du monde, continue Chrysostome, que Basile me tendit les bras pour m'accueillir; toutefois, la première égalité ne put se rétablir entre nous. Comme il était entré dans la carrière avant moi, et qu'il y avait déployé un grand zèle, il s'élevait bien au-dessus de moi et planait dans les régions célestes. Pressé par la bonté de son âme, et attachant un grand prix à mon amitié, il quitta tous ses autres amis pour rester assidûment auprès de moi. "

Ce fut pour rétablir l'équilibre et l'égalité avec son ami Basile que Chrysostome, dès ce moment, fit des efforts étonnants. Saisi d'horreur à la pensée des dangers que son âme avait courus, il déplora son aveuglement, et jamais il n'oublia ce qu'il devait à la bonté de Dieu qui l'avait arraché au danger. Ce fut par reconnaissance et pour préserver les âmes des périls (lui avaient failli le perdre, qu'il parla dans la suite avec tant de force et d'éloquence contre les jeux et les spectacles.

X. Sa conversion fut parfaite, il résolut de se donner à Dieu entièrement. Dès ce moment il quitta le costume des habitués du palais, et, pour se dérober plus aisément aux importunités de ses amis, il se revêtit d'une tunique fort pauvre et de couleur noire : c'était l'habit ordinaire et distinctif de ceux des chrétiens qui, dans les premiers siècles, voulaient, tout en restant dans le monde, mener une vie plus parfaite (1), la vie des ascètes ou exercitants. Par là, Chrysostome abjurait publiquement les

1. Fleury, Moeurs des Chrétiens, n° XXVI.

vanités du siècle; il se dévouait à une vie de mortification et de pénitence. Renfermé dans la maison d'Anthuse, sa mère, on ne le vit presque plus paraître en public. Tous ses moments étaient employés à la prière, à la lecture et à la méditation des livres divins; il portait le cilice, affligeait son corps par le jeûne et la discipline, et prenait sur la terre nue le peu de sommeil qu'il était obligé d'accorder à la nature après de longues et laborieuses veilles. C'est en vain que ses amis et ses anciens admirateurs, étonnés de sa retraite, murmurèrent. contre lui; en vain blâmèrent-ils sa conduite : Chrysostome, supérieur au blâme et à la louange, resta fidèle à son noble dessein et continua à s'élancer dans la carrière où, généreux athlète, il était entré.

Une vie si recueillie, si pénitente et si sainte dans un âge où la plupart des hommes ne sont occupés que des avertissements et des plaisirs, le rendait assurément lien digne de recevoir le baptême; mais les saints se jugent toujours eux-mêmes avec sévérité : Chrysostome ne s'en croyait pas encore assez digne. Pour se préparer à recevoir la grâce de ce sacrement, il vint se renfermer dans la maison épiscopale. Saint Mélèce, si célèbre par la douceur et la fermeté de son caractère, l'instruisit lui-même, et, trois ans après, ce saint pontife, heureux d'attacher Jean à son église, parce qu'il prévoyait ce qu'il serait un jour, lui administra le sacrement de Baptême, et lui conféra l'ordre de Lecteur (369).

La grâce de Dieu lie demeura point stérile dans le cœur du nouveau baptisé. De retour dans la maison de sa mère, il sembla redoubler encore de zèle et de ferveur; il s'appliqua tout entier à l'étude, à la prière et à la mortification. Dès ce moment aucune parole de jurement, de médisance ou d'imprécation ne sortit de sa bouche; personne ne le surprit à dire le mensonge même le plus léger; sa retraite devint plus profonde, et cette parole de l'apôtre se vérifia en lui : Nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ., nous avons été baptisés en sa mort; nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour mourir au pécha, afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts pour la gloire de son Père, nous marchions aussi dans une vie nouvelle (1).

XI Cependant, malgré la retraite profonde dans laquelle il vivait, Jean conservait toujours ses rapports avec ses anciens amis Maxime, Théodore et Basile. Ce dernier surtout lui était si attaché, qu'il lie pouvait vivre sans lui ; volontiers il eût fait pour Jean le sacrifice de sa vie. Comme on lui reprochait un jour d'avoir compromis sa réputation pour sauver celle de Chrysostome injustement attaquée : " Que voulez-vous que je fasse, répondit-il à ceux qui le blâmaient, je ne sais pas et. je ne veux pas aimer autrement. " Ces deux jeunes ascètes, ]unis par les liens de la plus étroite amitié, se communiquaient leurs pensées, leurs sentiments et leurs désirs; ils étudiaient ensemble la vraie philosophie; souvent ils s'entretenaient des choses de Dieu, des dangers dit monde, de la vanité de ce que les hommes appellent richesses et grandeur, et surtout du bonheur que l'on goûte dans la profession religieuse et monastique. Leurs coeurs s'échauffèrent mutuellement, et ils formèrent ensemble le projet de se retirer dans les déserts.

XII. Ce projet ne s'exécuta pas, mais il donna lieu à une scène admirable dans laquelle Anthuse épancha toute sa tendresse de mère : c'est son fils lui-même qui la raconte.

" Dès le moment où Basile m’en fait connaître son dessein, dit-il, il ne pouvait me quitter lui seul instant du jour; sans cesse il me sollicitait de fuir avec lui de la maison de ma mère, pour occuper une habitation commune. Il me persuada, et notre projet allait s'accomplir.

" Mais les représentations assidues de ma mère m'empêchèrent de donner cette satisfaction à mon ami, je me trompe, de recevoir de lui ce bienfait. Dès qu'elle eut pressenti ce que je méditais, elle me prit par la main, me conduisit dans sa chambre, et là, m'ayant fait asseoir à ses côtés, sur ce même lit où elle m'avait mis au monde, elle versa un torrent de larmes, ajoutant à ses larmes des paroles plus attendrissantes encore (1).

" Mon fils, me dit-elle, il ne nie fut pas permis de jouir longtemps des vertus de votre père : telle a été la volonté de Dieu ! Sa mort, qui suivit de près mes douleurs pour vous mettre au monde, nous rendit, vous. orphelin, et moi, veuve jeune encore. Il est impossible de se faire une idée juste des peines du veuvage si on ne les a éprouvées. Ces peines, ces ennuis, ces embarras, mon fils, votre mère les connaît, elle les a éprouvés, elle les a soutenus avec courage, et rien au inonde n'a été capable de me résoudre à former de nouveaux liens, à introduire un autre époux dans la maison de Second, votre père. Dans mes malheurs, j'étais soutenue par les pensées et les espérances de la foi; votre présence me consolait aussi; j'étais un peu rassurée en vous voyant grandir et en contemplant sur votre visage les traits de mon époux, votre père, dont vous êtes la fidèle image. Jusqu'ici, mon fils, vous avez été ma joie, ma consolation et mon espérance, je ne pense pas non plus que vous ayez à vous plaindre de votre mère ; j'ai fait pour vous ce que j'ai pu; j'ai conservé toute votre fortune intacte. Pour vous entretenir honorablement dans le rang où vous

1 De Sacerdotio, lib. I, cap. 2.

êtes né, je n'ai reculé devant aucun sacrifice, et c'est sur mes biens, sur l'argent apporté de la maison de mon père, que ces dépenses ont été prises.

" Je ne me repens pas, mon fils, de tout ce que j'ai fait pour vous, je suis disposée à en faire encore davantage, s'il le faut; je ne vous rappelle pas mes bienfaits pour vous les reprocher, mais pour vous faire comprendre combien je vous ai aimé et combien je vous aime encore. J'ai appris le dessein que vous méditez depuis quelque temps, et c'est pour vous en détourner que je me présente devant vous en suppliante. O mon fils ! si vous m'aimez, je vous en conjure, épargnez ma faiblesse, ayez pitié de moi, ne me rendez pas veuve une seconde fois, et craignez de renouveler ma douleur que le temps avait assoupie. Attendez plutôt que je meure, peut-être sortirai-je bientôt de ce monde. Ceux qui sont jeunes peuvent espérer d'arriver à une longue vieillesse; mais nous, qui avons déjà longtemps vécu, nous n'attendons plus que la mort. Ainsi, dès que vous m'aurez rendu les derniers devoirs, que vous aurez mêlé mes cendres à celles de Second, votre père, entreprenez les longs voyages que vous voudrez, traversez les mers qu'il vous plaira, personne alors ne vous en empêchera (1).

" Mais tant que je respire, résignez-vous à vivre sous le même toit avec moi, ne vous exposez pas, pour un vain caprice, à offenser votre Dieu en jetant dans un abîme de peines cruelles une mère qui ne vous a fait que du bien. Si vous pouvez me reprocher de vous entraîner dans les embarras du monde, de vous forcer à conduire mes affaires, je vous le permets, n'écoutez plus les lois de la nature, ne respectez plus rien, ni les soins que j'ai eus de votre enfance, ni la compagnie de votre mère fuyez-moi comme une ennemie et comme un traître.

1. De Sacerdotio, lib. 1, cap. 2.

Mais si je prends tous les moyens pour vous laisser vivre dans mie parfaite tranquillité, quand tout le reste vous que cette considération du moins soit un lien qui vous retienne auprès de votre mère. Vous avez, dites-vous, des amis sans nombre; eh bien! il n'en est pas un seul qui vous laisse jouir d'une si grande liberté que moi, parce que personne ait monde ne s'intéresse à l'honneur de votre nom autant que moi. "

XIII. Il est des circonstances où il est permis et même ordonné de résister aux prières et aux larmes des personnes qui nous sont chères, les Annales de l'Église en fournissent de nombreux et d'admirables exemples. Ainsi, pendant la persécution des Vandales en Afrique; Huméric, leur roi, menaça saint Sature de livrer sa femme au supplice s'il ne se faisait arien. Cette femme épouvantée se jette aux pieds de Sature son mari, elle embrasse ses genoux et, fondant en larmes, elle le supplie d'avoir pitié d'elle et d'obéir à la volonté du tyran. Vous avez parlé comme une femme insensée, répond Sature, si vous m'aimiez, vous ne nie donneriez pas des conseils capables de me perdre éternellement. Je me réglerai toujours sur ce qu'a dit le Seigneur : Si quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi (1).

Dans le même temps, une noble dame, appelée Victoire, donna un exemple de fermeté et de courage plus admirable encore. Saisie par les ariens, elle est conduite au supplice. Tandis qu’elle est sous la main des bourreaux qui la torturent, son mari et ses enfants la conjurent avec larmes d'obéir aux juges. " Épouse infortune, ô vous qui m'êtes si chère! quelle est donc votre pensée? pourquoi voulez-vous donc ainsi mourir? Si vous me méprisez, si vous avez oublié mon amitié, ayez du moins

1. Matth, cap. 10.

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compassion de ces enfants qui vous sont chers! vous les avez enfantés avec tant de douleurs, voudriez-vous donc les laisser orphelins? Jetez au moins sur eux vos derniers regards, souvenez-vous de vos serments, obéissez donc aux ordres du roi, épargnez-vous de pareilles tortures, évitez cette mort cruelle; oh! je vous en conjure, faites donc que nous retrouvions en vous, moi, mon épouse, et mes enfants, leur mère. "

Mais c'est en vain qu'ils la priaient. Supérieure aux pleurs de ses enfants et à toutes les prières de son mari, elle élevait ses pensées et son coeur au-dessus des affections terrestres, et, méprisant le monde et ses misérables biens, elle accomplissait avec courage son généreux et noble sacrifice.

XIV. Anthuse, mère de Chrysostome, n'eut point un pareil sacrifice à accomplir; la volonté de Dieu se manifesta bientôt par un événement qui dérangea en partie les projets de Basile et de Chrysostome.

Pendant que ces deux ascètes et leurs amis se livraient, dans le silence de la retraite, à l'étude de la vraie philosophie et aspiraient de toutes les forces de leur âme vers les sublimes régions de la perfection évangélique, l'Église d'Antioche, divisée depuis longtemps par le schisme et l'hérésie, éprouva un surcroît de douleur par la persécution suscitée contre saint Mélèce, son pasteur légitime. L'empereur Valens, arien déclaré, étant venu il Antioche, mit. tout en oeuvre pour l'attirer dans le parti de l'hérésie; mais voyant ses efforts inutiles, il se vengea cruellement en condamnant à l'exil le saint patriarche. C'était pour la troisième fois que saint Mélèce était arraché à l'amour de son troupeau. Le peuple, furieux de voir qu'on lui enlevait son pasteur, s'assembla en tumulte et fit pleuvoir une grêle de pierres sur l'officier qui l'emmenait dans un char. Assurément l'envoyé de l'empereur eût perdu la vie sans la charité généreuse dit saint patriarche qui se hâta de le couvrir de son manteau.

Pendant les troubles qui furent la suite de l'exil de saint Mélèce, Basile et Chrysostome firent monter vers le ciel 1o cri de leur douleur; ils s'appliquèrent à instruire les ignorants, à soutenir les faibles et à consoler un troupeau laissé sans pasteur. Leur vie devenait plus par-faite; il semblait que les liens de sainte amitié qui les unissait se resserraient de plus en plus tous les jours, à mesure qu'approchait le moment d'une séparation qu'ils craignaient, mais qu'ils étaient bien loin de pressentir si prochaine.

XV. Par suite de la persécution suscitée par Valens, beaucoup d'églises avaient perdu leurs pasteurs. Les uns étaient morts, accablés parla persécution et les violences exercées contre eux; les autres gémissaient dans les prisons ; un grand nombre avaient péri dans le lieu de leur exil. Il fallait pourvoir au besoin des églises en remplissant les sièges laissés vides par la mort: c'est de quoi s'occupèrent. activement les évêques catholiques que la persécution et la mort avaient épargnés. Écoutons le saint lui-même : " Tout à coup le bruit se répand dans Antioche que les évêques de la province allaient arriver pour consacrer des évêques, et que Basile et moi serions élus. A cette nouvelle je fus frappé de crainte et de surprise; de crainte, si l'on employait la violence contre moi; de surprise, car, en me considérant moi-même, je me trouvais entièrement dépourvu de toutes les qualités nécessaires pour cette haute dignité, et je ne comprenais pas comment les Pères pouvaient un seul instant penser à me la conférer.

" Mon généreux ami vint bientôt me trouver en particulier, et m'ayant communiqué la nouvelle comme si je l'ignorais, je vous en prie, ajouta-t-il, agissons de concert dans cette circonstance difficile; restons unis par notre manière de voir, de sentir et d'agir, comme nous l'avons été jusqu'ici. Je suis disposé à vous suivre, je prendrai le même parti que vous, soit pour fuir l'épiscopat, soit pour l'accepter.

" Assuré de ses dispositions, certain des grandes vertus dont l'âme de Basile était ornée, et persuadé que j'allais porter un grand préjudice à tout le corps de l'Église si je privais le troupeau de Jésus-Christ d'un jeune pasteur si vertueux et si capable de le gouverner, je lui cachai ma pensée dans cette circonstance, moi, qui certainement avais été fidèle jusqu'à ce jour à lui communiquer toutes mes intentions. Je lui répondis donc qu'il fallait remettre cette délibération à un autre temps, vu que l'affaire ne pressait pas; je lui persuadai de ne pas s'en occuper du tout pour le moment, et je lui inspirai la confiance que je serais du même avis que lui, s'il nous arrivait un jour d'avoir à nous prononcer sur ce sujet (1).

" Peu de temps après arrive à Antioche celui qui devait nous conférer les ordres. Je me cache au fond d'une retraite. Basile, qui ne se doutait de rien, est entraîné dans l'assemblée sous un autre prétexte que celui de sa consécration. Dès qu'il est arrivé, il apprend le vrai motif pour lequel il est amené. Il proteste avec force contre la ruse et la violence, et., fondant en larmes, il supplie les évêques, ses pères et ses maîtres, d'avoir pitié de lui et d'épargner sa faiblesse. Il résistait avec courage aux représentations des évêques, lorsque tout à coup du milieu de la foule quelques assistants qui connaissaient l'amitié qui existait entre lui et moi

1. De Sacerdotio, lib. I, cap. 3.

s'écrièrent : " Que signifie toute cette résistance? Pourquoi tant d'obstination? serez-vous plus intraitable due Jean? Pourquoi n'imitez-vous pas sa conduite? Ignorez-vous donc que cet homme que vous estimez et que vous aimez a courbé la tête sous la main de l'évêque consécrateur, et s'est humblement soumis à la volonté de ses pères dans la foi? " Il n'en fallut pas davantage. Basile, trompé par ces paroles, s'humilia en gémissant, et fut sacré évêque de Raphanée, en Syrie.

Telle était alors la haute idée que l'on avait de la grandeur du sacerdoce, des devoirs qu'il impose et des vertus qu'il exige. C'était une charge, c'était un pesant fardeau, c'était un ministère redoutable aux anges mêmes. Les génies les plus élevés, les hommes les plus saints, les Ambroise, les Basile, les Grégoire n'avaient reçu l'onction sacerdotale et épiscopale qu'en tremblant, malgré eux, forcés qu'ils étaient par la voix des évêques, du clergé et du peuple; et quelques années plus tard , titi grand pénitent, un saint consommé, un génie à part , forcé par son évêque de recevoir l'onction sacerdotale, s'écriait fondant en larmes : " Vous voulez donc que je périsse, ô Valère, ô mon père! où donc est votre charité? — M'aimez-vous? aimez-vous l'Église? Si vous m'aimez, si vous aimez l'Église, comment donc voulez-vous que je la serve dans l'état où je suis? Ah ! de grâce, ayez pitié de moi, épargnez ma faiblesse; ne vous laissez pas aveugler par votre charité pour moi; jetez los yeux sur d'autres moins indignes que aloi et plus capable de servir utilement l'Église, car je me connais moi-même par la triste expérience de ma faiblesse! "

Ces événements se passèrent vers l'an 374 au plus tard; Jean et Basile devaient avoir atteint leur vingt-septième année. Ils tue pouvaient avoir un âge plus avancé; ce qui le prouve , c'est le murmure due se permirent contre eux certains hommes ambitieux et jaloux, comme il s'en rencontre dans tous les siècles, qui, trompés par leur orgueil, poussés par la passion des honneurs, n'envisageant les dignités de l'Église que sous le. point de vue humain, y cherchent bien plus leur propre gloire que la gloire de Dieu, moins le salut des âmes due leur satisfaction personnelle. Ces hommes pleins d'orgueil s'élevèrent contre l'ordination de Basile, et blâmèrent l'intention qu'avaient eue les évêques de sacrer Chrysostome. "Pourquoi, disaient-ils, laisser dans l'oubli tant et de si grands hommes qui honorent l'Église par leur science et leur vertu? Pourquoi choisir à leur place des jeunes hommes sans expérience qui, hier encore, plongés dans les vanités du siècle, suivaient les exercices du barreau et fréquentaient les théâtres? Il est vrai, ajoutaient-ils, que depuis quelque temps on les voit froncer le sourcil; se revêtir d'habits noirs, affecter un visage triste et abattu parla mortification; mais sont-ce là des titres suffisants, et méritent-ils d'être élevés à une dignité à laquelle ils n'auraient pas dû penser un seul instant, même en rêve (1)? "

Il est impossible de redire ici l'affliction profonde de Basile, lorsqu'il apprit les discours dont il était l'objet ; mais surtout sa douleur n'eut plus de bornes, lorsqu'il connut la conduite de Jean et la ruse dont il s'était servi pour procurer son élection.

XVI. " Il vint me trouver dans un profond abattement, écrit Jean Chrysostome, et, s'étant assis près de moi, il voulut parler; mais succombant à sa peine, il ne pouvait expliquer la douleur qui l'oppressait (1). Lorsqu'il ouvrait la bouche, l'affliction lui coupant la parole avant qu'elle eût franchi le bord de ses lèvres, l'empêchait d'articuler aucun son. Témoin de ses pleurs et du trouble

1. De Sacerdotio, lib. I, cap. 3

dont son âme était remplie, comme j'en connaissais la cause, je me mis à rire dans un transport de joie, et lui serrant vivement la main, je la couvris de baisers et je rendis gloire à Dieu de ce qu'il avait daigné l'élever dans sa miséricorde. Mais ma joie et mes transports, loin de consoler Basile, ne firent qu'accroître sa douleur et sa désolation. Cessez, je vous prie, s'écria-t-il, d'insulter par vos transports à la douleur d'un ami malheureux; cessez de m'affliger, et si vous avez pu ainsi oublier notre ancienne amitié, ayez du moins pour moi la charité que vous auriez pour un homme qui vous aurait toujours été parfaitement inconnu et étranger. Votre conduite à mon égard a été pleine d'injustice et de cruauté. Notre bonheur consistait à vivre unis dans les mêmes pensées et les mêmes sentiments; notre union était un bouclier impénétrable à tous les traits de la malice des hommes... J'avais déposé toute mon âme entre vos mains; ma vie se passait dans le calme le plus profond, dans la paix la plus parfaite; faut-il que vous ayez ainsi brisé mon existence? Faut-il que vous ayez pour cela employé la ruse contre moi avec toutes les précautions que vous auriez prises pour vous garantir d'un ennemi? Comment vous justifierez-vous? comment, rejetant brusquement mes paroles, fermant l'entrée de votre âme à tous les sentiments de la pitié, avez-vous pu, sans considérer la fureur des flots, lancer, comme un vaisseau sans voiles et sans gouvernail, dans une mer immense, un ami qui vous était cher et qui ne vous a jamais fait que du bien?

" Si le sacerdoce vous paraît un parti bon et utile, pourquoi l'avez-vous fui? S'il vous parait nuisible, vous deviez au moins préserver de ce préjudice celui qui tient, dites-vous, la première place dans votre coeur. Mais vous avez tout fait pour me faire tomber; eh ! aviez-vous besoin d'employer la ruse contre un homme qui fut toujours pour vous simple et ingénu dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions?

" En me nuisant à moi-même, vous vous êtes aussi blessé. On nous accuse, moi, d'avoir méconnu vos sentiments, d'avoir accepté un fardeau au-dessus de mes forces, au préjudice de tant d'autres hommes qui en étaient dignes, et vous, d'avoir refusé le sacerdoce par vanité et par orgueil. Par votre ruse imprudente, vous m'avez jeté dans des périls étranges; séparé de vous, à qui aurai-je recours? à qui pourrai-je faire part de mes angoisses? Qui voudra venir à mon secours? qui repoussera mes ennemis? qui me consolera? qui me donnera le courage de supporter les erreurs du prochain (1) ?

" Eh bien! comprenez-vous maintenant tout le mal que vous avez fait? Reconnaissez-vous, au moins à cette heure, qu'en me frappant avec tant de force vous m'avez donné le coup mortel? Le mal est sans remède...mais au moins justifiez notre conduite; parlez, si vous pouvez, et répondez aux accusations portées contre vous et contre moi. "

XVII. L'affliction profonde de Basile, son humilité si vraie, les saintes terreurs de sa foi, ses pleurs, ses tendres reproches, ne purent manquer d'attendrir Chrysostome jusqu'aux larmes; mais bientôt cette grande âme, excitée par la foi, animée par le zèle, refoulant son émotion et parfaitement maîtresse d'elle-même, se mit en devoir de répondre.

Rien n'est plus beau, plus sublime que son discours à Basile dans cette circonstance. Il s'agissait de calmer les inquiétudes de son ami, de justifier sa conduite, de lui montrer qu'il n'avait agi que dans son intérêt et celui de l'Église; il devait exposer ses idées sur le sacerdoce,

1 De Sarerdotio, lib. I, cap. 4.

répondre aux reproches de vanité et d'orgueil dont on accusait son refus, et expliquer enfin les motifs qui l'avaient engagé à fuir et à se cacher.

Après avoir rappelé à Basile l'origine de leur sainte amitié et les événements qui n'avaient fait que la fortifier davantage, il s'écrie : " Bannissez vos craintes et vos alarmes, ô le plus aimable et le plus cher de tous les amis! essuyez vos pleurs, et cessez de faire retentir à mes oreilles des plaintes qui affligent mon amitié (1)! Non, non, elle n'a pas changé mon amitié; elle est toujours la même, toujours aussi sincère, toujours aussi vive, ou plutôt, l'événement qui fait couler vos larmes n'a fait due l'augmenter encore (1).

" Ne me reprochez pas de vous avoir caché mes craintes et mes sentiments; ne m'accusez pas d'avoir employé la ruse pour vous faire tomber entre les mains des saints évêques qui vous ont conféré les ordres sacrés. Cette ruse, s'il faut lui donner ce nom, n'est point mi crime, ce n'est point un mal, ou plutôt elle est parfaitement innocente. Autant on est coupable en se servant de la ruse dans de mauvaises intentions et pour procurer le mal, autant aussi on est louable de l'employer pour procurer le bien, l'honneur de la religion et le salut des âmes.

" Ne savez-vous pas fille le général d'armée emploie légitimement la ruse pour vaincre l'ennemi; que c'est par l'adresse que les plus grands capitaines ont quelquefois remporté les victoires les plus brillantes? Le père n'emploie-t-il pas la ruse à l'égard de son fils, le fils à l'égard de son père, et le médecin à l'égard de son malade, en frottant avec un peu de miel les bords de la coupe qui renferme un breuvage amer? Par quel autre moyen qu'en trompant son père, Michol, la fille de Saül, aurait-elle

1 De Sacerdotio, lib. I, cap. 5.

pu sauver David? et n'est-ce pas par le même moyen que Jonathas sauva d'un nouveau péril celui qui devait déjà la vie à Michol? L'Apôtre lui-même, le divin Paul, ne s'en servit-il pas utilement pour sauver une multitude de Juifs qui, sans cela; auraient péri misérablement?

" Vous devez donc convenir que, quand il s'agit du bien, la ruse est non-seulement permise, mais encore que, dans le cas où l'on est obligé par devoir de procurer les intérêts sacrés du prochain et de l'Église, elle est nécessaire. Je me suis trouvé dans ce cas; j'ai agi avec une droite intention, et pourtant c'est ce dont vous vous plaignez. "

XVIII. Ici Basile interrompit Chrysostome.

" Quel avantage, dit-il, m'est-il donc revenu de cette prévoyance, de cette ruse dont vous avez usé envers moi? ou bien, puisqu'il vous plaît de qualifier votre ruse du nom de zèle et de charité, duel avantage m'est-il revenu de ce zèle et de cette charité? Car il faut que vous me montriez que vous avez agi dans mon intérêt, autrement je resterai convaincu que vous m'avez trompé.

XIX. " Quel avantage? reprit Chrysostome, quel avantage? ô Basile! ô ami si cher à mon coeur! Un avantage immense, infini, au-dessus de tout discours, et qui surpasse, l'appréciation et des hommes et même des anges (1).

" L'avantage d'être associé au sacerdoce éternel de Jésus-Christ, l'avantage de donner à ce divin Seigneur crucifié la plus grande preuve d'amour qu'il soit possible de donner, en paissant ses brebis chéries et en sacrifiant pour elles votre repos, vos forces, votre santé, votre vie tout entière. Si vous en doutez, écoutez-en la preuve. dans la parole de Jésus-Christ à Pierre, le coryphée du sénat

1. De Sacerdotio, lib. II, cap. 1.

apostolique, le prince de son Église. Simon-Jean, lui dit-il, m'aimez-vous? Trois fois, dans le même moment, le Sauveur lui adresse cette question, trois fois Pierre répond : Seigneur, vous savez que je vous aime, et trois fois le Sauveur Jésus ajoute : Si vous m'aimez, paissez mes agneaux, paissez mes brebis (1). Il pouvait dire: Si vous m'aimez, pratiquez des jeûnes, couchez sur la terre, exercez-vous à de longues et pénibles veilles, soyez le bouclier des faibles, le protecteur des veuves et le père des orphelins; il pouvait le dire, mais il ne le dit pas, et, laissant là ces oeuvres excellentes, il s'écrie : Si vous m'aimez, paissez mes brebis.

" Ces oeuvres de piété et de zèle dont nous parlons, il n'est personne qui ne puisse les pratiquer; les pauvres, les riches, les savants, les ignorants, tous le peuvent; Irais, quand il s'agit du gouvernement de l'Église, du soin et du salut éternel des âmes rachetées au prix du sang divin , loin, bien loin de cette sublime fonction, toute femme et la plupart des hommes; que ceux-là seuls se présentent qui, par les qualités supérieures de leur âme, surpassent les autres hommes, autant que Saül surpassait par sa stature élevée tous les guerriers d'Israël'. Autant l'homme est au-dessus de la brute, autant aussi et plus encore doit être au-dessus des fidèles le prêtre de Jésus-Christ.

" A quel insigne honneur, à quelle sublime dignité, 8 Basile, n'êtes-vous donc pas élevé? Et combien, à cause de la responsabilité et des sacrifices que le sacerdoce impose, ne vous sera-t-il pas facile de témoigner à Jésus-Christ votre amour?

" Le berger répond de ses brebis; s'il en perd par sa faute, il doit les payer par l'argent; le prêtre de Jésus-Christ répond sur son âme du salut des peuples.

1 Saint Jean, cap. 15, v. 16. — 2 De Sacerdotio, lib. II, cap. 2.

" Le berger n'a à craindre que les loups et les voleurs; le prêtre du Sauveur n'a pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances et les princes de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l'air, contre la fornication, l'adultère, l'idolâtrie, les haines, les querelles, l'orgueil, la licence, et contre mille autres ennemis encore; il faut qu'il ait toujours les yeux ouverts, les pieds sans cesse disposés à marcher, et les mains toujours armées pour combattre le monde, les passions et le démon.

" Si le berger a des brebis malades, il est facile de connaître la cause du mal, il est facile de trouver des remèdes et plus facile encore de les appliquer.

" Le prêtre de Jésus-Christ connaît difficilement le rial qui mine sourdement les âmes, et s'il vient à le découvrir, quelle prudence pour appliquer le remède selon la nature et la gravité de la maladie, selon le tempérament et le caractère du malade! quelle sagesse pour choisir le moment opportun, pour faire une incision convenable, pour ne pas irriter la plaie et causer des douleurs inutiles (1) !

Quand le berger a perdu son troupeau, les loups et les voleurs ne le poursuivent pas; ils n'en veulent qu'aux brebis; mais le prêtre de Jésus-Christ est en butte à la haine, aux calomnies, au mépris, aux persécutions sans fin.

" Quelle prudence, quel courage, quelle générosité, quelle patience ne lui faut-il pas ! Sa vie est remplie de soucis, de sollicitudes, de chagrins sans nombre :c'est un sacrifice continuel, une véritable immolation! — Le comprenez-vous, maintenant, et ne conviendrez-vous pas que vous êtes heureux de pouvoir donner à Jésus-Christ la plus grande preuve de votre amour en vous

1 De Sacerdotio, lib. II, cap. 3.

acquittant dignement des devoirs (lu sublime ministère dont vous êtes honoré ? "

XX. Ici Basile ne pouvait manquer de faire une réplique à Chrysostome : " 'Se ne comprends pas votre langage, lui dit-il, vos paroles sont en contradiction avec votre conduite; puisque la réception du sacerdoce est la. plus grande marque d'amour que l'on puisse donner à Jésus-Christ, pourquoi ne l'avez-vous pas reçu vous-même? pourquoi vous êtes-vous caché pour éviter l'ordination`? vous n'aimez donc pas Jésus-Christ?

" Je ne suis pas en contradiction avec, moi-même, reprit Chrysostome, j'aime Jésus-Christ, je l'aime de toute la force de mon âme, et j'espère, avec la grâce, ne jamais cesser de l'aimer. Oui, je l'aime, et je serais bien malheureux si je ne l'aimais pas; je l'aime, et c'est parce que je l'aime que j'ai redouté le sacerdoce et que j'ai évité le fardeau qu'il impose (1). La faiblesse extrême de mon âme me rend incapable de soutenir le poids du saint ministère; j'ai craint, si je prenais la conduite du troupeau de Jésus-Christ, ce troupeau si fier et si vigoureux, que mon peu d'expérience, le faisant dépérir, ne m'attirât la colère de Celui qui l'a aimé jusqu'à se sacrifier lui-même pour sa rançon et son salut.

" Vous m'affligez, répondit Basile; si vous n'en étiez pas digne, l'étais-je plus moi-même? si le fardeau était trop pesant pour vos épaules, les miennes pouvaient-elles mieux le porter. Mais vous n'avez vu que vos intérêts, et vous. avez négligé les miens, et plût à Dieu que vous n'eussiez fait que les négliger; mais vous avez préparé sourdement les voies pour faciliter à mes ennemis les moyens de me prendre (2). C'en est fait, le mal est sans remède; le fardeau pèse de toute sa force sur mes faibles

1 De Sacerdotio, lib. II, cap. 3. — Ibid, cap. 4.

épaules; il est inutile de se plaindre plus longtemps, comme aussi il est inutile de vous demander de plus amples explications.

"Je ne passerai pas à une autre question, reprit Chrysostome, que je ne me sois entièrement justifié sur ce qui vous concerne. Je connais votre sagesse, votre prudence, votre force, le zèle ardent qui vous anime; je connais ma lâcheté, ma faiblesse, ma misère profonde, voilà pourquoi j'ai fui le sacerdoce, et en même temps pourquoi j'ai, en un sens, procuré votre élection (1).

A ces mots, Basile, baissant la tête et rougissant de honte : " Laissons-là, dit-il, ce qui me concerne, et répondez à ceux qui vous accusent d'avoir méprisé les évêques électeurs, et qui, de plus, attribuent votre fuite il la vanité et à l'orgueil (2). "

XXI. " J'aborderai sans crainte, reprit Chrysostome, cette autre partie de ma défense (3). Quel crime ai-je commis? due me reproche-t-on? D'avoir couvert de confusion, par mon refus, les saints évêques qui m'avaient choisi? Et d'abord, je dis qu'il ne faut pas craindre de s'opposer aux désirs et à la volonté des hommes, quelque saints qu'ils soient, quand on ne peut y souscrire sans offenser Dieu; mais loin d'avoir fait injure à mes pères dans la foi par men refus, je crois, au contraire, avoir sauvegardé leur honneur. Si j'eusse été ordonné, que n'eussent pas dit ceux qui se plaisent à médire? Ils se fussent plaints que les évêques électeurs ne regardaient que la fortune; qu'ils se laissaient éblouir par l'éclat de la naissance et séduire par les flatteries; que l'on choisissait les privilégiés, tandis que l'on dédaignait les hommes d'un age mûr, recommandables par leur

1 De Sacerdotio, lib. II, cap. 3. — 2. Ibid., cap. V. — 3. — Ibid, cap. VI.

science et leur sainteté, mais nés au sein de la pauvreté et de l'abjection.

" Le reproche que l'on me fait d'avoir refusé l'épiscopat par orgueil, n'est pas plus solide; car si j'avais eu de l'orgueil et de l'ambition, au lieu de refuser, j'aurais du, au contraire, accepter. Non, non, ce n'est pas l'orgueil qui a déterminé ma conduite, mais c'est le sentiment de ma faiblesse, c'est la considération des grandeurs du sacerdoce, des hautes vertus qu'il exige, et de la grande responsabilité qu'il impose.

" Et quel est l'homme qui ne tremble à la pensée de la grandeur des devoirs et des fonctions du sacerdoce? Le sacerdoce s'exerce sur la terre, mais il tire son origine du ciel: c'est la première de toutes les dignités; elle surpasse la dignité des rois autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre (1). Il faut mettre le sacerdoce au rang des choses célestes, puisque c'est le Saint-Esprit qui en est l'auteur; puisque c'est lui qui a fait aux hommes l'honneur incompréhensible de les élever à cette angélique dignité. Ne faut-il pas qu'un prêtre soit aussi pur que les esprits bienheureux? n'est-il pas supérieur au pontife de l'ancienne loi? son ministère n'est-il pas plus grand et plus divin? Et qu'étaient-ils tous les sacrifices anciens, en comparaison du sacrifice chrétien, sinon des ombres et des figures? Quel prodige! Le prêtre est à l'autel, ses yeux et ses mains s'élèvent vers le ciel, il prononce les paroles sacrées; le Seigneur des anges s'immole entre ses mains, et son sang divin est répandu sur tout le peuple ! ... A ce spectacle, croyez-vous encore être sur la terre parmi les hommes? N'êtes-vous pas plutôt transporté dans les cieux, et, bannissant de votre esprit toute pensée charnelle, ne contemplez-vous pas, avec les yeux d'une âme libre et d'un coeur chaste, la gloire céleste

1. De Sacerdotio, lib. III, cap. 1.

qui vous environne? O prodige! ô bonté de Dieu! Celui qui est assis là-haut, à la droite du Père, se laisse prendre en ce moment par les mains de tous!

" Ces merveilles vous paraissent-elles dignes de mépris? ,sont-elles de nature à être foulées aux pieds par qui que ce soit ?

" Quelles ne sont pas les autres prérogatives du prêtre? Les rois n'exercent leur pouvoir que sur les corps, le prêtre, sur les âmes et les corps; les rois n'exercent leur pouvoir que sur la terre, les pouvoirs du prêtre s'exercent au ciel et sur la terre. Revêtus d'une puissance que Dieu n'a pas accordée aux anges mêmes, c'est à eux qu'il a été dit : Tout ce que vous délierez sur la terre sera, délié dans le ciel, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel (1). Le prêtre prononce, et Dieu ratifie dans le ciel la sentence qui a été portée sur la terre.

" C'est par les prêtres que les fidèles sont engendrés à la vie chrétienne, ils sont les pères des âmes; c'est par eux que l'on mange la chair du Seigneur, et que l'on boit son sang; sans eux, il est impossible de mériter la couronne éternelle et d'éviter la damnation; de leur conduite, dépend le salut ou la perte des peuples. Un évêque doit être sans ambition; il est obligé d'être sobre, modeste, vigilant; il faut qu'il étende ses vues sur une infinité d'objets, parce qu'il doit veiller sur la conduite des âmes confiées à ses soins; il lui faut une grande patience, un courage à toute épreuve, pour souffrir les affronts, les violences, les railleries et les paroles dures. Celui qui, dans l'occasion, ne peut retenir sa colère, ne doit point être honoré du sacerdoce. Le prêtre est chargé des petits et des grands, des veuves, des pauvres, des malades, des pèlerins et des vierges; son zèle doit être éclairé et

1. Joan., cap. 20.

ardent, sa mortification constante, sa charité et son dévouement sans bornes; la moindre faute ternit le lustre et l'éclat de sa vertu, et cause de grands scandales parmi les peuples, qui, malgré sa qualité d'homme, exigent qu'il soit exempt de fautes presque à l'égal des anges. Eh ! si le grand Apôtre, pénétré de l'excellence du sacerdoce, l'a redouté, qui suis-je moi-même, pauvre, faible et sans vertu, pour ne pas trembler seulement en y pensant ? "

A ces mots , Chrysostome s'arrêta pendant un instant, et Basile, après avoir hésite: " Vos craintes, dit-il, seraient sans doute légitimes, si vous aviez brigué cette dignité; mais vous ne l'avez pas recherchée, et les fautes que vous commettriez dans vos fonctions ne vous seraient. point imputables. "

Chrysostome, faisant un mouvement de tête et souriant, admira l'ingénuité de son ami. "Je voudrais, dit-il, que les choses fussent comme vous le dites, mais il n'en est pas ainsi; car non-seulement ceux qui s'ingèrent par ambition dans le ministère, seront punis des fautes qu'ils y commettent, niais encore ceux qui l'acceptent sans l'avoir recherché, s'ils n'ont pas les qualités requises pour l'exercer, parce que, connaissant leur faiblesse et leur incapacité, ils devaient refuser. Ce n'est pas assez pour le prêtre d'avoir les vertus et la sainteté, il faut aussi la science, non-seulement pour exposer les dogmes de la religion aux fidèles, mais pour combattre les erreurs des païens, des juifs et des hérétiques (1). Il faut qu'il soit doué du talent de la. parole, pour adresser à son peuple de fréquentes homélies; il faut qu'il se mette au-dessus du respect humain et de la vanité; que son intention, en prêchant, soit droite et pure. Malheur à lui, s'il n'a pas la science suffisante! De quelle utilité peut être la bonne vie, lorsqu'il s'agit de décider des dogmes disputés, sur

1. De Sacerdotio, lib. IV, cap. 1.

tout lorsque les deux partis s'appuient de l'autorité de l'Écriture? Quel danger pou la religion, de voir un évêque vaincu et réduit à ne savoir quoi répliquer! et quel malheur, si les peuples se perdent par sa faute ou par son ignorance!

" Ne me demandez donc plus pourquoi j'ai fui la dignité du sacerdoce, ce n'est ni par orgueil, ni par vanité; non, mais j'ai craint la haute responsabilité qu'il impose (1). J'ai tremblé en pensant due le prêtre rendrait compte des péchés du peuple; que sa vie devait être supérieure en sainteté à la vie des cénobites ; due les fautes du prêtre seraient punies plus sévèrement due celles de simple fidèle; que le prêtre était environné de toutes sortes de dangers pour le salut de son âme. Oui, j'ai tremblé à la seule pensée de la sainteté dont il doit être revêtu. Concevez quelles doivent être les mains qui traitent les augustes mystères, la langue qui prononce les paroles sacrées, l'excellence enfin, et la pureté de l'âme qui reçoit les dons infinis. Au moment du sacrifice, le prêtre est assisté par les anges; l'ordre tout entier des puissances célestes rangées respectueusement autour de l'autel où gît la victime proclame le Dieu trois fois saint; peut-on en douter, quand on considère la grandeur du mystère qui s'y accomplit?

" Je vous l'avouerai, plusieurs fois mon corps a été sur le point de tomber en dissolution des le jour où vous me fîtes part des bruits répandus dans le public sur notre élévation prochaine. Contemplant, d'un côté, la gloire de l'Épouse de Jésus-Christ, sa sainteté; sa beauté toute spirituelle, et, de l'autre, Considérant mon affreuse misère, je ne cessais de m'affliger sur son sort et sur le mien. Je me disais, dans mon étonnement et dans ma douleur : Qui donc a pu donner ce conseil? Quel si

1. De Sacerdotio, lib. V.

grand crime l'Église de Dieu a-t-elle commis, pour la condamner à subir tant de honte en l'abandonnant à moi, le plus indigne de ses serviteurs?

"Voilà ce que je me disais, et, depuis cette époque, des torrents de larmes coulaient de mes yeux. Vous n'en étiez pas témoin, vous ne le saviez pas, et vous pensiez que je passais mes jours dans une paix profonde.

" Ce secret de mon coeur, que je vous révèle aujourd'hui, vous touchera peut-être et vous obligera à m'accorder votre indulgence.

Vous le savez, je ne crois pas que l'on puisse se sauver si l'on n'a absolument rien fait pour le salut du prochain. Je vous ai toujours parlé du bonheur de ceux qui sont capables de remplir saintement ce ministère; certes, un état dont j'envie le bonheur, je l'aurais embrassé avec ,joie, si je me fusse senti capable d'en remplir les devoirs. Hélas! il ne me reste, vu ma faiblesse, mon incapacité et mes misères, qu'à m'enfermer dans ma cellule pour y gémir et y prier . faire autrement, me mettre à la tète des soldats de Jésus-Christ, c'eût été de ma part trahir la cause de Dieu et de l'Église, et au lieu d'être un général de Jésus-Christ, c'eût été devenir un général de Satan pour le déshonneur de l'Église et la perte des âmes (1) .

" Mais pourquoi, ô Basile ! ô ami si cher à mon coeur! pourquoi ces gémissements? pourquoi ces larmes que je vous vois répandre? Ma situation, loin de vous affliger, doit plutôt exciter votre joie et votre allégresse."

" Il est vrai, répondit Basile, mais la mienne sera pour moi un sujet éternel de désolation. Jusqu'à ce jour, je n'avais pu mesurer toute la profondeur de cet abîme de maux où vous m'avez plongé. J'étais venu vous trouver pour apprendre la réponse que je devais faire à vos accusateurs,

De Sacerdotio, lib VI.

et vous me congédiez en changeant l'objet de ma sollicitude; car, ce qui m'occupe, ce n'est plus ce que je répondrai pour vous, mais c'est la justification que je présenterai à Dieu pour moi-même et pour mes péchés.

" Toutefois, je vous en conjure, si mes intérêts vous touchent, s'il est pour moi quelque consolation en Jésus-Christ, si vous avez pour moi des entrailles, un coeur compatissant, tendez-moi la main, sanctifiez-moi par vos paroles et par vos exemples, ne consentez jamais à m'abandonner un seul moment, mais plutôt vivons ensemble plus étroitement encore qu'auparavant. "

" De quel secours, reprit Chrysostome en souriant, de quelle utilité puis-je être pour vous dans cette foule de devoirs? — Mais puisque cela vous est agréable, ayez bon courage, cher ami, je serai auprès de vous pendant tout le temps qu'il vous sera permis de vous délasser des fatigues et des soins de votre ministère; je m'efforcerai de vous consoler en faisant pour votre service tout ce qui dépendra de moi. "

A ces mots, Basile se lève, versant une plus grande abondance de larmes, Chrysostome l'embrasse, et, le baisant au front, il l'accompagne, l'exhortant à supporter avec courage ce qui lui est arrivé.

" J'ai confiance, lui dit-il, que celui qui, en vous appelant, vous a remis la conduite de ses brebis chéries, vous donnera la force et le courage dont vous aurez besoin. Oui, chargé de mérites que je n'aurai pas acquis, ceint de couronnes que je n'aurai pas gagnées, plus agréable à Jésus que moi, vous aurez assez de crédit auprès de Dieu, je l'espère, pour me défendre dans ce jour solennel où mon âme sera en danger, et aussi pour m'obtenir d'être admis avec vous dans les tabernacles éternels. "

XXII. Basile se retira en versant un torrent de larmes. Peu de temps après, il partit pour prendre possession de l'église de Raphanée, peu distante d'Antioche. En 381, il fut un des pures du concile de Constantinople. Ce pieux évêque gouverna avec une grande sagesse les peuples confiés à ses soins. Il comprenait trop bien l'excellence du sacerdoce, la sainteté qu'il exige, la haute; et terrible responsabilité qu'il impose; il en avait trop redouté les charges pour ne pas en remplir fidèlement les devoirs; aussi se montra-t-il constamment évêque orthodoxe, pasteur plein de dévouement, et digne ami de Chrysostome.

XXIII. La conversation sublime entre Basile et Chrysostome due nous venons de rapporter, n'est pas autre chose que ce qui fait le fond du Traité du Sacerdoce. Bans l'intérêt de la gloire de Dieu et du bien de son Église, Chrysostome la rédigea par écrit, telle que nous l'avons aujourd'hui. On ne sait pas précisément dans quel lieu ni dans quelle année ce Traité fut composé es uns disent que Chrysostome l'écrivit dans le désert avant l'année 381, les autres prétendent que ce fut à Antioche pendant son diaconat, de 381 à 386. Mais peu importe de savoir le lieu et l'année, ce qui est plus important; c'est l’étude et la méditation de cet admirable Traité. Il est divisé en six livres, dans lesquels Chrysostome expose avec une force et une éloquence surhumaines la grandeur, les pouvoirs et les devoirs du prêtre. L'écriture, la raison, l'histoire, la nature, lui fournissent ses développements. Le prêtre, c'est un père, c'est un juge, c'est un docteur, c'est un médecin, un roi, un cénobite; c'est un apôtre, le lieutenant de Dieu; c'est un saint, c'est un ange, et plus due tout cela encore. En parlant des sujets de crainte qu'avait saint Paul et que tout prêtre doit avoir, il est d'une éloquence ravissante; il emprunte ses similitudes tantôt à l'art de la guerre où il s'agit de conduire des armées, tantôt à l'art de la navigation et à la conduite des vaisseaux. Mais qu'est-ce que la guerre d'hommes à hommes, auprès des combats contre les démons, s'écrie-t-il? que sont toutes les mers et tous leurs écueils, comparés à l'océan du monde et à ses dangers?

En lisant ce livre d'or en se sent vivement pénétré d'admiration pour le sacerdoce; on comprend due le prêtre n'est pas un homme ordinaire, mais que c'est un être à part, un médiateur entre le ciel et la terre, un homme divin. Son caractère auguste, ses pouvoirs, ses prérogatives, ses fonctions, forcent au respect; ses devoirs, sa responsabilité, font naître la commisération; mille sentiments divers pénètrent le coeur et le remplissent; l'âme passe tour à tour de l'admiration à la crainte, du désir à la frayeur, et de la terreur à l'espérance; on aime le prêtre, on le respecte et on le plaint.

Le Traité du Sacerdoce est, de tous les ouvrages de saint Chrysostome, celui qui a le plus contribué à sa haute réputation. Dès qu'il parut, il fut répandu dans les pays les plus éloignés. Saint Jérôme en parle avec éloge dans sa Bibliothèque des Écrivains ecclésiastiques, publiée en 392. Suidas, dans son Lexique, en parle en ces termes : " Jean d'Antioche, surnommé Chrysostome ou Bouche d'Or, a beaucoup écrit; mais de toutes ses couvres, la plus excellente ce sont ses Dialogues sur le Sacerdoce, soit pour la sublimité et le charme de l'élocution, soit pour la douceur et l'élégance du style, sa bouche étant plus abondante, plus féconde que les sources mêmes du, Nil. "

Saint Isidore de Péluse, disciple de Chrysostome, écrivant à Eustathe, lui parle ainsi dit Traité du Sacerdoce : " Je vous envoie le livre fille vous m’aviez demandé, et j’en attends pour vous le fruit qu'il n'a jamais manqué de porter pour tout le monde. Sa lecture n'a jamais pénétré une âme sans la blesser du divin amour.

" Jean, l'oracle de l'Église byzantine, ce sage, cet érudit interprète des secrets de Dieu, cette lumière de toutes les Églises, a écrit ce livre avec tant de sagacité, de prudence et de soins, due tous, tant ceux qui, pour la gloire. de Dieu, remplissent les augustes fonctions du sacerdoce, que ceux qui s'en acquittent avec négligence, y trouveront, les uns , de quoi nourrir leur vertu, les autres, de quoi corriger leurs vices. "

Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la réputation du Traité du Sacerdoce n'a fait qu'augmenter. Ce livre, dans tous les temps, a fait les délices du prêtre qui désire se sanctifier, et, aujourd'hui comme toujours, il est appelé. à produire les plus heureux fruits pour la gloire de Dieu et de l'Église, comme aussi pour le salut du prêtre et des fidèles.

Après cette digression, que nous avons crue nécessaire, nous reprenons le cours de notre histoire.

La première jeunesse de Chrysostome était passée. En 374, époque probable de l'élection de Basile pour le siége épiscopal de l'Église de Raphanée, il avait atteint sa vingt-septième année. Pendant cette première période de sa vie, de grands événements avaient eu lieu dans l'Église et dans l'État. Né sous le règne de Constance, arien déclaré, il avait vu dans sa première enfance le triomphe des hérétiques, la persécution des catholiques, l'exil des évêques orthodoxes, le zèle et les travaux de saint Athanase, et les supplices des martyrs; plus tard, en 361, il avait été témoin de l'impiété de Julien, ouvrant les temples païens et offrant des sacrifices sur l'autel des faux dieux. Jovien , successeur de Julien, avait protégé l'Église, mais l'arianisme avait fait d'affreux ravages à Antioche, et cette antique métropole , souillée par des évêques hérétiques, était encore divisée par le schisme causé par l'élection de Paulin. Retiré dans l'intérieur de la maison d'Anthuse, occupé de l'étude et de la prière, Chrysostome gémissait avec ses amis sur les maux de l'Église. Dieu, en mettant sous ses yeux la faiblesse, les fourberies, la malice et la défection des uns, en le rendant témoin du courage admirable, de la foi vive, de la fermeté et de la sainte liberté des autres, préparait ainsi cette grande âme à l'accomplissement de ses desseins. C'est au milieu des afflictions et des orages qu'ont coutume de se former les grands caractères. Jusqu'alors, ce ,jeune soldat de Jésus-Christ n'avait pu encore paraître sur le champ de bataille; mais il préparait ses armes, en apprenant à se taire et à souffrir; il se disposait à la lutte, à l'exemple des Athanase, des Basile, des Grégoire, et surtout de saint Mélèce, son évêque et son père.

XXIV. A cette époque de la vie de Chrysostome (374), la lutte était plus vive que jamais; Valens, que son frère Valentinien avait associé à l'empire , persécutait avec fureur l'Église catholique. Les évêques étaient poursuivis et exilés, les églises fermées, les ariens triomphants, et les fidèles catholiques obligés de se réunir an milieu des champs, dans les cavernes des montagnes, au sein des déserts pour prier et célébrer les saints mystères. Antioche , capitale de la Syrie et résidence ordinaire de l'empereur , était surtout en proie à la terreur et à la désolation. On y vit des scènes affreuses d'impiété, de scandale et de barbarie. Les hérétiques ariens, soutenus par l'empereur, arien lui-même, se livrèrent contre les catholiques à des actes qui rappelaient la fureur et la rage des païens persécuteurs. Toutefois, s'il y eut des scandales et des défections dans les rangs des fidèles, il y eut aussi de beaux exemples de foi et de courage; et si l'arianisme eut ses apeures cruels, la foi catholique ne manqua pas de défenseurs et d’athlètes intrépides. Saint Basile fit trembler le préfet modeste à Césarée, et l'audace même de Valens ne tint pas devant ce, courageux évêque. Le visage seul de cet intrépide défenseur de la foi orthodoxe fit tomber le persécuteur en défaillance au pied même de l'autel. Les fidèles et les moines d'Antioche, poursuivis et persécutés , ne firent pas défaut à la cause de l'Église. Un jour, Valens, du haut de son palais situé sur les bords de l'Oronte, aperçut sur le chemin un vieillard pauvrement vêtu et se dirigeant vers la ville à pas précipités. Ayant demandé à ses courtisans quel était ce vieillard si extraordinaire : C'est Aphraate, réponditon, ce solitaire des montagnes pour lequel le peuple a tant de vénération. A ce mot de solitaire , Valens , transporté de fureur, veut arrêter le vieillard. "Aphraate, s'écrie-t-il, où vas-tu si vite? Prince, répondit le moine, je vais prier pour la prospérité de votre règne. Pourquoi, reprit l'empereur, toi qui es solitaire, as-tu quitté ta cellule pour mener une vie vagabonde et parcourir les rues de la ville? Je suis. resté dans ma solitude, reprit vivement Aphraate, tant que les brebis du divin pasteur ont été en paix; mais à présent qu'elles sont exposées au plus grand danger, pourrais-je rester tranquillement dans ma cellule? Si une jeune fille voyait le feu à la maison de son père, ne penses-tu pas qu'elle devrait courir et chercher à l'éteindre? Eh bien ! je fais aujourd'hui quelque chose de semblable; c'est toi qui a mis le feu à la maison de mon père; cette maison est l'Église catholique que tu persécutes à outrance, et je cours polir éteindre l'incendie allumé par tes mains. "

Les simples fidèles et même les femmes ne montraient pas moins de zèle pour la foi que les prêtres et les solitaises. La ville d'Édesse fut aussi éprouvée par la persécution. Saint Barsès, son évêque, fut. exilé et remplacé par un évêque arien; mais les fidèles, au lieu de communiquer avec lui, sortaient de la ville. Ils se réunissaient dans les champs pour y célébrer les saints mystères. Valens, l'ayant appris, frappa de sa main le préfet Modeste, parce qu'il n'avait pas eu soin d'empêcher ces assemblées; il lui ordonna de prendre toutes les troupes qui se trouvaient dans la ville et de marcher, dès le lendemain, pour dissiper ces réunions. L'ordre de Valens fat connu, et l'assemblée des catholiques fut plus nombreuse.

Dès le matin, toute la ville fut en mouvement comme si l'ennemi eût été aux portes. Modeste parcourt les rues, il s'avance à la tête des légions armées. Tout à coup, une femme, à peine couverte de ses habits, s'élance de sa maison traînant par la main un petit enfant; elle ne prend pas même le temps de fermer sa porte, et, traversant avec précipitation les rangs des soldais, elle se met à courir vers les portes de la ville. Le préfet la fait arrêter : " Ou vas-tu si vite? " lui dit-il. — " Je me presse, répond-elle, d'arriver an champ où sont assemblés les catholiques. — Tu ne sais donc pas, répond le préfet, que je marche avec mes légions pour massacrer tous ceux que j'y trouverai? — Je le sais, répond cette femme; généreuse, et c'est polir cela même que je me hâte, de peur de laisser échapper cette occasion de souffrir le martyre. — Mais pourquoi mènes-tu cet enfant? reprit Modeste. — Je le mène, afin qu'il ait part à la même gloire que sa mère. "

Cette réponse terrassa Modeste; il retourna au palais , et persuada à l'empereur de renoncer à son entreprise.

La fureur de Valens tomba sur les prêtres et les diacres. Quatre-vingt-dix furent exilés. Pendant que le Préfet, après les avoir réunis, les exhortait à communiquer avec l'empereur, un d'entre eux, nommé Euloge, fit une réponse admirable, qu'il faudrait graver en lettres d'or autour des sceptres et des trônes : " L'empereur est pour l'empire, dit-il, il ne peut pas réunir en sa personne le sacerdoce et l'empire. Rendons à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui appartient à César. " Maxime admirable! c'est pour l'avoir méconnue que tant de princes orgueilleux et sacrilèges ont trop souvent bouleversé les royaumes, renversé leurs trônes et ensanglanté la terre!

Ce fut à cette époque que Jean faillit tomber entre les mains des persécuteurs. Peu s'en fallut qu'il ne perdit la vie au milieu des supplices.

XXV. Valens favorisait le paganisme, non point par des édits publics, mais par son silence. Sous son règne, un très-grand nombre de lettrés et de philosophes s'adonnaient publiquement à la magie et à la divination. Son impiété fut punie. On découvrit. une conspiration formée contre lui par ceux-là même qu'il protégeait. En remontant à la source, on reconnut qu'elle avait pour auteurs et pour fauteurs deux célèbres magiciens, Hilaire et Patrice, qui, dans une de leurs réunions, après divers enchantements, avaient désigné celui qui devait succéder à Valens après qu'il serait renversé. L'empereur, irrité, ne mit point de bornes à sa fureur. A l'instant même la ville est environnée de soldats; on parcourt les rues; les maisons sont fouillées; on fait des recherches sévères, et tous les magiciens, tous ceux qui avaient des livres de magie sont arrêtés et mis à mort. Un riche citoyen d'Antioche, auteur d'un livre sur cette superstition, craignant d'être découvert, avait eu soin de le jeter dans l'Oronte. Le volume, surnageant, était entraîné par le courant des eaux du fleuve. Dans ce moment, Jean revenait avec un de ses amis d'un pèlerinage à l'église des Martyrs. En marchant le long du fleuve, le compagnon de Chrysostome aperçoit ce livre flottant sur les eaux; il s'élance pour le saisir : " Ce que vous trouvez-là m'appartient, " s'écrie Chrysostome en souriant, " apportez-le; voyons ce que c'est. " Quel n'est pas leur effroi de voir un livre de magie dans leurs mains, et tout près d'eux une troupe de soldats s'avançant rapidement à la recherche de ceux que poursuivait la colère de l'empereur. Dieu permit qu'ils pussent rejeter ce livre proscrit sans être aperçus des soldats : il y allait pour eux de la vie.

" N'oublions jamais les bienfaits du Seigneur, " s'écriait Chrysostome, quelques années plus tard, en racontant ce fait; " ne, perdons pas le souvenir des dangers sans nombre dont nous avons été délivrés, et où nous devions naturellement périr; rendons sans cesse des actions de grâces à la bonté toute-puissante du Seigneur pour tous ses bienfaits, et efforçons-nous d'en mériter de nouveaux par notre reconnaissance (1) . "

XXVI. Ce danger qu'il avait couru, les troubles permanents d'Antioche, la fureur des ariens, la persécution cruelle que souffraient les catholiques obligés d'abandonner les églises, et, plus que tout cela encore, le désir de mener une vie plus parfaite, déterminèrent Jean à fuir dans les montagnes pour mettre à exécution le projet qu'il avait formé depuis longtemps d'embrasser la vie monastique, et dont il n'avait pu être détourné que par les larmes et les prières de sa mère.

Anthuse n'était plus. Cette femme admirable, cette. mère plus admirable encore, riche des mérites qu'elle avait acquis par sa foi vive, par son courage et ses vertus

1. In Acta Homel., 39.

généreuses, après une vie toute; consacrée à Dieu et à Chrysostome son fils, était morte comme meurent les justes et les saints. Peu avancée en âge, elle pouvait espérer voir encore les prodiges que semblaient promettre la science et la sainteté de Chrysostome ; hais Dieu en avait décidé autrement; elle était destinée à contempler du haut des cieux les combats, les triomphes et les souffrances qui devaient remplir la vie de celui pour qui elle s'était constamment dévouée.

XXVII. Chrysostome ne balança plus; les liens qui seuls et jusqu'alors avaient pu le retenir étaient brisés; sa résolution fut prise définitivement et il se mit en devoir de l'exécuter.

Hélas ! combien la volonté de l'homme est faible, mobile et inconstante ! combien surtout elle est impuissante pour mettre à exécution, sans la grâce, même ce qu'elle a désiré avec le plus d'ardeur et résolu avec le plus de générosité ! Pour vouloir le bien, il faut la grâce; pour entreprendre le bien, il faut la grâce; il faut encore la grâce pour l'exécuter : c'est ce que Dieu, dans sa bonté, lit sentir à Chrysostome. Sa retraite dans les montagnes était trop importante , elle devait être trop utile à son salut et an salut du prochain; surtout, elle devait par ses résultats procurer un trop grand bien à la religion et à l'Église, pour que l'esprit de ténèbres, l'ennemi perpétuel de tout bien, ne cherchât pas à l'empêcher. Aussi, à peine Chrysostome eut-il pris sa résolution définitive, que le démon l'attaqua en jetant dans soli âme de vives inquiétudes.

Il ne sentit plus le vif désir qu'il avait jusqu'alors éprouvé de se consacrer spécialement au Seigneur en embrassant la pénitence. La vie des solitaires perdit tous ses charmes à ses yeux; elle ne lui parut plus qu'une véritable mort, lute torture, lui martyre plus cruel que la mort même. Cette solitude du désert, ce silence perpétuel, cette retraite profonde, se présentaient à lui sous les images les plus affreuses; il s'inquiétait même pour ce à quoi jusque-là il n'avait fait nulle attention. Chose étonnante! misérable effet. de l'imagination! il se demandait comment dans le désert il trouverait les choses nécessaires à la vie, qui viendrait à son aide, dur lui fournirait de l'huile et du pain frais; continent, enfin, il pourrait vivre. Il craignait d'être contraint de se servir d'une même huile pour sa nourriture et pour sa lampe , et d'être, forcé de manger des légumes. Je tomberai entre les mains d’un directeur sévère, se disait-il, je serai employé à un travail pénible; il me faudra bêcher la terre, cultiver un jardin, couper le bois dans les forêts, porter l'eau de fort loin, et m'employer enfin à un travail qui n'appartient qu'aux esclaves ou aux mercenaires.

Ces pensées rendues encore plus vives par l’imagination, faisaient les plus tristes impressions dans le coeur de Chrysostome : un abattement profond eu était la suite. Il se prosternait devant la majesté sainte de Dieu, et, rougissant de lui-même, gémissant de sa faiblesse, il faisait de nobles efforts pour briser ces liens, ou plutôt ces fils légers qui l'embarrassaient. " Misérable ! s'écriait-il , quelles sont donc ces craintes qui m'assiégent? d'où viennent ces inquiétudes qui me dévorent? ne pourrai-je donc faire pour le ciel ce que tant d'ambitieux font tous les jours et avec tant d'ardeur pour la gloire et les richesses? Quand il s'agit de me donner à Dieu, de me retirer dans la solitude, je m'inquiète de savoir si rien ne me manquera; je veux prendre la voie étroite, et en même temps je cherche la voie large. Je crains la peine, tandis due les ambitieux, s'il s'agit d'obtenir mi emploi, une magistrature, ne s'informent que de savoir combien d'argent cet office rapportera; et s’ils y trouvent honneur et profit, ils s'élancent avec ardeur dans la carrière. On les voit supporter sans se plaindre, et même avec joie, les travaux, les fatigues, les sollicitudes du jour et de la nuit, braver les injures et les ignominies, dévorer mille chagrins, et s'exposer à mille périls. Les longs voyages, l'incommodité des saisons et des différents climats ne les découragent pas : ils s'exposent volontairement à la mort; ils quittent leur patrie, traversent les mers, sans que ni la crainte, ni les privations qu'ils subiront, ni les prières, ni les larmes de leurs proches, de leurs amis, de leur femme et de leurs enfants puissent les retenir.

" Et moi, quand il s'agit, non pas de la terre; mais du ciel, non pas de gagner de terrestres richesses mais des trésors célestes, si grands, si précieux, qu'ils surpassent tout ce que l'homme a pu voir, entendre et concevoir, je me trouble à la pensée du désert; je m'inquiète de quelques difficultés; je m'informe si, dans les saintes maisons de la montagne, j'aurai de l'huile et du pain frais. O honte ! ô faiblesse! ô incompréhensible misère (1)! ... "

XXVIII. Les grands sacrifices ne se font pas sans douleur; les grandes victoires, les victoires décisives sont précédées de combats acharnés ; l'âme qui vent se donner à Dieu tout entière, doit subir de douloureuses opérations, il faut qu'elle coupe jusqu'au vif, qu'elle brise non-seulement les liens, mais même toutes les fibres qui la retiennent et qui l'empêchent de prendre son essor vers les régions célestes : la mort est toujours précédée des douleurs de l'agonie. Tel et bien plus douloureux encore fut le combat d'Augustin pour mourir au monde, à ses vanités et à ses plaisirs.

1. De Compunctione, lib. III.

" J'étais transporté d'indignation contre moi-même, dit-il, de ce que je n'avais pas le courage de faire ce que la raison me montrait être si avantageux et si nécessaire. Je voulais et je ne voulais pas, j'étais pour ainsi dire divisé entre moi-même et moi-même. Je secouais la chaîne dont j'étais lié sans pouvoir la rompre, quoiqu'elle ne tînt presque à rien (1).

" Je me voyais presque au point oit je voulais venir; j'étais près d'y toucher; cependant je n'y touchais pas encore, puisque j'hésitais de mourir à tout ce qui est une véritable mort pour vivre de la véritable vie. Ces amusements frivoles, ces vanités me tenaient encore au coeur; il me semblait les voir me prendre par la robe et me dire tout bas : Quoi donc, vous nous dites adieu? dès ce moment nous n'allons plus être à vous? dès ce moment. telles et telles choses vous seront interdites à jamais? penses-tu pouvoir te passer toujours de nous? C'est ainsi que les misères humaines cherchaient à me retenir; mais, d'un autre côté, la grâce me pressait vivement. Quoi, me disait-elle, tu ne pourras pas ce qui est possible à tant d'autres? Est-ce par eux-mêmes, ou plutôt n'est-ce pas avec le secours de Dieu qu'ils peuvent faire ce qu'ils font? Pourquoi t'appuyer sur toi-même? Jette-toi entre les bras du Seigneur; il ne se retirera pas pour te laisser tomber; ne crains pas, il te recevra dans sa miséricorde, et sa bonté compatissante guérira tes plaies. "

La tempête qui agitait l'âme de Chrysostome se dissipa peu à peu; par la prière et l'humilité il obtint la grâce dont il avait besoin dans cette difficile circonstance. Vainqueur du monde et du démon, maître des craintes chimériques qui l'avaient obsédé, il quitta Antioche et prit le chemin de la solitude, où l'attendaient Théodore et Maxime qu'il avait gagnés à Dieu, et qui,

1. De Civitate Dei.

par ses conseils, avaient quitté les plaidoiries du palais pour embrasser la profession monastique (374). Suivons ce généreux athlète dans les monastères des montagnes; lui-même nous décrira la vie admirable des solitaires et la sienne.

La cité d'Antioche était bâtie sur les bords de l’Oronte, à douze lieues de la mer de Séleucie, au pied occidental d'une longue chaîne de montagnes qui courent du midi au septentrion, et dont les divers sommets superposés, couverts de forêts, entrecoupés par des rochers et des vallées profondes, se prolongent, dans leur plus grande largeur, jusqu'à Béroé, dans la Coelésyrie. Comme celles de l'Égypte et de la Palestine, ces montagnes étaient habitées par quelques solitaires dès les premiers siècles du christianisme. On montrait encore, au quatrième siècle, la grotte où s'était retiré l'apôtre saint Paul. Quand les persécutions païennes eurent cessa, et due Constantin eut rendu la paix à l'Église, les fidèles, n'étant plus excités par la crainte des supplices et par les grands exemples des martyrs, tombèrent peu à peu dans le relâchement; l'esprit du monde, l'attachement aux biens de la terre, l'amour des plaisirs et l'ambition des honneurs s'emparèrent du coeur d'un grand nombre de chrétiens. Pour échapper à la contagion, et en même temps pour mener librement nue vie plus parfaite, les ascètes, qui étaient dans les villes, se retirèrent dans les déserts, à l'exemple des Antoine, des Pacôme et des Hilarion. Les montagnes de la Syrie et de l'Osroëne furent bientôt remplies d'un peuple d'apôtres et de saints. — A l'époque qui nous occupe, les montagnes d'Antioche et de Syrie comptaient plus de trois cents monastères.

XXX. " Demeures sacrées; s'écrie saint Jean Chrysostome, doux asiles de pénitence, dont sont bannis les ris immodérés, le trouble et les inquiétudes de l'âme, les agitations de la vie, le tumulte des affaires et les préoccupations misérables de la terre; gymnases divins, où l'ascète s'exerce en toute liberté à la prière, aux jeûnes, aux disciplines, aux veilles et à la mortification; ports paisibles, à l'abri des vents et des tempêtes, et où trouvent le salut tous ceux qui y abordent; phares éclatants, qui, projetant au loin leur lute;fière sur les flots tumultueux de l'océan du monde, éclairent et dirigent les malheureux naufragés et les arrachent aux horreurs de la mort; demeures sacrées, que vous êtes peu connues (1) !

" Là, ajoute-t-il, règne une paix parfaite. On n'a à souffrir ni la tyrannie des princes, ni la domination des grands, ni l'arrogance des maîtres, ni le mauvais vouloir des serviteurs, ni les cris emportés des femmes, ni le bruit tumultueux des enfants; là, point de forteresses ni de remparts, point de gardes, ni de soldats; les voleurs ne peuvent trouver ni cassettes, ni meubles, ni habits précieux, ni or, ni argent; toutes les cellules sont ouvertes, chaque solitaire n'a en propre due son corps et son âme; il ne craint de perdre ni les honneurs, ni les dignités, ni même la vie, car perdre la vie serait pour lui un avantage. lie ces saintes demeures sont bannis fies querelles, les disputes, la tristesse et l'ennui qui rongent le cœur; et quelles disputes pourraient régner dans les lieux d'où sont bannies la cause de toutes les querelles, ces deux paroles : le tien et le mien ?

" Ces sains ou plutôt ces anges de la terre se lèvent avant l'aurore, au premier chant du coq et à la voix de leur supérieur. Leur réveil est prompt, il est doux et surtout facile, car leurs sens ne sont pas appesantis par la nourriture trop abondante de la veille. Dès qu’ils sont

1. Adversus impugn. vitae monasicae

debout ils se réunissent, et, levant des mains pures vers le ciel, ils font monter ensemble vers le trône du Seigneur l'encens de la prière, les accents de la foi et l'hymne de l'adoration et de la reconnaissance.

" Qu'il est grand, qu'il est saint; qu'il est adorable, le Dieu très-haut, le Seigneur notre Dieu!

" Sa majesté est infinie, sa puissance est sans bornes, ses miséricordes sont éternelles!

" Il est juste dans tous ses desseins, il est saint dans toutes ses œuvres !

" Seigneur, nous veillons dès avant l'aurore, nous vous cherchons dès le point du jour, notre âme a soif de vous ; daignez satisfaire l'ardent désir qui nous presse.

" Dans cette terre déserte, sans route et sans eau, nous nous présentons dans ce saint lieu pour y adorer votre puissance et votre gloire.

" Seigneur, votre miséricorde vaut mieux que toutes les vies; nos lèvres chanteront vos louanges; nous méditerons en votre présence dès le matin, et nos coeurs tressailleront d'allégresse.

" Bénissons le Seigneur, exaltons son saint nom ! Vous êtes béni , Seigneur, au plus haut des cieux, vous êtes digne de toute gloire et de toutes louanges dans les siècles des siècles!

" Le jour est. partagé en quatre parties qu'ils désignent sous le nom de tierce, sexte, none et vêpres; ils se réunissent à chacune de ces parties du jour et ils célèbrent ensemble les louanges de Dieu , tandis que les hommes du siècle se livrent souvent au jeu, aux débauches et aux plaisirs coupables. Tout le reste du temps est employé à la prière, à l'étude des divines Écritures ou au travail des mains. Les tins font des cilices, les autres tressent des nattes et des corbeilles, d'autres transcrivent des livres; quelques-uns cultivent la terre; celui-ci coupe le bois nécessaire aux solitaires; celui-là reçoit les voyageurs ; l'autre lave les pieds des étrangers et les sert avec une charité admirable, sans s'informer s'ils sont riches ou pauvres, esclaves ou libres. Leur silence est perpétuel; toute leur conversation est avec Dieu, avec les prophètes et les apôtres dont ils méditent les divins écrits. Le profit qu'ils tirent de leur travail est employé à la nourriture des pauvres et des étrangers.

" Leur nourriture consiste en un peu de pain et de sel; quelques-uns y ajoutent de l'huile, et les infirmes, des herbes et des légumes; l'eau des fontaines est suffisante pour apaiser leur soif. Les fruits des arbres qu'ils cultivent, fournissent aux repas des grandes solennités. Ils prennent leur repos sur une natte étendue; leurs vêtements sont faits de poils de chèvre ou de chameau, ou de peaux si grossièrement travaillées, que les plus misérables mendiants ne voudraient pas s'en couvrir. Ils marchent toujours pieds nus.

" Une parfaite égalité, une douce et mutuelle prévenance, fruit de l'humilité et de la charité chrétiennes, les unit étroitement. Parmi eux, on ne distingue ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, ni savant ni ignorant, ni maître ni serviteur; ils sont tous égaux, ils sont tous frères en Jésus-Christ. Nul d'entre eux ne se préfère aux autres; au contraire, chacun d'eux se regarde comme inférieur à son frère : c'est à qui s'occupera des offices les plus bas et les plus pénibles; c'est à qui se montrera plus charitable, plus prévenant et s'humiliera davantage. Rien n'est plus beau, plus paisible, plus admirable que la vie angélique de ces fortunés habitants du désert: c'est la pratique parfaite de l'Évangile; c'est l'accomplissement des conseils et le triomphe perpétuel de l'esprit sur la matière ; l'âme est tout; le corps n'est qu'un instrument, il n'est rien (1).

1. In Matth., Homel. 71.

" Rarement ces généreux athlètes sont malades ; quand cela arrive, ils sont à eux-mêmes leurs médecins; ils suspendent pour titi instant leurs jeûnes et leurs austérités, et bientôt ils recouvrent la santé. Pour eux, la vie est une mort et la mort est la vie. Quand titi des frères meurt, sa mort est une joie pour toute la montagne. " Il n'est point mort, s'écrient les solitaires, mais il est entré dans la véritable vie; il a passé du lieu d'exil à la patrie, de cette terre de douleur dans celle où règnent la paix et le bonheur. Son corps est inhumé au milieu des prières et des cantiques de joie; toits les solitaires se réjouissent, ils envient le bonheur de. leur frère; ils demandent au Seigneur de terminer bientôt leur combat pour les rendre participants de la gloire éternelle et les réunir à Jésus-Christ. "

XXXI Tels étaient, selon Chrysostome lui-même, l'esprit de retraite, la pauvreté, la charité, la mortification,1'humilité, la vise angélique enfin de ces saints :solitaires, habitants des montagnes vers lesquelles il dirigeait ses pas. Dieu lui donnait les ailes de la colombe pour y voler et s'y reposer. Comme titi cerf altéré cherche avec ardeur l'eau pure dos fontaines, ainsi ce généreux disciple de la Croix soupirait après les sacrifices et la sainte paix du désert.

Dès qu'il y fut arrivé, cette terre qui paraissait dévorer ses habitants fut pour lui un port tranquille, une contrée délicieuse, un paradis admirable où coulait le lait et le miel. Ce n'est pas assurément qu'il ne ressentit au dedans de lui-même les frayeurs de la nature à la pensée des jeûnes et des austérités des solitaires. La vue de ces forêts épaisses, agitées par les vents et les orages, et au sommet desquelles planaient dans les airs les oiseaux de proie, cette solitude profonde, ces rochers escarpés, ces vallées sauvages, ces torrents qui se précipitaient en mugissant et dont le bruit seul troublait le silence profond de la montagne, le désert, enfin, ne pouvait manquer de produire des impressions de tristesse dans le coeur de cet homme, accoutumé, quoique solitaire dans la maison de sa mère, à voir les sources et les bosquets de Daphné, les arbres et les jardins d'Antioche, ses édifices superbes, son fleuve tranquille et majestueux, comme aussi la fertilité de ses campagnes couvertes de fleurs, de fruits et de moissons (1). Mais la grâce de Dieu est, plus forte due la nature. Le jeune solitaire s'arma de courage; il mit généreusement la main à l'œuvre, et, avec l'aide de Dieu, il triompha tellement de ses répugnances, qu'il trouva bientôt sa joie et son bonheur dans ce qui lui avait paru si plein de tristesse et de difficultés; tant il importe de fermer l'oreille aux vaines réclamations d'une imagination toujours trop prompte à s'effrayer! tant il est vrai de dire due l'on petit surmonter les plus grands obstacles, et que rien n'est impossible au vrai fidèle qui s'humilie et qui prie!

Au sein du désert, dans cette école divine de Jésus-Christ, Chrysostome s'appliqua tout entier à la méditation des Écritures et aux pratiques de la pénitence. Il étudia les saintes lettres sous deux maîtres habiles, l'un appelé Diodore et l'autre Cartère. Ce dernier est loué par saint Grégoire de Nazianze, qui l'appelle un homme de Dieu et très-habile dans la science divine; le premier fut évêque de Tarse, et Chrysostome l'appelait son père et son maître; mais surtout il s'appliqua à se connaître lui-même. L'humilité et ses pratiques furent l'objet de son zèle, comme aussi le but constant de ses efforts fut de soumettre parfaitement la chair à l'esprit. Sous la direction d'un saint vieillard, appelé Ésychius, connu par

1. Contra impug, vitae monast.

l'austérité de sa vie , il fit des pro grès merveilleux dans l'exercice de la pénitence et dans l'oubli de lui-même. Il redoubla ses jeûnes, ses macérations et ses veilles. Pour vaincre le sommeil et ne dormir que le temps qu'il s'était prescrit, il avait attaché une corde au mur de sa cellule, et, lorsque le sommeil était sur le point de le saisir, il prenait la corde des deux mains et se tenait ainsi suspendu jusqu'à ce qu'il fût parfaitement éveillé. Comme un vaisseau poussé en pleine mer par les vents, par les rames et les flots, Chrysostome, aidé du secours de la grâce, animé par l'exemple des anciens et surtout d'Ésychius, s'avançait rapidement dans les voies de la perfection; mais il n'est point de victoire sans combat, et Dieu, pour l'éprouver, permit au démon de lui livrer un nouvel assaut plus terrible que celui dont nous avons parlé.

XXXII. Tout à coup l'esprit du solitaire se couvre de ténèbres; le souvenir du monde et de ses plaisirs se réveille dans son âme; d'affreuses pensées de volupté, des images plus affreuses encore viennent l'obséder à chaque instant du jour et même pendant le silence de la nuit; poursuivi, pressé de toutes parts, il ne sait où se réfugier. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qui l'entoure fait de fâcheuses impressions dans son âme et saisit péniblement son coeur. C'est en vain qu'il lutte contre lui-même; en vain cherche-t-il à calmer son imagination, il ne se débarrasse d'une pensée importune, que pour être assailli par une autre plus importune encore (1).

"Dieu dans sa bonté, dit-il, voulait me faire comprendre ma propre fragilité et la nécessité du secours de sa grâce; il voulait me tenir dans l'humilité et me rendre plus

1. Pallad, cap. 12.

compatissant pour les misères de mes frères. La tentation n'est point un mal, ajoute-t-il, c'est un bien; elle rend les bons meilleurs encore; c'est le creuset qui purifie l'or, c'est la meule qui broie le raisin et l'olive; c'est le feu qui brûle les ronces et les épines pour purger la terre et la rendre propre à recevoir la bonne semence. Dieu, après nous avoir portés longtemps dans ses bras comme des enfants, nous jette tout à coup dans la mer pour nous apprendre à nager. La tentation est inévitable en cette vie, nul saint n'en a été exempt; c'est l'épreuve de notre foi, c'est l'exercice de la vertu, c'est une source de mérites. Que de victoires, que de couronnes elle procure ! Que sait-il, que comprend-il, celui qui n'a pas été tenté, nous dit l'Esprit saint (1)! "

Chrysostome, au plus fort de la tempête, ne perdit pas un instant courage et confiance. Convaincu que la chasteté est un don de Dieu et que l'ennemi qui l'attaque ne peut être vaincu que par la fuite des occasions, par la prière et la mortification, il redoubla ses jeûnes, ses veilles et ses austérités sous la conduite du vénérable vieillard qui l'encourageait; ses prières furent plus ferventes; il s'appliqua avec plus d'ardeur aux saintes pratiques de l'humilité. Les efforts qu'il fit, les combats qu'il soutint, les grâces enfin qu'il mérita, le firent avancer merveilleusement dans les voies les plus élevées de la perfection. Ce solitaire tenté, éprouvé, persécuté, devint en peu de temps le modèle des jeunes cénobites, l'émule des vieillards les plus consommés en vertu, et l'admiration de tous les habitants du désert.

C'est ainsi qu'avec la grâce de Dieu il trouva la vie là où il devait trouver la mort, et qu'il tourna contre le tentateur lui-même les armes perfides dont il voulait se servir pour le perdre.

1 De Provident., lib. I.

Il y avait déjà deux ans que Jean était dans les monastères des montagnes, uniquement occupé à l'étude des choses de Dieu et de celles du salut de son âme. Simple, humble, pauvre, obéissant comme le dernier de ses frères, il n'avait d'autre désir que de connaître et d'aimer Jésus-Christ, point d'autre ambition que celle d'être oublié, inconnu et compté pour rien. Mais Dieu avait d'autres desseins; il voulait qu'il fût l'oracle, la lumière et l'ange consolateur du désert, comme il devait être un jour l'oracle et le docteur de l'Orient et de l'univers.

XXXIII. Ce fut la confiance universelle qu'avaient en lui les solitaires qui le força à mettre au grand jour, par d'admirables écrits, les trésors de science et de sainteté, dont son âme était remplie.

Dans le monastère de Chrysostome se trouvait un saint religieux appelé Démétrius, remarquable par la simplicité de sa vie et plus remarquable encore par sa foi, sa charité et son esprit de mortification. Quoique arrivé à un haut degré de perfection, ce solitaire se mettait néanmoins au rang de ceux qui rampent sur la terre. La terre et ses faux biens n'étaient rien à ses yeux, et, pour tout dire en un seul mot, sa conversation, sa vie étaient célestes. Pressé par un désir toujours croissant de plaire à bien, il sollicitait depuis longtemps Chrysostome de l'aider à marcher dans la voie du ciel, et de lui donner par écrit quelques avis pour l'animer à faire pénitence. Souvent il lui baisait la main et, l'arrosant de ses pleurs, " aidez-moi, bienheureux Jean, lui disait-il, aidez-moi, je vous en conjure, à amollir la dureté de mon coeur et à faire pénitence. " Chrysostome résista longtemps, mais enfin, pressé par les instantes prières du pieux solitaire, il céda

1 De Compunctione, lib. I.

à ses désirs et il écrivit en sa faveur le Traité de la Componction que nous avons encore (1).

XXXIV. " Les instantes prières que depuis longtemps vous m'adressez, ô bienheureux Démétrius ! m'engagent aujourd'hui à faire ce que vous rire demandez. Non, je le, sais, vous n'avez pas besoin d'être exhorté au recueillement et à la componction; les nuits que vous passez dans la ferveur de l'oraison, vos prières fréquentes, les gémissements de votre coeur, les larmes abondantes que vous répandez en présence du Seigneur, cet amour si ardent que vous avez pour la solitude, le désir même que vous exprimez, sont la preuve évidente des heureuses dispositions de votre âme. Aussi, si je cède à vos désirs, c'est moins le besoin de votre âme qui m'y engage que l'amitié dont vous m'honorez, les instances que vous me faites et le profit spirituel que j'en retirerai moi-même. "

Après ce court préambule où se révèlent la douceur, la charité et la profonde humilité de Chrysostome, il prend pour texte ces paroles du Sauveur : " Malheur à ceux qui rient ! heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés " (1) et entrant dans son sujet, il montre la nécessité de la componction. " Nous devons gémir, dit-il, 1° parce que cette vie présente est un temps de deuil, une vallée d'exil et de misères; 2° parce que le péché règne sur la terre dans tous les états et dans toutes les conditions; 3° parce que nous sommes nous-mêmes pécheurs, et grands pécheurs, et, ce qu'il y a encore de plus déplorable, parce que nous ne gémissons pas d'être pécheurs.

" N'est-ce pas un malheur et un malheur bien digne de larmes, s'écrie-t-il, de nous voir accablés de tontes sortes de maux,et pourtant calmes et insensibles?

1 De compunctione. — 2 Matth., 5.

Sommes-nous différents des insensés qui s'exposent sans rien craindre à toutes sortes de dangers, qui disent et font sans rougir mille extravagances, pensant en même temps être les hommes les plus intelligents du monde? Ne sommes-nous pas gravement malades? nos âmes ne sont-elle pas couvertes de blessures profondes? et pourtant, y pensons-nous? que faisons-nous? Si une maladie, quelque légère qu'elle soit, vient affliger notre corps, nous courons au médecin, nous prodiguons l'argent, et nous appliquons les remèdes; les soins les plus minutieux sont employés avec persévérance; nous prenons toutes les précautions imaginables, nous avisons aux moyens les plus propres pour nous guérir entièrement; nous ne cessons d'agir enfin due lorsque la maladie a disparu; hélas! et quand nous voyons notre âme couverte de blessures, tyrannisée par mille passions, consumée par les vices, précipitée dans des abîmes, dans l'agonie de mille morts, nous n'y faisons aucune attention! Nous sommes les ennemis de Jésus-Christ., parce que notre vie est contraire aux préceptes de son Évangile; parcourez ces différents préceptes, ceux surtout de la charité, comparez-les avec notre conduite, et vous verrez que nous ne pouvons trop nous humilier et gémir. Que de médisances! que d'injures ! que de jugements téméraires! que de lâcheté dans le service du Seigneur! quelle crainte du sacrifice! et même que d'imperfections dans nos bonnes oeuvres !

" Que nous sommes différents du bienheureux Paul! Son amour pour Jésus-Christ était si ardent, il en était tellement consumé, que si, pour lui plaire, il eût fallu souffrir des tortures infinies et immortelles, il les eût embrassées avec joie. Son amour n'était point comme le nôtre, un amour mercenaire, qui n'agit souvent que par la crainte des châtiments et le désir des récompenses c'était un amour généreux, une flamme vive et pure qui le consumait, qui le pressait d'agir par le seul motif de plaire à son bien-aimé, tellement, que pour lui il eût consenti volontiers à être anathématisé. Et qu'on ne me dise pas : Paul avait la grâce! Nous l'avons aussi. Que l'on ne s'excuse pas en disant : Nous ne pouvons égaler saint Paul! Non, sans doute, s'il s'agit de dons et de miracles; car, sous ce rapport, le monde ne verra plus un nouveau Paul, mais nous pouvons approcher de sa ferveur, et si nous n'en approchons pas, ce n'est pas la grâce, mais c'est la volonté qui nous manque.

" Dieu ne demande pas de nous des miracles, mais la sainteté de la vie. Il n'est pas nécessaire d'être riche, d'avoir un tempérament robuste pour prier, pour s'humilier et gémir : la pénitence ne consiste pas précisément dans les jeûnes, les cilices et les veilles, elle consiste dans le souvenir de ses péchés et dans le regret de les avoir commis. Vous aurez l'esprit de pénitence, si vous avez sans cesse présente dans votre âme la pensée de l'enfer, et le spectacle de ce jour terrible où les anges, parcourant les rangs des hommes ressuscités, sépareront les méchants de l'assemblée des saints et les entraîneront dans l'abîme éternel. Si nous voulons avoir l'esprit de componction, sevrons notre coeur des plaisirs. Comme le feu ne peut s'allier avec l'eau, l'attachement aux plaisirs est incompatible avec la componction : l'une ne veut que des larmes, l'autre ne cherche que la joie; l'amour des plaisirs rend l'âme pesante, la componction lui donne des ailes pour s'élever au-dessus des choses créées. "

Telle est en résumé la lettre à Démétrius sur la componction. Chrysostome la termine par ces paroles :

" J'aurais pu, bienheureux Démétrius, m'étendre davantage sur ce sujet, mais comme l'obéissance seule et non le besoin de votre âme m'a engagé à écrire, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin, c'en est même trop, car je sais à n'en pas douter jusqu'à quel point vous portez l'esprit de componction. Pour être touché de cette vertu et la pratiquer, il n'est pas nécessaire de vous entendre, il suffit de vous voir. Je termine donc, et je conjure votre Béatitude, si mon travail a pu lui être agréable, de vouloir bien, en retour, m'obtenir de Dieu la grâce, non-seulement de bien parler de la pénitence, mais de la pratiquer, car la doctrine sans les oeuvres, non-seulement est inutile, mais elle est nuisible, en ce sens qu'elle attirera une grande condamnation à celui qui aura vécu dans la négligence et dans la lâcheté.

" Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur! Seigneur! qui seront sauvés, mais ceux qui auront fait la volonté du Père qui est, au ciel."

La lecture de cette lettre avait fait de trop heureuses impressions sur Demétrius et les habitants du désert, pour que Chrysostome pût rester en repos; aussi, quelque temps après, fut-il obligé d'en écrire une seconde sur le même sujet, pressé qu'il fut par les instances des solitaires et surtout de Stéléchius.

" Vous me demandez, saint homme de Dieu, de vous écrire quelques-unes de mes pensées sur la componction, mais comment une âme aussi faible, aussi froide que la mienne, pourrait-elle s'acquitter dignement de ce devoir? Pour écrire sur ce sujet, il faut une âme de feu, tellement brillante, que, comme un fer incandescent, elle puisse imprimer ses sentiments d"ns le coeur de ceux qui les lisent. Hélas ! je suis bien loin d'avoir ce feu dévorant ; mon coeur est sans consistance comme la poussière, il est froid comme la cendre des tombeaux. "

Après avoir fait le portrait d'un coeur pénétré de componction et montré l'homme pénitent ayant des yeux et ne voyant pas, des oreilles et n'entendant pas, insensible pour le monde, mort au monde et ne vivant que pour Dieu et les choses de Dieu, foulant aux pieds les plaisirs des sens, les richesses et la gloire, il s'écrie, dans son enthousiasme pour saint Paul : " Tel était le grand Paul, qui, au milieu de la magnificence des grandes cités, était aussi indifférent pour les choses passagères que nous le sommes pour un cadavre. Il l'était plus encore, car il ne dit pas seulement : le monde est mort pour moi ", mais il ajoute : " je suis mort pour le monde." C'est une grande sagesse de regarder le inonde comme un cadavre, mais c'est une sagesse plus grande encore d'être mort au monde. Un cadavre peut nous être cher, mais entre deux cadavres, il ne peut y avoir aucun rapport ni de pensées, ni de sentiments. Paul était tellement mort au monde, qu'il n'habitait plus la terre, mais le ciel; son amour pour Jésus s'élevait non pas au troisième ciel, mais il dépassait tous les cieux. La, stature de saint Paul était Petite, mais par son amour et son zèle il surpassait infiniment tous les autres hommes. Si je comparais son amour pour Jésus-Christ à un vaste incendie qui embraserait toute la surface du globe, qui, remplissant l'espace qui sépare la terre du ciel, s'élèverait par delà tous les cieux, je ne dirais pas encore assez. Tel était aussi l'amour du saint prophète Élie, qui fut enlevé dans un char de feu; tel était celui du saint roi David qui s'écriait : " Ayez pitié de moi, Seigneur! mon Dieu! ne me reprenez pas dans votre fureur, ne me châtiez pas dans votre colère! Ayez pitié de moi parce que je suis faible, guérissez-moi parce que tous mes os sont ébranlés. N'entrez pas en jugement avec votre serviteur, parce que nulle âme ne sera justifiée devant vous si vous la jugez dans la sévérité de votre justice. (1) "

" Nous aussi, nous aurions ces sentiments d'humilité et de componction, si nous considérions 1a malice du

1. Ps. I.

péché qui est contraire à Dieu, et l'ingratitude de l'homme qui offense celui qui à chaque instant le comble de ses bienfaits. Eussions-nous mille vies à offrir au Seigneur; eussions-nous dans le coeur toutes les affections, toutes les vertus des anges et des saints, nous ne pourrions jamais assez reconnaître les bontés et les bienfaits du Seigneur. Il nous a tirés du néant et créés à son image; il a étendu les cieux sur notre tête; il les a ornés d'astres lumineux; il a affermi la terre sous nos pas ; chaque année elle se couvre de fleurs et de fruits pour notre usage; il l'a embellie de fleuves, de rivières, de lacs, de montagnes, de plantes diverses, et d'une multitude variée d'animaux de toute espèce. Le jour nous apporte ses bienfaits, et la nuit ne nous est pas moins favorable; elle répare nos forces. En nous obligeant au repos, elle conserve la vie et la santé des hommes, qui, poussés par l'avarice et l'ambition, n'eussent pas manqué d'abuser de leurs forces si la nuit ne venait suspendre leurs pénibles travaux. Dieu, en envoyant la nuit sur la terre, fait pour nous ce qu'une mère tendre fait pour son enfant; elle le berce avec amour sur ses genoux, et, jetant un voile sur ses yeux pour lui dérober le jour, elle l'invite au sommeil. "

Le saint roi David, à la pensée des bienfaits de Dieu, s'écriait : " Qu'est-ce, donc que l'homme, ô mon Dieu! pour que vous ayiez ainsi pensé à lui? " Et tout à coup pensant à nos ingratitudes, il s'écrie : " Hélas! l'homme n'a pas compris vos bontés; il s'est ravalé jusqu'à la brute , et il lui est devenu semblable. " Chrysostome , après un développement magnifique des bontés de Dieu et de l'ingratitude des hommes, s'écrie en terminant, comme s'il était lui-même le plus coupable et le plus ingrat des hommes : " Je vous prie donc, ô saint homme de Dieu! ou plutôt je vous conjure par cette confiance que vous donnent vos mérites de m'aider du secours de vos prières, afin que je puisse déplorer mes péchés autant qu'il est possible, et déposer cet immense fardeau dont je suis accablé. Demandez pour moi au Seigneur qu'après ma pénitence je commence enfin à marcher dans la voie qui conduit au ciel; demandez par vos prières que je ne tombe point en enfer, dans cet enfer où il n'est plus possible de confesser ses péchés; dans cet enfer où l'on ne peut plus être secouru par les prières d'un père, d'un ami, d'un frère, et où, privé de tout secours, au sein des ténèbres épaisses, sans consolation et sans espérance, dévoré par des feux vengeurs, on endure pour jamais des supplices infinis. "

XXXV. Autant le désert avait été réjoui et édifié des deux lettres de Chrysostome sur la Componction, autant aussi il fut troublé et affligé par la chute déplorable de Théodore, et par le scandale qui en résulta. Ce solitaire était précisément ce Théodore dont nous avons parlé, ami de Basile, ami de Maxime, ami de Chrysostome, un des jeunes hommes, enfin, qui pratiquaient les exercices des ascètes, dans la ville d'Antioche. Théodore était issu d'une illustre famille; ses richesses étaient considérables. Doué d'un grand esprit, il avait fait ses études avec distinction; il parlait et il écrivait très-agréablement. On reconnaissait en lui un bon caractère, mais aussi un peu de vanité. L'amitié qu'il avait liée avec Chrysostome et Basile, pendant ses années d'étude, lui fut d'un grand secours. Chrysostome le gagna à Dieu, et lui persuada de quitter la fonction d'avocat qu'il exerçait au palais, pour embrasser la véritable philosophie, c'est-à-dire la vie des solitaires. Théodore avait quitté le monde pour se retirer et vivre dans les montagnes. Sans aucun doute, sa démarche avait été sincère et réfléchie; il avait même, dans les commencements, goûté combien le Seigneur est doux, et plus d'une fois il s'était félicité sur le parti heureux qu'il avait pris. Mais ce n'est. pas assez d'entrer dans la vocation à laquelle la Providence appelle, il faut y répondre; la route n'est pas difficile quelquefois à trouver, mais la difficulté consiste à y marcher. Théodore se relâcha peu à peu de sa ferveur première; une fois l'attrait de la nouveauté passé, il avait regardé en arrière, et les idées du monde étaient venues l'assaillir. Ma famille est illustre, disait-il; je suis dans la fleur de mon âge; ma fortune est considérable, je pourrais briller dans le monde par mou esprit et nie faire un nom par mes talents. Pourquoi mépriser les dons de Dieu en les enfouissant? Pourquoi renoncer aux biens de la fortune, répudier la gloire et m'ensevelir tout vivant dans un tombeau? Ces réflexions inspirées par le démon, et la comparaison de sa position présente avec son état passé, tirent de funestes impressions sur son coeur, et achevèrent de renverser dans son âme toutes ses généreuses résolutions. Théodore succomba à la tentation, et, quittant le désert, reprenant le chemin de la ville, il rentra dans la vie du siècle où il se livra, sans retenue, à la vanité, à l'orgueil, aux plaisirs, et même à la débauche. Hélas! jusqu'à quel excès n'est point capable de conduire une passion mal réglée ! Les liens que Théodore avait contractés avec le Seigneur par la profession monastique ne furent plus rien à ses yeux, et, au mépris de ses saints engagements, il se disposait à épouser une jeune fille inconnue, appelée Hermione.

XXXVI. Chrysostome ayant appris la chute déplorable de son ami , en fut pénétré de la plus vive douleur. Pressé par son amitié et par son zèle, il lui tendit aussitôt la main, et fit tous ses efforts pour le ramener à de (71) meilleurs sentiments. C'est pour cela qu'il lui écrivit un grand nombre de lettres, dont deux seulement sont parvenues jusqu'à nous. Dans la première il s'écrie : " C'est avec plus de raison que le prophète que je dois aujourd'hui m'écrier : Qui donnera de l'eau â ma tête, et ci mes yeux une fontaine de larmes pour déplorer non la ruine d'une ville, non les malheurs temporels d'un peuple (1), mais la perte malheureuse d'une âme plus grande, plus précieuse aux yeux de Dieu que tous les trésors de l'univers? Ah! que personne ne me condamne si ma douleur est plus amère,, si mes larmes sont plus abondantes que celles du prophète! Je pleure la dévastation d'une âme chère à son Dieu; je pleure la désolation et la ruine du temple de Jésus-Christ; je pleure la perte de trésors immenses, le sanctuaire de Dieu renversé, l'arche sainte souillée, le propitiatoire, la table de pierre, l'urne d'or et les chérubins livrés à la profanation. Non, ma douleur n'est pas trop grande; le saint apôtre Pierre et le divin Paul ne l'eussent point condamnée. Qui pourrait retenir ses larmes, qui pourrait écouter des paroles de consolation à la vue d'une âme comme la vôtre, renversée, dépouillée de sa force, de sa beauté et de sa gloire, couverte de blessures innombrables et abîmée dans la mort? Hélas! il est donc vrai que celui qui s'était élevé jusqu'au ciel, qui ne respirait que le ciel, qui méprisait le monde et ses vanités, pour qui les plus belles femmes n'étaient que des statues, à qui l'or et les plaisirs apparaissaient aussi vils que de la boue; il est donc vrai que cet ami si cher, que cet ange de la terre est tombé? Il est donc vrai que saisi tout à coup par l'ardeur de la concupiscence il a perdu toute sa force, toute sa santé, toute sa beauté, pour devenir l'esclave des malheureuses voluptés? En apprenant vos malheurs, ô ami si cher! pourrais-je être

1. Jérémie, cap. 4.

calme? pourrais-je ne pas gémir et fondre en larmes? Et s'il est permis, s'il est juste de pleurer la mort corporelle des personnes qui nous sont chères, qui pourrait m'empêcher de pleurer la mort spirituelle de votre âme? Non, mes pleurs ne cesseront de couler que lorsque je vous verrai rétabli dans votre gloire première. Ne désespérez pas de la bonté de Dieu, vous pouvez vous convertir; votre conversion est loin d'être impossible. Ce qui est impossible aux hommes, est facile à Dieu. Si le démon a pu vous précipiter du faîte de la vertu et de la gloire dans l'abîme de la perdition et du malheur, Dieu peut plus facilement encore vous rendre à votre ancienne liberté et vous donner un bonheur plus grand encore que celui que vous avez perdu. Ne me dites pas qu'il n'y a point de pardon à espérer pour vous, que Dieu ne pardonne pas des fautes comme celles dont vous êtes coupable. Donnez-moi le plus grand pécheur de l'univers, fût-il injuste, calomniateur, impudique, débauché, sacrilège; supposez-le coupable de tous les crimes les plus horribles; supposez qu'il les a commis depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse, et même jusqu'à l'heure de la mort: pourvu qu'il ne renonce pas à la foi, pourvu qu'il s'humilie sincèrement, pourvu qu'il se repente, je soutiens que son salut n'est pas désespéré. Si Dieu agissait par passion, le pécheur aurait lieu de craindre de ne pouvoir apaiser une colère allumée par tant de crimes, mais Dieu est toujours maître de lui-même: s'il châtie, c'est par bonté et non par un esprit de vengeance. Il nous menace, il nous punit souvent, afin de nous faire rentrer en nous-même et de nous attirer à lui. Le médecin, loin de s'offenser des injures que lui prodigue un malade en délire, fait, au contraire, tous ses efforts pour le calmer. Dès qu'il voit apparaître une lueur de raison et de bon sens; il s'en réjouit ; il applique encore des remèdes plus forts, non pour se venger des injures qu'a proférées contre lui ce pauvre malade, mais pour le guérir. Ainsi en agit le Seigneur : quand nous sommes tombés dans la démence du péché, il nous frappe, il nous applique de violents remèdes afin de nous délivrer du mal.

