DIVERSES HOMELIES

 

DIVERSES HOMELIES *

HOMÉLIE SUR SAINTE BERNICE, SAINTE PROSDOCE ET SAINTE DOMNINE. *

HOMÉLIE SUR LES SAINTS MARTYRS. L'évêque étant parti pour célébrer, à la campagne, la fête des martyrs, saint Chrysostome prononça, en leur honneur, l'homélie suivante, où il traite de la componction et de l'aumône. *

AVERTISSEMENT SUR LES DEUX HOMÉLIES SUIVANTES. *

HOMÉLIE (1) Qu'il est dangereux pour l'orateur et pour l'auditeur de parler pour plaire , qu'il est de la plus grande utilité comme de la plus rigoureuse justice d'accuser ses péchés. *

HOMÉLIE SUR LES MARTYRS. *

HOMÉLIE SUR SAINT JULIEN (1). *

HOMÉLIE SUR SAINT BARLAAM. *

HOMÉLIE SUR SAINTE DROSIS ET EXHORTATION A LA PENSÉE DE LA MORT. *

HOMÉLIE SUR LES MARTYRS ÉGYPTIENS. *

HOMÉLIE EN L’HONNEUR DU SAINT MARTYR PHOCAS ET CONTRE LES HÉRÉTIQUES AINSI QUE SUR LE PSAUME CXLI : " J'AI CRIÉ VERS LE SEIGNEUR, J'AI FAIT ENTENDRE A DIEU MA PRIÈRE. " *

HOMÉLIE EN L'HONNEUR DE TOUS LES SAINTS QUI ONT SOUFFERT LE MARTYRE DANS TOUT LE MONDE ENTIER. *

HOMÉLIE PRONONCÉE APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE. *

HOMÉLIE SUR LA TRAHISON DE JUDAS. *

HOMÉLIE SUR SAINT MÉLÉCE. *

HOMÉLIE SUR SAINT LUCIEN. PRONONCÉE LE 7 JANVIER 387. *

HOMÉLIE ET LIVRE SUR LE SAINT HIÉROMARTYR BABILAS. *

LIVRE SUR SAINT BABYLAS. CONTRE JULIEN L'APOSTAT ET LES GENTILS *

HOMÉLIE SUR LES SS. MARTYRS JUVENTIN ET MAXIMIN. *

 

 

HOMÉLIE SUR SAINTE BERNICE, SAINTE PROSDOCE ET SAINTE DOMNINE.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Nous avons dit plus haut, dans l'avertissement pour l'homélie sur le cimetière et la croix, qui fut prononcée le vendredi saint, qu'elle le fut vingt jours plus tôt que le discours sur les saintes martyres Bernice, Prosdoce, etc., et que c'est à la susdite homélie que l'on doit appliquer les premiers mots de celle-ci : Il n'y a pas encore vingt jours que nous avons célébré la mémoire de la Croix. C'est ce que confirment les paroles qu'on lit un peu plus loin : Je vous disais alors : Il a brisé les portes d'airain, et en a rompu les barres de fer. En effet, dans l'homélie sur la Croix il s'arrête assez longtemps à expliquer ces paroles. Ainsi, l'on doit rejeter le calcul des grecs qui, pensant que cette mémoire de la Croix n'était autre chose que la fête de l'Exaltation qui a lieu le 14 septembre, célèbrent 20 jours plus tard, c'est-à-dire le 4 octobre, la fête des saintes Bernice, Prosdoce, etc. Ils ne font pas attention que cette homélie sur la Croix flat prononcée le vendredi saint, c'est-à-dire deux jours avant Pâques, et non le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, qu'on ne célébrait pas encore du temps de Chrysostome. C'est avec beaucoup plus de sagesse que le martyrologe romain place au 15 avril la fête des saintes martyres Domnine et ses compagnes, bien qu'il se trompe en donnant le titre de vierge à sainte Domnine, qui était mère (634) des vierges Bernice et Prosdoce. Or, ce calcul du martyrologe romain nous donne le moyen, ce semble, de découvrir l'année où furent prononcés tant le discours sur la Croix que celui sur les saintes martyres ; ce serait l'année 391, où Pâques tombait le 28 mars, et par conséquent le vendredi saint, le 26 ; en prenant cette date pour point de départ, le vingtième jour suivant tombe le 14 avril. Il faut donc s'en tenir à ce calcul, bien qu'avec quelque réserve ; car, ainsi que nous l'avons dit dans l'avertissement pour les homélies contre les Juifs , les tables pascales faites dans les siècles postérieurs ne peuvent pas facilement concorder avec les anciennes.