" Qui fut plus coupable que Nabuchodonosor, Achab et Manassès? et pourtant Dieu leur pardonna dès qu'ils s'humilièrent devant lui. Nul crime n'est irrémissible à sa bonté; il reçoit toujours un coeur contrit et humilié; en un instant un pécheur peut se réconcilier avec Dieu; la pénitence se mesure non par le temps, mais par le sentiment.

" C'est pourquoi, ô ami si cher ! pleins de confiance en la bonté divine, relevons-nous de l'état de misère où nous sommes tombés. Votre plus grand malheur serait, non pas d'être tombé, mais de ne pas vous relever; non pas d'avoir péché, mais de persévérer dans le péché. Relevez-vous donc avec courage, imitez l'enfant prodigue et comme lui écriez-vous : Je me lèverai et j'irai trouver mon père! Le démon qui sait que Dieu fait miséricorde à ceux qui se convertissent met tout en oeuvre pour jeter un pécheur dans le désespoir; mais il faut remarquer que comme celui qui a donné un verre d'eau froide à un pauvre en sera récompensé, ainsi celui-là sera en quelque sorte récompensé qui se repent de ses crimes, parce que le juge sévère qui examinera nos péchés recherchera aussi nos bonnes oeuvres.

" Si vous ne pouvez remonter à ce degré de perfection d'où vous êtes tombé, efforcez-vous du moins de sortir du triste état où vous êtes; commencez un combat si utile, et vous ne perdrez pas vos peines. Les choses les plus aisées paraissent difficiles quand on n'en a point fait l'essai; mais après les premiers efforts la difficulté s'évanouit; l'espérance succède au désespoir; l'on trouve des expédients auxquels on ne s'attendait pas. Bannissez toutes les pensées que le malin esprit vous suggère. Ce fut lui qui empêcha Judas de faire pénitence; son crime, tout énorme qu'il fut, n'était pourtant point au-dessus de l'efficacité de cette vertu.

" Relevez-vous donc, ô Théodore, ô ami qui m'êtes si cher ! prenez courage, en considérant les exemples de conversion de plusieurs personnes plus coupables que vous. Songez à ce jour terrible où le Sauveur Jésus viendra pour juger le monde. Représentez-vous la terreur de ce spectacle : le soleil et la lune obscurcis, les morts ressuscités, le juste Juge assis sur son tribunal au sommet des cieux et environné des anges, tous les hommes pâles et tremblants, la bénédiction des bons et la condamnation des méchants, la joie des justes et le désespoir des pécheurs. Voudriez-vous, par une obstination coupable et pour des plaisirs passagers, perdre les joies du ciel, et, pour un instant de volupté, vous résoudre à subir des supplices éternels?

" Méditez ces vérités, ô vous qui m'êtes si cher! et surtout ne perdez pas confiance. Je vous l'ai dit, je le répète encore, tout n'est pas perdu, ne vous découragez pas; la confiance en la bonté de Dieu sera votre salut. "

Cette admirable lettre, que divers auteurs appellent divine et que nous n'avons pu que défigurer en la résumant, est remplie des sentiments de la plus sincère amitié, du zèle le plus pur, de l'amour de Dieu le plus ardent, des idées les plus consolantes et les plus sublimes sur la bonté de Dieu à l'égard du pécheur : il est impossible de trouver rien de plus éloquent. Le pécheur qui la lit se sent consolé, soulagé; il est touché de la bonté de Dieu; nécessairement il se condamne lui-même, il se reproche son ingratitude, il rougit de sa conduite, et tôt ou tard, s’il y réfléchit sérieusement, il se convertit.

XXXVII. Théodore fut touché jusqu'aux larmes; le souvenir de la bonté de Jean se réveilla dans son coeur; il commença à déplorer en secret sa honteuse folié; mais il était arrêté par le respect humain, par l'amour des honneurs, de la gloire et de la liberté. Dans son enivrement misérable, le joug du monde lui paraissait plus léger que celui de Jésus-Christ. Ces liens retenaient Théodore; Chrysostome s'efforça encore de les briser dans une seconde lettre qu'il lui adressa.

" Si une lettre pouvait contenir des larmes et des gémissements, lui dit-il, celle que je vous envoie, ô Théodore, ami cher à mon coeur, en serait remplie. Ce n'est point parce que vous avez pris en main le gouvernement des affaires temporelles que je pleure, mais c'est parce que je ne lis plus votre nom parmi ceux de nos frères, et que vous avez brisé l'alliance sacrée que vous aviez contractée avec Jésus-Christ.

" Je ne suis pas étonné de votre chute, mais ce qui me surprend c'est votre persévérance dans le péché; ce n'est pas votre blessure qui m'effraie, mais c'est la négligence ou plutôt le refus que vous opposez à sa guérison. Eh! qu'est-ce donc qui vous retient? pourquoi restez-vous tranquille? Quand un marchand a perdu un navire brisé par la tempête, abandonne-t-il sa profession, ou plutôt n'a-t-il pas plus d'ardeur encore pour courir les mers, pour affronter les flots et les périls dans l'espérance de récupérer par de nouveaux gains les richesses qu'il a perdues? Un athlète tombé dans la carrière se déconcerte-t-il? Voyez comme il se relève promptement, comme il s'élance de nouveau jusqu'à ce qu'il reçoive la couronne! Souvent un soldat, après avoir fui devant l'ennemi, a rougi de lui-même, et tout à coup, retrouvant sa valeur première, revenant sur ses pas, il attaque avec courage et remporte la victoire. Combien de fois ne vit-on pas des chrétiens, après avoir abjuré la foi à la vue des supplices, gémir de leur apostasie, revenir dans l'arène, confesser hautement Jésus-Christ et remporter la palme d'un glorieux martyre!

Arrêtez donc votre fuite précipitée. Ne soyez pas étonné de vous-même. Il n'est pas étonnant qu'un soldat soit blessé dans un combat. Ne craignez pas de revenir, sur vos pas, et recommencez avec vigueur la sainte lutte que vous aviez entreprise. En voulant écraser la tête du serpent infernal, vous avez reçu une morsure, cela n'est pas étonnant; mais, ayez confiance, cette morsure, guérie par la grâce divine, loin de vous nuire, ne fera que vous animer davantage au combat. Tout n'est pas perdu! Vous êtes tombé au commencement de la lutte, le démon n'a pas encore éprouvé vos forces; votre vaisseau ne rentrait pas au port, chargé de richesses: il en sortait seulement pour en acquérir, quand ce sauvage pirate l'a attaqué et vaincu avec tant de fureur. Croyez-moi, l'ennemi n'a fait que vous atteindre; faites retomber sur sa tête les coups qu'il vous â portés, comme le lion, légèrement blessé, se précipite avec furie sur le maladroit chasseur. Courage, ranimez-vous,. souvenez-vous que la nature humaine est faible et fragile; oui! l'homme est facilement égaré, mais aussi il reconnaît facilement son erreur; s'il tombe promptement, promptement aussi, avec la grâce, il se relève.

" Je sais ce qui vous retient : c'est l'amour du monde. Vous m'objectez la difficulté du service du Seigneur; mais ne savez-vous pas que le Sauveur a dit : Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai; mon joug est doux et mon fardeau est léger?

" Vous vous faites illusion sur le bonheur que procure le monde; vous êtes sous l'influence d'un charme trompeur; le charme sera bientôt. levé, et vous trouverez le malheur là où vous espériez trouver la félicité. Et, après tout, où est le bonheur dans le monde? en quoi le faites-vous consister? Je vous entends me répondre Dans la gloire du commandement, dans les richesses, dans la renommée; dans les plaisirs.

" Oui, vous avez raison, ce sont là les choses que l'on convoite principalement, et où l'on croit trouver le bonheur; mais, si vous voulez réfléchir, vous conviendrez que c'est un bonheur bien misérable si on le compare à celui d'être à Dieu.

" Celui qui commande n'est-il pas en butte à la fureur du peuple, assujetti à ses caprices, et souvent le jouet d'une multitude abrutie? Est-il vraiment libre? s'appartient-il à lui-même? Et, d'ailleurs, combien dure son rôle? A peu près le temps que dure celui d'un acteur aujourd'hui il est empereur, il est préfet, il est commandant, il est soldat; demain il ne sera ni empereur, ni préfet, ni commandant, ni soldat : il ne sera rien.

" Mettez-vous votre bonheur dans les richesses? Mais ne rendent-elles pas malheureux souvent ceux qui les possèdent? Ne savez-vous pas qu'il est écrit : Malheur aux riches, malheur à ceux qui se confient dans leur puissance, et qui mettent leur gloire dans les richesses (1)?

" Est-ce la gloire qui vous rendra heureux? Quelle gloire que celle qui se flétrit comme la fleur des champs et qui s'évanouit comme un songe (2) !

" Le mariage est une chose honorable, mais le mariage ne vous est plus permis depuis que vous vous êtes dévoué à Jésus-Christ. Ce serait pour vous plus qu'un adultère. Du reste, quel embarras! que de peines! que de sollicitudes! Si vous épousez une femme pauvre, elle diminuera vos richesses; si elle est riche, elle s'emparera de l'autorité et vous rendra esclave; il est pénible

1. S. Luc, XVI, p. 46. — 2 Heb., III.

d'avoir des enfants, plus pénible encore de ne pas en avoir; s'ils sont malades, quelles inquiétudes! s'ils meurent, quel regret, quelle douleur! s'ils vivent, quels soucis, quelles peines interminables! Est-ce être libre, mou cher Théodore, que d'être ainsi impliqué dans tant de liens? Est-ce vivre que d'être toujours esclave, d'être toujours aux autres et jamais à soi-même?

" Ces maux, ces soucis, ces peines, le solitaire en est exempt. Il est riche dans la pauvreté, il est grand dans l'humiliation; personne ne peut lui enlever sa divine royauté; il est libre jusque dans les fers; il ne craint ni la pauvreté, ni le déshonneur, ni les cachots, ni l'exil, ni la mort même; ce moment si terrible pour les vains amateurs du monde est pour lui plus doux que la vie; c'est la fin du travail, c'est le terme de l'exil, c'est le coup de vent qui le fait entrer au port; le serviteur de Dieu ne craint pas la mort; il ne craint qu'une seule chose, le péché.

" Placé comme sur un roc élevé et inaccessible aux tempêtes, il porte ses regards sur la vaste étendue des flots en courroux. Du sommet où il est tranquillement assis, il contemple, en sécurité, la multitude des naufragés; il voit les uns abîmés tout à coup dans les flots, les autres brisés contre les écueils, celui-ci entraîné par les courants, celui-là saisissant une planche et luttant contre la fureur des eaux ; de toutes parts, sur la surface de la mer du monde, il ne voit que des naufrages, des débris, des cadavres flottants, la désolation, le désespoir et la mort (1). A ce spectacle, plein de reconnaissance, il lève les yeux et les mains vers le ciel et il bénit la bonté divine qui l'a préservé d'un sort aussi malheureux. Méditez toutes ces choses, cher ami, ne désespérez pas, relevez-vous avec courage, et hâtez-vous de venir rejoindre Valère,

1. Ad Theodorum, lib. II.

Florent, Porphyre et vos amis du désert. Jour et nuit ils versent des larmes sur votre malheur; sans cesse, ils prient le Seigneur de vous ramener; leurs prières auraient déjà obtenu leur effet, si vous aviez voulu un peu travailler à vous délivrer des mains de l'ennemi. Ne seriez-vous pas déraisonnable de désespérer de vous-même, quand tous vos amis comptent avec confiance sur votre retour? Celui qui est tombé ne se relèvera-t-il pas? demande l'oracle divin. C'est ce que j'espère, c'est ce que nous attendons tous de la grâce et de votre bonne volonté (1).

" Je termine mes réflexions, ma lettre est beaucoup trop longue, je le sais, je le confesse; mais vous voudrez bien pardonner à l'amitié et à la douleur qui me l'a dictée. Je ne l'aurais pas écrite, si j'avais écouté les conseils de ceux qui me disaient : Vous semez sur la pierre, vos avis sont inutiles, ne vous fatiguez pas en vain. Je n'ai écouté pour vous écrire que ma seule amitié, et je disais, non, je ne travaille pas en vain, j'espère, et j'espérerai toujours.

" Que si pourtant, ô Théodore, ô ami si cher, je suis trompé dans mon espérance, j'aurai du moins la consolation d'avoir été fidèle à notre ancienne et précieuse amitié en accomplissant envers vous un dernier devoir. "

XXXVIII. La conversion du pécheur est l'oeuvre de Dieu; mais c'est aussi l'œuvre de l'homme qui correspond à la grâce de Dieu. C'est un miracle non moins étonnant quelquefois que celui de la résurrection d'un mort. La conversion de Théodore présentait de grandes difficultés, Il avait abandonné son saint état, il s'était dépouillé de l'habit de solitaire pour se revêtir du manteau des philosophes et de la toge des juristes; sa désertion était connue

1. Jerem., VIII.

publiquement; le palais, les théâtres, les divertissements, et par-dessus tout l'amour criminel d'une femme, l'occupaient tout entier. Comment briser tant de liens? Comment surmonter tant d'obstacles? Qu'allait penser le monde s'il revenait au sentier du salut? Mais rien n'est impossible à Celui qui tient dans sa main le coeur de l'homme. Les larmes et les prières des amis de Théodore touchèrent en sa faveur le coeur de Dieu. Le remords se réveilla dans l'âme de ce chrétien égaré. Il fit un pas vers le Seigneur, et Dieu courut en quelque sorte à sa rencontre. Touché par la grâce, il déplora amèrement ses péchés, son ingratitude et sa folie. Mais, hélas ! pour son malheur, il ne rentra pas au désert; il fut élevé quelques années après sur le siège épiscopal de Mopsueste, en Cilicie. Égaré par ce faux principe, source des hérésies, qu'il faut tout déférer au tribunal de la raison et n'admettre que ce qu'elle approuve, il distingua deux personnes en Jésus-Christ; il soutint les Pélagiens contre saint Jérôme et protégea Julien, partisan déclaré de Pélage. Théodore mourut en 428; sa mémoire fut flétrie par les Pères du cinquième Concile général qui anathématisa solennellement sa personne et ses écrits, 553. N'est-ce pas le cas de nous écrier : Malheur aux riches ! malheur à ceux qui sont orgueilleux! Heureux les pauvres, heureux les humbles qui, se défiant d'eux-mêmes, marchent dans les voies de la simplicité et de la foi!

XXXIX. Pendant que Chrysostome était dans le désert l'oeil de l'aveugle, le pied du boiteux, le consolateur des affligés, l'apologiste de la pénitence, et l'édification de tous ceux qui avaient embrassé la vie monastique, il arriva des événements qui l'obligèrent non plus à écrire sur la componction, sur le bonheur d'être à Dieu ou sur les vertus monastiques, mais à défendre l'ordre monastique lui-même contre les attaques dont il était l'objet. Jusqu'alors, Chrysostome avait été l'ornement du désert; Dieu voulut qu'il en fût l'apologiste et le défenseur éloquent.

Les dangers de l'empire, environné et menacé de tous côtés par les hordes des barbares, n'avaient pas ramené Valens à de meilleurs sentiments envers le catholicisme. Tant que Valentinien, son frère, empereur d'Occident, avait vécu, Valens s'était contenu, de peur d'attirer sur lui sa colère, mais des qu'il eut appris sa mort, arrivée en 375, son impiété ne connut plus de bornes.

Ce fut surtout contre les évêques, les prêtres, les diacres et les moines que sa rage arienne s'exerça avec le plus de fureur.

Dès la même année, il publia un édit par lequel il obligeait au service militaire les prêtres, les religieux, les moines, et, sans exception, tous les habitants du désert. Il avait pour but non point de fortifier son armée d'une foule d'hommes brisés par les jeûnes et les macérations, mais de détruire les monastères et la vie religieuse. Par ses ordres, des tribuns accompagnés de soldats armés parcoururent les montagnes de l'Egypte et de la Syrie, brûlèrent les monastères, et dispersèrent les solitaires. Ceux qui tombèrent entré les mains des soldats furent, les uns frappés, mutilés, massacrés; les autres traînés dans les villes et livrés à la risée d'une populace abrutie, quelques-uns enrôlés dans les armées ou jetés dans le fond des cachots pour y périr de faim et misère. La dévastation fut telle, que saint Basile la déplore amèrement dans une lettre qu'il adresse aux solitaires persécutés, et dans laquelle il les presse d'accepter l'asile qu'il leur offre.

Les Huns suscités de Dieu pour punir les crimes du monde se chargèrent de faire cesser la persécution. Leurs hordes se réunirent, et se jetant sur l'empire l'inondèrent comme un torrent. Valens, effrayé à la vue des villes et des provinces en feu, s'occupa enfin du danger et oublia les moines. Toutefois, le coup était frappé, la haine de l'empereur resta dans l'âme des ariens, ses partisans; elle réveilla la fureur des païens contre le Christianisme, et porta même quelques catholiques ignorants ou passionnés à applaudir aux mesures rigoureuses et aux vexations exercées contre la vie monastique. De toutes parts on cria contre les solitaires; leur vie fut considérée comme une vie barbare, contraire à la raison, indigne même d'un chrétien; on traitait de folie les prières, les jeûnes, la solitude, les austérités du désert; quiconque osait prendre la défense des solitaires était bafoué et maltraité; les parents cherchaient par tous les moyens à inspirer à leurs enfants un profond mépris pour cette sainte vocation; on entendit même quelques chrétiens s'écrier qu'ils aimeraient mieux renoncer à la foi que de permettre à des hommes d'une condition libre d'embrasser un genre de vie aussi singulier.

Des discours on était passé aux actes; on se vantait publiquement des outrages faits aux solitaires : l'honneur était à qui s'était montré plus cruel envers eux. Celui-ci avait le premier découvert la retraite d'un moine, celui-là l'avait saisi; l'un l'avait frappé, l'autre l'avait traîné en prison; un autre l'avait insulté sur la place en lui crachant au visage, un autre, enfin, avait excité la colère des juges et fait prononcer contre lui une sévère condamnation. Tels étaient les sentiments do la plupart des habitants d'Antioche. Insensés! ils oubliaient que les solitaires avaient propagé le Christianisme, qu'ils étaient lés consolateurs de ceux qui souffrent; ils ne prévoyaient pas, hélas! que bientôt ces moines persécutés, oubliant les outrages dont ils les chargeaient, accourraient du haut de leurs montagnes pour consoler et sauver leur ville.

Chrysostome ayant été averti par un de ses amis des sentiments et des dispositions des habitants d'Antioche en conçut une si vive douleur, qu'il se mit à fondre en larmes, conjurant le Seigneur de l'appeler à lui et de D'arracher à un monde où l'on était forcé de voir de pareils scandales. Comme il continuait à se désoler en présence de cet ami, et à déplorer dans l'amertume de son âme les maux de l'Église: mettez un terme à vos larmes, s'écria celui qui lui avait apporté ces tristes nouvelles; il ne s'agit pas de pleurer maintenant, mais plutôt de chercher un remède à un si grand mal. Ce remède dépend de vous, il est entre vos mains : il faut éclairer les ignorants et combattre les hommes passionnés. Publiez donc un écrit pour apaiser les esprits, en justifiant la vie solitaire des injustes accusations que l'on fait tomber sur elle. Mettez au plutôt la main à l'oeuvre; ne craignez pas de révéler aux païens les maux de l'Église, car ils les connaissent. N'épargnez pas non plus les chrétiens, car beaucoup parmi eux se rendent coupables des excès monstrueux dont je vous ai fait le triste, mais trop véritable récit.

XL. Ce fut à cette occasion que Chrysostome écrivit son grand Traité de la vie monastique. Il le divisa en trois livres : le premier est adressé aux ennemis de la vie monastique.

Après avoir raconté en gémissant les injustes et cruelles vexations dont les solitaires étaient l'objet, il établit que cette persécution ne nuit pas aux cénobites, mais à ceux qui l'exercent; qu'elle est injurieuse à Dieu, dont elle contrarie les desseins; qu'elle expose ceux qui s'en rendent coupables aux mêmes châtiments dont furent punis ceux qui s'opposaient au rétablissement du Temple de Jérusalem. Il compare les ennemis des solitaires à Néron, persécuteur des chrétiens, au mauvais riche qui laissait mourir de faim le pauvre Lazare (1).

"Ceux qui vont au désert y sont-ils forcés, s'écrie-t-il; n'est-ce pas volontairement qu'ils y vont? ne sont-ils pas libres de choisir l'état qui leur plaît? ne leur est-il pas permis de craindre l'enfer, et de chercher par la pénitence à éviter ses supplices? Ignorez-vous que les crimes inondent la terre comme au temps du déluge, et pouvez-vous trouver étrange que les âmes saintes cherchent à échapper à la séduction en se retirant dans la solitude? Plût à Dieu que les gens du monde vécussent de telle sorte que les monastères fussent inutiles! "

Le second livre est adressé à un père païen, opposé à la vocation monastique d'un de ses enfants. Pour le convaincre de son injustice, Chrysostome développe ce raisonnement (1) :" Je suppose que vous êtes élevé au faite de la fortune, et que votre fils a toutes les qualités nécessaires pour soutenir le nom et l'honneur de votre maison; malgré cela, il n'en est pas moins vrai qu'en vous opposant à sa vocation vous vous opposez à son bonheur. Ce n'est pas celui qui possède les trésors qui est vraiment riche, mais celui qui les méprise : Diogène était plus riche qu'Alexandre. La véritable gloire ne consiste pas dans les honneurs, mais dans la vertu : Platon était plus grand que Denys le tyran, Socrate était supérieur à Archelaüs, et Aristide surpassait Alcibiade.

" Ceux qui ont tout quitté sont supérieurs aux princes et aux empereurs, ils sont plus libres et plus tranquilles; leurs joies sont plus réelles, leurs plaisirs plus purs, leur espérance plus certaine; rien ne les trouble, rien ne les émeut, ils ne craignent rien et ils n'ont rien à craindre. Et qu'aurait-il à craindre, celui à qui il est

1. Adversus oppugnat. Vitre monasticae, lib. I. — 2. Ibid., lib. II.

impossible de vouloir du mal et plus impossible encore d'en faire? Quel mal pourriez-vous désirer à un homme qui vit séparé du reste des hommes, qui ne possède ni or, ni argent, ni maison, ni propriété, source ordinaire des divisions, des haines et des querelles; à un homme qui n'ambitionne ni les places, ni les honneurs, ni les dignités; qui, sans orgueil, sans prétentions, vivant dans la retraite, occupé de la prière, aime tous les hommes et ne pense mal d'aucun d'eux?

" Mais je suppose que vous n'êtes touché par aucune de ces raisons, et que poussé par le démon vous désirez nuire au solitaire, quel mal pourrez-vous lui faire? Comme un aigle rapide, il échappe à tous les filets qui arrêtent le passereau, et au moment où vous croyez le saisir, d'un seul battement de ses ailes il s'élancera au plus haut des cieux.

" Vous le condamnerez à l'amende? il n'a pas d'argent. Vous l'exilerez? toute la terre est sa patrie. Vous le couvrirez d'infamie? il méprise la gloire humaine. Vous le ferez mourir? il ne craint pas la mort, c'est le ternie de son exil, c'est le commencement d'un bonheur sans fin; accablez-le de maux innombrables, déchirez-le de coups, jetez-le dans les fers, son corps pourra être blessé, noirci, mutilé, mais son âme demeurera intacte, elle sera même inaccessible à la haine et à la vengeance; que dis-je ! par un effort de charité sublime, il bénira ses persécuteurs et priera pour leur bonheur. "

Le troisième livre de ce Traité s'adresse aux parents chrétiens. Il y montre la nécessité pour eux d'instruire et d'édifier leurs enfants, nécessité fondée sur la loi naturelle et divine. Il parle du malheur qui résulte d'une mauvaise éducation et des vices qui en sont la suite. C'est dans les monastères que l'on se nourrit du pain de la salutaire doctrine, c'est là que l'on mène la vie des anges. Ce n'est pas être père, ce n'est pas aimer véritablement ses enfants que de négliger de les instruire, et surtout de s'opposer à leur vocation.

Le Traité est terminé par le parallèle qu'il établit entre un roi et un solitaire. Il les met en regard pendant leur vie, au moment de la mort et après leur mort.

" L'un est environné de grandeur et de magnificence, l'autre de simplicité et de pauvreté; le premier éblouit par la pompe qui l'environne, tous les hommes le proclament bienheureux; le second est méprisé, on le croit misérable, et pourtant la condition humble du solitaire est plus digne d'envie que celle du monarque sur son trône.

" Les princes commandent en maîtres aux provinces, aux royaumes, aux peuples, aux armées, au sénat; le solitaire commande à ses passions, il sait réprimer les sentiments de l'envie, les désirs de l'ambition, les transports de la colère : il règne véritablement, tandis que celui qui n'est pas maître de lui-même, qui ne sait pas commander à ses passions n'est pas véritablement roi, commandât-il à mille provinces et à mille millions d'hommes.

" Le monarque combat les barbares pour les éloigner des frontières, le solitaire combat les démons pour les chasser des villes et des bourgades; l'un pour sauvegarder les personnes et les biens temporels, l'autre pour sauver les âmes.

" Le solitaire a un commerce continuel avec les prophètes et les apôtres :tantôt il s'entretient avec Isaïe,tantôt il médite les sublimes paroles de l'apôtre Jean, tantôt il cherche à s'inspirer de la profonde sagesse du divin Paul; il se remplit de leur pensée, il imite leur conduite.

" Le prince n'est environné que de courtisans flatteurs, il ne voit que des officiers, des gardes, des soldats armés de lances et d'épées, et souvent il imite les mœurs corrompues de ceux qui l'environnent. L'un passe le jour occupé aux affaires passagères, l'autre s'occupe du service de Dieu et du salut des âmes; l'un dort d'un sommeil tranquille, il se lève dès le grand matin pour chanter les louanges de Dieu, tandis que l'autre appesanti peut-être parle repas et les débauches de la veille, demeure enseveli dans le sommeil jusqu'au milieu du jour.

" Le solitaire se contente d'un habit modeste, d'une table frugale; il faut au prince des habits magnifiques, une table somptueuse, des courtisans et des laquais.

" Les rois sont à charge aux peuples par les tributs qu'ils imposent, par les guerres qu'ils entreprennent, par les pillages qu'ils permettent, par l'insolence de leurs serviteurs et de leurs soldats; le solitaire n'est à charge à personne, il console les riches, il soulage les pauvres des épargnes qui résultent du travail de ses mains, il obtient par ses prières la grâce du Saint-Esprit, et il délivre les âmes de la tyrannie de Satan; ses armes sont la prière, plus redoutables au démon que le fer du chasseur qui met le loup en fuite. A qui avons-nous recours dans les calamités publiques, quand la peste, la famine, les tremblements de terre, quand les fléaux enfin affligent la terre ? Ne courons-nous pas aux montagnes ? n'implorons-nous pas l'assistance des saints qui les habitent ? Les princes eux-mêmes, dans les calamités publiques, n'y accourent-ils pas avec une ardeur égale à celle des mendiants qui se pressent à la porte des riches dans un temps de famine? Achab eut recours aux prières d'Elie quand la sécheresse désolait la terre, et le saint roi Ezéchias fut miraculeusement délivré de l'armée des Perses par les prières du saint prophète Isaïe.

" Le monarque se fait accompagner de soldats armés, il s'enferme dans des forteresses et des remparts, il craint, encore pour sa vie; le solitaire est libre, il n'a besoin ni de gardes, ni de soldats. Le premier meurt à regret; le second meurt avec joie. Si le prince gouverne avec équité son empire, ce qui est très-rare, il sera récompensé; mais sa gloire sera inférieure à celle du solitaire, qui, au dernier jour, s'élancera tout radieux de gloire et de splendeur au-devant du Juge souverain pour recevoir la récompense de ses vertus. La gloire des princes est passagère, la gloire du solitaire est éternelle.

" Méditons ces vérités, et quand nous verrons un homme puissant, revêtu d'habits superbes, étincelant d'or et de pierreries, traîné sur un char magnifique, et s'avançant fièrement au milieu des peuples prosternés, gardons-nous de le proclamer bienheureux, songeons que tout cet éclat n'est qu'extérieur, et que tous ces biens finissent avec la vie; mais quand nous rencontrons un solitaire, quand nous le voyons sans cortége, s'avançant humblement, riche de ses vertus, faisant paraître sur son visage la douceur de son âme et la paix profonde dont son cœur est plein, hâtons-nous de le proclamer bienheureux, et demandons au Seigneur la grâce de lui ressembler."

XLI. Tel fut le premier Traité écrit en faveur de la vie monastique. Ce saint état est trop conforme à l'esprit du Christianisme, et en même temps trop opposé à l'esprit des ennemis de l'Évangile pour n'être pas en butte aux injures, aux mépris et aux persécutions; toujours il a été attaqué, depuis le temps de Chrysostome jusqu'à saint Thomas et saint Bonaventure, et depuis l'époque de saint Dominique et de saint François jusqu'à nos jours. C'est l'accomplissement de ces paroles : Ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution (1). Mais quels que soient, à cet égard, les préjugés du monde, les autres paroles du Sauveur trouveront toujours un écho dans les âmes

1. II Timoth., 3.

fidèles : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce qui vous appartient et donnez -en le prix aux pauvres (1). Toujours il sera vrai de dire: Heureux les pauvres volontaires, parce que le royaume des cieux leur appartient (2).

XLII. Le Traité de Chrysostome pour la défense de la vie monastique produisit son effet; les haines s'apaisèrent peu à peu, les injures cessèrent, le désert recouvra son calme accoutumé, et l'éloquent apologiste de l'état religieux s'appliqua de plus en plus à prouver par sa conduite la haute estime qu'il en faisait et l'amour ardent qu'il lui avait voué. Malgré la célébrité qu'il s'était acquise et la confiance universelle dont il était l'objet, il se regardait toujours comme le dernier de ses frères, se mettait au dernier rang, aimant pardessus tout les travaux et les offices qui pouvaient l'humilier davantage et entretenir dans son esprit la plus basse opinion de lui-même. Simple et modeste dans ses manières et dans son intérieur, plein de douceur et de charité pour ses frères, il se dévouait pour eux en tolite circonstance, cherchant à se cacher avec autant de soin que les ambitieux en mettent à paraître et à se montrer. Mais Dieu, dont les desseins sont impénétrables, voulut que cet homme qui venait de se faire un nom par ses talents ne fût pas moins connu par ses vertus. Il plut à la bonté divine de manifester la sainteté de son serviteur par d'éclatants miracles.

XLIII. Dans le monastère où vivait Chrysostome vivait aussi un saint vieillard, son directeur, nommé Hésychius, dont nous avons déjà parlé. Ce pieux solitaire eut un jour une vision. Pendant son oraison, il vit Chrysostome

1. Matth., XIX. — 2. Ibid., V.

prosterné dans sa cellule et plongé dans le recueillement de la prière. Au moment où il le considérait d'un air attentif et complaisant, deux hommes vêtus de blanc, d'un visage céleste et plus qu'humain, s'approchent du jeune solitaire recueilli, et le prenant par la main, lui disent : Jean, c'est Jésus-Christ qui nous envoie vers vous. En même temps, l'un d'eux lui remettant un livre entre les mains: Prenez ce don que Dieu vous envoie, lui dit-il; sachez que je suis Jean, apôtre et évangéliste, qui ai reposé sur la poitrine du Sauveur; avec ce livre vous entendrez facilement les divins oracles; je prierai pour vous, afin de vous obtenir la grâce de les expliquer avec éloquence, noblesse et simplicité.

L'autre, qui était saint Pierre, lui donna les clefs en disant : Je suis celui qui confessai la divinité du Fils du Dieu vivant; vous aurez pouvoir de pardonner les péchés; je vous remets ces clefs, qui sont le symbole du pouvoir admirable que le prêtre reçoit pour lier ou délier les âmes. Chrysostome, prosterné la face contre terre, répondait: O saints Apôtres ! je ne suis pas digne de si grandes faveurs.... Et en parlant ainsi l'humble solitaire versait des larmes abondantes; mais les deux saints messagers de Dieu l'encouragèrent, et lui ayant donné Je baiser de paix remontèrent au ciel.

XLIV. Un jeune homme, appelé Euclée, avait perdu l'usage d'un de ses yeux; il vint au désert pour embrasser la vie solitaire. Le jour où le saint habit lui fut donné, il recouvra la vue par les prières de Chrysostome. Quelques temps après, un riche habitant d'Antioche, affligé depuis fort longtemps d'un violent mal de tête qui avait résisté à tous les remèdes, vint dans les montagnes pour se recommander aux prières de Chrysostome. Celui-ci l'ayant vu : Vôtre mal, lui dit-il, est le châtiment de votre incrédulité et des péchés que vous commettez. Faites pénitence, changez de conduite, et Dieu par .sa bonté vous guérira. En entendant ces paroles, le malade était aux genoux de Jean, baisant ses mains et lui promettant d'exécuter fidèlement ce qu'il demandait. Dieu se contenta de la sincérité de ses promesses; le malade approchant de sa tête le vêtement du solitaire se trouva sur-le-champ guéri.

La guérison subite d'une femme d'Antioche, appelée Christine, ne fut pas moins éclatante. Depuis sept ans elle était malade. Les remèdes qu'elle avait employés n'avaient servi qu'à la convaincre que son mal était incurable. Abandonnée des médecins, elle a recours à la puissance des saints. Elle arrive au désert, et demeure prosternée à la porte du monastère pendant que son mari, qui l'accompagnait, va implorer pour elle le secours des prières de Chrysostome. Pourquoi, lui dit le solitaire, négligez-vous les moyens de guérison qui sont entre vos mains, pour implorer le secours d'un homme faible et misérable? Dites à votre femme d'être moins emportée, de traiter ses servantes avec plus de bonté, d'ouvrir ses mains pour soulager les pauvres, et d'être plus assidue à la prière. Si elle le fait, elle recouvrera la santé de l'âme et du corps. Cet homme, après avoir transmis à sa femme les paroles du saint, étant venu l'assurer de sa volonté ferme et sincère : puisqu'il en est ainsi, s'écria Chrysostome, allez , votre femme est guérie (1).

Un lion cruel ravageait la contrée, les habitants étaient dans la désolation. Chrysostome, à qui ils eurent recours, leur recommanda de prier et d'apaiser la justice de Dieu qui les punissait pour leurs péchés. Le saint fit en même temps planter une croix dans les lieux que

1. Surius, 27 janvier.

ravageait le lion, et le lendemain on trouva cette bête cruelle étendue, frappée de mort au pied de la croix (1). Il y avait quatre ans que Jean habitait le monastère des montagnes; sa vie dans ces saintes retraites avait été consacrée aux jeûnes, aux veilles, à l'étude, aux méditations profondes, au chant des louanges de Dieu, aux prières du jour et de la nuit, aux exercices de piété et de charité. Cette vie austère, si effrayante pour la nature, si étrange pour ceux qui ne vivent pas dans l'atmosphère de la foi, n'était plus capable de satisfaire sa piété, ni de rassasier son ardent amour pour la mortification et la croix.

XLV. La vie anachorétique est plus parfaite que la vie cénobitique, et Jean aspirait de toutes les forces de son âme à la perfection chrétienne. Dans la maison d'Anthuse, au milieu d'Antioche, il avait été un fervent ascète; dans le désert il était devenu l'exemple des cénobites par sa régularité, sa pénitence et sa charité; Dieu voulait qu'il parcourût tous les degrés de la vie ascétique; il le destinait encore à être le grand modèle de la vie anachorétique. Du reste, sa réputation qui allait grandissant, les honneurs, la confiance dont il était environné, alarmaient son humilité; il voulut se mettre à l'abri de l'orgueil, vivre pour Dieu seul et n'être connu que de Dieu.

XLVI. A une assez grande distance des cellules du monastère, an milieu des rochers et des forêts inhabitées, était une caverne profonde, d'un accès difficile, qui n'était connue, pour ainsi dire, que de Dieu et de ses saints anges. Ce fut dans ce lieu sauvage que, poussé par l'esprit de Dieu, Chrysostome se retira secrètement pour y

1. Ribadeneira, 27 janvier.

vivre dans les gémissements jusqu'à son dernier soupir. Dieu seul connaît les vertus héroïques qu'il pratiqua, les prières ardentes qui s'élevèrent de son coeur jusqu'au ciel, et les saintes, austérités auxquelles il se livra. Il demeura pendant deux ans seul, sans lit, sans siège, sans table, sans lumière, ne mangeant qu'un peu de pain qu'un ami charitable lui apportait. Pallade rapporte que pendant tout ce temps il ne se coucha pas, et que le peu de sommeil qu'il était forcé d'accorder à la nature, il le prenait appuyé contre le rocher de sa caverne (1).

XLVII. Cet exercice pénible, l'humidité et le froid de la caverne altérèrent peu à peu la santé de Chrysostome. Son corps se dessécha, ses forces s'épuisèrent, et même quelques-uns de ses membres se paralysèrent. Seul, sans secours, et dans l'impossibilité de subvenir lui-même à ses propres besoins, le saint anachorète se vit obligé de quitter sa retraite chérie. Des ordres lui furent donnés; il adora les desseins de Dieu, et revint à Antioche dans l'année 380. Providence admirable qui, en affligeant ce saint homme, le mit dans la nécessité de renoncer au désert pour l'employer au service de l'Église et au salut des âmes!

XLVIII. Au lieu d'accuser les saints de trop d'austérité, attribuons à un mouvement de l'esprit de Dieu ce qui nous paraît excessif dans leur conduite. A la vue de ce qu'ils ont fait humilions-nous de notre propre lâcheté. Souvenons-nous que le royaume des cieux souffre violence, que ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair et ses convoitises, que saint Paul réduisait son

1. Pallad., ch. v.

corps en servitude, et que pour régner avec Jésus-Christ, il faut combattre et souffrir avec lui.

C'était la méditation constante de ces vérités qui soutenait le zèle et l'ardeur de Chrysostome. Dieu, qui sait proportionner les moyens à la fin, lui avait inspiré le goût de la solitude, du silence et de la prière, afin de le préparer aux épreuves qu'il lui destinait, aux grandes choses qu'il voulait opérer par lui dans son Église. Rien, en effet, n'est plus utile que la retraite à ceux que Dieu appelle aux sublimes fonctions d'apôtres ou de réformateurs. C'est là qu'il se plaît à remplir de son esprit ces vases d'élection qui répandront partout la bonne odeur de Jésus-Christ, à former ces caractères ardents et saintement ambitieux qui étendront son règne jusqu'aux extrémités de la terre, à instruire ces hommes puissants en oeuvres et en paroles, qui mettront leur éloquence, leur génie ou leur charité au service de la Foi. Chrysostome était donc préparé à sa mission, comme le furent les apôtres et les docteurs, depuis saint Jean-Baptiste jusqu'à saint Dominique et saint Bernard.

 

 

 

LIVRE SECOND. Histoire du Saint depuis son diaconat, 381, jusqu'à la sédition d'Antioche, 887.

I. Pendant les dernières années du séjour de Chrysostome au désert, le monde avait vu s'accomplir de graves événements. La colère dé Dieu éclatait. Les hordes barbares, tenues en réserve par la Providence dans les déserts du Nord pour punir les crimes de la société romaine, s'étaient ébranlées; on vit apparaître les Goths, les Visigoths, les Alains, les Gépides, les Quades, les Sarmates, et mille autres tribus sauvages dont l'histoire connaît à peine les noms. Ces barbares n'étaient séparés des provinces de l'empire que par le Danube. Quelquefois ils servaient dans les rangs des légions romaines en qualité d'alliés, mais souvent ils prenaient les armes et se jetaient sur la Thrace, l'Illyrie et la Pannonie, pour les ravager. Leurs entreprises contre ces provinces furent longtemps malheureuses, parce qu'ils combattaient sans ordre et sans discipline; mais, vers l'an 375, ils étaient aguerris, leur contact fréquent avec les armées romaines en les formant à l'art militaire, leur avait appris à les vaincre.

Tel était l'état des nations gothiques aux frontières de l'empire d'Orient, lorsque, tout à coup, en 376, un bruit se répand: on raconte qu'une race inconnue a traversé les palus Méotides; c'étaient les Huns! La présence de ces effroyables barbares fut annoncée par un tremblement de terre qui secoua presque tout le sol romain, et qui fit pencher sur la tête d'Hermanric lui-même, chef des Goths, sa couronne séculaire.

Les Huns, descendus des peuples Ouralo-Finnois, étaient la dernière grande nation appelée à la destruction de Rome. Ces barbares, sans religion, sans justice, sans humanité, petits de taille, mais forts et vigoureux, endurcis au travail, à la fatigue et à la faim dès leur enfance, nourris de racines et de chair crue, toujours campés, fuyant les maisons comme des tombeaux, n'ayant pour fortune que leur épée, et des chariots chargés de leurs femmes et de leurs enfants, s'avançaient vers le Midi comme un redoutable orage. Leurs visages balafrés, les peaux dont ils étaient couverts, leurs cris sauvages, tout en eux parut effroyable aux yeux mêmes des autres barbares.

Tout plia devant eux, et leur armée, grossie par celles des autres tribus alliées ou. vaincues, après avoir franchi le Danube, se précipita sur les provinces, signalant partout son passage par le pillage, l'incendie et les massacres. Quels ravages, quels bruits de guerre, quelle désolation en Orient! s'écriait saint Ambroise; mais nous ne sommes guère plus heureux nous-mêmes, frappés comme nous le sommes parla famine et la peste! La dévastation fut si grande, que quelques années plus tard Chrysostome la rappelait au peuple d'Antioche pour l'exciter à la pénitence.

Saint Jérôme, écrivant à Héliodore sur la mort de Népotien, 378, décrit admirablement les malheurs de l'empire. " Depuis vingt ans, dit-il, les flots du sang romain inondent les contrées qui s'étendent de Constantinople aux Alpes Juliennes. La Scythie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie, la Dacie, la Thessalie, l'Achaïe, l'Épire, la Dalmatie, et toutes les provinces de la Pannonie sont ravagées. Les Goths, les Sarmates, les Quades, les Alains, les Marcomans, les Vandales et les Huns, semblent se disputer les derniers lambeaux de ces malheureuses contrées Qui pourrait dire le nombre de vierges et de nobles dames qu'ils ont souillées et immolées? Les évêques sont prisonniers, les prêtres égorgés, les saintes reliques profanées, les églises renversées, et les autels du Christ servent d'abri aux chevaux des barbares; partout on n'aperçoit que deuil et désolation, partout l'image de la mort. L'empire romain s'écroule; nous devrions gémir et trembler, et pourtant, hélas ! nous ne rougissons pas encore de notre orgueil et de nos crimes (1)! "

II. Les légions romaines, accourues pour s'opposer aux armées des barbares et les refouler dans leurs déserts, furent plusieurs fois vaincues. Valens en fut si irrité, qu'il osa publiquement outrager ses généraux en les accusant de trahison et de lâcheté. " Ce n'est pas moi qui ai perdu la victoire, répondit Trajan, un d'entre eux et ami de saint Basile, c'est vous, prince, qui l'avez procurée aux ennemis en irritant le ciel par la persécution que vous exercez depuis si longtemps contre les fidèles et les évêques catholiques. "

Valens partit enfin de Constantinople pour se mettre à la tète de l'armée, le 11 juin 378. Au moment où il se mettait en marche, le moine Isaac sort de sa cellule, voisine du chemin où passait l'empereur, et s'avançant au-devant de lui : " Prince, où allez-vous? lui cria-t-il, vous courez à votre perte. Après avoir fait si longtemps la guerre à Dieu, comment ne craignez-vous pas les coups de sa justice? C'est lui qui a suscité les barbares pour punir vos blasphèmes et l'impiété exécrable avec laquelle vous avez poursuivi ceux qui chantaient ses louanges.

1. Comm. in Luc, cap. 9.

Cessez de faire la guerre à Dieu, consolez l'Église, rappelez les évêques exilés, et vous remporterez la victoire; mais si vous refusez, sachez que vous périrez vous-même et toute votre armée. "

" Prophète impie, répondit Valens, je te convaincrai de mensonge; tu resteras dans les fers jusqu'à mon retour. Je reviendrai vainqueur, et une mort terrible sera le juste châtiment de ton orgueil. "

Isaac répondit: " Faites-moi mourir si vous me trouvez en mensonge. "

III. La prophétie du solitaire se vérifia près d'Andrinople. Ce fut sous les murailles de cette ville, dans un lieu appelé Sauces, que les deux armées ennemies se rencontrèrent. Les Romains entonnèrent le Barritus,cri militaire commençant presque à voix basse, allant toujours en grossissant, et finissant par une explosion terrible, signal du combat; les barbares, de leur côté, déployant leur bannière, répondirent aux cris des Romains par le lamentable son de cette corne, célèbre dans le récit de leurs combats, et au bruit de laquelle les futurs soldats d'Attila devaient renverser le Capitole. Les troupes impériales, après avoir lutté quelque temps, tombèrent sous les coups des barbares, comme les épis sous la faux des moissonneurs; Valens lui-même, blessé à mort et transporté dans une chaumière, périt misérablement dans les flammes allumées par la main des vainqueurs. Il fut brûlé avec une pompe royale, dit Jornandès, par ceux qui lui avaient demandé la vraie foi, et qu'il avait trompés, leur donnant le feu de la géhenne au lieu du feu de la charité.

Telle fut la fin de cet empereur impie, fauteur de l'idolâtrie, protecteur des ariens, et persécuteur de l'Église catholique. Libanius composa son oraison funèbre.

" Les pluies du ciel ont effacé le sang de nos soldats, dit-il avec son emphase ordinaire, mais leurs ossements blanchis sont restés témoins plus durables de leur courage. L'empereur lui-même tomba à la tête des Romains. N'imputons pas la victoire aux barbares, la colère des dieux est la seule cause de nos malheurs (1) . "

IV. Cet empereur ne méritait pas d'avoir un autre panégyriste que le païen Libanius.

Valens est un des plus méchants princes qui aient jamais régné; lâche, indolent et cruel, il n'est courageux que contre les évêques et les moines qu'il poursuit de toute sa fureur. Renfermé le plus souvent dans les murs de ses palais, il s'occupe plus de l'Église que de l'État; dans sa personne, il faut voir plutôt un hypocrite, un mauvais sectaire, qu'un empereur. Il. assiste tranquillement aux jeux du cirque, tandis que les barbares menacent Constantinople et en brûlent déjà les faubourgs; pour le réveiller de sa lâcheté honteuse, il faut que le peuple irrité menace de marcher sans lui contre l'ennemi. Son règne ne rappelle que des troubles, des supplices, l'oppression des catholiques, la profanation des églises, la persécution des moines et l'exil de plus de deux cents évêques. Ce fut lui qui corrompit la foi des Goths, des G épides, des Bourguignons et des Huns, par le moyen d'Ulphilas, leur évêque. On peut dire qu'en rendant ces peuples ariens Valens s'est en quelque sorte rendu coupable de toutes les horreurs que ces barbares exercèrent contre les catholiques dans toute l'étendue de l'empire romain. L'histoire a justement flétri sa mémoire; son nom, écrit en caractères de sang, se trouve parmi ceux des tyrans impies et persécuteurs.

1 Jornand., cap. XXVI.

V. Dieu, qui avait signalé sa justice dans la fin funeste de ce méchant prince, rendit, par sa mort, la liberté à son Église. Gratien, son neveu, fils de Valentinien, réunit en sa personne le titre d'empereur d'Orient et celui d'empereur d'Occident. Ce prince, religieux et catholique, se hâta d'apaiser les troubles excités par Valens; la persécution cessa, et les évêques exilés furent rappelés. Il fit restituer aux catholiques les sièges épiscopaux que les ariens leur avaient enlevés, avec défense à tous ceux qui n'étaient pas de la communion du pape Damase de les occuper. Par ses soins, la paix fut rendue à l'Église d'Orient, et les catholiques purent enfin servir Dieu et professer la foi de Nicée sans craindre la confiscation de leurs biens, l'exil ou la mort. Gratien rendit à l'Église un autre service non moins important, ce fut d'associer Théodose à l'empire.

VI. Chrysostome en rentrant dans Antioche eut la consolation d'y trouver son évêque et son père, celui de qui il avait reçu une naissance divine dans le saint baptême; il put admirer de nouveau la douceur, la charité, les vertus de ce saint pontife qui venait de signaler sa foi en souffrant un troisième exil. Saint Mélèce ne fut pas moins heureux de retrouver son fils spirituel. Ravi de joie à la vue des progrès merveilleux qu'il avait faits dans la sainteté, et désirant l'attacher irrévocablement au service de son Église, il lui conféra l'Ordre du diaconat auquel l'appelait le vœu de tous les fidèles. Mais il ne devait pas être donné à saint Mélèce de l'ordonner prêtre.

VII. Ce saint pontife quitta Antioche la même année, 381, pour présider au concile général de Constantinople, assemblé par l'ordre de Théodose, qui voulait proscrire l'hérésie. Cent cinquante évêques s'y trouvèrent réunis. Le concile condamna Macédonius qui niait la divinité du Saint-Esprit, il fit quelques additions au symbole de Nicée pour mettre la doctrine de la foi dans un plus grand jour, et confirma l'élection de saint Grégoire de Nazianze pour le siège de Constantinople. Les Pères du concile déclarèrent en même temps que l'évêque de Constantinople aurait la primauté d'honneur après celui de Rome, et que son Église serait patriarcale.

Saint Mélèce mourut pendant la célébration du Concile. Tous les Pères assistèrent à ses funérailles; son oraison funèbre fut prononcée par saint Grégoire de Nysse en présence de l'empereur Théodose et d'un peuple immense, qui, pour montrer l'assurance qu'il avait de la sainteté du défunt, arrachait les linges qui couvraient son cercueil. Ce saint patriarche, si célèbre par sa douceur et par sa grande charité, avait gouverné pendant trente ans l'Église d'Antioche. Défenseur intrépide de la divinité de Jésus-Christ, noble émule de saint Athanase, comme lui il avait souffert les persécutions et l'exil ; il avait mérité " par la fermeté de sa foi et son héroïque patience, l'admiration du monde et la couronne des confesseurs." Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Babylas qu'il avait fondée à Antioche. Les fidèles pleurèrent sa mort, sa mémoire fut en bénédiction; la peinture et la sculpture reproduisirent ses traits vénérés, et ses images se trouvèrent imprimées sur les cachets, sur les vases d'or et d'argent, sur les meubles et les instruments, et dans presque toutes les maisons. Cinq ans plus tard, Chrysostome, dans un éloquent panégyrique, exprima en présence des habitants d'Antioche la vénération profonde que lui inspiraient la foi vive, la charité, le courage héroïque et les vertus de saint Mélèce.

VIII. Chrysostome, rentré dans sa ville natale, fut obligé, à cause du dépérissement de ses forces et de sa santé, de suspendre les jeûnes et les grandes austérités que nous l'avons vu pratiquer dans la solitude du désert, mais il n'en resta pas moins fidèle à tous les autres exercices de la vie ascétique et religieuse. Ce fut, chez lui, le même esprit d'humilité et de pénitence, la même ferveur dans la prière, la même charité, la même union avec Dieu. Associé au ministère de l'autel, il s'efforça d'en remplir les devoirs, consolant les affligés, servant les pauvres, visitant les malades et les prisonniers et instruisant les ignorants. Pendant les années de son diaconat, il instruisit des mystères de la foi plusieurs milliers de personnes qui, sans préparation, avaient reçu le baptême lors d'un affreux tremblement de terre qui avait failli renverser Antioche (1). Ce fut aussi dans le même temps qu'il rédigea, tels que nous les avons encore, les six livres Du Sacerdoce; ses deux grands Traités, l'un adressé aux vierges et l'autre aux veuves chrétiennes; son Histoire de saint Babylas, comme aussi son livre contre l'Habitation commune des Clercs et des Femmes, dont nous parlerons plus tard. Son zèle ne lui laissait aucun repos; il oubliait sa faiblesse et ses douleurs, dès qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et du salut des âmes.

Pendant qu'il était ainsi occupé, se multipliant en quelque sorte pour répondre au besoin des âmes, un événement surprenant, un de ces coups incompréhensibles de la main de Dieu, vint encore mettre sa charité à contribution, et lui fournir l'occasion d'écrire un livre immortel, qui a été et qui sera toujours la justification de la Providence dans les maux qu'elle permet, et une vraie consolation pour les âmes affligées. Nous devons dire quelle en fut l'occasion.

IX. Chrysostome comptait parmi ses plus intimes amis

1. In Acta, hom. 46.

un jeune homme appelé Stagyre. Issu d'une noble famille, très-riche des biens de la fortune, et l'aîné de plusieurs frères, Stagyre dès son enfance avait appris à craindre le Seigneur (1). De bonne heure il avait étudié les lettres sacrées et les dogmes salutaires qui nous sont venus des anciens par succession. Quoique élevé dans;l'abondance de toutes choses, il avait pourtant su conserver purs son esprit et son coeur, de manière à ne tomber dans aucun dérèglement considérable. Poussé par la grâce, il avait, jeune encore et malgré les résistances de son père, renoncé aux richesses, aux plaisirs, aux honneurs du monde pour embrasser la vie monastique, mener la vie des parfaits, et acheter par ses larmes, ses prières et ses bonnes oeuvres le royaume des cieux. Il était venu sur les saintes montagnes respirer l'air de la vraie liberté, et chercher avec des peines infinies la perle précieuse de l'Évangile. Sa conduite au désert ne répondit pas à l'ardent désir qui l'y avait amené; hélas! souvent nous manquons de répondre à la grâce de notre vocation; souvent nous entreprenons avec ardeur, mais nous n'achevons pas l'oeuvre que nous avions si bien commencée. Après quelque temps passé dans la ferveur, Stagyre se relâcha peu à peu. La prière lui fut à charge, les jeûnes et les veilles n'étaient plus de son goût, il se laissait aller à la vanité au sujet de sa famille, repoussait les réprimandes, et donnait plus de temps et de soin aux arbres du jardin qu'à la lecture et aux saintes méditations.

Dieu eut pitié de cet infortuné qui, après tant de sacrifices, s'exposait par sa lâcheté à en perdre les fruits. Dans sa bonté providentielle, et pour le rappeler à sa première ferveur, il l'affligea d'une sensible manière. Un jour, pendant que Stagyre était à prier en commun avec tous les solitaires, le démon, par la permission

1. De Provident.

divine, s'empara de lui et le terrassa. Ce ne fut pas tout; la (luit suivante, comme Stagyre dormait, le même démon, sous la forme d'un énorme sanglier couvert de boue, se jeta sur lui avec fureur et le terrassa encore. Les religieux, éveillés par ses cris lamentables, accoururent en toute hâte, et furent témoins de la rage de cette bête cruelle. Stagyre, les yeux égarés, la bouche écumante , se tordant les bras, couvert de sueur, et tremblant de tous ses membres, poussait des cris confus et effrayants. Cette scène consterna tout le monastère; elle fut si épouvantable, que Chrysostome, en l'entendant raconter, frissonnait de tout son corps, et remerciait le Seigneur de lui avoir épargné un pareil spectacle. Ces accidents s'étant fréquemment renouvelés depuis cette époque et en présence d'un grand nombre de témoins, on ne douta plus du malheur de Stagyre : il était possédé du démon.

Ce coup terrible était bien propre à réveiller Stagyre du sommeil de la négligence dans lequel il était plongé; aussi recourut-il à Dieu de toute la ferveur de son âme. Les jeûnes, les veilles, les mortifications, les prières, les disciplines, tout fut mis en usage pour obtenir miséricorde. Il faisait de longs voyages pour implorer le secours des pieux solitaires; il se rendait dans les églises, aux tombeaux des martyrs, devant les reliques des saints, priant, jour et nuit, avec ardeur, dans le désir d'obtenir sa guérison et sa délivrance; mais jusque-là ses efforts avaient été infructueux pour la grâce qu'il demandait; son mal même avait augmenté, en sorte que l'infortuné Stagyre était tenté de murmurer contre Dieu, de se défier de ses bontés, et de s'abandonner au désespoir.

Dans son affliction, il eut recours à Chrysostome par l'entremise de Théophile d'Éphèse, leur ami commun. " Ayez pitié de moi, lui disait-il, car mes maux sont si grands qu'ils surpassent tout ce que je pourrais vous en dire. Mon âme est accablée de tristesse; déjà elle est toute voisine du désespoir; mille fois chaque jour je suis tenté de mettre fin à ma triste vie en me jetant dans les eaux, ou en me précipitant du sommet des rochers. Que sont les maladies du corps, la prison, l'exil et la mort même, que sont tous les maux les plus horribles, en comparaison de ceux que j'endure? C'est en vain que je prie et que je gémis, Dieu est sourd à ma voix; il est inexorable pour moi; il refuse même à ses saints le pouvoir de me délivrer. M'a-t-il donc abandonné? Quel est donc le secret de sa conduite à mon égard? Qu'ai-je fait pour mériter ce que je souffre? Pourquoi m'a-t-il envoyé une pareille affliction? Puisque j'en avais été préservé lorsque je vivais dans le monde, fallait-il m'en voir accablé dans la solitude où je menais une vie plus régulière? L'épouvante et la terreur sont les seuls sentiments que j'éprouve; hélas! je suis donc abandonné de Dieu, et condamné à être pour toujours la victime du démon et la proie des enfers? Je tends vers vous mes mains défaillantes, ayez pitié d'un ami qui vous est cher, et, si vous le pouvez, préservez-le de l'abîme du désespoir. "

Voilà ce que, dans la tristesse immense qui remplissait son coeur, l'infortuné Stagyre écrivait à Chrysostome. La vue du bonheur de ses frères lui faisait même sentir plus vivement encore son malheur, et pour surcroît d'affliction il tremblait que ses maux ne vinssent à la connaissance de son père qui, violent comme il était, environné de crédit et de puissance, n'eût pas manqué de faire tomber sur la religion et les monastères tout le poids de sa colère et de sa vengeance.

Chrysostome ne faillit point à l'amitié. Bien différent des amis de Job, qui, au lieu de consoler le saint affligé, cherchaient à l'accabler par des discours importuns et perfides, il se hâta d'adoucir les peines de son ami malheureux en faisant entrer dans son âme les pensées de la foi et de la résignation. Dans les lettres qu'il lui adressa , il établit en principe que tous les événements qui arrivent dans le monde sont ou ordonnés, ou permis de Dieu; que les maux qui nous affligent, la perte des. biens, de la santé, de la liberté et de l'honneur, sont quelquefois des châtiments, souvent des épreuves, et toujours dans les mains de Dieu des marques de sa bonté et des moyens de salut qu'il nous donne; que Dieu afflige souvent ceux qu'il aime, et que nous devons supporter avec courage et soumission, avec foi et confiance les maux que sa bonté nous envoie. Ces principes admirables, si capables de fortifier le coeur d'un chrétien affligé, sont développés dans son Traité de la Providence, divisé en trois livres, et adressé à Stagyre. Écoutons-le parler lui-même.

" Les cruelles afflictions qui vous accablent, ô le plus cher de tous les amis ! ont vivement affecté mon cœur; le simple récit. qui m'en a été fait a été pour moi une source de larmes abondantes, une cause de profonds gémissements (1). Dans l'état où vous êtes, je le comprends, ma place devrait être auprès de vous; je devrais, par ma présence, par mes paroles, par mes services, par les soins et toutes les attentions que l'amitié seule sait inspirer, m'efforcer d'adoucir un peu le chagrin qui vous dévore. Mais puisque l'infirmité de mon malheureux corps, en me retenant à la maison, m'empêche de vous donner cette preuve d'amitié et me prive du mérite d'une oeuvre aussi sainte, je veux du moins, pour votre consolation et mon utilité propre, faire ce qui dépend de moi. Si ma lettre peut vous soulager, j'aurai . atteint le but que je désire ardemment; mais si elle est sans résultat pour

1 De Provident., lib. I.

votre consolation, j'aurai du moins le mérite d'avoir obéi à celui qui ordonne, par la bouche du bienheureux Paul, de compatir aux douleurs de ceux qui sont affligés et de pleurer avec ceux qui pleurent (1).

" Vos maux, ô Stagyre, ô ami si cher ! vos maux sont grands, je le crois, je le comprends, et même je puis vous dire que je les ressens par la force de l'amitié qui m'a toujours uni à vous; mais ces maux, quelque grands qu'ils soient, si nous voulons les examiner de près, non avec la lumière de la raison ou avec les idées du stupide vulgaire, mais avec les lumières de la foi, ces maux, envisagés de près, nous paraîtront moins grands, et nous dissiperons comme une poussière légère tous vos sujets d'afflictions.

" Je l'avoue, si j'avais à parler à un infidèle, à un fataliste, on à un de ceux qui attribuent aux démons le gouvernement du monde, ma tâche serait plus difficile, car, avant de leur faire entendre des paroles de consolation, je devrais dissiper leur erreur, et prouver l'existence de la providence de Dieu qui dirige le monde et conduit tous les événements; mais, en m'adressant à vous, ô Stagyre, ô ami cher à mon coeur ! je n'ai pas à vaincre cette difficulté. Instruit dès votre enfance dans les principes de la foi chrétienne, nourri de la salutaire doctrine de l'Écriture et de la tradition, vous croyez , sans aucun doute, que la Providence prend soin de toutes choses, conduit tous les événements, s'occupe de tous les hommes, et principalement des fidèles.

" Ce principe une fois admis, il ne nous sera pas difficile de nous convaincre d'un autre non moins important, à savoir que Dieu, soit qu'il console, soit qu'il afflige , qu'il blesse ou qu'il guérisse, qu'il récompense ou qu'il punisse, n'a en vue que l'utilité et le salut de l'homme.

1. Rom. XII.

" Ouvrons les livres saints, et suivons la conduite de la Providence. Dieu avait créé l'homme à son image et à sa ressemblance, il l'avait environné de gloire et de bonheur. Adam méconnaît son bienfaiteur; Dieu le chasse du paradis terrestre, il le condamne aux misères, au travail, aux maladies et à la mort. Voilà le châtiment de son péché, et ce châtiment est une bonté de la part de Dieu, qui a en vue l'intérêt de l'homme. Si son péché n'eût pas été puni, Adam eût été tenté d'accuser le Créateur de jalousie et de mensonge; il eût regardé le démon comme son bienfaiteur, et il se fût livré par suite de l'impunité à toutes sortes de crimes. Après la chute d'Adam Dieu punit Caïn, mais le châtiment dont il le frappe devait être utile, à lui-même pour effacer son crime, et aux autres hommes pour les détourner du péché. Si Dieu nous menace de l'enfer, c'est pour nous empêcher d'y tomber; s'il permet au démon de nous affliger et de nous tenter, c'est pour nous aguerrir, c'est pour exciter notre vigilance, c'est pour nous tenir dans l'humilité, et augmenter nos mérites en nous obligeant par là de recourir à lui. L'enfant effrayé par un hideux objet, se jette à l'instant vers le sein de sa mère; il l'embrasse, il la presse, il s'attache à ses vêtements avec tant de force,

que rien au monde ne peut l'en arracher; mais, s'il n'a rien à craindre, il est indocile, il méprise ses douces paroles, n'écoute pas la voix qui l'appelle et refuse de marcher. Que fait quelquefois cette mère méprisée et désobéie? Elle fait semblant d'être effrayée, elle crie au spectre et au fantôme, afin que son fils désobéissant, frappé de terreur, se précipite vers elle et se jette dans ses bras: voilà l'utilité des tentations et l'ineffable bonté de Dieu qui les permet.

" Dieu en a agi ainsi envers vous, ô Stagyre ! ne vous abandonnez donc point trop à la douleur. Quoique livré au démon, comptez sur les promesses de Dieu. Et quelle promesse a-t-il faite à ceux qui ont tout quitté pour lui ? N'est-ce pas la vie éternelle? Ce que vous souffrez est-il contraire à cette promesse? vous l'a-t-il faite pour cette vie? Non, sans doute, et quand il l'aurait faite pour cette vie, vous ne devriez point vous impatienter, mais vivre dans l'espérance de la voir accomplie. Lorsque Dieu commanda à Abraham d'immoler son fils unique, l'objet. des promesses, ce saint patriarche perdit-il un seul instant la confiance qu'il avait d'être le père d'une nombreuse postérité? Joseph désespéra-t-il d'arriver à la dignité que Dieu lui avait annoncée, quand il se vit vendu par ses frères, relégué dans une terre étrangère, et enfermé dans les prisons?

" Quand Dieu a promis quelque chose, rien ne doit nous alarmer; il ne montre jamais mieux son souverain pouvoir qu'en faisant réussir les choses les plus désespérées.

" Mais, dites-vous, pourquoi Dieu en agit-il ainsi envers moi? Ce n'est pas à nous, ô Stagyre ! de pénétrer les raisons de sa conduite. Un père fait quelquefois prendre à son fils un breuvage amer sans lui en dire les raisons; nous nous soumettons au régime prescrit par le médecin, lors même qu'il nous paraît contraire. Soumettons-nous ainsi à la conduite de la Providence. Si le mérite de la foi consiste à croire ce que nous ne comprenons pas, le mérite de l'obéissance et de la soumission consiste à faire ce que Dieu veut, lors même que sa volonté est contraire à la nôtre, lors même que nous ne comprenons pas les raisons de sa conduite. Vous dites encore : ce mal ne m'est point arrivé dans le monde, quand je vivais dans les vanités, et il m'arrive au sein du désert! Dieu frappe donc les justes et il laisse prospérer les pécheurs? Rassurez-vous sur ce point, ô Stagyre ! ne vous scandalisez pas de cette conduite de Dieu, qui permet l'affliction des justes et la prospérité des méchants. Cette conduite a toujours été uniforme. Ainsi, il a permis que les Israélites gémissent sous une dure captivité, tandis que les Babyloniens jouissaient d'une grande prospérité; Lazare mourait de faim et manquait de tout, tandis que le mauvais riche vivait dans l'abondance.

" Mais, ajoutez-vous, pourquoi Dieu ne récompense-t-il pas toujours la vertu, et ne punit-il pas toujours le vice dès cette vie ! Il est inutile, ô Stagyre ! de répondre à cette question; cependant, on peut dire que si Dieu, dès cette vie, récompensait toujours le bien et punissait toujours le mal, plusieurs prendraient de là occasion de nier la résurrection et la vie future; comme aussi si Dieu affligeait toujours les justes et favorisait toujours les pécheurs, on pourrait dire que la vertu est une source d'afflictions, et le vice une source de bonheur. Or, Dieu ne veut pas qu'on puisse le dire; voilà pourquoi il permet dans cette vie la prospérité de quelques justes et l'affliction de quelques méchants. Dieu est sage, il est bon, il est juste, ne cherchons pas trop curieusement pourquoi il agit de telle ou telle manière à notre égard; tout ce qu'il fait est dans notre intérêt, et sans aller plus loin chercher mes preuves, je les trouve en vous-même. Avant votre affliction, vous viviez dans la négligence, vous laissiez les saintes lectures, vous murmuriez contre la règle qui vous obligeait de vous lever pendant la nuit; et voilà que maintenant vous vivez dans une sainte ferveur, vous excellez en humilité et en modestie, et vous passez les jours et les nuits dans les veilles, les jeûnes et les saintes prières.

" Que si vous me demandez pourquoi Dieu ne vous a pas éprouvé de la sorte quand vous viviez dans le monda, au milieu des affaires et des plaisirs, je vous répondrai que c'est encore là un trait de sa Providence et de sa bonté. Il savait qu'alors vous étiez encore trop faible, que vous seriez tombé facilement sous le poids de la tentation. Il ne vous a pas non plus éprouvé immédiatement après votre entrée dans le désert, parce qu'il voulait vous laisser prendre des forces; mais dès qu'il vous a cru préparé à la lutte, il vous a aussitôt lancé dans cette carrière laborieuse.

" Que si Dieu ne vous a pas accordé, comme à beaucoup d'autres, la grâce de votre guérison, c'est qu'il a de justes raisons de vous la refuser; il veut que vous soyez un exemple de force et de courage, et que vous remportiez sur l'ennemi une victoire éclatante; il ne diffère peut-être de vous exaucer que pour mieux manifester dans la suite la grandeur de sa miséricorde et de sa puissance.

" Ne vous laissez donc point abattre, cher Stagyre craignez la tristesse, plus dangereuse et plus funeste polir vous que le démon. Et après tout, quel si grand malheur vous est donc arrivé? Vous êtes, dites-vous, possédé du démon? Eh bien ! soit; mais ne vaut-il pas mieux être possédé du démon en restant ami de Dieu, que d'être pécheur et ami du démon? le sort de l'un n'est-il pas infiniment préférable à celui de l'autre? Quel déshonneur y a-t-il dan$ le premier cas? quelle honte, su contraire, ne rejaillit pas sur ceux qui se trouvent dans le second? Voulez-vous que je dise ceux qui sont dignes de confusion? Ce sont les impudiques, ce sont les avares, ce sont les ambitieux, les hommes jaloux, haineux, vindicatifs et injustes; voilà ceux qui sont vraiment malheureux et qui méritent toute notre compassion.

" Relevez donc, ô ami cher à mon coeur ! relevez votre courage abattu; souvenez-vous que la vie présente est un temps de travail et de combat, un lieu d'exil et de larmes, et que le grand Apôtre a déclaré que ceux qui voudraient vivre pieusement en Jésus-Christ souffriraient persécution (1).

" Jetez les yeux sur ceux qui vous ont précédé : Dieu les a éprouvés et il les a trouvés dignes de lui ; rappelez-vous Abel immolé par son frère, Abraham voyageur et étranger, Isaac persécuté par Ismaël, Jacob poursuivi par Esaü, affligé par ses enfants, Joseph vendu par ses frères, Moïse chargé de la conduite d'un peuple séditieux, Josué déchirant ses vêtements en signe de douleur, Samuel pleurant Saül, David trahi par Absalon, chassé de la cité sainte et outragé par ses serviteurs; Élisée, Daniel, Jérémie, les saints prophètes du Seigneur méprisés et persécutés; mais surtout rappelez-vous la faim, la soif, les persécutions, les embûches, les veilles, les sollicitudes, les fouets, les naufrages, et, pour tout dire en un mot, les innombrables morts de l'Apôtre saint Paul. Le spectacle de ses souffrances suffira seul pour vous consoler. Si vous voulez des exemples plus rapprochés de nous, rappelez-vous les souffrances de Démophise et d'Aristoxène que vous avez connus et qui étaient nos amis; vous les avez vus paralysés, semblables à des morts, traîner péniblement leur existence pendant de nombreuses années; et, si ce n'est pas assez, allez visiter les hôpitaux et les prisons, et là vous vous convaincrez que les maux que vous endurez sont légers en comparaison de ceux des malheureux qui y souffrent.

" Réfléchissez à tous ces motifs de consolation, élevez votre coeur vers le Seigneur; dites comme le saint roi David : Les tribulations de mon coeur sont extrêmes; Seigneur, délivrez-moi de mes misères (2) ; mon Dieu, donnez-moi quelque relâche pour que je respire un peu (3). Passez tour à tour de la réflexion à la prière, de la prière à la réflexion. Souvenez-vous de ce due dit saint Paul : Quel

1. II Tim., III. — 2 Ps. XXIV. — 3 Ps. XXXVIII.

est l'enfant que son père ne corrige (1)? Le Seigneur châtie ceux qu'il aime; et, soutenu par la prière et la méditation, plein de confiance en la bonté de Dieu, armé de force et de résignation, écriez-vous avec le modèle des affligés, le saint patriarche Job : Si nous avons relu les biens de la main du Seigneur, n'est-il pas juste que nous supportions patiemment les maux qu'il nous envoie. Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout ôté, il n'est arrivé que ce qu'il a voulu : que son saint nom soit béni (2)! "

XI. Que de choses admirables dans ce traité ! que de vérités trop méconnues aujourd'hui, non-seulement des hommes matériels qui ont nié Dieu et sa providence, mais de ceux mêmes qui se disent chrétiens. Hélas! la foi en la Providence disparaît : si nous sommes abattus, désespérés, sans force et sans consolation dans le malheur, ce n'est point parce que nos maux sont trop grands, mais parce que notre foi est trop faible, parce que nous ne croyons pas assez à l'action de la Providence, parce que nous ne voulons pas dire : Il est arrivé ce qu'il a plu à Dieu; que son saint nom soit béni! Ce beau traité n'est pas autre chose que le tableau des misères humaines; c'est la déification de la souffrance, la réponse à toutes les plaintes de la nature; c'est l'histoire justificative de la Providence, la plus haute louange de la bonté de Dieu et la glorification de ces paroles du Sauveur : Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (3).

XII. Il y avait cinq ans que Chrysostome exerçait les saintes fonctions du diaconat dans l'Église d'Antioche. Son séjour dans la ville, le spectacle journalier des désordres et des vices ordinaires aux grandes cités, la vue des misères humaines et des besoins multipliés des âmes

1. Heb., XII. — 2. Job, II. — 3. Math., V.

n’avaient fait qu'accroître sa ferveur, en allumant dans son coeur ce feu dévorant, ce zèle ardent qui devait un jour en quelque sorte embraser l'univers.

Il était temps de montrer cette lumière, et le moment était venu où Dieu allait la placer sur le chandelier de son Église pour éclairer et diriger une multitude d'âmes assises encore au milieu des ombres de la nuit.

Flavien, qui avait accompagné saint Mélèce au concile de Constantinople, fut son successeur sur le siège d'Antioche. Né dans cette ville, issu d'une illustre famille, plein de douceur et de modestie, austère dans ses moeurs, d'une prudence consommée, connu dans toute la ville par son dévouement et surtout par le zèle qu'il avait montré en administrant l'église d'Antioche pendant l'exil de saint Mélèce, nul ne méritait mieux cet honneur que Flavien. Aussi son élévation causa-t-elle une grande joie à tous les fidèles, et en particulier à Chrysostome, qui voyait revivre les vertus de saint Mélèce dans son successeur. Mais la joie de Chrysostome fut bientôt troublée par Flavien lui-même. Ce pieux pontife, admirateur de la science et de l'éloquence du saint diacre, témoin journalier de ses vertus, lesquelles, au dire de Pallade, étaient comme un sel divin qui préservait de la corruption le peuple fidèle, voulut l'élever à la dignité du sacerdoce (1).

XIII. Les idées que Chrysostome avait autrefois exprimées à son ami Basile sur ce sujet, loin d'être effacées de son esprit, n'avaient fait au contraire que se fortifier de plus en plus par la méditation des vérités célestes et l'expérience des années. Pendant longtemps son humilité fut un obstacle que ne purent surmonter ni la douce amitié dont Flavien l'honorait, ni les prières du clergé d'Antioche, ni les conseils persévérants de ses amis; il

1. Pallad., chap. V.

fallut que le ciel se déclarât. L'empereur Léon, dans un discours sur la vie de saint Jean Chrysostome, raconte qu'un ange apparut à Flavien et lui commanda de la part de Dieu de vaincre les résistances de Jean, et de l'obliger à recevoir l'onction sacerdotale. Chrysostome dut céder aux desseins de la Providence et aux ordres formels de Flavien, sots évêque. Du reste, rien ne pouvait plus justifier ses résistances. Les raisons qu'il alléguait à Basile avaient perdu toute leur force; un homme consommé dans la science et la vertus baptisé, et employé au ministère de l'Église depuis de longues années, purifié par les exercices de la solitude, et célèbre par des écrits admirables, ne pouvait plus passer pour un néophyte. La crainte et l'humilité seules pouvaient le retenir encore, mais elles devaient plier devant la volonté de son évêque; car si c'est une témérité criminelle de s'ingérer de soi-même dans les fonctions sacerdotales, c'est aussi une désobéissance blâmable de ne pas les accepter lorsqu'on y est appelé par la voix de Dieu.

Chrysostome le comprit, il adora humblement les desseins de la Providence, et se soumit à la volonté du ciel. Flavien l'ordonna prêtre peu avant le carême de l'année 386.

Un miracle éclatant vint confirmer la conduite de Flavien, et dissiper les inquiétudes qui pouvaient agiter encore le coeur de Chrysostome. L'empereur Léon dans le discours que nous avons cité plus haut assure qu'au moment où Flavien, revêtu des habits pontificaux, imposait les mains au nouveau prêtre, une blanche colombe vint en présence de tout le peuple assemblé dans la basilique se reposer sur la tête de Chrysostome : symbole non équivoque de l'innocence de son âme et de l'Esprit-Saint qui allait remplir son coeur.

Laissons à ses propres réflexions le saint prêtre qui vient de recevoir l'onction sacerdotale; laissons Chrysostome prosterné devant Dieu, s'offrant comme un holocauste d'amour, et arrosant de ses larmes le pavé du sanctuaire. Ce qu'il a tant redouté lui est donc enfin arrivé; ni ses larmes ni ses prières n'ont donc pu le sauver ! Il a donc fallu que la volonté de Dieu s'accomplît; il est prêtre, celui qui parlait du sacerdoce avec tant d'éloquence, dont les paroles étaient si terribles! oui, il est prêtre.... II le comprend.... il le sent.... En devenant prêtre, il n'a point allégé son fardeau.... Que de sollicitudes nouvelles! que d'ennuis! que de peines! quelle responsabilité! Une plus grande sainteté est désormais pour lui un devoir sacré; il faut qu'il devienne plus humble, plus fervent, plus fidèle à Dieu, plus dévoué au salut du prochain, l'exemple des fidèles et la bonne odeur de Jésus-Christ. Sa vie sera une croix et un martyre, et tous les jours de son sacerdoce un holocauste à Dieu. Voilà les pensées qui se pressent dans son coeur.

Mais il s'est relevé plein de cette force divine que donnent à l'âme l'humilité et la confiance; son ministère sacerdotal va commencer. Pendant douze années, il évangélisera la ville patriarcale avec un étonnant succès ; il fera entendre, avec une éloquence que nul homme ne peut rendre, cette parole divine, étincelante comme les rayons du soleil, pénétrante comme un glaive à deux tranchants, plus rapide, plus terrible mille fois que la foudre qui frappe et qui renverse. Suivons ce noble athlète s'élançant dans la carrière du ministère apostolique, où pendant si longtemps il seconda et remplaça même quelquefois Flavien, son évêque et son père.

XIV. L'ordination de Chrysostome fut en quelque sorte un événement pour la cité d'Antioche. Les ariens s'en affligèrent, tandis que les catholiques bénirent la bonté de Dieu qui leur ménageait un si puissant secours. Ariens et catholiques, amis et ennemis, tous avaient la plus haute idée de la science et des talents de Chrysostome. Comme écrivain, il était jugé; on ne pouvait s'empêcher d'admirer dans ses traités la beauté des pensées, l'ordre et l'enchaînement des idées, le brillant de l'imagination, l'élégance, l'élévation et la chaleur du style, toutes les qualités enfin qui caractérisent le grand écrivain; mais il était encore inconnu comme orateur. Flavien avait pressenti son talent oratoire, et en l'ordonnant prêtre il s'était proposé de le charger du ministère de la parole, comme Eusèbe de Césarée en avait quelque temps auparavant chargé saint Basile. C'était la seconde fois dans l'Église d'Orient qu'on voyait un prêtre annoncer la parole sainte à la place de l'évêque; l'Église n'adopta qu'un peu plus tard cet usage.

Dès le lendemain de son ordination, il monta à la tribune sacrée par ordre de Flavien, et en présence d'une immense multitude accourue polir l'entendre, l'âme toute remplie des impressions de la veille, il fit son premier discours :

" Ce qui nous est arrivé hier est-il bien vrai? Sont-ils bien réels, les événements qui se sont accomplis et dont vous avez été les témoins? Sommes-nous en plein jour ? Est-il certain que nous sommes éveillés, ou plutôt ne sommes-nous pas plongés dans le sommeil et trompés par les illusions d'un rêve? Comment croire qu'un homme jeune, faible, misérable et abject, a été élevé à la plus haute dignité qui soit sur la terre?

" Hélas! les choses ne sont que trop réelles; ce qui devrait nous paraître une illusion est devenue une réalité. Oui, il est vrai que je suis prêtre, il est vrai qu'un peuple immense a les yeux fixés sur moi, attendant de ma bouche les paroles de la vie éternelle. A la vue de ce peuple nombreux, accouru de toutes parts, l'orateur le plus intrépide ne serait-il pas effrayé? et sa bouche fut-elle aussi abondante qu'un grand fleuve, ne risquerait-elle pas dans cette circonstance de demeurer interdite et muette? Quelle ne doit donc pas être ma crainte, moi si faible, si dépourvu de talents, qui loin d'être une source, un fleuve d'éloquence, possède à peine une goutte d'eau? Ne dois-je pas craindre de perdre le souvenir des paroles que je dois vous adresser, comme une personne subitement effrayée laisse tomber à terre l'objet qu'elle tenait dans ses mains?

" Ayant à parler pour la première fois dans l’Eglise, j'aurais voulu offrir les prémices de mes discours au souverain Maître de qui je tiens l'organe de la parole. Que pourrait-il en effet y avoir de plus convenable? Est-ce seulement de la vigne et de la moisson qu'on doit à Dieu les prémices? Ne lui devons-nous pas, à plus forte raison, l'hommage de nos discours, puisque ce fruit nous est plus propre et qu'il est plus agréable à Dieu? "

Après ce début, où se peint sa modestie et son humilité, Chrysostome dit qu'il avait résolu de parler des perfections de Dieu, mais qu'il en a été détourné par le Prophète qui défend aux pécheurs de raconter les merveilles du Seigneur; qu'il se contentera de louer les oeuvres de Dieu et de sa grâce qui éclatent dans les hommes, ses serviteurs.

Il consacre donc son discours à l'éloge de Flavien; il parle de ses travaux, de ses veilles, de ses jeûnes, de ses victoires et surtout de son mépris pour les richesses et les honneurs.

" Après avoir perdu saint Mélèce, notre père, s'écrie-t-il, nous étions réduits à de fâcheuses extrémités, et nous gémissions dans la crainte de ne pouvoir lui trouver lui digne successeur; mais aussitôt que Flavien a paru au milieu de nous, il a dissipé en lin instant les nuages de cette tristesse et fait cesser toutes nos afflictions. Il nous a tellement consolés en un instant, que l'on pouvait croire que le bienheureux Mélèce était sorti de son tombeau pour, remonter encore sur ce trône auguste.

" Ayons donc confiance, jetons-nous aux pieds du Seigneur, et dans l'ardeur de nos prières supplions-le de conserver inébranlable et toujours pure l'Église d'Antioche notre mère commune, et de donner à Flavien notre père de longues et d'heureuses années; et si vous voulez permettre au moins digne des prêtres de se placer à la suite de ce pontife éminent, je vous conjure aussi de me secourir de vos prières; demandez au Seigneur la grâce dont j'ai besoin pour conserver fidèlement le dépôt sacré qui m'a été confié et dont je rendrai un compte sévère au jugement de Dieu; demandez-lui que je sois un jour au nombre des serviteurs fidèles qui mériteront les louanges et les récompenses de leur Maître par la grâce et la miséricorde de Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soient adoration, gloire et empire dans les siècles sans fin. "

XV. Chrysostome, environné de toute la confiance de Flavien son évêque, investi de son autorité épiscopale, pouvant librement instruire, reprendre, exhorter, corriger et même punir les coupables en les chassant de l'église ou en les excluant de l'autel, accepta avec un généreux courage la noble et pénible mission qui lui était échue (1). Nous ne pouvons pas entrer dans le détail ni même donner l'analyse de tous les discours qu'il prononça pendant les douze années qu'il passa à Antioche depuis sa prêtrise jusqu'à son épiscopat; mais nous devons faire connaître les travaux qu'il entreprit, les luttes qu'il soutint, les vertus qu'il pratiqua, enfin les oeuvres

1. Ad Populum, homil, VI.

que son zèle apostolique le rendit capable d'accomplir. Quoique la cité d'Antioche renfermât dans ses murs deux cent mille habitants, dont une moitié était composée de chrétiens et l'autre de païens, de juifs et d'hérétiques, il put suffire à tout : catholiques et dissidents, païens et juifs, tous purent à loisir entendre sa parole, et se désaltérer à la source abondante et pure de sa doctrine.

XVI. La ville était divisée en deux parties, là vieille ville et la nouvelle; la première s'étendait sur les bords de l'Oronte, et la seconde s'élevait dans une île formée par le fleuve et unie à la première par cinq ponts construits en pierre. Dans la nouvelle Antioche se trouvait une petite église occupée par les catholiques de la communion de Paulin; les catholiques de la communion de Flavien célébraient les saints mystères dans l'église appelée la Palée, située dans la vieille ville. C'était l'église principale, l'église apostolique, patriarcale, fondée par les Apôtres et que Chrysostome appelle l'Église-Mère, l'Église chère à tous les coeurs, et différente de la basilique bâtie par Constantin. La Palée fut le théâtre principal où Chrysostome exerça son zèle. II prêchait tous les jours en carême et deux ou trois fois par semaine en temps ordinaire, sans compter les fêtes des saints et des martyrs, et les discours de circonstance (1).

XVII. En entrant dans la carrière, Chrysostome trouva dans la cité d'Antioche quatre grands ennemis à combattre, et contre lesquels il dirigea tous ses coups : les païens qui étaient nombreux encore; les juifs qui ne l'étaient pas moins; les hérétiques ariens, anoméens et marcionites, et les catholiques indifférents ou corrompus. Ces ennemis de la foi et des moeurs, Chrysostome les attaquait

1. In Acta, homil. II.

constamment, tantôt dans des écrits' particuliers, tantôt dans des homélies dirigées spécialement contre eux, tantôt enfin à l'occasion d'un texte qu'il trouvait sur son passage dans l'explication des livres divins. Ses discours faisaient aux âmes de salutaires blessures; mais quoique pleins de force et de véhémence, quoique empreints même parfois d'une sainte sévérité, jamais pourtant ils n'irritèrent le peuple qui les écoutait : si les coupables se reconnaissaient dans ces tableaux, tout en sentant le trait qui frappait leur âme et la rougeur qui leur montait au front, ils admiraient la charité et le zèle de l'homme apostolique, et applaudissaient à son éloquence.

XVIII. Suspendons un instant le récit des événements de la vie du saint, et examinons les principaux objets de cette polémique soutenue par Chrysostome. Cette étude nous donnera une idée de ses travaux avant son épiscopat et de l'état de l'Église d'Orient au quatrième siècle. Le paganisme, quoique fort affaibli dans les esprits au moment Ïoù Constantin monta sur le trône des Césars, ne tomba pourtant pas tout à fait sous le règne de ce prince; les fêtes des dieux, les sacrifices et les pratiques superstitieuses continuèrent sous ses successeurs, et même un d'entre eux, Julien, surnommé l'Apostat, environné d'une foule de philosophes païens, tels que Maxime de Tyr et Libanius, avait tenté de le raviver dans l'Empire. Pour cela, il avait adopté le platonisme éclectique. Ce système n'était plus le polythéisme idolâtrique, tel qu'il avait été pratiqué dans les âges précédents; c'était un polythéisme mitigé, mélange informe d'idées païennes, chrétiennes et philosophiques, aboutissant à de nombreuses pratiques de magie et de superstition. Les païens de cette époque reconnaissaient un être suprême, première cause et premier moteur de l'univers, et sous ses lois différents ordres de génies auxquels il confiait divers ministères dans le gouvernement général de ce monde. Ces disciples de Julien, de Jamblique, de Porphyre et de Libanius, étaient encore en grand nombre à Antioche, la capitale de l'Orient, la cité des philosophes et des sophistes. Imbus des fausses doctrines de leurs maîtres, ils répétaient tout haut leurs leçons et ne cessaient, dans les calamités publiques surtout, de gémir sur la chute des dieux de l'Empire, sur le mépris et l'abandon de leurs autels, source, disaient-ils, des malheurs publics.

XIX. Il était nécessaire de les combattre, de dissiper leurs ténèbres, d'ouvrir leurs yeux à la lumière évangélique, de les convertir au christianisme, ou du moins il fallait prémunir les fidèles, soutenir les faibles dans la foi contre les impressions mauvaises que pouvaient faire sur eux la fausse piété, les gémissements hypocrites et les objections subtiles des païens.

Pour atteindre ce double but, Chrysostome dans ses écrits et dans ses discours ne s'astreint plus à suivre la méthode de saint Justin et d'Athénagore. Les rôles, à cette époque, étaient changés; le paganisme n'était plus accusateur, mais accusé, et le christianisme triomphant n'avait plus à se défendre des absurdités que les païens lui imputaient, mais il devait citer le paganisme décrépit au tribunal de la raison, de l'histoire et de la conscience humaine. Chrysostome passe donc en revue les fables absurdes, les folies sans nombre de la mythologie païenne; il dévoile ses dogmes ridicules, sa profonde immoralité, ses principes abrutissants pour l'espèce humaine, les cruautés et les infamies consacrées et préconisées par l'exemple de ses héros et de ses dieux; il met en regard la simplicité, la beauté du christianisme, la sublimité de ses dogmes, la pureté de sa morale, son établissement miraculeux, la charité de ses saints, le courage de ses martyrs, l'accomplissement de ses prophéties, en un mot toutes les preuves de sa divinité.

" Les dieux des nations ne sont pas de véritables dieux, s'écrie-t-il avec le Prophète, ce sont de vains simulacres, des idoles de bois ou de pierres des statues d'or ou d'argent fabriquées par la main des hommes. Ils ont des yeux et ils ne voient pas, des oreilles et ils n'entendent pas, une bouche et ils ne parlent pas; ils n'ont ni âme, ni esprit, ni intelligence, ni volonté, ni force, ni vie (1).

" Direz-vous que les oracles se font entendre, que les statues des dieux parlent et se meuvent? Eh ! n'entendez-vous pas le Prophète vous répondre : Ils ont des yeux et ils ne voient pas, des oreilles et ils n'entendent pas; ils ont une bouche et ils ne parlent pas?

" Ne voyez-vous pas que c'est le démon qui les fait mouvoir, que c'est lui qui rend les oracles par leur bouche (2) ? Ce méchant esprit veut vous tromper, il veut vous porter aux fornications, aux adultères, aux injustices et à toutes sortes de crimes par le spectacle de ces statues qui vous mettent tous ces crimes sous les yeux. N'est-il pas souverainement ridicule de vous prosterner devant des dieux qui vous doivent l'existence et que vos mains même ont fabriquées? N'est-ce pas un déshonneur d'adorer des arbres, des légumes ou des animaux immondes? Que dis-je ! n'est-il pas cent fois plus déshonorant encore de se prosterner devant des statues qui, par leur forme, leur attitude, vous prêchent les crimes les plus honteux, les plus révoltantes turpitudes (3) ? Que signifie, dites-moi, cet aigle de Jupiter, ce Ganymède enlevé, ce taureau immonde, cet Apollon qui poursuit une jeune fille? que signifient tant d'autres statues abominables? Ne sont-elles pas l'expression des plus criminelles voluptés, la justification

1 Ps. CXIII. — 2 In Isaïam, cap. I. — 3 In Daniel, cap. II.

des impudicités les plus ignobles? Ces fêtes de dieux et de déesses, ces temples, ces souterrains, ces assemblées ténébreuses, ces initiations, ces mystères, ne sont-ce pas les indices, les monuments, les enseignements de la honte et de l'infamie! Que dis-je? tous ces usages ne sont-ils pas une perpétuelle excitation à des cruautés telles, qu'elles feraient rougir les démons mêmes, s'ils pouvaient rougir? Aussi, fidèles imitateurs de leurs dieux, que voit-on parmi les idolâtres, sinon de honteuses passions, la crapule portée au dernier point, des débauches que la bouche n'ose exprimer, une cruauté sans bornes et des meurtres épouvantables? Eh! le Prophète peut-il appeler sur la tête des adorateurs des faux dieux une malédiction plus terrible que celle qui est renfermée dans ces paroles : Qu'ils deviennent semblables à leurs dieux, ceux qui les fabriquent et qui mettent en eux leur confiance (1) ! "

XX. Cette attaque vigoureuse, Chrysostome la renouvelle dans son Traité contre les païens, dans diverses homélies et toutes les fois que l'explication d'une parole de l'Écriture lui en fournit l'occasion. Toutefois il ne se contente pas de montrer aux païens la folie et la honte du culte des faux dieux; il établit d'une manière solide la divinité du christianisme.

" Le païen, dit-il, peut m'adresser cette question Qu'est-ce qui me prouve que le Christ est Dieu (2) ? Pour démontrer cette vérité, d'où dépendent tous les dogmes et les devoirs du christianisme, je ne chercherai pas mes preuves dans l'Écriture; le païen n'en reconnaît point l'autorité. Si je lui disais : Il est Dieu parce qu'il a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'elle renferme ; il est Dieu parce qu'il a chassé les démons, éclairé les

1. Ps. CXIII. — 2. Contra Gentiles, cap. I.

aveugles et ressuscité les morts; il est Dieu parce qu'il a promis des biens invisibles, un royaume éternel à ceux qui croiront en lui; ces raisons, loin de le convaincre, exciteraient sa pitié. Renonçons donc à ces moyens, et, mettant à part les raisonnements abstraits, établissons par un fait irrécusable, dont l'appréciation est à la portée des plus ignorants, la divinité de Jésus-Christ et des dogmes qu'il est venu nous annoncer. Le païen sait que Jésus-Christ est le fondateur du christianisme, il admet sans doute que c'est lui qui a établi toutes les églises de l'univers; or, le seul fait de l'établissement de la religion chrétienne prouve à la fois sa divinité et celle de Jésus-Christ, son fondateur.

" Ne faut-il pas, en effet, être plus qu'homme pour opérer en si peu de temps des changements si extraordinaires dans toute l'étendue de la terre, pour arracher à tant de maux, à tant d'erreurs, à tant de vices, des hommes si pervers, prévenus de tant d'opinions extravagantes; pour convertir à la foi non-seulement les Romains, mais les Perses et même les peuples les plus barbares; non-seulement les pauvres et les ignorants, mais les savants, les philosophes, les riches, les puissants et les princes; pour les délivrer non-seulement de leurs erreurs, mais pour les élever à des idées si hautes et les engager à la pratique de vertus si sublimes?

" Ne faut-il pas être plus qu'homme pour opérer ces prodiges sans armes, sans argent, sans armée, sans combat, mais seulement par le ministère de douze hommes inconnus, méprisables selon le monde,. ignorants, pauvres, nus, désarmés, sans habits et sans chaussures? Si Jésus-Christ n'était pas Dieu, comment aurait-il pu inspirer aux hommes avares le mépris de l'or et de l'argent, aux ambitieux l'amour des humiliations, aux voluptueux l'amour de la croix et de la mortification? Comment aurait-il pu établir malgré les sophismes des philosophes et des savants, malgré la fureur des rois et des empereurs, malgré les passions déchaînées et au milieu des persécutions et des massacres, une religion qui contrarie la nature et qui enchaîne toutes les passions?

" Comment toutes ces révolutions qui avaient été prédites auraient-elles pu s'accomplir? D'où vient que la croix, objet d'horreur autrefois, est maintenant honorée? Pourquoi l'univers entier accourt-il aujourd'hui en pèlerinage à Bethléem (1) ? N'est-ce pas l'accomplissement de ces paroles prophétiques

" Et vous Bethléem vous êtes regardée comme un lieu trop peu considérable pour donner des princes à Juda, mais c'est de vous que sortira le dominateur d'Israël; lui, dont la génération est dès l'éternité. Il demeurera ferme, il paîtra son troupeau dans la force et dans la sublime majesté du nom du Seigneur; ses brebis seront dans la paix, parce que sa grandeur va éclater jusqu'aux extrémités du monde (2).

" Reconnaissez donc le prodige, et confessez avec nous la divinité de Celui qui a été crucifié, qui est mort et ressuscité pour le salut des hommes. "

Les Pères de cette époque se servaient souvent du fait de l'établissement du christianisme pour établir sa divinité; Chrysostome revient fréquemment sur cette idée, et saint Augustin voulant convaincre les païens leur disait : " Le christianisme s'est établi par les miracles ou sans miracles; s'il s'est établi par des miracles, il est divin; s'il ne s'est pas établi par des miracles, son établissement est le plus grand des miracles, et ce fait seul doit le faire regarder comme divin. "

Les raisonnements tirés des faits généraux de l'histoire n'étaient pas les seuls invoqués par Chrysostome pour

1. Contra Gentiles, cap. I. — 2. Michée, V.

combattre les païens; souvent pour les confondre il leur rappelait les miracles arrivés de son temps et dans la ville même d'Antioche. Il en est un entre autres qu'il cite dans le panégyrique de saint Babylas et dans son Traité contre Julien et les Gentils : c'est le triomphe que saint Babylas remporta, après sa mort même, sur Julien l'Apostat et sur ses dieux. Ce prince impie étant venu à Antioche se rendit au faubourg de Daphné, qui était célèbre par ses fontaines, ses ruisseaux, ses jardins et surtout par un temple très-ancien dédié à Apollon. Ayant offert ses sacrifices impies, il voulut consulter l'oracle, mais l'oracle après un long silence répondit : Les morts qui sont ici m'empêchent de parler; brisez leurs cercueils, déterrez leurs ossements et transportez-les ailleurs. Julien comprit ou du moins il feignit de comprendre que l'oracle désignait les reliques de saint Babylas, évêque d'Antioche et martyr, qui avait été inhumé avec ses chaînes à Daphné, où il était devenu l'objet de la vénération des fidèles. Les restes du saint martyr sont donc, par ordre de l'empereur, exhumés et transportés vers la ville. Cet acte d'impiété ne devait pas rester impuni. Au moment même où les saintes reliques entraient dans la ville, au milieu d'un cortège immense de fidèles en pleurs, la foudre tomba du haut du ciel sur la tête de la statue d'Apollon et consuma son temple (1).

" Un homme ordinaire, s'écrie à ce sujet Chrysostome, ne fait rien de grand après sa mort; mais un martyr opère plusieurs prodiges non pour se rendre illustre, n'ayant nul besoin de la gloire des hommes, mais pour apprendre aux incrédules que la mort des martyrs est moins une mort que le commencement d'une meilleure vie. Saint Babylas, après avoir fini son pèlerinage, a détruit l'empire du démon, manifesté les erreurs des païens, à

1. Contra Julianum et Gentiles.

et découvert la vanité de leurs oracles, en fermant la bouche à celui qui paraissait le plus habile dans l'art de deviner. Ces faits sont publics, il n'y a pas vingt ans qu'ils se sont accomplis; allez à Daphné, et vous verrez fumants encore, pour ainsi dire, les restes de ce temple fameux; examinez-les attentivement : vous y verrez en caractères de feu la vanité des idoles, la honte du paganisme, la puissance des saints martyrs et la gloire du christianisme. "

A cette époque le sophiste Libanius vivait encore. Il avait fait une déclamation sur la ruine du temple d'Apollon; Chrysostome en cite une partie dans son Traité et la réfute victorieusement. Le saint apôtre d'Antioche ne se contentait pas de parler et d'écrire contre l'idolâtrie, il déployait partout une sainte activité; il convertit ainsi les idolâtres du mont Amanus dans les environs d'Antioche, il fit démolir un temple au mont Cassius où l'on offrait chaque jour des sacrifices aux faux dieux. Séleucie et toute la contrée ressentirent aussi les effets de son zèle infatigable. Les sacrifices païens cessèrent, les temples furent renversés et remplacés par des oratoires et des églises. Les superstitions étaient abolies, et les peuples embrassaient en foule le christianisme.

XXI. En établissant dans ses discours la divinité de la foi chrétienne contre les païens, Chrysostome frappait en même temps les Juifs. Sa polémique contre ces derniers n'est pas moins remarquable que celle dont nous venons de donner une idée.

La situation d'Antioche au pied des montagnes de la Syrie, environnée de la Phénicie, de la grande Arménie, de la Cilicie et de la Cappadoce ; sa proximité de la grande mer, ses privilèges, son commerce florissant, avaient de tout temps attiré dans ses murs une multitude de Juifs, qui, dès le temps des Apôtres, y avaient déjà un grand nombre de synagogues. Saint Pierre y avait établi son premier siège. " Après le martyre de saint Étienne, quelques-uns des disciples que la persécution avait dispersés passèrent en Phénicie, à Chypre et à Antioche, dit le texte sacré, mais ils n'annoncèrent la parole qu'aux seuls Juifs. Bientôt après arrivèrent dans cette ville d'autres disciples, et ceux-ci parlèrent aussi aux Grecs, leur annonçant le Seigneur Jésus (1).

" Et la main du Seigneur fut avec eux, de sorte qu'un grand nombre de personnes crurent et se convertirent au Seigneur.

" La nouvelle en étant venue à l'Église de Jérusalem, on envoya Barnabé à Antioche. Lorsqu'il y fut arrivé et qu'il eut vu la grâce de Dieu, il en eut une grande joie et il les exhorta tous à demeurer fermes dans la résolution qu'ils avaient prise d'être au Seigneur (2).

" Barnabé s'en alla ensuite à Tarse pour chercher Saül, et l'ayant trouvé, il l'amena à Antioche.