1° Sous l'ancienne loi, la mort était un objet de terreur : Abraham en fournit un exemple. — 2° Justification de la conduite d'Abraham dans la circonstance invoquée. — Autres exemples fournis par Jacob et par Hélie. — 3° Il en est tout autrement sous la loi nouvelle : le chant des psaumes et des hymnes remplace maintenant dans les cérémonies funèbres les lamentations et les signes de douleur d'autrefois. — 4° Les guerres intestines sont bien plus cruelles que les autres :l'orateur les compare à un incendie. — Les saintes martyres abandonnent leur patrie ; elles arrivent à Edesse. — 5° Pourquoi Jésus-Christ a prédit les persécutions. — 6° Le mari de sainte Domnine vient à Edesse avec des soldats et s'empare de sa femme et de ses filles. — Arrivées à Hiérapolis, elles trouvent moyen de se soustraire à la vigilance des gardes, et se noient dans le fleuve. — Cette mort est un baptême, et c'est sainte Domnine qui a l'honneur de l'avoir donné à ses filles et à elle-même. — 7° Pourquoi Domnine n'a pas attendu qu'on les menât devant le tribunal.

1. Il n'y a pas encore vingt jours que nous avons célébré la mémoire de la croix, et voici que nous célébrons la mémoire de saintes martyres. Voyez-vous avec quelle rapidité la mort du Christ porte ses fruits? C'est pour cette brebis que ces génisses ont été immolées ; c'est pour cet agneau que ces victimes ont été frappées ; c'est pour ce sacrifice qu'ont été apportées ces offrandes. Il n'y a pas encore vingt jours de cela, et déjà le bois de la croix a produit des martyrs comme de nobles rejetons : car ils sont bien en effet le résultat prospère de cette mort. Voilà donc mes paroles d'alors vérifiées aujourd'hui par des faits. Je vous disais: Il a brisé les portes d'airain, il en a rompu les barres de fer (Ps. CVI, 16) : aujourd'hui les faits vous le démontrent. En effet, si Jésus-Christ n'eût point brisé ces portes d'airain, qui étaient fermées, des femmes ne fussent point entrées avec cette audace et cette facilité; s'il n'eût point rompu les barres de fer de ces portes, de jeunes filles n'auraient pas eu la force de les enlever; s'il n'eût point ouvert à jamais l'antique prison de la mort, nos saintes martyres n'y auraient point pénétré avec tant de confiance. Dieu soit béni : la femme brave (378) maintenant la mort, la femme qui a introduit la mort dans ce monde, la femme, qui avait été autrefois l'instrument du démon, a brisé la force du même démon; ce vase fragile et délicat, est devenu une arme irrésistible; des femmes bravent maintenant la mort ; qui ne serait saisi d'étonnement ? Honte aux Grecs, honte mille fois aux Juifs qui ne croient point à la résurrection du Christ. En effet, dites-moi, quel plus grand signe voulez-vous de cette résurrection, que de voir une telle révolution opérée dans le monde? Les femmes bravent maintenant la mort, cette chose auparavant effrayante et horrible même pour de saints hommes.