" Ils demeurèrent un an entier dans cette église où ils instruisirent un grand nombre de personnes; en sorte que ce fut à Antioche que l'on commença à donner aux disciples le nom de chrétiens. On voyait parmi eux des prophètes et des docteurs, entre lesquels étaient Barnabé, Simon qu'on appelait le noir, Lucius le Cyrénéen, Manahem, frère de lait d'Hérode le Tétrarque, et Saül.

" Or, quelques-uns qui étaient venus de Judée à Antioche enseignaient cette doctrine aux frères : Si vous n'êtes circoncis selon la pratique prescrite par Moïse, vous ne pouvez être sauvés (3). "

Cette proposition, qui fait le fond du système imaginé par Cérinthe, troubla la foi des fidèles et causa de grandes agitations, surtout à Antioche. Paul et Barnabé s'élevèrent

1. Act. de Aposta?., cap. XI. — 2. Cap, XI. — 3 Cap. XV.

avec force contre cette doctrine. La question fut portée au tribunal des Apôtres, et le premier Concile eut lieu à Jérusalem. La décision fut celle-ci : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous point charger d'autres choses que de celles-ci qui sont nécessaires, c'est de vous abstenir de ce qui aura été offert aux idoles, du sang des chairs étouffées et de la fornication (1).

Le décret des Apôtres fut reçu avec joie par tous les fidèles; mais les disciples de Cérinthe, les chrétiens judaïsants continuèrent à dogmatiser et à mêler ensemble les pratiques judaïques et chrétiennes.

Cette superstition condamnée se perpétua, et quoique au temps de Chrysostome on ne regardât plus comme obligatoire la loi de Moïse, il restait cependant encore dans les esprits certains préjugés, et dans les moeurs quelques pratiques judaïques funestes à la piété et au salut des fidèles.

A Antioche un certain nombre de chrétiens professaient la plus haute estime pour les cérémonies des Juifs. Soit curiosité, soit conviction, beaucoup fréquentaient les synagogues et célébraient les Néoménies, la faste des Trompettes, et surtout les trois grandes solennités : Paques, la Pentecôte et la fête des Tabernacles. La Pâque des Juifs arrivant quelquefois après la solennité chrétienne, quelques fidèles prolongeaient leur jeûne jusqu'à la Pâque judaïque, et étaient encore dans le deuil de la pénitence, tandis que tout le peuple chrétien était dans la joie de la résurrection. La superstition allait si loin chez quelques-uns, qu'ils s'imaginaient qu'un serment prêté dans une synagogue était plus sacré que s'il eût été fait dans l'église en présence de l'autel. Chrysostome raconte qu'un chrétien avait entraîné de force une femme dans une synagogue pour qu'elle y prêtât serment.

1 Acta Apostol., cap. XV.

Le zèle du saint apôtre s'élevait avec force contre toutes ces pratiques, et il défendait aux fidèles, sous les plus grandes peines, de s'y laisser aller. " Que sont-elles, ces synagogues, s'écriait-il, sinon des théâtres où se passent les plus honteuses orgies, des maisons de prostitution, des cavernes de voleurs, des repaires de bêtes féroces, des temples où règne le démon triomphant? Eh ! comment pouvez-vous avoir société avec les Juifs, vous qui adorez le Sauveur crucifié? Ne sont-ce pas les Juifs qui ont poussé ce cri : Crucifiez-le, crucifiez-le; que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ? Mais j'en prends aujourd'hui le ciel et la terre à témoin, si quelqu'un de vous célèbre désormais la fête des Trompettes, s'il entre dans les synagogues, s'il monte au temple de la matrone, s'il observe le sabbat, le jeûne ou toute autre cérémonie judaïque, je me déclare innocent de la perte de son âme. Ce que je vous dis aujourd’hui vous sera rappelé au jugement de Dieu; si vous obéissez à mes paroles, vous aurez alors une grande consolation; mais si voles n'en tenez aucun compte, si vous ne dénoncez pas à l'évêque ceux qui osent se permettre de pareilles pratiques, mes paroles seront pour vous un sujet de douleur et de désespoir éternel. "

XXII. Il fallait que, sous ce rapport, le mal fût grand dans Antioche, puisque Chrysostome, pour le combattre, consacre huit homélies et un traité spécial , sans compter une multitude de passages dirigés contre les Juifs dans ses autres discours (1). Pour convaincre les chrétiens indécis, et en même temps pour éclairer les Juifs, il résume toute sa polémique dans deux idées principales : la religion de Moïse est abolie, le temps de la synagogue est fini, Dieu a rejeté Israël; une ère nouvelle a

1. 1 Adversus Judaeos.

commencé, la loi évangélique, fondée sur les mystères de la vie, de la Passion et de la mort du Christ, Fils de Dieu , a remplacé la loi mosaïque avec son culte et ses cérémonies.

Pour établir ces deux points , Chrysostome part des principes admis par les Juifs; il ouvre les livres divins, et interrogeant les prophètes, il recueille leurs oracles touchant le Messie. Il naîtra à Bethléem d'une mère vierge, de la tribu de Juda, de la famille de David, dans le temps où le sceptre ne sera plus dans Israël; il aura un précurseur, il sera une pierre de scandale pour quelques-uns, une cause de salut pour beaucoup; il sera méconnu; le peuple qui l'aura renié ne sera plus son peuple; on le verra rejeté, trahi, vendu, abreuvé de fiel, il aura les pieds et les mains percés; les méchants le feront mourir, il ressuscitera et montera triomphant dans les cieux. Les Juifs seront maudits, dispersés, errants, sans rois, sans autels, sans sacrifices, sans prophète, attendant le salut et ne le trouvant pas.

Chrysostome montre comment toutes ces prophéties se sont accomplies en Jésus-Christ. Il fait voir la main de Dieu appesantie sur ce peuple ingrat, et pour faire mieux comprendre que sa désolation est finale, que ses espérances touchant une restauration sont vaines, il rappelle les tentatives des Juifs sous Adrien et sous Constantin, tentatives misérables qui n'eurent d'autres résultats que d'aggraver leurs fers et de les rendre plus malheureux.

" Ces faits, diront-ils, sont anciens. Eh! sont-ils donc si éloignés de nous, et les vieillards ici présents ne s'en souviennent-ils pas encore? Mais puisqu'ils trouvent ces événements trop anciens, et qu'ils ne veulent pas convenir de la malédiction qui pèse sur eux, je vais, pour les en convaincre, leur citer un événement qu'ils ont vu , dont les jeunes gens qui m'entendent ont été témoins, et qui est aussi clair, aussi évident que le soleil. Cet événement n'est point arrivé sous les règnes d'Adrien et de Constantin, mais sous celui de Julien qui vivait encore il y a vingt ans.

" Vous le savez, nul prince ne surpassa jamais en impiété cet empereur. Apostat du christianisme, sacrilège restaurateur du culte des idoles, païen jusqu'à exercer lui-même le ministère des augures et des aruspices, cruel jusqu'à immoler des enfants pour satisfaire sa superstition, il voulut, pour attirer les Juifs à son impiété, les engager à offrir des sacrifices. Prince, répondirent les Juifs, c'est à Jérusalem que nous devons sacrifier; ce serait pour nous une violation manifeste de la loi de Moïse, un crime exécrable, d'offrir ailleurs des victimes. Rendez-nous Jérusalem, relevez son Temple abattu, replacez-y l'Arche sainte, ouvrez-nous le Saint des saints, et nous sacrifierons.

" Ils ne rougissaient pas, ces hommes criminels et éhontés, d'implorer la puissance de cet empereur impie et païen; ils osaient demander le secours de ses mains impures pour relever l'antique sanctuaire de Dieu : insensés qu'ils étaient! Ils ne soupçonnaient pas l'impossibilité de cette restauration; non, ils ne comprenaient pas que, s'il est facile de relever ce que l'homme a détruit, il est impossible à toute la puissance des hommes de relever jamais ce que Dieu a pour jamais renversé. Et quand Julien eût pu relever leur autel, eût-il également pu faire descendre le feu du ciel sur les victimes? Et sans le feu du ciel, qu'eussent été ces sacrifices, sinon des impiétés et d'impures sacrilèges ?

" Mais aveuglés et endurcis, ils ne considéraient pas toutes ces choses, et ils suppliaient l'empereur de leur être favorable. Celui-ci, dans l'espérance de les gagner au culte des faux dieux, et voulant, du reste, poussé par sa rage impie, donner un solennel démenti au Fils de Dieu qui avait annoncé que le Temple ne serait jamais rétabli, commença l'entreprise. Des sommes immenses sont puisées dans le trésor publie; mille ouvriers accourent de toutes parts, mille intendants sont employés pour, presser, surveiller et diriger les travaux; l'or et l'argent, la science et la force, tout se réunit, tout est mis en oeuvre pour assurer le succès de ce téméraire dessein. Mais Celui qui confond les sages de la terre et qui les prend dans leurs propres piéges, éclata du haut des cieux et manifesta sa colère. Il voulut prouver à ces impies que la parole divine est immuable, et que les décrets portés par la toutepuissante et absolue volonté du Très-Haut, ne peuvent jamais être anéantis par tous les efforts des hommes réunis. Un feu terrible et mystérieux, s'élançant tout à coup des entrailles de la terre, repoussa au loin les pierres placées dans les fondations, enveloppa les travailleurs, en fit périr un grand nombre et força l'impiété obstinée d'abandonner cette oeuvre criminelle. Les Juifs furent frappés de honte et de terreur, et l'impie Julien, apprenant ce coup du ciel, craignant d'attirer sur sa personne les flammes vengeresses, fut contraint de confesser son impuissance, de s'avouer vaincu, lui et toute la nation des Juifs (1).

" Ces événements ne sont pas anciens; ils se sont passés de notre temps, sous nos yeux; vous pouvez visiter Jérusalem; allez-y, et vous trouverez encore les fondations vides et abandonnées, et sur les pierres dispersées vous lirez encore les traces de la colère et de la vengeance céleste.

" Ce fait est incontestable; s'il ne l'était pas, pourquoi les Juifs ne rebâtiraient-ils pas le Temple? qu'est-ce qui les en empêcherait? Ne sont-ils pas riches, leur patriarche

1. Contra Judœos.

ne possède-t-il pas d'immenses trésors? Manquent-ils d'audace, de ténacité et d'impudence? Ne sont-ils pas assez nombreux en Palestine, dans la Phénicie et partout (1)? "

XXIII Chrysostome ne se contente pas de prouver par les prophéties et les miracles l'abolition du judaïsme, mais il montre le triomphe de la religion chrétienne. " La mort, dit-il, opère de grands changements dans la fortune des hommes; ils perdent tout avec la vie. Aussi bien que les simples particuliers, les grands et les princes, les empereurs eux-mêmes sont soumis à ces vicissitudes. A peine sont-ils morts, que les lois qu'ils ont faites sont abrogées; leurs images et leurs statues sont reléguées dans des lieux obscurs; leur mémoire s'éteint bientôt, leur nom tombe dans l'oubli, et les favoris qu'ils protégeaient sont rejetés et méprisés. Ceux qui commandaient à des millions d'hommes, qui avaient droit de vie et de mort, et dont un seul signe changeait le sort des villes, des peuples et des empires, sont pour ceux qui survivent comme s'ils n'avaient jamais été.

" Il n'en a pas été ainsi du Christ, Fils de Dieu. Si pendant sa vie il souffrit les calomnies et les persécutions, la trahison de Judas, le reniement de Pierre, le délaissement de ses disciples; sa gloire et sa divinité n'en devinrent que plus éclatantes après sa mort.

" Celui qui par crainte n'osa reconnaître son Maître dans la maison du pontife, répara sa faute en souffrant pour lui les persécutions, la faim, la soif, les tortures et la mort. Que de martyrs se sont immolés pour son nom ! Sa gloire n'est-elle pas publiée partout? sa divinité n'est-elle pas confessée dans les villes et dans les déserts? les ducs et les princes, les consuls et les rois, les hommes

1. Contra Judaeos.

libres et les esclaves, les savants et les ignorants, les peuples civilisés et les peuples barbares ne le publient-ils pas à l'envi? Son sépulcre est glorieux; quelque étroit qu'il soit, il est mille fois plus révéré que les tombeaux des rois. Que dis-je? les tombeaux mêmes de ses serviteurs ne sont-ils pas plus glorieux que les palais des monarques? Ne voit-on pas des généraux, des consuls et des empereurs accourir à Rome pour s'agenouiller auprès des restes inanimés d'un pêcheur et d'un faiseur de tentes? A Constantinople n'a-t-on pas vu des princes ornés du diadème de l'univers demander comme une faveur d'être inhumés non auprès du tombeau des Apôtres, mais au seuil des basiliques comme pour en être les portiers?

" La Croix n'est-elle pas aujourd'hui triomphante, et ce signe de malédiction, ce symbole du dernier supplice, n'est-il pas devenu l'étendard sacré de la gloire et du salut? Oui, la Croix est honorée partout; elle couronne le diadème, elle est gravée sur les étendards et sur les armes des guerriers, partout plus éclatante que le soleil. Les princes et les sujets, les hommes et les femmes, les vierges et les veuves, l'esclave et l'homme libre font leur ornement du signe de la Croix. La Croix brille partout, dans les maisons, sur les places publiques, au sommet des montagnes, dans la profondeur des forêts, sur les bords de la mer, à la poupe des vaisseaux, sur les vêtements et sur les tables. Elle est gravée sur les anneaux, sur les vases d'or et d'argent et sur les livres; partout elle est un signe révéré et béni. On fait le signe de la Croix sur les animaux malades, sur les possédés pour les guérir. Pendant la paix et pendant la guerre, le jour et la nuit, tous ont mis leur confiance dans la Croix; personne ne rougit de ce signe autrefois maudit; la Croix est devenue un ornement plus honorable et plus précieux que toutes les couronnes.

" Que les Juifs et les païens répondent; qu'ils expliquent, s'ils le peuvent, l'affluence de pèlerins qui arrivent à Jérusalem de toutes les parties de la terre pour voir et révérer le bois sacré sur lequel Jésus souffrit et mourut. Qu'ils expliquent pourquoi un grand nombre d'entre eux, hommes et femmes, enchâssent dans l'or les parcelles de la vraie Croix pour les suspendre à leur cou; pourquoi enfin cette croix patibulaire, ce signe de honte et de malédiction, est devenue pour tous et partout un signe d'honneur, un signe de gloire et de salut?

" Ah ! puissent-ils le reconnaître! c'est que cette parole du Prophète est accomplie : En ce jour, le rejeton de Jessé sera exposé comme un étendard aux yeux de tous les peuples; les nations viendront lui offrir leurs prières et son sépulcre sera glorieux (1). Oui, c'est parce que la Croix a été pour l'humanité une source de bénédictions, un bouclier solide, un rempart inébranlable contre les attaques du démon. C'est par la Croix que le Réparateur divin a brisé les portes infernales et les chaînes de l'esclavage; c'est par la Croix qu'il a renversé la forteresse de Satan, c'est par elle qu'il a appliqué sur les blessures de l'homme le baume divin qui devait les guérir.

" La Croix a converti et sauvé le monde; elle a chassé, l'erreur et fait briller la vérité; par elle la terre est devenue le ciel et les hommes sont devenus des anges; par elle le démon n'est plus à craindre, la mort n'est plus la mort, mais un sommeil; par elle tout ce qui pouvait nous nuire a perdu sa force et sa malice ; par la vertu de la Croix le poison reste sans effet, les tempêtes sont apaisées, les fléaux sont suspendus, les portes des prisons s'ouvrent, les chaînes tombent des mains des prisonniers; par elle enfin, aujourd'hui encore, mille prodiges sont opérés. " Cet éloge de, la Croix et de sa vertu toute-puissante pour

1. Isaïe, X.

établir la divinité du christianisme se rencontre dans plusieurs des homélies du saint prêtre d'Antioche. Nous regrettons de ne pouvoir citer ces passages admirables. Souvent il en déduit des conséquences morales applicables non-seulement à ses auditeurs, mais aux fidèles de tous les siècles. " Ne rougissez pas de la Croix, s'écrie-t-il dans l'homélie 54e sur saint Matthieu, de peur que Jésus-Christ ne rougisse de vous quand il viendra dans sa gloire pour juger le monde. "

Ce fut la première année de son sacerdoce (386) et pendant le carême que Chrysostome prononça ses homélies contre les Juifs. Les fêtes de la synagogue qui approchaient et où se rendaient un grand nombre de chrétiens l'avaient obligé d'interrompre sa polémique contre les anomiens.

XXIV. Ces hérétiques avaient pour chef Eunome, évêque de Cyzique. Dans le quatrième siècle, la nature de Dieu, la trinité des personnes et l'unité de la substance divine avaient été l'objet de téméraires investigations. Placés encore sous l'influence des idées païennes et philosophiques, les esprits s'agitaient, et la raison cherchait à expliquer des vérités que nous devons croire sur la parole même de Dieu, mais qui ne sont point accessibles aux faibles lumières de l'homme. Sabellius admettait en Dieu une seule substance et une seule personne. Selon lui, le Père, le Fils et le Saint-Esprit n'étaient pas trois personnes distinctes, mais seulement trois dénominations d'une même substance divine. Si Dieu portait des décrets touchant le salut des hommes, il s'appelait Dieu le Père; s'il s'incarnait dans le sein d'une vierge, il prenait le titre de Dieu le Fils; s'il déployait l'efficacité de sa grâce dans l'âme des pécheurs, c'était alors Dieu le Saint-Esprit. Cette erreur qui détruit la trinité des personnes divines révolta les fidèles et fut condamnée par l'Église. Comme l'esprit d'erreur se jette toujours dans les extrêmes, on vit naître peu après l'hérésie des Trithéistes, diamétralement opposée à celle de Sabellius. Puis parut Arius, prêtre d'Alexandrie, qui voulut à son tour expliquer le mystère de la Trinité au point de vue de la faible raison humaine. Pour ne pas tomber dans l'erreur de Sabellius, il prétendit, tout en admettant trois personnes en Dieu, que ces personnes n'étaient pas égales en substance: Il nia la divinité du Verbe et alors, comme toujours; le novateur, laissant de côté la tradition catholique pour suivre les fausses lueurs de sa raison, ne manqua pas de trouver dans l'Écriture, mal interprétée, des textes propres à appuyer son erreur.

Les anoméens n'étaient pas autre chose que des ariens. Comme ces derniers , ils niaient la consubstantialité des personnes, et prétendaient de plus que l'on ne pouvait admettre plusieurs attributs différents dans l'essence divine.

La nature de Dieu est simple, disaient-ils; or, dans une nature simple on ne peut supposer deux principes différents, l'un engendré et l'autre engendrant; d'où ils concluaient que le Fils n'était pas consubstantiel au Père, mais seulement semblable.

Les catholiques répondaient que , pour que ce raisonnement fût concluant, il faudrait comprendre l'essente divine, la voir clairement comme Dieu la voit et la comprend; que, bien qu'une substance simple ne puisse contenir plusieurs principes qui soient différents à notre point de vue, nous ne savons pas ce qu'il en est de la substance divine, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas établir un raisonnement concluant.

Chrysostome essaya de couper le mal par la racine, et il consacra cinq discours à établir cette vérité capitale, que la nature de Dieu est incompréhensible. S'étant aperçu que les anoméens assistaient à ses sermons et l'écoutaient volontiers, il ne les attaqua pas tout d'abord de peur de les rebuter; il attendit l'occasion favorable, et les anoméens la lui fournirent en le priant de traiter les points qui les concernaient.

Dans la première homélie, après avoir montré par l'exemple de Zacharie combien il est dangereux de porter trop loin la curiosité dans les choses où Dieu ne demande que notre foi, il déplora la témérité des anoméens qui prétendaient que l'homme, cendre et poussière, faible et fragile comme l'herbe des champs, peut connaître parfaitement Celui qui est éternel, invariable, incorporel et incorruptible, qui est partout, au-dessus de tout, qui regarde la terre et la fait trembler, qui a créé l'univers en se jouant, et devant qui toutes les nations, tous les hommes et les anges même ne sont que comme une goutte d'eau. N'est-ce pas une folie de prétendre pénétrer ce que saint. Paul, en qui Jésus-Christ parlait, avoue n'avoir pas compris.

Dans les homélies suivantes, il démontre que la nature de Dieu est incompréhensible aux prophètes, aux apôtres, aux anges, aux archanges et à toutes les puissances célestes. Il développe admirablement cette pensée clé l'Écriture: Dieu habite une lumière inaccessible que nul des hommes n'a vue ni ne peut voir (1) , et il s'élève aux pensées les plus sublimes sur la grandeur, la puissance, la sagesse et les perfections de Dieu.

Comme les anoméens objectaient que, puisque la nature de Dieu était incompréhensible, on adorait un Dieu inconnu : " Cette objection, reprit Chrysostome, ne mériterait pas d'être relevée, puisqu'il ne s'agit entre les anoméens et nous que de la connaissance de Dieu selon

1. Tim. VI.

sa nature. Mais comme nous cherchons moins à confondre nos adversaires qu'à les ramener à la vérité, faisons-leur voir par une comparaison que celui qui avoue ne point comprendre la nature de Dieu, la connaît mieux en effet que celui qui prétend la comprendre. Supposons deux hommes qui disputent ensemble sur l'étendue du ciel que nous voyons; l'un soutient qu'il en connaît toutes les dimensions, et l'autre affirme que cela est impossible à l'homme. Je demande lequel des deux connaît mieux le ciel, lequel des deux en a une plus grande idée : n'est-ce pas celui qui avoue son ignorance? Ainsi en est-il des anoméens et des catholiques. "

Après avoir montré que la nature de Dieu est incompréhensible , il établit la divinité et la consubstantialité du Verbe et sa parfaite égalité avec le Père. Ses preuves sont tirées de l'Évangile selon saint Jean. Celui qui me voit, voit aussi le Père (1). Moi et mon Père nous sommes un (2). Comme le Père vivifie et ressuscite les morts, ainsi le Fils vivifie ceux qu'il veut vivifier (3). Que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père (4).

Dans ces quatre paroles de l'évangile sont, exprimées la consubstantialité et la personnalité du Verbe, sa puissance égale à celle de son Père, et l'égalité du culte qui lui est dû.

Chrysostome consacre douze homélies à combattre les anoméens, toutes, excepté deux, prononcées à Antioche, et dans lesquelles il déploie toutes les ressources de sa science biblique et toute la puissance de son génie et de son éloquence.

XXV. Si cette polémique nous intéresse moins aujourd'hui, c'est parce que tous, à part quelques hommes ignorants et égarés, nous confessons la divinité et la

1. Joan. XIV. — 2 Id., X. — 3 Id., V. — 4 Id. ibid.

consubstantialité du Verbe fait chair; mais à l'époque dont nous parlons, quand l'Église infestée par l'arianisme défendait son principe vital, cette controverse était pleine d'intérêt pour les fidèles. Pour eux les discours de Chrysostome étaient mille fois plus importants que ne le sont pour nous aujourd'hui les discours des orateurs politiques qui discutent dans les assemblées délibérantes les grands intérêts de la patrie.

Du reste, sans parler de l'éloquence de Chrysostome qui savait relever les moindres détails et exciter l'attention de son auditoire, ce saint personnage ne se bornait pas à combattre les hérétiques, mais il savait admirablement amener, à l'occasion d'une parole de l'Écriture, certains avis et même quelquefois certains reproches qui s'appliquaient à la partie catholique de ses auditeurs. Ainsi dans sa troisième homélie, après avoir établi que la nature de Dieu est incompréhensible à toutes les puissances célestes, il s'écrie : " Mais mon âme est épuisée, elle est effrayée non point de l'abondante matière qui nous reste à traiter, mais de la hauteur des mystères célestes que nous avons déjà et que nous devons encore contempler. Quittons donc le ciel pour un instant, et reposons nos esprits en terminant ce discours par l'exhortation ordinaire.

" Et que pouvons-nous vous dire, mes frères, sinon de prier pour ceux qui sont égarés dans les voies tortueuses de l'hérésie? Leur sort est mille fois plus à plaindre que celui des malades, des prisonniers, des condamnés aux mines et même des énergumènes. Ne vaut-il pas mieux; en effet, être possédé du démon, que d'être impie? Le possédé peut n'être pas coupable; mais l'homme impie, rien ne peut le justifier. "

XXVI. " Ce que je vous dis de la prière me rappelle un grave désordre auquel vous vous livrez; pardonnez-moi si je le signale ici afin de le corriger; je serais coupable si, en m'appliquant à guérir les maux de ceux qui me sont étrangers, je négligeais la guérison des vôtres propres.

" Hier, après être descendu de la tribune sacrée, au moment où s'offrait le divin Sacrifice, jetant les yeux dans la basilique auguste, j'ai cherché en vain l'immense multitude qui m'avait écouté avec tant d'attention. Hélas! l'église était déserte, toute la foule avait disparu. Votre conduite m'a profondément affligé; car si vous écoutez le serviteur avec tant d'attention, avec une joie si marquée; si vous recueillez ses moindres paroles jusqu'à la fin avec tant de bonheur, comment osez-vous, quand son divin Maître s'offre et s'immole pour vous sur l'autel, abandonner l'église et fuir dans vos maisons? Que pouvez-vous dire pour vous justifier? Cette indifférence vous fait perdre le mérite de votre assiduité au sermon; je crains même qu'elle ne soit la preuve de son inutilité pour vous : car si les vérités saintes que vous entendez étaient gravées dans vos esprits, elles vous engageraient. à assister avec piété aux divins mystères.

" Ne me dites pas que vous ne pouvez entendre le sermon qu'à l'église, tandis que vous pouvez prier dans vos maisons; car bien que la prière particulière soit utile et nécessaire, elle n'est pourtant pas aussi efficace que la prière commune; Dieu exauce plus facilement celle qui se fait dans l'église. Là se trouve ce qui n'est pas dans vos maisons, la foule des suppliants, l'unanimité des voeux, les liens de la charité, les oraisons des prêtres, tout ce nuage d'encens, de désirs et de prières qui s'élève vers le ciel.

" Ne vous souvenez-vous pas qu'il y a dix ans l'on punit quelques hommes qui aspiraient à la tyrannie? L'un d'entre eux, noble d'origine, puissant et distingué, se trouvant convaincu, était traîné au supplice. A cette nouvelle tout le peuple accourut en foule dans le cirque. En un instant mille voix s'élevèrent. de toutes parts pour demander la grâce du coupable. La colère de l'empereur fut apaisée, et la conspiration commune de tout le peuple arracha comme par force à la justice un criminel indigne de tout pardon.

" Quelle est donc notre conduite? Eh quoi! quand il s'agit d'apaiser un empereur de la terre, vous accourez tous en foule, et quand il faut adoucir le Roi du ciel, quand il est nécessaire d'arracher à sa colère non pas un seul homme, mais plus de mille, mais tous les pécheurs du monde, est-il possible que vous soyez indifférents? Pourquoi rester assis hors de l'église, ou plutôt pourquoi ne pas y accourir, afin que Dieu, touché de l'union et de l'élan de vos prières communes , leur remette les supplices qu'ils ont mérités et vous pardonne à vous-mêmes vos propres péchés?

" Pourquoi négligez-vous l'occasion favorable? Ne savez-vous pas qu'au moment du sacrifice les anges du ciel sont prosternés et que les archanges sont en prières? Oui, c'est ce moment-là même qu'ils choisissent pour supplier en faveur des pécheurs. Pour apaiser le Seigneur et implorer sa clémence, ils élèvent vers le ciel, non pas comme les hommes vis-à-vis des princes, un rameau d'olivier, symbole de douceur et de miséricorde, mais le corps sacré de Jésus lui-même. Ils semblent dire à Dieu Seigneur, nous vous prions pour ceux que vous avez aimés jusqu'à mourir; Seigneur, faites grâce à ceux que vous avez rachetés par votre sang : miséricorde en faveur de ceux pour qui vous vous êtes immolé!

" Vous avez reçu avec joie et même avec transport l'avertissement que je viens de vous donner; je ne demande pas des applaudissements, mais des oeuvres; un avenir prochain montrera si vous m'avez véritablement applaudi.

Les applaudissements du peuple avaient été sincères; personne ne sortit plus de l'église avant la fin du sacrifice, et Chrysostome quelque temps après remercia les habitants d'Antioche de leur humble obéissance aux avertissements qu'il avait donnés (1).

" C'est mon devoir de vous reprendre de vos défauts, dit-il; je serais infidèle à mon ministère si j'y manquais, mais aussi il est juste que je vous témoigne ma satisfaction, quand je vous vois marcher dans la bonne voie et la pratique des saintes oeuvres. Ceux qui sortaient de l'église ont obtempéré à mes avertissements; je les en remercie de toute mon âme. Mais je dois reprendre aujourd'hui ceux qui restent dans l'église, non point parce qu'ils y restent, mais parce qu'ils s'y conduisent comme s'ils n'y étaient pas, en se livrant à des conversations inopportunes et inutiles pendant le redoutable Sacrifice. "

Le saint prêtre s'élève fortement contre ce désordre il en fait sentir la gravité tant à cause de la sainteté de l'Église que de la grandeur des mystères qui s'opèrent sur l'autel, et surtout à cause de la présence des possédés que le diacre amenait à l'église au moment où allait commencer le Saint-Sacrifice. " Eh! s'écrie-t-il, quand vous voyez ici ces malheureux, comment pouvez-vous être insensibles à leurs maux? A la vue de tant d'infortune, ne devriez-vous pas être recueillis par la crainte? vos visages ne devraient-ils pas être inondés de larmes, et toute l'église retentir de cris et de lamentations? Comment ne craignez-vous pas que Dieu, en punition de votre insensibilité et de votre peu de retenue, ne vous livre au démon pour vous faire subir tous les accès de sa rage et de sa fureur?

" Il est un autre désordre, excité par le démon pour vous empêcher de profiter de la parole de Dieu : c'est celui que causent quelques coupeurs de bourses répandus

1. De Incompr. Natura Dei, homil. IV.

chaque jour dans l'assemblée, et qui déjà ont dépouillé un grand nombre de personnes (1). Pour arrêter le mal et ôter à ces hommes rapaces leurs criminelles espérances, je vous prie de n'apporter ni or ni argent dans ce saint lieu, quand vous venez pour entendre la parole divine. "

XXVIII. Les hérétiques ariens, anoméens et sabelliens ne furent pas les seuls sectaires que le zèle de Chrysostome eut à combattre. L'Église d'Orient, et en particulier l'Église d'Antioche, était désolée par toutes les erreurs qu'enfante l'orgueil de la raison humaine égarée par les systèmes d'hommes ambitieux ou dissolus. Marcionites, valentiniens, gnostiques, manichéens, macédoniens, juifs et païens, tontes les sectes, toutes les erreurs anciennes et nouvelles avaient leurs adeptes dans la ville patriarcale, remplissant comme, l'ivraie le champ du père de famille. Le saint apôtre d'Antioche les combattait, tantôt directement soit dans des conférences publiques, soit dans des traités spéciaux, soit dans l'exposition d'un chapitre de l'Écriture, comme on le voit dans l'exposition du psaume 109; tantôt indirectement à l'occasion d'un texte qu'il développe; de temps en temps il montre l'inconséquence des sectaires; quelquefois aussi, mais rarement, il verse le ridicule sur leur doctrine et leurs pratiques. Ainsi, dans l'homélie 40e , sur la première Épitre aux Corinthiens, il s'écrie : "Voulez-vous que je vous dise comment les disciples de Marcion entendent l'Écriture sur la nécessité du baptême? j'exciterai votre hilarité, mais néanmoins je le dirai pour vous prémunir contre les erreurs de cette secte. Parmi eux, quand un catéchumène vient à mourir subitement sans avoir reçu le baptême, on trouvé le moyen de le baptiser après sa mort. On s'approche du lit du défunt, on lui parle, on l'interroge, on

1. De Natura Incompr, homil. IV.

lui demande s'il veut être baptisé; le mort ne répondant pas, quelqu'un caché sous le lit se charge de répondre pour lui et dit qu'il veut être baptisé. Le défunt reçoit à l'instant le baptême dans la personne de celui qui a répondu. Pour faire cette cérémonie ridicule, ils s'appuient d'un texte de l'Apôtre saint Paul aux Corinthiens, qu'ils interprètent selon leur sens particulier. "

Les marcionites avaient pour chef Marcion, né à Sinope dans le second siècle de l'ère chrétienne. Chassé de l'Eglise par son propre père à cause de sa vie dissolue, il quitta sa patrie, et vint à Rome oit il s'attacha à l'hérétique Cerdon. Bientôt il devint lui-même chef de secte. Ne pouvant expliquer l'existence du bien et du mal dans l'homme et dans le monde, il imagina deux principes, l'un bon et l'autre mauvais, l'un créateur des esprits et des âmes, l'autre créateur des corps et de la matière. Selon lui, la chair venait du mauvais principe; il condamnait le mariage; il prétendait que le Fils de Dieu n'avait pris qu'un corps fantastique. Ses partisans avaient un grand mépris pour le dieu créateur de la matière : ils s'abstenaient de viande, ne buvaient que de l'eau, et pratiquaient des jeûnes rigoureux. Théodoret rapporte que de son temps un marcionite âgé de 90 ans ne mangeait qu'à regret, et qu'il était pénétré de la plus vive douleur toutes les fois que le besoin de se nourrir l'obligeait à user des productions du dieu créateur de la matière. " Comble d'absurdité, s'écrie un savant auteur, et dont on ne croirait pas l'esprit humain capable, s'il n'en existait tant d'autres exemples; punition éclatante de l'orgueil de la raison humaine, qui veut s'élever et dogmatiser contre les saints enseignements de la foi ! "

Ces sectaires étaient nombreux à Antioche. Pendant que Chrysostome les combattait avec le plus de zèle, la bonté de Dieu se plut à sanctionner la vérité de ses discours par un éclatant miracle. C'est l'historien Théodoret qui le rapporte.

Le préfet d'Antioche était nu sectateur des doctrines de Marcion, et sa femme n'était pas moins due lui attachée à cette erreur. Pendant que ces deux grands personnages faisaient servir tout ce qu'ils avaient de forces, de fortune et de crédit à propager l'impiété, la justice de Dieu arrêta tout à coup leur zèle hérétique. La femme fut atteinte d'une cruelle maladie d'entrailles. Tous les remèdes furent employés; mais le mal ne fit qu'augmenter, et les prières des marcionites n'eurent pas plus d'efficacité. Vaincue par la douleur et presque réduite à l'extrémité, cette femme qui entendu les homélies de Chrysostome et qui l'estimait pour sa vertu autant que pour son éloquence, promit, de concert avec son mari, et embrasser le Catholicisme, si les prières des catholiques obtenaient sa guérison. S'étant fait transporter à la porte de l'église de la Palée, elle supplia l'évêque Flavien et Chrysostome d'intercéder pour elle auprès de Dieu. " Ne nous repousse.. pas, disait-elle, ayez pitié; de ceux qui sont nés dans l'erreur, intercédez pour nous; la guérison de mon corps sera aussi la guérison de nos âmes. " Chrysostome, touché de leurs supplications, fit apporter de l'eau; Flavien l'ayant bénite en répandit sur cette femme qui à l’instant se leva parfaitement guérie. Par reconnaissance, ces deux personnages donnèrent trente livres d'or pour les pèlerins, les pauvres et les malades. Ils renoncèrent aux erreurs de Marcion, et devinrent de fervents catholiques.

Ces deux conversions irritèrent les marcionites : dans leur colère, ils se permirent l'injure et la calomnie contre Flavien et Chrysostome qu'ils traitaient d'infâmes magiciens; mais la justice de Dieu mit bientôt un terme à leur fureur : il survint à Antioche un grand tremblement de terre qui renversa la maison oit étaient réunis en grand nombre les marcionites, et les fit périr misérablement.

XXIX. Ce fut pendant les années 386 et 387 que Cltrysostome combattit avec tant de vigueur les hérétiques anoméens. Sa polémique fut interrompue il l'occasion de la discorde qui régnait. à Antioche entre les catholiques pauliniens et méléciens. Pour mieux faire ressortir le zèle de Chrysostome, et en même temps pour faire connaître la situation d'Antioche et la difficulté des temps, nous devons exposer ici la cause et l'origine de cette discorde appelée le schisme de l'église d'Anlioche.

En 330, Eustathe, né à Side en Pamphylie, et vingt-quatrième patriarche d'Antioche, occupait depuis six ans le siège de cette grande ville. Sa foi vive et orthodoxe, son zèle ardent et la sainteté de sa vie lui ayant mérité la haine des ariens, il fut déposé dans un concile par Eusèbe de Césarée et Eusèbe de Nicomédie, et envoyé en exil.

Les ariens lui substituèrent Paulin Il, ennemi de la divinité de Jésus-Christ. Dès lors et pendant trente ans les ariens furent maîtres des élections, et toits les évêques qu'ils choisirent furent entachés d'hérésie; les catholiques repoussèrent ces évêques et continuèrent à vivre dans la communion d'Eustathe leur pasteur légitime. En 361, après l'exil d'Arius, les hérétiques choisirent Mélèce pour évêque d'Antioche. Trompés par on ne sait quelle apparence, ils le croyaient arien, ennemi de la consubstantialité du Verbe et tout disposé en faveur de leur cause. Mais quel ne fut pas leur étonnement, quand ils l'entendirent en plein concile professer la divinité de Jésus-Christ selon la foi de Nicée et anathématiser Arius ! Une partie des catholiques le reçut comme pasteur légitime, mais l'autre refusa de le reconnaître et resta fortement attachée à Eustathe sous la conduite de Paulin; prêtre d'Antioche. Les ariens irrités dénoncèrent Mélèce à l'empereur Constance, ennemi des catholiques. Mélèce fut exilé et remplacé par un diacre d'Alexandrie, appelé Euzoïus, qui était arien déclaré. Ainsi Antioche se trouva divisée en trois partis : celui d'Eustathe, celui de Mélèce, et celui d'Euzoïus. Deux étaient catholiques, et l'autre hérétique.

Saint Athanase, informé des maux de l'Eglise d'Antioche, voulut y apporter un remède convenable : il assembla un synode à Alexandrie, et là, par conseils, par raisons, par prières, il s'efforça de rapprocher les deux partis catholiques; il envoya même pour cet effet à Antioche, comme députés du concile, saint Astérius et saint Eusèbe de Verceil. Les choses semblaient prendre une marche pacifique ; on espérait voir bientôt consommée cette réunion si nécessaire, et déjà les députés du concile se dirigeaient vers Antioche, lorsque Lucifer de Cagliari donna la consécration épiscopale à Paulin pour succéder à Eustathe qui était mort; la division fut dès lors consommée. Les évêques eux-mêmes se trouvèrent partagés: tout l'Orient était pour Mélèce, tandis que l'Egypte et tout l'Occident reconnaissaient Paulin pour patriarche. Ce schisme déplorable dura plus de soixante ans; il ne se termina qu'en 392, sous l'épiscopat de Flavien, comme nous le verrons plus loin. Telle était donc la situation de l'Eglise d'Antioche, pendant que Chrysostome exerçait son ministère. Paulin et Flavien, successeur de Mélèce, étaient tous deux évêques; ils gouvernaient chacun leur troupeau, étaient unis entre eux par la même foi et les mêmes désirs; mais leurs partisans n'avaient ni les mêmes sentiments, ni la même modération. La guerre régnait dans les basses régions du peuple, et les deux partis, animés l'un contre l'autre, se laissaient aller à des injures et à des outrages réciproques. En parlant de Paulin, les partisans de Flavien disaient: cet homme est devenu hérétique en signant la profession de foi d'Apollinaire; il est possédé du démon, il entraîne les âmes dans l'abîme par des discours mensongers. A leur tour, les partisans de Paulin traitaient d'hérétiques ceux de Flavien, parce que celui-ci avait succédé à Mélèce, élu par les ariens.

Chrysostome, poussé par son zèle ardent pour le bien de l'Eglise et le salut des peuples, gémissait amèrement sur toutes ces querelles intestines qui altéraient si sensiblement la charité et l'union qui doivent régner entre les enfants d'un même Père, les héritiers des mêmes promesses; il craignait que le résultat de ces divisions ne fùt l'affaiblissement de la foi et le triomphe du paganisme et de l'hérésie; il les regardait comme un obstacle sérieux à l'opération de la grâce divine dans les âmes. Son zèle ne lui permettait pas de rester spectateur indifférent, et voici comment il exprime sa douleur dans un discours qui a pour titre, de l'Anothème :

" Par où commencerai-je mon discours? s'écrie-t-il; sera-ce en vous exposant le commandement du Seigneur, ou en vous reprochant votre extrême ignorance? N'est-ce pas une folie qui me rendra ridicule, de venir aujourd'hui vous parler de l'anathème? Mais le mal est si grand, je suis si profondément humilié de tout ce que je vois et de tout ce que j'entends, qu'il m'est impossible de garder plus longtemps le silence. Oui, je suis profondément affecté, mon coeur est brisé de douleur, en apprenant que des hommes sans lettres, sans connaissance des divines Écritures, dépourvus de certaines autres qualités dont je m'abstiens de parler, ne craignent pas, poussés par la fureur, et au grand détriment de la religion, de discourir sur ce qu'ils ignorent, d'anathématiser leurs frères dans la foi, et par la destruction de la charité dans les âmes, rendre inutile l'Incarnation du Fils de Dieu (1). " Après ce préambule, Chrysostome demande à ses auditeurs s'ils savent ce que c'est que l'anathème, s'ils en comprennent les effets dont le principal est de livrer l'âme au pouvoir du démon; en vertu de quelle autorité enfin ils prétendaient anathématiser. Pour les convaincre de leur peu de charité, il leur rappelle l'exemple de Jésus-Christ, qui n'a point rompu le roseau à moitié brisé, et qui a donné sa vie non-seulement pour ses amis, mais même pour ses bourreaux. " Pourquoi donc, continue-t-il, usurpez-vous une autorité dont les Apôtres seuls et leurs successeurs ont été les dépositaires, et dont ils n'usaient, pour ainsi dire, que malgré eux ? Quel est celui d'entre vous qui a montré autant d'amour pour Jésus que l'Apôtre saint Paul? Nul homme, excepté lui, n'a pu dire : Je désirerais être anathème pour le salut de mes frères (2); et cependant cet homme si saint, cet homme si attaché à Dieu, cet Apôtre embrasé d'un si grand zèle pour le salut des âmes, ne chargeait d'injures, ne violentait personne, ne disait. anathème à qui que ce fût; s'il eût agi autrement, croyez-vous qu'il eût converti à Dieu tant de villes et tant de nations différentes? En vain était-il humilié jusqu'à terre, en vain était-il poursuivi par la haine et l'envie, charge de coups, exposé à la risée du monde, sa constance au milieu de ces épreuves n'en était point ébranlée, et sa charité était toujours la même. Comment ne comprenez-vous pas que c'est par là qu'il gagnait les cœurs à Dieu et qu'il opérait ces conversions miraculeuses qui lui ont mérité le surnom glorieux d'Apôtre des nations? Voyez-le : il arrive à Athènes ; toute la ville est plongée dans l'idolâtrie; les erreurs, les préjugés, les vices, les désordres qui en sont la suite étaient immenses; quelle matière à d'injurieuses déclamations !

1. Homil. de Anathem. — 2 Rom., cap. IX.

mations! Quel thème abondant pour un zèle moins éclairé et moins charitable que celui de Paul! Avec quelle force n'eût-il pas pu dire aux Athéniens : Vous êtes des athées, des hommes impies qui prostituez votre encens à de vaines idoles; vois adorez tout, excepté e seul et unique vrai Dieu, créateur et maître de l'univers? Cependant Paul n'agit pas ainsi; mais laissant les déclamations injurieuses, il cherche à entrer dans leur coeur par ces paroles qui commencent son discours : En parcourant votre ville, en examinant les statues de vos dieux, j'ai trouvé un autel sur lequel étaient gavés ces mots : Au Dieu inconnu. Le Dieu que vous honorez sans le connaître, je viens ici vous l'annoncer (1).

" Imitez donc sa douceur et sa charité apostolique, réprimez votre zèle trop amer, ne traitez pas vos frères sans miséricorde, condamnez l'erreur, niais épargnez les personnes, et priez pour le salut des pécheurs.

" Puissions-nous tous par notre amour pour Dieu et pour le prochain, par notre fidélité au précepte de la miséricorde, mériter de nous présenter aux pieds de l'Époux céleste, environnés de tous ceux que nous aurons gagnés à Dieu par notre douceur et par notre charité! "

Si ces querelles ne furent pas à l'instant terminées, il est pourtant vrai de dire que les esprits se rapprochèrent d'une manière sensible. C'est ce but que Chrysostome poursuivit avec ardeur et persévérance pendant tout le temps de son sacerdoce. " Point de haines, répétait-il souvent, point d'aversions, point de persécutions, mais de la douceur, de la compassion, une affectueuse charité. On connaîtra que vous êtes disciples du Sauveur, si vous vous aimez les uns les autres. Sans la charité, ni la foi, ni la science, ni l'esprit de prophétie, ni même le martyre, ne vous serviront de rien. " Dieu récompensa son zèle et

1. Act. Apost., cap. XVI.

ses travaux, et quelques années plus tard il eut le bonheur de voir enfin consommée cette réunion si nécessaire et si désirée.

Si le zèle qui dévorait l'âme de Chrysostome ne lui permettait pas d'être indifférent au salut des païens, des juifs, des hérétiques, il est facile de concevoir à quels nobles travaux, à quelles saintes fatigues devait le porter ce même zèle, quand il s'agissait de réformer les moeurs, de corriger les vices, d'encourager la vertu et d'assurer le salut des fidèles confiés à ses soins.

XXX. Comme le grand Apôtre, l'admirable Paul, dont il étudiait sans cesse la vie pour l'imiter, il avait la sollicitude de toutes les âmes : les éclairer, les convertir, les amener à Dieu et les sauver, c'était là tout son désir, toute son ambition. C'est à ce but qu'il consacrait toute sa vie, tout ce. que Dieu lui avait donné de forces, de talents et d'éloquence, priant sans cesse, jeûnant, étudiant, consolant les affligés, secourant les pauvres et les veuves, instruisant les ignorants, rapprochant les coeurs divisés, faible avec les faibles et petit avec les petits, se faisant enfin, comme saint Paul, tout à tous pour les gagner tous à Jésus-('h)^ist. Cependant si le zèle du saint prêtre était en quelque sorte infini, on peut dire qu'il n'était pas trop grand pour remédier aux maux sans nombre dont l'Église d'Antioche était affligée. Outre le paganisme, le judaïsme, l'hérésie et le schisme qui divisaient cette grande métropole, on avait encore à déplorer les maux que causaient parmi les fidèles l'ignorance, les superstitions, les théâtres, les haines, l'avarice des grands, l'insolence des petits et des pauvres. Mais laissons-le parler lui-même; Il dépeint admirablement dans son Traité de la Vie Monastique la corruption des moeurs qui régnait à son époque.

" Dans l'état où sont maintenant les choses, tout est perdu, tout est corrompu'. Les maux que souffre aujourd'hui l'Église ne sont pas moindres; que dis-je ! ils sont même plus grands que ceux qui l'affligeaient dans les siècles précédents. Je ne parle point ici des augures, des divinations, des horoscopes, des signes, des ligatures, des enchantements, des sortiléges, des opérations magiques, ni de mille autres superstitions auxquels se livrent beaucoup de chrétiens. Je cherche parmi les brebis fidèles des chrétiens véritables, et je n'en trouve pas. Où sont ceux qui n'injurient pas leurs frères, qui ne leur portent pas envie, qui ne se livrent pas à la haine et à la vengeance, qui ne s'abandonnent pas à l'impudicité et à l'avarice? Quelle malice dans la jeunesse ! Quelle négligence dans les vieillards ! Personne ne prend soin de l'éducation des enfants. Les païens nous considèrent attentivement; la sainteté de notre vie devrait les ramener à Dieu et les convertir; mais hélas! il n'en est pas ainsi. Et comment se convertiraient-ils, quand ils remarquent en nous les mêmes désirs et les mêmes passions que chez eus:, quand ils nous voient ambitionner la gloire et poursuivre avec tant d'empressement les honneurs et les dignités? Comment embrasseraient-ils la religion chrétienne, quand ils nous voient mener une vie terrestre et criminelle, admirer et aimer les richesses, rechercher les commodités de la vie et trembler à la seule pensée de la mort? Comme eux et plus qu'eux encore, ne craignons-nous pas la pauvreté? ne souffrons-nous pas avec une égale impatience les incommodités, les maladies et les autres misères humaines? Ne courons-nous pas avec une espèce de fureur au cirque et au théâtre pour nous souiller ensuite dans la boue des voluptés sensuelles (1)? Comment donc, témoins de notre conduite, pourraient-ils croire les vérités que

1 Adversus oppugnatores vitae, lib. 1.

nous leur annonçons? Qu'est-ce qui pourrait les convertir? Les miracles? Ils ne sont plus communs aujourd'hui. La sainteté des moeurs? On n'en voit presque plus d'exemples. Serait-ce la grandeur de notre charité? Eh! n'est-elle pas éteinte dans les âmes (1)?

" Nous sommes donc la cause du malheur des païens oui, nous rendrons compte à Dieu de l'obstacle que nous mettons à leur conversion par nos moeurs lâches et corrompues. Ah! rentrons en nous-mêmes, éveillons-nous donc d'un si profond sommeil, menons une vie toute céleste, et combattons ici-bas comme des athlètes de l'éternité. "

Dans le cours de ses homélies le saint prêtre combattait en détail tous ces désordres; mais c'est surtout contre la superstition, l'avarice, le blasphème, le parjure, la médisance, l'orgueil, le luxe et la luxure, qu'il s'élève le plus souvent et avec le plus de force et de véhémence.

XXXI. La foi qui dès le temps des Apôtres et par les Apôtres avait été prêchée à Antioche, n'en avait cependant pas banni les usages superstitieux. Ils étaient très-nombreux encore au temps de saint Chrysostome. Les fidèles mûmes observaient les temps, les jours, les rencontres fortuites; il les reprend d'observer si en sortant de la maison ils rencontrent un homme valide, un borgne, un boiteux, une fille honnête ou une courtisane, et d'en augurer une bonne ou une mauvaise journée; de lier autour de leurs tûtes ou de leurs pieds des médailles d'Alexandre de Macédoine, au lieu de mettre leur confiance dans la croix du Sauveur; de faire venir dans leurs maisons de vieilles femmes ivres (2) pour lever les charmes et les enchantements; d'allumer plusieurs cierges à la naissance des enfants, de désigner ces différents cierges

1 In Timotheum, homil. X. — 2 Ibid.

par un nom, et de donner à l'enfant le nom du cierge qui avait brûlé plus longtemps, comme présage d'une longue vie; de suspendre au cou des enfants des espèces de talismans; enfin de recourir aux juifs pour opérer, au moyen de signes superstitieux, la guérison de certaines maladies. " Ainsi, s'écrie-t-il, par toutes ces folies superstitieuses la Croix est déshonorée, la fourberie du démon est triomphante; ainsi est foulé aux pieds le saint mystère du Salut et de la Rédemption des hommes. "

Les désordres auxquels on se livrait aux calendes de janvier, premier jour de l'an, fournirent en 387 une abondante matière à son zèle (1). " Nous n'avons pas, dit-il, à combattre aujourd'hui les Amalécites; ce ne sont pas les incursions des barbares qu'il faut repousser : mais nous devons attaquer ceux qui célèbrent la fête des démons au milieu du forum, et censurer hautement les danses nocturnes, les propos obscènes, les comédies ridicules, les ivrogneries et les débauches de tout genre auxquelles se livre aujourd'hui une aveugle multitude. Ne connaissez-vous pas le mot de saint Paul : Vous observez les mois, les temps et les années; je crains d'avoir travaillé inutilement parmi vous (2). N'est-il pas de la dernière folie de penser que si le premier jour de l'année a été heureux, tout le reste de l'année se passera dans la prospérité? Toute l'année sera heureuse pour vous, non pas quand vous vous serez enivrés le premier jour de l'an, mais si vous pratiquez ce jour-là et tous les autres jours ce que Dieu demande de vous. "

XXXII. L'ivrognerie était alors si commune, qu'il était de bon ton de s'enivrer, et que l'on traitait même de ridicules ceux qui usaient du vin avec modération. " Le

1. Homil. In Kalend. — 2. Galat., cap, IV.

vin nous a été donné, dit-il, pour nous réjouir, nous fortifier, et non pour nous avilir et nous ruiner.

" Usez d'un peu de vin, dit saint Paul à Timothée, pour votre estomac et ci cause de vos fréquentes infirmités (1). Eh ! si ce saint évêque affaibli par les travaux et par les maladies attendait cependant l'ordre de son maître pour user d'un peu de vin, combien ne sommes-nous pas coupables de nous livrer à l'excès du vin pendant que nous sommes en santé! L'intempérance est le tombeau de la prudence, de l'humilité, de la justice, de la pudeur et de toutes les vertus. L'homme intempérant est bien inférieur à la brute."

Le saint prêtre ne s'élève pas avec moins de force contre le blasphème en divers endroits de ses homélies; dans la première de celles qu'il adressa au peuple d'Antioche, après avoir montré ce que le blasphème a d'horrible, il s'écrie : " Je viens de vous parler du blasphème pour récompense de mes efforts je vous demande une grâce, c'est de réprimer et même de châtier les blasphémateurs. Si dans les rues, si dans les carrefours, si sur le forum, vous entendez proférer quelque blasphème contre Dieu, approchez-vous du blasphémateur, reprenez-le avec force, sans crainte; employez la violence, s'il le faut; fermez sa bouche impie, et sachez que les réprimandes que vous lui adresserez auront sanctifié vos lèvres. "

XXXIII. La société romaine, surtout en Asie, était toute sensuelle et profondément corrompue. Les magistrats vendaient la justice, les peuples étaient opprimés par les concussions sans nombre des officiers publics, ou écrasés par la dureté et les usures des riches avares; le luxe éclatait de toutes parts, dans la structure des édifices, dans la vanité des habits, dans les ameublements recherchés,

1. Ad Timotheum, cap. V.

dans les lambris dorés, les peintures précieuses, les colonnes magnifiques et resplendissantes, dans lés jardins artistement arrangés, dans la multitude des serviteurs, dans les repas et les festins. Mais si l'on voyait d'un côté régner l'opulence, la mollesse et la somptuosité; de l'autre, la pauvreté, l'indigence et le dénuement étaient arrivés au dernier degré. Chrysostome cherchait à rapprocher ces deux extrêmes: aux pauvres, il parlait de la bénédiction attachée à la pauvreté, des avantages spirituels qu'elle procure, du respect et des égards qu'ils doivent à ceux qui sont élevés au-dessus d'eux par la fortune et la dignité; aux riches, qui étaient nombreux à Antioche, il rappelait les obligations qui leur sont prescrites par la charité, et les dangers auxquels le luxe les expose; il cherchait ensuite à détacher leurs coeurs des richesses terrestres, attaquait le vice de l'avarice, et excitait les heureux du siècle à faire l'aumône, en leur parlant des fruits de salut qui en sont la suite.

Aucun des Pères n'a parlé dans ses écrits ni plus souvent ni avec autant d'éloquence due Chrysostome du malheur du riche avare, de la nécessité et des avantages de l'aumône (1). Dans la 64e homélie sur saint Jean, voici avec quelles terribles couleurs il décrit le malheur de l'avare :

" L'avarice, dit-il, est une maladie si grave, qu'elle rend sourds et aveugles ceux qui en sont attaqués. Poussés par la soif de l'or, ils deviennent. plus cruels que les bêtes féroces; cette malheureuse passion ne leur permet de penser ni à leur conscience, ni à leurs amis, ni à la société, ni à leur propre salut; elle s'empare de tout leur être, et comme un cruel tyran elle les tient dans la plus dure captivité, et, ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que tout en les chargeant de chaînes elle leur persuade que plus elle les accable, plus ils sont heureux et

1. S. Joan., homil. 64.

plus ils doivent lui témoigner de reconnaissance : voilà ce qui rend ce mal incurable. Que de maux l'avarice n'a-t-elle pas causés! C'est l'avarice qui fit devenir Giési lépreux, quoiqu'il fût disciple d'un prophète et prophète lui-même (1); c'est l'avarice qui perdit Ananie, qui fit de Judas un traître et un déicide, qui corrompit les princes des juifs en les associant à des voleurs; c'est elle encore qui a excité la plupart des guerres cruelles, qui a ensanglanté les chemins publics et rempli tant de villes de pleurs et de lamentations. C'est elle qui souille les festins d'impureté, les tables de sacrilèges, et les viandes d'iniquité et de malice. L'avarice est. la racine et la source de tous les niant:; aucune passion n'est plus vile; elle soumet. l'homme au démon. L'avare est au-dessous des furieux, des démoniaques, il est plus méprisable que les voleurs; l'avare perd tous les sentiments les plus beaux, les plus légitimes de la nature : pour lui il n'y a plus ni parents, ni amis, ni femme, ni enfants, ni patrie; c'est l'ennemi (lu genre humain. "

XXXIV. Pour montrer la cruauté de l'avare, Chrysostome raconte un trait arrivé à Antioche. " Notre ville, dit-il, était il y a quelque temps affligée par une grande sécheresse; le ciel était d'airain, la terre desséchée jusque dans ses fondements n'avait presque plus de suc pour nourrir les herbes et les plantes. Tous les habitants saisis de crainte et plongés dans la désolation faisaient monter vers le ciel leurs prières et le cri de leur misère. Dieu se laissa toucher p,ir leurs supplications : une pluie abondante tombant du ciel vint rafraîchir et vivifier la terre. Toute la ville fut dans l'allégresse; on se réjouissait comme si l'on fût sorti des portes de la mort. Mais au milieu de ce bonheur universel un seul homme ne

1. Ad Corinth., homil. 39.

se réjouissait pas, il marchait triste et sombre dans les rues : c'était un des plus opulents de la ville. On lui demanda la cause de sa profonde tristesse au milieu de la joie commune, et cet homme, tant l'avarice est vile, tant elle est aveugle, cet homme ne put cacher au fond de son coeur la cause de son honteux désespoir. J'ai une grande quantité de mesures de froment, dit-il, et maintenant je ne sais ce que je pourrai en faire... Cet homme était-il honorable, je vous le demande? ne méritait-il pas d'être lapidé comme une bête féroce, comme l'ennemi le plus cruel du genre humain? N'est-il pas abominable de s'attrister de ce que tout le monde ne meurt pas de faim? N'est-ce pas un crime atroce d'appeler les fléaux sur la terre pour augmenter sa fortune, et n'est-elle pas bien vraie, cette sentence de Salomon : Celui qui fait renchérir le prix du blé est maudit du peuple. Tel est l'avare. "

XXXV. Le saint prêtre d'Antioche ne se contentait pas d'attaquer l'avarice, en la montrant sous toutes ses faces les plus hideuses; très-souvent dans ses discours il s'attachait à consoler les indigents, en relevant à leurs yeux les avantages de la pauvreté. " Pourquoi craignez-vous la pauvreté, disait-il, pourquoi soupirez-vous tant après les richesses? Je crains, dites-vous, de mendier mon pain, je crains d'avoir besoin du secours d'autrui. Eh! comment ne voyez-vous pas que votre crainte est déraisonnable, et qu'il vous est impossible d'échapper à toute espèce de pauvreté? Est-ce que tous les jours, est-ce que pour ainsi dire en toutes choses nous n'avons pas besoin d'implorer le secours d'autrui? Pouvons-nous nous passer les uns des autres? Le soldat a besoin de l'artisan, l'artisan du marchand, le marchand du cultivateur; le maître a besoin de son serviteur et celui-ci de son maître; le riche ne peut rien sans le pauvre, ni le pauvre sans le riche. Mais celui qui reçoit l'aumône est beaucoup plus utile, plus nécessaire au monde que celui qui la donne (1); s'il n'y avait pas de pauvres, l'aumône serait impossible, et notre salut serait en grand danger. L'aumône guérit les blessures de nos âmes; la vile du pauvre est une leçon continuelle qui corrige l'orgueil de notre esprit; car le pauvre semble nous dire : ne vous élevez point dans vos pensées; songez à la brièveté et à la fragilité des choses périssables de ce monde; souvenez-vous que la jeunesse est promptement remplacée par la vieillesse, la beauté par la laideur, la force par la faiblesse, l'honneur par le mépris, la santé par la maladie, la richesse par la pauvreté (2).

" La main du pauvre est un autel sur lequel nous offrons à Dieu un sacrifice d'agréable odeur; c'est un trésor dans lequel nous renfermons de précieuses et d'immortelles richesses. Les pauvres sont les représentants de Jésus-Christ, qui tient pour fait à lui-même ce que nous faisons pour ses membres souffrants. La pauvreté est la maîtresse qui enseigne la patience, la prudence et toutes les vertus. L'inégalité des conditions et la pauvreté entrent dans le plan de la Providence qui gouverne le monde. S'il n'y avait pas de pauvres, où trouverait-on des matelots, des pilotes, des laboureurs? Qui voudrait battre le fer, tailler la pierre, porter le ciment et le mortier? Qui voudrait tanner les cuirs, faire les chaussures et les habits? Qui voudrait exercer un art mécanique quelconque? C'est la pauvreté qui a inventé les arts et qui les a perfectionnés; c'est elle qui a excité le génie de l'homme et qui l'a poussé à l'invention des arts et des métiers. Si toits les hommes étaient riches, tous

1 Ad Corinth., homil. 17. — 2 Ibid., 31

s'endormiraient dans la paresse; l'harmonie du monde entier serait troublée, et la société périrait. "

Chrysostome appelait la vraie pauvreté un lieu de refuge et d'assurance, un port tranquille, un exercice continuel de la vraie philosophie, l'imitation de la vie des anges et le chemin du ciel. " L'âme de l'avare, disait-il, est dévorée de mille soins et de mille sollicitudes, comme un vêtement. rongé par la teigne dont pas un seul lambeau n'est intact; elle est couverte de rouille, empoisonnée, corrompue par mille péchés. Mais l'âme du véritable pauvre, du pauvre chrétien et soumis, n'est pas dans cette malheureuse condition; elle brille comme l'or, elle resplendit comme là perle, elle est fraîche, suave comme la rose; elle n'est ni rongée par les vers, ni dépouillée par les voleurs, ni inquiétée par les soins de cette vie; elle ne commande pas aux hommes, il est vrai, mais elle commande aux démons; elle n'approche pas de la personne des empereurs, mais elle approche de Dieu même; elle ne combat pas avec les hommes, mais elle a les anges pour compagnons de milice; elle ne possède pas des monceaux d'or et d'argent, elle n'a pas le plus petit trésor, mais elle est si riche dans sa pauvreté, qu'elle regarde comme rien toutes les richesses du monde. "

Cet éloge magnifique ne s'adresse pas à toute pauvreté, à tous les pauvres quels qu'ils soient, mais à la pauvreté chrétienne et véritable, aux pauvres selon l'Évangile, à ceux qui demeurent soumis et résignés à la volonté divine. La pauvreté évangélique ne consiste pas dans la privation des biens terrestres, mais dans le détachement des richesses; on peut manquer du nécessaire, et cependant être riche par l'affection et le désir, comme aussi on peut être riche des biens de la fortune, et pauvre cependant par le détachement des richesses.

XXXVI. L'estime de la pauvreté n'était pas stérile dans le coeur de Chrysostome; ses paroles et ses actions étaient dans la plus parfaite harmonie : il n'était pas du nombre de ceux qui disent et ne font pas. Maître d'une fortune considérable , il sacrifiait non-seulement ses revenus, mais même ses propriétés pour le soulagement des pauvres, tellement qu'il se réduisit. lui-même à la pauvreté la plus grande. Les vierges et les veuves, les ministres de l'autel, les pauvres honteux, les voyageurs, les pèlerins et les malades, rien n'échappait à son dévouement et à sa charité. Plus de trois mille personnes étaient à sa charge, et son zèle industrieux, sa fortune et les revenus de l'Église d'Antioche dont il était chargé, pouvaient suffire à tant de misères et à tant de besoins. Jamais le pauvre ne le quitta sans avoir été secouru et consolé dans son affliction. Sa charité était si grande, son amour pour les pauvres si connu, que les habitants d'Antioche, loin de se lasser de l'entendre recommander si souvent l'aumône, prenaient plaisir à ses homélies et applaudissaient toutes les fois qu'il se faisait l'avocat des pauvres. Il voulait que l'on donnât, mais avec générosité et avec abondance. " Je vous vois semer souvent, disait-il, mais pas à pleines mains; c'est pourquoi je crains que vous ne récoltiez pas une abondante moisson, d'après cet oracle : L'homme ne récoltera que ce qu'il aura semé.

XXXVII. " Quelle honte pour nous d'être si attachés aux choses périssables, d'être si courbés vers la terre, d'être si peu généreux envers les pauvres qui sont les enfants de Dieu, et en la personne desquels Jésus-Christ se présente à nous! Car ce n'a pas été assez pour lui de souffrir le supplice de la croix et la mort même; il a voulu, pour nous donner occasion de lui témoigner notre amour et notre reconnaissance, se montrer à nous dans la personne du pauvre, de l'étranger, du prisonnier et du malade. Il semble nous dire par la bouche de tous ces membres souffrants (1) : Si vous n'êtes pas reconnaissants pour ce que j'ai fait et souffert pour vous, au moins ayez compassion de ma pauvreté; si ma pauvreté ne vous touche pas, au moins prenez pitié des douleurs, qui m'accablent et des chaînes dont je suis chargé; si mes douleurs, si ma pauvreté, si mes chaînes vous laissent insensibles, au moins laissez-vous fléchir par la considération du peu que je vous demande : je ne vous demande pas une aumône somptueuse, mais seulement un faible morceau de pain, un misérable abri pour la nuit, un mot de bonté et de consolation. Mais si vous êtes insensibles à mes souffrances, du moins soyez touchés de vos propres intérêts, faites-moi l'aumône pour augmenter vos mérites et avoir part aux récompenses que j'ai promises. Que si ces motifs ne vous émeuvent pas, au moins laissez-vous aller à la compassion naturelle au souvenir des ignominies, des douleurs, des souffrances, de la pauvreté que j'ai endurées autrefois pour vous, et que j'endure encore aujourd'hui dans la personne des pauvres. Oui, je jeûne encore, j'ai faim, j'ai soif, j'ai froid, je suis captif, malade, souffrant dans mes pauvres, afin de vous attirer à moi; je veux vous donner occasion d'exercer les oeuvres de miséricorde,, afin de vous récompenser éternellement. Je ne vous dis pas . faites cesser ma pauvreté, rendez-moi riche, quoique je me sois fait pauvre moi-même pour vous enrichir; mais je vous demande un peu de pain, quelques lambeaux de toile inutile; je ne vous demande pas de briser mes chaînes, quoique j'aie moi-même brisé les vôtres, mais de me visiter dans ma prison : c'en sera assez pour me consoler, et en récompense je vous promets le ciel. Je pourrais sans cela vous couronner dans le ciel,

1. Ad Rom., homil., 16.

mais je veux être votre débiteur, je veux vous donner la joie d'avoir en quelque sorte gagné la récompense : c'est pour cela que, pouvant me suffire à moi-même, je parcours cependant le monde en mendiant, debout à votre porte et vous tendant la main; c'est par amour pour vous que je veux m'asseoir à votre table afin de pouvoir, au grand jour des justices éternelles, vous présenter à l'univers, raconter vos bonnes oeuvres, exalter votre compatissante charité, et dire en présence de tous : Voilà celui qui m'a nourri!"

A ces mots toute l'immense basilique fut en mouvement, toutes les mains de la multitude furent tendues vers l'orateur, des cris de joie, des applaudissements redoublés retentirent de toutes parts. Le saint avocat des pauvres fut interrompu dans son homélie par les acclamations du peuple. Son humilité en fut blessée, et il s'écria : " De quoi me servent vos applaudissements et vos louanges? Ce ne sont pas des paroles et des cris que je demande, ce sont des oeuvres et des aumônes abondantes. Ce sont vos aumônes qui feront ma louange, elles seront pour moi une couronne plus resplendissante que le diadème, et pour vous un immense trésor de grâces et de mérites. Tressez-moi donc au sortir d'ici cette couronne immortelle par toutes les mains des pauvres, et préparez-vous à vous-mêmes la paix, le bonheur en la vie présente et une récompense infinie dans les siècles sans fin. "

XXXVIII. Les paroles du saint prêtre étaient souvent applaudies, mais la conduite de ses auditeurs ne répondait pas toujours à ses désirs. Il gémit de temps en temps de ce que ses discours n'opéraient pas de grands résultats pour le soulagement des pauvres. Un jour il se plaignit amèrement de la dureté des riches, et, pour les en convaincre, il fit une statistique des pauvres qui se trouvaient dans Antioche. " Il y a, dit-il, dans cette ville vingt mille citoyens opulents, soixante mille citoyens riches, quatre-vingt mille qui vivent facilement du fruit de leur industrie et de leur travail , et vingt mille pauvres mendiants. Si les citoyens opulents, si les riches qui vivent dans l'aisance se partageaient les pauvres qui manquent de pain et de vêtement, il y aurait à peine un ou deux pauvres à la charge de cinquante riches.

" L'Église d'Antioche nourrit trois mille indigents, et cependant ses revenus ne sont pas aussi considérables que ceux d'une seule famille riche de la ville. Quelle excuse alléguerons-nous au tribunal de Dieu, quel moyen de salut nous restera-t-il, si, tandis que nous vivons dans les festins, la mollesse et les délices, nous laissons les pauvres mourir de faim , de froid et de misère ? J'ai eu faim, nous dira Jésus-Christ, et vous ne m'avez pas nourri, j'ai été nu, et vous ne m'avez pas revêtu. Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (1) ! "

A cette époque il y avait, comme aujourd'hui, de grands désordres, des misères morales profondes et sans nombre parmi ces pauvres : chez les uns la paresse, la gourmandise, l'amour du vagabondage, la fourberie, la ruse et le mensonge; chez les autres les préoccupations excessives de la vie, la haine contre les riches, une ardente et jalouse convoitise, le mépris des règles de la justice, souvent l'oubli de Dieu et la transgression des devoirs du Christianisme. Une foule de ces misérables assiégeaient la porte des églises; on les voyait dans les rues et sur les places publiques, exagérant leurs maux d'une voix lamentable, feignant des misères qu'ils n'avaient pas, quelques-uns essayant de manger des cuirs, ou se plongeant dans des eaux glacées; d'autres allaient pieds nus, portant des plaies qu'ils s'étaient faites volontairement,

1. Matth., cap. XXV.

et quelques autres, chose horrible, montrant de pauvres enfants à qui ils avaient arraché les yeux, afin d'exciter plus sûrement la compassion des passants et d'obtenir de plus abondantes aumônes.

Tous ces désordres affligeaient sensiblement le coeur du généreux protecteur des pauvres; il les attaquait, mais avec douceur et avec bonté, il en gémissait et en même temps il attribuait toutes ces misères à la dureté et à l'inhumanité des riches avares. D'un autre côté, il réfutait avec force les injustes accusations de ces derniers contre ses protégés, et sa charité voulait qu'on accueillît les indigents malgré leurs défauts, et que l'on soulageât leurs misères.

" Ce n'est pas la qualité du pauvre, sa plus ou moins grande moralité qui donne du prix à l'aumône, mais c'est l'intention, c'est la volonté de celui qui la fait (1). Il est écrit : Celui qui vous reçoit me refait; un verre d'eau froide donné en mon nom ne sera point sans récompense; ce que vous avez refusé au dernier des miens, c'est à moi-même que vous l'avez refusé. Ce malheureux qui se présente à vous n'est pas digne de grande considération, je le veux; mais cependant il est homme comme vous, il habite les mêmes lieux que vous; comme vous il est éclairé du soleil; il a une âme aussi bien que vous, il a le même maître, il participe aux mêmes mystères, il est appelé à la même récompense; il a droit à votre compassion, et son droit, c'est sa pauvreté et sa misère. Voyez ici quelle est l'injustice de votre conduite. Eh quoi! vous comblez de présents ces vagabonds qui viennent pendant l'hiver vous fatiguer avec leurs fifres et leurs flûtes; vous récompensez abondamment ces farceurs et ces indignes bouffons qui, le visage tout noirci, et montés sur des tréteaux, insultent indignement les passants et se livrent en votre

1. In Matth., homil. 35.

présence à des propos scandaleux, à des actes ridicules et indécents; mais si un pauvre qui manque de pain vient se présenter à vous, vous le repoussez avec indignation, vous l'accablez d'injures et de malédictions, vous l'accusez de crimes qu'il n'a pas commis, vous lui reprochez sa paresse et son oisiveté! et vous ne faites pas attention que vous-même vous êtes oisif, et due pourtant Dieu ne laisse pas de vous combler des présents de sa compatissante libéralité! Que si vous me dites que vous n'êtes pas oisif, je vous prierai de me dire quelles sont les couvres que vous faites. Vous soignez vos affaires pécuniaires, dites-vous, vous exercez le métier d'hôtelier, vous cherchez à augmenter votre fortune; eh ! comment ne voyez-vous pas que ce ne sont point là des couvres, et que les couvres véritables sont l'aumône, la prière, le soutien des faibles et la défense des opprimés? Ces rouvres, vous ne les faites pas, vous ne vous y exercez pas, et votre vie se passe dans l'inutilité. Oui, vous êtes oisif aux yeux de Dieu, et cependant à cause de votre oisiveté Dieu dit-il : Je vais retirer la lumière, obscurcir le soleil et la lune, supprimer les sources, dessécher les étangs et les fleuves, retenir la pluie du ciel, vicier l'air et rendre stérile le sein de. la terre? Malgré notre honteuse oisiveté Dieu nous refuse-t-il ses bienfaits? que dis-je! ne nous les accorde-t-il pas malgré les péchés due nous commettons et les crimes auxquels nous nous livrons chaque jour?

" Ce n'est pas que j'approuve la fainéantise et la paresse; car l'Apôtre a dit : Si quelqu'un ne veut pas Travailler, qu'il ne mange pas; mais le même Apôtre a dit Ne nous lassons pas de faire le bien'. Votre aumône vous délivrera du péché de cruauté, et peut-être qu'elle retirera le pauvre du péché de paresse. Et ne dites pas : Ce pauvre ment, il feint des misères qu'il n'a pas... Hélas ! il en est

1. II Thessal., cap. X.

d'autant plus malheureux. Ne lui dites pas : Vous avez déjà reçu l'aumône de ma main; une aumône suffit pour un ,jour, mais non pas pour le lendemain. Est-ce que les besoins de ce pauvre ne se font pas sentir tous les jours? Ne disons pas, lorsque le pauvre se présente : mon serviteur n'est pas ici, je suis loin de mon appartement, je ne puis vous soulager. Eh ! ne pouvez-vous donc faire un pas? ne voyez-vous point qu'en faisant l'aumône dans cette circonstance, vous aurez un double mérite, celui de l'aumône et celui du chemin que vous aurez fait pour soulager le pauvre?

" Secouez votre paresse, ayez pitié du pauvre infortuné, gardez-vous de l'outrager, recevez-le avec bonté, ne vous irritez pas de son insistance, des cris de sa misère; c'est le besoin, c'est la nécessité qui l'oblige à vous importuner. C'est Dieu qui vous envoie ce pauvre, il tient pour fait à lui-même ce que vous lui ferez. Dites-lui une parole de consolation, cette parole relèvera son âme accablée par la misère; l'accueil que vous lui ferez sera plus doux que l'aumône même. Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux; vous le savez, il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, il donne à tous avec abondance et sans reproche. Considérez la récompense qui vous attend; l'aumône est un trésor, elle nous rend agréables à Dieu, rien au monde ne nous approche plus du Seigneur, rien ne nous rend plus semblables à lui que la charité et les oeuvres de miséricorde. "

Heureux celui qui est attentif au besoin du pauvre ! le Seigneur le délivrera au jour de l'affliction, le Seigneur le gardera et lui conservera la vie ; il sera heureux sur la terre, le Seigneur le soutiendra sur le lit de sa douleur. Vous ne le livrerez point, Seigneur, à la mauvaise volonté de ses ennemis (1).

1 Ps. XLI.

Le saint prêtre d'Antioche avait médité et compris ces paroles du Prophète, les misères de ses frères touchaient vivement son coeur. Pendant douze ans il fut à Antioche le soutien des faibles, la consolation des affligés, le protecteur des veuves, l'asile des pèlerins, le père nourricier des vierges et des orphelins, l'âme enfin de toutes les oeuvres de miséricorde. Sa charité ardente et ingénieuse trouvait des ressources abondantes; sa frugalité exemplaire, la simplicité de ses vêtements, lui fournissaient le moyen de soulager les misères de ses frères pauvres et souffrants; il donnait ce qu'il avait, et quand il n'avait plus, il faisait retentir avec son éloquence divine, sous les voûtes de la basilique patriarcale, les cris et la détresse des pauvres. Il était la providence des indigents et des malades; Dieu voulut encore qu'il fût dans des circonstances difficiles et périlleuses la seconde providence des riches et de tous ses concitoyens.

 

 

 

LIVRE TROISIÈME. Histoire du Saint depuis la sédition d'Antioche, 387, jusqu'à son épiscopat, 398.

I. Le grand Théodose, issu de la famille de Trajan et né dans la Galice en Espagne, s'était signalé par sa valeur dans les combats comme aussi par sa grande prudence dans les conseils. Héritier du nom et de la gloire de son hère qui avait été général en chef de l'année d'Afrique sous le règne de Valentinien h', soutenu par son propre mérite, il s'était élevé successivement aux différents grades militaires, puis à celui de gouverneur de la Mésie, et enfin à celui de général des armées de Gratien. Après la mort de Valens, Gratien ne pouvant porter seul le fardeau du gouvernement, et voulant en quelque sorte réparer le crime de Valens qoi avait fait mourir injustement le père de Théodose, l'avait associé à l'empire, 379. Il prit pour lui l'Occident et donna l'Orient à Théodose. Ces deux excellents princes réunirent leurs efforts pour repousser les invasions des barbares, détruire le paganisme, et réprimer l'audace des hérétiques ariens qui depuis longtemps troublaient l'Église. Les peuples respiraient en paix sous leur gouvernement ferme et sage, lorsque tout à coup Maxime, général de l'armée de Bretagne, poussé par son ambition, souleva ses soldats et se fit proclamer empereur d'Occident. Sans perdre de temps il traverse la mer et arrive dans les Gaules. Les provinces se soulèvent; partout les peuples reconnaissent son autorité, et Gratien abandonné par son armée tombe entre les mains des rebelles qui le font périr à Lyon, 383. L'Église qu'il avait toujours protégée pleura sa mort; et en effet Gratien méritait d'être pleuré. L'histoire rapporte que ce religieux prince n'eut, en mourant, qu'un seul regret: ce fut de n'avoir pas saint Ambroise auprès de lui pour le disposer à mourir saintement.

II. Une douleur amère remplit l’âme de Théodose en apprenant tout à la fois et la mort tragique de Gratien, son bienfaiteur, et le danger imminent de Valentinien II, frère de Gratien, qui régnait en Italie. Théodose dissimule son ressentiment; il se hâte de régler les affaires intérieures de l'empire; puis il attaque les Barbares, les refoule au delà des frontières, fait sa paix avec eux, et tout à coup suivi d'une puissante armée il marche contre le tyran usurpateur, déjà maître de plusieurs provinces de l'Italie. Mais pour soutenir les frais de la guerre il avait été obligé d'imposer un nouveau tribut. Soit que les peuples le trouvassent excessif, soit que les officiers chargés d'en faire la levée l'exigeassent avec trop de rigueur, des murmures se firent entendre; des troubles même éclatèrent dans plusieurs villes, mais nulle part avec autant de violence qu'à Antioche. — L'édit impérial n'avait point encore paru, due déjà l'on murmurait; ce n'était qu'un bruit sourd qui trouvait peu de croyance, mais qui mettait déjà les esprits dans cet état d'incertitude où ils deviennent plus faciles à émouvoir. Enfin le décret arrive le 26 février au soir, et dès le lendemain matin le gouverneur réunit le conseil des magistrats. A peine la lecture de ce décret est-elle achevée, due tous les assistants s'abandonnent à la douleur et au désespoir. Toute l'assemblée est dans la confusion. Les magistrats sans respect pour les ordres du gouverneur s'élancent de la salle du conseil, se dépouillent de leurs robes, et courant sous le portique : Tout est perdu! tout est perdu! s'écrient-ils, la ville est abîmée, la foudre vient de la frapper; on veut faire mourir de faim nos femmes et nos enfants, une cruelle imposition a détruit Antioche.

Les cris poussés par les magistrats retentissent dans tous les quartiers de la ville, la multitude soulevée en un clin d'oeil y répond par des clameurs furieuses; des paroles de malédiction et de mort s'élèvent de toutes parts contre l'empereur et son gouvernement. Les citoyens irrités ne connaissent plus ni lois, ni prince, ni magistrats, ni patrie. Ils se précipitent vers la maison du gouverneur pour en enfoncer les portes et le massacrer ; les thermes sont pillés, les vases et les ornements sont brisés, les maisons de quelques particuliers sont incendiées, les statues de l'empereur sont insultées avec rage sur toutes les places publiques; bientôt elles sont renversées, ainsi que celles d'Arcadius et d'Honorius; la fureur du peuple arrivée à son comble n'épargne même pas celles de l'impératrice Flaccile et du père de Théodose : on les arrache de leurs bases, des cordes y sont attachées, et chacun s'empresse de prêter son bras à cette oeuvre de rébellion insensée. On les brise en morceaux, on les charge d'opprobres et d'imprécations, et leurs tristes débris sont abandonnés aux enfants qui les traînent ignominieusement dans les rues.

III. Pendant que la populace s'abandonnait à tous ces excès, les citoyens et les magistrats les plus sages, frappés de terreur, se tenaient cachés dans leurs maisons, ne songeant qu'à conserver leur vie. Le comte d'Orient et le gouverneur lui-même n'avaient pas osé avec leurs soldats affronter le danger pour réprimer la sédition et défendre les Statues du prince et de l'impératrice. Mais vers la fin du jour la rage populaire s'étant ralentie, ces deux officiers se présentent à la tête de la garde qui dissipé bientôt la foule des rebelles. Le calme succède à l'orage, mais c'est un calme de terreur et de consternation. Les coupables eux-mêmes, les séditieux les plus ardents, revenus de leur fureur n'envisagent qu'en frémissant cette scène de révolte et de désolation. La vue des images de l'empereur souillées et mutilées, les débris des statues restés au coin des rues et dans la fange font sur eux une impression d'horreur; il leur semble voir les membres de l'empereur lui-même rompus et dispersés. La honte, le regret, les remords déchirants succèdent aux transports de la fureur; un silence de mort a remplacé les clameurs, et les rues et les places où s'élançait tout à l'heure ce peuple furieux n'offrent plus que l'image d'une affreuse solitude. Toute la ville est dans l'anxiété et la stupeur, chacun croit être dans l'illusion d'un rêve; pour expliquer ce qui est arrivé, on est obligé de recourir au surnaturel. Quelques-uns assurent avoir vu, la veille de la sédition, un spectre horrible qui, planant sur la ville et frappant l'air avec un fouet épouvantable, semblait exciter les esprits à la sédition.

Cependant le repentir tardif du peuple n'arrête pas le cours de la justice. Des courriers partent d'Antioche pour porter ces tristes nouvelles à l'empereur; les officiers publics sont occupés à rechercher les criminels, les tribunaux sont ouverts le jour et la nuit, et toutes les prisons regorgent de citoyens prévenus de rébellion. Mais les maux présents font une impression de terreur moins grande sur les malheureux habitants d'Antioche, que ceux qu'ils attendent inévitablement de la colère de Théodose.

IV. Pendant l'effervescence de la révolte, le peuple avait perdu de vue le saint prêtre d'Antioche, il avait oublié sa parole et son éloquence; mais, dans sa détresse, il fut heureux de le retrouver. Hélas ! ce saint prêtre, retiré dans le secret de sa maison, n'avait cessé pendant et depuis la sédition de lever ses yeux et ses mains vers le ciel; car nul mieux que lui ne sentait l'ingratitude et le malheur de ses concitoyens. N'ayant pu empêcher ces criminels excès, il se hâta du moins de tendre les mains aux coupables repentants et de les soutenir dans leur profonde affliction. Avec quelle éloquence cette grande âme, sept jours après la sédition, n'exprime-t-elle pas la douleur qui l'accable en présence de tout le peuple réuni dans la vaste basilique et prosterné dans sa tristesse au pied des autels.

V. " Que dirai-je (1)? Quelles paroles ferai-je entendre? Hélas! nos maux sont si grands, nos blessures si profondes, nos plaies si étendues, les remèdes humains si impuissants, que ce n'est pas le mottent de parler, mais de pleurer ; il nous faut des gémissements et non des paroles, nous avons besoin de prier et non de discourir. Quand le saint homme Job, après avoir perdu sa fortune, sa santé et ses enfants, était tristement assis, râclant, dans sa douleur amère, les ulcères de son corps tombant en pourriture, ses amis qui étaient venus le visiter, l'apercevant dans cet état, s'arrêtèrent à quelque distance, puis ils déchirèrent leurs vêtements, se couvrirent la tête de cendres, et poussèrent de profonds gémissements. C'est ce due devraient faire toutes les pilles voisines d'Antioche; tous leurs habitants devraient accourir, et, en considérant les calamités de cette grande métropole, ils devraient verser des larmes amères. Permettez-moi de pleurer nos malheurs : pendant sept jours je me

1. Ad pop. Antioch. homil. 1.

suis tu comme les amis de Job; permettez-moi d'ouvrir aujourd'hui la bouche pour déplorer avec des larmes brûlantes notre commune calamité. 0 pères! 6 frères ! 8 amis chers à mon coeur! quel démon jaloux a donc troublé notre repos? Qui donc a pu le détruire? Comment, par qui est arrivé ce renversement étrange? Naguère rien n'était plus brillant que la cité, aujourd'hui rien n'est plus misérable; comment ce peuple si paisible, si traitable, si facile à conduire, a-t-il tout à coup brisé son frein pour s'emporter à commettre de pareils excès? Je pleure, je gémis, la douleur m'accable, non par la crainte du châtiment qui est inévitable, mais à cause de la folie d'un dérèglement si prodigieux. Quand l'empereur ne le punirait pas, le regret de nous y être abandonnés nous serait-il supportable? Comment cette ville est-elle passée de l'état heureux où nous l'avons vue dans celui où nous la voyons aujourd'hui? On peut dire d'Antioche ce qu’Isaïe disait autrefois de Jérusalem : " Notre cité est, comme un térébinthe qui a perdu ses feuilles, comme un jardin qui n'est plus arrosé, comme une ruche d'abeilles abandonnée. C’est une énigme que notre malheur : nous fuyons sans qu'aucun. ennemi nous poursuive, nous quittons notre douce patrie sans avoir combattu, nous n'avons point vu briller les armes, et nous souffrons tous les maux de l'esclavage (1). "

Après avoir exprimé sa douleur et déploré les malheurs de la patrie, le saint prêtre cherche à relever les esprits abattus. " Prêtez-moi une oreille attentive , s'écrie-t-il, combattez votre tristesse, revenez à vos habitudes de paix et de tranquillité. Réunissons-nous comme autrefois dans ce saint lieu, laissons l'avenir à la disposition de la Providence; sa bonté saura nous relever, et les maux qui nous accablent se changeront en biens. Ranimons

1. Isaïe, cap. VI.

notre courage, souvenons-nous que le chrétien doit être plus fort dans le malheur que l'infidèle. Appuyé sur l'espérance des biens éternels, il doit s'élever au-dessus des orages et des tempêtes ; la générosité de son tueur doit être supérieure à tous les événements. Ayons donc confiance en Dieu qui nous a comblés de tant de bienfaits, et soyons assurés qu'il aura plus de soin de notre salut et de notre vie que nous ne pourrions en avoir nous-mêmes; remettons notre sort entre ses mains, et attendons tout de sa miséricorde. "

Il n'est pas difficile d'expliquer la consternation du peuple et la douleur de Chrysostome. Depuis la sédition les juges étaient assis sur leurs tribunaux, chaque jour une foule de malheureux étaient traînés à leurs pieds, interrogés, convaincus, suppliciés. Les instruments de la justice étaient en permanence; on entendait la voix des bourreaux, les cris des victimes auxquels répondaient les cris de leurs proches et de leurs amis. Les avenues du prétoire étaient encombrées jour et nuit d'une foule dé femmes qui enveloppées de leurs voiles, se lamentant et se roulant à terre, demandaient grâce pour leurs pères, leurs fils et leurs maris. Les magistrats étaient en prison, et un grand nombre d'habitants pour échapper à la justice s'étaient retirés dans les montagnes.

VI. Les interrogatoires et les exécutions cessèrent, mais la crainte de la colère de Théodose n'était pas moins vive. On connaissait la bonté de ce prince, il est vrai, mais aussi sa justice inflexible; on savait les excès auxquels la colère pouvait le porter, et auxquels elle le porta en effet quelque temps après contre les habitants de Thessalonique, dont huit mille furent immolés par ses ordres. On craignait d'autant plus le ressentiment de l'empereur, qu'il avait eu plus de bonté pour la ville d'Antioche. Ces craintes n'étaient que trop fondées.

Tout à coup au milieu de ces perplexités on apprend que c'en est fait d'Antioche, que tous les biens des citoyens sont confisqués, que tous les habitants seront passés au fil de l'épée, que la ville sera renversée de fond en comble, et que Théodose irrité a juré d'y faire passer la charrue pour effrayer à jamais les peuples ingrats et rebelles. A cette nouvelle un immense cri de douleur s'échappe de toutes les bouches; le voile du deuil et de la mort enveloppe la ville entière. Les innocents et les coupables croient toucher à leur dernière heure; il leur semble déjà voir autour de la ville les légions avides de sang et de pillage et impatientes d'exécuter les vengeances impériales. La foule consternée n'a plus d'espérance que dans la protection miraculeuse du Seigneur; elle court an palais patriarcal, et bientôt Flavien et Chrysostome sont environnés d'un peuple livré au désespoir, qui les conjure d'avoir pitié de ses maux et de fléchir la colère de l'empereur.

VII. On était au commencement du carême; le saint évêque pressé par ses enfants désolés et accablé lui-même de douleur ne peut plus se contenir. Sa détermination est prise : sans s'occuper ni de son grand âge, ni de ses infirmités, ni des fatigues d'un voyage de trois cents lieues, ni même du triste état dans lequel il laisse une sueur chérie, réduite à la dernière extrémité par une cruelle maladie, il part pour Constantinople au milieu des larmes et des gémissements universels, résolu de mourir, ou de fléchir Théodose. Tous les coeurs suivent de leurs voeux le saint vieillard; on espère que la bonté naturelle de l'empereur ne pourra se défendre d'écouter ses paroles et de faire grâce à Antioche.

Pendant le voyage de Flavien, le peuple placé entre la vie et la mort donna des preuves éclatantes de sa foi et de sa pénitence. Cette ville voluptueuse changea tout d'un coup de face : les bains, les théâtres furent déserts; plus de jeux, plus de festins, de débauches; plus de chansons dissolues ni de danses lascives; le peuple passait les journées à l'église; toute la ville semblait être un monastère. Le sophiste Libanius en gémit; mais Chrysostome s'en réjouit devant le Seigneur.

VIII. Dès le lendemain du départ du saint évêque, les habitants d'Antioche se réunirent dans la basilique, et Chrysostome, leur consolateur, commença son homélie en rappelant le départ de Flavien.

" En contemplant cette chaire épiscopale que n'occupe plus le saint pontife qui avait coutume de présider à nos assemblées, j'éprouve tour à tour des sentiments opposés de joie et de tristesse (1) : je gémis, je verse des larmes de ne point voir ici ce saint vieillard, notre père; mais d'un autre côté je me réjouis de son absence, en considérant que son départ a pour objet notre salut commun. Oui, fidèle disciple du divin Maître, Flavien notre père a voulu exposer sa vie pour son troupeau; il est allé implorer la clémence de l'empereur. Ne désespérons donc pas de notre salut, mais rendons efficace la démarche de notre pontife par nos prières et nos supplications; implorons la clémence du Roi des rois, tandis que l'on supplie pour nous auprès des majestés de la terre; rendons plus puissantes nos prières par le jeûne et la mortification. "

Pendant tout le temps du carême qui commença cette année à Antioche le huitième jour de mars, Chrysostome continua de prêcher au peuple dont il sut calmer les craintes et essuyer les larmes. Les philosophes avaient disparu. " Où sont-ils maintenant, s'écrie Chrysostome,

1. Homil. 2.

où sont-ils ces hommes à grande barbe et, à longs manteaux, qui se promenaient autrefois le bâton à la main avec tant d'orgueil et de morgue dans les rues de la ville? Hélas! ils ont disparu; ils vous ont abandonnés à votre douleur pour se cacher dans les cavernes des montagnes. "

Tandis que les riches enfouissaient leurs richesses, tandis que les philosophes fuyaient Antioche comme si la peste y eût régné, les vrais philosophes, les moines du désert quittaient leur solitude pour venir consoler leurs concitoyens affligés. Ils surent inspirer aux uns le. détachement du monde et le mépris de la mort., aux autres la confiance en la protection de Dieu qui fléchirait l'empereur; à tous ils protestèrent qu'ils étaient venus pour obtenir leur grâce ou pour mourir avec eux. Un d'entre eux, appelé Macédone, arrêtant un jour dans la rue les officiers de l'empereur : " Allez, leur dit-il, porter ces paroles à votre maître : Vous êtes empereur, mais vous êtes homme et vous commandez à des hommes qui sont les images de Dieu. Craignez la colère du Créateur, si vous détruisez la créature. Vos statues brisées seront rétablies; mais quand vous aurez fait mourir les hommes, comment les ressusciterez-vous? "

IX. Ce fut surtout à Chrysostome que la ville fut redevable de la tranquillité où elle se maintint au milieu des cruelles alarmes qui survinrent. Le peuple accourait en foule pour l'entendre; les malheureux semblaient oublier leurs craintes et leurs terreurs en présence de l'autel; la parole, la voix de Chrysostome, ses accents divins étaient pour eux une mélodie qui calmait pour un instant les terribles inquiétudes dont ils étaient agités. Pendant l'absence de Flavien, Chrysostome parut. se multiplier; son zèle et sa charité redoublèrent. Il prononça vingt discours, supérieurs à tout ce qu'Athènes et Rome ont produit de plus éloquent. L'art en est vraiment merveilleux et divin. Incertain du parti que voudra prendre Théodose, il mêle ensemble l'espérance du pardon, le mépris des richesses, le mépris des plaisirs et de la mort; il dispose ses auditeurs à recevoir avec soumission et sans trouble les ordres de la Providence. Tantôt il entre avec tendresse dans les sentiments de ses concitoyens, mais pour les relever et les fortifier; tantôt il les arrête sur la vue de leurs propres malheurs; tantôt pour les encourager, il les transporte de la terre au ciel; quelquefois pour les distraire de la crainte présente, il leur en inspire une autre plus vive; souvent il les occupe du souvenir de leurs péchés, et leur montrant le bras de Dieu levé sur leurs têtes, il les empêche de penser au bras du prince dont ils sont menacés.

X. Théodose, en apprenant la sédition d'Antioche et l'ingratitude dont ses habitants s'étaient rendus coupables, se livra aux transports de cette violente colère qui lui était ordinaire et dont les premiers accès étaient toujours terribles. Le titre de métropole de la Syrie et de capitale de l'Orient fut transféré à Laodicée la rivale d'Antioche; les théâtres et les thermes furent interdits; Antioche perdit tous ses privilèges, en attendant le moment de la vengeance qui devait renverser ses palais et. ses murailles, et effacer pour jamais son nom et sa mémoire. Ce qui irritait l'empereur, c'était moins l'injure personnelle qu'il avait reçue, que celle qui avait été faite à la mémoire de son père Théodose et surtout à celle de l'impératrice Flaccile.

XI. Le souvenir de cette femme chérie, que la mort venait de frapper, était profondément gravé dans son coeur; la plaie que lui faisait son absence était toujours aussi douloureuse, et l'on peut dire que si rien n'égalait l'estime et l'amour qu'il lui avait voués, personne aussi n'était plus digne qu'elle de son attachement et de ses regrets. Saint Grégoire de Nysse, dans l'oraison funèbre qu'il prononça sur son tombeau, l'appelle l'ornement de la justice, l'image vivante de la bonté, le parfait modèle de la douceur et de la chasteté; il ajoute qu'elle était la gloire des saints autels, le trésor des pauvres et la consolation des affligés. Compagne de la fortune de Théodose, elle était sa joie et sa consolation et quelquefois même sa lumière et son conseil; sans cesse elle lui rappelait ce qu'il avait été, la conduite de Dieu à son égard et la reconnaissance qu'il devait à la divine Providence. Sa douceur et sa bonté modéraient l'empereur dans les emportements de la colère; ses conseils et ses exemples le portaient à la pratique des vertus. Accessible à tous, elle se dévouait an bien de tous; son titre d'impératrice, la couronne qui ornait son front, le trône sur lequel elle était assise, loin de lui inspirer des sentiments d'orgueil, la rendaient au contraire plus humble et plus débonnaire; elle ne se souvenait de sa dignité que pour faire plus de bien et secourir plus de misères. On la voyait dans les maisons des pauvres, au milieu des hôpitaux, soignant les malades, coupant leur pain, pansant leurs blessures et se livrant à leur égard à tous les ministères que peuvent inspirer le zèle, la piété la plus tendre et la plus compatissante charité. Comme on l'engageait à ne point soulager les pauvres et les malades par elle-même, elle répondit : Mon titre d'impératrice ne me dispense pas d'être chrétienne; je vois dans les pauvres et dans les malades la personne de Jésus-Christ pauvre et souffrant, et je suis trop honorée et trop heureuse de les soulager de mes propres mains.

On comprend donc aisément les regrets de Théodose et combien dut lui être sensible l'injure faite à la mémoire de cette princesse accomplie et qui lui était, si chère. Aussi dans les transports de colère qu'excitait en lui la pensée de la sédition d'Antioche, répétait-il sans cesse : " Si j'avais manqué, il fallait s'en prendre à moi-même; c'est contre moi qu'il fallait tourner les armes, mais pourquoi attaquer les morts et outrager la mémoire d'une princesse qui n'a jamais fait que du bien? "

XII. Cependant Flavien s'acheminait avec diligence, mais pas assez vite au gré de ses désirs, vers Constantinople; il traversait péniblement les plaines et les montagnes de la Cilicie, de la Cappadoce, de la Galatie et de la Bithynie, voisines de la ville impériale. Ce saint vieillard courbé sous le poids des infirmités et des ans devait naturellement succomber à la fatigue d'un pareil voyage; mais l'amour et la sollicitude de son troupeau, les larmes, la désolation dont il avait été témoin, la pensée des malheurs qui menaçaient ses enfants ranimaient son courage et semblaient lui donner des ailes. Il savait la consternation des habitants d'Antioche placés entre la vie et la mort, attendant chaque jour dans d'inexprimables angoisses l'arrivée des légions impériales, et incertains le soir s'ils ne se réveilleraient pas le lendemain au milieu des massacres et des incendies. Enfin le vénérable pontife arrive à Constantinople; il entre dans ce palais où règnent la grandeur et la magnificence; il paraît devant Théodose. D'abord il se tient loin du trône (1) dans un morne silence, les yeux baissés vers la terre comme s'il eût été chargé seul de tous les crimes de ses compatriotes.

XIII. A sa vue la plaie du coeur de Théodose s'ouvrit plus douloureusement que jamais. Il se plaint à Flavien de l'ingratitude des habitants d'Antioche; il rappelle

1 Ad Populum, homil. 20.

les bontés qu'il a eues pour eux, et à chaque instant il s'écrie : " Est-ce donc ainsi que j'ai mérité tant d'outrages! Quelle est donc l'injustice dont ils ont prétendu se venger? Pourquoi, non contents de m'insulter, ont-ils porté leur fureur jusque sur les morts? Si j'étais coupable à leur égard, ils devaient m'attaquer moi seul, mais pourquoi outrager ceux qui ne sont plus et qui ne les ont jamais offensés? N'ai-je pas donné à leur ville des marques de préférence sur toutes les autres villes de l'empire? Je désirais ardemment de voir Antioche, j'en parlais sans cesse, j'attendais avec impatience le moment où je pourrais en personne recevoir les témoignages de leur affection et leur en donner de ma tendresse. "

XIV. Flavien pénétré de ces justes reproches et poussant un profond soupir rompit enfin le silence, et d'une voix entrecoupée de sanglots : " Prince, dit-il, notre ville infortunée n'a que trop de preuves de votre amour, et ce qui faisait sa gloire fait aujourd'hui sa honte et notre douleur. Détruisez-la jusqu'aux fondements, réduisez-la en cendres, faites périr jusqu'à nos enfants par le tranchant de l'épée; nous méritons encore de plus sévères châtiments, et toute la terre épouvantée de notre supplice avouera cependant qu'il est au-dessous de notre ingratitude. Nous en sommes même déjà réduits à ne pouvoir être plus malheureux. Accablés de votre disgrâce, nous ne sommes plus qu'un objet d'horreur. Nous avons dans votre personne offensé l'univers entier; il s'élève contre nous plus fortement que vous-même. Il ne reste à nos maux qu'un seul remède. Imitez la bonté de Dieu : outragé par ses créatures, il leur a ouvert les cieux. J'ose le dire, grand prince; si vous nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre indulgence, mais vous devrez à notre offense l'éclat d'une gloire nouvelle : nous vous aurons, par notre attentat, préparé une couronne plus brillante que celle dont Gratien a orné votre front (1); vous ne la tiendrez que de votre vertu. On a détruit vos statues : ah! qu'il vous est facile d'en rétablir qui soient infiniment plus précieuses! ce ne seront pas des statues muettes et fragiles, exposées dans les places aux caprices et aux injures de la multitude : ouvrages de la clémence et aussi immortelles que la vertu même, celles-ci seront placées dans tous les coeurs; et vous aurez autant de monuments qu'il y a d'hommes sur la terre et qu'il y en aura jamais. Non, les exploits guerriers, les trésors, la vaste étendue d'un empire, ne procurent pas aux princes un bonheur aussi pur et aussi durable que la bonté et la douceur, Rappelez-vous les outrages que des mains séditieuses firent aux statues de Constantin et les conseils de ses courtisans qui l'excitaient à la vengeance. Vous savez que ce prince portant alors la main à son front leur répondit en souriant: Rassurez-vous, je ne suis point blessé. On a oublié une grande partie des victoires de cet illustre empereur; mais cette parole a survécu à ses trophées

elle sera entendue des siècles à venir, elle lui méritera à jamais les éloges et les bénédictions de tous les hommes. Qu'est-il besoin de vous mettre sous les yeux des exemples étrangers:' il ne faut que vous montrer vous-même à vous-même. Souvenez-vous de ce soupir généreux que la clémence fit sortir de votre bouche, lorsqu'aux approches de la fête de Pâques, annonçant par un édit aux criminels leur pardon et aux prisonniers leur délivrance, vous ajoutâtes : Que n'ai-je aussi le pouvoir de ressusciter les morts! Vous pouvez faire aujourd'hui ce miracle : Antioche n'est plus qu'un sépulcre; ses habitants ne sont plus que des cadavres; ils sont morts avant le supplice qu'ils ont mérité; vous pouvez d'un seul mot leur rendre

1. Ad Populum, homil. 20.

la vie. Les infidèles s'écrieront : Qu'il est grand le Dieu des chrétiens! Des hommes il sait faire des anges! il les affranchit de la tyrannie de la nature. Ne craignez pas que notre impunité corrompe les autres villes : hélas ! notre sort ne peut qu'effrayer. Tremblants sans cesse, regardant chaque nuit comme la dernière, chaque jour comme celui du supplice, fuyant dans les déserts, en proie aux bêtes féroces, cachés dans les cavernes, dans le creux des rochers, nous donnons au reste du monde l'exemple le plus lamentable. Détruisez Antioche; mais détruisez-la comme le Tout-Puissant détruisit autrefois Ninive : effacez notre crime par le pardon; anéantissez la mémoire de notre attentat en faisant naître l'amour et la reconnaissance. Il est aisé de brûler des maisons, d'abattre des murailles; mais de changer tout à coup des rebelles en sujets fidèles et affectionnés, c'est l'effet d'une vertu divine. Quelle conquête une seule parole peut vous procurer : elle vous gagnera le coeur de tous les hommes ! Quelle récompense vous recevrez de l'Éternel ! il vous tiendra compte non-seulement de votre bonté, mais aussi de toutes les actions de miséricorde que votre exemple produira dans la suite des siècles.

" Prince invincible, ne rougissez pas de céder à un faible vieillard après avoir résisté aux prières de vos plus braves officiers : ce sera céder au Souverain des empereurs qui m'envoie pour vous prêcher l'Évangile et vous dire de sa part : Si vous ne remettez pas les offenses commises contre vous, votre Père céleste ne vous remettra pas les vôtres. Représentez-vous ce jour terrible dans lequel les princes et les sujets comparaîtront au tribunal de la suprême justice; et faites réflexion que toutes vos fautes seront alors effacées par le pardon que vous nous aurez accordé. Pour moi, je vous le proteste, grand prince, si votre juste indignation s'apaise, si vous rendez à notre patrie votre bienveillance, j'y retournerai avec joie; j'irai bénir avec mon peuple la bonté divine et célébrer la vôtre. Mais si vous ne jetez plus sur Antioche que des regards de colère, mon peuple ne sera plus mon peuple; je ne le reverrai plus; j'irai dans une retraite éloignée cacher ma honte et mon affliction; j'irai pleurer jusqu'à mon dernier soupir le malheur d'une ville qui aura rendu implacable pour elle seule le plus humain et le plus doux de tous les princes. "

XV. Pendant le discours de Flavien, l'empereur avait fait effort sur lui-même pour comprimer sa douleur. Enfin ne pouvant plus retenir ses larmes : " Pourrions-nous, dit-il, refuser le pardon à des hommes semblables à nous, après que le Maître du monde s'étant réduit pour nous à la condition d'esclave a bien voulu demander grâce à son Père pour les auteurs de son supplice, qu'il avait comblés de ses bienfaits? " Flavien touché de la plus vive reconnaissance demandait à l'empereur la permission de demeurer à Constantinople pour célébrer avec lui la fête de Pâques : " Allez mon père, lui dit Théodose; hâtez-vous de vous montrer à votre peuple, rendez le calme à la ville d'Antioche; elle ne sera parfaitement rassurée après une si violente tempête, que lorsqu'elle reverra son pilote. " L'évêque le suppliait d'envoyer son fils Arcadius. mais le prince pour lui témoigner que, s'il lui refusait cette grâce, ce n'était par aucune impression de ressentiment, lui répondit : " Priez Dieu, mon père, qu'il me délivre des guerres dont je suis menacé, et vous me verrez bientôt moi-même. " Lorsque le prélat eut passé le détroit, Théodose lui envoya encore des officiers de sa cour pour le presser de se rendre à son troupeau avant la fête de Pâques.

XVI. Quoique Flavie n usât de toute la diligence dont il était capable, cependant, pour ne pas dérober à son peuple quelques moments de joie, il se fit devancer par des courriers qui portèrent la lettre de l'empereur avec une promptitude incroyable.

Flavien était de retour à Antioche pour la solennité de Pâques; toute la ville accourut à la basilique patriarcale pour admirer son pasteur. Ce fut dans cette circonstance solennelle que Chrysostome prêcha sa vingt-unième homélie sur la sédition d'Antioche. En commençant, il s'écria : " Béni soit le Seigneur notre Dieu, qui nous permet de célébrer aujourd'hui avec vous tous, dans les transports de l'allégresse, cette auguste et sainte solennité! Béni soit Dieu, qui a rendu la tête aux membres, le pasteur aux brebis, le maître aux disciples, le général à ses soldats et le pontife à ses prêtres ! Béni soit Dieu, qui a usé envers nous tous d'une miséricorde ineffable, et gui, dans sa bonté, nous a accordé plus que nous n'avions demandé! Qui aurait osé espérer qu'en si peu de temps le saint Pontife, notre Père, aurait pu effectuer un si long voyage, nous réconcilier avec l'empereur et se trouver aujourd'hui au milieu de ses enfants? Ce que nous n'osions espérer, Dieu l'a fait : Flavien, notre Père, est de retour; nous jouissons aujourd'hui de sa présence, il préside à cette auguste solennité. Bénissons le Seigneur, admirons sa puissance, remercions sa bonté qui a changé notre tristesse en la joie la plus vive, et qui s'est servi des calamités dont le démon nous avait accablés pour rendre plus illustres encore notre ville, l'empereur lui-même et notre saint Pontife (1).

" Oui, Antioche a manifesté sa foi dans ce péril extrême, en implorant non pas le secours des riches et des puissants, mais celui de Dieu et de ses ministres;

1. Homil. 21.

l'empereur a signalé sa grandeur et sa magnanime bonté, et Flavien a montré sa foi vive, son courage inébranlable et l'amour ardent qu'il porte à ses enfants. "

Chrysostome exposa, au milieu des applaudissements et des larmes de tout ce grand peuple réuni, les diverses circonstances du voyage de Flavien, telles que nous les avons déjà rapportées. Comme la ville, à la nouvelle du pardon, avait fait de grandes réjouissances, il exhorte ses auditeurs à les continuer toute leur vie, en se couronnant, non de fleurs, mais de vertus, et en allumant dans leurs âmes la flamme des bonnes oeuvres. " Vous n'êtes pas seulement obligés à Dieu d'avoir terminé vos maux, mais de les avoir fait naître; car l'un et l'autre ont concouru à la gloire de notre patrie. Annoncez toutes ces choses à vos enfants; que jusqu'à la dernière génération on sache de quelle clémence Dieu a usé envers nous; qu'on admire la foi des citoyens d'Antioche, le zèle et l'amour généreux de Flavien, et la bonté du prince magnanime qui nous a si généreusement présenté la main pour nous relever. "

XVII. La tempête, qui avait été sur le point de renverser Antioche, avait produit de salutaires effets dans toutes les classes de la société, riches et pauvres, grands et petits, fidèles et infidèles, tous reconnaissaient et bénissaient la miséricorde qui les avait sauvés. Les désordres avaient disparu, les églises remplaçaient le cirque et les théâtres; les hérétiques gardaient le silence, les catholiques étaient plus fervents, et les païens eux-mêmes, abandonnés dans le danger par les sophistes et protégés par les moines, avaient en grand nombre embrassé le christianisme; Antioche enfin avait changé de face. Cet heureux état de ferveur subsista tant que se fit sentir dans les esprits l'impression profonde de terreur produite

par les événements que nous avons racontés. Mais quand le temps, les occupations et la dissipation inhérente aux affaires eurent affaibli ce sentiment si vif, on vit peu à peu le monde, les plaisirs et les désordres reprendre leur empire accoutumé. Bientôt Antioche redevint ce qu'elle était auparavant, une ville voluptueuse et criminelle, où Chrysostome trouva toujours un vaste champ ouvert à tous les efforts de son zèle et de son inépuisable charité.

Nous ne le suivrons pas dans les hôpitaux, auprès du lit des malades, dans les réduits du pauvre, dans les maisons des veuves et des orphelins, consolant les affligés, accueillant les pèlerins, reprenant, avertissant dans le secret des familles, instruisant les vierges et la foule des catéchistes, dirigeant les diacres et les prêtres, et encourageant par ses conseils les solitaires qui vivaient sur les montagnes voisines d'Antioche. Nous nous contenterons, pour donner une idée de sa foi vive, de son amour immense pour Dieu et le salut des âmes, de le montrer encore à la tribune comme prédicateur de la parole sainte.

XVIII. Nous aurions pu renvoyer ces considérations à la fin de cette histoire, mais comme c'est à Antioche que ce saint prêtre prononça la plupart des homélies qui lui ont mérité l'admiration de tous les siècles et le glorieux surnom de Chrysostome, nous avons cru que c'était ici le lieu de parler du précieux talent de la parole qu'il avait reçu de Dieu et dont il fit un si saint usage. Soit qu'on envisage les discours du saint orateur quant an fond ou quant à la forme, on les trouve admirables et au-dessus de tous les éloges; c'est ce dont conviennent les païens, les hérétiques, les catholiques, tous ceux enfin qui ont lit ses écrits. Suidas le met au-dessus de tous les orateurs païens ou chrétiens. Saint Nil assure que son éloquence est plus abondante que les sources du Nil, et saint Isidore de Damiette, qui vivait dans le même siècle, ne pouvait souffrir que ses ouvrages fussent inconnus à un de ses amis. " Je m'étonne extrêmement que, la gloire des écrits que le très-sage Jean-Chrysostome a laissés après sa mort étant répandue comme elle est de toutes parts, vous soyez assez ignorant pour n'en avoir nulle connaissance. C'est ignorer les plus belles choses; c'est ne pas voir le soleil en plein midi ; peut-on lire ces écrits sans s'y laisser prendre? y a-t-il un homme qui soit assez insensible pour ne pas remercier la Providence d'avoir donné au monde une si brillante lumière, un orateur qui opérait des prodiges mille fois plus surprenants que tous ceux que la fable nous raconte de la lyre d'Orphée? "

XIX. Depuis les apôtres divinement inspirés, nul homme n'a plus dignement, plus éloquemment annoncé aux hommes les mystères du salut éternel; la douceur et la majesté règnent dans toutes ses homélies. En se rendant intelligibles aux plus simples, il conserve une élévation d'esprit, une grandeur imposante qui se fait admirer des savants. C'est un fleuve de lait et de miel, profond, large, intarissable; il s'insinue dans les esprits avec adresse pour y régner en souverain; chacune de ses paroles laisse dans l'âme une vive lumière et dans le coeur un aiguillon pénétrant. Il combat toujours avec des armes brillantes; il poursuit le vice jusque dans ses derniers retranchements et ne le laisse que quand il est terrassé. Le bruit éclatant de son tonnerre attire les pécheurs qu'il épouvante, et les éclairs qu'il jette de toutes parts ravissent les yeux sans les blesser. Le coeur de l'homme n'est point pour lui un abîme, il sait en démêler tous les secrets, il en parcourt tous les replis les plus cachés : tantôt il attaque, tantôt il défend; ici il expose, là il explique; il frappe, il fait au cœur de douloureuses blessures; il convainc, il touche, il émeut, il effraye, il console, il rassure; souvent il terrasse, mais toujours pour relever les âmes et les édifier. Son style est simple, mais parfois sublime; son expression est claire, naturelle et toujours magnifique. Ses efforts sont justes et réglés; il se soutient par ses propres forces et par les secrets de l'art; il parle aux hommes qui sont sur la terre, mais son génie s'élevant au-dessus des choses passagères, et inspiré par la foi, plane dans les régions célestes d'où il enseigne aux hommes les secrets de Dieu et les vérités éternelles. C'est donc avec juste raison que ses contemporains et tous les siècles postérieurs ont personnifié en lui l'éloquence et lui ont donné les glorieux surnoms de Chrysostome, Théostome, Chrysostome.

Mais ne nous arrêtons point à ces généralités, et, sans faire ici un traité d'éloquence étranger au but que noirs nous sommes proposé, étudions en détail les qualités de ce merveilleux génie. Examinons d'abord d'une manière plus approfondie l'objet de ses écrits et de ses travaux pendant les dix dernières années de son séjour à Antioche.

Une tâche immense lui était imposée. Ce n'était plus le siècle des martyrs où pour faire triompher la religion il suffisait, avec l'aide de la grâce, de confesser humblement sa foi et de mourir; mais c'était l'époque des combats intellectuels. Le Christianisme était attaqué au dedans par cette multitude d'hérésies qui, nées du rationalisme, allaient grossissant et se multipliant les unes les autres par voie de conséquence ou par voie d'opposition ; il était attaqué au dehors par le paganisme, qui, se sentant défaillir, réunissait ses dernières forces dans la personne des philosophes et des ambitieux pour défendre ses autels, renverser le Christianisme et reconquérir l'empire du monde. Deux fois pendant l'espace de trente ans, depuis Julien jusqu'à Eugène, il était monté sur le trône des Césars. Les païens étaient encore nombreux à la cour, dans l'armée, dans les villes et les hameaux. Jamblique, Porphyre, Libanius, Maxime et le préfet Symmaque gémissaient sur le sort de l'ancienne religion; ils défendaient l'autel de la Victoire, imploraient la clémence des empereurs pour le rétablissement des sacrifices, menaçaient l'empire de la colère des dieux et s'efforçaient de déverser le mépris sur le culte chrétien. Mais Dieu n'abandonna pas son Église : il sut opposer à ce mal un remède efficace; il suscita des hommes puissants en oeuvres et en paroles pour combattre en faveur du Christianisme.

Tandis que Théophile d'Alexandrie et saint Martin de Tours, l'un en Égypte et l'autre dans les Gaules, renversaient les temples des dieux; tandis que saint Ambroise s'opposait en Italie aux entreprises du païen Symmaque, et que le génie d'Augustin frappait en Afrique les erreurs des Manichéens et des Pélagiens, Chrysostome défendait et vengeait la foi chrétienne dans l'Asie. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit de la manière dont il attaque le paganisme ; seulement, nous devons ajouter un mot sur la manière dont il établit la divinité du Christianisme.

" Le Christianisme s'est établi dans le monde, dit-il, non point par les moyens humains, par la richesse, la force, l'éloquence, mais sans aucun moyen humain et contre tous les obstacles. Expliquez, si vous pouvez, comment des pêcheurs, des faiseurs de tentes, des ignorants sans éloquence, sans ressources, venus de la Judée, ont pu au milieu des persécutions et des périls amener à la foi les philosophes , les orateurs et les savants? Expliquez comment ils ont pu, sans le secours divin, établir le Christianisme malgré les peuples et les tyrans armes, malgré les philosophes et les sophistes, ayant à lutter contre l'erreur, l'habitude, les passions et les préjugés consacrés par les siècles; sans cesse exposés à la persécution, aux tortures et à la mort (1)? Si douze hommes faibles, sans armes, sans expérience dans les combats, s'élançaient tout à coup contre une armée de combattants, parvenaient sans recevoir aucune blessure à détruire cette armée , ne serait-ce pas une chose étrange, supérieure aux forces de la nature? Or c'est ce qu'ont fait les Apôtres; la victoire qu'ils ont remportée sur le monde est mille fois plus grande, mille fois plus admirable; elle ne peut être que l'effet de la puissance divine. "

XX. Chrysostome revient souvent sur cette preuve du Christianisme, sur la constance des martyrs, sur la force des prophéties et leur accomplissement, sur la sainteté des Apôtres et des premiers fidèles, qui persuadaient plus efficacement par leurs actions que par leurs paroles; et pour détruire d'un seul coup et par la racine toutes les objections de la raison humaine, il montre la faiblesse de la raison, la nécessité de la foi non-seulement dans les choses spirituelles, mais dans toutes les choses et les circonstances de la vie; l'impossibilité de dire le pourquoi et le comment de phénomènes qui se passent tous les jours sous nos yeux.

" Rien n'est plus déraisonnable, dit-il, que de vouloir soumettre les mystères divins aux raisonnements humains; c'est en voulant pénétrer les mystères et en les mesurant à la faiblesse de la raison, que les hérétiques ont fait naufrage (2). Les choses infinies ne peuvent s'expliquer

1 Ad Cor., homil. 3. — 2. Ibid., homil. 4.

par une intelligence bornée. Je sais que Dieu est partout et tout entier dans chaque partie de l'univers, mais comment? je l'ignore. Je sais que Dieu est éternel, sans principe, sans auteur de son être; mais comment? je l'ignore. Je sais que le Fils est engendré du Père; mais comment? je l'ignore encore. Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais le mystère de cette divine procession nous est caché. Ne vous étonnez pas de cette ignorance : la raison humaine est bornée, et il faut qu'elle admette des mystères, même dans les choses les plus ordinaires. Le pourquoi et le comment sont souvent impossibles à dire. Si un de ces hommes qui ne veulent admettre que ce qu'ils comprennent, vous demandait de lui expliquer comment et pourquoi il aperçoit les objets, ce serait en vain que vous vous efforceriez de lui dire le pourquoi et le comment; vous ne pourriez pas lui expliquer pourquoi les yeux voient et non pas les oreilles; pourquoi celles-ci entendent plutôt que les yeux, et si vous tentiez de le persuader par le raisonnement, vous perdriez votre peine et vous tomberiez dans le ridicule. Ainsi en est-il des mystères : nous avons des preuves de leur existence, mais il est ridicule de vouloir les pénétrer pour les expliquer. La foi humble et simple est donc nécessaire; c'est un vaisseau qui vogue sûrement en pleine mer, hors duquel on ne peut attendre que le naufrage et la mort. "

XXI. Ce n'était pas assez de combattre les ennemis extérieurs et de montrer la divinité du Christianisme, Chrysostome avait à combattre les ennemis intérieurs, c'est-à-dire cette foule de sectaires si nombreux à Antioche et dans l'Asie. Il avait à établir la Trinité des personnes divines contre Noétius et Sabellius, l'incarnation et la divinité du Verbe contre Cérinthe, Ébion, Arius, les anoméens et les différentes nuances de cette secte; la réalité du corps de Jésus-Christ contre les partisans de Basilide et d'Apelles qui soutenaient que le Verbe n'avait pris qu'un corps fantastique et que Marie n'était point sa mère; l'excellence de la virginité contre les osséens; la création de l'Univers par la toute-puissance de Dieu, l'honnêteté du mariage contre Ménandre, Basilide et les Manichéens; la monarchie divine contre lés deux principes égaux, l'un bon et l'autre mauvais, inventés par les derniers de ces sectaires; enfin le péché originel et la nécessité de la grâce contre les partisans de Pélage. Il fut souvent obligé de réfuter les erreurs des valentiniens et des marcionites qui prétendaient, les uns que la matière était éternelle, les autres que Dieu n'était point créateur du monde, qu'il n'était point l'auteur de l'Ancien Testament, que Jésus-Christ n'était point ressuscité et qu'après cette vie il n'y avait point d'enfer. Les manichéens combattus et réfutés par Chrysostome méprisaient la loi de Moïse , les patriarches et les prophètes, et niaient la résurrection des morts.

Outre ces erreurs enseignées par les sectaires, il en existait un grand nombre d'autres particulières à chaque individu. Les uns croyaient que Dieu avait un corps; que l'âme humaine n'était pas immortelle; les antres pensaient qu'elle était de la substance de Dieu; quelques-uns admettaient la métempsycose; ceux-ci niaient la Providence, prétendant que tout arrivait par la force du destin, et ceux-là croyaient que les âmes de ceux qui mouraient de mort violente étaient transformées en démons.

La société subissait encore l'influence des idées païennes qui l'avaient si longtemps asservie. Le philosophisme alexandrin, le judaïsme s'agitaient dans les esprits en présence du Christianisme, dont ils adoptaient quelques principes en rejetant les autres, et de ce mélange confus naissaient toutes ces erreurs, toutes ces sectes impures, toutes ces opinions qui désolaient l'Église d'Orient. Les Pères et les docteurs de cette époque, profondément versés dans la science des Écritures, appuyés sur les saines traditions, s'efforçaient de dégager tous ces éléments hétérogènes par lesquels les hérésies et le rationalisme cherchaient à troubler le fleuve limpide et pur des doctrines catholiques; armés de toute la force de leur éloquence, ils abattaient toutes ces plantes parasites qui tentaient de s'incorporer à l'arbre divin planté par Jésus-Christ et les Apôtres.

XXII. Ce n'était point dans des traités particuliers que Chrysostome attaquait et renversait l'erreur pour établir la croyance catholique, mais plutôt dans les discours et les divines homélies qu'il adressait au peuple assemblé dans les églises. Une parole, un texte de l'Écriture lui fournissait l'occasion de réfuter l'erreur , d'exposer la vraie doctrine, de reprendre le vice, de stimuler la paresse et d'exciter ses auditeurs à la pratique des préceptes et même des conseils évangéliques, Pendant les trois ou quatre premières années de son apostolat, jusqu'en 390, il s'appliqua surtout à détruire du milieu d'Antioche l'habitude coupable et invétérée des jurements et à réformer les moeurs.

Dès l'année 389 il entreprit l'explication des livres de l'Écriture. Il prêcha à Antioche huit discours et soixante-sept homélies sur la Genèse, cinquante-huit homélies sur les Psaumes, quatre-vingt-dix homélies sur l'Évangile de saint Matthieu, quatre-vingt-huit sur celui de saint Jean, trente-deux homélies sur l'Épître aux Romains, quarante-quatre sur la première, et trente sur la seconde aux Corinthiens; un commentaire sur l'Épître aux Galates, vingt-quatre homélies sur l'Épître aux Éphésiens et vingt-huit sur les deux Épîtres à Timothée et aux Thessaloniciens. Il avait déjà prêché ses discours sur Lazare, ses homélies sur la pénitence, ses vingt-deux sermons au peuple d'Antioche à l'occasion de la sédition, ses homélies contre les Juifs et les Anoméens, ses discours aux catéchumènes, un grand nombre de panégyriques sur les fêtes et les martyrs, et beaucoup d'autres homélies qui ne sont point parvenues jusqu'à nous. Parmi tous ces ouvrages on place au premier rang ses homélies sur l'Épître aux Corinthiens et celle sur Évangile de saint Matthieu. Ce dernier ouvrage est supérieur à tous les commentaires connus; aucun ne peut lui être comparé pour la richesse du fond, pour l'arrangement et la disposition des matières, pour la force et la profondeur des pensées, pour la clarté avec laquelle la vérité est exposée et la vigueur avec laquelle elle est défendue. Aucun livre ne peut être aussi utile pour la réformation des vices, l'établissement de la vertu, et l'édification des peuples. Saint Thomas, l'ange de l'école, qui n'avait de ces homélies qu'une médiocre traduction, la regardait comme si précieuse, qu'il n'aurait pas voulu la donner, pour tout l'or et toutes les richesses de Paris.

XXIII. Dans ses immortels chefs-d'oeuvre Chrysostome est non-seulement orateur éloquent, mais il est exégète, discutant les dates, les circonstances, élucidant le sens littéral des textes, conciliant les récits des historiens sacrés, indiquant les divers sentiments des interprètes, approuvant les uns et réfutant habilement les autres; docteur, exposant les dogmes chrétiens, expliquant les paroles du Fils de Dieu et les circonstances de sa naissance, de sa vie, de sa mort, de sa résurrection et de son ascension ; défenseur et apologiste, attaquant les erreurs et les hérésies, et réfutant avec vigueur les fausses doctrines, surtout celles des manichéens; moraliste et ascète, développant les préceptes et les conseils évangéliques, réprimant les vices, censurant les moeurs et attaquant avec un zèle vraiment apostolique les désordres si communs dans la ville d'Antioche. Chacune de ses homélies se termine par une exhortation que lui fournit l'explication du texte évangélique. Il y reprend avec force les riches qui abusaient de leurs richesses et qui, environnés d'une foule de parasites passaient leur vie dans les festins et les débauches; il attaque ceux qui s'enrichissaient par les fraudes et les injustices; il fait retentir à leurs oreilles les éclats du tonnerre et des vengeances du ciel, il met sous leurs yeux les justices du Seigneur et les supplices éternels de l'enfer. Combien de fois par ces saintes menaces n'effraya-t-il pas, ne toucha-t-il pas jusqu'aux larmes les malheureux esclaves des voluptés sensuelles! " Mais, hélas! dit-il, la crainte seule ne peut pas tenir longtemps les hommes dans le sentier du devoir, si elle n'est mêlée d'espérance et d'amour." Ces hommes qui avaient paru si effrayés et si contrits retombaient bientôt dans leurs désordres. Il exhortait les riches à placer leurs richesses dans le sein de Dieu comme en un lieu sûr par la main des pauvres, pourvu que ce fussent des richesses légitimement acquises; car l'aumône faite avec le bien amassé par la rapine et l'usure est une Oeuvre abominable aux yeux de Dieu.

XXIV. Ennemi déclaré, censeur perpétuel du luxe, de l'arrogance, du faste et de la vanité, il poursuit à outrance ces monstrueux excès; animé d'une sainte liberté, il condamne hautement les édifices splendides, les salons dorés, les ameublements superflus, les chars brillants d'or et d'argent et la multitude des serviteurs; il frappe de ses censures les vêtements somptueux, les robes traînantes, les voiles légers et tremblants, les chaussures magnifiques, les coiffes à réseaux, les pendants d'oreilles, les croissants, les chaînes et les bracelets d'or; il regarde en pitié les écharpes de couleur, les rubans éclatants, les cheveux artistement tressés, les flacons d'essences odoriférantes et tous les vains ornements des femmes de son temps. " Pourquoi, leur dit-il, aller chercher au dehors des parures d'or et de pierreries? Pourquoi vouloir ainsi corriger l'œuvre de Dieu? Voulez-vous être estimées belles, revêtez-vous de l'aumône, de la bénignité, de la modestie, de la tempérance, et dépouillez-vous de tout faste et de toute vanité (1). Les vertus chrétiennes sont le plus précieux comme le plus bel ornement des femmes; foulez aux pieds toutes les pompes de Satan, méprisez tout cet art diabolique, et, laissant de côté tout ce vain étalage ou plutôt cette honteuse folie, appliquez-vous à parer vos âmes des vertus chrétiennes qui vous rendront belles aux yeux des anges et agréables à Dieu et aux hommes (2). "

XXV. Le saint orateur ne s'élève pas avec moins de force contre le luxe honteux de certains jeunes gens efféminés qui se paraient comme des femmes et qui montraient leur vanité jusque dans la forme, la couleur et la richesse de leur chaussure. " Je crains d'exciter votre indignation, s'écrie-t-il dans la 50e homélie; vous m'accuserez de descendre dans des détails trop petits, mais accusez-vous vous-mêmes; car c'est vous qui. me forcez de descendre si bas, en prétendant qu'un luxe pareil n'est point péché (3). Quelle honte, quel ridicule, de mettre dans de viles chaussures tous ces fils de soie qu'il n'est pas même convenable de mettre dans des vêtements ! Si vous n'en rougissez pas, si vous ne voulez pas vous en

1. In Isaia, hom. 36. — 2 Ad Coloss., hom. 10. — 3 In Matth., hom. 50.

rapporter à mon assertion, écoutez saint Paul qui non-seulement traite ces choses de ridicules, mais qui les défend expressément même aux femmes. Que les femmes, s'écrie-t-il, se parent de pudeur et de sagesse, non avec des cheveux tressés, ni des ornements d'or, ni des perles, ni des habits somptueux (1). Comment donc osez-vous vous permettre ce que saint Paul n'excuse pas même dans des femmes mariées? Comment pouvez-vous employer avec tant d'affectation à l'ornement de vos pieds ce qui est le prix de mille travaux, de mille périls; le prix en quelque sorte de la vie de vos semblables? Eh quoi ! pour satisfaire votre ridicule vanité, il faudra construire un vaisseau, payer des matelots et des pilotes; déployer les voiles et traverser les mers pour vous procurer ces soieries, objet de votre vanité ; il faudra qu'une multitude d'hommes abandonnant leur patrie, leurs femmes et leurs enfants s'exposent au péril des flots, affrontent mille dangers dans les régions barbares, et tout cela, pour vous donner le plaisir d'en orner le vil cuir de vos souliers? Ah ! je crains que bientôt les jeunes hommes ne se revêtent comme les femmes, et qu'ils n'aient plus de vanité qu'elles dans leur chaussure. Ne mériteriez-vous pas d'être frappés par la foudre, d'oser ainsi fouler aux pieds les dons de Dieu, tandis qu'une multitude de pauvres périssent de froid, de faim et de misère? Une pareille conduite n'est-elle pas l'indice d'une âme efféminée, inhumaine et pleine de la plus sotte vanité? Quelle espérance peut-on fonder sur un homme pareil ? Quelle ressource peut-il offrir? Comment s'occuper aux choses utiles et nécessaires, quand on est tout rempli de ces folies ? Comment penser au salut de son âme quand on ne sait pas même si on en a une? Ce jeune homme, tout occupé d'admirer la direction et les sinuosités

1. Act Timoth., cap. II.

des fils, la fraîcheur des couleurs et les merveilleux effet des tissus, aura-t-il du temps pour élever vers le ciel ses pensées et ses regards? Comment pourra-t-il admirer la beauté des mondes placés sur nos têtes, celui qui sans cesse courbé vers la terre s'extasie sur la beauté de sa chaussure? Quelle honte de voir ces hommes efféminés, plus glorieux de leurs cheveux, de leurs vêtements et de leur chaussure, qu'un général d'armée revenant triomphant après mille combats et mille victoires! Quelle honte de les voir marcher dans les rues avec une délicatesse et des précautions infinies, craignant que la boue en hiver ou la poussière en été ne ternisse l'éclat de leurs souliers! Eh ! misérables esclaves de la vanité, à quoi donc pensez-vous? Ne comprendrez-vous donc jamais qu'en agissant ainsi vous oubliez l'essentiel pour vous occuper de choses frivoles et inutiles, et qu'en vous livrant à un luxe pareil vous précipitez votre âme dans la boue. Apprenez donc pour quel usage vous mettez une chaussure ; comprenez que c'est pour fouler la boue et les immondices du pavé des rues, et si vous ne voulez pas le comprendre, si vous craignez de souiller votre élégante chaussure, ôtez vos souliers et portez-les suspendus à votre cou, ou bien placez-les sur votre tête "

La vanité, la trop grande recherche dans les habits est une source de péchés et de désordres; aussi le saint docteur, dans la même homélie, nous montre ces malheureux jeunes gens consumant les biens de leur famille, employant les fraudes et les injustices, inhumains et arrogants envers les pauvres qu'ils ne daignaient pas même regarder, s'abandonnant à toutes sortes d'excès et se vendant à la débauche la plus infâme, afin de se procurer l'argent nécessaire pour satisfaire leur vanité.

XXVI. Dans ses homélies Chrysostome poursuit encore les péchés opposés à la charité , il frappe avec force le calomniateur et le médisant, l'homme haineux et vindicatif, et après avoir montré combien la haine est contraire aux maximes de l'Évangile, il exhorte ses auditeurs à vivre dans l'union, la paix et la charité qui sont les marques qui distinguent les enfants de Dieu des fils de ténèbres et de perdition.

" Fuyons la médisance, parce que c'est un grand péché et un péché hélas! trop commun, s'écrie-t-il. Ne nous arrêtons pas sur les plaies d'autrui à l'exemple de la mouche importune; soyons plutôt jaloux d'imiter l'abeille industrieuse qui repose sur les fleurs. L'abeille compose de divers sucs les rayons d'un miel pur; la mouche incommode aigrit et envenime la blessure à laquelle elle touche. L'une est odieuse et méprisable, l'autre est aimable et distinguée. Reposons-nous donc sur les vertus des saints comme sur des fleurs précieuses, et travaillons de plus en plus à répandre la bonne odeur qui en émane. Fermons la bouche au médisant, et ayons pour nos frères la charité sans laquelle on ne peut plaire à Dieu."

Chrysostome n'est pas moins éloquent lorsqu'il parle du cirque et des théâtres.

Il paraît qu'à cette époque la scène était livrée à la plus révoltante immoralité; on y entendait les paroles et les chants les plus licencieux; les acteurs et les actrices y paraissaient dans une complète nudité, et donnaient au public les leçons les plus affreuses de la lubricité et du crime; les costumes, les démarches, les personnages, tout excitait, tout enflammait les passions. "Ne me dites pas: quel grand mal est-ce donc d'assister aux représentations du théâtre? car fussiez-vous d'une nature de pierre ou de fer, vous ne me persuaderez jamais que vous êtes purs et innocents dans de pareils spectacles. Eh ! n'êtes-vous donc pas homme, c'est-à-dire faible, fragile, susceptible de recevoir en un instant les plus funestes impressions? Êtes-vous donc plus fort, plus saint que tant de grands hommes qui ont été précipités dans l'abîme du crime par un seul regard? Ne savez-vous pas ce que dit Salomon : Un homme peut-il cacher du feu dans son sein sans que ses vêtements brûlent? Peut-il marcher sur des charbons ardents sans se brûler les pieds (1)? Oui, vous êtes coupable pendant que voles assistez à ces spectacles; vous êtes coupable encore après, car vous en sortez tout rempli de ce que vous avez vu et entendu; les paroles, les chants, les démarches voluptueuses, les poses dissolues sont comme autant de traits qui ont percé votre âme et qui y ont fait de mortelles blessures. Le renversement des familles, l'humeur chagrine, les querelles, les discordes sans nombre, la négligence des affaires domestiques, le dégoût, la haine, les divorces scandaleux et les adultères : voilà les tristes suites de ces abominables représentations. "

XXVII. La passion pour le théâtre était poussée si loin à Antioche et à Constantinople, que l'on vit une année le peuple abandonner les églises pendant les solennités de la grande semaine et même le vendredi saint pour courir au spectacle. Le zèle ardent de Chrysostome ne put rester muet devant un tel scandale. " Que dirai-je, que ferai-je? ma douleur est immense, aucune douleur ne peut l'égaler (2). J'emprunterai les paroles du Prophète et je vous adresserai les reproches du Seigneur à son peuple : Mon peuple, que vous ai-je fait, en quoi vous ai-je contristé? Quel sujet de plainte avez-vous contre moi? Répondez-moi. Votre conduite est-elle sainte, est-elle tolérable (3)? Jugez vous-mêmes, et répondez. Eh quoi! des spectacles, des jeux, des courses de chevaux, des cris dissolus, des clameurs qui ébranlaient la cité, des débauches infâmes

1. Prov., cap. VI. — 2. De Lazaro, homil. 7. — 3. Michée, cap. VI. 12

voilà donc où ont abouti tant d'instructions qui vous ont été données et tous les saints exercices du temps consacré à la pénitence ! Hélas! pendant ces honteuses orgies, tandis que les spectateurs, les uns placés dans les rangs supérieurs, les autres au milieu du cirque, excitaient les cochers, applaudissaient et poussaient des cris effrénés, retiré dans ma cellule je gémissais, souffrant des terreurs plus grandes que les malheureux sur le point de faire un triste naufrage. Que pouvons-nous dire pour justifier notre conduite? que répondre aux étrangers qui diront est-ce donc là cette ville des Apôtres? Est-ce donc là cette cité illustrée par ses docteurs? C'est donc ainsi que se conduit ce peuple chéri du Christ ! Le voilà donc, il laisse les spectacles religieux et spirituels pour se précipiter dans les théâtres immondes, il ne respecte plus rien, pas même le jour où se sont accomplis les glorieux et douloureux mystères du salut du monde? Quelle a donc été votre conduite ? est-elle tolérable (1) ? Soyez juges. Eh quoi ! le jour même où Jésus est mort pour la rédemption des hommes, le jour où il a ouvert le ciel, pardonné au larron pénitent, détruit la malédiction et effacé le péché; le jour où il a vaincu l'enfer et réconcilié l'homme avec Dieu, réparé nos pertes et changé notre sort; ce jour qui devait être si saint, que nous devions passer dans le jeûne, l'humiliation de notre âme, la confession de nos péchés, la prière ardente et la reconnaissance la plus vive pour toutes les bontés du Seigneur, ce jour a été indignement profané! Des chrétiens ont fui loin de l'église et du sacrifice pour assister aux spectacles profanes ! Hélas! quel changement subit s'est donc opéré? Il y a trois jours, quand la pluie tombant par torrents et inondant les campagnes nous faisait craindre la perte des moissons et la disette qui en est la suite, toute la ville

1. Contra Judaeos.

épouvantée et suppliante se précipita comme un fleuve impétueux et courut aux églises des Apôtres. Nous implorions avec ferveur, par des prières et des litanies, le secours de nos protecteurs saint Pierre et saint André, saint Paul et saint Timothée; et voilà qu'après avoir été exaucés, tout à coup poussés par le démon nous courons avec fureur au cirque et au théâtre! Quelle est donc notre conduite? comment l'excuser et quel moyen nous reste-t-il pour apaiser la juste indignation du Seigneur? Comment approcherez-vous désormais de la Table sainte'? Comment participerez-vous au pain céleste? Vous vois-je pénétrés de douleur et de confusion? Quelques-uns, il est vrai, gémissent et baissent la tête; hélas! ce sont peut-être ceux qui n'ont point péché et que l'aveuglement de leurs frères touche de compassion! Pourrais-je n'être pas accablé de tristesse lorsque je considère les horribles ravages que fait le démon dans le troupeau confié à mes soins ? Ah! si vous voulez vous joindre à moi, nous l'empêcherons de nuire et nous rendrons ses efforts inutiles; cherchons ceux qu'il a blessés, afin de les arracher de sa gueule infernale. Qu'on ne me dise pas que le nombre de ces malheureux est petit; n'y eu eût-il que dix, que cinq, que deux, qu'un seul, c'est toujours une grande perte; le bon Pasteur laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour courir après celle qui s'est égarée. Aidez-moi donc à les réunir, et si vos exhortations et les miennes sont inutiles, j'emploierai l'autorité dont Dieu m'a fait le dépositaire. " C'est ainsi que Chrysostome, animé d'un zèle ardent, attaquait les vices, réprimait les abus et s'opposait comme un mur d'airain à tous les désordres qui s'étaient introduits dans Antioche.

XXVIII. Mais ce n'était pas assez de combattre les vices : la vie chrétienne consistant non-seulement à éviter le mal, mais encore à faire le bien, il exhortait sans cesse les peuples à la pratique des vertus chrétiennes. Sa voix puissante comme la trompette réveillait les âmes et les appelait aux combats du Seigneur, à la pratique de l'aumône, de la charité mutuelle, de la patience dans les adversités et de la chasteté. " Quelque occupés que vous puissiez être aux affaires du siècle, gardez-vous bien de négliger le saint devoir de la prière, leur disait-il; au milieu de vos travaux, ayez soin d'entremêler de fréquentes prières. Si vous le faites, vous n'aurez rien à craindre; l'édifice de votre salut soutenu, cimenté par l'oraison, n'aura à redouter ni les vents furieux des tentations, ni la violence des Torrents de l'affliction, ni les secousses de la malice humaine, ni quoi que ce soit au monde. Gémissez amèrement au souvenir de vos péchés; levez souvent les yeux vers le ciel et dites du fond de votre coeur : Seigneur, aye- pitié de moi (1). Cette prière d'un coeur contrit attirera sur vous la grâce et la miséricorde, elle vous réconciliera avec Dieu et vous ouvrira le ciel. Et ne dites pas, pour vous excuser de prier, que vous êtes éloignés de la maison de la prière; car si vous avez bonne volonté, vous ne manquerez ni de lieu ni de temps pour prier. Partout et toujours vous pourrez élever dans votre coeur un autel au Seigneur. Vous ne pourrez pas toujours ni en tout lieu courber les genoux, vous frapper la poitrine, lever les mains au ciel; mais partout et toujours vous pourrez offrir à Dieu une volonté sincère et la ferveur de vos saints désirs. Partout on peut prier : la femme occupée à tisser la toile; l'homme au milieu des débats du forum, à la ville ou en voyage; l'artisan dans son atelier, le serviteur employé aux travaux des champs ou aux offices de la

1. Ps. L.

maison; tous peuvent élever leur coeur à Dieu et lui adresser des prières ferventes et efficaces (1). Saint Paul n'était pas debout, il ne pouvait lever ses mains chargées de chaînes, quand il priait dans sa prison; et pourtant sa prière ébranla son cachot; elle fit tomber ses chaînes et convertit son gardien. Ézéchias n'était pas debout, mais couché dans son lit de douleur; et cependant sa prière fut exaucée, elle lui obtint la santé. Fréquentez les églises, priez à la maison, à genoux et les mains élevées vers le ciel, c'est le devoir; mais si dans les autres lieux vous ne pouvez observer ces conditions ordinaires de la prière, à cause de la foule, ne laissez pas pourtant de prier, et soyez assurés que Dieu exaucera vos désirs et vos voeux."

Un grand nombre de fidèles étaient tombés dans le relâchement par rapport à la participation aux sacrements; plusieurs ne communiaient qu'une seule fois dans l'année. Le saint prêtre les exhortait à communier souvent. " L'Eucharistie, c'est le corps et le sang du Seigneur, c'est la nourriture de nos âmes; ceux qui ne participent pas à ce banquet divin sont menacés de la faim et de la mort. Cette divine nourriture est la force de nos âmes, le lien qui nous unit à Dieu, le fondement de notre confiance, notre salut, notre lumière, notre vie (2). Que personne donc ne s'approche de cette Table sainte avec dégoût, avec négligence, ruais que tous y participent avec une pieuse avidité, et que la plus sensible de nos douleurs soit d'être privés de cette nourriture céleste. " Toutefois, en exhortant les peuples à la fréquente communion, il insiste sur la nécessité, de la pureté de conscience, et il veut que le pécheur s'humilie par la pénitence et par la confession de ses péchés faite à un prêtre (3).

Nous ne pouvons pas indiquer en détail toutes les

1. Homil. De Anna. — 2. In Matth., homil. 50. — 3 In Genes , homil. 20.

pratiques de vertu et de piété que Chrysostome prêchait aux habitants d'Antioche. Il recommandait surtout l'assistance aux saints mystères, le respect pour les églises, la lecture assidue des divines Écritures, l'usage du signe de la Croix, les prières journalières, les prières avant et après le repas, l'instruction et le soin des enfants, la piété envers les morts, l'invocation des saints, la vénération pour leurs reliques, et l'imitation de leurs vertus.

Si les protestants, nos frères séparés, étudiaient les écrits de ce saint docteur, ils ne pourraient s'empêcher de reconnaître que la doctrine et les pratiques de l'Église romaine sont les mêmes que celles des siècles apostoliques, les mêmes que celles enseignées par les Apôtres et par Jésus-Christ lui-même; ils se convaincraient que leurs prétendus réformateurs, poussés par l'orgueil et les passions sensuelles, ont mutilé honteusement l'arbre divin planté par le Rédempteur, pour ne leur laisser qu'un misérable tronçon dépourvu tout à fait de sève, de vigueur, de vie et de beauté; et bientôt aidés par la grâce, ils s'écrieraient avec saint Vincent de Lérins : Nous voulons croire et pratiquer ce que tous ont cru et pratiqué toujours et partout;

Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus.

Pour animer ses auditeurs à la fuite du péché et à la pratique des vertus, il leur met souvent devant les yeux la sévérité des jugements de Dieu, le compte qu'ils auront à rendre, la confusion qui accablera les pécheurs, la joie des justes et les supplices de l'enfer. Il cherche à les détacher du monde en leur montrant la folie et la vanité des richesses, des honneurs et des plaisirs. " Allons ensemble aux tombeaux des morts, dit-il; venez me montrer votre père, votre femme. Où sont ceux qui étaient revêtus de pourpre, qui étaient superbement traînés dans des chars de triomphe, qui conduisaient les armées, qui étaient environnés de gardes, accompagnés d'une foule d'officiers, qui frappaient insolemment les uns, qui emprisonnaient les autres et qui avaient droit de vie ou de mort (1) ? Montrez-moi maintenant ces personnes. Je ne vois que des ossements arides, que des vers, qu'un peu de cendre et de poussière. Toutes ces grandeurs sont évanouies comme une ombre, comme un songe, comme une fable, et plût à Dieu que pour eux tout se terminât à ce néant! Mais si d'un côté toutes ces grandeurs, tous ces honneurs, tous ces plaisirs se sont évanouis comme une ombre, ils ont produit de l'autre une misère stable, réelle, qui subsistera éternellement. Les violences, les injustices, les adultères, les péchés, les crimes ne se réduisent point en poussière comme les corps. Toutes nos oeuvres suivent nos âmes dans l'éternité, et nos actions aussi bien que nos paroles sont écrites sur la pierre et sur le diamant. "

XXIX. Persuadé que rien n'est plus entraînant que l'exemple, il leur rappelle la vie toute céleste des premiers fidèles, et surtout les combats, le courage et les victoires des saints martyrs (2). Il représente les uns dans des poêles ardents, les autres dans des chaudières bouillantes, ceux-ci noyés dans la mer, ceux-là déchirés avec les ongles et les- peignes de fer; quelques-uns brisés sur la roue, d'autres précipités du haut des rochers ou combattant contre les bêtes dans l'amphithéâtre, tous montrant un courage surhumain, triomphant des tyrans et des tortures, et devenant un spectacle d'admiration pour les hommes et les anges.

" Les reliques des saints et des martyrs fortifient plus une ville et la rendent plus imprenable que les murailles les plus épaisses. Semblables à des rochers escarpés de toutes parts, elles ne repoussent pas seulement les

1. In Matth., homil. 76. — 2. In Martyr., homil.

assauts des ennemis extérieurs et visibles, mais elles détournent les embûches des démons invisibles. Quiconque en approche avec foi, quiconque touche leurs châsses sacrées y trouve une force admirable, reçoit des grâces abondantes. Dieu nous les a données pour nous rappeler les exemples des saints et pour être notre refuge, notre consolation dans les maux sans nombre qui nous accablent. Visitez donc souvent les églises des martyrs; approchez-vous de leurs saintes reliques et vous y trouverez la guérison des maladies du corps et de l'âme et le pardon de vos fautes; vous goûterez une paix, un repos au-dessus de tout ce que l'on peut dire. "

Il atteste les prodiges opérés par l'intercession de saint Julien martyr : " Les démons n'osent regarder en face les blessures de saint Julien, et s'ils entreprennent d'y jeter la vue, leurs yeux éblouis ne peuvent en supporter l'éclat. C'est ce que je vais établir par des faits dont nous sommes les témoins, sans recourir aux anciens prodiges. Prenez un homme furieux, tourmenté par le démon; amenez-le au tombeau respectable où sont déposés les restes du martyr, et vous verrez l'esprit impur abandonner le corps qu'il tyrannise et prendre honteusement la fuite. Dès le seuil de la chapelle où le martyr est honoré, il s'enfuit comme s'il allait marcher sur des charbons, sans oser même regarder le vase qui renferme ses cendres."

La ville d'Antioche possédait un grand nombre de corps saints. Leurs églises et leurs reliques étaient dans les faubourgs, surtout dans celui de Daphné. Chaque année, aux jours de leurs solennités, le peuple venait vénérer ces saintes reliques, et Chrysostome avec son éloquence ordinaire célébrait leur triomphe et exhortait les fidèles à imiter leurs vertus. Il nous a laissé comme des monuments de son zèle et de sa piété un grand nombre de panégyriques. Outre ses homélies sur la Nativité, l'Épiphanie, la Résurrection, l'Ascension, la Pentecôte, il célébra les louanges de saint Mélèce, de saint Babylas, de saint Eustache et de saint Ignace, évêques d'Antioche; celles de saint Lucien, de saint Juventin, de saint Maximin, de saint Julien, de saint Barlaam, de saint Romain et de saint Droside; celles de saint Phocas, des saints Bernice et Prosdoce, de sainte Domnine et de sainte Pélagie, martyrs. Il célébra dans trois homélies le courage et les souffrances des frères Machabées, les exemples des martyrs d'Égypte et de celui des martyrs en général. Dans ce dernier discours, après avoir parlé des divers supplices, des souffrances et du courage des martyrs, de la gloire dont ils jouissent dans les cieux, il s'écrie : " Leur gloire n'est-elle pas éternelle, ne sont-ils pas heureux d'avoir sacrifié leur vie pour Jésus-Christ? Le bonheur dont ils jouissent ne doit-il pas exciter en nous une sainte envie? Mais consolons-nous : si le temps des persécutions est passé, si l'on n'entend plus le rugissement des lions dans l'amphithéâtre, si les bûchers ne sont plus dressés, si l'on ne voit plus ni chevalets, ni grils ardents, ni peignes, ni ongles de fers, nous pouvons encore cependant en un sens souffrir le martyre, en supportant avec patience les peines et les adversités que Dieu nous envoie. Si les saints ont fait le sacrifice de leur vie, sacrifions nos plaisirs; s'ils ont méprisé les bûchers et les charbons ardents, méprisons les richesses et foulons aux pieds les voluptés sensuelles; et nous serons ainsi les imitateurs des martyrs. Ces sacrifices sont pénibles, difficiles, mais ils sont utiles et nécessaires; pour nous animer à les faire, ne considérons pas la peine que nous éprouvons, mais la récompense qui nous attend. Quand vous faites l'aumône, ne faites pas attention à l'argent que vous donnez, mais au trésor de justice que vous amassez; si vous passez les nuits dans la prière, ne pensez pas à la fatigue de la veille, mais à la confiance que l'oraison vous donne auprès de Dieu. Pensons souvent aux souffrances des martyrs, lisons le récit de leurs combats, visitons leurs tombeaux, afin que par leur intercession toute-puissante nous puissions arriver à la gloire et à la récompense éternelle. " C'est ainsi que Chrysostome, comme un ouvrier fidèle, cultivait le champ du Seigneur et l'arrosait de ses sueurs. Il était difficile, il est vrai, de réveiller ce peuple endormi par les voluptés sensuelles, de contenir le torrent de tant de désordres, de dissiper tant de ténèbres, de lutter contre tant d'erreurs et de passions; mais le zèle de Chrysostome était à l'épreuve, rien ne le rebutait. Arrêtons-nous encore un instant à considérer dans l'exercice de son saint ministère ce grand orateur, et examinons le genre de son éloquence, les circonstances, les sources de sa prédication dans la cité d'Antioche; cette étude nous portera à bénir Dieu toujours admirable dans ses saints.

XXX. Un ancien définissait l'orateur, un homme vertueux, habile dans l'art de bien dire . VIR BONUS DICENDI PERITUS. Ce mot célèbre, sorti de la bouche d'un païen, est plein de sens et de vérité, mais il n'est pas assez particulier à l'orateur sacré. C'était à Chrysostome qu'il appartenait de définir d'une manière exacte l'orateur chrétien, de tracer les règles de l'éloquence de la chaire, et de faire connaître toutes les qualités nécessaires à celui qui est chargé dans l'Église de l'important ministère de la prédication. Il exige d'abord la vertu, la sainteté, l'humilité, la modestie, la chasteté, la charité, la douceur, le bon exemple dans l'homme apostolique; mais ce n'est pas assez, il faut qu'à la vertu il joigne la science et le talent. Quiconque fera et enseignera, nous dit Jésus-Christ, sera nommé grand (1). Le bon exemple sans doute est très-profitable; mais la conduite de saint Paul démontre qu'il peut manquer quelque chose à son efficacité; l'exemple et le discours doivent se prêter un mutuel secours. Que la parole de Jésus-Christ habite en vous abondamment avec toute la sagesse, nous dit l'Apôtre; il veut que son disciple soit non-seulement savant, mais capable d'instruire les autres — UT POTENS SIT EXHORTARI IN DOCTRINA SANA (2). " S'il vient, par exemple, à s'élever une question sur le dogme, et que chacun des contendants s'appuie sur l'autorité des divines Écritures, à quoi sert la sainteté sans la science dans le ministre évangélique? Quel avantage retirera-t-on de ses veilles et de ses travaux, si, par son ignorance, les peuples sont précipités dans l'hérésie? Et ce n'est pas assez de pouvoir défendre l'Église sur un point, il faut que l'homme de Dieu puisse répondre sur tous les points aux Juifs, aux païens, aux hérétiques et même aux catholiques, dont les questions sont plus insidieuses que celles des ennemis du Christianisme (3). De quoi servirait-il d'avoir mis les païens en déroute, si les Juifs saccagent la place ? ou si après avoir battu les uns et les autres, on est en proie aux fureurs des manichéens ou des fatalistes! Le triomphe d'une seule de ces erreurs serait funeste à tout le troupeau. "

Chrysostome ajoute : " En supposant le talent de la parole au ministre évangélique, il est encore nécessaire qu'il travaille sans relâche. L'éloquence est moins un don de la nature que le produit de l'art et du travail; fut-on parvenu au sommet de la perfection, on en déchoit bientôt si l'on néglige de s'y maintenir par une étude et un exercice continuels. L'orateur sacré doit donc préparer avec soin ses discours, avoir assez de force pour s'opposer au mal et briser l'iniquité, être supérieur au blâme

1 Matth., cap. V. — 2. Ad Titum, cap. I. — 3 De Sacerdot., lib. V.

ou à la louange, respecter les sentiments de ses auditeurs dans ce qu'ils ont de juste, se prémunir contre l'envie et l'orgueil et ne chercher dans toute sa conduite et ses discours que la gloire de Dieu, l'honneur de la religion et le salut des âmes. S'il n'est pas savant, l'erreur triomphera; s'il n'est pas studieux et éloquent, il avilira la parole sainte et rebutera les peuples; s'il n'est pas profondément humble, solidement vertueux, il sera en proie à mille soucis et à mille dégoûts ; son ministère sera nuisible aux fidèles, il se perdra et il amassera sur sa tête des calamités sans nombre, des regrets et des douleurs éternelles. "

Pénétré de ces idées, Chrysostome avait fui de toutes ses forces ce redoutable ministère; il justifie sa répugnance en présence de Basile, son ami : " Ai-je eu tort , lui dit-il, de m'éloigner? suis-je coupable, connaissant ma faiblesse, d'avoir fui de peur d'entraîner avec moi tant d'âmes dans ma propre ruine? Est-il quelqu'un assez injuste pour blâmer une telle résolution, à moins d'être du nombre de ceux qui querellent sans raison, et qui dans les malheurs qui ne les touchent pas, se targuent d'une fausse philosophie? "

XXI. Toutefois, quand Flavien eut fait violence à sa modestie et qu'il l'eut chargé du ministère évangélique, Chrysostome s'y appliqua avec autant de soin qu'il en avait mis à le fuir. Quel zèle, quelle ardeur, quelle application constante à l'étude, quelle méditation, quelle science des divines Écritures! Il n'est pas une matière traitée dans les chaires chrétiennes sur laquelle nous n'ayons de lui une, deux, et souvent quatre homélies. Il était dans l'usage de prêcher plusieurs fois la semaine, le matin avant la célébration des saints mystères, quelquefois avant l'aurore, sans doute pour que le travail du peuple n'en souffrît pas; et le soir pendant le temps de pénitence. Une année pendant le carême il composa jusqu'à trente-deux homélies assez longues, sans compter celles qu'il fit sur divers sujets pendant la semaine sainte. C'était dans l'église de la Palée ou l'Ancienne, fondée par les Apôtres, qu'il prononçait la plupart de ses discours. Flavien y assistait placé sur son trône vis-à-vis de l'ambon on tribune, et confirmait par sa présence les vérités annoncées en son nom par le saint prêtre. Les autres églises d'Antioche, appelées la Romaine et la Neuve où étaient sans doute les reliques de saint Babylas, les Églises des martyrs dans les faubourgs entendaient le saint orateur surtout dans les solennités de la Nativité, de l'Ascension, de la Pentecôte et aux fêtes des martyrs. Jamais il n'était pris au dépourvu; sa science profonde, sa piété et son zèle ardent lui fournissaient abondamment de quoi instruire et édifier les milliers de fidèles qui accouraient de tous les quartiers de la ville et même de la campagne pour l'entendre.

L'Écriture Sainte qu'il connaissait si bien est le fond ordinaire et pour ainsi dire unique de sa prédication. Il lui doit son éloquence peut-être autant qu'à la nature, quoique celle-ci lui eût prodigué tout ce qui peut contribuer à rendre un orateur parfait , un extérieur avantageux, un visage expressif, une voix éclatante et sonore, un geste gracieux et noble, une mémoire heureuse, une intelligence prompte et élevée, une imagination brillante et féconde, et surtout une âme ardente et un coeur généreux.

XXXII. L'Écriture prête à Chrysostome non pas un texte isolé, pris au hasard, mais la substance et la beauté de son discours, beauté qui résulte du judicieux emploi qu'il fait du texte sacré dans son ensemble et dans ses circonstances principales, de l'intelligence du sens propre, de l'onction admirable et de la grâce particulière qui caractérisent son langage. Il l'explique verset par verset, non arbitrairement, mais par la tradition; non à la manière du critique ou du grammairien qui relève et discute minutieusement les dates et les mots, ni comme les mystiques qui ramènent tout à l'allégorie; mais il l'interprète sans nulle recherche d'esprit ni d'érudition, d'une manière littérale, claire, précise et décisive, toujours suffisante pour l'intelligence du texte et l'éclaircissement des difficultés, toujours profitable pour la direction de la foi et des mœurs.

XXXIII. Il prélude ordinairement par un exorde assez étendu sur le livre ou sur le chapitre qu'il va expliquer, sur une circonstance particulière, sur la solennité du jour, sur un événement ou sur un fait qui s'est passé dans la ville; il procède ensuite avec calme, expose son sujet, dissipe les préjugés, s'insinue doucement dans les esprits, et après avoir préparé les avenues, il s'abandonne, il s'élance, il foudroie. Dans le corps du discours il presse, il interroge, il argumente, il s'interrompt lui-même; son style est clair, élevé, facile, plein de richesse et d'abondance; tantôt c'est un torrent rapide qui se précipite, qui renverse et qui entraîne; tantôt c'est un fleuve qui s'avance majestueusement et qui porte partout la fertilité et l'abondance de ses eaux.

XXXIV. Avec quelle profusion il dispense les trésors de l'imagination ! Quelles descriptions vives et animées! quelles oppositions! quels contrastes frappants! quels mouvements pleins de chaleur et d'enthousiasme! mais surtout quelle beauté, quelle étonnante variété dans les comparaisons! Le ciel, la terre, la mer, les sciences et les arts, les usages de la vie, toute la nature est à sa disposition : il y puise ces images vives, ces rapprochements ingénieux, ces raisonnements solides qu'il fait servir avec tant de, talent au triomphe de la vérité et de la vertu.

Pour lui la sainte Écriture, la parole de Dieu, c'est une lumière qui dissipe les ténèbres, c'est un pain descendu du ciel, c'est un feu qui enlève la rouille des âmes, c'est une eau qui les lave, c'est une armure divine, c'est un bouclier impénétrable, une forteresse inaccessible, un océan immense rempli de perles précieuses que l'on peut recueillir sans s'exposer au naufrage. Mais l'humilité est aussi à ses yeux la grande base de l'édifice spirituel, la mère de tous les biens, le principe de toute philosophie, la source de la vraie sagesse; c'est elle qui introduisit dans le ciel le larron pénitent, même avant les Apôtres. L'orgueil, au contraire, c'est la racine de tous les maux, c'est un écueil caché qui souvent fait échouer au port ceux qui longtemps avaient bravé les vents et les tempêtes.

Veut-il parler de la prière : c'est la lumière, le remède divin, les ailes de notre âme; c'est un lien qui nous unit à Dieu; c'est une armure invincible, un trait redoutable au démon; c'est un parfum d'agréable odeur; c'est la sueur de l'aumône et du jeûne; c'est un port ouvert à ceux que poursuit la tempête; c'est l'ancre du salut pour ceux qui sont au milieu des flots soulevés.

Si Chrysostome veut nous exhorter à l'aumône, il nous la représente comme un prêt usuraire que nous faisons à Dieu, comme un riche trésor à l'abri du danger, comme une semence féconde qui doit produire une abondante moisson. C'est un ornement magnifique qui nous fera reconnaître au grand jour; c'est le chemin facile qui conduit au ciel ; les pauvres sont les greniers de Dieu, les médecins de nos âmes, nos avocats et nos défenseurs, les substituts de Dieu et d'autres Christ.

Son sujet l'amène-t-il à parler de l'Église : elle est, nous dit-il , un port tranquille où l'on est à l'abri des orages; un vaisseau dirigé par le Christ, qui, voguant à pleines voiles, brave les efforts des vents et de la tempête. Saint Pierre est le chef des Apôtres, le coryphée du collége apostolique, le fondement de la foi, la bouche des Apôtres, le chef de la famille, le préfet de toute la terre, la colonne de l'Église, l'amant passionné de Jésus-Christ, la pierre immobile et qui ne peut être brisée, le rocher que ne peuvent ébranler tous les flots irrités. Mais quand il parle de saint Paul et de ses vertus, c'est alors surtout que Chrysostome donne l'essor à son imagination hardie, et qu'il épuise toutes les comparaisons pour relever son propre courage, son zèle et sa générosité. Nous en parlerons plus loin.

Pour Chrysostome la vie est une lutte perpétuelle, un combat qu'il compare à ceux des jeux olympiques: le chrétien est un athlète, un soldat; c'est encore un agriculteur, un voyageur ou un navigateur qui doit sans cesse diriger sa marche vers le port de la patrie; la mort n'est qu'un sommeil, un repos, une délivrance. Nous pourrions multiplier ces citations, mais ce serait nous écarter de notre sujet. Ce que nous venons de dire suffit pour donner une idée de la beauté et de la richesse de l'imagination du saint orateur.

XXXV. La facilité avec laquelle il s'exprimait, la science profonde qu'il avait acquise, l'habitude de la parole n'étaient pas pour lui des motifs de paresse. Malgré ses occupations sans nombre il préparait avec soin ses discours. Quelquefois cependant il improvisait sur-le-champ une homélie qui était recueillie par une sorte de sténographe qui se trouvait dans son auditoire. Ainsi, un jour qu'il traversait les rues étroites et la grande place qui étaient entre sa demeure et la principale église, ayant vu sur son passage un grand nombre de pauvres et de misérables, il en fut si touché, qu'arrivé à l'assemblée des fidèles, il laissa l'homélie qu'il avait préparée, pour plaider en faveur. des pauvres, ses amis les plus chers.

" Je parais aujourd'hui devant vous, mes très-chers frères, pour accomplir un message qui vous sera agréable et utile. Je ne tiens mes lettres de crédit auprès de vous que des pauvres qui sont dans notre ville (1) . Ils ne m'ont autorisé ni par leurs paroles, ni par leurs votes, ni par un sénatus-consulte, mais par le spectacle de leurs profondes misères. En traversant la place pour me rendre au milieu de vous, j'ai été frappé d'un douloureux spectacle. J'ai vu une grande multitude de pauvres dans la dernière misère, les uns étendus sans force sur la terre humide et froide, les autres se traînant à peine. Les uns avaient perdu leurs bras, les autres étaient aveugles, quelques-uns étaient couverts- d'ulcères qu'ils exposaient à la vue des passants, pour exciter leur compassion; tous enfin semblaient mourants de froid et de faim. Je n'ai pu résister à ce triste tableau et j'aurais cru manquer à l'humanité, si j'avais négligé d'en faire part à votre charité. Je viens donc plaider leur cause; j'abandonne le sujet que je devais traiter aujourd'hui, pour vous parler de l'aumône. Il est d'autant plus convenable d'en parler que l'hiver est rigoureux, et que nous avons plus besoin nous-mêmes d'obtenir grâce et miséricorde. "

Après ce début insinuant, il propose à ses auditeurs les motifs qui doivent les déterminer à soulager la misère la rigueur de la saison, les titres honorables du pauvre, l'exemple des fidèles de Macédoine, de Rome et de Galatie,

1. De Eleemosyna, homil.

et les bénédictions attachées à l'aumône. Il veut qu'on fasse l'aumône avec joie et promptement, surtout le jour du dimanche; que l'on donne selon ses moyens et que l'on n'examine point, pour la faire, la vie et les moeurs des pauvres, car si on voulait sonder la vie des hommes, riches ou pauvres, personne ne serait digne de miséricorde. "Imitons la bonté de Dieu qui fait lever son soleil, descendre la pluie et la rosée pour les bons et pour les méchants; donnons, donnons largement aux pauvres, soyons miséricordieux afin d'obtenir nous-mêmes un jour miséricorde. Les pauvres sont comme les médecins de nos âmes, nos protecteurs et nos bienfaiteurs; car vous recevez plus que vous ne donnez, puisqu'on vous donne le ciel en échange d'un pou d'argent. Comme les fontaines sont auprès des lieux où l'on s'assemble pour prier, afin qu'on puisse se laver les mains avant de les lever au ciel, ainsi nos ancêtres ont placé les pauvres aux portes des églises, afin que nous puissions purifier nos mains par les aumônes avant de commencer nos prières. L'eau a moins de force pour ôter les taches du corps que l'aumône pour effacer celles de l'âme. "

XXXVI. Ce n'est pas assez pour le prédicateur sacré d'avoir une science profonde des Écritures, d'en connaître les différents sens, de pouvoir exposer avec clarté et précision le dogme et la morale, de parler avec facilité et élégance; mais il faut de plus qu'il émeuve, qu'il touche et qu'il persuade. Il faut qu'il sache attacher son auditoire, se proportionner à l'intelligence de ceux qui l'entendent, être simple avec les simples, savant avec les savants, s'élever ou s'abaisser selon les circonstances, entremêler aux discussions les plus lumineuses les exhortations les plus pressantes, remuer avec une égale souplesse les deux ressorts du coeur humain, la crainte et l'espérance; unir le reproche à la prière, le raisonnement au pathétique, et l'autorité d'un juge à tous les épanchements d'une tendresse paternelle. Il faut qu'il soit au ciel avec Dieu par la prière, l'humilité, la modestie, la pratique des vertus qu'il prêche, et sur la terre parmi les hommes par son zèle ardent et sa charité. En traçant ces règles dans son Traité du Sacerdoce, Chrysostome s'est peint parfaitement lui-même.

Guidé et soutenu par son génie, il s'élève ou s'abaisse selon les occasions; il parle sur tous les sujets et à toutes les classes de la société le langage le mieux assorti aux besoins comme à l'intelligence de chacune d'elles, élevé, sublime sans être inaccessible, simple et familier sans cesser jamais d'être noble. Cette qualité, qui est frappante dans ses homélies, il la dut à la grâce de Dieu qui l'inspirait, à son génie qui l'éclairait, peut-être aussi à la leçon importante que lui donna une pauvre femme la première année de son ministère.

XXXVII. Un jour qu'il avait prêché avec plus d'éloquence encore qu'à l'ordinaire, tandis que tout ce que son auditoire contenait de savants et d'érudits s'extasiait sur la grandeur des pensées, l'élévation du style et l'élégance de l'expression, une pauvre femme du peuple, simple, modeste et pieuse, vint le trouver et lui dit avec ingénuité : " Maître révérend et charitable Père, je bénis le Seigneur de nous avoir donné un prédicateur aussi éloquent que vous. Je le bénis pour le bien que vous devez opérer à Antioche. Je désirerais moi-même profiter de la parole de Dieu, mais hélas! je suis une pauvre ignorante, mon intelligence n'est pas assez élevée pour vous suivre dans les mouvements de votre éloquence. Aujourd'hui encore j'ai entendu votre discours, je n'ai pas pu en profiter parce que je ne comprenais pas, et tandis que tout le monde applaudissait, je versais des larmes de me voir seule aussi ignorante. " Je ne sais si cette anecdote rapportée par Métaphraste est authentique; mais quoi qu'il en soit, il est certain que dans ses homélies Chrysostome est à la portée de tous ses auditeurs. C'est la première qualité d'un prédicateur de l'Évangile. Malheur à celui qui recherche sa propre gloire au préjudice de la gloire de Dieu, les applaudissements du peuple plutôt que le salut des âmes! Il vaut mieux, dit saint Augustin, être repris par les rhéteurs, que de ne pas être compris par les peuples.

L'instruction de ses auditeurs et leur profit spirituel, tel était le but que se proposait Chrysostome avant tout le reste. Non-seulement les faits d'une importance générale, tels que les calamités, les sécheresses, les tremblements de terre, les séditions et les guerres, mais les circonstances les plus indifférentes fournissaient à son inépuisable génie des discours et des exhortations qui tournaient à l'instruction et à l'édification des fidèles.

XXXVIII. Un jour, ayant appris que quelques-uns de ses amis et de ses auditeurs se plaignaient de ses longs exordes, il prit de là occasion de leur donner d'utiles instructions. Etant monté le lendemain à la tribune : " Quelques-uns de mes amis, dit-il, sont venus se plaindre à moi de la longueur des exordes de mes discours; ont-ils tort ou raison, voles en serez les juges quand vous aurez entendu ma défense. Je commence par les remercier de m'avoir averti, persuadé comme je le suis que leur avis a été dicté par l'intérêt et l'amitié qu'ils me portent, et non point par le mauvais vouloir. Mes amis, je les aime non-seulement quand ils me louent, mais encore quand ils me reprennent et m'avertissent. L'ami véritable loue ce qui est louable, il blâme ce qui est répréhensible, tandis que le faux ami prodigue ses éloges et au bien et au mal. Les louanges d'un ennemi me sont suspectes, les corrections d'un ami me sont agréables. Celui-ci en me reprenant me réjouit, celui-là me contraste. Le baiser du flatteur me blesse et les blessures d'un ami me guérissent." Ces idées donnent occasion à Chrysostome de faire connaître l'utilité de la correction et la manière de la recevoir. Puis il en vient à sa justification. Il use de longs exordes pour trois raisons : 1° parce que son auditoire est composé non pas seulement de personnes versées dans la science de l'Écriture, qui n'ont pas besoin de longues explications pour comprendre, mais encore de personnes qui n'étudient pas les saintes lettres, qui sont tout occupées des affaires du siècle, qui viennent rarement à l'assemblée, et qui, par conséquent, ont besoin pour saisir le sens des discours d'une explication plus étendue; 2° parce que son auditoire renfermant ainsi des personnes dont l'assiduité est plus ou moins régulière, il doit encourager le zèle des uns et blâmer la négligence des autres; 3° parce que, employant quelquefois trois ou quatre discours à traiter à fond le même sujet, il est nécessaire de rappeler aux auditeurs la fin du dernier discours, afin de mettre plus d'ordre et de suite dans l'explication, et se rendre plus clair et plus intelligible. " Et pour vous faire mieux sentir la nécessité et l'utilité des exordes, ajoutait-il, qui de vous pourrait sans explication préalable comprendre le sens de ces paroles du Sauveur : TU ES SIMON, FILS DE JONAS; DÉSORMAIS TU T’APPELLERAS PIERRE! " Ce texte le ramène au sujet qu'il avait traité dans les trois homélies précédentes, à savoir pourquoi quelques hommes de l'Ancien et du Nouveau Testament ont changé de nom?

La seconde raison alléguée par Chrysostome pour sa justification nous amène à parler du zèle qu'il avait pour exciter les peuples à venir entendre la parole de Dieu. Son auditoire n'était pas toujours également nombreux; il variait du plus au moins, selon les temps, les événements et les circonstances. Il se plaint souvent du petit nombre de ses auditeurs, parce que les jeux, les fêtes, les théâtres lui en enlevaient une partie; il gémissait alors, il déplorait amèrement leur indifférence, et il consolait, il encourageait ceux qui étaient présents. " Il ne faut pas que mes paroles vous contristent, je demande moins des auditeurs nombreux que des auditeurs attentifs, et puisque ces derniers sont aussi nombreux qu'ils étaient hier, puisque j'ai autant de convives véritables, je vous donnerai la nourriture divine aujourd'hui avec la même joie et le même empressement. (1) "

Si les fidèles ne profitaient pas de ses avertissements et de la sainte parole qu'il leur annonçait, il s'en plaignait avec douceur. " Le laboureur ne cultive pas avec goût un champ stérile qui ne répond pas à ses travaux, le médecin abandonne un malade qui ne suit aucune de ses prescriptions; mais l'un cultive la terre et l'autre soigne le corps, et moi je suis chargé de cultiver vos âmes et de travailler à leur guérison : autant l'âme l'emporte sur le corps, autant mon travail est supérieur à celui du médecin. C'est pourquoi je redoublerai de zèle loin de me décourager, et dussent mes auditeurs ne pas profiter de la parole sainte, je ne perdrai pas ma récompense (2). "

XXXIX. Dieu éprouvait de temps en temps ce serviteur laborieux par l'indocilité et l'indifférence de ceux à qui s'adressaient ses exhortations; mais quelquefois aussi il était amplement dédommagé par le concours immense

1. Homil. De Anna. — 2 In Genesim, homil. 41.

qui se pressait autour de lui. Alors il félicitait ses auditeurs, et les remerciait de leur ardeur à venir l'entendre. Un jour il se crut obligé de s'excuser d'avoir la veille parlé trop longtemps, et il le fit en ces termes : " Je me suis étendu avec une sorte de diffusion et jusqu'à une prolixité sans mesure, peut-être sans exemple. Je n'étais plus le maître de l'ardeur qui dévorait mon âme et dont les transports redoublaient avec les paroles elles-mêmes. Mais c'est vous qu'il en faut accuser; ce sont vos applaudissements et vos acclamations extraordinaires qui m'entraînaient dans ces écarts. Ainsi la flamme qui doit allumer la fournaise n'est point à ses commencements vive et éclatante, mais bientôt, se faisant jour à travers les corps étrangers qui l'environnent, on la voit qui s'élève et s'emporte. De même, croissant avec l'affluence et l'ardeur toujours progressive de mes auditeurs, mon zèle a franchi toutes les bornes, et cédant au plaisir que vous goûtiez à m'entendre, je me suis abandonné malgré moi à toute la fécondité du sujet que j'avais entrepris (1). "

XL. Il parlait avec tant d'éloquence, que tantôt ses auditeurs fondaient en larmes, tantôt ils se frappaient la tête de componction; tantôt ils étaient saisis de terreur à la pensée des grandes vérités qu'il annonçait, tantôt pénétrés d'admiration pour sa doctrine et la manière si véhémente dont il prêchait. Souvent ils l'interrompaient tout à coup et l'église retentissait d'applaudissements et des cris mille : fois répétés : CHRYSOSTOME ! BOUCHE D'OR, BOUCHE D'OR! L'humilité du saint prêtre s'en affligeait; il les suppliait d'écouter en silence et de lui épargner ces acclamations; mais les paroles qu'il leur adressait à ce sujet excitaient des applaudissements plus nombreux et plus vifs encore Avec quelle modestie il les exhorte à profiter de ses

1 Homil. De Daemone.

instructions ! " Vous venez, dit-il, de louer les vérités que je vous annonce, vous avez applaudi; mais je ne vous demande ni ce tumulte, ni tous ces bruyants témoignages d'approbation : l'unique chose que je désire, c'est que vous méditiez ces vérités et que vous y conformiez votre conduite; c'est là ce qui sera ma gloire, ce qui fera véritablement mon éloge (1). "

XLI. Objet de l'admiration universelle, il conservait au milieu des triomphes de son éloquence la modestie la plus parfaite. Souvent il commençait ses homélies avec la réserve et la timidité d'un novice. Bien différent de ces orateurs présomptueux, amateurs de la gloire et des louanges, qui promettent beaucoup pour ne rien donner, il promettait peu et donnait toujours beaucoup.

" Je me réjouis de vous voir accourir de toutes parts avec tant d'empressement pour entendre aujourd'hui les oracles sacrés (2). Ce zèle est pour moi la preuve évidente des grands progrès que vous faites dans la vertu et la piété. Le désir d'écouter la parole sainte est l'indice de la santé parfaite de vos âmes, comme l'appétit pour les viandes matérielles est la preuve de la santé du corps. Cette ardeur me réjouit, j'en bénis le Seigneur; mais je crains de ne pas vous donner une nourriture qui soit en rapport avec vos besoins et vos désirs. Toutefois, comme la mère dont le sein n'est pas abondant présente cependant la mamelle à son enfant, ainsi je vous donnerai aujourd'hui ce que j'ai. Dieu demande moins l'abondance que la bonne volonté. "

XLII. Deux choses surtout attiraient les peuples autour de la chaire sacrée : le zèle ardent avec lequel il stigmatisait les vices et réprimait les désordres, et la bonté avec la

1. Matth., homil. 7. — 2. De Poenit., homil. 8.

laquelle il appelait les pécheurs à la pénitence. " Je vous parle souvent de la pénitence, dit-il dans sa huitième homélie sur ce sujet, mais c'est parce que j'en connais les effets salutaires (1). Elle est amère, elle est pénible, mais elle est le remède du péché, la destruction de l'iniquité, une source de délicieuses larmes et d'une sainte confiance, une armure invincible, un glaive qui tranche d'un seul coup la tête du démon, un asile contre le désespoir, et l'espérance du salut; c'est elle qui ferme l'enfer, qui ouvre le ciel et y fait entrer le pécheur. "

XLIII. " Vous êtes pécheur? ne vous désespérez pas; non, ne vous désespérez pas! je l'ai répété cent fois, je le répète encore, ne vous désespérez pas! c'est le moyen de déjouer toutes les ruses du démon. Si vous péchez tous les jours, faites pénitence tous les jours; vous tombez chaque jour, relevez-vous avec confiance chaque jour (2). Vous me direz peut-être : la pénitence sauvera-t-elle celui qui a passé toute sa vie dans le péché? Oui, elle le sauvera, et si vous en voulez un garant, je n'en ai point d'autre à vous donner que la grande miséricorde de Dieu. La pénitence seule ne peut rien, mais elle peut tout lorsqu'elle est jointe à la bonté de Dieu. La malice de l'homme, quelque grande qu'elle soit, est une malice bornée, mais la miséricorde de Dieu n'a point de bornes, puisqu'elle est infinie. La malice de l'homme comparée à la grandeur de la miséricorde de Dieu n'est pas même une étincelle qui tombe au sein des mers où elle se perd et disparaît. " Comme le saint évêque de Milan, Chrysostome avait une tendre compassion pour les pécheurs, il les accueillait avec une bonté paternelle, il les aidait dans l'aveu de leurs fautes, il embrassait leurs genoux, il pleurait sur eux et avec eux, et il avait souvent la

1. De Poenitentia, homit. 8. — 2 Ibid.

consolation de les arracher au démon pour les ramener à la pratique de la piété chrétienne.

XLIV. Dieu ne pouvait manquer de bénir les généreux efforts de Chrysostome. Aussi, malgré les désordres inséparables 'de la condition humaine et trop ordinaires surtout dans les grandes villes, la piété était florissante à Antioche, les fêtes et les solennités étaient célébrées avec une grande pompe, les louanges de Dieu étaient chantées dans les églises, les sacrements étaient fréquentés, la prière publique et particulière observée, les familles réglées; un grand nombre de parents envoyaient leurs enfants pour recevoir le bienfait de l'instruction et de l'éducation chez les solitaires des montagnes. L'habitude des jurements avait cessé,. les théâtres étaient moins fréquentés; les dissidents juifs, païens et hérétiques, écrasés par l'éloquence du saint prêtre, n'osaient élever la voix, tandis qu'une multitude de vierges et de veuves faisaient monter chaque jour vers le ciel le concert de leurs prières et de leurs louanges.

Chrysostome était l'âme, la vie et la joie d'Antioche, comme aussi Antioche tout entière était l'amour de Chrysostome. Quand les fréquentes maladies du saint prédicateur l'obligeaient à suspendre ses prédications pour soigner sa santé dans sa chambre ou à la campagne; quand les rues et les places n'étaient plus encombrées aux jours ordinaires parla multitude, qui, des quartiers éloignés de la cité, se rendait dans la vieille basilique pour entendre l'orateur, il semblait qu'un malheur avait frappé la ville et que la mort avait succédé au mouvement et à la vie. Mais quand après quelques jours d'absence Chrysostome, faible, languissant et malade encore, reparaissait au pied des autels, quels transports de joie, quel bonheur, quels applaudissements éclataient de toutes parts ! comme aussi de la part de Chrysostome quelle tendresse, quelle sainte effusion de son âme !

XLV. " Vous vous êtes donc souvenus de moi pendant tout le temps de mon absence, leur disait-il, quelle bonté! quelle charité de votre part ! Je ne puis assez vous en témoigner ma reconnaissance et ma vive amitié ; de mon côté aussi, il ne m'a pas été possible de vous oublier, et quoique absent, éloigné de la ville, je vous avais jour et nuit présents à ma pensée. Vos cris retentissaient sans cesse à mes oreilles; ils me faisaient regarder votre assemblée comme ma santé, comme mon unique plaisir, comme tire chose qui renferme à mon égard tous les biens imaginables. C'est pourquoi j'ai mieux aimé revenir avec les restes de ma maladie que d'affliger votre charité en demeurant plus longtemps éloigné de vous. Et comment aurais-je pu résister à vos plaintes, à vos lettres, à vos reproches? Ces plaintes partaient du fond de vos cœurs, le ne vous en suis pas moins obligé que de vos louanges, puisqu'il faut savoir aimer pour se plaindre comme vous avez fait. "

Le cœur de Chrysostome était tout dévoué aux habitants d'Antioche. Il espérait y consumer le reste de sa santé et de ses forces. Il voulait y continuer jusqu'à la fin de sa vie son laborieux apostolat, et puis quand ses forces trahissant son courage il ne pourrait plus annoncer la parole divine, il espérait se retirer au sommet des saintes montagnes parmi les solitaires qu'il aimait, dont il parlait souvent dans ses discours et vers lesquels il envoyait ses auditeurs, afin de les frapper par le spectacle édifiant des vertus chrétiennes. C'était un port tranquille et sûr, vers lequel ses vœux et ses désirs le dirigeaient; il y aspirait de toutes ses forces , il espérait y mourir, il se consolait par cette douce espérance. Mais ses voeux, mais ses désirs ne furent point réalisés; au moment où il entrevoyait le port tranquille, le souffle de l'esprit de Dieu le rejeta au milieu des tempêtes et des orages. Dieu l'appelait à de nouveaux combats, à des sollicitudes sans fin, à des persécutions sans nombre, et en quelque sorte à la souffrance du martyre.

 

 

 

 

 

 

LIVRE QUATRIÈME. Histoire du saint depuis son épiscopat, 398, jusqu'à la disgrâce d'Eutrope, 400.

I. Pendant que Chrysostome livré tout entier aux oeuvres du zèle faisait la joie et l'admiration du patriarche Flavien, du clergé et du peuple d'Antioche, de grands événements s'étaient passés dans l'empire et dans l'Église. Théodose était mort en 395, après avoir, pendant un règne de seize ans, défendu vaillamment l'empire contre les invasions des Goths et les entreprises audacieuses de deux tyrans qui avaient tenté d'usurper l'autorité. Il avait noblement protégé l'Église , réprimé l'hérésie et poursuivi l'idolâtrie : il s'était montré par sa valeur et par sa foi un des princes les plus grands et les plus accomplis qui aient jamais été. En mourant, il avait partagé l'empire entre ses deux fils, Arcade et Honorius; le premier gouverna l'Orient et le second l'Occident. Heureux ces deux jeunes princes si, en héritant de la fortune et du trône de leur père, ils eussent aussi hérité de son caractère et de sa piété!

Dans l'Église, la plupart des grands hommes qu'avait produits ce siècle si fécond, étaient morts. Ainsi le pape saint Damase, Arnobe et Lactance, Eusèbe de Césarée, saint Jacques de Nisibe, saint Hilaire de Poitiers, saint Athanase, saint Éphrem, diacre d'Édesse, le grand saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse et le célèbre Didyme d'Alexandrie, avaient cessé d'éclairer de leurs lumières, ou d'édifier par leurs vertus le monde chrétien. Les deux derniers qui descendirent dans la tombe furent saint Ambroise, archevêque de Milan, deux ans après Théodose, 397, et le grand saint Martin, évêque de Tours.

II. La mort de tous ces illustres docteurs fut une grande perte pour la religion. Mais au milieu des orages suscités par les erreurs et les passions humaines, Dieu n'abandonna pas son Église. Toujours la vérité eut ses docteurs, les fidèles des guides sûrs, et la religion de courageux défenseurs. En Orient, saint Jérôme expliquait les divines Écritures; il surveillait l'erreur, el, armé d'une parole ardente, satirique même quelquefois, il écrasait l'hérésie; en Afrique, le saint évêque d'Hippone, peut-être moins versé dans la science des langues et des saintes lettres, mais plus puissant par le génie et surtout plus doux et plus modéré, combattait les donatistes et les pélagiens et composait ces homélies divines, ces lettres, ces traités admirables qui des rivages africains se répandaient sur la terre entière, pour porter partout la science de la foi et l'onction de la piété chrétienne.

Dieu plaça en même temps sur le chandelier de son Église, aux confins de l'Europe, au centre du monde civilisé, une troisième lumière aussi brillante et non moins ardente que les deux autres, ce fut le saint apôtre d'Antioche.

III. Le 27 septembre de l'année 397, Nectaire, archevêque de Constantinople, était mort après avoir gouverné cette Église pendant seize ans avec la douceur indolente d'un simple particulier, bien plus qu'avec la science, le zèle et la fermeté d'un évêque.

IV. On délibéra pendant quelque temps sur le choix de son successeur. L'importance de cette ville, devenue une seconde Rome depuis que Constantin y avait transféré le siège de l'empire, l'influence que ses évêques obtenaient aisément à la cour, donnèrent l'éveil à toutes les ambitions. Plusieurs candidats furent proposés; quelques-uns se présentèrent d'eux-mêmes. Hommes misérables! s'écrie Pallade, prêtres par le caractère, mais indignes du sacerdoce (1) ! Ces hommes ambitieux se pressaient chaque jour aux portes du palais et fatiguaient la cour; les uns s'adressaient aux magistrats, et, par de basses adulations, mendiaient leur appui; les autres offraient des présents pour capter les suffrages; quelques autres enfin poussaient l'aveuglement et la honte jusqu'à se mettre à genoux devant les populations des quartiers pour obtenir leur assentiment. Jusqu'à quel point de bassesse et de dégradation, hélas! n'est pas capable de descendre un prêtre ambitieux, mercenaire, qui cherche plutôt ses intérêts et sa gloire que la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Le peuple fidèle, les grands surtout et la noblesse, furent indignés d'une pareille conduite. De toutes parts on supplia l'empereur de ne point faire un choix précipité, de repousser énergiquement toutes ces honteuses sollicitations, et de chercher un homme habile dans la science divine, capable d'édifier par la sainteté de sa vie, digne enfin de ce rang suprême.

V. Pendant que la cour était dans l'incertitude et délibérait sur cet objet important , l'eunuque Eutrope , premier ministre de l'empereur Arcade et tout-puissant

1. Pallad., ch. IX.

sur l'esprit de son maître, prononça le nom de Jean d'Antioche. Il l'avait connu pendant un voyage qu'il fit en Orient, et d'ailleurs le bruit de son éloquence et. de la sainteté de sa vie était répandu dans tout l'empire. Dès que le nom de Chrysostome fut prononcé, toutes les indécisions cessèrent, tous les esprits furent réunis, et d'une voix unanime Jean fut élu par le peuple et par le clergé archevêque de Constantinople. Arcade s'empressa d'approuver l'élection. Toute la ville fut dans l'allégresse à l'occasion de cet heureux choix; mais la difficulté était de le faire accepter par celui-là même qu'il concernait. On connaissait l'humilité du saint prêtre, la haute idée qu'il avait de l'épiscopat, des devoirs qu'il impose et des vertus qu'il exige; on savait la conduite qu'il avait tenue lorsque les évêques assemblés à Antioche voulurent l'élever à cette haute dignité; il était à craindre qu'il ne prît la fuite s'il venait à connaître l'élection. D'un autre côté comment l'arracher à Antioche sa patrie, sa ville bien-aimée, sans exciter un soulèvement général, peut-être même une sédition? Comment l'arracher à Flavien, aux pauvres nombreux, et enfin à tout ce peuple facile à émouvoir, qui regardait Jean comme son docteur, sa gloire, son ange tutélaire et son sauveur, lors des événements qui avaient exposé la ville à une ruine entière? Dans cette circonstance la rapidité d'action , le secret et la prudence étaient nécessaires.

VI. Eutrope trouva les moyens de conduire cette importante et difficile affaire à une heureuse issue. Au nom de l'empereur, il en écrivit à Artérius, comte d'Orient. Après lui avoir fait connaître l'élection de Jean au siège de Constantinople, les difficultés dont nous venons de parler et la nécessité d'agir avec prudence, il lui ordonna de se rendre maître de la personne de Chrysotome par quelque stratagème, et de l'envoyer à Constantinople. La commission fut exécutée fidèlement. Pendant que Jean, tout occupé de ses bonnes oeuvres, ne songeait qu'à instruire les peuples, à soulager les pauvres et à consoler les affligés, il reçoit une lettre du comte d'Orient qui le prie de venir le trouver dans l'église des Martyrs, située près de la porte Romaine, pour y traiter ensemble d'une affaire importante. Chrysostome, sans soupçonner le piège qui lui est tendu, persuadé qu'il s'agit de la gloire de Dieu, se rend avec empressement au lieu marqué pour cette conférence. Mais à peine est-il arrivé, que le comte, sans lui rien dire encore de son dessein, le fait monter dans sa voiture, le conduit à Bagras où il le remet entre les mains des officiers de l'empereur, qui le transportent rapidement vers Constantinople.

VII. Laissons maintenant Antioche livrée tout entière à la douleur et à la désolation. Adieu! ville chérie, adieu! ton soleil s'est éclipsé, ta gloire s'est obscurcie, ton apôtre chéri a disparu, tes pauvres ont perdu leur puissant avocat, tes vierges et tes veuves leur défenseur, et Flavien, ton évêque, pleure sur l'éloignement d'un fils bien-aimé, la lumière de ses yeux, la parole de sa bouche et l'appui de sa vieillesse; adieu!

Bientôt les schismes et les hérésies déchireront tes entrailles; bientôt ta foi disparaîtra sous le sabre du fanatisme musulman, jusqu'à ce que l'armée des Francs fasse encore retentir une fois dans tes murs les hymnes de Sion; mais ces chants ne seront pas de longue durée, tu retomberas au pouvoir des infidèles; ils détruiront tes palais, éteindront ton génie, ton amour pour les arts, ta gloire enfin, et jusqu'à ton nom; adieu ! J'ai célébré tes fêtes, j'ai assisté aux solennités de tes mystères, j'ai raconté ta piété, j'ai loué ton empressement à écouter la parole de ton Chrysostome; je te laisse pour le suivre à de nouveaux combats. Sa vertu purifiée par la retraite, exercée par le ministère de la prédication, fortifiée par les oeuvres saintes de la charité, de la prière et de la mortification, doit être couronnée par les persécutions et consommée par les souffrances que ne pouvaient lui procurer le respect profond et l'amour immense que tu lui avais voués. Il suit sa marche, il fuit loin de toi, la providence de Dieu le dirige. Pleure, pleure amèrement son absence, adieu !

VIII. La ville de Constantinople attendait avec impatience son nouveau pontife. Afin de rendre son ordination plus solennelle , l'empereur avait convoqué un concile et y avait appelé Théophile, patriarche d'Alexandrie, comme l'évêque du premier siège de son empire. Cet évêque qui jouera un si grand rôle dans la suite de cette histoire, voyait d'un oeil jaloux l'élection de Chrysostome. Il n'aspirait point pour lui-même au siège de la ville impériale, la discipline d'alors l'enchaînait à son Église d'Alexandrie; mais il avait espéré, par ses intrigues autant que par son crédit, y faire parvenir une de ses créatures, le prêtre Isidore, dont les vertus simples et obscures ne portaient point d'ombrage à son ambition. Isidore avait longtemps pratiqué la vie monastique dans les déserts de Scété. Ami de saint Athanase, il l'avait accompagné dans un voyage à Rome. Humble et simple dans ses moeurs, plein de douceur et de patience, ami de la vérité et de la droiture, animé d'un zèle aussi éclairé que charitable, tout dévoué à Dieu et au prochain, ses vertus lui avaient acquis l'estime publique , comme plus tard elles lui méritèrent le titre de saint et la vénération des fidèles. A cette époque, il gouvernait le grand hôpital d'Alexandrie. Outre son mérite qui était éminent, on prétendait que Théophile lui avait de grandes obligations pour s'être bien acquitté d'une commission fort délicate. On dit que dans la guerre du tyran Maxime, Théophile chargea Isidore de lettres et de présents pour les remettre à Rome à celui des deux, de Théodose ou de Maxime, qui serait vainqueur, et que ces lettres lui ayant été dérobées avant l'issue de la guerre, il fut obligé de fuir et de se retirer à Alexandrie. Animé par le motif de la reconnaissance, Théophile espérait d'ailleurs qu'Isidore, devenu évêque de Constantinople, se montrerait souple à ses volontés, et que par son moyen il aurait une assez grande influence à la cour. C'est ce qu'il ne pouvait espérer de Chrysostome. Aussi dès qu'il vit celui-ci, il chercha à sonder les dispositions du nouvel élu. La figure expressive de Jean, ses traits vifs et caractérisés, la fermeté et l'énergie qui paraissaient dans tout son extérieur alarmèrent tout d'abord Théophile; il comprit parfaitement qu'il lui serait impossible de maîtriser cette âme vigoureuse, et que dès lors son influence serait nulle à la cour et à Constantinople. C'est pourquoi, cachant ses motifs secrets, il fit des difficultés, et, sous divers prétextes, refusa de l'ordonner. Mais l'empereur, la cour et le peuple tenaient trop à l'élection de Chrysostome pour se désister, et du reste l'affaire était trop engagée pour qu'on pût reculer. Eutrope résolut de triompher du mauvais vouloir de Théophile. L'ayant fait venir, il lui montra plusieurs mémoires présentés aux évêques contre lui, et, prenant un ton d'autorité, il ajouta qu'il avait à choisir, ou bien d'ordonner Chrysostome selon le désir des évêques ses collègues, ou bien, s'il refusait, d'avoir à se défendre en concile des accusations intentées contre lui. Théophile n'hésita pas entre ces deux partis, il se rangea de l'avis des évêques.

IX. Toute la ville était dans l'allégresse; Chrysostome seul gémissait. Après avoir pris Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, après avoir protesté de sa faiblesse et de son indignité, voyant que ses larmes et ses protestations étaient inutiles, il céda humblement aux instances des évêques, dans lesquelles il crut voir la volonté de Dieu. Tout tremblant il se présenta comme une victime devant l'autel et, reçut la consécration épiscopale de la main de Théophile, le 26 février de l'année 398. Qu'il est beau l'homme doué d'un talent éminent, environné de l'auréole du génie et de l'éloquence! mais qu'il est plus beau encore celui qui est humble et modeste! Qu'il est admirable celui qui, exalté par toutes les bouches, est le seul à méconnaître son propre mérite, et qui pouvant briller à la première place n'aspire cependant qu'à la dernière dans la maison du Seigneur! Il sera béni de Dieu; il prospérera dans toutes ses oeuvres, et sa louange ne cessera d'être répétée dans l'Église de génération en génération.

X. L'humilité est la vertu des grandes âmes. Se laisser aller à l'orgueil et à la présomption, c'est oublier que tout don parfait vient de Dieu, c'est ne pas se connaître soi-même. C'est encore une grande erreur de croire que l'humilité abaisse le génie, amoindrisse le talent. Quoiqu'il se défie de lui-même et de sa faiblesse, l'homme humble n'en est pas moins fort ni moins ardent pour le bien, ou plutôt il n'en est que plus fort et plus puissant. Si comme saint Paul il s'écrie : Je ne suis rien, je ne puis rien par moi-même ; il ajoute : mais je suis tout, je puis tout en Celui qui me fortifie. Plus il s'humilie, plus Dieu l'élève; moins il compte sur ses propres forces, plus Dieu se plaît à le soutenir, à le protéger et à donner à son ministère succès et bénédiction. Chrysostome tout tremblant sous le poids de sa propre faiblesse s'était prosterné devant l'autel pour recevoir la consécration divine qui l'élevait à une dignité qu'il avait toujours redoutée; mais il se releva plein de force et de vigueur pour marcher dans la nouvelle voie qui lui était ouverte par la Providence.

Avant de commencer le récit des travaux qu'il entreprit pendant son épiscopat pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, il est nécessaire pour la suite de l'histoire de faire connaître l'Église et le peuple qui furent confiés à sa sollicitude pastorale.

XI. Lorsque Constantin vainqueur de ses rivaux monta sur le trône de l'univers pour faire régner avec lui la justice et la piété, l'empire fatigué par de longues guerres civiles, épuisé par la tyrannie de tant de princes qui l'avaient inondé du sang le plus pur des citoyens, penchait visiblement vers sa ruine. Pour ranimer un reste de chaleur et donner un nouveau ressort aux esprits, pour être en état de résister avec plus de force aux invasions des barbares qui menaçaient l'empire du côté de l'Orient, peut-être aussi par un vain désir de passer pour fondateur d'un nouvel ordre de choses, Constantin transféra le siège de l'empire. Depuis longtemps sous les règnes précédents Rome était souvent veuve de ses Césars, et Constantin lui-même plus qu'aucun autre redoutait le séjour de la ville éternelle. Il chercha donc un lieu pour y établir le centre de son gouvernement. La situation de l'ancienne ville de Byzance lui parut favorable. Assise sur un coteau dans un isthme, à l'extrémité de l'Europe et sur les confins de l'Asie dont elle n'est séparée que par un détroit de sept stades, Byzance était par sa position la clef de l'Europe et de l'Asie, du Pont-Euxin et de la mer Égée. Baignée au midi par la Propontide, à l'orient par le Bosphore, au septentrion par un petit golfe nommé Chrysoceras ou la Corne d'or, elle ne tenait au continent que par le côté occidental. La température du climat, la fertilité de la terre, la beauté et la commodité des deux ports, tout contribuait à en faire un séjour délicieux, une situation unique dans l'univers. Ce fut donc sur les ruines de Byzance que Constantin construisit la nouvelle capitale de l'empire, qui fut appelée Constantinople, du nom de son fondateur. L'enceinte de la ville, dans sa longueur, avait plusieurs lieues d'étendue depuis la porte d'Or à l'occident jusqu'à la pointe la plus orientale sur le Bosphore, et une lieue de largeur. Dans l'espace de trois années la puissance de Constantin fit sortir de terre une immense cité; la Rome nouvelle rivalisa de richesse, de beauté et de magnificence avec l'ancienne; elle eut ses sept collines, son capitole, ses palais, ses aqueducs et ses thermes, ses places, ses fontaines, ses colonnes, son hippodrome, son amphithéâtre et ses théâtres. Saint Grégoire de Nazianze met sur la même ligne Rome et Constantinople : l'une, dit-il, est la reine de l'Orient, l'autre est la reine de l'Occident. Au milieu de ces édifices et de ces palais on vit s'élever un grand nombre d'églises dédiées, les unes .aux saints anges, aux saints apôtres, les autres aux saints martyrs; la plus ancienne était l'église de la Paix. Constantin l'augmenta et l'embellit; une autre église s'éleva auprès de celle-ci, et l'empereur Justinien les réunit plus tard pour n'en former qu'une seule sous le vocable de sainte Sophie. Lors de l'arrivée de saint Jean Chrysostome, Constantinople était divisée en quatorze quartiers et renfermait autant d'églises, sans compter celles qui se trouvaient hors des murs. La dédicace de Constantinople eut lieu le 11 mai 330; la fête dura quarante jours; les évêques et le clergé sanctifièrent par des prières la nouvelle cité, qui fut solennellement consacrée à la Vierge Marie.

Depuis que les peuples de l'Orient se sont laissé entraîner dans le schisme ou dans les erreurs de Mahomet, Constantinople a oublié Celle qui fut si longtemps sa patronne et sa protectrice. Mais avec les autels de Marie ont disparu les vertus qui faisaient la gloire de ses habitants. Là où la Vierge immaculée recevait les hommages des chrétiens, s'élèvent maintenant des maisons de honte et de prostitution. Puisse Marie rentrer bientôt dans cette ville qui lui fut si chère ! Puisse-t-elle bientôt y rétablir avec l'amour de son Fils le règne de la vérité, de la justice et des bonnes moeurs!