Sachez donc combien elle inspirait de crainte précédemment, afin qu'en voyant le mépris qu'on en fait aujourd'hui vous admiriez Dieu, auteur de ce changement. Apprenez sa force passée, afin qu'en voyant sa faiblesse actuelle vous rendiez grâces à Jésus-Christ qui l'a complètement abattue. Autrefois rien n'était plus puissant qu'elle, mes très-chers frères, et rien n'était plus impuissant que nous; mais à présent rien n'égale son impuissance, rien n'égale notre pouvoir. Voyez-vous quel merveilleux changement s'est opéré? Voyez-vous comme Dieu a rendu faible ce qui était fort, et fort ce qui était faible, nous montrant sa puissance d'un côté comme de l'autre ? Mais pour ne pas me contenter d'une assertion, je vous en apporte la preuve. Et d'abord je vous montrerai, si vous le voulez bien, à quel point la mort était redoutée autrefois, non-seulement des pécheurs, mais encore des saints hommes qui avaient une grande confiance en Dieu, hommes riches en bonnes oeuvres et arrivés au plus haut degré de vertu. Si je vous le montre, ce n'est pas afin de vous faire mésestimer les saints, mais pour que vous admiriez la puissance de Dieu. Or, d'où voyons-nous clairement que l'aspect de la mort était jadis terrible, que tous la redoutaient et en avaient horreur? Par l'exemple du premier patriarche. En effet, le patriarche Abraham, le juste, l'ami de Dieu, qui abandonna patrie, maison, parents et amis, qui méprisa tous les biens de ce monde pour obéir à Dieu, cet homme craignait et redoutait tellement la mort, que sur le point d'entrer en Egypte , il dit à sa femme ces paroles : Je sais que tu es belle, il se peut donc que si les Egyptiens te voient, ils t'enlèvent et me tuent. (Gen. XII, 11, 12.) Et qu'ajoute-t-il ? Dis que tu es ma soeur, afin que je sois bien traité à cause de toi, et je vivrai ainsi pour toi. (Ibid. 13.) Eh quoi ! toi qui es un saint, toi qui es un patriarche, tu ne t'inquiètes pas de ton épouse insultée, de ton hymen outragé, de ton union déshonorée? c'est à ce point, dis-moi, que tu crains la mort? et non-seulement tu fais bon marché de tout cela, mais encore tu ourdis une trame avec ta femme, vous devenez les acteurs d'un drame d'inconduite, tu fais tout pour que le roi des Egyptiens puisse, sans en être publiquement convaincu, tenter un adultère, et dépouillant ta femme de son titre d'épouse, tu lui fais jouer le rôle de soeur? Mais je crains qu'en travaillant à affaiblir le pouvoir de la mort, je ne paraisse accuser l'homme juste, c'est pourquoi je vais essayer deux choses : de montrer la faiblesse de la mort, et de soustraire le patriarche à cette accusation. Il est nécessaire d'abord de montrer qu'il craignait la mort, je le justifierai ensuite contre les reproches. Voyons donc tout ce qu'il y avait d'insupportable et de cruel dans ce qu'il eut à souffrir : or, voir sa femme insultée, déshonorée, c'est une chose plus intolérable que mourir mille fois. Et que dis-je, déshonorée ? quand on a dans le coeur la simple pensée d'un soupçon sur son compte, la vie tout entière devient insupportable. La jalousie est pour celui qui en est possédé un feu, une flamme inextinguible ; pour en faire voir la tyrannie et l'inexorable rigueur, on a dit de cette passion : Car le coeur de son époux est rempli de jalousie, il ne se départira de sa haine à aucun prix, il sera sans miséricorde au jour du jugement et ne se laissera point apaiser même par des présents considérables. (Prov. VI, 34, 35.) Et ailleurs : La jalousie est dure comme l'enfer. (Cant. VIII, 6.) Ce qui veut dire : Que de même qu'on ne saurait fléchir l'enfer à prix d'argent, de même il est impossible d'adoucir et de changer le coeur jaloux. Bien des gens auraient donné leur vie pour découvrir le séducteur, ils eussent goûté avec joie du sang de l'homme qui avait outragé leur femme, ils se fussent résignés pour cela à tout faire et à tout souffrir; et pourtant, cette passion intolérable, tyrannique, inexorable, cet homme juste l'a supportée avec une âme plus inflexible encore, et il a laissé sa femme exposée à l'insulte, dans la crainte de la mort et du trépas.