XII. La présence à Constantinople de l'empereur et de sa cour attira en peu de temps dans cette nouvelle capitale une foule d'hommes, étrangers les uns aux autres, qui accouraient de tous les points du monde romain pour jouir des privilèges offerts à ceux qui viendraient s'y établir. Cette multitude composée d'éléments si divers ne pouvait présenter des garanties bien sûres d'ordre et de paix; mais Constantin sut la maîtriser et la contenir. On conçoit aussi combien devint délicate et difficile la mission des prêtres orthodoxes en présence de citoyens, venus de pays différents, et qui avaient apporté avec eux des coutumes, des vices et des erreurs capables d'étouffer la vraie foi dans le cour des fidèles.

Alexandre, qui était évêque de Constantinople et qui avait assisté au concile de Nicée, employait tous ses efforts pour faire respecter les décisions de l'Église et pour s'opposer à l'arianisme qui allait toujours croissant. Ce saint évêque résistant aux sollicitations de quelques catholiques abusés qui le priaient de montrer de l'indulgence envers Arius alors présent à Constantinople et de le recevoir dans son église, répondit: " La douceur dont j'userais envers Arius serait une vraie cruauté à l'égard d'une infinité d'autres; les lois de l'Église ne me permettent pas de contrevenir par une fausse compassion à ce que j'ai moi-même ordonné avec tout le saint concile de Nicée. " Ce fut aux prières de ce saint vieillard âgé de quatre-vingt-dix ans et à celles de saint Jacques de Nisibe que les catholiques attribuèrent la protection que Dieu accorda à son Église, en frappant Arius au moment où ses partisans le promenaient en triomphe dans les rues.

Après la mort d'Alexandre, 336, Paul fut élu évêque de Constantinople. Sa foi orthodoxe lui mérita d'être persécuté par l'empereur Constance et ses partisans ariens. Quatre fois chassé de son siège, il fut exilé à Cucuse, en Arménie, où les ariens le firent étrangler, 350. Pendant ces différents exils, le siège de Constantinople fut rempli par des évêques hérétiques; on y vit assis Eusèbe de Nicomédie et Macédonien qui pour maintenir son intrusion fit périr trois mille personnes. En 360, l'arien Eudoxe succède à Macédonien; il confère le baptême à Valens et lui communique le venin de l'hérésie; il meurt à Nicée en sacrant Eugène évêque de cette ville, 370. Les règnes de Julien et de Jovien n'apportent aucun soulagement aux maux de l'Église de Constantinople. Démophile évêque de Bérée et sectateur d'Arius succède à Eudoxe. Les catholiques voulant réclamer envoyèrent une députation de quatre-vingts ecclésiastiques porter leurs humbles plaintes à Valens. Mais ce prince cruel les fit embarquer dans un vaisseau auquel il ordonna qu'on mît le feu quand il serait en pleine mer.

XIII. Démophile soutenu par Valens continuait de persécuter les catholiques, quand saint Grégoire de Nazianze vint consoler ce troupeau désolé. Comme toutes les églises appartenaient alors aux ariens, il fut obligé de transformer en chapelle la maison de Nicole,son parent, pour y célébrer les divins mystères. Son zèle pour le salut du petit nombre de catholiques qui se trouvaient à Constantinople, lui attira de cruelles persécutions de la part des ariens qui poussèrent la fureur jusqu'à attenter à sa vie. Enfin Théodose arriva à l'empire : sous ce religieux prince l'Église respira; le concile de Constantinople assemblé en 380 chassa Démophile, et plaça saint Grégoire de Nazianze sur le siège de cette ville; mais le saint évêque, ayant appris que quelques-uns de ses collègues murmuraient de son élection, profita de cette circonstance pour se décharger d'un fardeau que son humilité lui faisait regarder comme au-dessus de ses forces.

Toutefois, avant de quitter la ville de Constantinople, 381, il voulut rendre compte publiquement de son administration ; il fit à ce sujet un long discours en présence du peuple et de cent cinquante évêques réunis en concile; mais il eut beaucoup de peine à le prononcer à cause de sa faible santé.

Ce discours nous fait connaître l'état de l'église de Constantinople quelques années avant l'élection de saint Chrysostome, lorsque saint Grégoire en prit soin. " Les fidèles, dit-il, contraints de s'enfuir et de tout abandonner pendant les persécutions de Julien l'Apostat et de Valens, se trouvaient sans pasteurs, sans pâturages, sans bergerie, errants à l'aventure sur les montagnes, réduits à paître où le hasard les conduisait, trop heureux de pouvoir échapper et d'avoir quelque lieu où se retirer. Ce pauvre troupeau ressemblait à celui que les lions, la tempête où les ténèbres ont dissipé, et sur lequel gémissaient les prophètes lorsqu'ils déploraient sous cette figure les malheurs du peuple d'Israël abandonné à la fureur des Gentils. Mais, ajoute-t-il en parlant de l'état où il laisse son troupeau, Dieu a visité son peuple et l'a sauvé ; il est purgé de l'hérésie arienne, il brille par la pureté de sa foi, par l'éclat de son clergé, de ses solitaires et de ses vierges; et s'il n'est pas encore dans sa dernière perfection, j'espère qu'il y parviendra, puisqu'il croit à vue d'oeil. " Après avoir parlé de sa sollicitude incessante, de ses veilles et de ses travaux, des peines sans nombre qu'il a éprouvées, des persécutions qu'il a soutenues, des injures et des calomnies dont il a été abreuvé, et même des dangers qu'il a courus pour sa vie, il s'écrie : " Si je vous rappelle ici mes fatigues et mes douleurs, ce n'est point pour en tirer vanité, car c'est Dieu qui a tout fait; mais c'est pour vous en demander la récompense. Ayez pitié d'un étranger, laissez-vous toucher à la vue de ma faiblesse et de mes cheveux blancs, accordez-moi un peu de repos. Mettez à ma place un évêque dont les mains soient pures, la voix éloquente, et qui puisse vaquer aux ministères ecclésiastiques. Permettez à un vieillard faible, inutile, accablé par les années et par les maladies, de se retirer pour pleurer ses péchés dans la solitude.

" Puisque mon élection cause du trouble parmi vous, je serai Jonas; jetez-moi dans la mer pour apaiser cette tempête, quoique je ne l'aie point excitée. Si les autres suivaient mon exemple, tous les troubles de l'Église seraient bientôt calmés. Je suis assez chargé d'années et de maladies pour me reposer. "

Le discours de saint Grégoire fut interrompu non par les acclamations accoutumées, mais par des larmes et des sanglots. Le peuple fidèle pleura son pasteur, et saint Grégoire après avoir fait ses adieux aux évêques, aux prêtres, aux fidèles, prit congé des anges de son Église, et se retira dans la solitude où il mourut en saint quelques années après.

Nectaire succéda à saint Grégoire et gouverna pendant seize ans; mais il n'avait ni la science, ni le zèle, ni la sainteté de son prédécesseur. Aussi, sous sa direction les affaires de l'Église tombèrent-elles en décadence; la piété se ralentit; de grands désordres reparurent, des abus nouveaux s'introduisirent, enfin Constantinople redevint presque ce qu'elle était avant l'arrivée de saint Grégoire.

XIV. Telle est l'histoire de l'Église de Constantinople depuis sa fondation jusqu'à l'époque où Chrysostome succéda à Nectaire. Quelle triste histoire! pendant l'espace de soixante ans, que de querelles ! que d'erreurs ! que de divisions! que de persécutions! Parmi les évêques qui se succèdent, à peine en trouve-t-on deux qui soient animés de la foi catholique, encore sont-ils persécutés et exilés; tous les autres sont avares, cruels et hérétiques.

Les catholiques en petit nombre sont chassés des églises occupées par les sectaires; ils sont bannis, persécutés par les princes que les erreurs d'Arius ont séduits. Théodose avait rétabli l'ordre, il est vrai, en faisant restituer les églises aux catholiques; mais il n'avait pas détruit l'esprit d'agitation et d'erreur et les désordres si communs dans les grandes cités, surtout dans Constantinople, où venaient se réunir le luxe, les richesses et les vices de l'ancien et du nouvel empire. Ces considérations n'échappaient pas sans doute à Chrysostome, mais plein de confiance dans la bonté toute-puissante de Celui qui avait daigné le choisir, il s'écriait comme l'Apôtre saint Paul, son maître chéri et son modèle : Maintenant étant lié par l'Esprit-Saint, je vais à Jérusalem sans que je sache ce qui doit m'y arriver, sinon que dans toutes les villes par où je passe le Saint-Esprit me fait connaître que des chaînes et des afflictions m'y sont préparées ; mais je ne crains rien de toutes ces choses, et ma vie ne m'est pas plus précieuse que mon salut; il me suffit que j'achève ma course et que je remplisse le ministère que j'ai reçu du Seigneur Jésus, qui est de prêcher l'Évangile de la grâce de Dieu (1).

1 Acta Apost., cap. 20.

Chrysostome avait reçu la consécration épiscopale et avec elle une force, une grâce nouvelle, les dons de l'Esprit de Dieu qui sont la vie des saints évêques.

Quoique toujours gravée dans son coeur par le souvenir de tant d'âmes qui lui étaient chères et qui gémissaient sur son absence, Antioche n'était plus en quelque sorte sa patrie. Constantinople l'avait remplacée. A Antioche ses affections et ses prières, mais à Constantinople ses affections, ses prières, ses larmes, sa sollicitude pastorale, son zèle, ses travaux, ses forces et sa vie. Quelques jours après son ordination il adressa la parole à un peuple nombreux et empressé de l'entendre ; ce premier discours ne nous est point parvenu. Seulement, d'après l'analyse que Chrysostome nous en a laissée, nous savons qu'il avait pour objet le combat de David et de Goliath. Il montra ce géant des Philistins armé de toutes pièces, couvert de sa cuirasse et de son bouclier, brandissant la lance et l'épée et succombant sous les coups d'un jeune pâtre sans force, sans cuirasse et sans épée, mais armé seulement de sa foi et de sa confiance en Dieu. Il n'était pas possible de s'y tromper, l'humilité de Chrysostome voulait faire entendre à ses auditeurs qu'il venait à eux comme David, sans armes, sans éloquence, sans aucun des moyens humains, soutenu seulement et animé par la foi et par. un désir ardent de leur salut. Les armes de notre milice ne sont point charnelles, leur dit-il avec saint Paul, mais elles sont puissantes en Dieu pour renverser les forteresses ennemies, les raisonnements humains et tout ce qui s'élève avec le plus de hauteur contre la science de Dieu (1).

XV. Ce discours parut d'autant plus magnifique, que depuis longtemps les fidèles de Constantinople n'étaient plus accoutumés à entendre prêcher la sainte parole avec

1. II Corinth., cap. 10.

éloquence, parce que Nectaire était un vieillard affaibli par les ans, et d'ailleurs peu habile dans l'art de bien dire. Aussi dès le surlendemain la ville entière courut-elle à l'église Neuve pour entendre le second discours du saint évêque. Chrysostome parut, et son coeur de père se manifesta dès les premières paroles :

" Je ne vous ai parlé qu'une seule fois encore, et dès ce moment-là même je vous aime avec autant de force que si j'avais toujours été avec vous. Je me sens uni à vous par des liens de charité aussi étroits que si depuis longtemps j'avais joui de votre amitié, et cette amitié que j'éprouve vient non pas de la sensibilité de mon âme, mais de ce que je vois en vous les meilleurs et les plus aimables des hommes. Qui pourrait en effet considérer sans admiration et sans amour ce zèle tout de feu dont vous êtes embrasés, cette charité sincère qui vous anime, l'affection tendre que vous portez à vos docteurs et à vos maîtres, l'esprit de paix et de concorde qui règne entre vous, et tant de rares qualités qui seraient capables de vous faire aimer par les âmes les plus dures? Non, mes frères, nous ne vous aimons maintenant pas moins que cette illustre Église qui fut notre berceau, et où nous reçûmes le lait de la doctrine et le pain de la science divine. Séparées entre elles par une immense distance, ces deux Églises sont sueurs; Antioche et Constantinople ne doivent pas se séparer dans notre affection. Antioche est plus ancienne, plus vénérable, mais Constantinople fait paraître plus de zèle, plus de ferveur dans les choses de la foi. A Antioche l'assemblée est plus nombreuse, plus distinguée; mais à Constantinople elle est composée de personnes exercées par la tribulation et disposées aux oeuvres d'un généreux dévouement. Oui, ici je vois les loups dévorants rader autour du troupeau pour le détruire, mais c'est en vain : le troupeau loin de diminuer s'accroît d'une manière merveilleuse. Ce sacré vaisseau est constamment battu par les flots, par les vents et par la fureur des tempêtes, sans que ceux qui y sont embarqués fassent naufrage. Les flammes furieuses de l'hérésie enveloppent de toutes parts cette Église, et on voit tomber à chaque instant une rosée spirituelle qui rafraîchit ceux qui sont dans la fournaise ardente. "

Après ce préambule où apparaît si bien l'amour du saint évêque pour son troupeau, Chrysostome entreprend de repousser et de combattre tous ces loups qui environnent la bergerie, d'éteindre ces flammes qui enveloppent le lieu saint, d'apaiser ces tempêtes affreuses excitées contre la vérité catholique par les marcionites, les manichéens et les autres sectaires si nombreux à Constantinople. Il attaque l'erreur, non point par des raisonnements humains, mais par les paroles mêmes de l'Écriture, et il établit contre les ariens la divinité de Jésus-Christ. " A la croyance reçue des dogmes sacrés, s'écrie-t-il en terminant, joignons la sainteté de la vie et la ferveur dans les saintes oeuvres. Se contenter de croire sans agir en conséquence, ce n'est opérer qu'à demi son salut. Pour exciter en vous cette ferveur, rien n'est plus utile que d'assister avec soin à nos pieuses réunions afin d'y entendre la parole de Dieu. Ce que le pain est au corps, les oracles divins le sont à l'âme; ils en sont la nourriture, la force et la vie; car il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1). La privation de la parole sainte produit l'épuisement et la mort de l'âme, et c'est un des plus grands châtiments dont Dieu ait autrefois menacé son peuple. Il viendra un temps, dit-il, dans le prophète Amos, où j'enverrai sur la terre la famine, non la famine du pain ni la soif de l'eau, mais la famine et la soif de la

1. Amos, cap. IV.

parole du Seigneur (2). Si nous craignons tant la famine pour le corps, si nous travaillons avec tant de courage et de patience pour nous procurer le pain matériel, ne serait-il pas étrange de ne vouloir rien faire pour prévenir l'épuisement de notre âme beaucoup plus terrible que celui de nos corps. En assistant à ces saintes réunions, vous vous enrichirez de trésors infiniment supérieurs à tous les trésors du monde: ceux que vous recueillerez ici, vous ne les perdrez jamais, ils vous accompagneront un jour devant le tribunal de Dieu.

"En venant à nos assemblées, non-seulement vous arroserez vos âmes des eaux sacrées des divins oracles, mais votre présence confondra l'hérésie et consolera vos frères dans la foi. Oui, par votre présence vous augmenterez le nombre des brebis du Seigneur. En vous voyant accourir, les plus lâches seront excités; ils imiteront votre exemple, vous leur communiquerez l'étincelle du zèle comme la pierre frappée par la pierre produit la flamme; tandis que si vous n'êtes pas assidus, si l'assemblée n'est pas nombreuse, les plus fervents eux-mêmes, contemplant les:vides de ce sacré vaisseau, perdront leur ardeur; ils se décourageront, et bientôt ils abandonneront l'Église.

" Accourez donc de toutes parts au lieu de l'assemblée, remplissez le saint parvis, et consolez la pauvreté de cette église. Si l'homme est le chef de la femme, celle-ci est sa compagne; que le chef ne vienne pas sans le corps ni le corps sans le chef. Amenez-y même vos enfants, qu'ils vous y accompagnent, qu'ils vous environnent comme les jeunes oliviers environnent le tronc au pied duquel ils s'élèvent et qui leur a communiqué la sève et la vie : assistez à ces instructions avec un saint empressement, 'vous trouverez ici la paix et le

1. Amos, cap. VIII.

repos, bien plus, des remèdes assurés pour apaiser les tempêtes excitées dans vos âmes par toutes les passions humaines; vous y trouverez les biens véritables que je vous souhaite par la grâce et la miséricorde de Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire maintenant et dans tous les siècles. (1) "

XVI. Le peuple fidèle écouta la voix de celui qu'il regardait comme son pontife et son père. Dans les réunions suivantes le nombre des auditeurs augmenta, et sauf quelques circonstances particulières amenées par les jeux et les divertissements qui entraînaient ailleurs la multitude et dont Chrysostome se plaignait vivement, ce nombre d'auditeurs alla toujours croissant jusqu'à l'époque où il plut au Seigneur d'éprouver par la tribulation la fermeté et l'amour courageux de son serviteur. Dans la cité impériale se renouvelèrent les miracles d'éloquence et de zèle opérés par Chrysostome dans la ville d'Antioche : un peuple immense, composé de toutes les classes de la société, accourait des quatorze quartiers de la cité et même des pays voisins. On le voyait tantôt suspendu, immobile d'attention, aux lèvres de cet incomparable orateur, et tremblant de perdre une seule de ses paroles, tantôt pénétré de terreur en entendant raconter la justice du Seigneur, tantôt se frappant le front contre terre en signe de confiance, tantôt fondant en larmes ou bien exprimant son contentement par des battements de mains et des acclamations qui confondaient l'humilité de Chrysostome et interrompaient pour un instant ses discours. Il est vrai que la coutume d'applaudir les orateurs non-seulement profanes, mais sacrés, existait alors universellement, qu'elle a existé ainsi jusqu'au temps de saint Bernard, et que pour quelques orateurs ces applaudissements

1. Contra Anomeos, homil. 11.

étaient des flatteries; mais ils étaient sincères de la part des auditeurs de Chrysostome. Le titre de Bouche d'or que ses contemporains lui donnèrent et qui lui est resté ne laisse aucun doute à cet égard.

L'empressement du peuple de Constantinople ne fut jamais trompé. Le zèle et le génie de son évêque satisfirent abondamment à tous ses besoins. Non-seulement Chrysostome prêchait aussi fréquemment qu'à Antioche, mais son génie aidé d'un travail constant lui permit de ne point se répéter. Il continua l'explication des saintes Écritures; les actes des Apôtres, les Épîtres de saint Paul aux Philippiens, aux Colossiens, aux Hébreux, lui fournirent une ample matière pour instruire et édifier un peuple toujours plus empressé de l'entendre.

Là comme à Antioche il attaquait avec vigueur la corruption des moeurs, l'abus de l'opulence, les superfluités du siècle, le luxe dans la parure et dans l'ameublement, et ses discours trouvaient encore plus d'application à Constantinople qu'à Antioche. Il foudroyait l'ambition, la passion des richesses, l'amour des spectacles et des jeux, la licence des jurements, tous les vices, poisons publics ou secrets de la société.

Nous voudrions pouvoir le suivre dans cette noble guerre; nous croyons qu'il serait utile d'exposer les combats qu'il soutint, les moyens qu'il employa pour terrasser l'erreur et les passions mauvaises; mais pour cela il faudrait traduire ses discours tout entiers et cette tâche n'appartient pas à l'histoire. Nous l'avons suffisamment montré comme docteur et comme orateur, il est temps de le considérer dans les réformes importantes et difficiles par lesquelles il signala son zèle pour le salut des âmes et son amour pour la beauté de l'Église, et qui furent sinon l'occasion, du moins les causes éloignées des douleurs et des persécutions sans nombre auxquelles nous le verrons livré plus tard.

XVII. Après avoir réglé tout ce qui concernait sa personne, ses repas, ses dépenses, celles de ses serviteurs et des prêtres de sa maison, le saint évêque commença les réformes qu'il méditait par celles qu'il jugeait nécessaires dans la maison du Seigneur. Depuis que la paix avait été donnée à l'Église, un immense abus s'était introduit dans les rangs du clergé, non-seulement à Constantinople, mais dans tout l'Orient et même dans certaines régions de l'Occident. Les clercs, prêtres, diacres ou ministres inférieurs, gardaient dans leurs maisons un certain nombre de femmes pieuses sous prétexte de les assister, de prendre soin de leurs affaires, de les protéger et de les défendre contre les vexations des hommes puissants. Ils vivaient sous le même toit, mangeaient à la même table et se donnaient réciproquement les noms de frères et de sueurs. Les prêtres avaient pour ces vierges les attentions les plus minutieuses, soit à la maison, soit en voyage et même jusque dans l'église. Ils les attendaient aux portes du saint lieu, écartaient la foule pour leur laisser un libre passage et marchaient devant elles comme de stupides esclaves. Celles-ci loin d'en rougir s'avançaient avec fierté et révoltaient tout le monde par leur audace, leur confiance et leur insupportable vanité.

Cette honteuse coutume introduite par une fausse et imprudente charité excitait les railleries méprisantes des juifs, des païens et des hérétiques, faisait gémir les vrais fidèles, scandalisait les faibles, discréditait le sacerdoce, couvrait d'opprobre le saint habit des vierges et faisait à la religion de profondes blessures. A la vue des maux qui résultaient de cet état de choses, à la pensée de la perte des âmes causée par ce scandale, le zèle de Chrysostome s'enflamma pour défendre la dignité du sacerdoce et l'honneur de l'état des vierges chrétiennes. Tandis que saint Épiphane combattait cet abus à Salamine, et saint Jérôme en Orient, Chrysostome l'attaqua à Constantinople avec son talent et sa véhémence ordinaires. Non-seulement il en parla à la tribune sacrée, mais il composa sur ce sujet deux traités admirables qui sont parvenus jusqu'à nous. Après avoir montré le vrai motif et tout le danger d'une pareille société, et exposé dans les plus longs détails les ridicules sans nombre dont se couvraient aux yeux du monde les clercs et les vierges qui avaient une habitation commune, il insiste sur le péché de scandale dont ils se rendaient coupables, et il déclare que ce seul motif, à supposer que cette société fût innocente, est une raison suffisante qui les oblige à se séparer. " Celui qui pèche légèrement, dit-il, mais avec impudence et scandale, sera puni plus sévèrement que celui qui commet un péché plus grand, mais sans scandale. " Passant ensuite aux prétextes de charité, de protection, de nécessité pour le soin de la maison, pour l'ordonnance de l'ameublement et des repas, il les réfute sans laisser à l'illusion un seul mot à répondre, et tout à coup laissant le raisonnement pour donner l'essor à son zèle et à sa tendresse, il s'écrie ; " Mon discours n'est déjà que trop étendu, vous n'avez pas besoin de plus amples lumières, votre esprit est convaincu; mais votre coeur n'est peut-être pas encore touché et converti. Si pour être persuadés, vous demandez des prières et des supplications, je suis tout disposé à le faire. Je vous prie donc, je vous supplie humblement prosterné à vos genoux; je vous conjure de rentrer en vous-mêmes, d'honorer le sacerdoce de Jésus-Christ en vos personnes et de méditer ces paroles de saint Paul : Ne soyons pas les esclaves des hommes (1). Quittez donc cet esclavage honteux où vous retient la société des femmes pour votre perte et la perte des âmes. Ne savez-vous pas que notre divin Maître veut que nous soyons des soldats intrépides, de courageux et invincibles athlètes? Est-ce donc pour nous occuper des puériles vanités des femmes, pour les voir coudre et filer, pour nous entretenir avec elles de frivolités insensées et imiter leurs moeurs, que le Christ notre chef nous a revêtus des armes spirituelles? N'est-ce pas au contraire pour marcher au combat qui nous appelle, pour percer nos ennemis invisibles, pour frapper les démons qui nous attaquent, pour repousser leurs féroces phalanges, détruire leurs retranchements, pour vaincre et réduire en servitude les maîtres du monde et tous les princes des ténèbres ? Ne devons-nous pas lancer le fer et répandre la flamme, mettre en fuite les esprits de malice, nous précipiter au milieu des bataillons ennemis, bravant les orages, le tonnerre et la foudre, le fer et le feu et toutes les horreurs de mille morts? Pourquoi donc nous a-t-il couverts de la cuirasse de la justice? Pourquoi a-t-il fortifié nos reins de la ceinture de la vérité ? Que signifie le casque du salut qui couvre nos têtes et cette chaussure évangélique (2)? Pourquoi avons-nous reçu le glaive de l'esprit, cette épée terrible et tranchante? Serait-ce donc inutilement qu'il aurait allumé dans nos âmes la flamme du courage et les ardeurs dévorantes des combats? Eh quoi ! si un soldat revêtu de la cuirasse, des cuissards et du casque, armé de l'épée, de la lance, de l'arc et du bouclier, entendant les éclats de la trompette qui appelle au combat, et les cris furieux de l'ennemi qui attaque et qui commence à insulter les remparts, au lieu de s'élancer comme la foudre contre

1 Corinth., cap. 7. — 2 Adversus clericos qui habent mulieres subintroductas.

l'ennemi, allait s'asseoir auprès d'une femme, tout couvert de ses armes, quelle ne serait pas votre indignation ? S'il vous était permis, ne le perceriez-vous pas de part en part de votre épée?

" Mais votre conduite n'est-elle pas plus honteuse que celle de ce lâche soldat? Comment donc éviterez-vous l'indignation du Seigneur et les coups de sa justice? La guerre que nous avons entreprise n'est-elle pas plus terrible, les ennemis plus dangereux, les périls plus grands et les récompenses, fruits de la victoire, plus magnifiques? Craignons de nous amollir, d'énerver nos forces par la société et la conversation des femmes ? Craignez ce qui est inévitable, si vous les fréquentez. Sachez qu'elles vous rendront faibles, impudents, inconsidérés, irascibles, audacieux, importuns, vils et abjects, avares, cruels, téméraires, esclaves du démon, aussi vains, aussi futiles, aussi efféminés qu'elles le sont elles-mêmes. "

XVIII. Chrysostome s'éleva avec encore plus de force contre les femmes qui faisant profession de piété et de continence admettaient quelques hommes dans leurs maisons pour l'administration de leurs affaires. " Je ne sais, dit-il, quel nom donner à cette société qui s'est formée d'hommes et de vierges; leur état est pire que celui des fornicateurs. On ne peut les regarder ni comme des vierges, puisqu'elles ne s'occupent point des choses de Dieu et qu'elles sont l'occasion de plusieurs adultères, ni comme des femmes mariées, puisqu'une femme engagée dans le mariage ne cherche qu'à plaire à son mari, au lieu que ces vierges tâchent de plaire à plusieurs qui ne sont point leurs époux. Si l'on ne peut les mettre ni au rang des vierges ni au rang des femmes mariées, il ne reste plus qu'à les mettre au rang des femmes perdues, et c'est en effet le nom qu'on leur donne quand on parle d'elles. "

Ces sortes de vierges se livraient à la vanité des parures et des ajustements frivoles; elles portaient même l'impudence jusqu'à paraître en public avec des ornements et des mises indécentes. Le saint évêque leur représente vivement. l'énormité de leur péché et ne craint pas d'assurer qu'elles sont plus coupables que les femmes prostituées.

" Car enfin, disait-il, celles-ci ne séduisent par leurs funestes attraits que dans l'enceinte de leurs maisons; mais vous, vous allez tendre des piéges à l'innocence jusque sur les places publiques. Vous me répondrez peut-être que vous n'avez jamais invité personne à pécher. Je veux que vous ne l'ayez jamais fait par vos discours, mais votre voix n'eût-elle pas été mille fois moins dangereuse que ne l'ont été vos parures et vos indécences? prétendriez-vous donc être innocentes en faisant pécher les autres dans leur tueur? Eh quoi ! c'est vous qui avez donné la pensée de ce crime; c'est vous qui avez aiguisé le fer; c'est vous qui avez armé la main; c'est vous qui avez porté le coup qui a fait à l'âme une profonde et mortelle blessure : comment donc osez-vous vous prétendre innocentes? Dites-moi, quels sont ceux que nous condamnons, quels sont ceux que les juges appréhendent et punissent selon la sévérité des lois? Sont-ce ceux qui ont avalé le poison ou bien ceux qui l'ont préparé et présenté ? Ne plaignons-nous pas les infortunés qui l'ont bu, et ne condamnons-nous pas à la mort la plus infâme les scélérats qui l'ont fait avaler? Ces derniers seraient-ils bien reçus à dire, ou plutôt n'augmenteraient-ils pas notre indignation s'ils venaient nous dire : Je suis innocent, j'ai donné la mort à un de mes frères, mais je ne tue suis fait aucun mal à moi-même? Comment donc osez-vous, après avoir préparé et présenté le breuvage empoisonné, après avoir donné la mort à vos frères, comment osez-vous essayer de vous justifier en disant que vous n'avez pas vous-même avalé le poison? Oui, vous êtes criminelles, plus criminelles même que les empoisonneurs et les assassins; ils ne donnent la mort qu'au corps, et vous, vous la donnez à l'âme, en la précipitant dans l'abîme du crime. Si du moins vous aviez quelques motifs d'agir ainsi; les assassins ont une espèce de prétexte, ils sont poussés par la haine ou par la fureur; mais vous, rien ne vous justifie, rien absolument, pas même le prétexte le plus futile; ces hommes que vous perdez ne sont point vos ennemis, jamais ils ne vous ont nui; vous n'avez aucun autre motif, sinon une vanité déplorable, le mépris formel du salut de vos frères dont vous vous jouez indignement, pour satisfaire votre orgueil et votre caprice insensé. "

C'est ainsi que le saint docteur démasquait l'illusion grossière de ces femmes mondaines, qui prétendent se justifier en alléguant pour raison qu'elles ne pensent point au mal, et qu'il rappelait au clergé de Constantinople la prudence chrétienne.

XIX. Mais ce n'est pas assez pour le prêtre qui veut travailler avec succès au salut du prochain d'être environné du glorieux vêtement d'une inaltérable chasteté, il est nécessaire qu'à cette vertu il joigne le désintéressement et la fuite du monde; sans cela, fût-il un ange, ses discours seront sans fruit et son ministère sans résultat véritable pour le salut des âmes. Tel n'était pas cependant le clergé de Constantinople. Beaucoup de ses membres étaient entachés du vice de l'avarice; beaucoup achetaient des propriétés, bâtissaient des maisons, employaient à leur usage le superflu des aumônes destinées à leur nourriture et. à leur entretien; quelques-uns même, poussés par la passion, engageaient certaines personnes à donner leurs biens par testament au préjudice de leurs héritiers naturels; quelques autres se livraient au luxe et à la bonne chère, fréquentaient les maisons des riches et des grands, assistaient à des banquets, et par une conduite pleine de flatterie, de servitude et de bassesse, se rendaient vils aux yeux de ceux mêmes qui, sous les dehors de l'amitié, semblaient les inviter et les accueillir avec le plus d'empressement et de cordialité. Il était nécessaire, dans l'intérêt de la religion et pour l'honneur du sacerdoce, d'apporter un remède à ce désordre, et c'est ce que fit le saint évêque de Constantinople. Il rappelle aux prêtres avares le mot de saint Paul : de ne rien désirer au delà du vivre et du vêtement; il parle de la fin tragique du malheureux Judas qui ne devint déicide que parce qu'il était avare, et commentant cette autre parole du grand Apôtre : l'avarice est la racine de tous les maux (1), il expose les suites funestes de cette maudite passion. Toutefois, en frappant ainsi l'avarice, il rappelle aux peuples l'obligation qui leur est imposée de fournir à la subsistance des ministres sacrés; il veut qu'ils ne soient pas dans le cas de s'occuper des choses nécessaires à la vie, de peur qu'ils ne s'abattent et que la sollicitude pour les choses matérielles ne les détourne du soin des âmes et des fonctions importantes de leur saint ministère. Il exhortait les prêtres à vivre dans la retraite, tout occupés des choses spirituelles et appliqués à leurs fonctions sacrées : "Évitez, leur disait-il, les festins des riches, contentez-vous de la nourriture que vous fournit la charité des fidèles, et craignez, si vous êtes flatteurs et parasites, de passer de la

1. Timoth., cap. VI.

fumée de ces tables somptueuses dans les flammes éternelles de l'enfer (1). "

Oh ! qu'il a de puissance sur les coeurs pour les persuader, le prédicateur évangélique qui ne prêche rien aux autres que ce qu'il accomplit parfaitement lui-même! Fidèle imitateur du prédicateur divin qui commença par faire, pour dire ensuite (2), il verra la parole sainte produire dans ses auditeurs les plus beaux fruits, et son ministère couronné des plus grands succès. Mais aussi qu'il est à plaindre celui qui dit et ne fait pas, celui qui prêche les autres et ne se prêche pas lui-même! Hélas ! comment pourra-t-il éviter les effets de cette parole que le Maître prononcera un jour dans sa colère : Je te juge par tes paroles, maudit serviteur (3)? Cette parole ne regardait pas Chrysostome, car il avait pratiqué lui-même ce qu'il enseignait et prêchait aux autres.

XX. Dès qu'il fut assis sur le siège de Constantinople, il commença, comme nous l'avons dit, par régler sa propre maison. Ayant examiné les mémoires de l'économe qui maniait les biens de l'Église, dit Pallade, il retrancha plusieurs dépenses que ses prédécesseurs avaient crues nécessaires au soutien de leur dignité, mais qui parurent à ses yeux une fastueuse superfluité, indigne d'un successeur des apôtres. Celui qui à Antioche avait été l'ardent avocat des pauvres et leur avait abandonné son riche patrimoine, n'avait garde de les oublier dans la haute position où la Providence l'avait placé. Nectaire lui avait laissé un riche ameublement; il le vendit, et le produit en fut employé au soulagement des premières nécessités des pauvres. Extrêmement simple dans son costume, dans ses goûts et dans toute sa

1. Pallade, de Vita Chrysost. - 22 Acta apost., cap. I. - 3 Luc, cap. XIX.

personne, il exigeait la même simplicité dans ceux qui l'entouraient. Le faste, l'orgueil, la vanité, lui étaient insupportables. Soit motif de santé, soit motif de recueillement, soit qu'il voulût se ménager du temps et se rendre plus propre à opérer le salut des âmes, il n'invitait personne à sa table, comme aussi il n'acceptait aucune invitation. Il mangeait ordinairement seul, assis à une table frugale et assaisonnée par l'esprit de mortification. Cette manière de vivre ne l'empêchait cependant pas d'exercer, selon l'avis de saint Paul, une large et généreuse hospitalité. Il accueillait les étrangers avec une tendre charité; sa maison leur était toujours ouverte, et il les faisait servir à une table séparée et très-honorablement pourvue (1). La simplicité de sa vie, l'ordre admirable qu'il établit dans l'administration des biens de l'Église, lui fournirent des sommes considérables pour le soulagement des pauvres et des malades. Non-seulement il soutint par ses largesses l'hôpital fondé depuis longtemps à Constantinople, mais il en fonda plusieurs autres dont il donna la direction à quatre prêtres fort pieux et qui avaient sous eux des médecins et des officiers, tous hommes de bien et très-recommandables par leur prudence, leur zèle et leur charité. La tendre compassion qu'il avait pour les malades le portait à les visiter souvent. Il envisageait en eux Jésus-Christ souffrant; il les encourageait à supporter leurs maux avec patience et résignation, en leur montrant la bonté divine qui ne permet nos afflictions que pour notre intérêt spirituel, et dans la vue de nous faire mériter une plus belle couronne. Il suppliait ses auditeurs de ne pas abandonner les pauvres malades; il les pressait de les soulager et même il désirait que chacun d'eux eût un hôpital domestique.

1 Ad Hebraeos, cap. XIII.

XXI. Avec quel zèle, dans une de ses homélies sur les Actes des Apôtres, ne recommande-t-il pas les oeuvres de charité, surtout les devoirs de l'hospitalité (1) ! " Il faut, dit-il, recevoir les étrangers avec empressement, avec joie et libéralité. Ayez dans votre maison une chambre pour recevoir Jésus-Christ quand il viendra; dites : Voici la petite chambre que je réserve à mon divin Maître ; il ne la méprisera pas, quelque pauvre qu'elle soit. Oui, Jésus est dans la rue sous la figure d'un étranger qui arrive. Il est nuit, il demande un logement, un misérable abri, ne le lui refusez pas, gardez-vous d'être cruel et inhumain. "

XXII. L'amour de Chrysostome pour les pauvres était si grand, qu'il se dépouillait de tout en leur faveur. Ses historiens ne nous ont pas laissé ignorer que, dans une disette cruelle, il ne craignit pas de vendre une partie des vases de son église pour les assister. Il avait formé le dessein de réunir dans un asile commun tous les indigents de cette grande ville, dont le nombre s'élevait à plus de cinquante mille, et sans les persécutions dont la fin de sa vie fut agitée, ce noble projet eût été exécuté à Constantinople comme il l'avait été à Césarée par les soins de son archevêque saint Basile. Mais si les voeux de son coeur bienfaisant ne furent point exaucés, du moins il réussit à diminuer le fléau de la misère publique tant par les secours qu'il distribuait lui-même, et qui étaient le fruit de ses privations particulières, que par ceux que son éloquence et son inépuisable charité savaient lui procurer généreux dévouement qui lui valut, à Constantinople; comme à Antioche, le surnom glorieux de Jean l'Aumônier.. Ce saint évêque avait compris les paroles de Jésus-Christ Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde! Ce que vous avez fait au dernier des miens, c'est à

1. In Acta, homil. 13.

moi que vous l'avez fait. Et ces autres paroles du Prophète Heureux celui qui comprend les besoins du pauvre : le Seigneur le délivrera au jour de l'affliction (1).

XXIII. Dans la même année, qui était la première de son épiscopat, 398, après avoir corrigé les vices qui déshonoraient les vierges et les ministres de l'autel, et rétabli parmi eux la régularité, la décence et la ferveur qui rendent toujours ces deux Ordres chers à Dieu, respectables aux peuples et utiles au salut des âmes, Chrysostome s'occupa d'une autre réforme non moins nécessaire et aussi urgente; c'était la réforme des veuves. Dès la naissance de l'Église, un grand nombre de filles chrétiennes se destinèrent par une promesse solennelle à garder leur virginité et à mener une vie plus régulière que le commun des fidèles. On crut aussi que les veuves qui n'avaient eu qu'un seul mari pouvaient être admises à la même profession, lorsqu'elles le demandaient et qu'elles renonçaient à un second mariage. Saint Paul, dans sa première Epître à Timothée, recommande à ce fervent disciple l'Ordre des Veuves : Honorez les veuves, lui dit-il, celles qui sont véritablement veuves. Ordonnez-leur de se rendre irréprochables; n'en choisissez aucune qui ne soit bien connue par sa vie et ses couvres saintes (2). Ces femmes, par leur âge, leur expérience et la gravité de leurs moeurs, étaient capables de rendre de grands services à l'Église; elles faisaient profession solennelle comme les vierges ; l'habit qu'elles portaient était le même, et on le bénissait de la même manière. C'était parmi elles qu'étaient choisies les diaconesses des églises, qui avaient pour fonctions d'instruire les femmes ignorantes, et de servir quelquefois dans les cérémonies du baptême donné par immersion. Elles visitaient les prisonniers, les confesseurs et les

1. Ps. X. — 2. Timoth., cap. V.

martyrs, travaillaient au soulagement des malades, distribuaient les aumônes aux pauvres, recevaient et servaient les étrangers, ensevelissaient les morts, et se livraient à toutes les bonnes couvres de la piété et de la charité. Par état et par consécration, elles étaient placées sous la protection de l'Église qui mettait une grande prudence dans le choix qu'elle en faisait. L'Ordre des Veuves était très répandu au quatrième siècle; elles étaient surtout très-nombreuses dans l'Église de Constantinople. Mais comme il arrive souvent par suite de la faiblesse humaine, et plus souvent encore par l'effet de la négligence et de la dissipation que causent la multiplicité des affaires et le contact du monde, un relâchement extraordinaire s'était introduit parmi elles: plusieurs ne vivaient pas d'une manière conforme à la sainte profession qu'elles avaient librement embrassée. Le zèle et la piété de Chrysostome l'engagèrent à apporter un remède au mal, et il se vit dans la nécessité de s'occuper d'un ministère qu'il avait toujours regardé comme un des plus difficiles du sacerdoce. Il fit venir devant lui la multitude des veuves; il prit les informations les plus minutieuses sur leur conduite et leurs moeurs; il les exhorta vivement à vivre dans les exercices de la pénitence et leur recommanda la prière continuelle, l'abstinence, le jeûne, la simplicité dans les vêtements, la fuite du monde et de ses plaisirs. Il confirma dans leurs saintes résolutions celles qui menaient une vie édifiante, et engage a les autres à contracter un nouveau mariage, de peur que leurs moeurs dissolues, ou du moins leur conduite irrégulière et suspecte, ne fût une occasion aux peuples de murmurer contre la religion et de blasphémer le nom du Seigneur.

Chrysostome n'avait pas attendu à ce moment pour s'occuper de la sanctification et du salut des veuves. Il avait déjà adressé à une jeune veuve un traité admirable qui est resté comme un monument précieux du zèle ardent de ce saint pasteur, et où sont tracés les avis les plus utiles et les règles les plus sûres pour la conduite de cette portion intéressante du troupeau de Jésus-Christ. Ce traité est divisé en deux parties ou en deux livres.

XXIV. Le premier a pour but de consoler une jeune veuve sur la mort de Thérasius, son mari. Après avoir gémi sur la blessure profonde que la mort vient de faire à son coeur, en lui enlevant une personne si riche, si puissante, si honorable et si tendrement aimée; après s'être excusé d'avoir tardé si longtemps à lui écrire, en alléguant la vivacité du chagrin qui l'aurait empêchée de prêter l'oreille à ses discours, il lui offre de précieuses et touchantes consolations (1). " Celui qui vous a abattue, lui écrit-il, vous relèvera lui-même; la main qui vous a frappée saura bien vous guérir et vous sauver (2). Si Dieu vous a enlevé l'époux que chérissait votre coeur, il ne vous abandonnera pas, mais il se substituera à sa place, selon ce que dit un prophète : Le Seigneur garde les étrangers, il protège l'orphelin et la veuve, il les prend sous sa toute-puissante protection (3). Eh! ne pensez pas que le titre de veuve soit un titre de déshonneur; c'est au contraire un titre glorieux qui doit exciter notre admiration, parce que la condition des veuves demande une grande vigilance et un courage à toute épreuve. La veuve qui vit saintement doit avoir dans notre estime presque le même rang que les vierges. Saint Paul estimait les veuves, et les païens eux-mêmes ont admiré leurs vertus. Que si ce n'est point là le sujet de votre douleur, mais bien plutôt la perte que vous avez faite, je suis moi-même convaincu que vos regrets ne peuvent être trop grands : il est juste de verser des larmes sur la

1. Ad Viduam juniorem, lib. I. — 2. Osée, cap. X. — 3 Ps. CXLV.

perte de l'homme du monde le pins doux, le plus probe et le plus modeste, distingué entre tous les autres par sa prudence, sa franchise et sa piété. Toutefois, mettons des bornes à notre juste douleur; consolons-nous par la pensée qu'il ne nous est pas ravi, qu'il n'est pas mort pour toujours; réjouissons-nous de ce qu'il est entré dans le port à l'abri des tempêtes, de ce qu'après l'exil il est enfin arrivé à la patrie. Non, il n'est point mort à jamais,! Non, le trépas n'est point une, véritable mort : c'est un sommeil, c'est un départ; mourir, c'est quitter le lieu de l'exil et des souffrances pour le lieu du repos, de la gloire et du bonheur; c'est quitter la terre pour le ciel, la compagnie des hommes pour la société des anges, des archanges et du Seigneur des anges.

" Vous ne le voyez plus, il est vrai, vous n'entendez plus sa voix, vous ne jouissez plus de sa présence; la gloire, l'honneur, la tranquillité dont il vous environnait, ont disparu avec lui; mais vous pouvez l'aimer encore: l'amour est si puissant qu'il unit non-seulement les présents, mais encore les absents. La charité ne tonnait ni la distance des temps ni celle des lieux : rien ne peut séparer deux coeurs unis entre eux par les liens de la charité. Thérasius, votre époux, est dans le séjour du bonheur ; vous serez un jour réunie à lui dans une vie meilleure. Ne gémissez donc pas de voir vos espérances brisées; ne dites pas qu'il était dans le chemin des honneurs, qu'il devait être bientôt élevé à la première dignité de l'Etat. Hélas! que sont tous les honneurs de ce monde ? Quelle est leur durée, et de combien de maux et de misères ne sont-ils pas accompagnés ! Le trône même ne met point à l'abri des chagrins et des revers. Voyez comment sont morts les neuf empereurs qui se sont déjà succédé sur le trône d'Orient: tous, excepté deux, ont été enlevés par une mort violente. Souvenez-vous de cette parole du Prophète : Toute la gloire du monde est fragile comme la fleur des champs (1). Tournez les yeux vers la gloire véritable: au milieu de vos maux, pensez au bonheur et au repos des cieux; aspirez-y de toutes vos forces, et rien de tout ce qui vous afflige ici-bas ne pourra vous nuire. Peu importe la perte des biens, de la santé du corps, pourvu que notre âme reste intacte, pure, résignée et unie à Dieu. Séchez donc vos pleurs, méritez, par une vie plus exemplaire encore que par le passé, d'être un jour réuni à votre époux dans la gloire éternelle. "

Dans le second livre, Chrysostome exhorte cette veuve à ne point passer à de secondes noces; non pas qu'il condamne un second mariage, mais afin de pouvoir vaquer avec plus de liberté aux oeuvres du salut a. "La femme qui passe à de secondes noces donne une grande preuve de faiblesse et de sensualité; elle fait paraître un esprit attaché à la terre, elle montre combien peu lui est chère la mémoire de son premier mari, et elle s'expose à toutes sortes de tribulations et de maux. Ne vous effrayez pas des difficultés, ou plutôt comparez ensemble les difficultés et les récompenses de la viduité. Celui qui marche au combat doit considérer non-seulement les coups, les blessures, les dangers et la mort, mais pour s'animer il doit envisager la gloire, la victoire, les trophées et les couronnes. Le laboureur doit penser non-seulement au travail nécessaire pour préparer et semer la terre, mais à l'abondante et riche moisson qu'il doit recueillir.

" La gloire que vous remporterez, la moisson que vous récolterez est certaine; personne ne peut vous enlever le fruit de vos combats et de vos travaux, si votre volonté est ferme, et si vous comptez sur le secours de Celui qui rend forts ceux qui sont faibles et couronne ceux qui ont légitimement combattu. "

1 Isaïe, cap. IV. — 2 Ad Viduam, lib. II.

XXV. C'est ainsi que Chrysostome exhortait les veuves à persévérer dans les résolutions saintes qu'elles avaient prises en présence du Seigneur. Sa voix, ses écrits, ses conseils et ses exemples donnaient à ces pieuses femmes un nouveau zèle pour leur propre sanctification. Soutenues par leur pasteur, elles menaient sur la terre la vie des anges, se dévouant tout entières aux bonnes oeuvres de la piété et de la charité chrétienne. Les noms de Salvine, de Procule, de Pentadie et de beaucoup d'autres non moins distinguées par leur haute naissance , leurs richesses et leurs éminentes vertus, sont parvenus jusqu'à nous. Mais parmi elles, nulle n'est plus illustre que la veuve de Nébridius, intendant du domaine particulier de Théodose le Grand, et préfet de Constantinople : nous voulons parler de l'illustre et sainte Olympiade, que ses vertus éclatantes ont placée sur les autels.

Cette sainte femme, la gloire des veuves de l'Église d'Orient, était issue d'une famille illustre et jouissait d'une fortune considérable. Dieu qui avait sur elle de grands desseins de miséricorde l'éprouva dès son enfance. Née en 368, elle demeura orpheline dès l'âge le plus tendre. Procope, son oncle, lui servit de père. Son éducation fut confiée à Théodosie seeur de saint Amphiloque, évêque d'Icone, parfait modèle de piété. Olympiade apprit à connaître, à aimer Dieu de tout son coeur, et à le servir avec une humble et généreuse fidélité. Elle était encore fort jeune lorsqu'on lui fit épouser Nébridius. La cérémonie de son mariage fut honorée par la présence de plusieurs évêques. Mais Dieu ne permit pas qu'elle possédât longtemps son mari; elle eut la douleur de le perdre au bout de vingt mois de mariage. Dégagée des liens qu'elle avait contractés plus par obéissance que par inclination, elle résolut de ne point passer à de secondes noces, et de se dévouer dans l'état des veuves au souulagement des pauvres et des malades. Sa résolution ne devait s'accomplir qu'au prix de pénibles sacrifices. Elle fut recherchée en mariage peu de temps après la mort de Nébridius par plusieurs grands personnages des provinces et de la cour. Il ne fut pas difficile à Olympiade de se débarrasser de leurs sollicitations et de leurs poursuites. Mais il n'en fut pas ainsi, quand le grand Théodose demanda sa main pour Elpidius, son cousin. Olympiade répondit qu'elle n'était pas propre à vivre dans le mariage; que si telle avait été sa vocation, Dieu lui aurait conservé Nébridius son mari, et qu'elle était résolue de se consacrer entièrement au Seigneur. L'empereur fit de nouvelles instances qui n'eurent pas plus de succès que les premières. Pressé par Elpidius, Théodose voulut obtenir de force et par autorité le consentement de la jeune veuve; et pour en venir à bout, il retira à Olympiade l'administration de ses biens qu'il confia au préfet de Constantinople. Celui-ci, pour faire plaisir à Elpidius, exécuta avec rigueur les ordres qu'il avait reçus de l'empereur. Non-seulement il priva Olympiade de l'administration de sa fortune, mais il attenta même à la liberté de sa personne, en lui défendant d'avoir aucune relation ni par écrit ni de vive voix avec les évêques et les prêtres; il poussa la rigueur jusqu'à lui défendre d'aller à l'église et de sortir de Constantinople, espérant par ces vexations lasser sa patience et lui faire prendre une détermination conforme aux désirs de Théodose. Mais il n'en fut pas ainsi : loin de se plaindre, Olympiade adora les desseins du Seigneur; elle demeura soumise au milieu de l'épreuve, et tout en remerciant l'empereur de l'avoir déchargée d'un pesant fardeau, en lui ôtant la gestion de ses biens, elle le pria de lui accorder une nouvelle faveur en ordonnant que tout ce qui lui appartenait fût vendu, et que le prix en fût distribué aux pauvres. Théodose était trop bon, trop juste et trop sage pour pousser plus loin la rigueur. Plein d'admiration pour la vertu héroïque de la veuve de Nébridius, il ne l'inquiéta plus et lui fit rendre, en 391, l'administration de sa fortune. Dès lors elle respira plus à l'aise et elle usa de sa liberté pour s'adonner entièrement à la pratique des vertus chrétiennes et religieuses.

Pallade, dans son histoire, nous fait d'Olympiade un admirable portrait. Sa simplicité et sa modestie étaient aussi grandes que l'illustration de sa famille, dit-il ; sa prière était continuelle et ses jeûnes rigoureux ; elle s'était interdit l'usage des bains et de la viande, et passait une partie des nuits dans la prière et les gémissements. Sa charité, sa douceur, la rendaient accessible à tous, mais surtout aux infirmes, aux pauvres et aux malheureux qu'elle regardait comme ses enfants. Saint Chrysostome compare ses aumônes à un fleuve qui coulait jusqu'aux extrémités de la terre et dont l'abondance enrichissait même l'Océan. Les villes les plus éloignées, les îles, les déserts les plus reculés ressentaient les effets de sa libéralité; les églises abandonnées, en quelque lieu qu'elles fussent, avaient part à la distribution de ses biens. Ses richesses étaient immenses et sa vie mortifiée lui permettait de les consacrer au Seigneur presque en entier. Elle était dévouée à Dieu, humble dans ses manières, pleine de mansuétude dans ses rapports avec le prochain, de charité et de commisération pour les misères des indigents : telle était Olympiade. Elle avait été la consolation et quelquefois même le conseil de Nectaire; elle fut aussi la consolation de Chrysostome. Elle s'était chargée des dépenses nécessaires pour la nourriture du saint évêque. Placée à la tête de l'Ordre nombreux des veuves, elle les dirigeait par ses conseils en même temps qu'elle les édifiait par ses exemples. Dieu la préparait dans la solitude à supporter les afflictions qu'elle devait endurer pour la cause de la foi, conjointement avec celui que la Providence lui avait donné pour guide, et qu'elle vénérait comme son pasteur et son père.

XXVI. Pendant qu'il travaillait de toutes ses forces à purifier la maison de Dieu par des réformes salutaires, Chrysostome n'oubliait pas ce qu'il devait à la multitude des fidèles confiés à ses soins. Bien différent des pasteurs mercenaires qui préfèrent leur fortune et leur repos à la gloire de Dieu et au salut des âmes, jamais il ne retint la vérité captive. Comme l'Apôtre, redevable à tous, père, docteur, médecin et pasteur de tous, il se donnait à tous sans distinction ni acception de personne; les riches et les pauvres, les grands et les petits, les savants et les ignorants avaient une place égale dans son coeur. Dans toutes ses paroles, ses démarches, ses oeuvres, il n'était dirigé que par le désir de procurer la gloire de Dieu et de l'Eglise et le bien spirituel des fidèles. La cour le voyait rarement; encore n'y paraissait-il que dans l'intérêt de la religion. Dès sa première visite à l'empereur Arcade et à l'impératrice Eudoxie, il leur donna à l'un et à l'autre des avis salutaires; nouveau Jean-Baptiste, il leur parla du royaume de Dieu et les exhorta à la pratique de la pénitente. Heureux ce prince et cette princesse, s'ils eussent été plus fidèles à suivre les conseils du saint évêque !

XVII. Les grands, les riches, les officiers de l'empereur étaient aussi l'objet du zèle de Chrysostome; il les exhortait fréquemment à ne point s'abandonner à la vanité et à l'orgueil; il relevait en leur présence les pauvres et les petits. Il revenait souvent sur l'obligation où ils étaient de se détacher des richesses, et de faire d'abondantes aumônes aux pauvres. Il insistait auprès de tous, des riches et des pauvres, sur la nécessité des prières publiques et particulières. Dès la première année de son pontificat il parvint à obtenir des séculiers qu'ils assistassent aux offices de la nuit célébrés par les moines et le clergé. Il invitait les fidèles, les hommes, les femmes et même les enfants, à se relever pendant la nuit pour vaquer à la prière. " Les artisans, disait-il, veillent pour travailler, les soldats pour faire sentinelle; comment refuseriez-vous de veiller pour prier Dieu et l'adorer? Les veilles, ajoutait-il, rendent la prière plus efficace, rien n'étant plus propre que le silence de la nuit à inspirer des sentiments de piété, de ferveur et de componction. "

XXVIII. Comme il était établi non-seulement pour détruire l'empire du démon, mais pour édifier la maison du Seigneur; non-seulement pour arracher l'ivraie du champ du père de famille, mais pour y semer le bon grain des vertus chrétiennes, il ne se contentait pas d'attaquer les vices et les désordres, mais il cherchait à établir sur leurs ruines la pratique des oeuvres de sanctification. Pour maintenir les peuples dans la ferveur, outre les prières du jour et de la nuit qu'il recommandait sans cesse et dont il donnait l'exemple, outre là visite des prisonniers, le soulagement des pauvres, l'assistance aux réunions de piété et la communion fréquente, il établit à Constantinople, comme il avait déjà fait à Antioche, le saint usage de la psalmodie dans les églises et le chant des cantiques sacrés dans les maisons, dans les ateliers et au milieu des travaux des champs.

"Rien, disait-il en expliquant le psaume 41, n'élève plus l'âme, rien ne la rend plus légère, plus détachée de la terre, plus dégagée des liens du corps; rien ne lui inspire plus l'amour de la sagesse et le mépris des choses de ce monde, que la douceur de la musique et les chants divins composés avec mesure. Nous sommes tellement faits pour goûter et pour aimer le chant et l'harmonie, que les enfants même à la mamelle y sont sensibles, et qu'on les endort en apaisant ainsi leurs cris et. leurs pleurs. Souvent les nourrices, lorsqu'elles partent ou qu'elles reviennent, répandent le sommeil sur les paupières de leurs nourrissons par des chansons enfantines dont elles flattent leurs oreilles. Souvent des voyageurs qui conduisent en plein midi leurs bêtes de somme, marchent en chantant afin d'alléger la fatigue du chemin. Les vignerons chantent lorsqu'ils taillent la vigne, lorsqu'ils la vendangent, lorsqu'ils la foulent dans la cuve ou lorsqu'ils font quelque autre ouvrage de ce genre. Les nautonniers chantent lorsqu'ils fendent les flots de la mer avec leurs avirons. Souvent les femmes, lorsqu'elles font courir la navette sur les fils de la trame, chantent chacune en particulier ou forment toutes ensemble une espèce de concert. Les femmes, les voyageurs, les vignerons, les nautonniers cherchent par leurs chants à adoucir la peine de leurs travaux, rien n'étant plus propre que le chant et la musique à rendre le travail et la peine faciles et agréables. Comme donc nous aimons. naturellement ce genre de plaisir, de peur que les démons ne renversent tout par leurs chants lascifs, Dieu a opposé les chants spirituels où nous pouvons trouver à la fois l'agrément et l'utilité. Les chansons profanes nous causent une infinité de maux, parce que les couplets les plus licencieux qui s'y rencontrent, restant gravés dans l'âme, lui ôtent bientôt toute sa force et sa vigueur : au lieu que les chants spirituels nous procurent les plus grands avantages et sont pour nous une source de sanctification et de sagesse, parce que les paroles mêmes purifient l'âme, et que l'Esprit-Saint ne tarde pas à descendre dans le coeur de ceux qui chantent ces divins cantiques. Et pour preuve que ces cantiques, prononcés avec intelligence, attirent la grâce du divin Esprit, écoutez ce que vous dit saint Paul : Ne vous laissez pas aller aux excès du vin, d'où naissent les dissolutions; mais remplissez-vous de l'Esprit-Saint (1). Il ajoute comment on peut se remplir de ce divin Esprit, chantant et psalmodiant au fond de vos coeurs à la gloire du Très-Haut. Au fond de vos cœurs, c'est-à-dire avec intelligence, afin que la bouche ne prononce pas des paroles auxquelles l'esprit distrait et inattentif n'ait aucune part; mais que l'esprit écoute les sons que la langue profère. "

C'était afin de donner l'intelligence de ces chants sacrés et d'engager plus efficacement les peuples à les répéter, qu'il composa tant et de si belles homélies sur les psaumes. Ses généreux efforts furent couronnés de succès; le chant des psaumes remplaça celui des chansons obscènes, et les habitants de Constantinople sanctifièrent leurs bouches et leurs travaux par les sublimes cantiques qu'a composés le roi-prophète.

XXIX. Le saint évêque de Constantinople ne réussit pas moins dans un autre moyen qu'il mit en oeuvre pour soutenir la foi, le zèle et la piété des fidèles confiés à ses soins : ce fut l'invocation des saints, la visite fréquente de leurs églises et la vénération profonde polir leurs saintes reliques. La cité impériale était richement pourvue des restes précieux des saints et des martyrs. Chrysostome les appelait les monuments perpétuels de la vertu, les trésors et les remparts inexpugnables des villes, la terreur des démons, une source abondante de joie et de bénédictions. " Voulez-vous, disait-il, goûter d'inexprimables délices, venez au tombeau des martyrs,

1. Éphésiens, cap. V.

prosternez-vous humblement devant leurs sacrés ossements, baisez dévotement la châsse qui les renferme, lisez les combats qu'ils ont soutenus, les traits édifiants de leur foi et de leur courage. Prenez de l'huile sainte qui brûle devant leurs tombeaux, frottez-en votre corps, votre langue, vos lèvres, votre cou et vos yeux, et vous ressentirez les effets de leur puissante intercession auprès de Dieu (1). "

XXX. Fidèle à la voix de son pasteur, excité par les exemples de sa foi vive et de sa tendre piété, le peuple de Constantinople avait une singulière vénération pour les lieux consacrés par la présence des corps des martyrs. Si la foudre grondait, si la pluie trop abondante ou la sécheresse désolait les villes et les campagnes, si la terre était ébranlée par des tremblements, si l'on était menacé par la famine, les pestes et les invasions des Barbares, on courait en foule se réfugier dans ces sanctuaires vénérés. Le saint évêque ordonnait dans ces circonstances des litanies, des prières publiques et des processions aux tombeaux des saints. Toute la ville était en mouvement, on traversait quelquefois le Bosphore pour se rendre dans la basilique de Saint-Pierre et de Saint-Paul bâtie sur la rive opposée:

XXXI. La solennité la plus remarquable en ce genre fut la translation des reliques de plusieurs martyrs faite en 398. Constantinople cette année même avait été ébranlée par un horrible tremblement de terre; de mémoire d'homme on n'avait rien éprouvé de pareil à Constantinople. La mer était bouillonnante, l'atmosphère embrasée; la foudre éclatait, les murs et les palais tremblants s'écroulaient dans tous les quartiers de la

1. In martyr , hom. 1.

ville et les habitants épouvantés, abandonnant leurs maisons et leurs trésors, s'élançaient hors des murs pour échapper à la mort qui les menaçait. Les désastres causés par ce fléau furent si épouvantables que, quelques jours après, Chrysostome déplorant les maux de son peuple appelait ce tremblement de terre une calamité profonde, une horrible tempête, un bouleversement des fortunes, une ruine affreuse.

Soit que ce terrible événement eût inspiré à l'impératrice Eudoxie la pensée d'apaiser la colère de Dieu par la translation solennelle des reliques des martyrs, soit que sa piété eût voulu les honorer par une pompe extraordinaire elles placer dans un sanctuaire plus magnifique, elles furent transférées de l'église qu'on appelait LA GRANDE située au centre de la ville impériale, dans l'église de Saint-Thomas apôtre et martyr, bâtie sur les bords de la mer et éloignée de neuf milles de Constantinople. La translation de ces reliques se fit au mois de septembre avec une magnificence et un concours prodigieux, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'elle se fit pendant la nuit.

Dès la veille le saint évêque, accompagné de son clergé et du peuple, vint prendre les saintes reliques dans la Grande Église. La procession se mit en marche et traversa les places et les rues de la ville. Voici de quelle manière le saint décrit lui-même toute cette pompe religieuse. " On voyait, dit-il, les phalanges sacrées des religieux et des moines, les chœurs nombreux des vierges et des veuves, les différents ordres du clergé et la foule immense des séculiers. Riches et pauvres, esclaves et maîtres, citoyens, étrangers, princes et sujets, tous marchaient dans un ordre admirable et faisaient à l'envi éclater leur joie et la piété dont ils étaient animés. Les femmes même les plus délicates avaient oublié le sommeil et le repos accoutumé et rivalisaient de zèle et d'empressement avec les hommes les plus robustes. Non-seulement les jeunes gens, mais les vieillards affaiblis par l'âge et les infirmités se faisaient un devoir de prendre part à cette touchante cérémonie. Personne ne s'en croyait dispensé ni par une santé délicate, ni par les habitudes d'une vie exempte de fatigue, ni par la grandeur de la naissance (1); toutes les conditions, tous les rangs étaient confondus ; les magistrats et les princes eux-mêmes laissant leurs chars, leurs licteurs et leurs gardes, s'étaient mêlés dans les rangs de la plus humble multitude.

" Mais pourquoi parler des femmes et des princes, quand Eudoxie elle-même le diadème sur la tête, revêtue du manteau impérial, voulut constamment, pendant toute la route, accompagner les saintes reliques? Elle suivait les saints comme une humble servante, elle touchait la châsse et le voile qui couvrait leurs restes précieux. Elle, qu'il n'était pas permis â tous les habitants du palais impérial de regarder, foulant aux pieds le faste et les grandeurs humaines, consentit à paraître au milieu de cette innombrable multitude tant était grande sa dévotion et sa piété envers les martyrs! "

Le saint évêque marchait à la droite d'Eudoxie. Après avoir traversé les rues et le forum, et être sorti des portes de la ville, le cortége seul s'avança lentement vers le faubourg de Drypie, où s'élevait l'église de Saint-Thomas. La foule, que Chrysostome compare aux flots de la mer, arriva un peu avant le jour; ou plutôt on ne pouvait distinguer s'il était jour ou nuit; les flambeaux, les torches ardentes resplendissaient de toutes parts, les bords de la mer offraient l'image u'un vaste incendie, et la mer elle

1. Ad Hebrœos, homil. 2

même éclairée par tant de lumières ressemblait à un immense fleuve de feu.

XXXII. On dépose les saintes reliques sur l'autel, et Chrysostome inondé de joie, frappé de cet imposant spectacle, s'écrie du haut de la tribune sainte : " Que dirai-je ? quelles paroles pourrais-je vous adresser? Je suis saisi, transporté d'allégresse; je suis enivré de délices, en proie à une sainte folie, mille fois supérieure à toute la sagesse humaine. Mon âme n'est plus sur la terre, elle s'élance, elle se perd dans les cieux. Sur quoi arrêterai-je ma pensée? Vous parlerai-je de la puissance des martyrs et du triomphe de l'amour, de la piété de l'impératrice et du concours de nos princes, ou de la honte du prince des ténèbres, de la défaite des démons? Dois-je célébrer la beauté de l'Église, la vertu de la Croix, les miracles du Crucifié, la gloire du Père, la grâce du Saint-Esprit, ou les transports de tout un peuple et les louanges de la cité? Parlerai-je ici de ces solitaires, de ces vierges, de ce clergé qui se pressent avec tant de respect autour des reliques des Saints? Ah ! je ne puis que m'écrier avec le Prophète : SEIGNEUR, QUE VOTRE PUISSANCE EST INFINIE! QUI POURRAIT DIGNEMENT RACONTER VOS LOUANGES? Oui, mon bonheur est trop grand aujourd'hui; je surabonde de joie en voyant que la cité impériale est maintenant un désert;-vous l'avez laissée, vous l'avez abandonnée pour suivre les martyrs. Je n'avais jamais vu toutes les richesses de l'Église de Constantinople, et aujourd'hui je les ai soies les yeux tout entières, en vous voyant ici réunis. GRAND DIEU ! que de brebis chéries et pas un loup! Que de ceps précieux et pas une épine ! Que de tiges de froment et pas une de zizanie! "

Chrysostome, après avoir exalté la pompe et la magnificence de cette solennité, appelle l'attention de ses auditeurs sur la personne de l'impératrice : il loue son zèle, sa piété; il la montre pendant tout le trajet attachée à la châsse sacrée, attirant sur elle tous les regards par sa foi vive et son courage. " Soyez donc mille et mille fois bénie, auguste princesse ! Ce cri de notre cour, nous le faisons entendre aujourd'hui et il sera répété dans la suite par toutes les générations. Oui, ce qui se passe en cet instant sera connu de tous les peuples jusqu'à la tin des siècles et dans tous les lieux que le soleil éclaire de ses rayons; et toutes les générations rediront la piété, le courage et la charité de celle qui ne fut si grande, que pour faire servir sa grandeur et la noblesse de son diadème au triomphe et à la gloire des Saints et des Martyrs. "

XXXIII. La solennité ne se termina point ce jour-là même, mais dès le lendemain l'empereur Arcade vint à l'église de Saint-Thomas avec toute la cour et l'armée. Chrysostome commence ainsi le discours qu'il fit en cette occasion : " BÉNI SOIT DIEU, mes frères, QUI MET SA PAROLE SAINTE EN MA BOUCHE (1)! Oh! qu'elle est grande, la force et la puissance des martyrs! Hier nous avons vu une noble impératrice et avec elle la cité tout entière; aujourd'hui c'est notre auguste empereur et sa brillante armée qui viennent rendre leurs hommages aux restes précieux des saints; c'est la foi et la piété qui les amènent au pied des autels. Spectacle admirable! Celui qui dispense les grâces et les bienfaits à tout l'univers vient en ce moment solliciter l'intercession des saints, et son armée redoutable, après avoir déposé ses lances et ses boucliers, se prosterne humblement devant ces sacrés ossements et se met avec confiance sous la protection de ces glorieux martyrs. "

1. Homil. 3.

Après ce début et l'éloge de l'empereur Arcade, Chrysostome, inspiré par la vue de ces reliques vénérées; compare les souffrances des martyrs à la gloire dont ils jouissent sur la terre et dans le ciel. Il exhorte ses auditeurs à mépriser les maux de cette vie dans l'espérance des récompenses immortelles. " Dieu ne les permet qu'afin de détacher nos cours de ce monde et de nous faire soupirer après le repos et les biens de l'Éternité. Pour les obtenir, imitons la foi, le courage et la constance des martyrs; comme eux, ne tenons aucun compte des biens présents et dirigeons toute notre ambition vers les richesses et la gloire du ciel.

XXXIV. " Ces vertus, nous pouvons les pratiquer encore, quoique la cruauté des tyrans ne persécute plus l'Église. Si les bûchers ne sont plus allumés, nous avons à réprimer nos mauvais désirs plus ardents que les bûchers. Nous ne sommes plus exposés aux dents des bêtes féroces, mais nous avons à combattre les transports de la colère, plus cruelle encore; nos flancs ne sont plus déchirés par les ongles de fer, mais nous avons à souffrir les tortures de l'envie qui dévore notre âme. Combattons avec courage tous ces vices, animons-nous, préparons-nous à ces combats par la méditation des vérités de la foi chrétienne, afin qu'après avoir travaillé et coin battu pendant de courts instants, nous soyons éternellement couronnés avec Jésus-Christ et ses Saints dans le ciel. "

Telle fut la première année de l'épiscopat de Chrysostome; son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ne se ralentit pas; plus il approchait du but, plus il se hâtait d'arriver; il semble même, à voir son ardeur pour les oeuvres saintes, qu'il avait un secret pressentiment de la courte durée de son épiscopat. Comme le voyageur attardé qui voit venir la nuit et les ténèbres, il voulait mettre le temps à profit, et par la vivacité de sa foi, l'ardeur de sa charité et la multiplicité de ses travaux, parcourir en peu de temps une longue carrière et recueillir une abondante moisson. Ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur, il la cultivait avec soin, il n'épargnait ni ses peines, ni ses sueurs pour lui faire produire de bons fruits. Aussi, appelé parle père de famille presque à la dernière heure du jour, il fit pour ainsi dire en quelques instants ce que d'autres appelés dès l'aurore ne peuvent accomplir en plusieurs années. Tel nous l'avons vu pendant cette première année, tel il fut les années suivantes, toujours aussi ardent pour la réforme et la sanctification de ses diocésains, prêchant sans cesse la parole du salut, dirigeant son clergé, soutenant dans la route les moines, les vierges et les veuves, consolant les affligés, visitant les malades, soulageant les pauvres, reprenant les vices, abolissant les abus, honorant la religion et l'Église, défendant ses dogmes et vengeant sa sainte morale contre les attaques des sectes corrompues, instruisant, édifiant les peuples par ses discours et les entraînant sur ses pas dans les sentiers de la vertu par ses saints exemples. Laissons-le occupé à toutes ses oeuvres, et considérons-le dans quelques-uns des événements particuliers et extraordinaires qui survinrent les années suivantes.

 

 

 

 

 

LIVRE CINQUIÈME. Histoire du saint depuis la disgrâce d'Eutrope, 400, jusqu'au conciliabule du chêne, 402.

I. Comme la flamme s'élève, s'accroît et devient de plus en plus ardente et vive à mesure qu'elle trouve une matière plus abondante et plus propre à la nourrir; ainsi le zèle apostolique s'échauffe et s'agrandit à proportion des obstacles qu'il rencontre, des sacrifices qui lui sont imposés et des bonnes oeuvres qu'il opère. Plus l'homme apostolique a fait, plus il veut faire : comme il tire de Dieu toute sa force, et que le succès n'est point son unique mobile, il ne se laisse jamais décourager par les difficultés. De même qu'une fontaine coule toujours, quoique personne ne vienne y puiser; qu'un banquier reste à son comptoir, lors même que personne né vient l'y visiter; ainsi le prêtre, qu'anime une charité ardente, continue à travailler au salut des peuples; sans être arrêté par la stérilité du champ qu'il cultive. Telles sont les idées que nous donne du véritable zèle le saint évêque de Constantinople; tel fut aussi celui qu'il déploya non-seulement dans l'administration de son diocèse, mais encore dans une multitude d'autres affaires dans lesquelles, par la volonté de Dieu, il se trouva engagé.

II. Quelque attaché qu'il fût à la ville de Constantinople et à son peuple, il n'oubliait cependant pas sa chère ANTIOCHE. La foi vive et la piété sincère de ses habitants étaient sans cesse présentes à son esprit; il se souvenait surtout de la bonté de FLAVIEN, son évêque. Voulant témoigner l'attachement et l'amour qu'il avait conservés pour Antioche et pour son pasteur, il travailla de tout son pouvoir à éteindre le schisme funeste qui depuis tant d'années divisait non-seulement les fidèles de cette Église, mais encore les évêques d'Orient, ceux d'Égypte et d'Occident, au sujet de Paulin et de Mélèce, auquel avait succédé Flavien. Pour réussir dans cette entreprise difficile, il pria Théophile, patriarche d'Alexandrie, de s'unir à lui et de travailler à mener cette affaire à une heureuse solution. D'un commun accord, on choisit Acace, évêque de Bérée, et le prêtre Isidore d'Alexandrie avec quelques députés de l'Église d'Antioche, pour aller en ambassade à Rome. Ils y portèrent le décret de l'élection de Chrysostome; ils négocièrent surtout avec succès l'affaire d'Antioche, et revinrent en Égypte d'où Acace retourna en Syrie, portant à Flavien des lettres pacifiques du pape saint Anastase Ier et des évêques d'Égypte et d'Occident. C'est ainsi que finit ce schisme malheureux qui avait fait constamment gémir Chrysostome, et dont l'extinction fut l'oeuvre de son zèle et de sa charité.

III. Cette entreprise si heureusement terminée, il régla les affaires des églises de la Thrace et de la province de Pont; car sa sollicitude s'étendait au loin, et celui qui autrefois regardait la conduite d'une seule âme comme un fardeau trop pesant pour sa propre faiblesse, qui lors de son entretien avec Basile lui avait avoué que la crainte de l'épiscopat avait failli le faire mourir, se trouvait actuellement chargé de la surveillance et des intérêts spirituels de vingt-huit diocèses : c'est que l'onction sacrée donne des forces et du courage, et qu'il n'est rien que ne puisse faire, avec l'aide de la grâce, le prêtre qui est humble et qui, se défiant de lui-même, met toute sa confiance dans le secours et la protection du ciel.

IV. L'année 398 devait être fatale à la Religion chrétienne selon les oracles des païens. Étonnés de voir cette religion prospérer et s'étendre jusqu'aux extrémités du monde malgré la puissance des princes, les raisonnements des philosophes et la rage des bourreaux qui inondaient de sang les villes et les provinces, ils avaient attribué non à la puissance divine, mais aux artifices de la magie cette merveilleuse propagation, et leurs oracles avaient prédit que Pierre, chef de cette religion, n'ayant établi le maléfice que pour l'espace de trois cent soixante-cinq ans, la religion chrétienne devait cesser aussitôt ces années révolues. Les trois cent soixante-cinq années comptées depuis la première prédication de saint Pierre se terminaient en 398. Les païens qui restaient dans l'empire (et il en restait encore un grand nombre, malgré les lois des empereurs qui défendaient les sacrifices et qui ordonnaient la démolition des temples,) étaient dans l'attente de ce qui allait arriver. Ils parlaient des oracles rendus en leur faveur; ils s'agitaient, ils commençaient à lever la tête comme des hommes qui devaient bientôt reparaître sur la scène du monde et prendre leur revanche. Ce fut sans doute ce mouvement qui provoqua de nouvelles lois contre l'idolâtrie de la part des empereurs Arcade et Honorius. Le premier ordonna la démolition des temples païens dans les campagnes; le second confirma la même ordonnance, mais il voulut qu'on les conservât dans les villes comme monuments; l'un et l'autre prince livrèrent à la vindicte des lois quiconque était convaincu d'avoir sacrifié aux idoles ou pratiqué des superstitions païennes, 399.

V. Chrysostome profita de la faveur des lois pour hâter la ruine du paganisme. Il envoya des hommes apostoliques aux Scythes nomades campés près du Dainitié, et ces peuples se convertirent à la foi; il fit chasser du territoire de Cyr les Marcionites qui y répandaient leurs erreurs. Un grand nombre de moines pieux et zélés qu'il envoya et qu'il entretint à ses frais, attaquèrent l'idolâtrie dans la Phénicie où elle semblait s'être retranchée comme dans une citadelle inexpugnable; les temples d'idoles, les bois, réceptacles impurs des superstitions et des mystères, tombèrent sous les coups de ces missionnaires, et les païens reconnaissant la fausseté de leurs oracles se convertirent en grand nombre. Saint Porphyre, évêque de Gaze, en Phénicie, rendit au Seigneur de grandes actions de grâces pour les secours qu'il lui avait ménagés par le moyen de l'évêque de Constantinople.

VI. Pendant que ses missionnaires convertissaient les Scythes et les Phéniciens idolâtres, lui-même cherchait à ramener à la croyance catholique les Goths tombés dans l'arianisme sous l'empire de Valens et. par lés artifices d'Eudoxe, évêque de Constantinople, qui avait perverti la foi d'Ulphilas, leur premier évêque. Quoique Chrysostome ignorât la langue de ces peuples barbares, qui étaient très-nombreux dans la ville et hors des murs de Constantinople, son zèle industrieux trouva cependant le moyen de les instruire. Ayant ordonné beaucoup de diacres et de prêtres habiles dans cette langue, il leur donna une église particulière dédiée à l'apôtre saint Paul.

Les barbares s'y réunissaient fréquemment, et les prêtres ordonnés par Chrysostome leur faisaient des instructions pour les désabuser de l'erreur et les ramener à la vraie foi.

Le saint évêque, malgré ses autres occupations, s'y rendait assidûment, confirmant par sa présence la doctrine qui était enseignée; quelquefois il leur parlait lui-même par interprète.

Un jour, ayant fait lire dans l'assemblée quelques textes choisis de l'Écriture et traduits en langue gothique, il s'écria : " Que ne m'est-il donné de voir ici réunis tous les savants, tous les philosophes de la Grèce, afin de les convaincre de la force de la Croix, de la puissance du divin Crucifié et de la beauté incomparable de l'Église ! Que ne puis-je leur montrer combien diffèrent entre elles les doctrines humaines et les doctrines divines! Les erreurs de la philosophie humaine ont été réfutées et convaincues de fausseté dans les lieux mêmes où elles ont pris naissance, tandis que les enseignements sacrés de la foi exercent leur puissance jusque sur les peuples étrangers. Les oracles divins sont lus non-seulement dans la Judée, mais dans toutes les contrées du monde, chez les Scythes, chez les Thraces, chez les Sarmates et chez les Maures; tous les peuples les lisent et les méditent dans leur propre langue; nous en voyons aujourd'hui la preuve consolante. "

La traduction dont parle Chrysostome était sans doute celle des Livres saints en langue germanique, faite par l'évêque Ulphilas; c'est le plus ancien document écrit que nous ayons dans les langues du Nord. Dieu bénit le zèle et les travaux du saint pontife, et il eut la consolation de ramener à la foi de l'Église un grand nombre de ces hérétiques.

VII. Mais, en s'occupant de leur conversion, Chrysostome n'en continuait pas moins ses prédications aux habitants de Constantinople. Le peuple l'écoutait avec une incroyable avidité. Bientôt l'enthousiasme de la foule fut si grand, le désir d'entendre l'orateur et de ne perdre aucune de ses paroles fut poussé si loin que Chrysostome, craignant que quelqu'un de ses auditeurs ne fût écrasé ou étouffé au milieu de cette multitude empressée, se vit obligé d'abandonner la tribune où il prêchait habituellement, et de se placer au milieu de la vaste église sur une espèce de jubé destiné aux lecteurs. C'est de là qu'environné de plusieurs milliers de fidèles, il expliquait les Actes des Apôtres, et il le faisait toujours avec une éloquence si douce et si lumineuse, si chaleureuse et si persuasive, si variée et si abondante, qu'il était souvent interrompu par des acclamations et des applaudissements prolongés.

VIII. Un événement extraordinaire, un vrai miracle vint confirmer sa doctrine, confondre l'hérésie et affermir dans la foi les vrais fidèles. Constantinople renfermait un grand nombre de dissidents. Ariens, anoméens, marcionites, manichéens, macédoniens, toutes les sectes y avaient des adeptes. Chrysostome, en expliquant les Livres sacrés, ne manquait jamais d'expliquer la doctrine catholique et de réfuter l'erreur opposée, toutes les fois que le texte lui en fournissait l'occasion. Ses discours avaient ramené déjà beaucoup d'âmes égarées, et de ce. nombre était un personnage assez distingué qui était tombé dans l'hérésie des macédoniens. Cet homme, après avoir ouvert les yeux à la lumière et s'être sincèrement converti, voulut procurer le même bonheur à sa femme engagée dans les mêmes erreurs qu'il avait lui-même abjurées. Depuis longtemps il la pressait de suivre son exemple et de se réunir aux vrais enfants de l'Église. Mais cette femme obstinée dans l'hérésie, retenue par d'autres femmes ses amies, refusait de l'entendre et, au lieu de se rapprocher de la foi, s'en éloignait chaque jour davantage. A la fin, voyant que tous ses efforts étaient inutiles, et que les conseils, les leçons, les bons exemples et même les prières ne faisaient qu'enflammer la résistance et l'obstination de sa femme, il résolut d'employer l'intimidation et les menaces. Il lui déclara que, puisqu'elle refusait de se réunir à lui dans la croyance véritable, il se voyait dans la nécessité de se séparer d'elle pour jamais. Cette femme perverse, qui voulait à tout prix éviter une séparation et en même temps rester dans ses erreurs, lui promit tout ce qu'il désirait et fit semblant de se convertir. Mais bientôt elle sentit combien Dieu déteste la dissimulation et quelle est la force de son bras tout-puissant. Un jour se trouvant à l'église, elle se vit dans la nécessité de recevoir dans ses mains, comme le reste des fidèles, la sainte Eucharistie. Au lieu de consommer les sacrées espèces, elle se baisse comme pour prier, et laissant l'Eucharistie, elle prend du pain commun que lui donne secrètement une servante complice de sa dissimulation et de son sacrilège. Mais, ô prodige ! le pain ordinaire qu'elle essaye de manger se convertit en pierre et dans sa bouche et dans sa main. Effrayée de ce miracle et craignant pour elle les châtiments du ciel, elle court à l'heure même se jeter aux pieds du saint évêque, lui déclare tout ce qui s'est passé et, fondant en larmes, elle lui montre cette pierre extraordinaire dans laquelle apparaissait l'empreinte même de ses dents.

Chrysostome, après l'avoir exhortée à bénir la puissance et la bonté de Dieu, qui par ce prodige signalé voulait l'arracher à l'erreur, lui imposa la pénitence et. la réconcilia avec l'Église.

La conversion de cette femme fut sincère et durable. Dès ce moment elle s'attacha à la foi de l'Église catholique, au sein de laquelle elle eut le bonheur de vivre et de mourir.

Cet événement, dit Sozomène qui le rapporte, peut paraître incroyable à ceux qui n'ont pas une connaissance exacte de la puissance et de la bonté de Dieu, et qui sont accoutumés à nier les vérités les plus avérées, mais pour dissiper leurs doutes et se convaincre de la vérité du fait, ils peuvent visiter le trésor de l'église de Constantinople; ils y verront encore la pierre miraculeuse qui atteste la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie et tout à la fois la clémence et la justice du Seigneur.

IX. Arcade et Honorius avaient succédé à Théodose, leur père, et régnaient l'un en Orient, l'autre en Occident; mais en héritant de son trône et de sa fortune, ces deux princes, comme nous l'avons dit, n'avaient hérité ni de sa valeur, ni de son habileté, ni de son génie, ni de sa gloire. C'est de leur règne surtout que date la décadence de la puissance romaine, qui eut pour cause principale la faiblesse des empereurs, laquelle à son tour produisit la corruption des ministres, la dépravation des moeurs, et l'ascendant que prirent les Barbares.

X. Arcade qui régnait en Orient avait atteint en 399 sa vingt-deuxième année. Tous les soins de Théodose, ses leçons, ses exemples n'avaient pu faire naître en lui les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand empire. La nature lui avait refusé ses dons. Il était sans esprit, sans jugement, sans fermeté, également incapable d'agir par lui-même ou de prendre des autres un bon conseil et de le suivre avec constance. Son extérieur n'avait rien qui pût couvrir ses défauts; sa taille mince et petite, son visage sec et basané, un parler traînant, des yeux endormis et qui ne s'ouvraient qu'avec peine, tout annonçait la faiblesse de son âme. L'histoire ne lui attribue d'autres vertus, que la douceur et quelque zèle pour la religion, mais ces deux qualités si précieuses dans un prince furent toujours, chez lui exploitées par ses ministres et par les eunuques du palais, qui les firent tourner trop souvent au détriment de la religion et des intérêts du peuple.

XI. Arcade était surtout dominé par un eunuque déjà avancé en âge, vil jouet de la fortune, rebut de la plus infâme débauche, avare, cruel, ambitieux, flatteur et hypocrite : c'était Eutrope. Cet homme, né en Arménie, cent fois vendu et revendu comme esclave, était parvenu par la protection du général Abundantius à obtenir une place entre les derniers eunuques du palais. Par sa souplesse il avait attiré l'attention de Théodose qui l'honora de quelque confiance; ce fut lui que cet empereur envoya en Égypte consulter nu saint solitaire sur l'issue de la guerre contre Eugène. Après la mort de Théodose, Eutrope s'empara insensiblement de l'esprit d'Arcade. Rufin, qui était alors ministre, avait le projet de faire épouser sa fille à l'empereur. Eutrope fit échouer ce projet et par ses avis Arcade épousa Eudoxie (Aelia Eudoxia), fille du comte franc Bauton qui avait été consul en 385. Après la mort malheureuse de Rufin, l'eunuque Eutrope, protégé par Eudoxie, s'empara de toute l'autorité et devint successivement grand-chambellan, ministre et enfin consul en 399. Mais pour arriver à ce haut point de fortune, Eutrope n'avait reculé devant aucun moyen, quelque bas ou injuste qu'il fût. Devenu par ses flatteries maître absolu de la volonté du faible empereur, il sut profiter de son ascendant pour écarter tous ceux qui, à la cour ou dans les provinces, portaient ombrage à son ambition. Les uns furent abaissés, les autres disgraciés, quelques-uns même exilés; il lit confisquer à son profit les biens d'Abundantius son bienfaiteur qu'il envoya en exil. Son audace s'accrut de jour en jour à mesure que grandissait sa puissance, et bientôt son avarice et sa méchanceté ne connurent plus de bornes. Il vendait les charges publiques, créait on supprimait les emplois, ruinait les particuliers et foulait aux pieds la noblesse dont il était méprisé. A ses yeux le mérite était un crime; sous son gouvernement les hommes de talent et de vertu furent persécutés à outrance, et les déserts de la Libye se remplirent d'une multitude d'illustres exilés. Parmi les hommes qui avaient du crédit à la cour, nul ne portait plus d'ombrage à Eutrope que Timase, général renommé par sa bravoure et ses exploits. L'eunuque résolut sa perte, et il ne réussit. que trop bien dans cette honteuse entreprise. Timase fut exilé dans les déserts de l'Égypte, où il mourut misérablement. Son fils disparut aussi. Sa femme Pentadie, célèbre par les persécutions qu'elle endura depuis pour la cause de saint Chrysostome, voulant échapper aux poursuites et à la vengeance d'Eutrope, se réfugia dans l'église où déjà se trouvaient réunies un grand nombre de personnes qui fuyaient les fureurs de ce barbare.

XII. Les églises étaient alors un asile inviolable, toujours ouvert à ceux qui étaient poursuivis. Ce droit d'asile avait commencé sous Constantin. Une loi de Théodose porte que les fugitifs seront en sûreté non-seulement près de l'autel et dans l'enceinte du temple, mais dans tous les lieux qui y sont attenants, chambres, Maisons, jardins, cours, galeries et dans tout ce qui constitue la maison de l'évêque. L'Église, toujours attentive au bien de ses enfants, avait consacré cette loi des empereurs par ses canons. Un concile d'Orléans porte qu'il est défendu d'enlever non-seulement de l'église, mais du parvis et de la maison de l'évêque ceux qui s'y seront réfugiés; que l'on ne pourra les livrer qu'après avoir fait prêter serment à ceux qui les poursuivent de ne leur faire souffrir ni peine ni mutilation. Le concile impose cependant aux réfugiés l'obligation de satisfaire. Cette loi sur les asiles était nécessaire dans les siècles barbares; car les faibles avaient besoin de la protection de l'Église contre la cruauté des riches et des puissants du siècle. Elle avait été portée non point pour mettre les criminels à l'abri des poursuites de la justice, ni pour diminuer l'autorité des lois et des magistrats, mais pour fournir un refuge aux innocents injustement accusés, et laisser aux juges le loisir d'examiner mûrement les cas incertains et difficiles. Le droit d'asile mettait les accusés à couvert de la vengeance et des voies de fait, et donnait aux évêques le temps d'intercéder pour les coupables. On sait que saint Ambroise sauva souvent la vie à des malheureux dont la tête était en danger, entre autres à Cresconius, qui, condamné aux bêtes, se réfugia dans l'église. Le saint évêque l'arracha à la fureur des soldats et du peuple qui le poursuivaient pour le jeter dans l'Amphithéâtre.

Cette loi sacrée des asiles établie par les lois civiles et ecclésiastiques contrariait les vues de l'eunuque Eutrope. Pour satisfaire ses mauvais instincts et exercer plus sûrement sa vengeance, il la fit révoquer par l'empereur Arcade; elle fut abrogée le 27 juillet 398.

XIII. Chrysostome ne put souffrir en silence la destruction des libertés et des immunités de l'Église. Il éleva la voix avec force, mais inutilement. Depuis quelque temps Eutrope, étourdi et enflé par sa fortune, n'écoutait plus les avis du saint évêque. C'est en vain qu'il le rappelait à lui-même, qu'il lui parlait de la caducité des richesses et des honneurs du monde. Ces discours, loin de le rappeler à la vertu, aigrirent tellement son esprit qu'il devint bientôt l'adversaire déclaré du saint prélat. Le ministre d'Arcade maintint la révocation de la loi contre les asiles, et, en la maintenant, il s'estima heureux de pouvoir blesser l'évêque dans les sentiments les plus chers à son cour, son amour pour les malheureux et son zèle pour l'indépendance et les libertés de l'Église. L'insensé ! il courait à sa perte; il creusait l'abîme où il devait être précipité. Bientôt il devait lui-même se réfugier dans cette église et embrasser cet autel dont ii violait en ce moment les droits et les privilèges.

Dès ce moment ses vexations contre les hommes honnêtes, ses rapines, ses concussions, son orgueil et son arrogance s'accrurent de jour en jour. Tout tremblait et pliait devant lui. Ses faveurs étaient réservées aux eunuques du palais, sa protection acquise à des hommes sans aveu qui lui prodiguaient les flatteries les plus ridicules, jusqu'à l'appeler le père de l'empereur. Le peuple se prosternait à ses pieds sur les chemins et dans les places publiques. L'adulation et la crainte lui avaient élevé des statues de tous les métaux, sous toutes les formes et dans tous les quartiers; on en voyait même une dans la salle du sénat, décorée d'une inscription fastueuse où l'on relevait son illustre naissance et ses exploits guerriers. Il y était nommé le troisième fondateur de Constantinople après Bysas et Constantin. Maître absolu d'Arcade, il se fit donner le titre de patrice et nommer consul; il poussa même ses prétentions jusqu'au trône impérial (399). Il serait peut-être parvenu à cette suprême élévation, tant il y avait de faiblesse et de dépravation dans l'empire, mais il n'en eut pas le temps.

C'était la première fois que l'on voyait le titre de consol donné à un eunuque; ce fut aussi la dernière. Arcade n'osa point informer Honorius son frère dé cette indigne promotion, quelle poète Claudius appelle une monstrueuse monstruosité; toutes les âmes honnêtes en furent révoltées.

XIV. Gaïnas, général renommé qui commandait les Goths établis dans la ville et les faubourgs de Constantinople, ne put supporter plus longtemps un pareil scandale; il résolut au péril même de sa vie d'en finir avec l'injustice et la tyrannie. Il s'en ouvre à Tribigilde son parent, capitaine de sa nation, intrépide, entreprenant et mécontent de la cour qui avait mal récompensé ses services. Tribigilde entre dans ses vues, et ces deux hommes s'unissent pour renverser la puissance d'Eutrope. Sous prétexte de passer en revue ses troupes, Tribigilde quitte Constantinople. Arrivé à Nacolie en Phrygie, il fait prendre les armes à sa cohorte et met tout le pays à feu et à sang. Les mécontents se joignent aux révoltés ; bientôt il se forme une armée considérable qui ravage la Phrygie et la Lydie et porte l'effroi jusqu'aux portes de Constantinople. Eutrope envoie Gaïnas et Léon contre les troupes de Tribigilde; mais celui-ci, favorisé par la connivence de Gaïnas, remporte des victoires et continue ses ravages. Constantinople est dans. l'alarme, Arcade tremble sur son trône; c'est ce que demandait Gaïnas: Il écrit à l'empereur que Tribigilde est invincible, que le ciel semble se déclarer pour lui, que la terre lui enfante des soldats; qu'il marche vers l'Hellespont, qu'il faut se résoudre à perdre l'Asie, si on ne lui accorde ses demandes; que pour lui il manque des forces nécessaires

pour arrêter ce torrent; qu'il n'est capable que de donner un bon conseil : c'est de livrer Eutrope, puisque Tribigilde offre la paix à cette condition; que le ministre, s'il aime l'État, ne peut se refuser au salut de l'empire, et qu'après tout il est raisonnable de sauver l'empereur aux dépens du ministre. En même temps l'empereur reçoit la nouvelle que le roi de Perse est prêt à passer le Tigre, et que l'Orient va bientôt ressentir tous les maux que lui a déjà causés plus d'une fois la valeur opiniâtre de Sapor.

XV. Il n'en fallait pas tant pour faire trembler Arcade. Il s'agite, il se trouble, il hésite; mais le pernicieux ministre aurait peut-être encore triomphé de la haine publique, si l'impératrice n'avait achevé de le perdre. Eutrope, maître de l'empereur, voulait aussi dominer la fière Eudoxie. Dans une contestation qu'il eut avec elle, il alla jusqu'à la menacer de la chasser de la cour. L'impératrice si indignement outragée prend ses enfants entre ses bras et court se jeter aux pieds de son époux. Là, fondant en larmes, représentant avec les traits les plus vifs l'insolence d'un vil eunuque, elle demande à grands cris justice, protection et vengeance. C'en est fait, Arcade est blessé dans ses plus chers sentiments; il ouvre les yeux, sa colère éclate; il signe à l'instant même l'arrêt d'Eutrope, lui ordonnant de quitter la cour avec défense, sous peine de la vie, de se présenter jamais devant lui.

XVI. Eutrope est frappé comme par la foudre; l'horreur de ses crimes, les cris de ses victimes, la haine publique qu'il a méritée, la multitude d'ennemis qu'il s'est faits, le sort funeste de Rufin qu'il n'avait que trop imité, se présentent à ses réflexions. Sa perte est assurée: plus d'amis, plus de ressources, il ne voit que des bourreaux et des supplices. Accablé de terreur, égaré et tout hors de lui-même, il entend déjà les pas des satellites, qui viennent le saisir; il cherche son salut dans la fuite, il court se réfugier dans l'église.

L'empereur envoie sa garde pour l'arracher de cet asile; mais Chrysostome s'oppose à la violation du lieu saint, et défend cet homme coupable qui depuis longtemps était son ennemi mortel. On saisit le saint évêque, et en le conduit au palais comme un rebelle; Chrysostome paraît d'un air intrépide devant l'empereur, et obtient qu'Eutrope puisse demeurer en sûreté dans l'enceinte sacrée. Cependant tous les soldats qui se trouvent à Constantinople s'assemblent autour du palais, et poussant de grands cris, faisant retentir le bruit de leurs armes, ils demandent Eutrope pour en faire justice. L'empereur est obligé de se montrer, et ce n'est qu'à force de prières et même de larmes qu'il parvient à calmer la colère de cette foule mutinée toute prête à violer l'asile que l'Église a offert au coupable.

XVII. La nuit se passe dans une extrême agitation. Le lendemain le peuple se rend en foule à l'église. Tous les yeux sont fixés sur Eutrope. On aime à voir ce lion abattu , cet homme orgueilleux et injuste, ce scélérat tombé de la plus haute puissance dans le plus profond mépris, maintenant pâle, tremblant, embrassant les colonnes du sanctuaire et caché dans l'église qu'il a méprisée.

A sa vue la foule est violemment agitée; des murmures, des cris d'indignation se font entendre; de toutes parts on appelle sur le criminel eunuque la vengeance, les supplices et la mort. Chrysostome accourt, il profite de la circonstance pour instruire son peuple et calmer sa fureur. C'est à cette disgrâce d'Eutrope que nous devons le discours célèbre sur la vanité des grandeurs humaines. On nous pardonnera de céder au plaisir de le reproduire en entier, parce qu'il est un des plus éloquents que nous ait transmis l'antiquité.

" Si jamais l'on a dû s'écrier : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ! c'est sans doute dans la conjoncture présente. Où est maintenant tout ce faste du consulat? où sont ces marques d'honneur et de distinction? qu'est devenu cet appareil des festins et des jours de réjouissance? où sont ces choeurs de musiciens et de danseurs, ces tapis précieux et ces couronnes? ou est cette agitation de toute la ville, ces applaudissements du Cirque, ces acclamations des spectateurs prodiguées par ta flatterie? Tout s'est évanoui. Un vent impétueux a soufflé, et l'arbre superbe, ébranlé jusque dans ses racines, s'est vu dépouillé de toutes ses feuilles, et ne montre plus que des rameaux nus et déshonorés. La violence du vent a été si grande, que le tronc même a éprouvé de rudes secousses, et que l'arbre est menacé d'être arraché entièrement de la terre. Où est maintenant cette foule de faux amis? où sont ces repas animés par la joie et ce nombreux essaim de parasites? où sont ces vins exquis versés avec abondance et ces apprêts d'une table recherchée? où sont ces hommes attachés à la fortune, dont toutes les paroles et les actions ne tendaient qu'à plaire? Tout cela n'était qu'un songe de la nuit, qui s'est évanoui avec le jour; ce n'étaient que des fleurs du printemps qui se sont toutes séchées et qui ont passé avec la saison; c'était une ombre qui a disparu, une vaine fumée qui s'est dissipée, une vapeur légère qui s'est exhalée, une vile poussière que le vent a emportée. Aussi ne nous lasserons-nous pas de répéter ces paroles de l'Esprit.-Saint : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ ! Il faudrait que ces paroles fussent écrites partout, dans la place publique, dans les carrefours; sur les murs et sur les portes de nos maisons, sur vos vêtements même, mais surtout qu'elles fussent gravées dans tous les coeurs, et qu'on les méditât sans cesse. Oui, puisque les fausses apparences des choses, puisque des masques vains et trompeurs sont aux yeux de presque tores les hommes des objets réels et solides, il faudrait que tous les joncs, dans tous les repas, dans toutes les assemblées; on dit aux autres et qu'on entendit de leur belle ces paroles : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ !

" Ne vous disais-je pas; Eutrope, ne vous répétais-je pas continuellement que les richesses ne sont que des esclaves fugitifs? Et vous ne vouliez pas me croire. L'expérience vous a éclairé et ne vous a que trop appris que les richesses ne sont pas seulement des esclaves fugitifs, qu'elles sont homicides et meurtrières, puisqu'elles vous font craindre et trembler pour vos jours? Ne vous disais-je pas, lorsque vous vous offensiez de ma sincérité, que je vous aimais plus que vos flatteurs; que moi, qui vous faisais des reproches, j'étais plus ami de votre personne que ceux qui vous prodiguaient de faux éloges N'ajoutais-je pas à ces discours, que les blessures des amis sont plus salutaires que les caresses des ennemis? Si vous aviez souffert mes blessures, leurs caresses ne vous auraient pas porté le coup mortel. Mes blessures donnent la santé, leurs caresses font une plaie incurable. Où sont maintenant, où sont ces hommes qui vous versaient le vin à pleines coupes, qui faisaient écarter le peuple devant vous dans la place publique, qui publiaient partout vos louanges! Ils ont pris la fuite, ils ont renoncé à votre amitié, ils cherchent leur sûreté dans vos périls.

Pour nous, notre conduite est bien- différente. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation; et dans votre chute nous vous soutenons, nous vous défendons de tout notre pouvoir. L'Église, à qui vous avez fait la guerre, vous ouvre un asile et vous reçoit dans son sein; les théâtres dont vous recherchiez les applaudissements, les théâtres qui nous attirèrent si souvent votre indignation, vous ont abandonné et trahi. Nous ne cessions cependant de vous dire : Que faites-vous? Vous vous déchaînez contre l'Église, vous vous précipitez vous-même dans l'abîme. Tous nos avis ont été inutiles. Cependant les cirques, pour lesquels vous avez épuisé vos trésors, se sont armés contre vous; tandis que l'Église persécutée par vous injustement s'empresse de voles tirer de l'abîme où vous êtes plongé.

" Si je parle ainsi, ce n'est point pour insulter à un malheureux étendu par terre, mais pour affermir ceux qui sont encore debout; non pour aigrir les plaies d'un homme blessé, mais pour garantir de tout accident ceux qui n'ont encore reçu aucune blessure; non pour enfoncer dans les flots celui qui a fait naufrage, mais pour instruire ceux qui naviguent heureusement, de peur qu'ils ne soient exposés à être submergés. Et quel est le moyen de nous mettre à l'abri des disgrâces? C'est de nous bien convaincre de l'instabilité des grandeurs humaines. Si cet homme dans la faveur eût craint une révolution, il n'en éprouverait pas aujourd'hui. Mais puisque les conseils de ses proches et des étrangers n'ont pu le rendre sage, vous du moins qui nagez dans l'abondance, profitez de son malheur. Rien de plus fragile que les choses humaines, et quelque expression qu'on emploie pour désigner leur néant, elle est toujours au-dessous de la réalité. Herbe des prés, fleurs du printemps, fumée, songe, aucun terme ne peut exprimer tout le vide des biens de ce monde, qui sont plus néant que le néant même. Mais non-seulement ces biens sont frivoles, ils sont même funestes; et nous en avons devant les yeux une preuve sensible. Qui jamais fut plus élevé que cet homme ? ne surpassait-il pas tous les mortels en richesses? n'était-il pas parvenu au comble des honneurs? n'était-il pas craint et redouté de tout l'empire? Et voilà qu'il est devenu plus misérable que les plus vils esclaves, plus tremblant que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots, plus dénué que les indigents qui périssent de faim. Il voit chaque jour les épées aiguisées contre lui; il voit les supplices, les bourreaux, les tourments et la mort. Son ancienne prospérité est effacée de sa mémoire comme si elle n'avait jamais existé, et il ne jouit pas même des rayons du soleil : retenu et enfermé, ses yeux sont obscurcis en plein midi comme dans la nuit la plus profonde. Mais plutôt, quelque effort que nous fassions, nous ne pouvons représenter par nos discours tout le malheur d'un homme qui à chaque moment attend la mort. Mais qu'est-il besoin de nos paroles pour décrire sa situation déplorable, lorsque lui-même nous en a offert un tableau si frappant? Vous en fûtes témoin hier, lorsqu'on vint du palais pour le tirer d'ici par force et qu'il courut aux vases sacrés pour les embrasser : la pâleur de la mort était peinte sur son visage, tout son corps frissonnait et tremblait; sa voix était entrecoupée, sa langue bégayante; la crainte avait engourdi tous ses sens et l'avait rendu comme stupide. Ce n'est pas pour lui reprocher son abaissement ni pour insulter à son malheur que je rappelle ces circonstances, mais pour toucher vos cœurs, pour vous amener à la compassion et vous persuader qu'il n'est déjà que trop puni.

" Il en est parmi voles plusieurs d'assez cruels, d'assez impitoyables pour nous reprocher même de lui avoir donné un asile dans ce temple : c'est pour fléchir leur âme, c'est pour les adoucir, fille je leur fais la peinture de ses malheurs. Et pourquoi, je vous prie, seriez-vous indignés? Est-ce parce que celui qui a fait une guerre continuelle à l'Église y trouve un refuge? Mais on doit principalement glorifier Dieu de ce qu'il a réduit cet ennemi formidable à reconnaître lui-même la puissance de l'Église et sa clémence et sa puissance, puisque les persécutions qu’il lui a suscitées ont causé sa chute; sa clémente, puisqu'elle couvre maintenant d'un bouclier son persécuteur, qu'elle le cache à l'ombre de ses ailes, le tient à l'abri de toute violence, et que, sans songer aux maux qu'il lui a faits, elle lui ouvre son sein avec tendresse : action plus honorable que tous les triomphes, victoire éclatante qui confond les juifs et les gentils. Épargner un ennemi qui recourt à elle, lui montrer un visage serein, s'empresser seule de le recevoir lorsque tout le monde l'abandonne, le couvrir de son vêtement comme une mère tendre; le défendre contre le courroux du prince, contre les emportements du peuple, contre la haine publique; quoi de plus grand et de plus généreux! c'est là vraiment l'honneur et la gloire de l'autel. Quelle gloire, direz-vous, d'être touché et embrassé par un homme aussi coupable, par un déprédateur public et un concussionnaire? Eh quoi! je vous prie, une courtisane, une femme impure et chargée de crimes n'a-t-elle pas touché les pieds de Jésus? Et loin d'en faire un reproche à ce Dieu Sauveur, n'est-ce pas une raison pour l'admirer davantage, pour célébrer sa bonté infinie? Non, un Dieu pur n'était pas souillé par l'attouchement d'une femme immonde, mais une courtisane criminelle était sanctifiée par cette communication avec un Dieu pur et irréprochable. Ne songeons pas à nous venger, puisque nous sommes les disciples de Jésus-Christ, qui disait sur la croix : PARDONNEZ-LEUR, CAR ILS NE SAVENT CE QU'ILS FONT.

" Mais, direz-vous, cet homme lui-même par ses lois a fermé cet asile! Mais il vient lui-même abroger ces lois, il vient lui-même en reconnaître et en proclamer l'injustice. Prosterné au pied de l'autel, devenu un spectacle pour tout l'univers, il instruit tous les hommes par son silence et leur dit hautement : Craignez de vous livrer aux mêmes excès si vous ne voulez pas tomber dans la même infortune. Soir malheur est une grande leçon; et l'autel ne fut jamais plus éclatant, jamais il ne fut plus terrible que depuis qu'il tient ce lion enchaîné. Ainsi ce qui rehausse à nos yeux l'éclat de l’image d'un prince, ce n'est pas de le voir représenté assis sur le trône, revêtu de pourpre, le front ceint du diadème; rais de voir des barbares étendus à ses pieds, les mains liées derrière le dos et la tête tristement penchée vers la terre. Vous prouvez vous-mêmes par votre empressement à accourir dans ce temple, que ce malheureux n'a pas besoin d'employer des paroles touchantes pour nous instruire. Sa personne seule est pour nous en ce jour un grand spectacle. Aussi tous les fidèles: se rassemblent à l'envi, et je vois ici maintenant un peuple aussi nombreux que dans la solennité de Pâques :,tarit la disgrâce seule de cet homme nous invite tous et nous appelle d'une voix plus forte, d'une voix plus éclatante que le son de la trompette! Désertant la place publique, abandonnant vos maisons, hommes et femmes, vous accourez tous pour voir la faiblesse humaine confondue, la fragilité des choses de ce monde dévoilée et la figure hier si brillante d'une vile courtisane réduite aujourd'hui. à sa difformité naturelle. Oui, telle est la prospérité, ouvrage de l'injustice, que le malheur, comme une éponge effaçant toutes les couleurs étrangères, ne laisse plus paraître qu'un visage hideux et toutes les rides de la vieillesse; telle est l'infortune, qu'elle montre le plus abject dès hommes dans celui qui par son éclat éblouissait naguère tous les yeux.

" Quelle leçon pour tous ceux qui entrent ici ! Le riche voit précipité du faite de la grandeur celui qui faisait trembler toute la terre; il le voit humilié, aussi timide que le plus timide des animaux, attaché, enchaîné à cette colonne par la crainte, effrayé et tremblant. Frappé de cette vue et instruit par cet exemple, il réprime son orgueil, dépose sa fierté, et faisant sur les choses humaines d'utiles réflexions, il se retire convaincu de la vérité de ces paroles du prophète Isaïe : TOUS LES MORTELS SONT COMME L'HERBE DES CHAMPS ; TOUTE LA GLOIRE DE L'HOMME EST COMME LA FLEUR DES PRAIRIES, L'HERBE SÈCHE ET LA FLEUR TOMBE. L'HOMME SÈCHERA AUSSI PROMPTEMENT QUE L'HERBE, dit le Prophète-Roi, IL TOMBERA AUSSI VITE QUE LA FLEUR DE L'HERBE : SES JOURS NE SONT QU'UNE VAINE FUMÉE. Le riche se rappelle ces paroles et d'autres semblables. Ce spectacle n'est pas moins utile au pauvre qui en est le témoin. Consolé par cet exemple éclatant des révolutions humaines, loin de se mépriser lui-même, loin de gémir sur son indigence, il rend grâce à la pauvreté d'être pour lui un port tranquille, un asile sûr, une citadelle inaccessible; et souvent il aimerait mieux rester dans sa situation présente que de posséder un seul instant tous les biens de ce monde pour se trouver ensuite exposé à perdre la vie. Vous voyez quel insigne avantage procure aux riches et aux pauvres, aux grands et aux petits, aux personnes libres et aux esclaves, le refuge que cet homme est venu chercher au pied des autels. Vous voyez comme chacun trouve ici un remède et se retire guéri par ce seul spectacle.

" Suis-je parvenu à toucher vos coeurs, à en bannir tout mouvement d'indignation, à y étouffer tout sentiment de dureté? Vous ai-je enfin amenés à la compassion? Oui, sans doute; et j'en ai pour garant l'affliction que je vois peinte sur votre visage et les larmes abondantes qui coulent de vos yeux.

" Puis donc que la pierre dure est devenue un champ gras et fertile, produisons des fruits de miséricorde, et faisant paraître au dehors une riche moisson de pitié, allons nous jeter aux pieds du prince, ou plutôt invoquons à l'envi le Dieu bon, prions-le d'amollir lui-même l'âme du prince et de rendre son coeur sensible pour qu'il nous accorde une grâce entière. Nous voyons déjà que du jour où ce malheureux s'est réfugié dans ce temple, il est arrivé un grand changement. Lorsque les soldats en troupe se présentèrent à l'empereur, animés par les excès du coupable et demandant son supplice, le prince, instruit qu'il avait choisi l'Église pour asile, leur tint un long discours pour tâcher de les adoucir; il leur représenta qu'ils ne devaient pas considérer les fautes de celui contre lequel ils étaient justement indignés, mais ce qu'il avait pu faire de bien. Je lui sais gré, disait-il, de ses bonnes actions et je lui pardonne les autres comme une suite de la faiblesse humaine. Mais comme ils le pressaient toujours de venger la majesté impériale outragée, qu'ils jetaient des cris, trépignaient de colère, agitaient leurs piques et s'obstinaient à demander la mort du criminel, alors ce prince très-clément, versant un torrent de larmes, leur parla de la Table sainte que cet homme avait choisie pour asile, et parvint enfin à les apaiser.

" Il ne reste plus qu'à changer nous-mêmes à son égard. Eh ! quelle excuse auriez-vous si, lorsque l'empereur outragé oublie les injures qui lui ont été faites, vous montriez un ressentiment implacable, voles qui n'avez pas été attaqués directement? Pourrez-vous donc, au sortir de cette assemblée, participer aux saints mystères? Pourrez-vous demander à Dieu qu'il vous pardonne vos offenses comme vous pardonnez à ceux qui vous ont offensés; pourrez-vous prononcer la prière que le Seigneur nous met dans la bouche, si vous demandez la punition de celui qui vous a outragés? Il a commis de grands crimes, il s'est permis de grands excès, nous n'en disconvenons pas; mais c'est aujourd'hui le temps de la clémence et non celui de la rigueur, c'est le temps de la bonté et non celui de la justice, c'est le temps de la compassion et de la miséricorde et non celui du jugement et de la condamnation; c'est le temps de faire grâce et non celui d'infliger une peine. Ne nous livrons donc pas aux mouvements de la haine; mais plutôt prions le Dieu bon de prolonger la vie de ce coupable, de l'arracher au supplice dont il est menacé, afin qu'il puisse réparer ses fautes. Implorons tous pour l'Église et pour l'autel un empereur plein de clémence; conjurons-le d'accorder à la Table sainte la grâce d'un seul homme. Si nous nous portons à cette démarche, le prince lui-même y applaudira; Dieu l'approuvera avant le prince et récompensera abondamment cet acte de douceur. Car autant il abhorre l'homme dur et cruel, alitant il aime et chérit celui qui est doux et humain. Si c'est un juste, il lui prépare des couronnes plus brillantes; si c'est un pécheur, il oublie ses fautes, et c'est la récompense dont il paye sa tendresse pour son frère.

" JE VEUX LA MISÉRICORDE, dit-il, ET NON LE SACRIFICE. Enfin, vous voyez partout dans l'Écriture qu'il demande toujours la miséricorde, qu'il la représente comme un moyen de racheter ses péchés. C'est ainsi que nous-mêmes nous nous rendrons Dieu propice, que nous rachèterons nos péchés, que nous honorerons l'Église, que nous mériterons les louanges d'un prince clément et les applaudissements de tout le peuple. C'est ainsi que la douceur et la modération de notre ville seront admirées jusqu'aux extrémités de la terre, et que notre action sera célébrée par tous les peuples chez qui elle retentira. Si donc nous voulons jouir de ces grands avantages, allons nous jeter aux pieds de l'empereur, implorons-le, conjurons-le, arrachons ait péril un malheureux captif, notre suppliant, afin que nous obtenions nous-mêmes les biens à venir par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'empire maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. "

XVIII. Le discours de saint Jean Chrysostome eut son effet; il sauva pour le moment la vie d'Eutrope; mais quelques jours après cet eunuque ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver, fut pris par les gardes et banni en Cypre. On le tira de cette île pour le ramener à Chalcédoine où son procès fut instruit; il fut condamné à avoir la tête tranchée.

XIX. L'agitation causée par la disgrâce d'Eutrope était à peine calmée, que l'on vit surgir de nouvelles affaires qui tendaient à troubler l'Église, à ruiner Constantinople et l'empire, et où partirent d'une manière merveilleuse le zèle, l'habileté, le caractère, la force d'âme de Chrysostome et la confiance universelle qu'inspiraient ses vertus.

La chute subite et la mort funeste d'Eutrope n'avaient point encore satisfait la haine de Gaïnas. Ce barbare orgueilleux s'était cru appelé à remplir les premières dignités de l'empire. Déçu dans son ambition, humilié de ce qu'il n'avait été élevé jusqu'alors qu'à des dignités secondaires, il voulut se venger sur l'empire et sur l'empereur même de la prétendue injustice qu'il avait soufferte. Il résolut d'humilier ce prince en lui faisant sentir son pouvoir, et d'immoler les personnages dont il avait à se plaindre ou qui lui portaient ombrage.

Soutenu par Tribigilde, il parcourut à la tête d'une puissante armée la Lydie, la Bithynie, s'abandonnant ait pillage et aux meurtres et livrant les villes aux flammes. Arcade hors d'état de se défendre écrivit à Gaïnas, de l'avis de son conseil, que pour le satisfaire il n'attendait qu'à connaître ses demandes. Le barbare lui répondit qu'il fallait lui remettre entre les mains trois personnages de la cour, Aurélien, Saturnin et le comte Jean, conseiller intime de l'empereur. Arcade ne pouvait se résoudre à envoyer ainsi à la mort les plus vertueux et les plus estimés de l'État; mais dans l'intérêt de ce prince et de l'empire, ces trois personnages se dévouèrent généreusement à la mort et se rendirent au camp de Gaïnas. Le barbare, par un reste d'honneur, n'osa les faire mourir; il se contenta de les envoyer en exil. Cependant il ne fut point satisfait; il exigea que l'empereur lui-même vint le trouver en personne pour convenir ensemble des articles du traité.

XX. Ce fut alors que l'on vit le fils du grand Théodose descendre de son trône et abaisser la majesté impériale jusqu'à traiter de son salut avec un général révolté. La conférence eut lieu à Chalcédoine dans l'église de Sainte Euphémie. On convint que Gaïnas et Tribigilde cesseraient les hostilités, qu'ils seraient reçus avec leurs soldats à Constantinople, que Gaïnas conserverait le titre de général et serait décoré des ornements consulaires. Le traité fut juré, maisle serment n'était sincère que dans la bouche de l'empereur. Gaïnas entra dans la ville, aussi mal intentionné qu'il en était parti.

XXI. Quelque temps après, à l'instigation de l'évêque arien de Constantinople, Gaïnas s'imaginant que rien ne pouvait lui être refusé, demanda à l'empereur pour lui et pour ceux de sa secte une église dans la ville, ajoutant qu'il était inconvenant que le général en chef des armées de l'Orient fût contraint de prier sous la tente et hors des murs de la ville. Ce Goth était arien, et Théodose avait interdit à ses sectaires l'usage de toutes les églises de la ville. Arcade fut dans un très-grand embarras : d'un côté il craignait de faire quelque chose de contraire à la religion; de l'autre il n'osait rien refuser à celui auquel il venait de sacrifier ses plus fidèles sujets. Il promit à Gainas de le satisfaire; mais avant d'acquitter sa promesse il fit venir Chrysostome pour lui exposer la demande du général et les motifs qui l'engageaient à le lui accorder. La réponse du saint évêque fut conforme aux lois de l'église, pleine de sagesse et de fermeté. Il répondit que le prince n'était pas le maître de disposer à son gré de la maison de Dieu; que, pour lui, il ne souffrirait jamais qu'on fermât une église aux fidèles qui venaient y célébrer les louanges du fils de Dieu, pour l'ouvrir à ceux qui ne s'y rendraient qu'afin de l'insulter par leurs blasphèmes. "Prince, continua-t-il, si vous craignez ce barbare, permettez-moi de lui parler en votre présence et écoutez-nous sans rien dire. J'espère lui fermer la bouche et le réduire à se désister d'une prétention sur laquelle on ne peut sans crime lui rien accorder. " L'empereur y consentit avec joie et les manda tous les deux le lendemain.

XXII. Chrysostome se rendit au palais, accompagné des prélats qui se trouvaient alors à Constantinople. Gainas, avec sa hardiesse ordinaire , somma le prince de sa parole; il représenta que ce serait lui faire injure, de lui refuser une église; qu'il ne pouvait se joindre dans la prière à ceux dont il était séparé dans la doctrine, et qu'après ce qu'il avait fait pour l'honneur et la défense de l'empire, il méritait bien cette déférence. Alors Chrysostome prenant la parole et tenant en main la loi de Théodose qui ôtait aux sectaires toutes les églises de Constantinople : " Il est vrai, dit-il à Gainas, que vous avez servi le père de l'empereur; mais jugez vous-même si les récompenses n'ont pas au moins égalé les services. Considérez ce que vous étiez et ce que vous êtes. Né barbare, fugitif de votre pays, réduit à la plus extrême misère, vous trouvâtes un asile entre les bras de Théodose ; vous y trouvâtes quelque chose de plus, des richesses et des honneurs. Vous lui jurâtes alors de le servir, lui et ses enfants, et d'observer fidèlement les lois de l'empire. Vous êtes maintenant général, vous portez les ornements de la dignité consulaire. Comparez ces habits dont vous êtes revêtu avec ceux sous lesquels vous passâtes le Danube. Souvenez-vous de votre serment. Voici une de ces lois auxquelles vous avez juré d'obéir. N'oubliez pas les bienfaits du père auxquels les enfants n'ont cessé d'en ajouter de nouveaux. Les empereurs sont-ils seuls obligés à la reconnaissance, et vous est-il permis d'être ingrat? Pour vous, prince, ajouta-t-il en se tournant vers Arcade, c'est à vous de maintenir les saintes ordonnances de votre père. Vous perdriez moins en renonçant au nom d'empereur qu'à celui de prince catholique; et vous ne pouvez conserver ce dernier titre, si vous abandonnez la maison de Dieu à un culte qui l'outrage. "

XXIII. Gaïnas trompé dans son espérance , furieux d'avoir été vaincu par l'évêque, prit dès lors la résolution de violer les traités et de piller la ville. L'apparition d'une comète extraordinaire fut, au dire de Sozomène, l'annonce des désordres et des malheurs causés par ce barbare. Il tente de piller les édifices des monnaies et de brûler le palais impérial, mais ayant échoué dans ses projets, il partage ses soldats; les uns le suivent hors des murs et les autres restent dans la ville, pour aider à l'armée nouvelle qu'il allait lever, à s'emparer de Constantinople. Mais par la permission de Dieu, son dessein ayant été découvert, le peuple tombe à l'improviste sur les soldats au moment où ils sortent des portes, tandis qu'au centre de la cité on extermine ceux qui y sont demeurés. Arcade, excité par le courage du peuple, déclare Gainas ennemi public. Il donne des ordres , les citoyens animés par le zèle de la patrie fortifient la ville et la mettent à l'abri des attaques de ce barbare. La Thrace ressentit les effets de la fureur de Gaïnas et les cruautés qu'il y commit furent telles, que l'on jugea nécessaire à Constantinople de lui envoyer une députation pour l'adoucir. Mais la difficulté fut extrême , lorsqu'il s'agit de trouver des citoyens assez courageux pour remplir cette mission; car on redoutait autant la cruauté que la bravoure de ce barbare, et personne n'osait aller ni le combattre ni même traiter avec lui.

XXIV. Au milieu de cette terreur universelle, on eut recours à Jean Chrysostome, cet invincible guerrier de Jésus-Christ, dit Théodoret, le seul homme intrépide qui fût à Constantinople. Le saint évêque, heureux de se dévouer pour le salut public, accepta cette ambassade plus dangereuse pour lui que pour tout autre, après la liberté avec laquelle il avait confondu Gaïnas. Il alla le trouver en Thrace, et l'on vit en cette rencontre combien est forte et victorieuse l'impression que fait la vertu sur l'esprit de ceux-mêmes qui la combattent.

XXV. Le barbare averti de son arrivée va au-devant de lui, et lui prenant la main, il l'applique sur ses yeux; il lui présente ensuite ses enfants qui tous, prosternés, embrassent les genoux du saint, évêque. Pouvoir étonnant de la religion! Celui qui faisait trembler l'empereur et devant qui tous les peuples consternés s'humiliaient, se laisse fléchir par un pauvre ministre de Jésus-Christ ! Chrysostome commence cette longue suite de saints évêques qui, pour sauver les peuples lors de l'invasion des barbares, se dévouent généreusement à la mort. Ils adoucissent la férocité des farouches conquérants par le respect qu'ils savent leur inspirer. Seuls, ils sont dans ces temps de bouleversement les remparts des villes et les sauveurs de la patrie. Qui n'a pas entendu parler de saint Loup de Troyes et de saint Léon, qui sauvèrent leurs peuples de l'incendie, du pillage et de la mort? Leurs noms, comme celui de Chrysostome, vivront aussi longtemps que la foi chrétienne , principe de leur dévouement.

Gaïnas fut. obligé de quitter la Thrace et de repasser le Danube. Uldès, roi des Huns, le vainquit en bataille rangée. Gaïnas tomba percé de coups et sa tête fut portée en triomphe à Constantinople.

La rébellion de Gaïnas fut utile à la religion et à la piété. La crainte qu'il inspirait, le danger où était sans cesse Constantinople, fit rentrer les pécheurs en eux-mêmes. Un grand nombre de païens et d'hérétiques convertis à la foi reçurent le baptême, et les catholiques les moins fervents renoncèrent à leur vie sensuelle, pour se livrer tout entiers aux couvres de la foi et de la piété chrétienne.

XXVI. Ce que nous venons de raconter fait voir combien les plus paisibles années de l'épiscopat de Chrysostome furent pourtant remplies de soucis, de craintes et de sollicitudes; toutefois les événements politiques , le soulèvement des barbares et la frayeur continuelle qu'ils inspiraient, l'occupaient beaucoup moins que le soin des églises, le maintien de la discipline et la réforme des abus qui s'étaient introduits dans le sanctuaire. Après s'être occupé des vierges, des veuves, des diacres et des prêtres, il s'occupa des évêques préposés aux différentes églises qui dépendaient de la métropole de Constantinople. Jaloux de la gloire de l'Église, de la pureté de cette Épouse de Jésus-Christ, il employa, pour la procurer et la maintenir sans aucune tache, tout ce que la Providence lui avait donné de science, de force, de talents et de vertus. Dans ce siècle où les âmes énervées tendaient à s'appesantir vers la terre et dans lequel l'avarice, l'orgueil, l'ambition et la simonie souillaient le sanctuaire, il fut comme une colonne inébranlable, un phare lumineux et resplendissant, un mur d'airain dans la maison de Dieu. Doué d'un caractère énergique, supérieur à toutes les petites considérations que né manquent pas de suggérer la vanité et le désir de plaire au monde, il ne voyait en toutes choses que la gloire de Dieu, le bien de l'Église et le salut des âmes. Il ignorait ces timides et coupables ménagements qui nuisent tant à la vérité et à la vertu. Jamais il ne pactisait avec l'erreur et le désordre; il les attaquait avec force, mais en même temps avec douceur et prudence partout où il les rencontrait, sans acception de personne ; quand il s'agissait de son devoir il avait polir devise cette parole de saint Paul : SI JE CHERCHAIS A PLAIRE AU MONDE , JE NE SERAIS PLUS SERVITEUR DE JÉSUS-CHRIST. L'affaire des évêques d'Asie vint en l'année 400 mettre dans un nouveau jour son zèle, son courage, sa prudence, sa fermeté épiscopale et son amour pour la beauté de l'Église.

XXVII. Au commencement du mois d'octobre de cette même année, quelques évêques qui se trouvèrent à Constantinople s'étant assemblés un dimanche pour communiquer ensemble, Eusèbe de Valentinople en Lydie leur présenta une requête contenant six chefs d'accusation (314) contre Antonin, évêque d'Éphèse, son métropolitain; il l'accusait : 1° d'avoir fait fondre les vases sacrés de l'Église et d'en avoir détourné l'argent au profit de son fils; 2° d'avoir employé dans ses étuves des marbres du baptistère; 3° d'avoir fait dresser dans sa salle à manger des colonnes de l'Église, couchées sur le pavé depuis longtemps; 4° de tenir à son service un valet qui avait commis un meurtre, sans lui en avoir fait aucune correction; 5° d'avoir vendu à son profit les terres que Basiline, mère de l'empereur Julien, avait laissées à l'Église; 6° de vendre habituellement l'ordination des évêques à proportion du revenu des évêchés. Eusèbe ajoutait : " Ceux qui ont été ordonnés à prix d'argent et celui qui l'a reçu sont présents, et j'ai les preuves de tout ce que j'avance. "

XXVIII. Saint Chrysostome craignant que ces accusations ne fussent l'effet de quelque inimitié tâcha d'apaiser Eusèbe, et pria Paul d'Héraclée, ami d'Antonin, de les réconcilier l'un avec l'autre. Après quoi il se leva et entra dans l'Église avec les évêques, car .c'était le temps du sacrifice; après avoir salué le peuple, en donnant la paix suivant la coutume, il s'assit avec les évêques qui l'accompagnaient. Mais Eusèbe qui était entré secrètement présenta devant tout le peuple et devant tous les évêques une autre requête qui contenait les mêmes chefs d'accusation, demandant instamment justice à saint Chrysostome et l'en conjurant par les serments les plus terribles. Chrysostome voyant son emportement et voulant prévenir tout désordre parmi le peuple reçut le mémoire; mais après la lecture, des saintes Écritures, il pria Pansophius, évêque de Pisidie, d'offrir le saint sacrifice. Pour lui, il sortit avec les autres évêques : car il ne voulait point sacrifier dans l'état de trouble et d'agitation où se trouvait son esprit, tant était grand le respect qu'il avait pour les saints mystères!

Quand le peuple eut été congédié, saint Chrysostome s'assit dans le baptistère avec les autres évêques, et ayant appelé Eusèbe, il lui dit devant tout le monde : " Mon cher Eusèbe, souvent on avance par passion des choses que l'on a peine à prouver; si vous pouvez démontrer clairement votre accusation, nous ne la rejetons pas; sinon nous ne vous obligeons point à la soutenir. Prenez donc votre parti avant la lecture du mémoire; car quand il aura été lu et entendu de tout le monde et que l'on aura dressé des actes, il ne vous sera plus permis, étant évêque, de vous désister. " Eusèbe persista. On fit lire son mémoire, et les anciens évêques dirent à saint Chrysostome : " Quoiqu'il n'y ait aucun de ces chefs d'accusation qui ne soit criminel, néanmoins pour ne pas perdre de temps attachons-nous au dernier qui est le plus horrible. Car celui qui aura vendu à prix d'argent la communication du Saint-Esprit, n'aura pas épargné les vases sacrés, les marbres ou les terres de l'Église. " Alors saint Chrysostome commença l'instruction du procès et dit : " Mon frère Antonin, que dites-vous à cela? " II ne manqua pas dalle nier. On interrogea ceux qui avaient donné l'argent; ils le nièrent aussi. On continua l'instruction sur quelques indices et on travailla avec soin jusqu'à deux heures après midi. Enfin on voulut adresser des questions aux témoins devant lesquels Margent avait été donné et reçu, mais ils n'étaient pas présents.

Chrysostome sentant la nécessité d'entendre ces témoins et la difficulté de les faire venir, résolut d'aller lui-même en Asie achever cette instruction. Mais Antonin, pressé par les remords de sa conscience, s'adressa à une personne puissante dont il était comme l'intendant pour quelques terres qu'elle avait en Asie, et la pria d'empêcher le voyage de Chrysostome, promettant de faire venir lui-même les témoins. On fit donc dire au saint de la part de l'empereur : " Il n'est pas à propos que vous, qui êtes notre pasteur, vous nous quittiez à la veille d'un si grand trouble et que vous alliez en Asie pour des témoins que l'on peut aisément faire venir. " Ce trouble était la révolte de Gaïnas. Quoique le saint évêque remarquât dans tout ce procédé les fuites et les artifices d'Antonin, il suspendit son voyage; et, de l'avis des évêques, il envoya trois d'entre eux sur les lieux pour entendre les témoins. Mais avant qu'ils fussent arrivés à Hypèpe, ville d'Asie où les parties et les témoins devaient se rendre, Eusèbe gagné par argent s'était réconcilié avec Antonin; il traîna la procédure en longueur sous divers prétextes et enfin l'abandonna tout à fait pour aller se cacher à Constantinople, en sorte que les juges le déclarèrent excommunié, ou comme faisant défaut, ou comme calomniateur.

XXIX. Cependant Antonin mourut, et saint Chrysostome reçut un décret du clergé d'Ephèse et des évêques voisins qui le priaient, dans les termes les plus vifs et les plus pressants, de venir réformer cette église, affligée depuis longtemps par les ariens et par les mauvais catholiques; et empêcher les brigues de ceux qui prodiguaient l'argent et les promesses pour être promus à cet évêché devenu vacant. Le saint, voyant qu'il s'agissait de rétablir la discipline dans toute la province d'Asie, où elle était tombée autant par le manque de pasteurs que par l'ignorance de ceux qui étaient à la tête des églises, résolut de faire ce voyage malgré sa mauvaise santé et la rigueur de l’hiver. II laissa le soin de l'Église de Constantinople à Sévérien, évêque de Gabale en Syrie, qui y était venu prêcher et en qui il avait une entière confiance, et prit Pour l'accompagner en son voyage trois évêques, Paul, Syrien et Pallade.

Quand ils furent arrivés à Éphèse, les évêques de Lydie, d'Asie, de Phrygie et de Carie s'y assemblèrent au nombre de soixante-dix, attirés par la réputation de saint Chrysostome qu'ils désiraient entendre depuis longtemps, principalement les Phrygiens. Ce concile ordonna pour évêque d'Éphèse Héraclide, natif de Cypre, diacre de saint Chrysostome, et qui avait été moine en Sétis sous la direction d'Évagre. Eusèbe, accusateur d'Antonin, se présenta, persistant dans son accusation contre les six évêques qu'il prétendait avoir acheté de celui-ci l'épiscopat. On fit entrer les témoins qui marquèrent en détail les espèces de présents que ces six évêques avaient donnés. Eux-mêmes, ne pouvant plus résister aux remords de leur conscience, avouèrent le crime qu'on leur reprochait, s'excusant sur la coutume et sur ce qu'ils n'avaient eu d'autre intention que de s'affranchir des charges curiales. Maintenant donc, ajoutaient-ils, nous vous prions de nous laisser, s'il se peut, dans le service de l'Église; sinon, de nous faire rendre l'or que nous avons donné. Saint Chrysostome dit au concile : " J'espère que l'empereur, à ma prière, les délivrera des charges curiales ordonnez de votre côté que les héritiers d'Antonin leur rendent ce qu'ils ont donné. " Le concile prescrivit cette restitution et déposa les six évêques simoniaques, leur permettant seulement de communier dans le sanctuaire. Ils acquiescèrent au jugement, et on mit en leur place d'autres évêques de moeurs et de capacité convenables et qui avaient toujours gardé la continence.

Saint Chrysostome ôta aussi de Nicomédie l'évêque Géronce. Il avait été diacre de saint Ambroise, à Milan, et se vanta d'avoir pris la nuit un onoscélide. C'est ainsi que les Grecs nommaient un spectre qu'ils se figuraient avec des jambes d'âne. Géronce disait donc qu'il avait pris ce monstre, qu'il lui avait rasé la tête et l'avait mis dans un moulin pour tourner la meule, ce qui était le châtiment des esclaves. Soit qu'il le dit par vanité pour se faire admirer, ou par illusion du démon, saint Ambroise trouva ce discours indigne d'un ministre de Dieu, et ordonna à Géronce de demeurer quelque temps chez lui à faire pénitence. Mais celui-ci, qui était habile médecin, actif, insinuant et propre à se faire des amis, se moqua de saint Ambroise et s'en alla à Constantinople. En peu de temps il acquit la faveur de quelques personnes puissantes au palais, qui lui procurèrent l'évêché de Nicomédie. Il fut ordonné, par Hellade, évêque de Césarée en Cappadoce, en récompense de ce qu'il avait obtenu à son fils un emploi considérable à la cour. Saint Ambroise l'ayant appris, écrivit à Nectaire, évêque de Constantinople, de déposer Géronce, et de ne pas souffrir l'injure qu'on lui faisait, ainsi qu'à la discipline ecclésiastique. Quelque désir qu'en eût Nectaire, il n'avait pu y réussir à cause de la forte résistance qu'il éprouva de la part du peuple de Nicomédie. Saint Chrysostome déposa Géronce et ordonna à sa place Pansophius, qui avait été précepteur de l'impératrice; il était pieux, de moeurs douces et réglées, mais il n'était point agréable au peuple de Nicomédie aussi son élection suscita bien des ennemis à saint Chrysostome.

Cependant, Sévérien de Gabale, à qui le saint avait en partant confié l'Église de Constantinople, faisait servir la prédication de l'Évangile à son ambition particulière, et tâchait de gagner les esprits dans le dessein d'usurper ce siège. Antiochus, évêque de Ptolémaïde en Phénicie, qui parlait avec beaucoup de facilité et un beau son de voix, ayant prêché quelque temps à Constantinople, s'en était retourné chez lui avec une somme assez considérable. Sévérien, excité par cet exemple, composa un grand nombre de sermons, s'en vint à son tour dans la capitale, se fit connaître à la ville et à la cour, et capta l'amitié de saint Chrysostome, qui le nomma son remplaçant pendant son absence. Sévérien sut habilement profiter des avantages de cette position. Une circonstance particulière vint encore le favoriser : il eut l'honneur de baptiser Théodose le Jeune, qui naquit dans l'intervalle; ce qui le mit en relation directe avec l'empereur et l'impératrice. Ses cabales s'étendaient de plus en plus. Mais un prêtre de Constantinople, nommé Sérapion, très-fidèle à saint Chrysostome, lui donna avis de ce qui se passait, et contribua de toutes ses forces à dissiper les artifices de Sévérien. Aussitôt après son retour, qui eut lieu au mois d'avril 409, après cent jours d'absence, saint Chrysostome prononça, à la louange de son peuple, un discours où il se félicitait de retrouver ses diocésains tels qu'il les avait laissés, au lieu que les Israélites avaient commis de grands péchés en l'absence de Moïse. Il les loua de ce qu'ils. avaient résisté courageusement aux ariens, et les compara à une femme honnête et vertueuse qui repousse avec force tonte proposition coupable, et à des chiens fidèles qui gardent le troupeau en l'absence du pasteur. Sévérien, se croyant outragé, sortit de Constantinople et se retira à Chalcédoine. Mais l'impératrice Eudoxie le fit revenir et le réconcilia avec saint Chrysostome. Ce saint parla de cette réconciliation dans un discours qu'il fit exprès pour engager son peuple à l'approuver, et Sévérien monta lui-même en chaire, le lendemain, pour déclarer qu'il venait, à bras ouverts et avec une grande expansion de coeur, offrir des sacrifices au Dieu de paix.

L'année 401, qui était la quatrième de l'épiscopat de Chrysostome, était terminée. Nous dirions qu'avec elle aussi finirent sa gloire et sa puissance, si nous parlions selon les idées du monde; mais il cessa seulement de résider au milieu de son peuple; sa gloire, au contraire, ne fit qu'augmenter par les persécutions et les calomnies sans nombre dont il fut l'objet et par les souffrances extraordinaires qu'il endura pour la cause de l'Église et de la vraie piété jusqu'à la fin de sa vie et de son épiscopat.

XXX. Avant de retracer les peines et les souffrances de son exil, revenons un peu sur nos pas pour contempler attentivement cet illustre athlète que la main de la Providence va jeter dans les rangs des confesseurs et pour ainsi dire dans l'arène du martyre. Examinons-le avant son dernier combat, et voyons quelle est sa grandeur, sa force, ses vertus et les armes dont il est couvert pour combattre et pour vaincre.

XXXI. Pour donner une juste idée de Chrysostome, nous ne saurions mieux faire que de le comparer au grand Apôtre des nations, à l'incomparable Paul. Personne n'eut plus d'admiration que lui pour cet Apôtre, et l'on peut dire que personne n'a retracé plus fidèlement ses vertus. Sa vénération et son amour pour saint Paul percent de toutes parts; il en parle, il le cite dans toutes ses homélies et dans tous ses traités. Faut-il exposer la doctrine, établir le dogme catholique? la parole de saint Paul est la preuve convaincante qu'il en apporte. Faut-il exhorter les peuples à la pratique de la foi, aux oeuvres de dévouement, à l'humilité, à l'amour de Dieu ? Chrysostome appuie ces exhortations des exemples de saint Paul. Pour lui, saint Paul est le type de la sainteté, le modèle le plus parfait que l'on puisse imiter; aucun saint ne lui est comparable; et il a rassemblé en lui dans un degré éminent tout ce qu'il y a de bon et de grand non-seulement parmi les hommes, mais parmi les anges; il a possédé lui seul les vertus de tous les autres, il les a pratiquées toutes ensemble plus parfaitement qu'aucun d'eux n'a pratiqué celle qui lui était particulière (1). " Son détachement a surpassé celui d'Abraham; il a été plus doux qu'Isaac, plus patient que Jacob, plus chaste que Joseph; sa charité a été plus grande que celle de Moïse; il a surpassé David en humilité, Élie en zèle et JeanBaptiste en mortification. A l'imitation des anges, il s'est soumis à la parole du Tout-Puissant, et a gardé ses commandements, parcourant tout l'univers avec la même agilité que ces esprits célestes, et purifiant la terre par l'ardeur de la charité comme le feu fait les métaux. "

Mais c'est surtout dans son homélie 32 sur l'Épître aux Romains (2) que le disciple de saint Paul révèle son enthousiasme et son profond amour pour son Maître. " La ville de Rome m'est chère, s'écrie-t-il; je l'aime de toute l'ardeur de mon âme. Je pourrais célébrer son antiquité reculée, la beauté de ses édifices, la grandeur de ses monuments, la magnificence de ses palais, ses richesses immenses, les guerres qu'elle a soutenues, les victoires qu'elle a remportées et la gloire dont elle est environnée; mais rien de tout cela ne me touche. Je chéris cette ville parce que c'est la ville de Paul, parce qu'il l'aimait. Je l'aime parce qu'il y a prêché, parce qu'il y a vécu et qu'il y est mort. Oui, cette grande cité est illustre pardessus toutes les autres; elle plus éclatante que le soleil à son midi, parce qu'elle renferme les restes précieux de ces deux colonnes, des deux grandes lumières de l'Église, des deux Apôtres de Jésus-Christ. Oh! quel spectacle pour Rome, quand au dernier jour elle verra saint Pierre et saint Paul allant au-devant du Christ, glorieux et triomphants (3).

1. Encomia Pauli, homil. 1. — 2 Rom., homil. 32. — Ad Rom., homil. 32.

" Que ne m'est-il donné de voir les cendres de ce corps qui a accompli dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus-Christ, qui a porté sur lui les marques et les stigmates de sa croix, qui a répandu l'Évangile dans tout le monde! Que ne puis-je contempler les restes précieux de cette bouche sacrée par qui Jésus-Christ a parlé, d'où a jailli une lumière plus brillante que le soleil, qui a fait retentir une voix plus redoutable aux démons que le tonnerre! C'est par cette voix qu'il les a vaincus, qu'il a purgé le monde de ses erreurs, guéri les maladies des corps et des âmes et fait régner la vérité sur la terre. Mais je souhaiterais encore de voir les restes de son coeur, que l'on peut dire avoir été la source d'une infinité de biens, le principe de notre vie : car c'est de là due l'Esprit de vie s'est communiqué à tous les membres du Vils de Dieu, non par les artères, mais par les désirs et les saintes résolutions des fidèles. Ce coeur dilaté par la charité a renfermé des villes, des peuples et des nations entières. De ce coeur coulaient, suivant la promesse de Jésus-Christ, des fleuves abondants de doctrine et de sagesse, pour arroser non la terre, mais les âmes. Que ne puis-je encore vénérer de près les cendres de ses mains qui ont été si souvent enchaînées, qui par leur imposition donnaient le Saint-Esprit aux fidèles, que les serpents ont respectées en s'élançant d'eux-mêmes dans les flammes plutôt que de les blesser! Quelle joie n'aurais-je pas de voir aussi les cendres de ces yeux qui ont mérité de contempler Jésus-Christ, les cendres de ces pieds qui ont parcouru toute la terre sans se donner de relâche, et qui étaient dans les entraves lorsque cet. Apôtre par sa prière ébranla les murailles de la prison ! Enfin, je voudrais approcher de ce sépulcre où sont renfermées ces armes de justice et de lumière, ces membres vivants lors même qu'ils paraissent morts, ces membres en qui Jésus-Christ vivait, et dont le Saint-Esprit avait fait son temple. Le corps de cet Apôtre et celui du bienheureux Pierre protégent Rome bien plus sûrement que les tours et les bastions ne défendent les villes les plus puissantes. "

XXXII. Plein de cette admiration pour saint Paul, Chrysostome lisait assidûment ses Épîtres; elles étaient toujours entre ses mains; il les savait de mémoire. Dans sa cellule, il avait placé, au rapport de saint Jean Damascène, une, image de saint Paul. Pendant qu'il préparait ses homélies sur les Epîtres de cet Apôtre, il levait souvent les yeux vers cette image pour demander le secours du ciel et l'intelligence de la parole sacrée. L'empereur Léon, dans la Vie de saint Chrysostome, rapporte que Proclus, qui fut depuis évêque de Constantinople, vit un jour debout près du saint évêque un vieillard vénérable, qui avait le port, la taille, le visage enfin de saint Paul, et qui lui suggérait les explications qu'il devait écrire; aussi ce saint docteur a-t-il toujours passé pour le plus excellent interprète du grand Apôtre.

Chrysostome recommandait instamment à ses auditeurs d'Antioche et de Constantinople de lire les Épîtres de saint Paul; non-seulement il voulait que les grands, les riches et les savants les méditassent, mais il exhortait à cette sainte lecture les pauvres, les gens du peuple, les marchands et même les ouvriers.

XXXIII. Avec quelle éloquence ne réfute-t-il pas, dans son Traité du Sacerdoce, ceux qui, ne comprenant pas le sens profond de la parole de saint Paul, objectaient qu'il n'était pas éloquent! " Non, sans doute, s'écrie-t-il, saint Paul n'est pas éloquent à la manière d'Isocrate, de Démosthène, de Thucydide et de Platon; il n'a pas la politesse du premier, ni l'heureux choix d'expressions des autres, mais en abandonnant aux profanes les vains ornements d'une éloquence pompeuse, il a excellé dans un genre d'érudition dont personne ne peut lui disputer la gloire, qui était de mettre en évidence, par un discours simple, mais naturel, les dogmes de la religion (1). C'est avec cette éloquence qu'il confondit les juifs qui demeuraient à Damas, qu'il triompha depuis de tous ses ennemis, et convertit à la foi des milliers de juifs et de gentils, à Athènes, à Antioche, à Thessalonique, à Corinthe, à Éphèse et à Rome, les villes du monde où l'on se piquait le plus d'éloquence. La beauté de ses lettres ne charme-t-elle pas encore ceux qui les lisent? Tous les fidèles n'y trouvent-ils pas de quoi se consoler et s'instruire? Elles servent à l'Église comme de remparts pour la défendre; c'est là qu'on trouve les motifs de l'obéissance que nous devons à Jésus-Christ, et de quoi abaisser la fierté de l'esprit humain qui veut s'élever ou se révolter contre Dieu. Elles nous servent de préservatif contre le poison des fausses doctrines, de règles et d'instruction pour la réformation de nos moeurs; les évêques y trouvent les moyens de conserver la pureté et la beauté de l'Epouse de Jésus-Christ; et nous y trouvons nous-mêmes des remèdes contre tous les maux qui peuvent nous atteindre. "

L'admiration de Chrysostome pour saint Paul était vraie, et par conséquent ne pouvait être stérile. Aussi se montrait-elle dans ses paroles et dans sa conduite; et, de même que ses discours étaient tout imprégnés des sentiments et des expressions de ce saint, ainsi sa vie reflétait admirablement les vertus du grand Apôtre. Comme lui, il se montrait un digne ministre de Dieu par une grande patience dans les maux, dans les nécessités pressantes, dans les afflictions, dans les séditions, dans les

1. De Sacerdotio, lib. IV, cap. IV.

travaux, dans les veilles et dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par une douceur persévérante, par les fruits du Saint-Esprit, par une charité sincère, par la parole de la vérité, par la force de Dieu, par les armes de justice pour combattre à droite et à gauche, à temps et à contre-temps.

Entrons dans quelques détails, et mettons en parallèle les vertus du maître et celles du disciple.

XXXIV. Tout l'édifice spirituel du salut repose sur l'humilité. C'est elle qui est la première des vertus, la pierre angulaire, la base sur laquelle elles doivent s'élever. Point de vertus sans l'humilité : aussi, l'Apôtre saint Paul était-il parfaitement humble; élevé au troisième ciel , appelé miraculeusement à l'apostolat, instruit par Jésus-Christ même des secrets des cieux, puissant en oeuvres et en paroles, guérissant les malades, opérant. mille prodiges, il s'écriait, : " Je suis le plus petit des apôtres; je ne mérite pas d'être compté parmi les apôtres , parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu... J'ai été un blasphémateur, un persécuteur, un ennemi de la foi... Jésus-Christ s'est révélé à moi comme à un avorton, au dernier de tous (1). " Chrysostome, il est vrai, ne pouvait pas dire : J'ai persécuté l'Eglise de Dieu, j'ai été blasphémateur, mais il reconnaissait humblement devant Dieu qu'il eût pu l'être sans la grâce qui l'avait préservé; il attribuait à la grâce tout le bien qu'il avait fait et tout le mal qu'il eût pu faire et qu'il n'avait pas fait. Comme l'Apôtre, il disait aussi : Je ne suis pas digne d'être élevé au saint ministère; quand on voulut l'élever à l'épiscopat, sa frayeur et le chagrin dont il se trouva saisi, agirent sur les organes de son corps avec tant de violence, qu'il faillit en mourir. " Je me représentais, d'un côté, dit-il, la

1. Corinth , cap. XV.

gloire de l'Épouse de Jésus-Christ, la sainteté, la sagesse et la beauté spirituelle qui la décorent; de l'autre, mes péchés sans nombre et les infirmités dont mon âme était accablée. Dans cette comparaison, je gémissais et soupirais continuellement, me disant à moi-même : d'où a pu venir un semblable dessein? Quelle si grande offense l'Église a-t-elle commise contre Dieu? par quelle faute a-t-elle si fort irrité son Seigneur contre elle, qu'il la veuille déshonorer en la livrant à un pécheur tel que moi (1)? "

Devenu évêque par la permission de Dieu, il persévéra dans les mêmes sentiments d'humilité; toujours modeste au milieu des plus grands succès qu'ait jamais obtenus l'éloquence humaine, gémissant de se voir environné de tant d'estime, condamnant les louanges qui lui étaient prodiguées , et disant sans cesse avec son modèle : JE SUIS LE PLUS PAUVRE ET LE DERNIER DE TOUS : EGO SUM MINIMUS APOSTOLORUM, QUI NON SUM DIGNUS VOCARI APOSTOLUS.

XXXV. L'esprit de pénitence, la contrition du cœur, la mortification des sens, est une suite de l'humilité ou (le la connaissance de soi-même. Comme son modèle, Chrysostome craignait pour son salut; il prenait le titre de pécheur; il châtiait son corps par les veilles, par le travail, les jeûnes, les austérités de la pénitence; il dormait peu, étudiait sans cesse, ne buvait jamais de vin, et. ne donnait à son corps que la nourriture nécessaire; il le réduisait en servitude, craignant qu'après avoir prêché l'Évangile aux autres, il ne fût réprouvé lui-même. " Je tremble pour mon salut, disait-il à ses auditeurs, parce que, obligé par ma position de pleurer vos péchés, il ne me reste plus assez de temps pour pleurer les miens propres. "

1 De Sacerdotio, lib. VIi.

XXXVI. Sa chasteté était parfaite. Les combats qu'il soutint, les victoires qu'il remporta dans le désert contre le démon et ses propres passions en sont la preuve. Aucun docteur, aucun Père ne s'éleva ni plus souvent, ni avec plus de force et d'éloquence contre les théâtres et les spectacles qui, pour l'ordinaire, sont la ruine et la perte de cette vertu dans les âmes. Sans cesse dans ses homélies et ses écrits, il insiste sur l'excellence, la nécessité et les avantages précieux de cette vertu. Il composa un traité particulier pour exhorter à la virginité tous ceux qui sentent en eux-mêmes le don de Dieu. " Je vous aime pour Dieu d'un amour de jalousie, disait-il avec saint Paul (1), parce que je vous ai préparés pour l'unique époux qui est Jésus-Christ., afin de vous présenter à lui comme une vierge toute pure; quant aux vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil que je leur donne comme ayant reçu du Seigneur la grâce d'être son fidèle ministre. Je crois donc que cet état est avantageux à cause des misères de la vie présente, je veux dire qu'il est avantageux de ne se point marier. " Il représente la virginité comme exempte de soins et de sollicitudes, ornée d'un vêtement immortel, la tête ceinte d'une couronne plus brillante que la couronne des rois; elle est la sueur des anges, un combat, un martyre glorieux, une source de joies, de mérites et de récompenses.

XXXVII. Personne n'était mieux fait due Chrysostome pour plaire au monde; son talent, son mérite extraordinaire lui donnaient un accès facile à la cour, où il pouvait avoir un immense crédit; les revenus de son Église étaient propres à le recommander auprès des riches, et sa dignité le rendait leur égal; son éloquence l'élevait au

1. II Corinth., cap. XI.

dessus de tous les orateurs de son temps, et quel immense respect n'eût-il pas pu se concilier dans les rangs du clergé? Mais il n'aimait ni le monde, ni les honneurs, ni les richesses, ni les vanités du monde; son zèle ne lui permettait pas de taire ou de dissimuler la vérité, quand c'était son devoir de la dire; il avait appris de son maître cette maxime qui est celle des ministres dévoués à Dieu : " SI JE CHERCHAIS à PLAIRE AU MONDE JE NE SERAIS PLUS SERVITEUR DE JÉSUS-CHRIST (1). Peu m'importe d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit, je n'ose pas même me juger moi-même ; c'est le Seigneur qui est mon juge. Aussi il était mort au monde, et le monde était mort pour lui; il ne se glorifiait que dans la croix de Jésus-Christ; il vivait, ou plutôt ce n'était pas lui qui vivait, é est Jésus qui vivait en lui. Sa vie se passait entièrement occupée au service de Dieu et du prochain, à la prière, à l'étude et à la méditation des divines Ecritures. Ses prières et ses oraisons étaient continuelles. Outre celles qui lui étaient particulières, il ne manquait pas d'assister à celles qui se faisaient en commun dans l'église; souvent il se trouvait le premier et ouvrait lui-même, pendant la nuit, les portes du saint lieu. Sa foi, sa piété, sa ferveur, paraissaient surtout pendant la célébration des saints mystères. Jamais il ne s'exprime avec plus d'onction et de force que quand il parle de l'amour infini que Jésus-Christ nous témoigne dans l'Eucharistie et qu'il exhorte les fidèles à s'approcher fréquemment de cet auguste Sacrement. Nous apprenons de saint Nil, son disciple, que le saint évêque eut plusieurs fois le bonheur de voir une multitude innombrable d'anges environner l'autel durant la célébration du divin Sacrifice.

XXXVIII. Quoique, à cette époque, le culte de la sainte

1. Corinth , cap. IV.

Vierge n'eût point encore reçu les développements que lui réservait la Providence, en manifestant d'une manière éclatante la bonté de cette puissante Protectrice des chrétiens, Chrysostome en expliquant le texte sacré, ne manquait pas d'enseigner les nombreuses prérogatives de Marie, sa maternité divine, sa virginité perpétuelle, sa sainteté éminente et les grands privilèges qui la placent non-seulement au rang des créatures les plus élevées, mais dans un ordre à part, au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Nous avons suffisamment parlé de sa piété et de sa dévotion envers les saints et les martyrs, du soin qu'il avait pour la décence des églises, pour faire rendre aux saintes reliques le respect et le culte qui leur est dû. Pour dire encore ici un mot de sa foi et de son union avec Dieu, il pouvait bien s'écrier aussi comme son modèle : " Mes frères, nous ne sommes plus des étrangers et des hôtes, mais nous sommes de la cité des saints et de la maison de Dieu; car nous n'avons point ici de cité permanente, mais nous en cherchons une où nous devons habiter un jour. Nous vivons déjà dans le ciel, c'est de là aussi que nous attendons le Sauveur Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui changera notre corps corruptible en le rendant semblable à son corps glorieux, par cette vertu efficace qui peut lui assujettir toutes choses (1) "

XXXIX. Ce qui domine dans la vie de l'Apôtre saint Paul, ce qui est l'âme de son âme, ce qui le fait penser, agir, parler, parcourir la terre; ce qui le rend heureux ait milieu des travaux, des combats, des prisons, des persécutions et des souffrances; le trait enfin le plus saillant de sa vie et de son caractère, c'est son amour pour Jésus-Christ. Il l'aime avec une telle ardeur que son nom sacré est comme un rayon de miel pour sa bouche, une harmonie

1. Ad Hebraeos, cap, XIII.

divine pour son oreille, une source de joie pour son coeur. Sans cesse il parle du Sauveur Jésus; ce doux nom est toujours sur ses lèvres, il le prononce dans tousses discours, il l'écrit dans toutes les pages et même dans toutes les phrases de ses lettres. Pour lui, c'est le nom au-dessus de tous les noms, c'est celui par qui le salut s'est opéré, devant lequel s'inclinent le ciel, la terre, l'enfer, les anges, les hommes et les démons. Pour lui c'est un nom de confiance et de force, c'est le signe du ralliement, c'est la trompette qui l'excite au combat, c'est l'hymne du triomphe et de la victoire. Qu'il fait bon l'entendre défier toutes les créatures et s'écrier: " Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? sera-ce l'affliction, l'angoisse, la persécution oit la f"irn; sera-ce la nudité, les périls ou le glaive? Non , nous triomphons de toutes ces choses par la vertu de Celui qui nous a aimés. Non, car je suis assuré que ni la mort , ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les vertus, ni les choses présentes, ni les futures, ni la puissance des hommes, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus pro fond, ni mille autres créatures ne pourront jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est fondé en Jésus-Christ Notre-Seigneur (1)."

XL. Chrysostome avait bien compris la leçon du maître, et l'ardeur du saint Apôtre était passée dans son âme. " Un homme bien pénétré de l'amour divin, disait-il, ne voit plus ni les adversités ni les prospérités de la vie présente; empressé d'arriver à sa patrie, il passe près de tout cela sans y prendre garde. Et comme un homme qui court avec une extrême vitesse ne remarque aucun de ceux qui passent devant lui, quoiqu'il rencontre une infinité de personnes, parce que, tout occupé de sa course, il oublie tout le reste pour arriver promptement à son

1. Ad Rom., cap. VIII.

terme; de même celui qui marche à grands pas dans le chemin de la vertu et qui désire avec ardeur passer de la terre au ciel, néglige toutes les choses terrestres, et, sans penser à aucun des objets visibles, il ne s'arrête que quand il se voit enfin sur le sommet de la montagne. Un homme ainsi disposé méprise et dédaigne tolet ce qu'on regarde dans le monde comme redoutable; il ne craint ni le fer, ni le feu, ni les précipices, ni les dents des bêtes féroces, ni les plus horribles tourments, ni la cruauté des bourreaux, ni tout ce qu'on peut imaginer dans la vie de plus funeste; il passe par-dessus les charbons ardents comme s'il foulait aux pieds les roses; la vue des plus affreux supplices ne détourne ni ne ralentit sa marche. Le désir (les biens futurs le transporte et lui fait oublier qu'il a un corps; la grâce d'en-haut, dont il est prévenu, suspend toutes ses affections naturelles et l'empêche de sentir les douleurs les plus cuisantes. Je vous exhorte donc, mes frères, à allumer dans vos coeurs un grand amour de Dieu pour soutenir facilement les difficultés qui sont attachées à la pratique de la vertu. Tout occupés d'arriver au ciel, ne soyez arrêtés dans votre course par aucun des événements de la vie présente; mais uniquement attentifs à vous rendre dignes de posséder les biens ineffables d'une autre vie, supportez avec patience les maux et les traverses de celle-ci sans être ni attristés par les ignominies, ni affligés par la pauvreté, ni découragés par les maladies, ni ralentis dans votre zèle pour la vertu, par les mépris et les outrages des hommes : secouant tout cela comme une vile poussière, prenez des sentiments nobles et généreux, et montrez dans toutes les circonstances un courage digne de la foi que vous avez embrassée. "

XLI. Ces sentiments étaient gravés dans le coeur du Saint évêque; ils éclataient dans toute sa conduite; mais ils brillèrent surtout dans une circonstance rapportée par les historiens contemporains. L'empereur Arcade étant un jour transporté de colère contre Chrysostome, s'écria dans sa fureur en présence de quelques-uns de ses courtisans : " Que ne puis-je me venger de cet évêque !" Quatre ou cinq de ces courtisans voulant faire leur cour à l'empereur donnèrent leur avis et lui indiquèrent les moyens de se venger. Le premier dit : Envoyez-le si loin en exil que vous ne le revoyiez jamais; le second : Confisquez tous ses biens; le troisième : Jetez-le dans une prison, chargé de fers; le quatrième : N'êtes-vous pas le maître? faites-le périr et délivrez-vous-en par la mort; un cinquième plus intelligent : Vous vous trompez tous, dit-il, ce n'est point là le moyen de s'en venger et de le punir. Si vous l'envoyez en exil, la terre entière est sa patrie; si vous confisquez tous ses biens, vous les enlevez aux pauvres et non à lui; si vous le mettez dans un cachot, il baisera ses fers et s'estimera heureux; si vous le condamnez à la mort, vous lui ouvrez le ciel. Prince, voulez-vous vous venger? forcez-le à commettre un péché; je le connais : il ne craint ni l'exil, ni la perte de ses biens, ni le fer, ni le feu, ni les tourments; il ne craint au monde que le péché.

XLII La charité pour le prochain est la compagne inséparable de l'amour de Dieu : car ces deux amours n'en font qu'un; il est impossible d'aimer Dieu véritablement, si l'on n'aime les hommes qui sont les images de Dieu. Si quelqu'un dit :j'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur; car comment celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas, dit saint Jean (1)? L'amour du prochain est donc le signe

1. S. Joan., cap. I.

auquel on reconnaît l'amour de Dieu. La charité de Chrysostome pour le prochain n'a pas besoin de preuves. Elle ressort admirablement de toutes les paroles et de toutes les actions de sa vie. Nous l'avons vu distribuer aux pauvres non-seulement les revenus, mais même le fonds de son riche patrimoine, solliciter en leur faveur la charité des riches et des personnes du siècle, soulager et visiter les malades, recueillir et nourrir les voyageurs et les pèlerins, gémir sur les calamités publiques et soutenir par son dévouement le courage abattu des peuples confiés à ses soins. Son amour pour son troupeau allait si loin, que l'on ne peut le comparer qu'à la tendresse d'une mère pour son enfant. Avec quelle noblesse, quelle douce effusion de son âme, il s'exprimait quand, après une absence plus ou moins longue, occasionnée par les affaires, la fatigue ou les maladies fréquentes auxquelles il était sujet, il reparaissait au milieu de ses enfants. En 387, il disait aux habitants d'Antioche :

" Je me sens aujourd'hui dans la même disposition que si je vous revoyais après une longue absence et un long voyage. Lorsqu'on est vraiment uni par les liens d'un amour réciproque, c'est en vain qu'on est près les uns des autres, si on n'a pas la liberté de se voir. Aussi, quoique nous fussions près de vous, nous n'étions guère plus heureux que si nous eussions été éloignés, parce que nous avons passé beaucoup de temps sans pouvoir vous entretenir. Mais pardonnez à un silence dont la cause unique était une indisposition corporelle. Vous vous réjouissez à présent parce que vous me voyez délivré d'une longue maladie, et moi je me réjouis parce que je puis enfin paraître au milieu de vous. Lorsque j'étais malade, ce que je trouvais de plus fâcheux dans mon état, c'était de ne pouvoir participer à vos pieuses assemblées; et maintenant que je suis rétabli, ce que je trouve de plus agréable dans la santé, c'est l'avantage de jouir librement de votre présence. La fièvre n'allume pas le sang de celui qu'elle dévore autant que le regret enflamme nos coeurs pour les personnes que nous aimons et dont nous sommes séparés ;nous désirons de les revoir avec la même ardeur que le malade convalescent soupire après des bains d'eau fraîche. Ceux qui savent aimer m'entendent. Puis donc qu'enfin me voilà rétabli, voyons-nous les uns les autres sans craindre la satiété, puisque l'amitié véritable ne connaît pas le dégoût; plus on voit celui qu'on aime, plus on désire de le voir. C'est ce que savait saint Paul, l'Apôtre de la charité, et c'est là ce qui lui faisait dire : NE DEMEUREZ REDEVABLES QUE DE L'AMOUR QUE L'ON SE DOIT LES UNS AUX AUTRES. C'est la seule dette que l'on paye toujours et que l'on n'acquitte jamais. "

Sa tendresse fut en quelque sorte plus grande encore pour le peuple de Constantinople. Après son voyage en Asie, qui dura cent jours, il s'écriait, dès le lendemain de son retour. " Il n'y a point de joie semblable à la mienne lorsque je me vois réuni à vous tous; elle embrasse par son étendue celle que mon retour cause à chacun de vous; car ne faites-vous pas ma couronne et ma gloire? A qui pourrais-je mieux comparer mon troupeau qu'à un jardin planté d'arbres fleuris? Si, par hasard, il s'en trouvait qui ne portassent point de fruits, je n'épargnerais ni soins ni peines pour en améliorer la nature et pour les rendre fertiles; et en agissant de la sorte, je ne ferais que remplir les devoirs de la justice. Eh ! ne suis-je pas l'esclave de vous tous? Mais, ô aimable esclavage qui fait tous mes délices! Ne vous imaginez pas que je vous aie oubliés durant mon absence; toujours vous avez été présents à mon esprit, et je n'ai cessé d'offrir à Dieu mes prières pour votre avantage spirituel et temporel. "

XLIII. L'amour de Dieu et du prochain est un feu, mais un feu ardent, un feu plein d'activité. Le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes en est un des effets nécessaires; c'est la chaleur et la flamme qui s'échappent de la fournaise. Celui qui aime véritablement ne se contente pas d'aimer seul, il désire, il veut que les autres aiment l'objet de son amour; il s'écrie, comme le Prophète : " Glorifiez le Seigneur avec moi, je ne veux pas le glorifier seul, je ne veux pas l'embrasser seul; glorifiez-le avec moi. " Il prie, il sollicite, il entraîne les autres à sa suite vers l'objet de son amour. Saint Paul, cette âme héroïque, est le plus parfait modèle du zèle apostolique: consumé par les ardeurs divines de sa charité, il tenait embrassé en quelque sorte le monde entier. Son amour pour les âmes lui faisait affronter la faim et la soif, les persécutions, les périls, les prisons et les chaînes, les supplices et la mort. Depuis qu'il avait appris que le Sauveur,avait dit à saint Pierre : Si vous m'aimez, paissez mes brebis, et qu'il avait mis cette marque à son amour, il est impossible d'expliquer avec quel zèle et quelle générosité il se porta an salut des âmes. Je me dévoue pour votre salut, écrivait-il aux Philippiens, et quand même mon sang serait répandu sur le sacrifice et l'offrande de votre foi, j'en aurais de la joie et je m'en réjouirais avec vous. Qui est faible, sans que je sois faible avec lui' ? qui est scandalisé, sans que je brûle? Il était dans une sollicitude continuelle, il était dans les douleurs de l'enfantement, tant que ses enfants spirituels ne portaient pas l'image de Jésus-Christ. " Comme le fer jeté dans la fournaise ardente devient tout embrasé, tout brûlant et tout de feu, dit saint Chrysostome, ainsi le divin Paul, jeté dans la fournaise de l'amour divin, était tout amour. Aussi quelle ardeur pour le salut de ses frères en

1. Ad. Philipp., cap. II.

Jésus-Christ ! Que ne faisait-il pas par ses lettres et ses exhortations, par ses prières, par ses menaces, par lui-même, par les autres, par tous les moyens? Tantôt soutenant les faibles, relevant ceux qui étaient tombés, confirmant ceux qui marchaient., guérissant les malades, consolant les affligés, animant les tièdes; tantôt réprimant l'audace des ennemis et exerçant lui seul la fonction de médecin, de docteur et de général. Avec quelle charité, écrivant aux Romains, il s'écrie : " Jésus-Christ m'est témoin que je ne mens point. Je suis saisi d'une tristesse profonde, mon coeur est pressé d'une douleur continuelle , oui, je désirerais être anathème moi-même pour le salut de mes frères (1). "

XLIV. Tels étaient aussi les sentiments de Chrysostome; embrasé de l'amour de Dieu, il ne respirait que pour le salut du peuple confié à ses soins, la gloire de Dieu et l'honneur de son Eglise. C'était là l'objet de ses pensées, de ses désirs, de ses tristesses et de ses joies. Il pensait que l'on ne pouvait se sauver sans le zèle des âmes. Ecoutons avec quelle ardeur son dévouement et sa charité se manifestent dans un discours sur les Actes des Apôtres, prêché à Constantinople peu de temps avant que le feu de la persécution s'allumât contre lui.

" Il y a déjà trois ans, par la grâce du Seigneur, que je vous prêche, sinon nuit et jour comme saint Paul, du moins une ou deux fois la semaine; mais, hélas! quel a été le fruit de mes prédications (1)? J'avertis, je reprends, je pleure, je m'afflige, sinon ouvertement, du moins secrètement. Les pleurs que l'on répand an dehors en toute liberté adoucissent les peines, au lieu que les larmes secrètes ne font qu'augmenter la douleur et resserrer l'âme. Lorsqu'on ressent un chagrin que l'on n'ose faire paraître

1. Ad Rom., cap. IX.

dans la crainte d'être taxé de vanité, on souffre bien plus que si on pouvait le manifester au dehors. Si donc je ne craignais que l'on me reprochât d'agir par un motif de vaine gloire, vous me verriez répandre tous les jours des torrents de larmes; mais je me contente de les laisser couler sans témoins dans le secret de ma solitude. Croyez-moi, je désespère presque de mon salut, parce que, touché des maux de mon peuple, je n'ai pas le loisir de déplorer les miens propres, tant vous êtes tout pour moi! Que je vous voie faire des progrès dans la vertu, la joie qui me pénètre m'empêche de sentir mes maux; au contraire, si je ne vous vois pas profiter de mes conseils, la tristesse qui m'accable fait que je m'oublie moi-même. Ainsi quelque grandes que soient mes peines personnelles, je me réjouis du bien qui vous arrive; et quelque heureuse que puisse être ma situation, je m'afflige de tout ce que vous éprouvez de fâcheux. Oh! quelle joie peut goûter un pasteur lorsque son troupeau est en désordre? Quelle vie peut-il mener, quelle espérance peut-il avoir, avec quelle confiance peut-il se présenter devant le Seigneur? Je suppose qu'il soit sans reproche, qu'il n'ait pas de punition à craindre, qu'enfin il soit innocent et pur du sang de tous, cela n'empêchera pas qu'il ne souffre des maux insupportables. "

Le zèle du saint évêque était ardent, plein de force et de vigueur; mais il était aussi plein de bonté et de charité. " N'attaquons pas nos adversaires avec aigreur et emportement, disait-il; montrons-nous modérés dans la dispute, parce qu'il n'est rien de plus fort que la douceur et la modération; voilà pourquoi saint Paul nous exhorte si instamment à ne nous départir jamais de ces vertus. Un serviteur du Seigneur ne doit pas se livrer à la contestation, mais il doit être doux à l'égard de tout le monde (1); il

1. Ad Timoth., cap. II.

ne dit pas à l'égard de ses frères, niais à l'égard de tout le monde; et dans un autre endroit : Que votre modestie soit connue de tous les hommes (1).

" Pourquoi, je vous prie, avez-vous cet homme en aversion ? C'est un idolâtre, direz-vous. Mais c'est pour cela même que vous devez le voir et le traiter avec ménagement afin de le gagner, s'il est possible, et de le guérir. Que si sa maladie est incurable, on vous ordonne toujours de faire pour votre part tout ce qui dépend de vous (2). La maladie de Judas était incurable; cependant Jésus-Christ ne se lassa pas de tenter les moyens de le guérir. Ne vous lassez donc pas vous-même. Si malgré tous vos soins vous ne pouvez amener l'infidèle à la vérité, vous recevrez toujours la même récompense, vous ferez admirer votre douceur et par là toute la gloire en reviendra à Dieu. Quand vous ressusciteriez les morts, quand vous feriez les plus grands miracles, les actions les plus éclatantes, les gentils ne vous admireront jamais autant que s'ils voient en vous un caractère de bonté et des moeurs douces. Ce sera déjà là une grande avance pour leur conversion, et vous en verrez beaucoup sortir enfin de leurs erreurs. Non, rien n'est si propre à gagner les hommes due la charité. Les prodiges et les miracles excitent l'envie; la charité concilie l'estime et l'amour. Lorsque les infidèles vous aimeront, ils ne tarderont pas à embrasser la vérité. S'ils ne se convertissent pas sur-le-champ, n'en soyez pas surpris, ne les pressez pas trop, ne cherchez pas à faire tout à la fois; laissez-les vous louer et vous aimer; le reste viendra ensuite. "

XLV. La malice du péché excitait son zèle, mais les pécheurs étaient l'objet de sa commisération. Sa charité pour eux le rendit l'objet de l'injuste censure des

1. Ad Titmoth., cap. II. — 2 Ad Corinth.. homil. 33.

novatiens qui faisaient profession d'un rigorisme outré; mais il n'en continua pas moins de les exhorter à se convertir avec la tendresse du plus compatissant des pères. Quoique nous ayons déjà parlé ailleurs de sa charité pour les pécheurs, nous ne pouvons nous dispenser de citer encore quelques-unes de ces touchantes paroles qu'il leur adressait pour les ramener à Dieu.

" Ne désespérez jamais, leur disait-il, et c'était sa maxime, ne désespérez jamais! Vous péchez tous les jours, faites pénitence tous les jours; si vous tombez mille fois dans le péché, il faut vous relever mille fois (1). Le mal, le plus grand mal n'est pas d'être tombé dans le péché, mais d'y persévérer en refusant de faire les efforts nécessaires pour en sortir. La pénitence se mesure non par le temps, mais par le sentiment. Voyez saint Paul : il marche contre Damas, résolu de persécuter hommes et femmes, tous les chrétiens qu'il trouvera. Tout à coup il est renversé miraculeusement sur le chemin et en même temps cette voix retentit à ses oreilles Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu (2)? Seigneur, qui me parlez, s'écrie le persécuteur, qui êtes-vous? Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes : lève-toi, entre dans la ville et là on te dira ce que tu dois faire.

"C'en est fait, le loup dévorant devient un doux agneau, le persécuteur est changé en apôtre. Ce pirate qui capturait les vaisseaux jusque dans le port, devient un excellent pilote, et celui qui ravageait l'Église en devient le plus intrépide défenseur. Ne désespérez jamais ! Rappelez-vous la conversion de cette fameuse courtisane, non pas celle de l'Évangile, mais celle que vous avez vue, qui paraissait sur le théâtre de cette ville, qui surpassait en méchanceté et en impudence toutes celles qui l'avaient précédée et dont la réputation s'étendait jusque dans les provinces les plus

1. In Acta, homil. 24. — 2 Acta apost.. cap. IX.

éloignées. Il n'est pas possible d'énumérer combien de fortunes elle a renversées, combien de jeunes hommes elle a pervertis. Ce n'était pas assez pour elle d'employer à cette fin ses charmes et sa beauté; elle se servait de divers maléfices, de chants et d'herbes magiques : tous les moyens lui semblaient bons, quand ils pouvaient assurer le succès de ses infâmes desseins (1) . Eh bien! cette courtisane impudente, impie, éhontée, cette peste publique, au moment où l'on y pensait le moins, est tout à coup changée par je ne sais quoi, ou plutôt je le sais parfaitement, elle est changée par un coup de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Elle abandonne son indigne profession, elle se sépare des sociétés coupables, elle se revêt d'un cilice, elle pleure avec les larmes de sang ses innombrables péchés. Renfermée dans une étroite cellule d'où elle ne sort jamais, elle termine sa vie dans la pénitence après avoir donné des exemples de vertu aussi admirables que ses scandales avaient été pernicieux.

" Imitez sa pénitence, ne désespérez pas; si le cri de vos péchés est grand, la voix de la miséricorde est plus grande encore. C'est pour sauver les pécheurs que le Fils de Dieu s'est fait homme : aussi quels sont ceux qu'il appelle à lui dans l'Évangile? D'abord les mages infidèles, puis une courtisane, puis le larron, puis Paul le blasphémateur. Vous êtes impie, imitez le larron; vous êtes impudique, voyez la conversion de la pécheresse; vous êtes blasphémateur, considérez saint Paul. Vous êtes tombé, relevez-vous, faites pénitence. Fermez l'oreille aux suggestions mensongères du démon qui voudrait. vous jeter dans le découragement; hâtez-vous de faire pénitence. Votre pénitente, quelque grande qu'elle soit, sera bien petite encore pour tant et de si grands péchés; mais ayez confiance et souvenez-vous que la clémence du Seigneur est infinie (2)."

1. In Math., homil. 68. — 2. Ps. L, homil. 1.

Tels étaient les sentiments du saint évêque sur la conversion du pécheur. Ces idées lui sont familières, il y revient à chaque instant dans ses traités et dans presque toutes ses homélies : bien différent sans doute de ces docteurs impitoyables qui, méconnaissant également et la faiblesse humaine et la bonté de Dieu, bâtissent dans leur imagination d'inflexibles théories, exagèrent les difficultés de la conversion et semblent toujours prêts à fermer aux pécheurs la porte de la miséricorde.

XLVI. Nous terminerons ce tableau en rapportant une partie de l'homélie du saint évêque sur ces paroles de l'Épître aux Éphésiens : Je vous conjure donc, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière qui soit digne de l'état auquel vous avez été appelés: OBSECRO VOS EGO VINCTUS IN DOMINO UT DIGNE ADIBULETIS VOCATIONE QUA VOCATI ESTIS (1). Le commentaire qu'il fait de ces paroles résume admirablement ce que nous avons dit de sa vénération pour saint Paul, de son amour pour Jésus-Christ et des dispositions intérieures de son âme.

" Rien n'est plus glorieux que d'être lié, d'avoir les mains chargées de chaînes pour Jésus-Christ. titre enchaîné pour son amour, c'est un sort plus glorieux que d'être Apôtre, plus glorieux que d'être docteur, plus glorieux que d'être Évangéliste. Si quelqu'un aime Jésus, il comprend ce que je dis; s'il est atteint de la sainte folie de la croix, si son coeur brûle pour ce Seigneur, il comprend quelle est la beauté, quel est le prix des chaînes. Les mains sacrées de Paul, chargées de liens, étaient plus brillantes que si elles eussent été couvertes d'or et de pierreries. Le diadème tout resplendissant de perles orne moins la tête des empereurs qu'une chaîne de fer n'orne

1. Ad Ephes., cap. IV.

les mains d'un prisonnier du Christ. Un cachot ténébreux est préférable aux palais des rois, que dis-je! au ciel même.

" Oui, si j'avais à choisir entre le ciel tout entier et porter pour Jésus-Christ une seule des chaînes de Paul, je saisirais la chaîne avec transport : j'aimerais mieux être dans la prison de Paul et comme lui chargé de chaînes, que d'habiter les cieux avec les anges et les bienheureux. Le prisonnier du Christ est plus grand à nies yeux que les anges, que les archanges, les trônes et les puissances; rien n'est plus grand, rien n'est plus magnifique, rien n'est plus heureux!

" Que ne m'est-il donné de me trouver en ce moment dans ces lieux où sont gardées ces chaînes! Que ne puis-je les voir! Que ne puis-je vénérer les restes précieux de ces deux généreux amants du Christ ! Oh ! avec quel amour je baiserais ces chaînes, oui, ces chaînes augustes, l’amour des anges et la terreur des démons ! Non, rien n'est plus beau, plus digne, plus méritoire que d'aimer à souffrir pour Jésus-Christ. Ce que j'envie dans l'admirable Paul, c'est moins son ravissement au troisième ciel que sa prison, moins les saints mystères qui lui furent révélés que ses chaînes et ses souffrances.

" Voulez-vous savoir ce que c'est que de porter les fers pour Jésus-Christ? Écoutez Jésus lui-même : Vous êtes heureux, dit-il; et en quoi sommes-nous heureux, Seigneur ! Serait-ce de ressusciter les morts? Non. Serait-ce de rendre la vue aux aveugles? Non encore. En quoi donc sommes-nous heureux? Quand les hommes vous persécutent, qu'ils vous calomnient, qu'ils vous chargent d'outrages à cause de moi. Heureux donc, mes frères, ceux qui souffrent pour Jésus-Christ; qu'ils se réjouissent, qu'ils rendent grâce à Dieu, parce que leur récompense est grande! "

Le lendemain Chrysostome commentait les mêmes paroles; il insistait encore sur le bonheur des chaînes portées pour Jésus-Christ; il s'excusait d'en avoir parlé trop longuement la veille, en disant qu'il n'a pas pu ni voulu résister à l'attrait de la grâce et qu'il voudrait parler toujours de la chaîne du divin Paul.

XLVII. En lisant les paroles brûlantes de Chrysostome sur le bonheur d'être captif de Jésus-Christ, ne croit-on pas entendre saint Ignace d'Antioche conduit au martyre et écrivant aux Romains pour leur défendre de l'arracher aux dents des bêtes : " Je crains que votre charité ne me nuise; ne m'empêchez pas de mourir pour Dieu; ne vous laissez pas aller à une fausse compassion pour moi. Souffrez que je sois la pâture des bêtes, afin que je jouisse de Dieu. Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois moulu par les dents des bêtes, pour devenir un pain tout pur de Jésus-Christ. Ne m'empêchez pas d'aller à la vie. Ne me rendez pas au monde quand je veux être à Dieu. Permettez-moi d'être l'imitateur des souffrances de Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu. "

Les saints désirs de Chrysostome furent accomplis Dieu pour étancher sa soif, pour apaiser ses ardeurs, le fit boire à la coupe des tribulations et des douleurs, et comme son divin Paul auquel il portait envie, il eut le bonheur d'être poursuivi, calomnié et enchaîné pour Jésus-Christ. Il nous reste à considérer ce généreux évêque éprouvé par des adversités et des persécutions sans nombre. s'élevant au rang des confesseurs et remportant en quelque sorte la palme et la couronne des martyrs

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LIVRE SIXIÈME. Histoire du saint depuis le conciliabule du chêne 403, jusqu'à son exil 404.

I. Pendant que Chrysostome était tout entier occupé de son troupeau, et que, poussé par les ardeurs de son zèle, il sacrifiait sans réserve au soulagement des pauvres et des malades, à la défense de l'Église, à l'instruction et au salut des peuples, ses talents, son repos, ses forces et sa vie, un violent orage, une persécution cruelle, occasionnée par l'envie, envenimée par l'orgueil, grossie par toutes les passions humaines, éclata contre lui. L'on vit une fois de plus se vérifier ces paroles de l'Esprit-Saint: CEUX QUI VEULENT VIVRE PIEUSEMENT ET SELON DIEU SOUFFRIRONT PERSÉCUTION ; et ces autres paroles : ILS VOUS CHASSERONT DE LEURS ASSEMBLÉES, ET UN JOUR VIENDRA OU QUICONQUE VOUS TUERA CROIRA FAIRE UNE OEUVRE AGRÉABLE A DIEU.

La tempête ne trouva point Chrysostome endormi ni dépourvu de forces. Depuis longtemps il s'y était préparé par la prière, l'union avec Dieu, la mortification des sens et les sacrifices journaliers qui l'avaient accoutumé à la privation de toutes choses et même à la perte de sa vie. Il soutint la persécution avec une âme ferme et généreuse, comme un véritable héros chrétien, comme un fidèle disciple de Celui qui avait dit : VOUS SEREZ OPPRIMÉS DANS LE MONDE; MAIS AYEZ CONFIANCE, J'AI VAINCU LE MONDE. LE DISCIPLE N'EST PAS AU-DESSUS DU MAÎTRE : S'ILS ONT PERSÉCUTÉ LE MAÎTRE, ILS VOUS PERSÉCUTERONT AUSSI. Mais comment arriva cette tempête, pourquoi et par qui fut-elle excitée; quels en furent les causes, les agents, les circonstances et les suites? La bouche hésite à le dire ; la main se refuse en quelque sorte à retracer cette ignominieuse histoire. Cependant l'intérêt de la gloire de Dieu toujours admirable dans la conduite de sa providence sur les saints, le profit des âmes qui comprendront que Dieu afflige ceux qui l'aiment, et la consolation que peuvent en retirer ceux qui sont persécutés, voilà des motifs assez puissants pour vaincre notre répugnance.

II. Il y avait près de quatre ans que Chrysostome occupait le siège de Constantinople. Cet ouvrier fidèle avait cultivé avec un soin et une vigilance infatigables la vigne chérie que le père de famille lui avait confiée. Son travail assidu, son dévouement aux devoirs de l'épiscopat, avaient été bénis; ses prières ardentes, ses saints désirs et ses bons exemples avaient porté leurs fruits. L'Église de Constantinople était dans l'état le plus florissant. Le clergé était régulier, la simonie était détruite, l'hérésie comprimée, les pauvres et les malades secourus; les moines, les vierges et les veuves donnaient de grands exemples d'édification ; et le peuple fidèle, éclairé par les saintes paroles de son Pontife, marchait à grands pas dans la voie des préceptes divins. Ceux mêmes qui auparavant ne vivaient que pour le monde, qui couraient avec fureur aux jeux du cirque et aux représentations du théâtre, avaient enfin cédé au zèle charitable et à l'éloquence entraînante de leur pasteur, et abandonné ces divertissements coupables pour se rendre à l'envi dans les églises. Les louanges de Dieu étaient chantées le jour et la nuit; les saintes réunions étaient nombreuses, la foi vive et agissante et la piété partout en honneur : Constantinople était transformée.

Tant de sages réformes et de si heureux changements n'avaient pu s'opérer sans contradictions; l'ennemi du salut des hommes voyait avec dépit tant d'âmes échapper à sa domination; il s'efforça donc de renverser l'œuvre de Dieu.

III. Le zèle de Chrysostome lui avait suscité de nombreux ennemis dans toutes les conditions de la société. Parmi les évêques, on pouvait compter entre autres Théophile d'Alexandrie, jaloux de l'influence de Chrysostome et irrité de n'avoir pu empêcher son ordination ; Acace de Bérée, blessé de ce que le saint évêque ne l'avait pas reçu avec magnificence dans son palais (on rapporte que dans sa fureur il était allé jusqu'à dire, en présence de quelques ecclésiastiques de Constantinople : JE PRÉPARE A VOTRE ÉVÊQUE UN PLAT DE MA FAÇON) ; Sévérien de Gabales, qui, poussé par l'ambition, avait essayé, mais en vain, de profiter de l'absence de Chrysostome pour le supplanter; Antiochus de Ptolémaïde, évêque ambitieux, jaloux et remuant; et un abbé des monastères de Syrie, nommé Isaac, esprit brouillon, occupé à courir en divers pays pour calomnier les évêques.

Parmi les prêtres et les diacres, tous ceux qui étaient avares, débauchés, sans règle et sans frein; tous ceux qui se trouvaient blessés de la vie pure et exemplaire de Chrysostome, autant que de son zèle et de la liberté avec laquelle il réprimait leur vie dissolue , manifestaient en mainte occasion leur haine pour le saint évêque. L'histoire cite deux prêtres et cinq diacres, un entre autres appelé Sérapion, qui , dès le commencement, s'opposèrent, même en public et en présence de Chrysostome, aux réformes qu'il voulait introduire.

Plusieurs femmes même prirent parti contre lui, et parmi elles trois veuves du premier rang : Marsa, veuve de Promote; Castricia, veuve de Saturnin, tous deux consuls; et Eugraphia, dont le mari n'est point nommé. Ces dames, toutes-puissantes, possédaient une immense fortune, fruit malheureux des rapines et des concussions, et se servaient de leurs biens-injustement acquis pour la perte de leur salut et de celui d'un grand nombre d'autres. Le zèle du saint pasteur, préconisant l'aumône, insistant sans cesse sur sa nécessité , déclamant avec vigueur coutre les usures, les rapines, les injustices et les hommes avares, les avait blessées jusqu'au fond de l'âme, et avait excité en elles un ressentiment porté jusqu'à la fureur.

IV. Poussées par la haine et le désir de la vengeance, elles cherchaient toutes les occasions de déclamer contre le saint évêque. Admises à la cour, elles entreprirent de gagner l'impératrice Eudoxie. Il ne leur fut pas difficile de réussir. Cette femme, vaine, altière, emportée, voulait allier ensemble le vice et la vertu, les principes de la foi avec les pratiques du monde condamnées par l'Évangile. Esclave de la plus insatiable avarice, au rapport de l'historien Zozime, elle avait rempli la cour de délateurs qui s'emparaient du bien des riches après leur mort au préjudice des enfants ou des autres héritiers légitimes.

Le saint pasteur gémissait sur ces désordres et ces injustices : il priait, il avertissait, il reprenait, comme dit l'Apôtre, à temps et à contre-temps, en public et en particulier, mais toujours avec sagesse et patience. Eudoxie n'aimait pas ses leçons. Les discours de Chrysostome contre l'avarice et la dureté des grands la blessaient vivement, et les ennemis de l'évêque profitaient de toutes les circonstances pour le perdre dans l'esprit de l'impératrice : on commentait ses moindres discours, on exagérait sa doctrine, on empoisonnait ses intentions les plus pures, et l'on donnait souvent à ses paroles un sens qu'elles n'avaient pas. Enfin quelques courtisans firent entendre un jour à l'impératrice que c'était elle que l'évêque voulait désigner en parlant du luxe, de l'orgueil et de la vanité des femmes. Il n'en fallut pas davantage. Eudoxie, trompée par tous ces mensonges calomnieux, et excitée sourdement par Sévérien de Gabales, s'irrita contre Chrysostome, et fit enfin éclater sa colère à l'occasion du fait que nous allons rapporter.

Cette princesse avait voulu s'emparer des biens de Théodoric, riche patricien de Constantinople, ainsi que d'une vigne qui lui convenait, mais qui appartenait à une pauvre veuve de la même ville. Les deux opprimés se voyant menacés dans leurs biens, étaient venus se jeter aux pieds de Chrysostome, pour réclamer son secours contre cette injuste et criante spoliation. Leur démarche ne fut pas sans résultat; le saint pontife, toujours prêt à soutenir l'innocence opprimée, prit en main leur cause; il fit des démarches, éleva la voix, et, après de grands efforts, parvint enfin à sauver ses deux protégés, en sorte que l'impératrice n'osa pas ou ne put s'emparer des biens qui excitaient sa convoitise.

V. Cette résistance de Chrysostome mit le comble à la haine d'Eudoxie et réjouit vivement les ennemis du Saint : évêques, prêtres, diacres, tous les mécontents, profitèrent de la circonstance pour se réunir, pour s'entendre et diriger à la fois contre lui leurs indignes attaques. Bientôt de coupables complots furent formés; il ne manquait plus à ceux qui en étaient les auteurs qu'une occasion d'assouvir leur vengeance, en arrachant le saint évêque à l'amour de son troupeau. Elle ne tarda pas à se présenter: ce fut la présence des solitaires de Nitrie, qui, chassés du désert par Théophile, patriarche d'Alexandrie, étaient venus se réfugier à Constantinople. Reprenons les choses de plus haut.

VI. Théophile, qui avait voulu autrefois placer sur le siége de Constantinople le saint prêtre Isidore, lui avait depuis quelque temps retiré son amitié. Une veuve de qualité avait remis à Isidore une somme de mille pièces d'or, lui faisant jurer par la Table sainte qu'il en achèterait des habits pour les pauvres femmes de la ville, mais sans en donner connaissance à Théophile, de peur, disait-elle, qu'il n'employât cet argent à acheter des pierres pour construire des bâtiments, selon son habitude ou plutôt sa passion. Isidore promit à cette femme d'exécuter fidèlement ses intentions; et, en effet, à peine eut-il l'argent entre les mains, qu'il l'employa à acheter des vêtements aux femmes et aux veuves de la ville.

La chose était trop éclatante; elle intéressait un trop grand nombre de personnes pour rester longtemps secrète. Théophile l'apprit bientôt par l'entremise des espions qui l'avertissaient de tout ce qui se passait à Alexandrie. Ayant fait venir Isidore, il lui demanda d'un air très-calme ce qu'il en était. Isidore avoua la chose. Théophile en fut irrité au dernier point; mais il dissimula son ressentiment. Sozomène rapporte un second motif de la haine de Théophile contre Isidore, c'est que celui-ci avait refusé de trahir la vérité et la justice pour être utile au patriarche. Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entrevue dont nous venons de parler. Le patriarche paraissait avoir oublié Isidore et la distribution des vêtements aux pauvres d'Alexandrie; mais ce calme n'était qu'apparent; Théophile méditait les moyens de se venger. Le moment de les mettre à exécution était venu. Tout à coup il convoque une réunion des prêtres de son Église; et là, en leur présence, il produit un mémoire contre Isidore, contenant l'accusation d'un crime énorme. " il y a dix-huit ans, dit Théophile, que j'ai reçu ce mémoire contre vous; mes occupations me l'avaient fait oublier jusqu'ici; mais je viens de le trouver en cherchant d'autres papiers; répondez à la plainte qu'il contient. " Isidore répondit : " Quand il serait vrai que vous auriez reçu ce mémoire et qu'il vous aurait échappé, celui qui l'avait donné ne pouvait-il pas le redemander?" — " Il s'était embarqué, dit Théophile. " — " Mais, répliqua Isidore, n'est-il pas revenu du moins au bout de deux ou trois ans? S'il est présent, faites-le venir. " Théophile ainsi pressé remit l'affaire à un autre jour. Dans cet intervalle, il acheta un témoin pour accuser Isidore, et lui donna quinze pièces d'or pour déposer contre lui. Isidore fut condamné; mais quelques jours après, le faux témoin craignant la rigueur des lois, ou plutôt pressé par les remords de sa conscience, se rétracta publiquement et déclara qu'il n'avait déposé contre le saint prêtre que parce que le patriarche avait acheté son serment, en lui faisant remettre la somme de quinze pièces d'or. Ce ne fut qu'un cri d'indignation dans toute la ville. Isidore jusque-là était demeuré dans sa maison, occupé à la prière; mais ayant appris ce que nous venons de dire, il craignit que Théophile n'attentât à sa vie même, et s'enfuit sur la montagne de Nitrie où il avait passé sa jeunesse.

Ce désert ou plutôt cette montagne fameuse entre toutes les montagnes d'Égypte, tirait son nom d'un village voisin où l'on amassait du nitre; elle était au delà du lac Moeris, à quarante milles d'Alexandrie. Cinq mille moines y habitaient, répartis de différentes manières entre cinquante maisons, les uns demeurant seuls, les autres deux ou trois ensemble ou en plus grand nombre , car chacun menait la vie qu'il voulait, selon ses forces. Saint Ammone, disciple et ami de saint Antoine, avait le premier habité cette solitude; les vertus et les saintes austérités du fondateur étaient passées dans l'âme de ses disciples. La prière, les louanges de Dieu, le silence, le travail des mains, les jeûnes, les veilles, les mortifications et l'exercice de la charité, occupaient tous les instants de leur journée. Ces solitaires menaient sur la terre la vie des anges dans le ciel. Parmi eux se trouvait un saint vieillard, nommé Hiérax, âgé de quatre-vingt-dix ans et qui avait été disciple de saint Antoine. Au commencement de sa vie cénobitique, cet homme d'une vertu extraordinaire avait passé quatre ans sur une montagne appelée Porphyrite, dans une retraite si rigoureuse, qu'il n'avait joui d'aucune consolation humaine. Depuis vingt-cinq ans il habitait le désert de Nitrie, soupirant après les biens du ciel et espérant finir ses jours dans la solitude. Avec lui se trouvait un prêtre nommé Isaac, disciple de saint Macaire, et très-habile dans la science des divines Écritures, qu'il pouvait réciter de mémoire. Dès l'âge de sept ans il habitait le désert. Sa vertu était si grande, que ces paroles de l'Évangile se vérifiaient en lui : Ils prendront les serpents entre leurs mains sans en être blessés, et s'ils avalent du poison ils n'en ressentiront aucun mal (1).

Un autre Père, qui s'appelait aussi Isaac, n'était pas moins célèbre; il avait formé deux cent dix élèves, dont plusieurs avaient été honorés de l'épiscopat. Sa charité était si grande, qu'il avait fait élever dans le désert un hôpital pour les malades et les étrangers. Mais les religieux les plus illustres de Nitrie étaient l'abbé Ammone, âgé de soixante ans, l'abbé Dioscore , évêque d'Hélénople, et deux autres appelés Eusèbe et Euthyme. Leur

1. Marc, cap. XVI.

haute stature les avait fait surnommer les grands frères. Ils étaient très-recommandables par leur science, leur foi et leur dévouement à l'Église, qui naguère avaient attiré sur eux les colères et les persécutions de Valens. Ils avaient souffert généreusement l'exil, et toute la ville d'Alexandrie se souvenait encore du collier de fer qu'ils avaient porté dans ce glorieux bannissement.

VII. Pendant que ces pieux solitaires , oubliés du monde, n'étaient occupés qu'à louer Dieu et à faire du bien aux hommes, le saint prêtre Isidore arriva dans le désert où il espérait trouver un abri et finir ses jours en paix. Mais il se trompait : son départ n'avait point éteint la colère de son ennemi, et au lieu de trouver le repos, il attira sur lui-même et sur les saints habitants du désert, tous les funestes effets du ressentiment du patriarche.

Pour se venger du prêtre fugitif et des solitaires qui l'avaient si charitablement accueilli, cet homme emporté, peu maître de sa colère, fécond en ruses et en expédients quand il s'agissait de satisfaire ses mauvaises passions, s'avisa d'accuser d'origénisme les grands frères et les religieux de Nitrie. Une circonstance particulière donnait à cette accusation injuste un certain air d'à-propos et une couleur de vérité.

Quelques années avant ces événements, un petit nombre de solitaires d'Egypte, simples et grossiers, trompés par leur ignorance, s'attachant à l'écorce des expressions de la sainte Écriture et interprétant faussement ces paroles de la Genèse : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (1), étaient tombés dans l'erreur des anthropomorphites. Ils s'étaient imaginés que Dieu avait des yeux, des pieds, des mains, un corps enfin comme les hommes. Les plus instruits voulant les désabuser de cette erreur, il s'élevait souvent entre eux des

1. Genèse, cap. 1.

discussions, et comme Origène déjà attaqué pour sa doctrine était le plus éloigné de cette grossière explication de l'Écriture, les anthropomorphites traitaient d'origénistes ceux qui voulaient, les désabuser. L'illusion de ces bons religieux était si profonde, qu'un d'entre eux nommé Sérapion, vieillard vénérable, exemplaire par l'austérité et la sainteté de sa vie, ayant été désabusé et convaincu par saint Paphnuce, se prosterna pendant la prière et cria de toutes ses forces : " Hélas! on m'a ôté mon Dieu et je ne sais plus ce que j'adore ! " voulant dire qu'il avait perdu ce fantôme qu'il avait accoutumé de former dans son imagination pour se représenter Dieu dans la prière.

Les moines de Scété, surtout, étaient dans cette erreur; ceux de Nitrie, au contraire, soutenaient que Dieu était incorporel, et c'est la seule chose qui leur valut le nom d'origénistes. Il est vrai que dans le désert de Nitrie on lisait les écrits d'Origène, mais ces saints solitaires n'approuvaient pas ses erreurs; ils étaient bien loin de penser, comme ce docteur, que le règne de Jésus-Christ devait finir; que les démons et les réprouvés seront sauvés, et que les corps ne ressusciteront pas entièrement incorruptibles. A cette époque, selon la distinction que fait saint Augustin, il y avait deux sortes d'origénistes : les sectateurs et les défenseurs d'Origène. Les premiers adoptaient les opinions qui lui sont imputées et ils étaient coupables, parce qu'ils admettaient des erreurs condamnées par l'enseignement de l'Église. Les seconds prétendaient que les livres d'Origène avaient été falsifiés ; que jamais Origène n'avait enseigné ces erreurs, que l'on pouvait facilement se garantir du poison et lire avec beaucoup de fruit les leçons de vertu qu'ils renfermaient. On pouvait alors soutenir ce sentiment, l'Église n'ayant pas encore prononcé, ou du moins ses décisions n'étant point encore connues; plusieurs saints et savants docteurs avaient fait l'éloge de ces livres, et Théophile lui-même, pressé par saint Epiphane de condamner les écrits d'Origène, avait répondu : "Les livres de ce docteur sont une prairie magnifique; je cueille les fleurs médicinales et je laisse les poisons. "

Plus tard, sur les instances réitérées de saint Jérôme et de saint Epiphane, et pour satisfaire les anthropomorphites du désert, il avait condamné les écrits d'Origène et combattu ses erreurs dans les lettres qu'il envoyait chaque année pour annoncer la fête de Pâques aux différentes Églises. Son zèle avait d'abord procédé avec trop de lenteur, et depuis il se montra trop ardent et trop précipité. Le sentiment des moines de Nitrie qui se bornaient pourtant à défendre les écrits d'Origène et surtout la charité avec laquelle ils avaient accueilli saint Isidore, furent aux yeux du violent patriarche un crime irrémissible. Blessé dans son orgueil, poussé par son désir de la vengeance, il ordonna aux religieux de chasser de la montagne et du fond du désert les plus considérables d'entre eux, c'est-à-dire ceux qui gouvernaient et dont nous avons parlé. Ces humbles solitaires, étonnés d'un commandement si rigoureux et ignorant quel en était le motif, vinrent à Alexandrie se jeter aux pieds du patriarche pour apprendre de sa bouche même le sujet de leur condamnation. En les voyant, Théophile se livra à toute sa colère; il apostropha vivement Ammone qui était un vieillard vénérable, et lui jetant son pallium à la tête, il le souffleta jusqu'au sang, en criant comme un furieux: " Scélérat, hérétique, hypocrite, anathématise Origène ! " Les pauvres solitaires n'eurent d'autre parti à prendre que de se retirer. Ils retournèrent paisiblement à leurs solitudes, où ils continuèrent leurs exercices accoutumés, en se rassurant sur le témoignage de leur conscience. En effet, il n'y a aucune preuve qu'ils aient soutenu les erreurs d'Origène, tandis qu'on trouve au contraire des témoignages très-forts en faveur de la pureté de leur foi. Le patriarche ne laissa pas cependant d'assembler un concile des évêques voisins; et sans y faire comparaître les solitaires ni leur donner aucun autre moyen de se défendre, il en excommunia trois des principaux entre lesquels on nomme Ammone et Dioscore; il n'osa cependant prononcer contre la multitude. Il fit venir ensuite du même désert cinq moines étrangers et pleins de cet esprit d'émulation qui dégénère facilement en jalousie entre les reclus de nation différente; il en ordonna un évêque, le second prêtre, les trois autres diacres, et il leur commanda de présenter contre les trois solitaires excommuniés des requêtes que ces faux frères ne firent que souscrire, et que lui-même avait composées. Ayant reçu ces requêtes dans l'église avec un appareil affecté, il se transporta chez le préfet d'Égypte et lui présenta une nouvelle supplique en son propre nom et en celui des moines accusateurs, et conclut à ce que les accusés fussent chassés de toute l'Égypte. Il obtint un ordre et des soldats, et, plus semblable au chef d'une expédition militaire qu'à un évêque, il alla de nuit surprendre les monastères.

Dioscore, évêque de la montagne, fut d'abord chassé après avoir été violemment tiré de son siège par une escouade d'éthiopiens. Ensuite on pilla les cellules et l'on abandonna à la populace le petit ameublement des pauvres de Jésus-Christ. On chercha longtemps les trois autres frères, Euthyme, Eusèbe et Ammone. Ils s'étaient fait descendre dans un puits sur lequel on avait mis une natte qui empêcha de les découvrir. De dépit et de fureur, Théophile fit brûler leurs cellules particulières, où furent en même temps consumés les divines Écritures, les saints mystères et un jeune homme qui n'eut pas le temps de s'échapper. Quand les persécuteurs se furent retirés, les grands frères et les religieux prirent sur eux les peaux de brebis dont les personnes de leur condition avaient coutume de se couvrir, et suivis des prêtres et des diacres de la montagne, ils prirent le chemin de Jérusalem où ils arrivèrent au nombre de trois cents. Le reste fut dispersé en divers endroits.