2. On voit donc par là qu'il craignait la mort : il est temps à présent de le justifier (379) des reproches, des accusations à cet égard, après avoir énoncé l'accusation elle-même. Quelle est cette accusation? Il aurait mieux valu qu'il mourût, dites-vous, que de laisser sa femme exposée à l'insulte; voilà ce dont quelques personnes lui font un crime : c'est qu'il aima mieux sauver sa propre vie que l'honneur de sa femme. Comment cela? il valait mieux qu'il mourût que de laisser insulter sa femme. Et qu'y eût-il gagné? Si par sa mort, il avait dû la soustraire à l'insulte, vous auriez raison, mais si cette mort ne sert en rien à empêcher que l'on insulte sa femme, pourquoi va-t-il témérairement, en pure perte, sacrifier son propre salut! Et si vous voulez être assuré que sa mort n'eût point soustrait sa femme au déshonneur, écoutez ce qu'il dit : Il se peut que si les Egyptiens te voient, ils t'enlèvent et me tuent. Ainsi il serait arrivé deux actes coupables : adultère et meurtre; or il fallait une prudence plus qu'ordinaire pour en éviter un sur les deux. Si en effet, je le répète , il avait dû, en sacrifiant sa vie, soustraire sa femme à l'insulte, si les Egyptiens ayant tué le juste Abraham n'eussent point dû s'emparer de Sara, votre reproche serait fondé ; mais si , même le patriarche mort, sa femme devait également être insultée, pourquoi accusez-vous ce juste qui, de deux crimes qui devaient arriver, un adultère et un meurtre, a empêché l'un par sa sagesse, celui d'homicide? On devrait même le louer à cet égard d'avoir conservé pure de sang la main du ravisseur. En effet , on ne peut même pas dire que Sara , en se disant soeur d'Abraham, entraîna par là l'Egyptien à l'enlever, puisque se fût-elle dite l'épouse d'Abraham, cela n'aurait pas arrêté l'Egyptien; c'est ce que montrent bien les paroles du patriarche : S'ils te voient, ils diront : Elle est sa femme; et alors ils me tueront et t'enlèveront. Si donc elle eût dit : Je suis sa femme ; il y eût eu adultère et meurtre ; au lieu qu'en disant : Je suis sa soeur, elle empêcha le meurtre. Vous voyez comment de deux crimes qui seraient arrivés, Abraham en supprima un par sa sagesse.

Voulez-vous savoir maintenant comment il diminue autant qu'il est en lui jusqu'au crime d'adultère, de sorte qu'il ne laisse pas même l'Egyptien devenir adultère complètement. Ecoutez encore ses paroles avec attention : Dis que tu es ma soeur. Eh bien ! celui qui prend la soeur de quelqu'un n'est pas adultère, car l'adultère dépend de l'intention. Quand Judas

se rendit chez Thamar, sa bru, on ne le regarda pas comme adultère (Gen. XXXVIII, 45), car il y alla non pas comme chez sa bru, mais comme chez une prostituée. De même ici, l'Egyptien qui devait prendre Sara non comme épouse d'Abraham, mais comme soeur du patriarche, ne devait pas être considéré comme adultère. Mais, direz-vous, qu'est-ce que cela faisait à Abraham, qui savait bien qu'il livrait sa propre femme, et non pas sa soeur? Eh bien ! ceci même n'est pas un reproche qu'on puisse adresser au patriarche. Le reproche serait fondé si l'Egyptien, en apprenant que Sara était l'épouse d'Abraham, eût dû renoncer à son acte de violence; mais si, au contraire, le titre d'épouse ne devait pas préserver Sara de cet enlèvement, comme Abraham le dit lui-même, ils diront: Elle est sa femme et ils l'enlèveront; alors nous devons bien plutôt admirer le saint patriarche de ce qu'il a pu, dans une affaire si difficile, conserver l'Egyptien pur d'homicide, et de ce qu'il a diminué, selon son pouvoir, la faute de cet outrage.

Passons maintenant à son fils Jacob : vous allez voir que lui aussi craignait la mort, qu'il redoutait le trépas, cet homme qui dès sa première jeunesse avait montré une sagesse apostolique. Car ce que Paul donnait comme une loi à ses disciples : Quand nous avons la nourriture et le vêtement, soyons satisfaits (I Tim. VI, 8), Jacob le disait aussi dans cette prière qu'il faisait à Dieu : Si le Seigneur me donne du pain à manger et un vêtement pour me couvrir, cela me suffit. (Gen. XXVIII, 20.) Et cependant, cet homme, qui ne demande rien de plus que le nécessaire, qui a quitté sa maison, reçu les bénédictions, obéi à sa mère, cet homme chéri de Dieu, et dont la sagesse a fait violence à la nature (car étant le second par le sang il était devenu le premier par les bénédictions), cet homme qui a pu de si grandes choses, qui a déployé tant de force d'âme, qui a montré une si grande piété, le voilà qui, après tant de luttes et de combats, tant d'épreuves et tant de victoires, revenu dans sa patrie et sur le point d'y rencontrer son frère, est saisi de frayeur comme s'il allait voir une bête sauvage : il redoute la rancune d'Esaü, et se prosternant devant Dieu, il lui fait cette prière : Délivre-moi des mains de mon frère Esait, car, ajoute-t-il, je crains qu'il ne vienne me frapper ainsi que mes enfants et leur mère. (Gen. XXXII, 44.) Vous venez de voir combien il craignait la mort, (380) comme il tremble, comme il prie Dieu à ce sujet? Voulez-vous que je vous montre encore un grand personnage ayant les mêmes sentiments? Songez à Elie, à cette âme sublime et divine : eh bien ! ce prophète qui a fermé le ciel et l'a rouvert, qui a fait descendre le feu d'en haut, qui a offert ce sacrifice merveilleux; ce prophète que le zèle de Dieu dévorait, qui a donné l'exemple d'une vie d'ange dans un corps d'homme, qui ne possédait rien autre chose qu'une peau de brebis, et qui était au-dessus de toutes les choses humaines; ce prophète craint et redoute la mort, à tel point, qu'après tout cela, après ce ciel ouvert, ce sacrifice, cette vie de dénuement et de solitude, de sagesse et de confiance en Dieu, il a peur d'une faible femme, et cela le fait fuir. En effet, parce que Jézabel avait dit : Que les dieux me traitent de telle façon et qu'ils y ajoutent encore tels et tels maux, si demain je n'envoie ton âme où est celle de l'un de ces morts; Elie fut effrayé, dit l'Ecriture, et il s'enfuit à une distance de quarante journées.

3. Voyez-vous combien la mort est effrayante? Admirons par conséquent le Tout-Puissant qui a fait de cette mort effrayante pour les prophètes, une chose facile à mépriser pour des femmes. Elie a fui la mort et des femmes ont couru à la mort; il s'est dérobé à la mort et elles ont poursuivi la mort. Voyez-vous quel changement s'est opéré soudain ? Les Abraham et les Elie ont horreur du trépas, et les femmes le foulent à leurs pieds comme de la boue. Mais n'accusons pas non plus ces saints hommes d'autrefois : la faute n'en est pas à eux : c'était la faiblesse de la nature et non le vice de leur volonté. Dieu voulait alors que la mort fût terrible pour faire paraître plus tard la grandeur de la grâce; il voulait qu'elle fût terrible, car elle était un châtiment; et il ne voulait pas que la menace du châtiment restât sans effet, de peur que les hommes ne devinssent ensuite plus négligents. Laissons subsister, disait-il, le décret qui les épouvante et les rend sages; car un jour, oui, un jour viendra où ils seront délivrés de ces angoisses; et c'est ce qui est arrivé. Ce qui nous prouve que Dieu nous a délivrés de ces angoisses, ce sont les martyrs, et avant eux saint Paul. Vous venez d'entendre, dans l'Ancien Testament, Abraham disant : Ils t'enlèveront et me tueront; et Jacob : Délivre-moi, Seigneur, de la main de mon frère Esaü parce que je le crains ?