La haine du patriarche d'Alexandrie poursuivit les fugitifs jusque dans le lieu de leur retraite. Il fit un crime aux évêques de la paroisse de leur pitié envers ces malheureux, et il ne leur pardonna qu'à condition qu'ils ne leur donneraient plus d'asile à l'avenir, même dans les églises. "Vous ne deviez pas recevoir ces solitaires dans vos villes sans mon consentement, écrivit-il aux évêques; mais puisque vous l'avez fait par ignorance, je vous le pardonne ; prenez seulement garde à l'avenir de ne les admettre à aucun rang ecclésiastique ni même à aucune communion civile et particulière. " Théophile agit en cette circonstance avec tant d'instance auprès des évêques, il suscita tant d'ennuis à ces solitaires, que les principaux d'entre eux se virent obligés de prendre la route de Constantinople, pour faire connaître à l'empereur l'injustice de la persécution qu'ils souffraient, et se ménager la protection de saint Jean Chrysostome. Ils se présentèrent au saint évêque, qui, voyant à ses pieds cinquante vieillards exténués, amaigris, gémissants, portant sur leur visage et dans tout leur extérieur les marques d'une grande sainteté, en fut touché jusqu'aux larmes. Ils lui racontèrent ce qui s'était passé à Nitrie et le prièrent de leur épargner la triste nécessité de porter leurs plaintes au tribunal séculier, ajoutant qu'ils ne demandaient point d'autre satisfaction ni d'autre grâce que de rentrer dans leurs solitudes et d'y consommer le sacrifice qu'ils avaient commencé de faire au Seigneur.

VIII. Chrysostome avait pour maxime que les chrétiens, et surtout les prêtres et. les évêques devaient être comme des asiles, des ports assurés prêts à recevoir tous les affligés. Il fut donc touché de la misère de ces vieillards qui avaient blanchi et s'étaient consumés au service de Dieu et de l'Église. S'étant assuré plus en détail de la vérité par des clercs d'Alexandrie que Théophile lui-même avait envoyés à Constantinople, il accueillit ces vieillards et les consola, leur recommandant toutefois de garder le silence sur les maux qu'ils avaient soufferts, ajoutant qu'il allait écrire en leur faveur à Théophile, leur évêque. En attendant, et par mesure de prudence, il ne les admit pas dans sa communion; mais il les fit loger dans les bâtiments de l'église Sainte-Anastasie; de pieuses femmes les aidaient de leurs aumônes, ce qui, joint au travail de leurs mains, suffit à leur nourriture et à leur entretien. Sainte Olympiade se signala dans cette circonstance, et sa charité ne fut pas une des moindres causes des persécutions qu'elle eut. à endurer plus tard.

Cependant Chrysostome, pressé par sa charité et espérant adoucir le patriarche d'Alexandrie, se hâta de lui écrire, et lui demanda en grâce, comme son fils et son frère, de vouloir bien user de ménagement; il le pria de se laisser toucher par la misère de ces pauvres solitaires, de les recevoir avec bonté et de leur permettre de rentrer dans leur désert. Pour toute réponse Théophile envoya à Constantinople les cinq moines qu'il avait subornés pour les accuser. Ils présentèrent à Chrysostome un libelle rempli de mensonges et de calomnies contre la doctrine de ces solitaires, et ils agirent si fortement contre les exilés, qu'on les montrait au doigt comme des magiciens.

Les religieux accusés avec tant d'injustice, désespérant de rentrer jamais dans les bonnes grâces de Théophile, se mirent en devoir de défendre leur orthodoxie et de repousser avec vigueur la persécution qu'on leur faisait souffrir. Ils rédigèrent un mémoire qu'ils présentèrent à Chrysostome, où, après avoir protesté de leur foi orthodoxe et déclaré qu'ils étaient prêts à anathématiser toute fausse doctrine, ils formulaient quelques articles contre les violences et la conduite de Théophile. Chrysostome les exhorta par lui-même et par d'autres évêques à se désister de cette procédure à cause des suites fâcheuses qu'elle pourrait avoir. Il écrivit ainsi à Théophile : " Le chagrin où sont vos solitaires de Nitrie résidant à Constantinople les a emportés jusqu'à vous accuser par écrit. Mandez-moi donc votre résolution; je fais tous mes efforts pour procurer la paix et la réconciliation; mais je ne puis les déterminer à quitter la cour. Je crains qu'ils n'adressent leur requête à l'empereur. " Cette lettre si pacifique, loin d'apaiser le patriarche, ne fit que l'irriter davantage. Il excommunia Dioscore, l'évêque du désert, et il écrivit au saint évêque de Constantinople : " Je crois que vous n'ignorez pas la disposition des canons du concile de Nicée, par lesquels il est arrêté qu'un évêque, ne doit point juger des causes hors de son ressort. Si vous ignorez cette disposition, apprenez-la, veuillez vous abstenir de recevoir des mémoires contre moi. Si je dois être ,jugé, c'est par les Égyptiens et non par vous, qui êtes à soixante-quinze journées de distance. "

Chrysostome ayant lu cette lettre, gémit de la dureté du patriarche d'Alexandrie; il continua d'exhorter les deux partis à la paix; mais voyant ses efforts inutiles, il prit la détermination de ne plus s'occuper de cette affaire, et de s'appliquer de plus en plus à instruire et à édifier son peuple. Il n'en fut pas ainsi de Théophile. Excité par la jalousie et par la haine, il mit tout en oeuvre dès ce moment non-seulement pour perdre les grands frères, mais Chrysostome lui-même, qui avait refusé de marcher à sa suite dans les voies de l'injustice et de la persécution.

Pour réussir plus sûrement dans son indigne entreprise, le patriarche d'Alexandrie sut cacher sous le voile du zèle pour la pureté de la foi et de la discipline de l'Église les passions mauvaises qui le dirigeaient. Il savait avec quelle chaleur saint Épiphane, évêque de Salamine, dans File de Chypre, avait combattu les erreurs et les livres d'Origène. Cet évêque jouissait d'une grande réputation de vertu et de science; il avait un génie vaste et profond qui lui donnait un grand ascendant sur une foule de docteurs plus jeunes et non moins célèbres que lui. Théophile, voulant attacher à sa cause un aussi grand et aussi saint homme, lui écrivit en particulier en même temps qu'il lui adressait la lettre synodale de son concile d'Alexandrie. Il le priait d'assembler les évêques de son île et d'envoyer à toutes les Églises d'Orient et à l'évêque même de Constantinople les décisions de son concile, afin qu'Origène fût condamné par tout le monde. "J'ai appris, ajoutait-il malicieusement, que les grands frères Ammone, Eusèbe et Euthyme se sont réfugiés à Constantinople pour tromper quelqu'un de nouveau, s'ils peuvent. Envoyez donc à Constantinople un homme habile et quelques-uns de vos clercs, comme je l'ai fait moi-même, afin de combattre vigoureusement cette erreur. Saint Épiphane ayant assemblé son concile écrivit à Chrysostome pour qu'il en fit autant. Mais bientôt, pressé par Théophile, trompé par les mensonges et les insinuations perfides de cet évêque sur les intentions de Chrysostome, il se décida à faire le voyage de Constantinople malgré son extrême vieillesse.

La sainteté et la science ne mettent pas toujours à l’abri des tromperies. Saint Epiphane ainsi prévenu se conduisit d'une manière injuste et cruelle à l'égard de Chrysostome. Arrivé dans un des faubourgs de Constantinople, il se permit, sans l'agrément de l'évêque diocésain, de célébrer les saints mystères et d'ordonner un diacre. Cette contravention aux canons, qui aurait dû blesser Chrysostome, ne put même l'émouvoir. Il respectait, il aimait saint Épiphane, et il excusa parla raison de l'âge, de la sainteté et de la bonne intention, ce qui était une véritable infraction aux règles ecclésiastiques. Non-seulement il l'excusa, mais il voulut le recevoir avec honneur. Par ses ordres, tout son clergé alla au-devant de lui jusqu'aux portes de la ville; il le fit inviter à prendre un logement dans la maison épiscopale. Epiphane, peu touché de la charité du saint évêque (tant ses préventions l'aveuglaient!) ne répondit qu'avec dureté aux politesses de Chrysostome, et refusa l'hospitalité qu'il lui offrait, ne voulant pas même, disait-il, communiquer avec lui à moins qu'il ne condamnât Origène et ne chassât les grands frères. Chrysostome répondit que l'affaire était grave; qu'elle demandait du temps pour être jugée; qu'il fallait l'examiner sérieusement et avec soin; que les grands frères étaient dans la disposition d'anathématiser toute erreur, et qu'il ne fallait rien précipiter touchant les livres d'Origène avant la décision du concile général. Cette réponse, ferme et modérée, blessa saint Épiphane. Les ennemis de Chrysostome en profitèrent pour conseiller à l'évêque de Salamine une mesure extrême qui l'aurait rendu la fable et la risée de tout l'empire, s'il l'avait exécutée. On le sollicitait de se présenter au milieu de l'église, devant tout le peuple assemblé, d'y condamner à haute voix les livres d'Origène, d'excommunier Dioscore et les grands frères, et de signaler comme un de leurs partisans l'évêque de Constantinople. Le saint vieillard, poussé par un zèle plus ardent qu'éclairé, commençait à donner dans le piége ; déjà il était dans l'église, lorsqu'un diacre, envoyé par l'évêque de Constantinople, lui dit qu'il eût à considérer combien de choses il faisait contre les règles; qu'il avait fait une ordination dans une église dépendante de Constantinople, et y avait célébré le Saint-Sacrifice sans le consentement de l'évêque diocésain, et que sans ce consentement il allait encore parler au peuple; qu'il prît garde qu'une entreprise de cette nature ne causât quelque sédition populaire qui pourrait le mettre en péril de la vie comme auteur du désordre. Épiphane effrayé sortit de l'église et se retira.

IX. Cependant Ammone et les autres moines de Nitrie vinrent trouver saint Épiphane pour essayer de se justifier. Comme il ne les connaissait pas, il leur demanda qui ils étaient. Ammone répondit : " Nous sommes les grands frères, et nous serions bien aises d'apprendre de vous si vous avez jamais vu nos disciples ou nos écrits. " Épiphane ayant dit que non : " Comment donc, reprit Ammone, nous avez-vous jugés hérétiques, sans avoir aucune preuve de nos sentiments? " — " C'est, repartit Épiphane, que je l'ai ouï dire. " Ammone répliqua : " Pour nous, nous avons fait tout le contraire, car nous avons souvent trouvé vos disciples et vos écrits, entre autres l'Anchora; et comme plusieurs voulaient le blâmer et l'accuser d'hérésie, nous en avons pris la défense, de même que nous aurions soutenu les intérêts d'un père. Vous ne deviez donc pas nous condamner sur ouï-dire et sans nous entendre, ni traiter, comme vous faites, ceux qui ne disent que du bien de vous. " Saint Épiphane leur parla plus doucement et les renvoya. Il quitta lui-même Constantinople où ses desseins lui avaient si mal réussi, et s'embarqua pour retourner en Chypre. La mort le saisit en chemin. Ainsi s'accomplit la prédiction que lui avait faite saint Chrysostome dans la chaleur de la dispute, qu'il ne croyait pas qu'il dût retourner dans son évêché. En partant, il dit aux évêques qui le conduisaient ,jusqu'à la mer : " Je vous laisse la ville, le palais et le théâtre; pour moi, je m'en vais, car j'ai hâte, j'ai grande hâte. " Il mourut en 403, après trente-six ans d'épiscopat. L'église honore sa mémoire le 12 mai. Il avait une très-grande érudition, mais sa critique n'est pas toujours sûre. Sa bonté naturelle le rendait crédule et facile à se laisser prévenir.

S'il est pénible d'être persécuté par les méchants, il l'est cent fois plus d'être soupçonné et poursuivi par les gens de bien. On comprend donc facilement quelle douleur dut causer à Chrysostome l'opposition de saint Épiphane et de saint Jérôme. Au reste, la conduite de ces deux saints dans toute cette affaire ne doit point paraître étonnante : ils étaient trompés par Théophile. Celui-ci était poussé par la passion; mais saint Épiphane et saint Jérôme agissaient avec droiture, par zèle pour la foi, avec une intention pure. Dieu permit qu'ils méconnussent l'orthodoxie de Chrysostome, afin de purifier de plus en plus par les épreuves le saint évêque, et de lui faire mériter une plus brillante couronne.

X. Après le départ de saint Épiphane, les solitaires de Nitrie fatigués des affaires sans nombre et des persécutions que leur suscitait Théophile, se virent forcés de recourir à la justice de l'empereur. Ils présentèrent à la cour un long mémoire contre Théophile et les moines qui le représentaient à Constantinople. Ils énuméraient centre le patriarche d'Alexandrie une grande quantité d'accusations, et ils prétendaient que les moines de Théophile les calomniaient indignement; ils demandaient justice sur ces deux chefs, et ils priaient l'empereur de faire citer Théophile devant l'évêque de Constantinople et d'examiner les accusations portées contre eux. Leur requête fut octroyée sur ces deux points.

XI. L'empereur cita Théophile à comparaître; il envoya même un officier pour l'amener à Constantinople. Les préfets examinèrent l'accusation formée par les agents de Théophile. Ceux-ci ne pouvant rien prouver, et se voyant pressés par les juges, finirent par avouer la trame ourdie par le patriarche d'Alexandrie, et reconnurent même que c'était lui qui avait dicté leur requête. En conséquence de cet aveu, les juges déclarèrent les moines de Théophile coupables de calomnie; ils furent finis en prison; quelques-uns y moururent, et les autres furent envoyés en exil à Proconèse. La sentence était juste; heureux le prince, heureuse la cour elle-même, si elle avait persévéré jusqu'à la fin dans la voie de la justice! Mais c'est ici surtout que commencent les actes d'iniquité commis contre le saint évêque de Constantinople, et cette suite non interrompue d'odieuses persécutions qui se terminèrent enfin par son exil et sa mort.

XII. Théophile avait appris en frémissant-le sort des solitaires qu'il avait envoyés à Constantinople. Cité à comparaître par ordre de l'empereur, il se hâtait d'arriver, non pour être accusé, mais pour juger. Convaincu de la faiblesse de l'empereur Arcade, soutenu par l'impératrice Eudoxie, qui, croyant avoir été personnifiée dans une homélie de Chrysostome, lui avait écrit de hâter sa marche pour la débarrasser de l'évêque; assuré du concours de Sévérien de Gabales, d'Acace de Bérée, d'Antiochus de Ptolémaïde, de tous les évêques, de tous les prêtres et de tous ceux de la cour à qui le zèle apostolique, la foi vive et la sainteté de Chrysostome causaient de mortels déplaisirs, il venait à Constantinople pour mettre en accusation celui qu'il regardait comme un ennemi déclaré. C'est pourquoi il amenait avec lui un grand nombre d'évêques d'Égypte et même des Indes. Dès qu'il le sut arrivé, Chrysostome le pria de venir loger dans les maisons de l'église avec les trente-six évêques qui l'accompagnaient; mais tous refusèrent unanimement. Théophile logea hors de la ville, dans une des maisons de l'empereur, nommée Placidienne. Il ne voulait pas même voir Chrysostome, ni lui parler, ni prier avec lui, ni lui donner aucune marque de communion. Il en usa ainsi pendant trois semaines qu'il demeura à Constantinople, et il n'approcha pas de l'église, quoique le saint évêque l'invitât continuellement à s'y trouver, à le voir, ou du moins à lui dire le sujet de cette guerre qu'il lui déclarait dès son entrée, et dont le peuple était scandalisé. Le saint poussa plus loin la délicatesse et le respect pour Théophile. L'empereur, pressé par les accusateurs du patriarche d'Alexandrie, ordonna à Chrysostome de le faire comparaître et d'entendre sa cause. Il ne s'agissait de rien moins dans cette accusation que de violences, de meurtres, d'incendies et de plusieurs autres crimes. Chrysostome refusa de se charger de cette affaire par respect pour Théophile, et parce que les canons défendaient de juger les causes des évêques hors de leurs provinces. Il n'ignorait cependant pas que Théophile, quoique patriarche d'Alexandrie, pouvait être jugé par un concile général des évêques d'Orient. Mais soit ménagement charitable pour son collègue, soit crainte de plus grands maux encore , il préférait employer les voies de la douceur et de la conciliation.

XIII. Tels n'étaient pas les sentiments ni les procédés de Théophile. Dès son arrivée à Constantinople, il mit tout en oeuvre pour chasser Chrysostome de son siège et même pour le faire mourir, écrit Pallade. Il s'appliqua tolet d'abord à réveiller et à exciter les passions de tous les ennemis du saint, pour s'en faire des appuis. Il gagna les riches et les courtisans au moyen de l'or qu'il répandait à pleines mains; il attira dans son parti les parasites, les hommes adonnés à la bonne chère, en les invitant à des festins somptueux; il caressa les uns par de douces paroles et flatta les autres en leur promettant des honneurs et des dignités; il irrita les mécontents en les plaignant et en blâmant la conduite de Chrysostome à leur égard. De leur côté, Sévérien de Gabales et Acace secondaient ses projets de toutes leurs forces, et gagnaient à sa cause tous ceux qui étaient faibles, ignorants, vicieux ou coupables. Quand les esprits furent suffisamment préparés, Théophile lit venir deux diacres de l'Église de Constantinople, qui étaient devenus les ennemis de Chrysostome, parce qu'ils avaient été chassés des rangs du clergé, l'un pour homicide et l'autre pour adultère.

Théophile s'apitoya sur leur sort et leur promit de les rétablir dans leur ministère, s'ils voulaient se porter pour accusateurs de leur évêque et signer le mémoire d'accusations qu'il leur présentait. Ces deux hommes, dignes de mort, s'écrie Pallade, acceptèrent avec joie et signèrent le mémoire : c'était un grand pas. Le complot réussissait au delà des espérances de Théophile. Dès qu'il eut reçu le mémoire, il se rendit dans la maison d'Eugraphie, cette dame puissante dont nous avons parlé, et qui était bien connue pour sa haine contre Chrysostome. Là se trouvèrent réunis Sévérien, Acace, Antiochus et tous les principaux ennemis du saint. On délibéra longtemps sur la manière de commencer le procès, et après bien des discours il fut arrêté qu'une requête, demandant un concile pour juger Chrysostome, serait présentée à l'empereur : la chose fut exécutée sur-le-champ. L'or de Théophile ouvrit les portes du palais, gagna les principaux officiers; l'impératrice Eudoxie, personnellement irritée contre le saint évêque, appuya de son ascendant la requête qui fut octroyée par le faible et indifférent empereur.

Le conciliabule ne se tint pas dans Constantinople. Les ennemis de Chrysostome craignaient l'affection que le peuple avait pour son pasteur. Les évêques accusateurs passèrent le Bosphore, et la réunion eut lieu au bourg du Chêne, près de Chalcédoine, où Rufin avait fait bâtir un palais magnifique, un monastère et une église dédiée aux Apôtres saint Pierre et saint Paul. Une autre circonstance les avait déterminés à choisir ce lieu: c'était la haine profonde que Cyrin, évêque de ce bourg, portait à Chrysostome.

XIV. Dès que le concile, où l'on compta trente-six évêques, fut réuni, Théophile manda avec autorité l'archidiacre de Constantinople, nommé Jean, comme si le siège eut déjà été vacant; l'archidiacre obéit, il attira à sa suite la plus grande partie du clergé, et à l'instigation de Théophile, il présenta un mémoire qui renfermait vingt-neuf chefs d'accusation contre Chrysostome. On lui reprochait d'avoir excommunié l'archidiacre Jean lui-même, parce qu'il s'était permis de frapper un serviteur, nommé Eulalius; d'avoir fait traîner en prison un moine, nommé Jean, qui était probablement un des calomniateurs des grands frères; d'avoir injurié les clercs, en composant contre eux le traité spécial dont nous avons parlé, et qui est dirigé contre les clercs gardant chez eux des femmes sous-introduites; d'avoir accusé trois diacres de vol et d'injustice; de n'avoir pas reçu avec honneur le très-saint Acace, évêque de Bérée; d'avoir livré au bras séculier le prêtre Porphyre; d'avoir injurié et frappé une autre personne. On l'accusait de plus de manger seul, de refuser les invitations, d'être fier et orgueilleux, avare; de donner de l'argent aux évêques qu'il ordonnait, afin de se servir d'eux pour persécuter le clergé; d'être entré dans l'église et d'en être sorti sans prier; de s'habiller et de se déshabiller sur le trône pontifical; de manger des pastilles et de conseiller aux fidèles de prendre de l'eau ou des pastilles après la communion; de faire chauffer le bain pour lui seul; d'avoir vendu les marbres que Nectaire, son prédécesseur, avait préparés pour orner l'église d'Anastasie. Il ne manquait plus que de l'accuser de mauvaises moeurs, et c'est ce qui fut fait.

Les ennemis du saint évêque avaient si fort à coeur de le trouver coupable, qu'Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde avaient envoyé à Antioche des commissaires, pour faire des recherches sur les années qu'il avait passées dans cette ville; mais leurs recherches furent vaines. Toutes ces accusations étaient, les unes calomnieuses, les autres contradictoires, les autres nulles; quelques-unes étaient vraies, mais pues à l'éloge et à la gloire de Chrysostome qu'à son déshonneur; toutes étaient l'effet de la haine et de l'injustice de ses criminels accusateurs.

On cita le saint évêque. Théophile lui envoya un clerc avec ordre de lui lire le billet suivant : " Le saint synode assemblé au bourg du Chêne; à Jean: Nous avons reçu contre vous un long mémoire renfermant une infinité de crimes; nous voles ordonnons de comparaître et d'amener avec vous Tyrius et Sérapion dont la présence est indispensable. "

Chrysostome refusa de comparaître. Quarante évêques qui se trouvaient avec lui ne pouvaient revenir de la surprise où les jetaient l'adresse, l'audace et l'iniquité de Théophile. Ils députèrent trois d'entre eux avec deux prêtres et les chargèrent de répondre à l'évêque d'Alexandrie : Qu'on avait encore la lettre où il déclarait que nul évêque ne doit s'ériger en juge hors de ses limites; que s'ils n'avaient pas plus d'égard que lui pour les canons de Nicée, ils l'auraient jugé le premier; que leur concile était plus nombreux et d'un tout autre poids que le sien, puisqu'il n'avait que trente-six évêques d'une seule province, et qu'eux se trouvaient au nombre de quarante de diverses provinces, entre lesquels on comptait sept métropolitains; qu'ils avaient contre lui des mémoires et des preuves manifestes de soixante-dix chefs d'accusation. Saint Chrysostome répondit de son côté que nonobstant l'irrégularité de la procédure, et quoiqu'il dût incontestablement être jugé dans Constantinople, en cas qu'il fût coupable, il ne disputerait pourtant pas sur le lieu du jugement, pourvu qu'on exclût quelques-uns des juges qu'il nomma et qui étaient récusables par toutes les raisons de droit. Il fit la même réponse à un notaire de l'empereur, chargé d'un ordre de ce prince pour le contraindre à se présenter. Quelque respect qu'il eût pour les puissances établies de Dieu, il jugea que dans cette affaire purement ecclésiastique sa soumission serait moins édifiante pour les fidèles que préjudiciable à l'Église. Invité à quatre reprises différentes, il refusa constamment; c'est ce que demandaient ses ennemis. Il ne fut pas question des grands frères. La passion de Théophile était satisfaite, il se réconcilia avec les solitaires et pressa la condamnation du saint évêque. Le synode le déposa et une lettre fut envoyée au clergé de Constantinople et à l'empereur; elle était ainsi conçue

XV. " Comme Jean, accusé de plusieurs crimes, n'a pas voulu se présenter parce qu'il se sentait coupable, il a été déposé selon les lois; mais parce que les libelles contiennent aussi une accusation de lèse-majesté, nous laissons à votre piété le soin de le punir pour ce délit particulier; car ce n'est pas à nous d'en prendre connaissance. " Le faible empereur, obsédé, effrayé par les ennemis de Chrysostome, poussé par l'impératrice irritée, consentit à sa déposition et signa l'arrêt de son exil. Ce fut sur le soir que cet acte d'iniquité fut consommé.

XVI. Dès que le peuple en eut connaissance, il accourut en tumulte de tous les quartiers de la cité pour entourer l'église et la maison de l'évêque, poussant des cris, demandant un concile général et repoussant les officiers qui voulaient se saisir de leur pasteur pour l'envoyer en exil. Pendant deux jours et deux nuits tout entières, l'église fut environnée par la foule et le saint évêque était gardé à vue. Convaincu que la malice de ses ennemis ferait hâter son départ, il voulut une dernière fois adresser la parole à ses chères brebis pour les affermir dans les vérités qu'il leur avait enseignées et leur inspirer les sentiments de soumission et de patience dont son tueur était animé.

XVII. " Une horrible tempête m'environne de toutes parts; les vents sont déchaînés et les flots soulevés me menacent de leur fureur; mais mon coeur est calme au milieu de cette tourmente : placé sur le rocher inébranlable de la foi, je ne crains pas le naufrage. Non, la mer en fureur ne peut renverser ce roc sur lequel je suis assis, et toute la rage des vents et des flots ne peut submerger cette nacelle de Jésus-Christ. Eh! pourquoi donc, craindrais-je ? Qu'est-ce donc qui pourrait me faire trembler? serait-ce la mort? Mais la mort est pour moi un gain. Serait-ce l'exil? Toute la terre est au Seigneur. Redouterais-je la perte des biens? Je suis entré nu dans le monde, j'en sortirai dans le même état. Je méprise les menaces du monde et je me ris de toutes ses caresses. Je redoute la pauvreté aussi peu que je désire les richesses; je ne crains pas la mort et je ne souhaite de vivre que pour votre plus grande utilité. Aussi en vous rappelant les persécutions présentes, je vous exhorte à ne point perdre courage. Nul sur la terre ne pourra nous séparer, car il. est écrit : Ce que Dieu a uni, l'homme ne pourra le séparer. Ne craignez pas pour l'Église, elle a des promesses d'immortalité; les hommes sont-ils donc plus forts que le Seigneur? D'un clin d'oeil il fait trembler la terre; il parle, et ce qui était ébranlé est affermi. L'Église est plus forte que le ciel : Le ciel et la terre passeront et mes paroles ne passeront pas. Et quelles sont ces paroles? Vous êtes Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Si vous n'en croyez point les paroles, croyez du moins les faits. Que de tyrans ont voulu triompher de l'Église! que d'instruments de supplices préparés! que de feux allumés ! que de bêtes féroces déchaînées! que de glaives aiguisés contre elle! Toujours l'Église est sortie victorieuse. Que sont devenus les hommes qui lui ont fait la guerre? On ne parle plus d'eux; leur nom est tombé dans l'oubli. Mais l'Église'? L'Église brille plus que l'astre qui nous éclaire. La gloire de ses ennemis est éclipsée, la gloire de l'Église est immortelle.... Jésus-Christ est avec moi, que pourrais-je craindre? Quand les flots de la mer, quand les chefs des peuples se soulèveraient contre moi, tout cela ne serait pour moi qu'un vain amas de poussière Je n'aurais pas refusé de partir dès aujourd’hui si mon amour pour vous ne m'avait retenu. Je ne cesse de dire : Seigneur, que vôtre volonté soit faite; non la volonté de tel ou tel, mais la vôtre. C'est là ma force, le ferme rocher où je me tiens, le rempart solide qui me défend. Si Dieu le veut, que cela soit. Veut-il que je reste ici? je lui rends grâce; veut-il que j'aille partout ailleurs? je lui rends grâce encore.

" Que rien ne vous trouble; continuez de vaquer â la prière. Le démon a suscité ces mouvements afin d'éteindre votre ardeur pour ce saint exercice; mais il n'a pu réussir et nous vous avons trouvés plus zélés et plus fervents. Demain je me rendrai avec vous à l'église pour prier; ou plutôt partout où je serai, vous y serez avec moi; partout où vous serez, j'y serai avec vous. Nous ne sommes qu'un corps; le corps ne peut être séparé de la tête ni la tête du corps. Nous sommes séparés par les lieux, mais unis par la charité : la mort même ne pourra rompre cette union. Quand mon corps mourrait, mon âme vivra et se souviendra de mon peuple. Pourrais-je vous oublier? Vous êtes mes frères, vous êtes ma vie, vous êtes ma gloire; ma gloire augmente à proportion que vous faites des progrès dans la piété; ma vie est déposée en vous comme les richesses dans un trésor. Je suis prêt à être immolé mille fois pour vous; et ce n'est pas une grâce que je vous accorde, mais une dette que je vous paye, puisque le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Oui, je suis prêt à être immolé mille fois pour vous, à donner mille têtes, si je les avais. Cette mort serait pour moi le principe de l'immortalité; la persécution présente est ma gloire et mon salut. Est-ce donc pour mes biens ou est-ce pour mes fautes qu'on me persécute, en sorte que je doive m'affliger? Non, mais c'est à cause de l'amour que je vous porte; c'est parce que je ne néglige rien pour que vous soyez à l'abri de tout péril, pour qu'aucun ennemi n'entre dans le bercail, pour que mon troupeau reste entier. La seule cause de mes combats suffit pour m'obtenir la couronne. Que ne dois-je pas souffrir pour vous? Vous êtes mes concitoyens, mes frères, mes enfants, mes membres, le corps dont je suis le chef; vous êtes ma lumière, ou plutôt vous m'êtes plus agréables que la lumière même. Les rayons du soleil me procurent-ils d'aussi grands avantages que mes peuples? Les rayons du soleil me sont utiles dans la vie présente; mon peuple me vaut une couronne dans la vie future. Je parle à des hommes qui m'écoutent; et peut-on être plus zélé que vous pour m'entendre? Vous avez veillé pendant un si grand nombre de jours sans que rien ait pu vous abattre. La longueur du temps, les craintes, les menaces n'ont pu affaiblir votre courage; vous avez tenu ferme contre tout. Que dis-je ! Vous avez tenu ferme; je vous ai vus, ce que je désirais toujours, mépriser les choses de ce monde, quitter la terre, vous transporter dans le ciel, et, dégagés des liens du corps, marcher à grands pas vers la patrie bienheureuse. Voilà mes couronnes, voilà ce qui me console, voilà ce qui me soutient, voilà ma vie, voilà pour moi le principe de l'immortalité, voilà ce qui me fait rendre d'éternelles actions de grâces à Dieu, à qui soient la gloire et l'empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. "

XVIII. Cependant les évêques accusateurs envoyaient lettres sur lettres à l'empereur pour presser l'exécution des décrets du concile et de l'arrêt prononcé contre Chrysostome. Mais ils n'osaient paraître à Constantinople, au milieu du peuple soulevé, gardant son pasteur, faisant sentinelle autour de sa demeure, et disposé à le défendre avec vigueur et à repousser la force par la force. L'empereur insistait, il envoyait ses ordres et le saint évêque résistait. " Il avait, disait-il, reçu de Dieu la charge de son Église; Dieu seul, et non les hommes, pouvait la lui ôter. " Enfin après avoir protesté contre la violence qui lui était faite et réclamé le jugement d'un concile général, le saint pasteur craignant que son peuple ne se livrât à des violences, se remit secrètement entre les mains de l'officier qui le conduisit, à l'insu des fidèles, jusqu'au bord de la mer. Là il fut jeté dans un vaisseau qui le porta pendant la nuit sur le rivage de l'Asie; puis on le conduisit dans une maison de campagne située près de Prénête en Bithynie. Arrêtons-nous ici, et tandis que le vaisseau emporte loin de ses brebis le pasteur si tendrement aimé, adorons les desseins de la providence de Dieu; soyons soumis et résignés comme le saint évêque, qui, pendant la traversée, accablé de douleur, pleurant sur son troupeau, répétait ces paroles du saint homme Job : Dieu me l'avait donné, Dieu me l'a ôté; il a fait ce qui lui a plu: que son saint nova soit béni !

XIX. Cependant le peuple, qui ignorait son départ, veillait encore avec constance et dévouement autour de la demeure de son évêque. Dès que la triste nouvelle est répandue, toute la ville en un instant est en proie à la plus vive agitation : les rues retentissent de plaintes et de gémissements. Théophile, Acace, Antiochus de Ptolémaïde et leur suite arrivèrent dès le matin à Constantinople pour essayer de calmer l'effervescence du peuple; mais on les chargea d'injures et de malédictions; leur vie même eût été en danger sans la garde et la force armée dont ils étaient environnés. Sévérien de Gabales, qui s'était fait admirer par son éloquence un an auparavant, voulut adresser la parole à la multitude, et prouver que Jean avait été justement déposé pour les crimes dont il était accusé. " Du reste, ajouta-t-il, lors même que ces crimes seraient supposés, il méritait d'être déposé pour son orgueil; car Dieu, qui pardonne facilement les autres péchés, poursuit et punit rigoureusement ce vice; il donne sa grâce aux humbles et il résiste aux superbes. "

1. Job, cap. I.

A ces mots des cris d'indignation poussés par des milliers de citoyens étouffent la voix de l'orateur; le tumulte est à son comble. " Il était innocent! s'écrie-t-on, il était innocent! vous êtes coupables de son sang. Il eut mieux valu ravir au soleil l'éclat de sa lumière, que de condamner au silence la bouche de Jean. Rendez-nous notre pontife et notre père... " Toute la ville retentissait de ces cris. La foule se portait de l'église au forum, du forum au palais, puis revenait à l'église, pleurant, s'agitant, criant et redemandant son évêque.

XX. L'inquiétude commençait à s'emparer des esprits; on ne savait à quoi aboutirait ce violent tumulte. Cependant la nuit approchait, le ciel était chargé de nuages menaçants, le tonnerre mêlait sa voix à la voix formidable du peuple; la mer était en fureur et de sourds mugissements, précurseurs ordinaires des grandes calamités, se faisaient entendre. Déjà la crainte avait succédé à l'inquiétude, lorsque tout à coup, au milieu des ténèbres, Constantinople est agitée par un affreux tremblement de terre. Les murailles sont ébranlées, les édifices s'écroulent, le palais et la chambre même de l'empereur sont secoués avec violence. Toute la ville, le peuple, les grands et la cour sont dans la consternation; on pousse dans tous les quartiers de la cité des cris de terreur. " C'est un châtiment du ciel, s'écrie-t-on, c'est le commencement de la vengeance divine. Malheur à nous ! malheur à nous si le saint évêque n'est point rappelé. " L'impératrice Eudoxie, épouvantée, court se jeter aux pieds d'Arcade : " C'en est fait, s'écrie-t-elle, nous n'avons plus d'empire, si Jean n'est pas rappelé. " Assurée du consentement de l'empereur, elle écrit cette nuit-là même à Jean : " Que votre sainteté ne croie pas que j'aie su ce qui s'est passé! Je suis innocente de votre sang. Des hommes méchants et corrompus ont formé ce complot. Dieu m'est témoin des larmes que je lui offre en sacrifice. Je me souviens que mes enfants ont été baptisés par vos mains. " Dès que le jour est venu, elle envoie des officiers pour prier Chrysostome de revenir à Constantinople. Craignant que les officiers, qu'elle avait d'abord députés, ne puissent assez tôt le trouver, elle en envoie d'autres, puis d'autres encore; le Bosphore est couvert de vaisseaux qui partent pour le chercher en Asie.

XXI. Brison, eunuque de l'impératrice et notaire de l'empereur, qui faisait hautement profession d'aimer le saint évêque et de le servir en toute occasion, eut l'avantage de le rencontrer à Prénête, où il s'était réfugié. Dès que le peuple est informé de son retour, la mer en un moment disparaît sous les navires et les barques où se jettent avec précipitation les hommes de tout âge, de tout état, des femmes même tenant leurs enfants entre leurs bras. Chrysostome rentre comme en triomphe à Constantinople, accompagné d'une multitude de personnages illustres, parmi lesquels se trouvaient plus de trente évêques.

De retour dans la cité, le saint évêque refusa d'abord de reprendre ses fonctions pastorales avant d'y être autorisé par un concile plus nombreux que celui qui l'avait condamné; mais le peuple n'eut point égard à cette délicatesse qui gênait son empressement. Tous les catholiques transportés d'allégresse se rangèrent autour de lui avec des cierges allumés, et, chantant des cantiques composés dans un enthousiasme soudain, ils l'emmenèrent dans l'église des Apôtres, le contraignirent de monter dans sa chaire et de reprendre le cours de ses divines instructions, dont l'éloquence parut avoir pour eux des charmes tout nouveaux. Ce fut dans cette, circonstance, au milieu des larmes et des cris de joie de tout ce peuple dévoué, que Chrysostome s'écria: " Que dirai-je ? par où commencerai-je? Dieu soit béni! C'est le langage que je vous tenais lors de mon départ, c'est ce que je vous dirai encore en revenant parmi vous, où plutôt je n'ai cessé de le dire dans mon exil. Oui, que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles! Les circonstances n'ont pas toujours été les mêmes; mais j'ai toujours glorifié de même le Seigneur. Les saisons ont changé, mais l'hiver et l'été n'ont qu'une même fin: la prospérité des champs. Dieu soit béni, qui a permis que je partisse Dieu soit béni, qui veut que je revienne! Dieu soit béni, qui a permis la tempête! Dieu soit béni, qui a calmé l'orage et apaisé les flots! En parlant de la sorte, je veux vous apprendre à bénir Dieu dans tous les événements que permet son adorable Providence. Vous est-il arrivé quelque chose d'heureux? bénissez Dieu et vous maintiendrez votre bonheur. Vous est-il survenu un malheur? bénissez Dieu et vous ferez cesser vos disgrâces. "

Après cet exorde, le saint évêque fait l'éloge de son peuple; il le félicite de l'attachement qu'il lui témoigne, priant en même temps le Seigneur de récompenser son amour et son zèle, en le comblant de toutes sortes de bénédictions et de prospérités. Le peuple était trop heureux de revoir son pasteur et son père, et surtout d'entendre sa voix. Ses applaudissements furent si vifs et si universels, que Chrysostome, ému jusqu'aux larmes, ne put terminer son discours.

XXII. Quelques jours après son rétablissement, il pria l'empereur de faire assembler un concile plus nombreux pour examiner les décrets de celui qui l'avait condamné. Arcade y consentit, et écrivit partout qu'on assemblât les évêques. Le bruit d'un. concile effraya Théophile, qui, craignant de s'y voir convaincu de tout ce que sa conscience lui reprochait, monta pendant la nuit sur une barque sans en donner avis à personne, et se retira en Égypte avec les évêques qu'il avait amenés; en sorte qu'il ne resta à Constantinople d'autres évêques que ceux qui étaient amis de saint Chrysostome. Quoique la fuite de Théophile fùt une entière justification de celui qu'il avait condamné, le saint continua néanmoins de solliciter la convocation d'un concile. L'empereur se rendit à ses instances, et envoya en Égypte pour obliger Théophile et les autres évêques du conciliabule du Chêne de revenir pour rendre raison de ce qu'ils avaient fait. Théophile s'en excusa; mais les évêques de Syrie, qui étaient de sa cabale, savoir Antiochus et Sévérien, revinrent à Constantinople. Le refus de Théophile n'empêcha point saint Chrysostome de continuer à demander la tenue du concile; mais il paraît que tout ce qu'on lui accorda fut qu'un grand nombre d'évêques qui se trouvaient à Constantinople signeraient un acte par lequel ils déclareraient que, nonobstant ce qui s'était passé dans le conciliabule du Chêne, ils reconnaissaient Chrysostome pour légitime évêque de Constantinople.

XXIII. En s'en retournant, Théophile avait abordé dans une petite ville nommée Gères, à deux lieues et demie de Péluse. L'évêque était mort, et les citoyens avaient élu pour son successeur un solitaire nommé Nilammon, qui était parvenu à la perfection des vertus monastiques. Il demeurait hors de la ville dans une cellule où il s'était renfermé, et dont il avait muré la porte avec des pierres. Comme il refusait l'épiscopat, Théophile vint le trouver et lui conseilla de se rendre et de recevoir l'ordination de sa main. Nilammon s'en excusa plusieurs fois, et voyant qu'il ne, pouvait persuader Théophile, il lui dit : " Demain, mon père, vous ferez ce qu'il vous plaira; permettez-moi de disposer aujourd'hui mes affaires. " Théophile revint le lendemain, et pria le solitaire d'ouvrir sa porte. Nilammon répondit : " Mon père, prions auparavant. " " C'est bien dit, " répliqua Théophile, et il se mit en prière. La journée se passa ainsi. Théophile et ceux qui étaient avec lui hors de la cellule, après avoir attendu longtemps, appelèrent Nilammon à haute voix : il ne répondit point. Enfin ils citèrent les pierres, ouvrirent la porte et le trouvèrent mort. On le revêtit d'habits précieux, on l'enterra aux dépens du public, on bâtit une église sur son tombeau, et on célébra tous les ans le jour de sa mort avec grande solennité. L'église en fait encore la mémoire le six de janvier. Exemple admirable d'humilité et de désintéressement, que la bonté de Dieu avait ménagé sans doute pour confondre l'orgueil et l'ambition de Théophile, et dont hélas! il ne profita pas.

XXIV. La manière glorieuse dont Chrysostome avait été rappelé à Constantinople, le ciel qui avait semblé défendre la cause de ce saint pontife opprimé, le repentir de la cour, la fuite honteuse de ses persécuteurs, l'empressement et les acclamations du peuple, tout faisait espérer un rétablissement durable, des jours de paix et de prospérité pour l'Église de cette grande ville. Il n'en fut pas ainsi, et Dieu, soit pour punir les péchés de ses habitants, soit pour éprouver la vertu de Chrysostome et celle des justes, ses amis, soit pour donner au monde le spectacle de la vertu aux prises avec l'adversité, permit aux passions de se déchaîner encore une fois, et aux méchants d'opprimer son serviteur et son pontife. Voici quelle fut l'occasion des persécutions nouvelles qui furent suscitées à Chrysostome et qui l'arrachèrent pour toujours à l'amour de son Église.

XXV. L'an 404, deux mois après son glorieux retour, la ville de Constantinople éleva devant les portes du sénat, assez près de l'entrée de l'église, sur une colonne de porphyre, une statue d'argent en l'honneur de l'impératrice Eudoxie. Le jour de l'inauguration fut solennel; une multitude immense de peuple se trouva réunie aux portes du sénat et sur la place publique. On divertit la foule par des jeux, des danses, des farces et des spectacles, selon la coutume; le préfet de la ville, qui était manichéen et demi-païen , soit qu'il voulût montrer son zèle, soit peut-être par esprit d'opposition à la religion, dépassa de beaucoup tout ce qui s'était fait jusqu'alors en pareilles circonstances; mille superstitions païennes, mille scandales criants se mêlèrent aux jeux et aux divertissements. Les choses allèrent si loin, que le service divin en fut troublé. Le zèle du saint évêque et son respect pour le lieu saint où s'offraient les divins mystères ne lui permirent pas de garder le silence sur un tel désordre. Déjà, dans plusieurs occasions, il avait condamné ces jeux et ces superstitions mêlées de paganisme, et il ne voulait point par son silence rétracter ses premiers enseignements; la circonstance même de l'église et des saints offices, troublés par les cris des spectateurs et par le tumulte qu'occasionnaient les jeux, était un motif de plus qui l'obligeait à parler. Dans un discours qu'il adressa au peuple, il se plaignit vivement de l'injure faite au lieu saint, et du peu de respect que l'on avait montré pour les sacrés mystères; il attaqua fortement les absurdes superstitions qui se pratiquaient , et condamna enfin non-seulement ceux qui assistaient à ces spectacles, mais encore ceux qui les donnaient au peuple.

XXVI. L'occasion ne pouvait être plus favorable pour les ennemis du saint évêque. Les hommes dignes de mort, selon l'expression de Pallade , étaient confondus par le rétablissement de l'évêque Jean, mais ils n'étaient pas convertis. Leur haine était d'autant plus animée que d'un côté elle avait échoué dans ses projets, et que de l'autre elle se voyait contrainte de se cacher et de se taire. Elle ne se cacha plus; ravis de trouver une occasion aussi favorable, les persécuteurs de Chrysostome se hâtèrent d'en profiter. Le discours contre les divertissements et les jeux célébrés lors de l'inauguration de la statue de l'impératrice fut l'objet des commentaires les plus odieux ; on accusa Chrysostome d'orgueil et d'intolérance; on lui reprocha d'être l'ennemi du peuple; et surtout le préfet manichéen ne manqua pas de représenter le saint évêque sous les couleurs les plus noires et les plus fausses aux yeux de l'empereur, de l'impératrice et de toute la cour. Il le dépeignit comme un homme enivré de son ascendant sur l'esprit de l'aveugle multitude; et tellement ennemi du prince et surtout de l'impératrice Eudoxie, qu'il ne pouvait souffrir que l'on rendît à sa statue les honneurs les plus justes et les mieux mérités. Ces calomnies atroces, ces insinuations perfides, confirmées et répandues par les ennemis du saint, produisirent tout l'effet qu'ils en attendaient. Elles furent accueillies par le trop faible Arcade et par sa cour, et irritèrent au dernier point l'impératrice. La perte de Chrysostome fut de nouveau résolue.

L'historien Socrate rapporte que Chrysostome , connaissant les dispositions de la cour et la colère d'Eudoxie, parla plus ouvertement qu'auparavant, et qu'il commença un discours contre les femmes par ces mots : Hérodiade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore une fois la tête de Jean; mais les meilleurs critiques rejettent cette assertion donnée par les ennemis de Chrysostome, comme indigne du caractère et de la modération évangélique du saint pontife.

XXVII. Quoi qu'il en soit, les ennemis de Chrysostome, trouvant la cour favorable à leurs désirs, supplièrent l'impératrice d'assembler un nouveau concile dans l'intérêt de l'Église de Constantinople. Acace de Bérée et Léon d'Ancyre furent les premiers qui accoururent; ils furent bientôt suivis de tous ceux qui s'étaient trouvés au conciliabule du Chêne lors du premier exil du saint patriarche. Théophile d'Alexandrie ne paraissait pas, et cependant sa haine, ses fourberies et même sa science étaient nécessaires dans une circonstance aussi difficile. On lui envoya un courrier avec ces mots : " Ou venez encore une fois en cette ville pour nous servir de chef et diriger de nouvelles poursuites contre Jean; ou, si la crainte du peuple vous en empêche, indiquez-nous la manière de commencer et de conduire à bonne fin notre importante entreprise. " Théophile prit le second parti. Il n'osa point venir à Constantinople par la crainte qu'il avait du peuple irrité contre lui; mais, désirant ardemment satisfaire sa haine contre Chrysostome, il envoya trois évêques à qui il donna ses instructions détaillées et secrètes, qui n'étaient autre chose que des piéges habilement tendus dans le but de faire réussir cette odieuse conspiration.

Pendant que ces choses se passaient, l'irritation des esprits, fomentée par les ennemis du saint, allait toujours croissant. On avait tellement prévenu l'empereur contre Chrysostome, qu'il trouva mauvais que les évêques, venus de toutes parts à Constantinople, communiquassent avec le patriarche. Il alla même si loin, qu'il refusa d'assister aux saints mystères le jour de Noël, disant qu'il ne communiquerait point avec Jean avant qu'il se fût justifié des crimes dont il était accusé.

Le concile s'assembla; il était composé d'un grand nombre d'évêques venus de la Syrie, de la Cappadoce, du Pont, de la Phrygie et des autres provinces voisines. Les auteurs de la première scène s'y trouvaient réunis, plus animés, plus méchants que jamais. Ils proposèrent au concile les anciens chefs d'accusation contre le saint évêque; mais voyant Chrysostome disposé à défendre sa cause et à fournir les preuves de son innocence, convaincus du reste de la faiblesse et de la fausseté des accusations intentées contre lui et craignant d'être couverts de confusion, ils eurent recours au stratagème inventé par Théophile d'Alexandrie. Ils prétendirent qu'ils n'avaient pas à examiner tous les crimes dont on l'accusait, que le concile n'avait à s'occuper que d'un seul article, savoir, que son rétablissement n'était pas canonique; qu'il n'était pas recevable à se justifier, et que, d'après un canon du concile d'Antioche , il avait encouru la peine de déposition par cela même qu'il était remonté sur son siège sans y avoir été rétabli par l'autorité d'un concile. Les canons qu'ils citaient étaient ainsi conçus : Si un évêque ou un prêtre justement ou injustement déposé rentre dans son église de son propre chef, sans y être autorisé par un concile, nous voulons qu'il ne soit plus admis à faire entendre sa défense, mais qu'il soit rigoureusement expulsé. A ces mots, la voix de l'orateur fut couverte d'applaudissements, et les ennemis de Chrysostome triomphants s'écrièrent : Voilà la règle tracée par nos pères; malheur à nous si nous osons la transgresser! La vérité cependant et l'innocence persécutée ne restèrent pas sans défenseurs. Elpide, évêque de Laodicée , vieillard vénérable par ses vertus et ses cheveux blancs, ainsi qu'un grand nombre de pieux et savants évêques, répondirent que Chrysostome n'avait pas été déposé juridiquement, mais chassé par la force et la violence; que, loin de remonter sur son siège de sa propre autorité, toutes les puissances , le clergé et le peuple , l'avaient forcé de reprendre ses fonctions; que d'ailleurs les canons allégués étaient sans autorité, puisqu'ils étaient l'oeuvre d'un concile hérétique auquel les ennemis de Jean ne voudraient pas souscrire. Quarante évêques, amis de Chrysostome , applaudirent à cette réponse victorieuse, mais l'exil de Jean était résolu ; et les canons qui avaient servi à persécuter le défenseur intrépide de la foi, saint Athanase, devaient aussi frapper celui qui, par sa foi, son zèle et sa vigueur apostolique, marchait sur ses traces. Après quelques discussions inutiles, la sentence de déposition fut portée contre Chrysostome. Antiochus et les ennemis du saint présentèrent sa condamnation à l'empereur Arcade, ajoutant que Jean était convaincu, et qu'il fallait l'éloigner de Constantinople avant la fête de Pâques qu'on allait célébrer. C'est ainsi que se termina ce concile inique, réuni par la haine et dirigé par la passion. Les ennemis de Chrysostome, en se réunissant contre lui, eussent pu dire ces paroles Que notre force soit toute notre justice; faisons tomber le juste dans nos pièges; sa vue nous est insupportable, parce que sa vie n'est point semblable à la nôtre et qu’il suit une conduite toute différente. Mais nous pouvons aussi avec l'auteur sacré nous écrier : Insensés qu'ils étaient, ils ignoraient que si Dieu permet l'affliction des justes, c'est pour les glorifier en faisant éclater davantage leur vertu, et que, si leur corps n'est pas à l'abri des chaînes et des supplices , leur âme est dans les mains de Dieu comme dans un port paisible, pleine de repos et de sécurité (1).

1. Sapien., cap. I.

XXVIII. La sentence de déposition était portée contre le saint évêque : l'empereur, pressé par l'impératrice et les ennemis de Chrysostome, qui se plaignaient hautement et à dessein de voir sans exécution les décisions du concile, ordonna, un peu avant la fête de Pâques, à Chrysostome de sortir de l'église et de quitter son clergé, puisqu'il avait été condamné par deux conciles. roi reçu de Dieu cette église pour procurer le salut du peuple, répondit Chrysostome; je ne puis l'abandonner. Mais comme la ville est à vous, si vous voulez que je la quitte, chassez-moi de force, afin que j'aie une excuse légitime. Ceci se passait pendant le carême de l'an 404. Le jour du samedi saint, on lui envoya un nouvel ordre de sortir de l'église; mais il fit la même réponse que la première fois et continua ses prières et ses fonctions accoutumées en la société des évêques ses amis. Arcade, par respect pour la sainteté de ce jour et dans la crainte d'un soulèvement de la part du peuple, envoya chercher Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde : Que faut-il faire? leur dit-il; prenez garde que vous ne m'ayez donné un mauvais conseil. Les évêques répondirent de la même manière que les pontifes des Juifs: Seigneur, que la déposition de Jean retombe sur notre tête !... Cependant les quarante-deux évêques qui étaient demeurés unis à saint Chrysostome, croyant devoir faire un dernier effort, allèrent trouver l'empereur et l'impératrice dans les églises des Martyrs, hors des murs de Constantinople. Là, prosternés à leurs pieds et fondant en larmes, ils supplièrent leurs majestés d'épargner l'Église de Jésus-Christ et de lui rendre son pasteur, principalement à cause de la fête de Pâques et de ceux qui étaient prêts à recevoir, ce jour-là, le Sacrement de la régénération. Leur démarche et leurs prières furent inutiles. Ce que voyant, l'un d'eux (c'était Paul de Cartéïa) menaça l'impératrice de la colère de Dieu : " Eudoxie, lui dit-il, craignez Dieu, redoutez ses châtiments; ayez pitié de vos enfants et ne profanez pas la fête de Jésus-Christ par l'effusion du sang! " Ensuite ils se retirèrent accablés de douleur, et retournèrent dans leurs églises pour y célébrer la fête de Pâques. Cependant les prêtres de Constantinople qui étaient restés fidèles à leur évêque assemblèrent le peuple dans un bain public pour y célébrer la veille de Pâques, comme à l'ordinaire, par la prière, la lecture des saintes Écritures et le baptême des catéchumènes. Antiochus, Acace et Sévérien l'ayant appris, demandèrent qu'on empêchât cette assemblée. le maître des offices leur dit : " Il est nuit; le peuple est fort irrité; il pourrait arriver du désordre." Acace lui répondit : " Les églises sont désertes; nous craignons que l'empereur en y venant et ne trouvant personne, ne s'aperçoive de l'affection du peuple pour Jean et ne nous regarde comme des envieux, surtout après que nous lui avons dit que personne ne suivait volontiers cet homme, qui n'est point sociable." Le maître des offices, après avoir protesté contre eux de ce qui pouvait arriver, leur donna un capitaine païen, nommé Lucius, chef d'une compagnie de gens de guerre, avec ordre d'inviter doucement le peuple à venir dans l'église. Le capitaine y alla; mais il ne fut point écouté et revint trouver Acace et les siens, leur représentant combien était grande l'effervescence du peuple. Ils le prièrent instamment de retourner, joignant à leurs prières l'or et les promesses, et insistant pour qu'il amenât le peuple à l'église par la douceur ou qu'il le dissipât par la force. Accompagné de quelques clercs de l'évêque Acace, Lucius retourna vers la multitude, après neuf heures du soir. Quatre cents nouveaux soldats de Thrace, fort insolents, le suivaient l'épée à la main. Ils fondirent tout d'un coup sur ce peuple, et dispersèrent la foule en brandissant devant elle leurs épées nues. Leur chef marcha jusque dans les eaux sacrées pour empêcher que l'on n'administrât le baptême, et poussa le diacre si rudement qu'il renversa le saint chrême. Il frappa les prêtres à coups de bâton, sans respect pour leur grand âge; le baptistère même fut souillé par l'effusion du sang. Les femmes, déjà prêtes à recevoir le baptême, s'enfuyaient confusément avec les hommes, de crainte d'être tuées ou déshonorées, sans avoir le temps de se couvrir autant que la bienséance le demandait; plusieurs d'entre elles furent grièvement blessées. On entendait leurs cris et ceux des enfants; les prêtres et les diacres étaient chassés, vêtus encore de leurs ornements. L'autel était investi de gens armés; les soldats, dont la plupart n'étaient point baptisés, entrèrent jusque dans les lieux où reposaient les saints mystères, virent tout ce qu'il a de plus secret et le profanèrent en y touchant, et le sang précieux de Jésus-Christ fut répandu sur leurs habits. On mit en prison une partie des prêtres et des diacres; on chassa de la ville les laïques constitués en dignité; on afficha plusieurs édits contenant diverses menaces contre ceux qui ne renonceraient point à la communion de Jean. Les prisons furent remplies; mais on y chantait des hymnes et des cantiques; on y offrait les saints mystères, en sorte qu'elles devenaient des temples, tandis que l'on entendait dans les églises le bruit des jurements, des fouets et des tortures, par lesquelles on intimidait les fidèles pour les obliger à anathématiser Jean. Mais plus les ennemis du saint faisaient d'efforts, plus les assemblées de ceux qui l'aimaient étaient nombreuses. Elles se tenaient tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, dans les vallons, dans les bois et les campagnes, mais principalement dans un lieu qui était environné d'une clôture de bois polir servir de cirque.

XXIX. Pendant que ces choses se passaient, on attenta plusieurs fois à la vie de saint Chrysostome; ce qui donna aux plus zélés de ses partisans l'idée de faire la garde nuit et jour autour de la maison épiscopale. Mais leur dévouement même servit de prétexte aux évêques ennemis du saint pour le perdre. Cinq jours après la Pentecôte, qui, cette année 404, était le 5 de juin, quatre d'entre eux représentèrent à l'empereur que le peuple ne serait jamais en paix tant que Jean resterait dans la ville; qu'il ne devait pas craindre de blesser l'humanité ni le respect dû à l'Église, en faisant ce qu'ils lui conseillaient; qu'ils s'étaient engagés publiquement à prendre sur leurs têtes la déposition de Jean, et qu'ils s'y engageaient encore; enfin, qu'il ne fallait pas les perdre tous, pour épargner un seul homme. Arcade, abusé parleurs artifices, envoya donc, le 20 du même mois, le secrétaire Patrice pour recommander au saint de sortir de l'église.

Saint Chrysostome, voyant un ordre si précis, descendit de la maison épiscopale avec les évêques ses amis, et leur dit : "Venez, prions et prenons congé de l'ange de cette église ! a En même temps, une personne de qualité, et qui craignait Dieu, lui conseilla de sortir secrètement, de peur qu'il -n'arrivât quelque malheur, parce qu'il y avait danger que, le peuple, qui était fort ému, n'en vînt aux mains avec les soldais: Il prit donc congé de quelques évégnes, et leur donna le baiser avec larmes; car il ne put donner à tous cette marque d'amitié. Il dit aux autres dans le sanctuaire : " Demeurez unis, je vais un peu me reposer. " Puis étant passé dans la chapelle du baptistères il fit appeler sainte Olympiade, Pentadie et Procule, toutes trais diaconesses, et leur dit : " Ma fin approche, à ce qu'il paraît; j'ai achevé ma carrière, et peut-être ne verrez-vous plus mon visage. Ce que je demande de vous, c'est que vous continuiez à servir l'Église avec la même ardeur et le même soin, et que, quand quelqu'un aura été ordonné malgré lui, sans l'avoir brigué et du consentement de tous, vous baissiez la tête devant lui comme devant moi, car l'Église ne petit être sans évêque. Et comme vous voulez que Dieu vous fasse miséricorde, souvenez-vous de moi dans vos prières. " Comme ces saintes veuves embrassaient ses pieds en fondant en larmes, il fit signe à un des plus sages de ses prêtres de les emmener hors du baptistère, de peur qu'elles ne troublassent le peuple. Ayant ainsi fait ses adieux, il sortit de l'église du côté de l'Orient, tandis qu'à l'Occident, devant le grand portail, on tenait son cheval tout prêt pour le départ : ainsi l'avait-il ordonné pour donner le change au peuple qui l'y attendait. On lui fit passer le détroit sur une barque, et on. le conduisit en Bithynie, où il resta à Nicée jusqu'au quatrième jour de juillet.

XXX. Quand le peuple se fut aperçu du départ de son pasteur, il fit éclater sa douleur et sa colère par des pleurs, des cris et des menaces; toute la ville fut bientôt pleine de trouble et de tumulte. Les uns coururent à la mer, comme pour empêcher le départ du saint évêque, les autres se dispersèrent dans les rues ou stationnèrent sur les places; ceux qu'on avait enfermés dans l'église en brisèrent les portes. Chrétiens et païens, juifs et hérétiques, amis et ennemis de Chrysostome se trouvaient en présence, mêlés et confondus : les uns faisant éclater leur joie, les autres exprimant leur douleur, toits animés les uns contre les autres et disposés à faire triompher leur cause par la force. Un conflit était inévitable; il arriva. La lutte s'engagea dans la rue et jusque dans l'église dont le parvis fut inondé de sang. Le combat durait encore lorsque tout à coup, sans qu'on put savoir comment, le siège pontifical, placé au milieu de la grande église et du haut duquel Chrysostome annonçait la parole sainte, lança des flammes de toutes parts; un incendie terrible le consumait. Le feu gagna les lambris et la couverture, et bientôt toute l'église fut réduite en cendres avec les bâtiments attenants, excepté une petite sacristie où l'on conservait les vases sacrés. De l'église, la flamme, poussée par un grand vent du Nord, traversa la place sans faire de mal au peuple ni endommager aucun des édifices qu'elle rencontra sur son chemin, et alla s'attacher au palais où s'assemblait le Sénat situé au midi de l'église. Dans l'espace de trois heures à peine, tout ce vaste et magnifique édifice fut réduit en cendres, sans qu'on ait pu arrêter le ravage des flammes. Ce malheur, arrivé dans une pareille conjoncture, attira vivement l'attention des esprits et donna lieu aux divers partis de l'interpréter diversement selon les sentiments dont ils étaient animés. Les amis de Chrysostome regardèrent cet événement comme un châtiment du ciel; mais la cour et les persécuteurs voulurent en rendre coupables Chrysostome et ses amis.

XXXI. L'occasion parut favorable à Optat, gouverneur de Constantinople, pour assouvir la haine qu'il portait aux chrétiens. Cet homme, poussé par sa cruauté naturelle, et plus encore par son fanatisme en faveur de la religion païenne, mit tout en oeuvre pour découvrir parmi les catholiques les prétendus auteurs de l'incendie. On vit bientôt les satellites du pouvoir parcourir la ville, faire des enquêtes et chercher des témoignages sans parvenir à trouver aucun indice sérieux. Le prêtre Tigrius, le lecteur Eutrope, sainte Olympiade et sainte Nicorette, Procule, Pentadie, Bassiane, Chalcidie, Asyncritie et un grand nombre d'autres saints personnages furent mis en accusation. Le lecteur Eutrope fut saisi et mis à la question, afin de le forcer à découvrir les auteurs de l'incendie. L'historien Pallade rapporte qu'il fut battu à coups de bâton et de nerf de boeuf, qu'il eut le visage déchiré, les côtés ouverts et brûlés avec des torches ardentes, et qu'ayant soutenu avec une admirable constance les torturés les plus horribles il expira sans avoir rien confessé. Le saint prêtre Tigrius ne fut pas plus épargné. On le dépouilla de ses habits, on le frappa avec fureur, il fut étendu sur le chevalet avec tant de violence, que ses membres furent disloqués. Sainte Olympiade et les autres veuves Consacrées à Dieu eurent une large part aux persécutions suscitées contre saint Chrysostome; l'on n'épargna ni les moines ni les vierges. Toutefois, la cause de ces violences fut moins le crime d'incendie dont on voulait charger les catholiques, que le refus constant qu'ils firent de communiquer avec Arsace, frère du patriarche Nectaire, que les schismatiques élurent pour évêque de Constantinople sept jours après le départ du saint exilé.

XXXII. Il est impossible de décrire les scènes qui se passèrent alors dans la ville impériale : l'agitation et le désordre régnant de toutes parts; les calomnies des tins, les gémissements des autres, les prisons encombrées; la joie des impies, des païens et des juifs, le triomphe des schismatiques et les violences qu'ils exercèrent contre les fidèles; les églises abandonnées par les catholiques, profanées par les hommes irréligieux; les saints offices négligés, la tribune sacrée silencieuse, et les âmes pieuses forcées de se réunir dans le cirque ou au milieu des campagnes pour y prier. Les pauvres restaient sans ressources, les malades sans consolation, les faibles sans appui, un peuple tout entier sans guide et sans pasteur. Laissons pour un instant à leur douleur immense les vierges et les veuves, les évêques, les prêtres fidèles, les moines et tous les amis du saint évêque; détournons nos oreilles de leurs gémissements et de leurs cris; laissons-les répéter à haute voix : Il eût mieux valu que le soleil perdît sa lumière, que de condamner au silence la bouche de Jean. C'est alors que l'on vit se réaliser cette parole d'un prophète : La langue de l'enfant s'est attachée à son palais ; les petits ont demandé du pain, et il n'y avait personne pour le leur rompre. Ceux qui se nourrissaient des viandes les plus délicates sont morts de faim dans les rues : Seigneur, souvenez-vous de ce qui nous est arrivé; considérez et regardez l'opprobre oit nous sommes. Notre héritage est passé à ceux d'un autre pays, et nos maisons à des étrangers; nous sommes devenus comme des orphelins qui n'ont plus de père; nos mères sont comme des femmes veuves. Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous nous convertirons; renouvelez nos jours comme ils étaient au commencement (1) .

XXXIII. Tels étaient les sentiments de tous les coeurs catholiques à la vue de la désolation de Constantinople. Mille prières suppliantes, mille pieux gémissements montaient à chaque moment vous le ciel en faveur du saint pontife persécuté et exilé. On ignorait encore ce qu'il était devenu, et déjà Chrysostome, arraché à l'amour de son peuple, brisé par une douleur amère, mais calme et résigné, avait quitté Nicée pour commencer la dernière période de sa vie, celle de son exil, de ses souffrances et de sa mort.

Nous allons le suivre au milieu du désert où se passa

1. Jérémie Threnor., cap. IV.

son exil. C'est là que nous le verrons confirmer plus particulièrement par son exemple les leçons de zèle, de charité et de patience qu'il avait données pendant les jours de sa prospérité.

 

 

 

 

 

LIVRE SEPTIÈME. Histoire du saint depuis son exil 404, jusqu'à sa mort arrivée en 407.

I. L'orage déchaîné contre le saint évêque de Constantinople, les calomnies dont il était noirci, les injustices sans nombre dont il avait été l'objet, les persécutions exercées contre lui et ses amis pouvaient affliger son âme, mais elles ne pouvaient ni abattre son courage, ni troubler la paix de son coeur. Soumis et résigné à la volonté divine, il adorait en silence les desseins de la Providence. Depuis longtemps il avait fait à Dieu le sacrifice de lui-même, de sa personne, de ses biens, de sa réputation, de sa vie et de sa propre volonté. Il avait prévu les événements de loin; il s'y était préparé par la prière et surtout par la méditation des exemples des saints. Au plus fort de la tempête, quand on le menaçait de toutes parts, quand l'empereur, l'impératrice et toute la cour faisaient retentir le bruit de leur colère, il consolait ses amis et s'efforçait d'affermir leur courage. " Bannissez vos craintes et vos alarmes, leur disait-il, aucun mal ne peut m'arriver que le péché. Si l'impératrice veut m'exiler, qu'elle m'exile; la terre et toute son étendue appartient au Seigneur. Si elle veut me scier en deux, je le veux bien; je mourrai comme le saint prophète Isaïe; si elle me fait jeter dans la mer, j'ai pour me consoler l'exemple de Jonas; si c'est dans une fournaise ardente, je me souviendrai des trois enfants dans celle de Babylone; si elle ordonne que je sois exposé à la dent des bêtes, j'ai l'exemple de Daniel dans la fosse aux lions; me fera-t-elle lapider, c'est le supplice de saint Étienne, le premier des martyrs; si elle veut ma tête, je la lui donne volontiers, animé par l'exemple de Jean-Baptiste; elle prendra mes biens, qu'elle les prenne; je pourrai dire avec Job : Je suis sorti nu du sein de ma mère, je rentrerai nu dans le sein de la terre. Je ne crains pas plus les maux de cette vie, que je ne désire ses biens, je ne crains qu'une chose, c'est de déplaire à Dieu en transgressant mes devoirs. Je pourrais me concilier l'amitié de la cour en trahissant la vérité et l'Église, mais l'Apôtre me le défend : Dieu ne fait acception de personne; si je plaisais au monde, je ne serais plus disciple de Jésus-Christ (1). "

II. Ce fut le vingt juin de l'an 404 que saint Chrysostome quitta Constantinople pour ne plus y revenir. Nous avons dit qu'on le conduisit d'abord à Nicée en Bithynie. Pendant le court séjour qu'il y fit en attendant que l'empereur eût fixé le lieu de son exil, ce saint évêque songeant moins à ses maux qu'aux moyens de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, s'occupa de l'état de l'Église de Phénicie d'où il avait contribué à bannir l'idolâtrie. Il écrivit à Constance, qu'il y avait envoyé en qualité de missionnaire, de ne pas laisser son zèle s'attiédir à cause des conjonctures présentes : " Le pilote, lui dit-il, ne quitte point son gouvernail parce que la mer est agitée; le médecin n'abandonne pas son malade parce que le mal fait des progrès; l'un et l'autre au contraire redoublent dé soins, de travail et de vigilance. Imitez leur exemple et songez .

1. Ad Galat., cap. I.

à la belle récompense due Dieu vous prépare. Je vous envoie, ajoute-t-il, un saint religieux que j'ai tiré de sa solitude à Nicée. Il sera polir vous un auxiliaire utile dans l'oeuvre de Dieu. Mandez-moi dans le lieu de mon exil le nombre des églises que vous avez établies, les progrès de la piété dans cette province et tout ce qui concerne la propagation de la foi, non-seulement en Phénicie, mais encore dans l'Arabie et les provinces de la frontière d'Orient. " Quel calme dans l'adversité, quel zèle au milieu des affaires les plus capables de l'éteindre !

III. Cependant les ordres de la cour arrivèrent. Chrysostome connut que Cucuse était le lieu de son exil. Cette bourgade déjà célèbre par le séjour de saint Paul archevêque de Constantinople, exilé et étranglé dans ce lieu pour la foi par les ariens, était située dans l'Arménie au milieu des vallées sauvages et froides du mont Taurus, à quatre-vingts jours de marche de Constantinople. Cette petite ville était pour ainsi dire séparée du reste du monde, sans commerce, sans marché et sans agrément d'aucune sorte; l'hiver y était presque perpétuel et la terre tellement inculte, que ses pauvres habitants pouvaient à peine se procurer les choses de première nécessité. Ce qui ajoutait encore à l'horreur de cette région, c'est qu'elle était sans cesse ravagée par les courses des Isaures, peuples féroces, qui des gorges du mont Taurus où ils étaient cantonnés s'échappaient au moment où on les attendait le moins et portaient de toutes parts le ravage et la mort. Le saint évêque accepta avec résignation les ordres qui fixaient le lieu de son exil. Au moment de son départ, il écrivit à sa chère fille, sainte Olympiade. Dans la lettre qu'il lui adresse, il la prie d'être sans inquiétude sur son voyage : " Mes forces se sont accrues, dit-il, et ma santé s'est améliorée par l'effet de la pureté de l'air que je respire. " Il se loue des soins et des attentions des soldats qui sont empressés autour de lui, qui cherchent à le récréer par leurs bons procédés et qui lui rendent à l'envi mille services au delà même de ses désirs. Il partit de Nicée le 4 juillet, conduit vers Cucuse par une autre troupe de soldats prétoriens qui, loin d'avoir pour lui les égards des premiers, le traitèrent sans pitié et lui firent souffrir dans le voyage toutes sortes d'injures et de supplices. Le saint évêque, dont la santé était assez bonne au moment du départ, fut au bout d'un jour de voyage attaqué d'une fièvre violente, qui aurait dû paratre une raison suffisante de suspendre la marche; mais ses gardes, sans avoir égard à son état de maladie, le firent marcher jour et nuit par une route pénible, dans des lieux dépourvus de tout et par des chaleurs excessives. Chrysostome avoue lui-même que ceux qui sont condamnés aux mines ou à la prison souffrent moins qu'il ne fit dans ce commencement de voyage.

IV. Le respect des provinces le consola et le dédommagea des fatigues et des souffrances qu'il avait à subir. Dès qu'on apprit dans la Cappadoce la nouvelle de son bannissement. et qu'on sut qu'il devait passer par ce pays pour être conduit à Cucuse, de saints personnages, des solitaires, des vierges et des veuves, des personnes de tout état et de toute condition allèrent en foule au-devant de lui avec l'empressement de la foi; partout sur son passage le peuple accourait pour le voir, se prosternait en versant des larmes, célébrait ses louanges et maudissait ses ennemis. Ce spectacle faisait sur Chrysostome une douloureuse impression. " Quand je vois, écrivait-il à Olympiade , ces groupes nombreux d'hommes et de femmes tantôt assis sur le chemin, tantôt sortant des villes pour me voir, pleurant à la vue de ma misère, redoublant leurs larmes et leurs gémissements dès que j'ouvre la bouche pour les consoler, je ne puis défendre mon coeur du sentiment de la tristesse la plus profonde. Leur tendresse me rappelle la vôtre, leurs larmes me rappellent vos larmes. Hélas! me dis-je, si ceux qui ne m'ont jamais vu pleurent de compassion sur moi, dans quelle désolation doivent être mes enfants, ceux dont la tempête m'a si violemment séparé? Mais ayons bon courage, soyons soumis et résignés; souvenons-nous que plus nos maux sont grands, plus la récompense sera magnifique si nous souffrons avec patience et action de grâces. "

V. Ce fut à quelque distance de Césarée que le saint évêque écrivit cette lettre à Olympiade. Il arriva enfin dans cette ville à jamais célèbre par l'éloquence et les travaux apostoliques de saint Basile son évêque. Accablé par la fièvre, épuisé de privations et de fatigues, il y entra comme un homme battu par la tempête entre au port; il commença à respirer un peu, il put boire quelques gouttes d'eau claire, manger un morceau de pain qui n'était ni dur ni moisi, prendre un bain et se reposer dans un lit. Une multitude de personnes pieuses de toutes les classes vinrent lui témoigner la part qu'elles prenaient à ses tribulations. Toutes ces démonstrations firent espérer à Chrysostome qu'il pourrait se reposer tranquillement quelques jours à Césarée et y réparer ses forces abattues; mais il se trompait. La Providence lui réservait de grandes afflictions de la part même de ceux qui devaient l'accueillir avec le plus de charité et verser sur ses plaies l'huile de la commisération et de la douceur.

Sur le siège de la métropole de Cappadoce, à la place qu'avait occupée saint Basile, était assis un évêque nommé Pharètre, bien différent de son prédécesseur non-seulement pour la science, mais encore pour la piété, la justice et la charité chrétienne. Cet homme était ennemi de Chrysostome; depuis longtemps il s'était déclaré contre lui, en approuvant d'avance tout ce qui avait été fait dans le conciliabule de Constantinople. Jaloux de voir les honneurs que le peuple et le clergé de Césarée avaient rendus à l'illustre exilé, il se montra cruel envers lui et se fit l'exécuteur de la vengeance des évêques corrompus qui l'avaient injustement condamné. Nul mieux que Chrysostome ne saurait retracer ses douleurs et tout ce qui lui arriva pendant son passage à Césarée. Laissons-le donc parler lui-même dans sa 14e lettre à Olympiade.

VI. Après avoir consolé cette sainte femme qui s'affligeait à l'excès sur son sort et l'avoir priée de ne point faire connaître les détails de ses souffrances, il ajoute " Ne vous affligez point de ce que je vais vous raconter, réjouissez-vous-en au contraire dans le Seigneur. Les maux et les persécutions que j'ai endurés de la part des personnes de qui je ne devais pas les attendre, sont pour moi des occasions d'obtenir le pardon de mes péchés; ce sont des palmes, des couronnes, des richesses immenses et des trésors d'immortalité. Après être sorti des mains du Galate chargé de nous conduire depuis Nicée, et qui pendant le voyage nous menaçait de la mort à chaque instant, nous arrivâmes à la vue de Césarée. Sur le point d'entrer dans la ville, plusieurs personnes vinrent comme en députation nous dire que l'évêque nous attendait avec impatience, qu'il nous cherchait de tous côtés pour avoir le plaisir de nous embrasser et nous donner toutes les marques d'estime et d'affection possible, que c'était dans cette intention qu'il avait envoyé au-devant de nous cette foule de moines et de vierges. Connaissant les sentiments de Pharètre à mon égard, je fus extraordinairement surpris, mais je ne manifestai à personne mes pensées de défiance. Nous entrâmes enfin dans la ville. J'étais épuisé de fatigue, brûlé de l'ardeur du soleil, dévoré par la violence et l'ardeur de la fièvre et souffrant presque les douleurs de l'agonie. On me logea à l'extrémité de la ville; je songeai à me procurer quelques soulagements; je demandai un médecin, mais point de médecin, point de secours, personne pour m'assister, personne pour refroidir la fournaise embrasée qui me consumait. Enfin Dieu eut pitié de moi : après quelque temps, je vis arriver les clercs, les moines et les vierges, la foule du peuple et les médecins, qui tous s'empressèrent de me soulager et de me rendre quelque service. L'ardeur de la fièvre qui me dévorait et qui me mettait à l'extrémité résista longtemps à leurs efforts; enfin elle s'apaisa un peu, et ,j'éprouvai quelque soulagement. Mais Pharètre ne paraissait pas; il était impatient de me voir partir, sans que j'aie pu savoir pourquoi. Voyant que mon mal avait un peu diminué, je ne pensais qu'à partir pour Cucuse; je désirais y arriver le plus tôt possible, afin de prendre plus à loisir le repos nécessité par les tribulations et les fatigues de mon douloureux voyage. Comme j'étais dans cette disposition, tout à coup on vint annoncer qu'une armée d'lsaures ravageait le territoire de Césarée , et que même ils avaient déjà détruit une petite ville en la livrant au fer et à la flamme. A cette sinistre nouvelle, le capitaine et les soldats qui me conduisaient s'élancent hors des portes de Césarée pour la défendre contre leurs attaques. Tous les habitants sont dans de vives alarmes. Les jeunes hommes courent aux armes et les vieillards eux-mêmes se chargent de la défense des murailles. La nuit se passa dans la terreur. J'étais cependant calme et résigné, mais je ne m'attendais pas à recevoir le contre-coup de la présence des Isaures. Quel ne fut pas mon étonnement, quand, dès avant le jour, j'aperçus mon réduit environné d'une troupe de moines, s'il faut leur donner ce nom, criant, hurlant, transportés de fureur, menaçant de brûler la maison et de me faire souffrir les dernières violences, si je ne partais pas promptement. C'est en vain qu'on leur parlait de l'état misérable dans lequel j'étais, du danger de tomber entre les mains des ennemis: rien ne pouvait les apaiser. Pins on s'efforçait de les calmer, plus ils insistaient. Leur colère était si grande que mes gardes effrayés accoururent auprès de moi et me prièrent de partir au plus tôt pour nous délivrer de la fureur de ces bêtes, malgré le danger où nous étions de tomber entre les mains des Isaures. Le capitaine, étant revenu de son expédition, voulut apaiser les moines; mais voyant ses efforts inutiles, il envoya vers l'évêque pour le prier de m'accorder quelques jours de repos. Sa prière ne reçut point de réponse, et les moines revinrent le lendemain plus animés, plus furieux que la veille. Dès ce moment, je ne vis plus aucun prêtre de la ville. On disait hautement que tout se faisait du consentement de l'évêque, et les prêtres intimidés se cachèrent; ils n'osaient plus me visiter : pas un d'eux ne me donna cette consolation malgré mes humbles prières. Je pris mon parti, et, quoique je fusse persuadé que je courais à la mort, je me jetai en plein midi dans ma litière, et je sortis de Césarée au milieu des larmes et des gémissements de tout le peuple qui s'apitoyait sur mon sort et maudissait l'auteur d'un traitement si inhumain.

" A peine étais-je sorti de la ville que quelques ecclésiastiques vinrent secrètement et à petits pas m'accompagner et me donner toutes les marques d'une profonde et sincère affliction. Un d'entre eux, qui me portait le plus d'affection, entendant quelques personnes s'écrier : " Où allez-vous? ne voyez-vous pas que vous le conduisez à la mort? " s'approcha de moi et me dit en secret : " Je vous conjure de quitter ces lieux, ne craignez pas de tomber entre les mains des Isaures, pourvu que vous sortiez des nôtres; excepté ici, partout vous serez en sûreté. "

" Cependant, au milieu de la foule, se trouvait une noble dame, Séleucie, épouse du ministre Rufin, dont j'étais connu et qui m'avait déjà rendu de grands services. Touchée de compassion à la vue de ma misère, effrayée des dangers où j'étais, elle me pria de me retirer dans une de ses maisons de campagne, située à cinq milles de Césarée; elle me donna en même temps des guides sûrs, et je m'y retirai, avec les soldats qui me conduisaient. Mais mes maux n'étaient pas finis, et je devais encore être poursuivi dans cette humble retraite.

" Dès que Pharètre fut informé du lieu où j'étais, il lit de terribles menaces à cette pieuse dame qui avait eu la bonté de me recueillir. J'ignorais toutes ces choses; Séleucie ne m'en avait point parlé; au contraire, elle avait commandé à ses gens de prendre un soin tout particulier de mon repos; elle avait même ordonné à son intendant de réunir les laboureurs dans le cas où les moines seraient venus pour troubler ma tranquillité, et de les repousser par la force des armes.

" Le surlendemain, Séleucie, inquiète sur mon sort, sans que je susse rien, me pria de me retirer dans une de ses villas où il y avait une forteresse imprenable, ajoutant que ce lieu était plus convenable et que j'y serais plus tranquille; mais ignorant tout ce qui se passait et content de la maison où j'étais, je refusai d'accéder à ses désirs. Cette conduite pleine de confiance, loin d'apaiser la fureur de Pharètre et des moines, ministres de ses volontés, ne fit. que l'exciter davantage. Séleucie, menacée et violentée par cet évêque, craignant de grands malheurs, se vit contrainte de m'abandonner à mon sort. Mais n'osant pas me découvrir ce honteux mystère, comme elle me l'a avoué depuis, elle se servit du prétexte des barbares pour me renvoyer. Au milieu de la nuit et par ses ordres, le prêtre Évéthius accourut auprès de moi, et m'éveillant à grands cris : " Levez-vous, me dit-il, fuyez ces lieux, hâtez-vous, les barbares sont bientôt ici. "Vous pouvez facilement juger de ma frayeur. Incertain de ce que je devais faire, je lui demandai son avis; il me conseilla de continuer ma route plutôt que de rentrer dans la ville.

" Il était minuit; un brouillard épais couvrait la terre; nous n'avions personne ni pour nous conseiller, ni pour nous guider; tout le monde nous avait abandonnés. Pressé par la crainte, accablé de mes maux, n'attendant plus que la mort, je me levai et commandai qu'on allumât les flambeaux ; mais ce prêtre les lit éteindre aussitôt, de crainte, disait-il, que les barbares, attirés par cette lumière, ne vinssent fondre sur nous.

" Nous étions donc en marche sans guide, sans lumière, dans un chemin étroit, plein d'obstacles et d'aspérités. A peine avions-nous fait un demi-mille que tout à coup le mulet qui portait ma litière trébuche et tombe sur ses genoux. Je fus renversé moi-même et avec tant de violence que je crus mourir. Je me relevai; je pouvais à peine marcher. Évéthius me donna la main; pendant longtemps il fut obligé de me conduire, ou plutôt de me soutenir et de me traîner dans les chemins ténébreux et pleins de mauvais pas. Réprésentez-vous dans quel état j'étais, environné de maux, brisé par ma chute, brûlé par la fièvre, ignorant tout ce qui se passait, m'imaginant à chaque instant voir les barbares ou entendre leurs cris, et tremblant de tomber entre leurs mains. Je ne puis pas vous raconter les autres incommodités de mon voyage , les craintes, les fatigues et les privations sans nombre que j'ai éprouvées, les périls que j'ai courus. Grâces à Dieu pour toutes ces choses : je ne puis y penser sans me réjouir, sans tressaillir d'allégresse, comme un homme qui possède un grand trésor. Je vous prie de vous en réjouir aussi avec moi, et de remercier la bonté infinie du Seigneur qui nous a fait la grâce de souffrir pour son saint nom tant. d'injures et d'afflictions. Je vous conjure aussi de ne rien dire à personne, et de fermer la bouche à ceux-mêmes qui en voudraient parler. "

VII. Le saint évêque ne tomba point entre les mains des Isaures; il continua péniblement sa route : la force héroïque de son âme croissait avec la faiblesse de son corps, par la pensée consolante que chaque pas qu'il faisait pour aller au lieu de l'exil, parmi tant de contradictions, de douleurs, de craintes et d'obstacles, lui fournissait l'occasion de cueillir à chaque instant les palmes d'un nouveau martyre. Comme le divin Paul, son protecteur et son modèle, il pouvait dire : J'ai fait de longs voyages; j'ai couru divers périls; périls sur les fleuves, périls de la part des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation, périls de la part des gentils, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts, périls de la part des faux frères ; j'ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim et la soif, beaucoup de jeûnes, le froid et la nudité, mais la grâce de Dieu me suffit; loin de moi de me glorifier en autre chose que dans la croix de Jésus-Christ (1). Ces pensées de la foi soutenaient son courage, le réjouissaient dans ses souffrances et l'aidaient à surmonter toutes les difficultés.

1. II. Cor., cap. II.

Enfin l'illustre exilé, après avoir passé la Bithynie, la Phrygie, la Galatie, la Cappadoce et une partie de la Cilicie, arriva à Cucuse dans le mois de septembre de la même année, 404. Son pénible voyage avait duré soixante-dix jours.

Quelque pénible qu'il eût été, c'était plutôt un triomphe qu'une humiliation ; partout, sur la route, sa vertu avait reçu du clergé et du peuple des marques d'intérêt et de vénération. Depuis longtemps la nouvelle de son arrivée à Cucuse était répandue; on l'y attendait avec une sainte impatience; il y fut reçu avec tous les égards que méritaient sa vertu et sa dignité. Les hommes les plus distingués de la ville se firent un devoir de lui offrir à l'envi leurs maisons. Chrysostome choisit de préférence celle de Dioscore, homme de condition et distingué par sa piété. Ce seigneur ayant appris que le saint évêque arrivait à Cucuse, avait envoyé son intendant jusqu'à Césarée, pour le prier de vouloir bien accepter sa maison pour demeure de préférence à toute autre. Dès que le saint fut arrivé, Dioscore se retira avec sa famille dans une maison de campagne pour le laisser plus libre, après avoir pourvu toutefois aux choses nécessaires à la vie, et pris en particulier les mesures indispensables contre la rigueur de l'hiver que Chrysostome appréhendait beaucoup. La charité de Dioscore eut à Cucuse de nombreux imitateurs; chacun s'empressait de l'assister dans ses besoins, et quoiqu'il n'y eût point de marché public dans la ville, Chrysostome, loin de manquer du nécessaire dans ce lieu désert, se vit réduit à se plaindre de son abondance et du trop de soin que l'on prenait de lui.

VIII. Adelphius, évêque de Cucuse, surpassa tous les autres par son respect , par sa charité et par les bons offices qu'il rendit au saint exilé. Chaque jour il était auprès de lui, s'intéressant à sa saleté, fournissant, autant qu'il le pouvait, à ses besoins, cherchant à le distraire par sa conversation, et à lui faire oublier qu'il était en exil. Son dévouement pour Chrysostome et le respect que lui inspirait sa sainteté allaient si loin, qu'il le pria un jour de prendre sa place sur le siège épiscopal de Cucuse et de devenir le vrai pasteur de son troupeau. De son côté, Chrysostome avait une grande vénération pour cet évêque, qu'il qualifiait de très-saint; il aimait sa conversation, et il va jusqu'à écrire au prêtre Constance, que les entretiens d'Adelphius étaient pour lui non-seulement une consolation, un secours dans ses maux, mais une source de richesses spirituelles, et il ajoute que par la liaison et les rapports intimes qu'il avait avec lui, il était devenu en quelque sorte un autre homme.

IX. Le séjour de Cucuse, la paix et la tranquillité que Chrysostome y goûta après de si violents orages, furent favorables à sa santé; la fièvre qui le dévorait depuis plies de soixante-dix jours disparut bientôt, et il se fortifia peu à peu.

En arrivant à Cucuse le saint évêque eut un grand sujet de joie et de consolation, ce fut d'y voir arriver celle qui ne l'avait jamais quitté, qui lui avait servi en quelque sorte de mère, qui s'était associée à ses joies et à ses douleurs, et qui, s'arrachant aux douceurs de la patrie, l'avait suivi d'Antioche à Constantinople, malgré la distance, les fatigues et les dangers inséparables d'un si long voyage. C'était Sabinienne, sa tante paternelle et diaconesse de Constantinople. Cette vertueuse femme, très-avancée en âge, distinguée par les illustrations de sa famille, par ses richesses, et surtout par la grande et éminente sainteté de sa vie, qu'elle avait consacrée aux soins des pauvres et des malades, avait eu une grande part aux tribulations du saint évêque. Dans son attachement pour Chrysostome, elle avait toujours espéré que l'orage suscité contre lui se dissiperait, et qu'elle aurait la consolation de mourir sous sa conduite. Mais lorsqu'elle vit ses espérances trompées et son pasteur exilé par la rage des méchants, elle ne put souffrir d'être séparée de lui pour vivre dans une ville où régnaient le schisme et l'impiété. Décidée à mourir ou à le suivre jusqu'aux extrémités de la terre, dans les déserts de la Scythie, comme il en était question, partout enfin où il irait, elle accomplit sa généreuse résolution. Ni sa grande vieillesse, ni sa faiblesse, ni la longueur du voyage, ni la difficulté des chemins, ni les conseils de ses amis qui lui représentaient les dangers auxquels elle s'exposait, ne furent capables de la retenir. Exilée volontaire , elle quitta Constantinople et arriva toute brisée de fatigue, mais pleine de joie, à Cucuse le jour même où Chrysostome y faisait son entrée. Le clergé et le peuple la reçurent avec tout l'honneur et toute l'affection que méritait une si grande vertu; elle fut considérée comme la gloire de son sexe, et toutes les bouches s'ouvrirent pour louer une démarche aussi généreuse et aussi héroïque. La Providence la destinait à de grands sacrifices; hélas! seule des parents de Jean, elle devait être affligée par le spectacle des douleurs de son exil et de sa mort.

X. Cependant, le départ du saint évêque n'avait pas rétabli la paix dans Constantinople. Tandis qu'il se reposait de ses fatigues et écrivait à sa chère fille Olympiade et à Péan, son ami, de cesser les poursuites qu'ils faisaient pour changer le lieu de son exil, il apprit que la ville impériale était pleine de confusion et de trouble. Les impies triomphaient, les hérétiques et les païens se réjouissaient d'être délivrés de celui qui les contenait par son autorité et les inquiétait par les entreprises de son zèle et par sa parole éloquente; les catholiques sincères étaient plongés dans un deuil profond, ils pleuraient comme une famille qui a perdu son chef et son père. L'Église de Constantinople ressemblait à un troupeau qui , après avoir vécu longtemps dans de gras pâturages arrosés de sources d'eaux vives, vient tout à coup à perdre son pasteur, et se trouve, au milieu du désert, exposé à la fureur des bêtes féroces. On pourrait la comparer encore à un vaisseau battu par la tempête, brisé par l'orage et voguant à la merci des vents et des flots, sans mât, sans gouvernail et sans pilote. Arsace, le vieil évêque intrus, Théophile d'Alexandrie, Acace de Bérée, Antiochus de Plolémaïde, Sévérien de Gabales et leurs partisans, soutenus et protégés par la cour, réunissaient tous leurs efforts pour consommer le schisme. Ils cherchaient à justifier leur conduite, renouvelaient contre le saint évêque des calomnies absurdes, citant à tout propos les conciles impies qui l'avaient condamné. Affectant même pour leurs décisions un respect hypocrite, ils prétendaient que la condamnation et l'exil de Jean étaient justement mérités, que tout catholique devait y souscrire avec respect, oublier l'évêque banni et s'empresser de communiquer avec le saint vieillard qui avait été élu canoniquement à sa place. Mais tels n'étaient pas les sentiments des catholiques; Arsace n'était à leurs yeux qu'un pasteur sans mission, assis sur le siège de Constantinople contre les saintes règles de l'Église. La condamnation de Chrysostome était injuste dans le fond et nulle dans les formes, et ils regardaient comme un crime de communiquer avec les partisans du schisme. Aussi fuyaient-ils les églises tenues par les amis d'Arsace, pour s'assembler dans les bains, au milieu des campagnes et dans les bois, où ils célébraient ensemble les divins mystères et entendaient la parole sainte; leur zèle et leur piété n'étaient retenus ni par la difficulté des temps et des lieux, ni par la crainte des menaces et des supplices. Ce fut alors que l'on vit l'accomplissement de ces paroles du Sauveur

Le disciple n'est pas au-dessus du maître, s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi (1).

XI. Dès le départ du saint, sous le spécieux prétexte de rechercher les auteurs de l'embrasement de l'église et du palais sénatorial, on traîna en prison évêques, prêtres et diacres, vierges, veuves, hommes et femmes. La persécution s'étendit peu à peu; les amis du saint furent persécutés à outrance. Les uns périrent dans les supplices, les autres furent incarcérés; quelques-uns condamnés à l'amende, quelques autres envoyés en exil; tous, sous la dénomination de Joannites, eurent une part plus ou moins grande aux souffrances du glorieux martyr. Parmi les amis de Chrysostome on comptait à la cour Studios, gouverneur de Constantinople, qui fit tous ses efforts pour arracher aux poursuites de la justice les malheureux dont l'attachement pour Chrysostome faisait tout le crime. Le saint lui écrivit pour le remercier de son zèle et lui donner en même temps des consolations sur la mort de son frère : " Vous savez, lui dit-il, combien les choses humaines sont fragiles; vous savez qu'elles passent avec la rapidité d'un torrent. Si celui que nous regrettons avait été méchant et livré au crime, il faudrait le pleurer et gémir sur son sort, mais comme il a été vertueux, estimons son sort heureux : il n'est point allé à la mort, mais il est passé du combat au prix, de la lutte à la couronne, d'une mer orageuse à un port tranquille. "

1. Joan., cap, IV.

XII. Péan, personnage illustre, non moins distingué par ses vertus que par les charges importantes qu'il remplissait, fut aussi persécuté. Le saint évêque, dans les quatre lettres qu'il lui écrivit, le félicite de son zèle et de sa foi; il l'exhorte à gémir sur l'aveuglement des persécuteurs et à se réjouir sur le sort de ceux qui souffrent : " Votre lettre m'a comblé d'une joie sainte et d'une extraordinaire consolation, non point à cause des tristes nouvelles que vous m'annoncez, mais parce qu'après me les avoir annoncées, vous ajoutez qu'il faut se résigner et dire Gloire à Dieu de tout! Cette parole est vraiment un trait qui frappe à mort le démon, qui donne à l'âme paix et sécurité, qui fortifie et dissipe tous les nuages amoncelés par la tristesse. Oui, gloire à Dieu de tout! Répétons-le sans cesse et toutes les tempêtes seront dissipées, la tristesse fuira , le mérite et la récompense seront notre partage. Gloire à Dieu de tout ! Cette parole fut pour Job le bouclier et l'épée qui lui donnèrent la victoire sur le démon, l'arc-en-ciel qui lui annonça la paix; c'est elle aussi qui couronna pour jamais le saint patriarche de l'auréole de l'immortalité. "

XIII. Brison, eunuque de l'impératrice Eudoxie et notaire de l'empereur, celui qui ramena de Préneste le saint évêque lors de son premier exil, ne fut point oublié. Chrysostome se plaint de ne point recevoir de ses lettres " La seule grâce que je vous demande, c'est de m'écrire souvent et de ne pas me priver de cette consolation, sous prétexte que je suis trop éloigné de vous. Vous savez quel plaisir c'est pour moi, au milieu de mes peines, d'apprendre fille vous et vos amis vous portez bien. "

Il écrivit aussi à Léonce, personnage distingué et son intime ami : " J'ai été banni de votre ville, lui dit-il, mais non de votre coeur. Personne ne pourra me ravir cet avantage, et en quelque lieu que j'aille, je porte partout le souvenir de votre amitié. "

Sa lettre à Cratère, gouverneur de Cappadoce, qui fit tous ses efforts pour arrêter la fureur des moines, n'est pas moins remarquable : " Je n'oublierai jamais tout ce que vous avez fait à Césarée pour calmer les troubles affreux excités contre nous, lui écrivit Chrysostome. Je publie ce service devant tout le monde en quelque lieu que j'aille, et je conserve, mon admirable Seigneur, la plus vive reconnaissance pour les soins empressés que vous avez pris de ma personne. "

Parmi les laïques éminents dont l'amitié et le souvenir consolaient Chrysostome, nous pourrions encore citer Gémelle et Théodose, généraux illustres, Théodote et Théodore, hommes consulaires, qui ne cessèrent de lui être attachés.

XIV. Le clergé n'avait pas fait défaut à l'amitié de Chrysostome; malgré la défection d'un grand nombre d'ecclésiastiques gagnés par ses ennemis , il comptait parmi ses partisans et ses défenseurs une multitude de saints évêques et de saints prêtres qui lui témoignèrent leur attachement, soit en s'exposant à la persécution pour sa cause, soit en compatissant à ses malheurs. Tels furent Elpide, vieillard vénérable et évêque de Laodicée, qui prit généreusement la défense de Chrysostome dans le conciliabule assemblé contre lui; Pallade, historien de sa vie, évêque d'Hélénople; Cyriaque, évêque d'Émèse, relégué à Palmyre; Démétrius, exilé chez les Maziques, en Lybie; Eulisius, évêque de Bostre, emprisonné dans le château de Misphas, chez les Sarrazins; Anatole, évêque d'Adana; Anysius, évêque de Thessalonique; Alexandre, évêque de Corinthe, et un grand nombre d'autres. Parmi les prêtres et les diacres, on compte Créthius qui l'accompagna dans le voyage de l'exil, Constance qui alla l'y attendre ; Hypatius qui souffrit de grandes persécutions; le diacre Théodote, à qui le saint écrivit sept lettres dans lesquelles il parle de son zèle, de ses travaux et de l'amitié qui l'avait exposé pour sa cause à tant de tribulations.

XV. L'attachement que plusieurs vertueuses damés témoignèrent à leur pasteur exilé attira aussi sur elles la colère des persécuteurs. Outre la veuve Olympiade qui comparut devant les juges pour avoir à répondre de l'incendie de l'église, et qui condamnée à une forte amende flet néanmoins quelque temps après obligée, à cause des persécutions dont elle était l'objet, de quitter Constantinople et de se retirer à Cyrique, nous citerons encore Procule, sainte veuve, Syrienne de nation, que sa charité pour les pauvres et les malades et son admirable piété avaient fait admettre au rang des diaconesses de Constantinople. Son dévouement pour la cause de Dieu et de l'Église lui mérita de souffrir de grands maux et de grandes persécutions, que partagea avec elle Euthalie, sa compagne, non moins distinguée par sa foi et sa charité. Chrysostome les console par la considération de la vanité des choses humaines qui changent et qui passent, et par l'espérance des récompenses incompréhensibles et éternelles promises à ceux qui souffrent. Chrysostome écrivit aussi plusieurs lettres à Cartérie, qui employait noblement ses grandes richesses à verser d'abondantes aumônes dans le sein des pauvres. L'attachement qu'elle avait pour Chrysostome, l'admiration dont elle était remplie pour ses vertus et sa sainteté, lui inspira la résolution d'entreprendre le voyage de Cucuse. Elle aurait exécuté ce projet, si une longue et douloureuse maladie ne l'avait retenue : sa piété se dédommagea en composant des parfums et des remèdes qu'elle envoya au pontife exilé. Chrysostome la remercie dans une lettre qu'il lui adresse et la prie de lui donner des nouvelles de sa santé.

Trois autres dames souffrirent des persécutions pour la cause de Chrysostome : c'étaient Chalcidie, Asyncritie et Onésycratie. Les deux premières étaient depuis trèslongtemps sous la direction de Chrysostome. Elles auraient fait le voyage de Cucuse sans la rigueur du temps et la crainte des Isaures. Le saint évêque les remercie et leur écrit qu'il n'a pas besoin de les voir à Cucuse pour être assuré de leur sincère affection. Ces saintes femmes vivaient dans la retraite en la compagnie de plusieurs autres. Chrysostome leur écrivait de fréquentes lettres pour les affermir et les consoler. Onésycratie, que quelques historiens ont confondue mal à propos avec Asyncritie, n'était pas moins attachée à la cause du saint pontife. De grands malheurs, entre autres la perte d'une fille unique qu'elle aimait tendrement, étaient venus éprouver sa patience et sa vertu. Chrysostome gémit avec elle et la console par la pensée de l'immortalité. Une autre sainte femme appelée Namée, attachée à Chrysostome et persécutée à son sujet, s'excuse de lui avoir écrit la première; elle lui exprime le désir de le voir; elle regrette d'être retenue par la faiblesse et la maladie. Chrysostome lui répond qu'elle n'est pas coupable pour avoir pris l'initiative, mais bien pour l'avoir fait trop tard, et qu'elle n'a qu'un seul moyen de réparer sa faute, c'est de lui écrire souvent.

XVI. Mais parmi les filles spirituelles de saint Chrysostome, celles qui furent persécutées avec le plus de violence furent, comme nous l'avons dit, sainte Olympiade, Pentadie et Nicarète. Pentadie appartenait par sa naissance et ses alliances aux premières familles de l'empire. Après la mort du consul Timase, son mari, elle entra dans l'ordre des Veuves et devint diaconesse de Constantinople. Elle se signala par ses austérités et ses vertus. Elle fut la providence des pauvres, la consolation des malades, l'asile des pèlerins et des voyageurs. Nulle, plus qu'elle, n'était connue à Constantinople pour ses aumônes, sa charité inaltérable, sa foi vive, sa piété sincère, son éloignement du schisme et son attachement à Chrysostome; nulle aussi n'éprouva plus qu'elle les effets de la haine des méchants. Cette sainte veuve, qui ne connaissait que l'église, les hôpitaux et sa chambre, fut traînée devant les tribunaux. Les ennemis de Chrysostome déroulèrent devant elle un système de calomnies aussi absurdes qu'atroces; mille faux témoins parurent; des juges iniques s'efforçaient au moyen de l'intimidation et des injures de la contraindre à signer ces calomnies et à parler contre son sentiment; mais, selon les expressions de Chrysostome, cette sainte veuve pleine de courage, s'élançant comme un aigle, prit son essor vers les cieux, et rompant tous les filets des méchants s'éleva à la hauteur d'une sainte liberté. Loin de se laisser surprendre par les honteux artifices de ces hommes pervers, elle sut les convaincre de calomnie, venger l'innocence du pontife exilé et celle de ceux qui étaient dans les fers pour sa cause. Chrysostome ayant appris qu'elle pensait à sortir de Constantinople pour venir partager à Cucuse son exil et ses douleurs, lui écrivit pour la détourner de ce dessein et la conjurer de demeurer à Constantinople pour l'amour de Dieu et dans l'intérêt des fidèles persécutés, dont elle était l'appui et la consolation. Cette lettre de saint Chrysostome à Pentadie nous fait connaître quelles persécutions étaient exercées à Constantinople contre tous ceux qui lui étaient restés fidèles. Des ruisseaux de sang avaient coulé, un grand nombre de personnes de considération avaient enduré des supplices, et même des enfants innocents tourmentés par le fer et le feu avaient expiré sous la main des bourreaux.