Vous avez vu enfin Elie fuyant une femme qui le menace de la mort? Ecoutez maintenant les sentiments de saint Paul à cet égard, voyez si, à l'exemple des personnages précédents, il regarde la mort comme effrayante, s'il s'attriste et s'épouvante à son approche. Bien au contraire, il la trouve désirable; c'est pourquoi il dit : Il vaut bien mieux que je meure et que je sois avec Jésus-Christ. (Philipp. I, 23.)Effrayante pour les premiers, la mort vaut pour celui-ci mieux que la vie; désagréable à ceux-là, elle est douce pour ce dernier; à cela rien d'étonnant autrefois la mort conduisait en enfer, maintenant elle nous conduit auprès de Jésus-Christ. C'est pourquoi Jacob dit: Vous ferez descendre ma vieillesse avec chagrin dans l'enfer; et saint Paul : Il vaut bien mieux que je meure et que je sois avec Jésus-Christ. Or, il parlait ainsi sans condamner la vie présente (à Dieu ne plaise ! gardons-nous, en effet, de donner prise aux attaques des hérétiques) et sans la fuir comme une chose mauvaise, mais désirant la vie future comme meilleure. Car il ne disait pas qu'il fût simplement bon de mourir et d'être avec Jésus-Christ, mais il disait que cela valait mieux; or, pour qu'une chose vaille mieux, il faut qu'elle soit meilleure qu'une autre qui est bonne. En effet, c'est comme lorsqu'il dit : Celui qui marie sa fille fait bien, celui qui ne la marie pas fait mieux encore (I Cor. VII, 38); par où il montre que le mariage est bon, mais que la virginité vaut encore mieux. De même ici : la vie présente est bonne, veut-il dire, mais la vie future est meilleure. C'est encore la même pensée qu'il a exprimé autre part avec une haute sagesse : Si je suis immolé en sacrifice et pour le service de votre foi, je m'en réjouis et je vous en félicite tous; et vous aussi réjouissez-vous et félicitez-moi! Que dis-tu, Paul? tu meurs et tu invites les hommes à partager ta joie? Que se passe-t-il donc? réponds-moi. C'est, dit-il, que je ne meurs point, mais que je m'en vais à la vie d'en-haut, qui vaut mieux que celle-ci. Ainsi, comme les gens qui ont obtenu quelque dignité convient un grand nombre de personnes pour prendre part à leur joie, de même Paul, allant à la mort, invitait les fidèles à se réjouir avec lui. En effet, la mort est un repos, c'est une fin à nos travaux, un salaire de nos fatigues, une récompense et une couronne après nos luttes. C'est pour cela qu'autrefois, aux funérailles, on se meurtrissait, on se lamentait, et qu'aujourd'hui, on y entend retentir des (381) psaumes et des hymnes. On pleura Jacob pendant quarante jours, les Juifs pleurèrent Moïse quarante jours aussi, et ils se frappèrent la poitrine, parce qu'alors la mort était réellement une mort; mais actuellement il n'en est pas ainsi, ce sont des hymnes, des prières et des psaumes : chacun montre par là que c'est un événement joyeux : les psaumes, en effet, sont le symbole de l'allégresse : Quelqu'un d'entre vous, dit l'Apôtre (Jacq. V, 13), est-il dans l'allégresse? qu'il chante des psaumes. Ainsi, comme nous sommes remplis de joie, nous chantons des psaumes en l'honneur des défunts, et ces psaumes nous exhortent à avoir bon courage au sujet de la mort. En effet le Psalmiste nous dit : O mon âme, tourne-toi vers le lieu de ton repos, parce que le Seigneur t'a comblée de biens. (Psaum. CXIX, 7.) Le voyez-vous? la mort est un bienfait et une cessation de travaux; car, une fois entré dans ce paisible séjour, on se repose de ses oeuvres, comme Dieu s'est reposé des siennes.