Sainte Nicarète, que l'Église a placée sur les autels, fut obligée de quitter Constantinople pour éviter la persécution et ne pas voir les excès monstrueux qui s'y commettaient. Cette illustre dame était née à Nicomédie, elle appartenait aux premières familles de cette ville. Dès sa première jeunesse elle s'était consacrée à Dieu par le voeu de virginité perpétuelle, et était venue à Constantinople pour y demeurer dans un monastère nombreux habité par des vierges. Frappée dans sa fortune, elle supporta cette perte avec beaucoup de grandeur d'âme et trouva même encore dans le peu qui lui restait de quoi subvenir aux besoins des malheureux. La prière, l'oraison, le soin des pauvres et des malades qu'elle nourrissait et à qui elle donnait des remèdes préparés de ses mains, occupaient chacun des instants de sa vie. Elle aimait la retraite et le silence et ne se montrait en public que quand le service des pauvres l'exigeait. Son humilité lui faisait éviter les louanges avec le plus grand soin; sa douceur envers le prochain était inaltérable; son courage ne se démentit jamais au milieu des plus cruelles épreuves; enfin quelque difficiles que fussent les circonstances où elle se trouva, elle fut toujours fidèle à ses saintes résolutions.

Chrysostome admirateur de ses vertus voulut lui donner la conduite des vierges dont l'Église de Constantinople avait soin, mais son humilité lui fit constamment refuser une charge qu'elle croyait au-dessus de ses forces. Elle eut part aux tribulations de son évêque et de son père; exilée volontaire, elle se retira loin d'une ville où régnaient le désordre et la violence et mourut dans une grande vieillesse, sans avoir eu la consolation de voir le calme et la paix se rétablir.

Pendant que ces saints personnages en butte aux humiliations et à la violence défendaient avec un invincible courage la sainte cause de la foi et de la justice, tandis qu'ils protestaient par leur attitude contre la violation des règles de la discipline de l'Église, du fond de son désert le saint exilé soutenait leur ardeur, consolait leur tristesse et applaudissait à leur triomphe. Il léguait à la postérité, par les lettres qu'il leur écrivait, le souvenir admirable de leur zèle et de leurs souffrances. L'antiquité nous en a conservé un grand nombre : nous citerons celle qu'il adressait aux évêques, aux prêtres et aux fidèles incarcérés pour sa cause.

XVII. " Heureuses chaînes, heureuses prisons, s'écrie-t-il, heureux trois fois, mille fois heureux nous-mêmes, illustres captifs du Seigneur! Vous avez gagné l'affection de toute la terre, vous êtes devenus chers à ceux-mêmes qui ne vous ont jamais vus. Oui, la terre et la mer retentissent de vos louanges, partout on publie votre constance, votre fermeté inébranlable, votre résolution inflexible et la grandeur d'âme que vous avez montrée. Quel admirable combat vous avez soutenu, quel courage invincible voles avez déployé! Non , vous n'avez été vaincus ni par l'aspect effrayant du tribunal, ni par les menaces, ni par les supplices divers; la prison, les noires calomnies, la rage des accusateurs, les insultes atroces, le spectacle et la crainte de mille morts, rien n'a été capable de vous ébranler. Vous avez triomphé et voilà pourquoi vos louanges sont partout célébrées non-seulement par la bouche de vos amis, mais encore par celle de vos ennemis qui ne peuvent s'empêcher de vous admirer en secret. Réjouissez-vous parce que vos noms sont écrits dans le ciel parmi ceux des martyrs. Si le Seigneur veut que l'on se réjouisse d'être calomnié à cause de la récompense, quelle ne doit pas être la joie, quelle ne doit pas être la récompense, quand à la calomnie viennent se réunir les chaînes, les prisons, les glaives, les tourments, les blessures, les bannissements et tous les genres d'épreuves!

" Réjouissez-vous donc, frères bien-aimés, réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse; soyez fermes, armez-vous de force et de constance, songez aux saints effets produits par votre exemple; comptez si vous pouvez la multitude de ceux que vous avez soutenus, encouragés, affermis dans le bien, non-seulement parmi vos concitoyens, mais parmi les étrangers. Persévérez donc., méditez souvent cette parole de l'apôtre : Les maux de cette vie ne sont rien en comparaison de la gloire et de la récompense qui nous attend (1). Prenez courage et patience, l'épreuve finira et la récompense sera éternelle. Priez aussi constamment pour moi : quoique séparé, de vous depuis si longtemps et par une si grande distance, je suis cependant chaque jour au milieu de vous par la pensée; il me semble que je vous vois, que je vous entends, que je baise respectueusement vos fronts chéris, que j'admire les couronnes triomphales qui ornent vos têtes. J'attends du Seigneur la récompense de l'amour que je vous ai voué à jamais, illustres prisonniers pour la cause de Dieu. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, exposez-moi le détail de vos souffrances, c'est une grâce que je vous demande; vos lettres sont pour moi un grand sujet de consolation dans le lieu de mon exil. "

XVIII. Quelque temps après les prisonniers furent

1. Ad Rom., cap. VIII.

élargis par les soins de Studius, gouverneur de Constantinople, mais leur prison fut remplacée par le bannissement. L'empereur Arcade publia un édit conçu en ces ternies: "Puisqu'il est impossible de découvrir les auteurs de l'incendie, nous ordonnons que les ecclésiastiques seront élargis de la prison, placés dans un vaisseau et bannis de la ville. Que si quelqu'un reçoit encore chez soi des évêques et des ecclésiastiques étrangers, toute la maison sera proscrite; la même peine de proscription est portée contre ceux qui recevront les ecclésiastiques de la ville qui seraient assez hardis pour tenir des assemblées tumultueuses hors des murs." Les mêmes édits défendaient sous peine d'amende aux esclaves et aux personnes libres de sortir de la ville pour célébrer les divins mystères.

XIX. Sur ces entrefaites mourut Arsace, évêque de Constantinople, après seize mois d'intrusion. Sa mort agita de nouveau les esprits, toutes les ambitions se réveillèrent, les ennemis de Chrysostome se hâtèrent de choisir un évêque capable de les seconder et de continuer l'oeuvre commencée. Leur choix s'arrêta sur Attique, prêtre arménien de naissance, sans génie, sans talent, artificieux et fourbe, obstiné dans les sentiments qu'il avait adoptés, implacable dans ses haine, Attique, pour tout dire en un mot, qui, selon le témoignage de Pallade, avait été le principal ouvrier de la cabale qui avait déposé Chrysostome. Sous son gouvernement les calomnies, les injures, les persécutions, les condamnations, les violences continuèrent. On vit des personnes de tout âge, de tout rang, des vierges, des vieillards et des enfants, frappés dans leur honneur, leur liberté , leurs biens et même leur vie. Le récit de ces persécutions arrachait des larmes au saint exilé : mais il gémissait moins sur le sort des catholiques qu'il estimait heureux de souffrir, que sur les maux épouvantables qui attendaient les persécuteurs et qui bientôt allaient fondre sur eux. Oubliant ses propres infortunes pour ne s'occuper que de celles de ses frères, Chrysostome consolait, exhortait les fidèles; il soutenait les faibles, il animait les forts; il se réjouissait de la persévérance des uns et gémissait sur les défections causées par la crainte des persécutions, l'amour de l'argent ou l'ambition des honneurs.

XX. Pendant que Chrysostome déplorait les malheurs de son peuple et cherchait comme une tendre mère à rassembler autour de lui tous ses enfants poursuivis et persécutés, son cœur fut frappé d'un nouveau coup par les événements qui avaient jeté le trouble dans l'Église d'Antioche, sa patrie. Il apprit dans son exil la mort de Flavien, patriarche de cette ville. Ce saint évêque n'avait pas oublié Chrysostome, son fils spirituel, qui avait été pendant douze années sa bouche, son oracle, l'interprète de ses pensées et en quelque sorte son coadjuteur sur le siège d'Antioche. Plein d'estime pour Chrysostome et pénétré de reconnaissance pour les démarches qu'il avait faites dans le but de le réconcilier avec les évêques d'Occident, il avait embrassé son parti et défendu sa cause avec l'autorité que lui donnaient son grand âge et sa position. Chrysostome se réjouissait de l'avoir pour approbateur de sa conduite et pour protecteur dans sa disgrâce. Il espérait que la prudence et la sainteté reconnues de Flavien contribueraient à calmer l'agitation et à rapprocher les esprits. Mais Dieu ne voulait laisser aucun appui humain au saint exilé. Flavien mourut en 404 quelque temps après l'arrivée de Chrysostome à Cucuse, après avoir gouverné pendant vingt-cinq ans l'Église d'Antioche. Toute la ville pleura sa mort, et par respect pour ses vertus on ne s'occupa qu'à lui donner un successeur digne de lui. Tous les esprits s'arrêtèrent sur un saint prêtre de la ville appelé Constance, ami de Chrysostome, distingué par sa foi vive, son zèle et son ardente charité. C'était un homme d'une sagesse profonde, puissant en paroles et en œuvres, grave et prudent dans sa conduite et si compatissant, qu'il oubliait souvent le soin de prendre sa nourriture pour secourir les affligés. Mais le démon, qui voulait entièrement troubler les églises d'Orient, empêcha l'élection de ce saint prêtre par le ministère même de ceux qui avaient chassé Chrysostome. Craignant l'autorité du patriarche d'Antioche dans la cause de Chrysostome, ils se hâtèrent d'en choisir un favorable à leur parti : ils le trouvèrent dans la personne du prêtre Porphyre. Cet homme, indigne du sacerdoce, était né à Constantinople; il avait fait pendant longtemps les fonctions de diacre dans cette église; mais il n'avait jamais eu l'esprit ecclésiastique. Possédé au contraire de l'esprit du monde, ami de la vanité et du plaisir, on le voyait dans les assemblées bruyantes, parcourant les rues, s'arrêtant, s'amusant à considérer les spectacles des saltimbanques, les farces des comédiens et les courses de chevaux. On dit même qu'il était l'ami des magiciens et des enchanteurs. Avec cette légèreté d'esprit, il était adroit, insinuant, il savait se ménager l'amitié des princes, des hommes de la cour et de certains évêques, non pas dans l'intérêt de l'Église, mais dans celui de ses partisans qu'il faisait ordonner au préjudice de ceux qui étaient dignes du sacerdoce. Il avait joué, comme nous l'avons vu, un grand rôle dans le conciliabule du Chêne assemblé contre Chrysostome, et avait été un de ses plus ardents accusateurs. Cette dernière qualité était, aux yeux de la cour et des persécuteurs, un titre incontestable au siège patriarcal d'Antioche. Porphyre mit en oeuvre toutes ses ressources; appuyé par ses amis, il accusa le prêtre Constance de troubler la ville d'Antioche; il obtint un décret d'exil qui l'obligea de se retirer dans l'île de Chypre. Porphyre, débarrassé de son rival, arrive à Antioche; il écarte ceux du clergé qui lui portent ombrage, entre autres deux amis de Chrysostome, prêtres célèbres, Diaphante et Cyriaque; il met en mouvement la cabale, et enfin il profite de la circonstance où le peuple d'Antioche est occupé à des divertissements au faubourg de Daphné, pour se faire sacrer évêque d'Antioche. Son élévation avait la même origine que celle d'Attique de Constantinople; ses moyens étaient les mêmes, c'était le même esprit; ce furent aussi les mêmes hommes qui le sacrèrent, c'est-à-dire Acace de Bérée, Sévérien de Gabales et Antiochus de Ptolémaïde, ennemis du saint exilé.

Dès que le peuple d'Antioche connut ce qui s'était passé, il se souleva contre une pareille élection ; la multitude armée de torches ardentes et de matières inflammables environna la maison de Porphyre, et cet homme ambitieux eût péri inévitablement dans les flammes, sans le secours que lui apporta l'armée. Porphyre se maintint par la protection d'un vieillard cruel et corrompu qu'il avait fait nommer capitaine du guet de la ville d'Antioche.

Tous les catholiques, honteux de voir un pareil évêque à leur tête, s'abandonnèrent à la désolation. La plus grande partie du clergé et du peuple refusa de communiquer avec Porphyre. On célébra les mystères dans les forêts, les jardins et les champs, et l'on vit se renouveler a Antioche les scènes qui avaient désolé et qui désolaient encore Constantinople : les amendes, les prisons, les exils et les meurtres. Un décret de l'empereur Arcade , sollicité et obtenu par la faction de l'impiété, résume tout et fait connaître la situation de l'église d'Orient.

" Nous ordonnons, dit-il, que les gouverneurs des provinces empêchent les assemblées illicites de ceux qui , sous prétexte d'orthodoxie, méprisent les églises saintes et sacrées et s'assemblent ailleurs. Nous voulons et ordonnons que l'on chasse de l'église sans pardon ceux qui sont séparés de la communion d'Arsace, de Théophile et de Porphyre et qui ont quelque différend sur ce sujet avec ces trois révérends pères de notre sainte religion. "

Les méchants triomphaient, le mal s'étendait de proche en proche ; de Constantinople il avait passé dans les provinces de l'Orient; la cause de Chrysostome n'était plus une cause particulière et personnelle : c'était désormais la cause des évêques fidèles, il s'agissait de la liberté de l'Eglise et de l'épiscopat.

XXI. Quand le pilote a longtemps et inutilement lutté contre les vents et les flots soulevés, si son gouvernail est. brisé, si la tempête, redouble, si le vaisseau est poussé contre les écueils; c'est alors que, tremblant à la vue du danger dont il est menacé , il élève vers le ciel ses yeux et ses mains pour supplier le Seigneur de venir à son aide. Chrysostome et les saints évêques des églises de l'Orient s'étaient opposés, autant qu'ils l'avaient pu, aux entreprises des méchants. Ils avaient lutté avec courage contre les vents de l'orgueil et les flots tumultueux des ambitions effrénées ; leurs efforts avaient échoué contre les écueils de la perfidie et de l'intrigue soutenue par la puissance des princes. Tout l'Orient était dans la confusion, les évêques étaient exilés, les fidèles catholiques étaient poursuivis et persécutés, et les lois elles-mêmes portées par l'empereur non-seulement toléraient, mais ordonnaient ces injustes violences. Dans cette cruelle extrémité, tous les yeux se dirigèrent vers la ville éternelle, tous les coeurs s'élancèrent vers le père commun des fidèles, vers l'Évêque des évêques, vers celui qui, parla plénitude de la puissance qu'il a reçue de Dieu de paître et de gouverner toute l'Église, pouvait enfin apporter un remède à tant de maux et rétablir la paix. Les évêques d'Orient, et en particulier Chrysostome , regardaient le Vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, comme le pilote sacré de l'Église, comme l'asile inviolable des évêques persécutés, et ils se souvenaient de la protection puissante que saint Athanase en avait reçue, lorsqu'il fut chassé de son siège à diverses reprises par les ennemis de la consubstantialité du Verbe.

XXII. Saint Innocent, natif d'Elbe, était alors depuis deux ans sur le siège de saint Pierre, et édifiait le monde catholique par son zèle ferme et prudent et par le spectacle d'une vertu vraiment apostolique. Ce fut à ce saint Pape que Chrysostome eut recours, mais il fut prévenu par Théophile d'Alexandrie. Ce patriarche, auteur de tout le mal, voulait mettre de son côté l'apparence de la justice. Persuadé de la pleine puissance et de la souveraine autorité du Pape sur toutes les églises, il se hâta d'envoyer à Rome un lecteur avec des lettres par lesquelles il informait saint Innocent I de la déposition de Chrysostome, sans en marquer ni le sujet ni aucune des circonstances. Cette lettre produisit un effet tout contraire à celui qu'il espérait. On soupçonna la justice de sa conduite, on l'accusa de précipitation et de témérité, et surtout on le blâma d'annoncer une affaire aussi grave sans donner de détails sur les circonstances de cette déposition. La cour romaine est patiente, mais surtout elle agit avec une admirable prudence. Innocent retarda sa réponse à Théophile jusqu'à ce qu'il fût plus amplement informé. Trois jours se passèrent ainsi; le lendemain, on vit arriver quatre évêques chargés de trois lettres pour le Pape. Ces évêques étaient : Pansophius de Pisidie, Pappus de Syrie, Démétrius de Galatie et Eugène de Phrygie. Les lettres dont ils étaient porteurs étaient l'une de Chrysostome, l'autre de quarante évêques qui communiquaient avec lui, la troisième de son clergé. Voici le contenu de la lettre du saint exilé à Innocent :

" Au très-pieux, très-révérendissime seigneur et maître, des évêques, salut. Avant de lire le contenu des lettres que j'adresse à votre Sainteté, vous aurez sans doute appris, très-révérendissime Père, les audacieuses choses commises par l'iniquité dans nos provinces; elles sont si graves et si étranges, qu'il n'est aucun lieu de la terre qui n'ait ouï parler d'une si sanglante tragédie. Le bruit qui s'en est répandu a excité partout le deuil et les lamentations. Toutefois, sachant qu'il ne suffit pas de gémir sur les maux, mais qu'il faut les guérir et chercher les moyens d'apaiser cette grande tempête excitée dans l'Église, j'ai cru qu'il était nécessaire de mettre la main à l'oeuvre. C'est pourquoi, à ma demande, les très-vénérables seigneurs Pansophius, Pappus, Démétrius et Eugène n'ont pas hésité à quitter leurs églises, à se confier à la mer et à entreprendre un long voyage. Ces saints évêques, accompagnés des diacres Paul et Cyriaque, prosternés aux pieds de votre Sainteté, vous feront connaître ce qui s'est passé et apprendront de votre bouche les moyens de faire cesser le mal. Que votre Sainteté me permette néanmoins de joindre mon récit à celui qu'ils vous feront de vive voix. " C'est ici que Chrysostome raconte, avec une admirable candeur, les menées de Théophile, les circonstances du conciliabule du Chêne, les accusations portées contre lui, la défection d'une partie de son clergé, gagné par ses ennemis, sa condamnation, son exil, son retour, et enfin son départ pour Cucuse et les troubles excités dans Constantinople. Après cet exposé, Chrysostome ajoute : " Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que ces maux ne sont pas encore finis; au contraire, ils augmentent tous les jours, ils ont passé de Constantinople dans le reste des provinces. Nous sommes devenus la risée des nations, ou plutôt personne, pas même les hommes les plus méchants, ne peut rire de nos misères, tant le mal est grand! Partout les ecclésiastiques se séparent de leurs évêques, les évêques et les peuples sont déjà divisés ou se diviseront bientôt, on ne voit de toutes parts qu'un douloureux enfantement de toutes sortes d'afflictions et un revirement général de toute la terre.

" Je vous conjure donc de faire paraître en cette rencontre la force et la diligence qui vous sont si ordinaires et de vous hâter de guérir les maux de l'Église. Car si on laisse introduire cette coutume pernicieuse, si on souffre qu'un évêque entreprenne sur le diocèse d'un autre , quelque distant qu'il soit; s'il est libre à un évêque de faire comme il l'entend, de déposer, de chasser son collègue selon son caprice, bientôt tout l'univers sera en feu, on ne verra partout que des prélats qui chercheront à se supplanter les uns les autres. C'est pourquoi, très-révérendissime Père, pour éviter ces malheurs, déclarez nul tout ce qui se fait contre moi, en mon absence, par des hommes incompétents, lors même que je ne refusais pas de. comparaître devant un tribunal légitime; ordonnez que ceux qui ont ainsi agi contre les règles de l'Église soient soumis aux peines canoniques; et daignez nous continuer votre amitié. N'ayant été ni convaincu, ni condamné légitimement, n'étant pas coupable, nous vous demandons, très-saint Père, de nous continuer les lettres de votre communion, et toutes ces marques de votre affection, dont nous avons si longtemps joui et qui faisaient notre joie et notre consolation. Que si nos adversaires persistent à nous imputer les crimes pour lesquels, contre toutes les règles, ils nous ont chassé, nous sommes prêt à nous défendre devant un tribunal incorruptible et à prouver notre innocence. Quand vous serez donc pleinement convaincu de la vérité de toutes ces choses par le rapport fidèle que vous en feront nos très-chers et très-religieux frères, nos seigneurs les évêques, nous vous prions de nous rendre tous les offices qui dépendront de votre pouvoir. La grâce que nous recevrons de vous en cette circonstance ne s'arrêtera point à notre personne seulement, mais toutes les églises du monde vous en seront redevables, et Dieu, qui désire la paix des Eglises, vous en donnera la récompense. J'ose en terminant, très-révérendissime et très-saint seigneur et maître, vous souhaiter toutes sortes de prospérités et me recommander à vos instantes prières. "

XXIII. Le Pape se conforma au désir de Chrysostome; dans sa réponse il ne rejetait de sa communion ni l'un ni l'autre parti; il annulait le jugement de Théophile, et il prescrivait un concile d'orientaux et d'occidentaux, auquel on n'admettrait ni amis ni ennemis. Peu de temps après, un prêtre et un diacre de Constantinople arrivèrent à Rome avec des lettres de Théophile adressées au Pape, et les actes d'un concile d'après lesquels il paraissait que trente-six évêques, dont. vint-neuf égyptiens, avaient condamné Chrysostome. Sans aucun égard pour ces accusations qui lui parurent trop peu fondées, le Pape répondit en ces termes : " Mon frère Théophile, nous vous tenons dans notre communion vous et notre frère Jean, comme nous vous l'avons déclaré dans les lettres précédentes, et nous vous répondrons la même chose toutes les fois que vous nous écrirez. Que si on examine légitimement tout ce qui s'est passé par collusion, il est impossible que nous y trouvions une raison suffisante de quitter la communion de Jean. Si donc vous persistez dans votre jugement, présentez-vous au concile qui se tiendra, Dieu aidant, et expliquez les accusations suivant les canons de Nicée; car l'Église romaine n'en tonnait point d'autres. " Ayant ainsi renvoyé les députés de Théophile, le Pape attendit, dans le jeûne et la prière, que Dieu accordât la paix à l'Église. Il adressa cependant à Chrysostome une lettre qui n'est point parvenue jusqu'à nous, et dans laquelle, au rapport de Pallade, il assure le saint exilé de son estime et de toute son amitié, en même temps qu'il l'encourage à supporter les maux qu'il endure pour la cause de la religion et de l'Église. Cette lettre fit grand bruit en Orient, où Démétrius, évêque de Pisimonte en Galatie, un des députés envoyés à Rome par Chrysostome, eut grand soin de la répandre et de la faire publier (1); tant alors était grande l'autorité du pontife romain, tant on était convaincu de sa souveraine suprématie sur toutes les Églises du monde et de la nécessité d'être en communion avec l'Église romaine, sous peine d'être regardé comme hérétique ou schismatique (2) !

XXIV. Les amis de Chrysostome avaient en vain travaillé à changer le lieu de son exil pour le rapprocher de Constantinople. La cour, obsédée par les ennemis du saint évêque, était demeurée sourde à toutes les sollicitations. Chrysostome remercia ses amis de leurs efforts avec grande effusion de cour; il les pria même de cesser leurs poursuites, et accepta avec une humble résignation le lieu, quelque sauvage qu'il fût, où la bonté de Dieu le

1. Pallad., in Dialog. — 2 Baron., anno 404.

condamnait à passer ses derniers jours. Il demeura un an à Crieuse, se retira en 405 dans la forteresse d'Arabisse, située à vingt lieues de Cucuse, et revint l'année suivante dans son premier exil. Il serait difficile de raconter ici les diverses souffrances qu'il endura pendant ces trois dernières années. Sa santé, qui avait paru se fortifier quelque temps après son arrivée à Cucuse, se trouva bientôt considérablement altérée. Dès le mois d'octobre de l'année 404, la neige couvrait les montagnes, et le froid s'éleva à une rigueur inaccoutumée dans ces déserts. Malgré les soins de Dioscore et de tous ses amis qui, de Constantinople et d'Antioche, fournissaient généreusement à tous ses besoins, il ressentit vivement les atteintes du froid et de la trop grande vivacité de l'air. Il ne pouvait sortir de sa chambre pour respirer, sans en subir de funestes conséquences. Dès cette époque, à part de légers intervalles de convalescence, sa vie ne fut qu'une suite de douleurs et de maladies perpétuelles : sans appétit, vomissant continuellement, éprouvant de violents maux de tète, il passait les nuits dans de fatigantes insomnies. Les hivers surtout de 405 et de 406 le firent cruellement souffrir, au point de le réduire à l'extrémité. Pour comble de malheur, tout le pays était infesté par les courses des Isaures qui le livraient au pillage, à l'incendie et au meurtre. Chrysostome décrit lui-même, dans plusieurs lettres adressées à ses amis, la triste situation dans laquelle il se trouvait.

XXV. " Puisque vous voulez savoir de mes nouvelles, écrivait-il à Olympiade, apprenez que je suis délivré de ma grande maladie, non pas cependant d'une manière si absolue que je n'en ressente encore les restes; j'ai de bons médecins, mais nous manquons ici de remèdes et des autres choses propres à rétablir un corps épuisé. Nous prévoyons même déjà la famine, la peste, et, pour comble de maux, les courses des voleurs qui rendent tous les chemins inaccessibles. C'est pourquoi je vous prie de ne plus envoyer personne ici; car je craindrais que ce ne fût une occasion de faire égorger quelqu'un, et vous savez combien j'en serais affligé. "

Chrysostome fait allusion ici au malheur d'Andronique , serviteur d'Olympiade , qui , en venant par ses ordres à Cucuse , était tombé entre les mains des brigands qui l'avaient dépouillé.

Dans une autre lettre adressée au diacre Théodote, il lui dit : " Je n'ose plus vous attirer ici, tant les maux de l'Arménie sont grands. Quelque part qu'on aille, on voit des ruisseaux de sang, quantité de corps morts, des maisons abattues ou incendiées, des villes ruinées; " et dans une lettre à Polybe : " Les habitants de l'Arménie ressemblent aux lions et aux léopards, qui ne trouvent leur sûreté que dans les déserts. Nous changeons tous les jours de place comme les nomades et les Scythes. Souvent les petits enfants qu'on emporte de nuit, à la hâte, par le grand froid, demeurent morts et glacés dans la neige. " Dans une autre lettre adressée à l'évêque Elpidius, il s'exprime ainsi: " Ce n'est ni le mépris, ni la négligence qui me fait garder envers vous, très-saint évêque, un si long silence; attribuez-le aux malheurs qui nous environnent et dont nous sommes assiégés de toutes parts. Je n'ai ni ne puis avoir aucune demeure fixe : tantôt je suis à Cucuse, tantôt à Arabisse; tantôt je me cache au sein des vallées et des forêts, tantôt au milieu des rochers et des déserts. Tout ici est dans le renversement, la flamme et le fer détruisent les maisons et leurs habitants. Nombre de villes avec tous leurs habitants ont péri; frappés de terreur, nous sommes obligés de changer de gîte à chaque instant; nous souffrons plus que les peines de l'exil et nous n'attendons que la mort. La forteresse qui nous sert de prison n'est pas sûre, elle ne peut se défendre. des assauts des Isaures. En considération de tous ces maux je vous prie, très-pieux et très-révérendissime seigneur, de me pardonner mon retard, et de supplier Dieu qu'il me soutienne au milieu de mes tribulations; vous savez avec quel respect et quelle sincère amitié je vous suis dévoué depuis longtemps. "

XXVI. Au milieu des peines de son exil, Chrysostome semblait s'oublier lui-même pour ne s'occuper que de ses amis. Dans deux cent cinquante lettres qui sont parvenues jusqu'à nous, et qui toutes furent écrites pendant l'exil, il s'intéresse vivement à ce qui les touche, à leur repos et à leur santé , à la tranquillité de leur famille. Par le calme de son âme et la fermeté de sa foi, il rassure leur tendresse alarmée; il les console dans leurs afflictions; il ranime leur courage par le souvenir des biens futurs, et même par l'espérance qu'il leur donne qu'ils le reverront. Au milieu de son désert, il éprouvait le besoin de recevoir de leurs nouvelles; rien n'est plus touchant que l'ardeur avec laquelle il les exhorte dans toutes ses lettres à lui écrire souvent : " J'aurais désiré , dit-il à Hésychius, un de ses amis de Constantinople, que vous m'eussiez prévenu, et qu'en m'écrivant le premier vous m'eussiez donné ce gage d'une amitié vive et ardente; cependant je n'ai pas attendu vos lettres, et je me suis empressé de vous écrire pour vous marquer par là mon tendre attachement. Je vous pardonne très-volontiers voire silence, parce que je suis convaincu que ce n'est point par négligence que vous ne m'avez pas écrit, mais par excès de modestie. Ne craignez donc plus à l'avenir de me témoigner l'amitié due vous avez pour moi en m'écrivant de fréquentes lettres, et en m'apprenant l'état de votre santé. Si vous m'écrivez souvent, quand je serais relégué aux extrémités du monde et dans un lieu encore plus désert, je trouverai dans votre amitié la plus douce consolation; car rien n'est si propre à soutenir l'âme et à la réjouir, que d'aimer et d'être aimé sincèrement : c'est ce que vous savez mieux que personne, puisque personne ne sait mieux aimer que vous. "

" Vous n'ignorez pas, écrivait-il à Marcellin, que je vous mets au nombre de mes amis, accordez-moi la grâce de m'écrire fréquemment, et de me donner des nouvelles de votre santé."

" Vous n'avez qu'un seul moyen de réparer la faute que vous avez commise en gardant un si long silence, écrivait-il à une dame d'Antioche, appelée Namée; c'est de m'envoyer une foule de lettres. "

Il écrivait à Castus, Valère, Diophante et Cyriace, prêtres d'Antioche : " Plus je recevrai de vos lettres, plus j'éprouverai une consolation sensible dans la terre étrangère que j'habite. En lisant vos lettres, je croirai que vous êtes avec moi, et je me retracerai plus vivement l'idée de votre présence. "

XXVII. Parmi les personnes à qui Chrysostome écrivait du lieu de son exil , il en est une surtout qui plus que les autres était chère à son tueur, c'était sa soeur : " Deux choses m'unissent étroitement à vous, ma soeur chérie, la nature et la grâce. Je vous aime parce que nous avons la même mère; mais surtout je vous révère et je vous aime, parce que, détachée du monde, foulant aux pieds ses vanités, méprisant comme la fumée et la poussière ses honneurs et ses plaisirs, vous vous élancez vers le ciel avec les ailes de la foi et de la piété. Je me réjouis de voir que votre saint élan vers les cieux n'est retardé ni par les soins que vous donnez à votre mari , ni par l'éducation de vos enfants, ni par la sollicitude du ménage, ni par les distractions du siècle. Je me réjouis de voir que tous les liens, toutes les affaires ne peuvent arrêter votre course ardente vers le ciel, et que vous brisez comme des toiles d'araignées tous les obstacles qui pourraient vous retenir. J'avais besoin de vous exprimer ma vive satisfaction de cette conduite; mais surtout j'avais besoin de vous écrire à l'occasion des persécutions que j'ai éprouvées, et. de l'exil auquel je suis condamné. Vous n'aurez pas manqué d'apprendre toutes ces choses, et votre tendresse inquiète a besoin d'être rassurée. Rassurez-vous donc et consolez-vous par la pensée que la vie humaine est un voyage, que la voie des souffrances est le chemin de la vertu, tandis que le vice suit la route des plaisirs. N'ambitionnez pas la prospérité malheureuse des pécheurs, niais gémissez de les voir marcher à leur perte. Ne plaignez pas les gens de bien persécutés; estimez-les heureux, parce que leur patience sera couronnée de gloire et d'immortalité, s'ils souffrent avec résignation; ne soyez pas inquiète sur mon sort, les maux que j'endure ne sont rien à mes yeux, quand je pense à la récompense. Supportez vous-même vos propres maux avec courage; ne vous préoccupez pas trop de moi, mais appliquez-vous à bien élever vos enfants, surtout votre, chère petite Épiphanie. Vous n'ignorez pas l'importance de l'éducation et quelle récompense Dieu accorde aux parents fidèles à ce devoir sacré : c'est par là qu'Abraham et beaucoup d'autres ont acquis une grande renommée, et que Job mérita la couronne. C'est à cela que le bienheureux Paul exhorte sans cesse lés parents : Élevez vos enfants, leur dit-il, dans la crainte et dans l'amour de Dieu.

" Si vous vous conduisez ainsi, sueur chérie., vous vous enrichirez de récompenses immortelles, vous me comblerez d'une joie infinie, j'oublierai tous mes maux, je les regarderai comme rien, je me croirai constamment près de vous et de votre famille, et tout sera pour moi douceur et félicité. "

Quelle âme, quel cœur, quelle foi vive, quel généreux courage brille dans toutes ces lettres! La sueur de Jean eut part à ses douleurs; elle ne devait point revoir son frère; l'histoire se tait sur son compte. Ses amis, les saints prêtres, les saintes veuves Olympiade, Nicarète et Pentadie ne devaient point également revoir le digne pasteur qui les avait si longtemps dirigés dans les sentiers de la foi et de la piété chrétienne.

Quant à Jean, il se trompait lui-même dans l'espoir de son retour : l'Église de Constantinople ne retentira plus des accents de son éloquence, et le tombeau de saint Babylas ne recevra plus ses pieuses visites. Mais avant de raconter les derniers jours d'une si belle vie, disons quelques mots des soins qui l'occupèrent pendant tout, le temps que dura son pénible exil.

XXVIII. Quelque grands que fussent les maux qu'eut a souffrir Chrysostome, sa foi fut toujours aussi vive, sa confiance aussi entière, son amour pour Dieu aussi ardent. Comme le Prophète, il bénissait le Seigneur et il désirait le faire connaître, aimer en tous temps et en tous lieux. Son zèle pour l'honneur de l'Église et le salut des âmes ne l'abandonna pas un seul instant. Ouvrier infatigable, il avait commencé à travailler dès le matin à la vigne du maître; il voulait, jusqu'à la dernière heure, supporter la chaleur et la fatigue.

Les lettres fort nombreuses qu'il écrivit de Cucuse nous le montrent toujours occupé de pensées dignes d'un prêtre fervent et d'un zélé pontife. La matière en est très-variée; c'est un recueil précieux qui nous révèle dans tout son éclat cette âme héroïque que la foi rend triomphante de l'adversité, c'est-à-dire de l'épreuve la plus dangereuse pour une vertu qui ne serait qu'ordinaire.

Plusieurs de ces lettres ont pour objet d'entretenir des rapports d'amitié avec des personnes qui lui étaient restées fidèlement attachées. Telles sont les lettres qu'il adresse à Brison, à Léonce, à Gemelle de Constantinople, à Cythère et à Cartère de Cappadoce, à Anatole, évêque d'Adana , à Candidien, Marcien, Marcellin et Alipe d'Antioche.

XXIX. Les autres sont des lettres de consolation, comme celle à Studius, préfet de Constantinople, sur la mort de son frère; celle à Malchus sur la mort de sa fille. " Je prends une grande part à votre douleur, écrit-il à Malchus, mais en même temps je vous prie, respectable Seigneur, de ne point vous laisser trop abattre par le chagrin. Non, n'attribuez point à vos péchés la mort de votre fille chérie. C'était un fruit mûr pour le ciel, vous l'avez déposée en sûreté entre les mains de notre père commun. Consolez-vous, elle est entrée au bienheureux port, dans cette vie qui ne finit pas. Arrachée à la fureur des flots de la vie présente, elle est à l'abri de tout danger, debout sur le roc immuable où elle a placé tous ses trésors. Méditez ces paroles de consolation, répétez-les à la très-religieuse dame, mère de cette enfant chérie, et faites-en un médicament salutaire qui puisse adoucir sa douleur; supportez vous-même, avec une sainte résignation, la douleur de son absence, et bénissez la main de Celui qui ne nous afflige que pour augmenter nos mérites et les récompenses promises à l'âme humble et résignée. "

Quelques autres lettres sont écrites en faveur des pauvres. Sa bonté était si connue, que, jusque dans le lieu de son exil, les habitants de Constantinople lui écrivaient pour obtenir sa protection. Nous avons une de ces lettres, écrite à une puissante dame de Constantinople, appelée Théodora. Elle avait, dans un mouvement de colère, chassé de sa maison un de ses serviteurs, et Chrysostome la prie, au nom de cet infortuné, de lui pardonner et de le recevoir de nouveau. " Si vous l'avez chassé injustement, lui dit-il, réparez l'injustice qui lui a été faite par l'effet de la calomnie; si c'est justement, consultez les lois de la douceur et accordez-lui un pardon qui vous sera beaucoup plus avantageux qu'à lui-même. "

Chrysostome ne se contentait pas d'écrire des lettres de consolation ou de condoléance; quoique exilé loin de Constantinople , il se regardait toujours , et avec raison, comme évêque et pasteur; la malice de ses ennemis avait bien pu éloigner sa personne du milieu de son peuple; mais elle n'avait pas pu arracher de son coeur l'amour et la sollicitude qu'il avait pour son troupeau chéri. Du fond de son exil, il veillait sur lui; il s'efforçait d'empcher les ravages du schisme, d'affermir les âmes chancelantes et de prémunir les fidèles contre la séduction. La chute de Pélage, que quelques auteurs pensent être l'hérésiarque de ce nom, fit couler ses larmes. Ce solitaire renommé, et qui n'était pas encore tombé dans ses erreurs, avait défendu la cause du saint évêque. Séduit par les ennemis de Chrysostome, entraîné peut-être par l'ambition, il renia ses antécédents et fit cause commune avec les schismatiques, abandonnant ainsi la cause de la justice avant celle de la foi. Saint Chrysostome écrivant à Olympiade gémit sur cette défection : " Quelle douleur j'ai ressentie du malheur du moine Pélage ! La chute d'un homme aussi pieux, aussi saint, qui se laisse séduire et entraîner, doit nous faire comprendre le mérite de ceux qui combattent et qui sont fermes, comme aussi la grandeur des récompenses qui leur sont réservées. "

Pour prévenir ces malheurs, Chrysostome excitait le zèle des prêtres catholiques; il réprimandait ceux qui remplissaient leurs fonctions avec négligence. Deux prêtres de Constantinople, Théophile et Salluste, étaient dans ce cas : ils n'assistaient pas aux assemblées religieuses; Salluste avait prêché seulement cinq fois depuis le mois de juin jusqu'au mois d'octobre, et Théophile M'avait pas prêché une seule fois dans le même intervalle de temps. Chrysostome s'en plaignit dans une lettre.

" J'ai appris avec grande douleur que vous étiez tombés dans la négligence de vos devoirs; que vous n'assistiez pas aux saints offices et que vous négligiez la prédication depuis mon départ; aucune nouvelle ne pouvait être plus triste pour moi dans le lieu de mon exil. Écrivez-moi donc pour vous justifier, ou du moins, si vous êtes coupables, pour me dire que cela n'arrivera plus. N'affligez pas le coeur de votre ami par une paresse indigne du sacerdoce. Une immense récompense est destinée aux couvres du zèle; mais aussi quel châtiment ne vous est pas réservé si vous les négligez! Songez que le serviteur paresseux de l'Évangile fut condamné et puni sévèrement, non pas pour avoir abusé de son talent, mais pour l'avoir enfoui. Eh! tandis que les évêques et les prêtres sont, les uns persécutés, les autres chassés, les autres conduits en exil, comment oseriez-vous rester dans l'inaction? Consolez, par l'activité de votre zèle, mon âme attristée. Autant j'ai de joie d'apprendre les efforts que l'on fait polir le triomphe de la foi et de l'Église, autant j'éprouve de douleur en apprenant que quelqu'un a manqué à ce devoir. Soutenez donc ce pauvre peuple affligé, ce troupeau de Jésus-Christ persécuté, et méritez par vos efforts la récompense que le père de famille a promise aux ouvriers fidèles et diligents. "

La parole de Chrysostome était puissante sur les cœurs. Il donnait à la fois des leçons et des exemples du zèle le plus généreux. Il était chargé non-seulement de Constantinople, mais encore d'Antioche, depuis l'ordination de Porphyre. Les catholiques et les prêtres fidèles de cette ville n'étaient pas moins persécutés que ceux de Constantinople. Les lettres nombreuses qu'il leur adressait pour les exhorter à soutenir avec courage les persécutions, celles surtout écrites à Castus, Valère, Diophante, Cyriaque et Arabius, prêtres d'Antioche, sont un monument de son zèle et de sa charité.

" De même que l'or jeté souvent dans le feu en devient plus brillant, ainsi les âmes, dit-il, jetées dans le creuset des tribulations, en sortent plus pures et plus saintes. Vous le savez, la tribulation opère la patience, et la patience est la mère de tous les biens; c'est un port à l'abri des tempêtes, c'est un roc inaccessible sur lequel l'âme repose en paix; elle est plus forte que l'aimant, plus inexpugnable que les plus épais remparts; à la patience sont attachées d'immortelles récompenses. "

" Je sais, écrivait-il à Chalcidie d'Antioche, je sais que dès votre jeunesse vous avez été éprouvée par diverses tribulations; celle que vous souffrez en ce moment est plus terrible (lue toutes les autres, mais je vous conjure par la très-ancienne amitié que je vous ai vouée, et qui n'est affaiblie ni par la distance des lieux ni par celle des temps, de supporter avec résignation les maux qui sont venus fondre sur vous. Ne perdez pas courage; plus les vents se déchaînent, plus l'orage gronde, plus aussi vous devez vous armer de force et de constance. Souvenez-vous de ces paroles du saint Apôtre : LES MAUX DE CETTE VIE NE SONT RIEN EN COMPARAISON DE LA GLOIRE ET DE LA RÉCOMPENSE QUI NOUS ATTEND. Il y a dans cette vie deux choses principales, les biens et les maux, et ces deux choses n'ont rien de stable ni de permanent; elles passent avec une égale rapidité : à peine ont-elles paru qu'elles disparaissent comme l'ombre. Imitez le voyageur pressé d'arriver à la patrie. Qu'il traverse des prairies émaillées de fleurs ou qu'il gravisse des collines escarpées, il ne s'arrête ni dans un lieu ni dans un autre; il ne s'occupe ni des fleurs ni des épines, il marche toujours avec courage, il se hâte, désireux qu'il est d'arriver au terme du voyage. Imitez son ardeur : ne vous attachez ni aux joies ni aux plaisirs, mais aussi passez avec courage au milieu des tribulations et des peines, n'ayant qu'un seul but , celui d'arriver à la patrie céleste; c'est la seule chose désirable, la seule digne de nous; tout le reste n'est rien. "

Pour encourager une autre pieuse dame d'Antioche, l'illustre Asyncritie, il lui disait : " Si les marchands, pour obtenir un très-modique bénéfice, traversent les mers et affrontent avec courage la fureur des flots; si le soldat, pour une méprisable solde, souffre la faim, la fatigue des voyages et mille privations dans des pays barbares, s'il expose sa vie avec joie, avec quelle ardeur ne devons-nous pas mépriser les joies, les plaisirs, notre vie même, quand il s'agit d'obtenir les récompenses célestes? Quelle excuse aurons-nous si nous vivons dans la lâcheté et la mollesse? Considérez ces récompenses, armez-vous d'un généreux courage, méprisez les choses de ce monde, les honneurs les plus brillants, la fortune la mieux établie, ne considérez toutes ces choses que comme une fumée qui se dissipe, un vain songe qui s'évanouit, une fleur qui s'épanouit et se flétrit dans le même moment. " C'est ainsi que le saint exilé, poussé par son zèle et sa charité, exhortait à la patience évêques et prêtres, veuves et vierges, solitaires, hommes et femmes de tous les âges et de toutes les conditions. Sa sollicitude s'étendait non-seulement à Constantinople et à Antioche, mais en quelque sorte à toutes les Eglises d'Orient.

XXX. Dans les desseins de la Providence, son exil fut très-utile pour la propagation de la foi, qui était sa constante occupation à Constantinople. Les peines de son exil ne lui firent pas abandonner cette sainte entreprise. Les secours abondants qu'il recevait de ses amis de Constantinople et d'Antioche lui fournissaient les moyens d'envoyer des missionnaires chez les peuples idolâtres, dans la Perse, dans la Phénicie, chez les Arabes et chez les Goths. Dans une lettre à sainte Olympiade, il lui recommande de rendre à l'évêque Maruthas, en mission chez les Perses, tous les services qu'elle pourrait, et il la prie de lui faire connaître les progrès de l'Évangile dans ce pays. Dans une lettre au prêtre Nicolas, missionnaire en Phénicie, il l'exhorte à continuer de convertir les infidèles, par lui-même et par tous ceux qu'il pourrait employer, à chercher de nouveaux ouvriers, afin de remplir ce pays d'hommes généreux et zélés. Quelque temps après il fit partir pour ce pays Jean et Géronce, solitaires du diocèse d'Apamée. " Quand le berger, leur dit-il, voit son troupeau menacé, il s'élance avec courage pour le défendre, armé du bâton, de la pierre et de la fronde. Si Jacob souffrit pendant quatorze ans le froid et le chaud; les veilles et les fatigues; si pendant tout ce temps il se soumit à faire l'office de mercenaire pour veiller à la prospérité de pauvres brebis, pensez un pets au zèle que nous devons avoir, aux travaux que nous devons supporter pour empêcher tant d'âmes de périr. Ne craignez donc pas les maux dont vous êtes menacés, bravez les obstacles et les tempêtes, armez-vous d'un saint courage, conduisez avec vous tous les ouvriers dévoués que vous pourrez trouver et partez sans différer. Ne craignez pas; les bâtiments, les chaussures, la nourriture, rien ne vous manquera. J'ai pourvu à tous vos besoins. Vous pourrez vaquer là aux saints exercices de la piété comme dans votre désert; là vous trouverez aussi le jeûne, les veilles et les sacrifices, et de plus le salut d'un nombre infini d'âmes, les récompenses attachées au péril que vous affrontez, des couronnes immortelles. Ecrivez-moi les progrès de la foi, faites-moi connaître vos travaux et vos combats, afin que je puisse m'en réjouir dans le Seigneur. " Chrysostome envoya quelque temps après le prêtre Rufin et Constantius d'Antioche, que Porphyre avait fait exiler.

Le saint évêque était instruit de tout ce qui se passait dans les pays idolâtres; il s'intéressait vivement aux progrès de la foi, à l'extinction du schisme et de l'hérésie; il ne cessait d'exhorter ses missionnaires à s'armer de zèle et de courage et de faire briller à leurs yeux les récompenses éternelles. " Nous ne rendrons pas compte des maux que l'on nous fait souffrir, au contraire, nous en recevrons la récompense; mais aussi nos maux ne pourront justifier notre lâcheté. Paul, au fond d'une obscure prison et chargé de chaînes, accomplissait les oeuvres du zèle; les trois enfants dans la fournaise et Jonas même dans le ventre de la baleine, faisaient monter vers le ciel leurs voeux et leurs prières. "

XXXI. Parmi les missionnaires que Chrysostome envoya en Phénicie, nous remarquons un saint religieux, solitaire dans les montagnes d'Antioche, ancien ami du saint évêque et intrépide défenseur de sa cause: c'est saint Aphraate. On connaît déjà le zèle de ce saint homme, sa noble indépendance, la sainte liberté de sa parole, l'ardeur avec laquelle il combattait l'hérésie et sa génereuse réponse à l'empereur Valens. Lié par une sainte amitié à Chrysostome et à tous ceux qui étaient persécutés pour la foi, il ne l'avait jamais perdu de vue depuis son départ d'Antioche; et tandis que les grands et les riches avaient abandonné l'exilé, Aphraate était resté fidèle. Nous sommes heureux de retrouver à Cucuse, auprès du saint évêque, cet ami dévoué; il était venu apporter à Chrysostome, de la part de Diogène d'Antioche, homme recommandable par sa fortune et ses vertus, une somme d'argent considérable. Mais les secours de ce genre affluaient de toutes parts à Cucuse en si grande abondance, que Chrysostome refusa tout d'abord le don qui était offert. Aphraate, poussé par son amitié, ne lui permit pas de refuser ce qu'il avait apporté de si loin et avec tant de périls. Voyant que ses instances ne réussissaient point, il lui déclara qu'il ne se chargerait pas de ses lettres et qu'il demeurerait à ses côtés jusqu'à ce qu'il l'eût obligé d'accepter. Le saint évêque n'eut pas d'autre parti à prendre; mais en acceptant, il fit demander à Diogène la permission d'envoyer ce secours aux missionnaires qui travaillaient en Phénicie.

Quoique les historiens de la vie de saint Aphraate ne parlent pas de cette circonstance, nous avons cru devoir la rapporter, parce que les traits d'un dévouement aussi généreux sont rares, et qu'ils font honneur en même temps au désintéressement de Chrysostorrie, à la bonté de son coeur et à son zèle pour la propagation de la foi.

XXXII. Cependant le pape saint Innocent Ier, touché des maux de l'Église d'Orient et voulant y apporter un remède efficace, avait réuni en concile les évêques d'Occident. Il fut décidé qu'on assemblerait à Thessalonique un nouveau concile, composé des évêques d'Orient et d'Occident. Les pères prièrent l'empereur Honorius d'en écrire à son frère Arcade; la lettre d'Honorius était ainsi conçue :

" C'est la troisième fois que j'écris à votre Clémence, pour la prier de réparer ce qui s'est fait par cabale contre Jean, évêque de Constantinople; mais il me semble que mes lettres ont été sans effet. Je vous écris donc encore par ces évêques et ces prêtres, ayant fort à coeur la paix de l'Église, d'où dépend celle de notre empire, afin qu'il vous plaise d'ordonner que les évêques d'Orient s'assemblent à Thessalonique; car ceux de notre Occident ont choisi des hommes inébranlables contre la malice et l'imposture, et ont envoyé aux cinq évêques deux prêtres et un diacre de la grande Église romaine. Recevez-les avec toute sorte d'honneurs, afin que, si on leur fait voir que l'évêque Jean a été condamné justement, ils me persuadent de renoncer à sa communion, on qu'ils me détournent de celle des Orientaux, s'ils les convainquent d'avoir agi par malice. Car, pour les sentiments des Occidentaux à l'égard de l'évêque Jean, vous les verrez par ces deux lettres que j'ai choisies entre celles qu'ils m'ont écrites, et qui valent toutes les autres, savoir : celles du pape et de l'évêque d'Aquilée. Mais je vous prie surtout de faire en sorte que Théophile d'Alexandrie assiste au concile, fût-ce malgré lui ; car on l'accuse d'être le principal auteur de tous ces maux. "

XXXIII. Chargés de cette lettre , de celles du pape saint. Innocent et des évêques d'Italie , les députés de l'Occident, accompagnés des quatre évêques Cyriaque, Démétrius, Pallade et Enclysius, partirent pour Constantinople dans les voitures fournies par l'empereur. Leurs instructions portaient que Jean ne devait pas être mis en jugement avant d'être rétabli dans son Église. On espérait par cette résolution voir bientôt renaître la paix et l'harmonie; mais le démon, par le moyen de ses ministres, fit échouer ce projet. Les députés du pape, avant d'arriver à Constantinople, devaient passer à Thessalonique pour remettre des lettres au saint évêque Anysius, ami de Chrysostome comme tous les évêques de Macédoine. Mais au moment où leur vaisseau longeait les côtes de la Grèce pour aborder à Athènes, ils furent arrêtés par un tribun militaire, qui, les ayant remis entre les mains d'un centurion, les empêcha, d'arriver à Thessalonique. On les jette dans deux vaisseaux qui à l'instant font voile vers Constantinople. Poussés par un vent favorable, ils traversent la mer Égée, les détroits de l'Hellespont, et ils arrivent le troisième jour de leur départ en vue de cette ville. Pendant la traversée, on leur avait refusé toute nourriture. lis espéraient arriver bientôt à Constantinople et remettre à Arcade la lettre d'Honorius, mais leur espérance fut vaine. La cour, poussée par la cabale, avait tiré ses plans. Au moment où le vaisseau était sur le point d'aborder, on le fait retourner en arrière, il se dirige vers les côtes de la Thrace, et les députés sont enfermés dans une forteresse maritime nommée Athyra. C'est là que séparés les uns des autres, sans nourriture, sans amis, sans ressources, on leur fit subir toutes sortes de traitements inhumains. Les lettres du pape, du concile et de l'empereur disparurent, et tous les efforts du pape et des évêques d'Occident, pour le rétablissement de la paix, n'eurent d'autre résultat que d'attirer sur les évêques et les prêtres fidèles un redoublement de persécution. Tous les amis de Chrysostome furent proscrits et exilés dans les contrées les plus sauvages et aux confins de l'empire.

XXXIV. Chrysostome, ayant appris dans son exil ce qui se passait et les efforts que l'on tentait en sa faveur, écrivit plusieurs lettres aux évêques d'Occident pour les remercier; entre autres il écrivit à Vénérius de Milan, à Chromace d'Aquilée, à saint Gaudence de Bresce, à Aurélius de Carthage, et à Hesychius de Salone. Il disait à ce dernier: " Quoique relégué aux extrémités du monde et séparé de votre Révérence par des espaces immenses, je vous suis cependant présent au moyen des ailes de l'amitié qui m'unit à vous et qui sait franchir aisément les plus longues distances. Je vous embrasse avec affection sincère, je vous remercie des efforts que vous faites pour pacifier les Églises d'Orient; je vous prie de les continuer jusqu'à ce que le calme succède à la tempête et la paix à la guerre.

" Vous n'avez sans doute pas besoin de mon exhortation, puisque avant de recevoir ma lettre vous avez tenté de si généreux efforts, mais j'ai besoin moi-même de vous exhorter parce que les maux subsistent toujours. Prenez donc courage, je vous en prie, ne cédez pas à l'orage, et tant que subsiste le mal, appliquez-y les remèdes convenables ; plus vous avez eu de combats à livrer, de travaux à subir, plus aussi votre récompense sera grande devant Dieu. " Il écrivit dans le même sens aux autres évêques dont nous avons parlé. La reconnaissance pour les services rendus, le vif attachement qu'il éprouvait pour son peuple, comme aussi le zèle ardent qui consumait son cour si dévoué aux intérêts de l'Église, se montrent également dans les lettres qu'il écrivit aux prêtres et aux évêques d'Orient persécutés à son occasion; nous remarquons surtout ces beaux sentiments dans sa seconde lettre à saint Innocent Ier, écrite la troisième aimée de son exil; nous ne pouvons nous dispenser de la rapporter tout entière.

AU SEIGNEUR DES SEIGNEURS, AU TRÈS-PIEUX, TRÈS-RÉVÉREND INNOCENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

" Si notre corps est enchaîné dans un coin obscur de la terre, notre âme, portée sur les ailes de la charité, vole dans tous les pays et jusqu'aux extrémités de l'univers. La grande distance des lieux n'est point capable de m'éloigner de votre piété, et il ne se passe aucun jour que vous ne me soyez présent. Oui, chaque jour j'admire la générosité de votre âme, la sincérité de votre affection et votre inébranlable fermeté; à chaque instant je me rappelle les consolations ineffables dont vous m'avez comblé, et ce souvenir sera pour moi un souvenir éternel. Votre vigilance, très-pieux seigneur et père, s'accroît à mesure que les flots s'élèvent, que les écueils sont plus cachés et que la tempête gronde avec plus de force : ni la distance des lieux, ni le longueur du temps, ni la difficulté des affaires, ne peuvent ralentir votre zèle.

C'est cette considération qui m'engage à vous témoigner ma vive reconnaissance, et à vous dire que ce serait pour moi une grande consolation si je pouvais vous écrire plus souvent. Mais la distance qui nous sépare, le manque d'occasions favorables et sûres, les ravages des barbares qui ferment tous les chemins m'en empêchent. Je vous prie donc, très-pieux Père, d'attribuer le trop long silence que j'ai gardé non pas à la négligence, mais à l’impossibilité; votre piété ne m'accusera pas, mais plutôt elle me plaindra. Loin qu'il y ait négligence de ma part, je voudrais au contraire à chaque instant vous témoigner ma reconnaissance pour les bontés plus que paternelles que vous avez eues à mon égard. Votre piété a fait tout ce qu'il était possible de faire jusqu'ici; et si le succès avait répondu à vos désirs, tous les troubles se

raient apaisés, les fautes corrigées, les scandales réparés; les Eglises jouiraient d'une profonde tranquillité; et au lieu devoir les lois méprisées et les saintes règles de nos pères foulées aux pieds, nous verrions au contraire régner partout l'ordre et une admirable régularité. Mais puisque la malice des hommes a rendu inutiles vos efforts et augmenté encore les troubles et les maux de l'Église au delà de tout ce que l'on peut dire, je conjure votre vigilance de ne point se laisser abattre, de ne point abandonner les hommes méchants à leur perversité, mais de travailler avec courage à guérir nos maux quelque incurables qu'ils paraissent. Rien n'est plus digne de votre zèle. Il s'agit des intérêts de l'Église universelle; il s'agit de relever les églises renversées, de rendre les peuples à l'unité, de ramener des évêques exilés et de remettre en vigueur les sacrées constitutions de nos pères foulées aux pieds. C'est pourquoi je vous prie, je vous supplie, Père très-saint, de considérer la fureur de la tempête et d'agir avec vigueur pour la calmer. Vous y réussirez, j'en ai la douce confiance. Mais quand même cela n'arriverait pas, vous n'en auriez pas moins de mérite aux yeux du Seigneur; les efforts de votre charité combleraient de consolations infinies ceux qui gémissent sous le poids de l'injustice. Je ne me plains pas des maux que j'endure les maladies, la faim, la guerre, les massacres, l'horreur de la solitude, la terreur inspirée par le glaive des barbares, les mille morts suspendues sur ma tète, rien ne me trouble; votre affection constante, l'amitié sincère et bienveillante que vous me témoignez me fait oublier mes maux et mes périls; elle me console au delà de toute expression. Votre affection est pour moi un mur de défense, un asile inviolable, un port tranquille, un trésor de biens, une source de consolations infinies et de véritable bonheur. Que l'on me chasse encore de Cucuse, que l'on m'exile dans un lieu plus désert encore, rien ne m'épouvante; partout je serai heureux, si je puis me rendre le témoignage que je possède votre affection paternelle. "

Cette lettre, où se peignent si bien l'âme et le coeur de Chrysostome, fut écrite dans l'année 406. Les événements dont nous avons parlé, c'est-à-dire l'injure et les violences faites aux ambassadeurs du pape et des évêques d'Occident, étaient connues de Chrysostome. Il eut la douleur de voir la persécution se ranimer à Constantinople, à Antioche et dans tout l'empire. Les évêques, les prêtres, les pieux fidèles se virent de nouveau en proie aux calomnies, aux injures, aux violences, aux proscriptions et à l'exil. Plus les évêques d'Occident faisaient d'efforts pour pacifier les églises, plus aussi les évêques mercenaires de l'Orient s'agitaient pour faire échouer toute entreprise de paix. Certains catholiques se lassaient, d'autres se plaignaient, quelques-uns se scandalisaient de voir l'oppression des bons et le triomphe des méchants; un certain nombre de fidèles, trompés et séduits par les schismatiques, abandonnaient la bonne cause pour communiquer avec Attique , Théophile et Porphyre.

XXXV. Le saint exilé gémissait sur tous ces malheurs, et ce fut pour consoler les uns, instruire et soutenir les autres, que malgré le délabrement de sa santé, ses craintes perpétuelles et les misères de l'exil, il composa un Traité divin; en vingt-quatre chapitres et qui a pour titre : QUE PERSONNE NE PEUT NUIRE A CELUI QUI NE SE NUIT PAS A LUI-MÊME. Il le composa autant pour se fortifier lui-même dans la tribulation qu'on lui faisait souffrir, que pour fournir à ses amis des motifs de consolation. Il l'envoya à sainte olympiade vers le commencement de l'année 407. Nous voudrions pouvoir le traduire tout entier aussi bien que celui qui a pour titre CONTRE CEUX QUI SE SONT SCANDALISÉS DES MALHEURS ET DES ADVERSITÉS DONT LE PEUPLE ET LES PRÊTRES SONT AFFLIGÉS; mais ce serait trop retarder le récit; nous nous contenterons d'en donner une faible analyse, renvoyant le lecteur à l'original lui-même, dans la persuasion que ces traités sont utiles pour tous les temps, qu'ils conviennent à toutes sortes de personnes, et que rien n'est plus propre à remplir d'une joie spirituelle les personnes les plus accablées d'afflictions. Toute la substance du traité repose sur cette pensée, que le seul mal véritable est le péché, que lui seul porte atteinte à l'âme, que ce que nous appelons maux ou disgrâces, c'est-à-dire la pauvreté, les maladies, les pertes de biens, les calomnies, la prison, l'exil, la mort même ne peuvent nuire à un homme juste, parce que rien de tout cela n'est capable de porter atteinte à la vertu. Il établit sa proposition par les exemples de l'Écriture.

" Quel mal fut-ce pour Abel d'être immolé par la main de son frère et de subir une mort violente et prématurée? Ne fut-ce pas pour lui, au contraire, une occasion qui lui procura une couronne éclatante? Quel mal firent à Jacob la haine et les violentes menaces de son frère , sa fuite, l'exil qu'il subit, la servitude et la faine extrême qu'il souffrit? Joseph, pour avoir été calomnié, vendu, exilé, incarcéré, exposé à la mort, en fut-il moins célèbre? Moïse perdit-il quelque chose pour avoir été trahi et en quelque sorte mille fois lapidé par son peuple? Les prophètes ne furent-ils pas illustrés par les maux que les Juifs leur firent endurer? Les machinations infinies du démon nuisirent-elles au saint homme Job, la fournaise ardente, aux trois enfants de Babylone?

Daniel ne perdit-il pas la liberté et la vie? Élie ne fut-il pas poursuivi, chassé, errant dans les déserts et dévoré par la faim? David ne fut-il pas poursuivi par Saül, attaqué par son fils et accablé de toutes sortes de maux? Jean-Baptiste fut décapité, les Apôtres périrent de divers supplices, et les saints martyrs n'ont-ils pas perdu la vie au milieu des bûchers, par le tranchant du glaive., soirs la dent des lions et au milieu des plus affreuses tortures? Tous ces grands hommes, tous ces saints, ne sont-ils pas devenus plus illustres à proportion des calomnies, des injures dont ils étaient accablés et des tortures qu'ils ont endurées ?

" L'Apôtre ne se réjouit-il pas dans ses souffrances, ne dit-il pas : Loin de moi de me glorifier en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Et quand il veut célébrer la gloire et l'amour de Jésus-Christ, notre Seigneur et commun Maître, laissant de côté le ciel, la terre, la mer et toutes les autres créatures qui sont a notre usage, prenant la croix entre ses mains, ne s'écrie-t-il pas : DIEU A FAIT ÉCLATER SON AMOUR ENVERS NOUS EN CE QUE, LORS MÊME QUE NOUS ÉTIONS ENCORE PÉCHEURS, JÉSUS-CHRIST EST MORT POUR NOUS. Et quand l'Apôtre saint Jean veut nous parler de l'amour de Dieu pour nous, ne croyez pas qu'il va parler des miracles, des prodiges opérés; il les laisse, et, montrant la croix,

Il s'écrie : DIEU A TANT AIMÉ LE MONDE QU'IL NOUS A DONNÉ SON FILS; et saint Paul ajoute : IL N'A POINT ÉPARGNÉ SON FILS, IL L'A LIVRÉ A LA MORT POUR NOUS SAUVER TOUS.

" Les afflictions ne peuvent donc nuire à personne, elles sont honorables, elles sont même nécessaires. La vie est une arène, un gymnase de patience; c'est un combat, c'est une fournaise ardente. Dieu nous jette dans cette fournaise de l'adversité, c'est afin de nous purifier, d'exciter les lâches, de rendre plus fortes les âmes généreuses, et en même temps de séparer la paille du bon grain. Laissons agir la Providence, contions-nous en sa bonté, ne lui demandons pas raison de sa conduite, pas plus qu'un malade ne demande raison au médecin qui le blesse pour le guérir. Ne soyons pas étonnés des maux que nous voyons dans l'Église; souvenons-nous qu'il y a toujours eu des martyrs de la vérité. Nos souffrances glorifient le Seigneur; elles soutiendront les justes; elles ramèneront les pécheurs; les païens eux-mêmes en ressentiront les bons résultats. Méditez toutes ces choses, frères bien-aimés; considérez les exemples des saints; et animés par cette considération, demeurez fermes et immobiles dans l'attente des biens qui nous sont préparés; ces richesses, ces récompenses seront non pas égales à vos travaux et à vos souffrances, mais infiniment supérieures. Vous recevrez non pas des couronnes périssables, mais des joies et des couronnes immortelles. "

En donnant ce faible aperçu des deux lettres de Chrysostome à ses amis persécutés, nous regrettons de ne pouvoir les reproduire tout entières. C'est le cri du combat, c'est la voix du général qui excite ses soldats, c'est la parole ardente d'une âme toute de foi, embrasée du zèle le plus pur, brûlant d'amour pour Dieu et pour son Église, et heureuse de souffrir: c'est, en un mot, la plus belle apologie connue des persécutions et des souffrances. L'âme de Chrysostome se répand, sa parole vive et pleine de foi fait passer dans les coeurs la sainte ardeur dont il est animé; on le suit , on le comprend , on l'admire, on l'aime, et en terminant on est forcé de s'écrier : HEU REUX CEUX QUI SOUFFRENT PERSÉCUTION, PARCE QUE LE ROYAUME DES CIEUX LEUR APPARTIENT!

XXXVI. Ce cri de la foi, poussé du fond du désert par le saint exilé, avait ranimé le courage et l'ardeur des combattants. Les fidèles de Constantinople, diacres, prêtres et évêques, continuèrent à vivre séparés de la communion des persécuteurs simoniaques , intrus et schismatiques. Le Pape saint Innocent, informé de la déplorable situation de l'Église, avait écrit une lettre au clergé et au peuple de Constantinople. Dans cette lettre, le Père commun des fidèles les console, après avoir gémi sur les désordres et les scènes de scandale qui avaient lieu en Orient. Il déplore l'injustice commise envers Jean, leur évêque et son frère dans l'épiscopat. Il les exhorte à accroître leurs mérites par la patience, et leur fait connaître que bientôt les troubles seront apaisés par l'autorité d'un concile œcuménique. " Attendons un peu, leur dit-il en finissant, et, abrités sous le mur de la patience, espérons de la bonté de Dieu la complète réparation de toutes les injustices. "

Les paroles bénies du Pontife romain étaient aussi venues dans le désert consoler l'illustre exilé. Le saint Pape lui écrivit par le diacre Cyriaque, qu'un juste avait droit d'espérer que son innocence serait enfin mise au grand jour, qu'il devait attendre cette faveur de la bonté de Dieu; qu'en attendant ce moment désiré, il fallait garder son âme en paix, appuyée sur le bon témoignage de sa conscience. " Souvenez-vous de l'exemple des saints qui ont souffert les persécutions; vous savez qu'il n'en est presque aucun qui n'ait été éprouvé par diverses tribulations. Que votre charité donc, très-vénérable frère, se console et se fortifie au milieu de toutes ces épreuves. Les maux que vous endurez vous seront infiniment profitables, et votre âme ainsi purifiée sera conduite au port par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vous regarde et vous considère du haut du ciel. "

XXXVII. La voix du chef de l'Église réjouissait le coeur de Chrysostome. Il espérait que par son autorité les troubles qui divisaient les Églises d'Orient, et qui en particulier désolaient son troupeau chéri, seraient bientôt apaisés ; que les saints évêques exilés pour sa cause seraient rétablis, et que les pieux fidèles qui versaient chaque jour des larmes amères sur son éloignement pourraient enfin soles sa conduite servir en paix le Seigneur et opérer leur salut. Ces douces espérances, il les exprimait encore à sa chère fille Olympiade dans une des dernières lettres qu'il écrivait en 407. " Consolez-vous, lui disait-il, et attendez avec confiance l'heureuse fin de mon exil; ce n'est pas seulement pour vous réjouir que je vous parle ainsi, mais c'est parce que j'ai presque la certitude de mon retour. Je puis me tromper; mais il me semble que s'il n'était pas dans les desseins du Seigneur que je revoie Constantinople, les persécutions que j'ai subies, les voyages pénibles, la faim, la soif, le froid, la chaleur, les maladies de toutes sortes, le manque des choses nécessaires, les craintes, les douleurs, les maux enfin si multipliés que j'ai soufferts m'auraient fait mourir depuis longtemps; et cependant il n'en est pas ainsi, ma santé s'est fortifiée et je me porte mieux que les années précédentes. "

Telles étaient les espérances de Chrysostome; mais, hélas! ces espérances ne devaient pas être réalisées. Dieu permettait sans doute cette illusion afin de lui donner un adoucissement dans ses maux, ou pour le tenir dans une sainte humilité à sa dernière heure.

XXXVIII. Au moment même où le saint exilé écrivait de la forteresse d'Arabisse ces lignes pleines d'espérance à sa chère fille Olympiade, ses ennemis obstinés, Sévérien de Gabales, Atticus de Constantinople, Porphyre d'Antioche et quelques autres , ourdissaient de nouvelles trames contre lui. Il était difficile qu'il en fût autrement. Jamais Chrysostome, même à Antioche et à Constantinople, n'avait été plus illustre; son nom était répété jusqu'aux extrémités de la terre; le récit de ses persécutions, le bruit de ses vertus, retentissaient de toutes parts; le monde enfin était partagé à son occasion : d'un côté, le Pape et la cour romaine, les évêques, les prêtres, les solitaires et les vierges fidèles, la justice, la charité, le zèle, l'amour de l'Église et le dévouement sans bornes; de l'autre, des hommes sans aveu, de viles courtisans, des évêques et des prêtres mondains, poussés par l'envie, agités par l'ambition et parvenus aux honneurs par la cabale et l'intrigue. Cucuse et Arabisse étaient immortalisées. C'est de là que Chrysostome écrivait des lettres qui le mettaient en rapport avec tout ce que l'empire possédait d'hommes vertueux et illustres; c'est là qu'affluaient de tous les lieux de la terre, de Phénicie, de Syrie, de Cilicie, de Constantinople et d'Antioche, les personnages les plus recommandables. Les uns venaient se jeter aux pieds du saint exilé, recevoir de sa bouche des avis et des consolations et se recommander à ses saintes prières; les autres, frappés de sa renommée, ne voulaient pas mourir sans avoir vu un homme aussi illustre; quelques-uns fixaient leur demeure à Cucuse ou dans les environs, se condamnaient à une espèce d'exil volontaire pour être plus rapprochés du saint évêque et jouir de sa conversation; ceux même qui étaient empêchés de venir lui envoyaient leurs domestiques chargés de secours et de présents. C'est à lui qu'avaient recours les évêques, les prêtres et les fidèles persécutés par les deux prélats intrus d'Antioche et de Constantinople. C'est de Gueuse et d'Arabisse enfin que partaient les lettres de direction et d'encouragement adressées aux solitaires et aux prêtres qui évangélisaient l'Arménie, la Gothie, la Phénicie, l'Arabie et la Perse, comme aussi les aumônes nombreuses destinées à soulager les misères des peuples ravagés par la guerre et la peste.

XXXIX. Les ennemis de Chrysostome ne pouvaient être indifférents à tant de zèle et à tant de dévouement. Sa réputation les troublait en excitant en eux les sombres mouvements de l'envie; tout exilé qu'il était, son zèle et sa puissance les faisaient trembler. " Voyez, disaient-ils, combien ce mort est terrible, puisqu'il épouvante encore les vivants et les vainqueurs, et qu'il leur donne plus de terreur que les fantômes n'en donnent aux petits enfants. " Les mouvements des évêques, les démarches que l'on faisait à Rome, et surtout l'arrivée des députés du concile d'Occident, les décidèrent à mettre le comble à leur iniquité. Pour se débarrasser une bonne fois dit saint évêque, ils vinrent trouver l'empereur Arcade. " Jamais, lui dirent-ils, ni l'Église, ni l'Empire n'auront de tranquillité, tant que Jean sera environné de ses amis, tant que Gueuse et Arabisse seront un centre où afflueront les visiteurs. Ces lieux sont trop rapprochés de Constantinople et d'Antioche. Changez donc le lieu de son exil, et ordonnez qu'il soit transporté aux extrémités les plus sauvages et les plus inconnues de votre empire. " Le faible Arcade approuva leur demande, et l'arrêt d'exil ou plutôt l'arrêt de mort fut de nouveau porté contre Chrysostome.

L'Empire ne manquait pas de lieux déserts, de pays barbares, mais aucun ne parut plus propre au dessein des persécuteurs que Pityonte. Cette petite ville ignorée était située à l'extrémité de l'empire romain, dans la Colchide, sur les bords septentrionaux du Pont Euxin, à la frontière des Sarmates, peuples les plus barbares d'entre les Scythes. Pour y arriver depuis Constantinople, il fallait traverser le Pont-Euxin dans toute son étendue, ou, si l'on prenait le chemin de terre, il fallait parcourir un espace de plus de 600 lieues, franchir des fleuves, des déserts, des rochers et des montagnes inaccessibles. Quoique Pityonte fût plus rapprochée d'Antioche de cent lieues, le voyage pour se rendre à la première de ces villes n'en était pas moins impossible, parce qu'il fallait traverser mille déserts et mille contrées habitées par des peuples dont l'histoire connaît à peine les noms.

XL. Chrysostome reçut, avec son calme ordinaire, l'arrêt qui le condamnait à un nouvel exil. Soumis humblement aux volontés du Seigneur, il se consolait dans ses souffrances. " MON COEUR, écrivait-il à Olympiade, COUTE UNE JOIE INEXPRIMABLE DANS LES SOUFFRANCES; IL Y TROUVE UN TRÉSOR CACHÉ. VOUS DEVEZ VOUS EN RÉJOUIR AVEC MOI ET BÉNIR LE SEIGNEUR QUI M'ACCORDE DANS UN TEL DEGRÉ LA GRÂCE DE SOUFFRIR POUR LUI. "

XLI. Deux officiers, chargés de le conduire, arrivèrent à Cucuse. Ils avaient été choisis par les persécuteurs du saint évêque. Dans la crainte que ces deux soldats ne se laissassent aller à des sentiments de compassion à la vue de Chrysostome, et par égard pour sa réputation et sa sainteté, on leur avait promis de l'avancement s'ils parvenaient, à force de violences et de mauvais traitements, à le faire mourir en chemin. Ils n'exécutèrent que trop bien les ordres qu'ils avaient reçus. Leur inhumanité alla si loin, que l'un des deux officiers, voyant Chrysostome affaibli et presque mourant, ne put s'empêcher de lui faire ses excuses, disant qu'ils avaient reçu des ordres; mais l'autre était si brutal, qu'il s'irritait des ménagements de son compagnon, traitait le Saint sans pitié et le faisait marcher sans relâche le jour et la nuit. C'était pour ce soldat impitoyable un plaisir de le faire voyager par les ardeurs brûlantes du soleil, espérant que le saint évêque étant chauve en serait très-incommodé; quelquefois même il se faisait un jeu de l'exposer à la fureur des orages et à une pluie torrentielle. Bien plus, ajoutant l'injure à la cruauté, il s'amusait à voir le saint exilé mouillé jusqu'à la moelle des os, tout ruisselant de pluie et de sueur et se traînant à peine. Tout ce qui peut soutenir les forces dans un long voyage, lui était interdit : une nourriture confortable, les bains si nécessaires dans ces contrées, quelques jours de repos, un logement convenable. Ses guides ne lui permettaient pas de s'arrêter un seul instant dans les lieux où il eût pu trouver des marques de sympathie et quelque soulagement dans ses maux. Ils choisissaient, pour faire halte, les endroits les plus sauvages, les villages les plus pauvres, où l'on trouvait à peine un morceau de pain et quelque masure abandonnée pour y passer deux ou trois heures de la nuit.

XLII. Ce cruel voyage durait depuis trois mois. L'illustre persécuté parvint à Comane, petite ville dans la province du Pont; mais ses forces étaient épuisées. Sans pitié pour lui, sans égard pour sa faiblesse, les gardes le firent passer outre, et parcoururent encore un espace de six milles; mais arrivés dans un réduit dépendant d'une église dédiée à saint Basilisque, évêque de Comane , et martyrisé autrefois avec saint Lucien d'Antioche durant la persécution de Maximien, il fut impossible de continuer la route. Force fut à ses bourreaux de déposer le saint évêque dans l'oratoire du prêtre à qui était confiée la garde des saintes reliques. C'était là que devait se terminer le voyage de Chrysostome; là aussi devaient finir ses maux, son exil et son martyre; là il devait échapper à la rage de ses persécuteurs pour prendre non plus la route de l'exil, mais le chemin de la patrie.

La nuit même de son arrivée dans cette église, pendant que ses gardes réparaient leurs forces pour recommencer le lendemain leurs cruels traitements, et que Chrysostome abandonné à lui-même se recommandait à la bonté, du Seigneur , tout à coup le saint martyr Basilisque lui apparut et lui adressant la parole : PRENEZ COURAGE, MON FRÈRE JEAN, lui dit-il, DEMAIN NOUS SERONS ENSEMBLE. Cette vision le remplit de joie et de consolation; il comprit que la fin de ses maux était arrivée. Dès le lendemain, il pria ses guides de le laisser dans ce lieu jusqu'à onze heures du matin; mais sa prière ne fut point exaucée. Ce fut même pour eux un motif d'accélérer le départ; on l'obligea donc encore de faire trente stades de chemin; mais soit que le mal se fût extraordinairement accru, soit que les gardes se fussent égarés dans la route, soit que Dieu eût touché le coeur de ces barbares afin de donner à son serviteur la consolation de mourir auprès du martyr qui lui avait donné, la nuit précédente, la nouvelle de sa liberté, il fallut revenir au même lieu d'où l'on était parti.

Le saint évêque connaissant que sa fin était proche, voulut donner des marques publiques de sa joie. Il quitta ses habits; il se revêtit, comme aux jours solennels, d'une tunique blanche comme la neige; il prit une chaussure de même couleur, comme pour se préparer aux noces de l'Agneau céleste. Ayant distribué aux assistants le peu de bien qui lui restait, sans oublier les deux soldats qui le conduisaient, il reçut, étant encore à jeun, la communion des sacrés symboles de Notre-Seigneur, c'est-à-dire la sainte Eucharistie. Puis ayant fait sa prière en présence de tous les assistants, il la termina par ces paroles qui résument toute la piété chrétienne, et. qui lui étaient familières : DIEU SOIT GLORIFIÉ DE TOUT; puis ayant dit AMEN, et formé sur lui le signe de la Croix, il étendit doucement les pieds et remit tranquillement son âme entre les mains de Dieu. Il était âgé de soixante ans; sa mort arriva le 14 septembre de l'année 407. Nous nous abstenons ici de toute réflexion. Les faits parlent assez d'eux-mêmes; que le lecteur les médite. Prosterné en esprit dans l'église de saint Basilisque auprès du lit de mort du saint évêque, qu'il s'écrie comme cette voix qui venait du ciel : HEUREUX CEUX QUI MEURENT DANS LE SEIGNEUR; DÈS MAINTENANT ILS SE REPOSERONT DE LEURS TRAVAUX, CAR LEURS OUVRES LES SUIVENT !

XLIII. Dieu tonnait l'iniquité, il pourrait l'empêcher s'il le voulait; mais il ne le fait pas pour des raisons tirées de sa sagesse, de sa puissance et de sa bonté. La sagesse a créé l'homme libre, elle le laisse libre; sa puissance sait tirer la lumière des ténèbres et le bien du mal, et sa bonté permet le triomphe de l'iniquité, afin d'augmenter le mérite de ses saints et de leur préparer une plus magnifique récompense. Si sa justice punissait toujours le crime en cette vie, elle enlèverait à la vertu une partie de son mérite en gênant la liberté; si elle ne punissait jamais, elle ferait douter de la Providence. Que Dieu donc parle ou qu'il se taise; qu'il fasse éclater la foudre ou qu'il répande sur la terre la douce rosée du ciel; qu'il contienne ses vengeances ou qu'il fasse tomber ses fléaux, il est toujours sage, toujours juste, toujours bon, toujours adorable. Les coups mêmes dont il frappe les pécheurs en cette vie sont des grâces de miséricorde qu'il leur fait pour les ramener à lui.

XLIV. Pendant que les tristes événements dont nous avons parlé se passaient à Constantinople et dans les provinces, les pieux fidèles, les prêtres et les saints évêques persécutés, effrayés de tant d'iniquités, tremblant à la pensée des justices divines, levaient vers le ciel leurs yeux et leurs mains, conjurant le Seigneur, non pas de frapper les coupables, mais de les convertir et de les épargner. Leurs humbles prières ne furent point écoutées : Dieu, qui est le juste vengeur de l'innocence opprimée, voulut faire voir que ceux qui se réjouissent du succès de leurs cabales ont une courte et vaine satisfaction, et que, s'il abandonne quelquefois ses saints à la fureur de leurs ennemis quand il veut les purifier par les souffrances, il se réserve aussi le droit de châtier dès cette vie même ceux qui croient sa justice endormie et qui se flattent de l'espérance d'une malheureuse impunité. C'est ce qui arriva; quelque temps après le départ de Chrysostome, la colère de Dieu éclata. Le 30 septembre, le ciel se couvrit tout à coup de nuages menaçants. Bientôt l'éclair sillonna les nues, le tonnerre se fit entendre d'une manière inaccoutumée, la fondre frappait, brisait, consumait tout ce qu'elle rencontrait, une grêle affreuse ravagea Constantinople et les campagnes environnantes; les habitants se crurent à la veille du même malheur qui avait éclaté lors du premier exil de Chrysostome.

Cette tempête affreuse fut considérée comme un châtiment du ciel par les amis du saint exilé; ses ennemis ne virent dans cet événement qu'un effet naturel, un orage semblable à tous ceux qui sont si fréquents sur les eûtes du Bosphore; mais ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux en apprenant la manière tragique dont périrent les principaux persécuteurs. Dès le G octobre suivant, l'impératrice Eudoxie mourut dans les douleurs de l'enfantement, 407. Sa mort fut tellement regardée comme un châtiment de Dieu que, au rapport de l'historien Nicéphore, le peuple croyait encore longtemps après que cette princesse, en punition des troubles qu'elle avait excités dans l'Église, était en mouvement perpétuel dans sa tombe et l'agitait de secousses effrayantes. Cette princesse a joué un assez grand rôle dans cette histoire pour que nous n'ayons pas besoin de dire que l'avarice, la vanité poussée à l'excès, un orgueil démesuré firent tous les malheurs de l'Église et les siens propres : malheureuse de n'avoir pas voulu comprendre que Dieu ne l'avait élevée à la suprême puissance que dans l'intérêt du salut des peuples, plus malheureuse encore d'avoir méconnu les règles de la justice et d'avoir poursuivi de sa haine profonde le saint Pontife qui était le défenseur le plus ardent des droits de l'Église, l'ami des peuples et le plus ferme appui du trône impérial.

Sévérien de Gabales, Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde furent bientôt frappés par la mort. Parmi les acteurs de cette cabale, plusieurs furent affligés d'horribles maladies; plusieurs moururent d'une manière étrange. L'un tomba d'un escalier et resta sur la place; l'autre mourut inopinément en exhalant une odeur insupportable. Un troisième eut les entrailles brûlées, le ventre ulcéré et tout le corps rongé de vers, avec une horrible infection.

Enfin le ciel parut ne `vouloir épargner aucun des coupables. Tel eut la goutte précisément au doigt dont il avait souscrit l'inique proscription. Tel, qui avait donné carrière à sa langue effrénée., perdit tout à coup la parole et resta huit mois sur un lit sans pouvoir porter la main à sa bouche. Tel se rompit la jambe en tombant de cheval et mourut sur-le-champ. Plusieurs enfin eurent des accès de frénésie, et croyant voir des bêtes féroces, des barbares armés, des gouffres embrasés ouverts sous leurs pieds, ils poussaient le jour et la nuit des cris effroyables.

XLV. Saint Nil, un des plus illustres solitaires de son temps, donna tous ces fléaux pour autant de châtiments de la persécution exercée contre le saint évêque. Il en écrivit par deux fois à l'empereur. "Comment prétendez-vous, disait-il, voir Constantinople délivrée des maux qui l'affligent, après qu'on en a chassé la colonne de l'Église, la lumière de la vérité, le plus digne organe du Verbe de Dieu, je veux dire le bienheureux évêque Jean? Vous me dites d'interposer le secours de l'oraison; mais comment prierais-je pour une ville en butte à la juste indignation du Tout-Puissant, moi qui suis consumé de tristesse, moi qui ai l'esprit comme aliéné par les affreux excès que l'on continue d'y commettre? Prince, commencez par faire pénitence d'avoir privé cette église des instructions de son incomparable pasteur, et d'avoir cru légèrement sur son compte, je ne dirai point quelques évêques, mais quelques hommes revêtus de l'épiscopat qu'ils profanaient par la fougue de leur passion insensée. "

XLVI. Théophile d'Alexandrie, auteur principal du trouble et des persécutions, suivit de près ses complices dans la tombe. Il mourut le 15 octobre 412, après vingt-sept ans et trois mois d'épiscopat. Ce patriarche était né avec de grandes qualités, il avait beaucoup d'adresse et de courage et jugeait parfaitement les hommes à la simple vue. Il était insinuant, d'une éloquence remarquable, et très-habile dans les sciences philosophiques et mathématiques; mais toutes ces grandes qualités étaient obscurcies par l'orgueil et l'ambition, par l'esprit de chicane, par un caractère trop entreprenant et si emporté, qu'il n'était en quelque sorte pas maître de ses mouvements.

Son épiscopat fut laborieux; il combattit l'idolâtrie, renversa les temples, et en particulier celui de Sérapis à Alexandrie. Il s'employa à la réconciliation des évêques d'Orient et d'Occident; à l'occasion de Flavien, il assista en 394 à un concile de Constantinople, où il fut chargé par Théodose de composer le cycle pascal; à l'occasion des livres d'Origène, il eut beaucoup de part à la dispute qui s'éleva entre Jean de Jérusalem, le prêtre Rufin, qui les soutenaient, et saint Jérôme et saint Épiphane, qui les attaquaient; mais dans cette dispute il fut tantôt pour et tantôt contre. On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de Théophile; la postérité ne l'absoudra jamais des massacres et des incendies du désert de Nitrie, de sa liaison avec Porphyre d'Antioche rejeté par le pape et les évêques d'Occident, et surtout de la persécution qu'il suscita contre saint Chrysostome.

L'histoire rapporte qu'il reconnut ses excès après la mort de saint Chrysostome; qu'il écrivit à Atticus de Constantinople de ménager les catholiques. On dit encore que, sur le point de mourir, il fit apporter l'image de saint Chrysostome; qu'il la reçut avec respect comme pour témoigner qu'il se réconciliait avec la mémoire de ce saint évêque. Ce fait, rapporté par saint Jean Damascène, n'est pas incontestable; ce qui est certain, c'est qu'à ses derniers moments Théophile se représentant la longue pénitence de saint Arsène, s'écria en fondant en larmes: QUE VOUS ÊTES HEUREUX, ILLUSTRE ARSÈNE, D'AVOIR TOUJOURS EU LE MOMENT DE LA MORT DEVANT LES YEUX !

XLVII. La course mortelle de Chrysostome était terminée, et avec elle avaient fini les travaux, les craintes, les exils, les privations et les souffrances. A la nouvelle de sa mort, on vit arriver de toutes parts une si grande multitude de vierges, de prêtres, de solitaires, de personnes de tout âge et de toute condition, que l'on regarda comme une espèce de miracle ce concours prodigieux de fidèles venus de la Cilicie, du Pont, de l'Arménie et de diverses autres provinces, pour assister à ses funérailles. Les vierges venaient rendre ce dernier devoir au saint évêque, qui avait si fort relevé par ses éloges l'excellence de leur état angélique; les solitaires honoraient en lui le protecteur, le panégyriste de l'ordre monastique, celui qui l'avait rendu recommandable par ses leçons et ses exemples; les prêtres voyaient en lui l'honneur du sacerdoce et le défenseur intrépide des libertés de l'Église; tous les fidèles enfin avaient pour but d'honorer le prédicateur éloquent de l'Évangile, l'ardent propagateur de la foi, l'ami du pauvre et de l'affligé, un évêque admirable, un vrai saint et un martyr.

Pallade, l'un de ses amis, qui avait souffert le bannissement pour sa cause et qui nous a donné l'histoire de sa vie, se tenait comme assuré qu'il serait un jour honoré en qualité de martyr dans l'Église, parce que non-seulement ceux-là sont martyrs qui subissent la mort pour la foi sous la main des bourreaux, mais encore ceux qui meurent pour la défense des vertus chrétiennes, quelles qu'elles soient.

Les funérailles se firent avec une grande solennité. Tous les pieux fidèles accourus de si loin, et qui représentaient par leur diversité les nombreux amis de Chrysostome répandus dans l'empire, mais surtout à Antioche et à Constantinople, versaient des larmes de joie et de douleur; ils se réjouissaient de la fin de ses combats et de la récompense éternelle que Dieu donnait à ce saint défenseur de la justice ; mais ils versaient des larmes amères en voyant ce corps frappé par la mort, ces yeux éteints et cette bouche éloquente condamnée désormais au silence. lis déplorèrent de voir ce saint évêque mort après tant de souffrances sur le chemin d'un nouvel exil, loin de sa patrie et au milieu des solitudes d'un désert. Le corps inanimé du saint évêque fut porté en triomphe avec une solennité toute religieuse auprès du tombeau de saint Basilisque; c'est là qu'il fut déposé, afin qu'étant associé à sa gloire dans le ciel, il eût aussi part au culte et aux honneurs qu'on lui rendait sur la terre. Ainsi mourut, ainsi fut enseveli à côté des martyrs cet illustre et saint pontife, qui s'était immolé pour Dieu et pour sa gloire. La nouvelle de sa mort porta dans l'empire et dans l'Église le deuil et la consternation. Les évêques et les prêtres le pleurèrent; par sa mort ils perdaient une grande lumière, un défenseur, un modèle et un ami.

Les pauvres, les affligés et les faibles le pleurèrent; ils perdaient leur consolateur et leur père.

Les solitaires, les vierges et les veuves le pleurèrent; on les vit se revêtir d'habits de deuil, se couvrir la tête de cendres, car eux aussi avaient perdu un guide sûr, un père tendre et dévoué. L'Église le pleura; elle perdait en lui un de ses plus grands pontifes, un intrépide et zélé défenseur de la foi.

Les méchants se réjouirent de sa mort; mais qu'importe la joie et le triomphe des méchants? Leur joie est éphémère, leur triomphe ne dure qu'un jour. Chrysostome n'était plus en leur pouvoir, il avait combattu un bon combat, sa course était finie, il avait gardé sa foi pure, il était allé recevoir la couronne de Justice, il avait passé sur la terre en faisant le bien.

XLVIII. Le saint évêque, dont le monde entier pleurait la perte, prêchant un jour à Antioche et expliquant les qualités que doit avoir la charité selon saint Paul, s'écriait : " La mort est un terme à la haine et aux vengeances. Il n'est personne, quelque cruel qu'il soit, quelque féroce qu'on le suppose, qui ne se réconcilie avec la mort. Fût-il aussi dur que le fer, aussi insensible que la pierre, ennemi déclaré et implacable, dès qu'il voit son adversaire frappé par la mort, sa fureur tombe, son coeur est accessible à la pitié; il mêle ses larmes à celles des assistants, et souvent dans les funérailles il est impossible de discerner les ennemis des amis, tant il est vrai que les hommes ont du respect pour la nature qui leur est commune et que tout le monde cède à l'autorité inviolable de ses lois. " Les paroles du saint évêque ne trouvèrent pas leur application en sa personne. Sa mort ne toucha pas le coeur de ses persécuteurs, leur haine n'était pas satisfaite par les calomnies, les outrages et les souffrances sans nombre dont ils l'avaient accablé pendant plus de quatre années consécutives de persécution et d'exil; ne pouvant puis le faire souffrir, ils le poursuivirent au delà du tombeau en cherchant à imprimer à sa mémoire la tache d'une éternelle flétrissure. Hélas! à quels excès n'est pas capable de porter une passion malheureuse, cachée sous le voile d'un faux zèle pour la religion et la discipline de l'Église ! Nous voudrions pouvoir passer sous silence de honteux scandales, mais nous les devons à la vérité de l'histoire; ils pourront du reste servir non-seulement à la gloire du saint évêque dont nous écrivons la vie, mais encore à notre propre instruction. Ceux qui les liront adoreront les secrets desseins de Dieu, ils comprendront la faiblesse humaine, ils gémiront sur l'aveuglement des passions et surtout ils craindront de s'en laisser eux-mêmes dominer.

Dans cette nouvelle persécution contre Chrysostome nous retrouvons de son côté les mêmes défenseurs et contre lui les mêmes adversaires. Sévérien de Gabales, Acace de Bérée, Antiochus de Ptolémaïde, Cyrin de Chalcédoine, Théophile d'Alexandrie, Porphyre d'Antioche et Atticus de Constantinople.

Ces hommes et leurs adhérents, poussés par l'aveuglement de la passion, voulant en quelque sorte justifier leur conduite passée et rendre à jamais abominable la mémoire du saint évêque de Constantinople, refusèrent de placer son nom dans les diptyques sacrés, c'est-à-dire dans le canon ou la liste de recommandation qu'on récitait au saint sacrifice de la Messe en l'honneur de ceux qui étaient morts dans la communion de l'Église catholique. Leur fureur alla plus loin : pour répondre aux vives réclamations des évêques d'Occident, d'Illyrie et d'Orient, Théophile d'Alexandrie publia contre la mémoire du saint évêque un pamphlet rempli de calomnies si atroces, d'injures si grossières, que l'on est tenté de croire que c'est un écrit supposé par les ennemis mêmes de Théophile. Il l'appelle un homme souillé, corrompu, insensé, impie, emporté par la fureur de son esprit tyrannique. C'est l'ennemi de l'humanité, le prince des sacrilèges, un hypocrite, un démon impur, plus méchant que le roi de Babylone, plus criminel que Balthasar! Et tout à coup Théophile, prenant un ton de prophète, s'écrie: Tu SERAS PRÉSENTEMENT COUVERT DE DÉSHONNEUR, ET DIEU TE RÉSERVE UN CHATLHENT ÉTERNEL. LE SEIGNEUR A DIT A HAUTE VOIX : PRENEZ JEAN ET JETEZ-LE DANS LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES. INVENTEZ DE NOUVEAUX SUPPLICES, PARCE QUE L'ÉNORMITÉ DE SON CRIME EST AU-DESSUS DES SUPPLICES ORDINAIRES.

XLIX. C'était trop d'injures et d'iniquité, les persécuteurs avaient mis le comble à la mesure; la voix de Dieu et de l'Église se fit entendre. Le pape saint Innocent, selon le récit de quelques historiens, excommunia l'empereur Arcade et tous les évêques du parti de Théophile; il les obligea à rétablir la mémoire de Chrysostome. Bientôt, comme nous l'avons dit, la mort vint éclaircir les rangs des coupables. L'empereur Arcade mourut huit mois après Chrysostome, à l'âge de trente-un ans, 408. Ce faible empereur, cet indigne fils du grand Théodose, ce disciple infidèle de saint Arsène, emporta dans la tombe la tache honteuse et ineffaçable d'avoir persécuté un des plus grands saints et des plus illustres docteurs de l'Église.

L. La mort des principaux chefs apaisa un peu les esprits. L'inflexible justice de la cour romaine força les plus obstinés. Alexandre, patriarche d'Antioche, successeur de Porphyre, rétablit hautement dans leurs sièges Elpide, évêque de Laodicée, Pappus de Syrie et plusieurs autres amis de Chrysostome; il mit le nom du saint dans les diptyques et exhorta les autres évêques d'Orient à imiter son exemple. Il écrivit même à saint Cyrille d'Alexandrie, neveu de Théophile et son successeur, de se défaire des préjugés qu'il avait reçus de son oncle et de rendre à la mémoire de Chrysostome l'honneur qui lui était dû. Acace de Bérée le suivit dans cette réconciliation. Atticus de Constantinople, après avoir longtemps contesté, se voyant poursuivi par le peuple qui demandait qu'on récitât le nom de son ancien pasteur dans le canon du Saint-Sacrifice, se rendit enfin; il fit sa paix avec le pape et les évêques d'Occident, et s'employa même auprès de saint Cyrille pour l'amener à en faire autant. Le patriarche d'Alexandrie résista pendant quelque temps, mais il céda aux vives instances ou plutôt aux avertissements rigoureux que lui adressa saint Isidore de Péluse, qui, tout évêque égyptien qu'il était, avait toujours soutenu la cause de saint Chrysostome. Dès lors la paix lut rétablie dans toute l'Église, et la mémoire de saint Chrysostome fut en bénédiction.

Mais ce n'était pas assez pour la réparation des scandales et la glorification du saint pontife : Chrysostome avait été calomnié, injurié, exilé par les princes et les grands, par quelques membres du clergé et une partie du peuple; il avait été chassé indignement de son église et du milieu de ses enfants; Dieu voulut, pour rétablir sa mémoire, qu'il rentrât dans Constantinople au milieu des honneurs les plus signalés, et que son retour fût plus magnifique que son départ n'avait été ignominieux. Ce fut alors la réalisation de cette parole de l'Évangile CELUI QUI S'HUMILIE SERA ÉLEVÉ.

LI. Depuis la mort de Chrysostome de grands événements s'étaient passés à Constantinople. L'empereur Arcade était mort, et Théodose le Jeune, son fils, lui avait succédé sur le trône d'Orient. Ce jeune prince était doué de grandes qualités, d'un caractère doux et humain, patient, charitable, humble et mortifié, et d'une piété extraordinaire. Il jeûnait souvent les mercredis et les vendredis, se levait de grand matin, lisait les divines Écritures et s'appliquait à la prière et au chant des psaumes. Cependant, malgré ces grandes qualités qui font les saints, on peut dire qu'il manquait de celles qui font les grands princes. Heureusement pour lui et pour le bien de l'empire se trouvait à ses côtés une femme admirable par son infatigable activité, admirable par la fermeté de son caractère, par les ressources de son esprit et plus admirable encore par la sainteté de sa vie, qui lui a mérité les honneurs que l'on rend aux saints. Cette femme, soeur de l'empereur, était sainte Pulchérie. Petite-fille du grand Théodose, elle avait hérité seule de son génie, et seule, sous le nom de Théodose, son frère, elle gouvernait l'empire.

Nestorius, prêtre d'Antioche, avait succédé sur le siège de Constantinople à Atticus qui, dès l'année 425, était allé rendre compte à Dieu de son intrusion. Nestorius étant tombé dans l'hérésie fut déposé en 431 dans le concile d'Éphèse et remplacé par un prêtre nommé Maximien. Celui-ci mourut en 434 et on élut à sa place Proclus, évêque de Cyzique. Ce pieux évêque, disciple et ami de Chrysostome, devait avoir la gloire de faire la translation de ses reliques. Pendant les trente-trois ans qui s'étaient écoulés depuis la mort du saint, non-seulement son souvenir ne s'était pas effacé dans Constantinople, mais la vénération que l'on avait pour lui s'était accrue de plus en plus. Déjà en 428, première année de Nestorius, on avait solennellement célébré la fête de saint Chrysostome dans la ville et à la cour. Proclus, dès la première année de son pontificat, prononça un discours à la louange du saint, et chaque année il ne manquait pas à ce qu'il regardait comme un devoir de justice, d'amitié et de piété. Enfin arriva le jour marqué dans les desseins de Dieu pour la glorification de son serviteur, pour la consolation des pieux fidèles et la réparation complète de toutes les injustices.

LII. Non-seulement l'empereur Théodose, les princesses Pulchérie, Arcadie et Marine, enfants spirituels de Chrysostome , approuvèrent la translation du corps du bienheureux évêque Jean, mais toute la famille impériaie, dans le dessein de réparer les fautes d'Arcade et d'Eudoxie, voulut faire les frais de cette translation et contribuer à lui donner un éclat proportionné à la sainteté de celui qui en était l'objet, capable d'expier tous les torts et de faire cesser tous les dissentiments. Par ordre de Théodose, une députation choisie parmi les sénateurs et les officiers de l'empire partit de Constantinople pour se rendre à Comane. Après avoir remis à l'évêque du lieu et aux habitants de la ville les lettres que leur adressait Théodose, ordonnant la translation du corps, les députés se mirent en devoir d'exécuter le mandat qu'ils avaient reçu.

LIII. Le tombeau fut ouvert, mais au moment où l'on voulut prendre la châsse d'or qui renfermait les saintes reliques, Dieu signala la sainteté de son serviteur par un miracle : les hommes pensaient peut-être faire une grâce au saint exilé en transférant ses restes sacrés, mais Dieu voulut montrer que les saints n'ont pas besoin de nous, que les honneurs que nous leur rendons, que les prières que nous leur adressons n'ajoutent rien à leur bonheur essentiel, et que tout ce que nous faisons en leur honneur est plus dans notre intérêt que dans le leur. La châsse fut trop pesante, elle demeura immobile, malgré les efforts de