4. Mais en voilà assez sur la mort : passons à l'éloge des martyrs, si vous n'êtes pas fatigués de m'entendre. En effet je n'ai dit tout cela qu'à l'occasion de leur éloge, et il est nécessaire de reprendre mon discours d'un peu plus haut. Une guerre terrible, de toutes les guerres la plus cruelle, fut un jour allumée contre l'Eglise : car cette guerre était double l'une lui venait du dedans et l'autre du dehors: l'une de ses propres enfants et l'autre de ses ennemis ; l'une des étrangers et l'autre des gens qu'elle connaissait. Et cependant, quand même elle eût été simple, t'eût été un mal intolérable, et quand même ses assauts ne fussent venus que de l'extérieur, ses rigueurs eussent été considérables. Eh bien ! elle était double, et celle qui venait de l'intérieur était plus terrible que celle qui venait du dehors. En effet, il est aisé de se mettre en garde contre un adversaire avoué , mais celui qui , avec l'apparence d'un ami, se comporte en ennemi, celui-là est difficile à surprendre pour ceux à qui il tend ses piéges. La guerre était donc double alors, l'une intestine et l'autre venant du dehors : ou plutôt, disons la vérité , elles étaient l'une et l'autre intestines. En effet, les juges, magistrats et soldats qui attaquaient l'Eglise extérieurement n'étaient pas des étrangers ni des barbares , ils n'appartenaient pas à une autre autorité , à un autre empire, mais ils étaient régis par les mêmes lois, habitaient la même patrie, et faisaient partie du même gouvernement. C'était donc une guerre civile, celle que les juges faisaient aux fidèles; mais la plus terrible des deux leur venait de leurs parents, c'était une guerre inouïe, étrange et fertile en cruautés de toute espèce. On voyait les frères trahir leurs frères, les pères leurs enfants, les maris leurs femmes; tous les droits du sang étaient foulés aux pieds, toute la terre était bouleversée , et personne ne reconnaissait plus personne : c'est que le démon régnait avec toute sa rigueur. Au milieu de ce trouble et de cette guerre, les femmes elles-mêmes, s'il faut leur donner ce nom, car dans un corps de femme elles montraient un coeur d'homme, ou mieux, non pas seulement un coeur d'homme, mais une nature surhumaine, puisque c'est contre les puissances invisibles qu'elles soutinrent cette lutte ; les femmes donc abandonnant ville, maison, parents, passèrent à l'étranger. Car, se disaient-elles , lorsqu'on méprise le Christ, rien ne saurait plus avoir de prix ni d'attache pour nous, c'est pourquoi elles laissaient tout, et s'en allaient. Et de même que lorsqu'une maison prend feu au milieu de la nuit , ceux qui y dorment n'ont pas plutôt entendu le trouble que , sautant de leur lit, ils s'élancent hors du vestibule, sans avoir rien pris de ce qui est dans la maison, n'ayant qu'une seule préoccupation, celle d'arracher leur corps aux flammes, et d'aller plus vite que le feu qui gagne avec grande rapidité; ainsi firent les femmes dont je vous parle. Voyant la terre entière embrasée , elles s'élancèrent à l'instant, et sortirent des murs de la ville, ne cherchant qu'une seule chose, qui était de sauver leur âme par tous les moyens possibles. En effet, il y avait alors un embrasement terrible , et il régnait une obscurité profonde, plus ténébreuse que celle de la nuit; aussi, comme cela arrive dans l'ombre, les amis ne reconnaissaient pas leurs amis, les maris livraient leurs femmes; et, en même temps, on passait à côté de ses ennemis sans s'en douter, on se heurtait contre ses amis et ses parents, c'était un combat nocturne, affreux , et un désordre extrême remplissait tout.

C'est alors donc que partirent ces femmes, abandonnant leur patrie, à l'imitation du patriarche Abraham auquel Dieu avait dit : Sors de ton pays et de ta famille. Et, en effet, le temps de la persécution les poussait à quitter (382) leur pays et leur famille afin d'hériter du ciel. La mère sortit donc de sa maison, ayant avec elle ses deux filles. N'écoutez pas à la légère et sans réflexion la circonstance qui suit : Ces femmes qui s'exilent, ce sont des femmes élevées grandement, qui n'ont jamais eu l'expérience de malheurs semblables; calculez donc toute la grandeur du mal, et toute la difficulté de la situation. Si des hommes qui entreprennent une excursion ordinaire, étant bien pourvus de bêtes de somme et accompagnés de serviteurs, voyageant sans avoir rien à craindre , et maîtres de retourner à leur gré, ont cependant à éprouver plusieurs désagréments, à souffrir même plus d'une misère; figurez-vous une femme et des jeunes filles, sans domestiques, trahies par leurs amis, au milieu du tumulte, du désordre, d'un effroi inconcevable, de mille dangers personnels, fuyant pour sauver leur âme , environnées d'ennemis de toutes parts, et dites-moi quel langage pourrait nous représenter les luttes que ces femmes eurent à soutenir, et tout ce qu'il leur fallut de courage, de magnanimité, de foi? En supposant que la mère fût partie seule, la lutte , même dans ces conditions, n'eût-elle pas été incalculable? Eh bien ! elle emmenait avec elle ses filles, des vierges; de sorte que l'angoisse était double, et l'inquiétude augmentée de beaucoup; car, plus le trésor est considérable, plus la garde en est difficile. Elle partait donc accompagnée de jeunes filles, et sans avoir de chambres où les cacher : pourtant, vous le savez, chambres, appartements retirés, portes, verroux, gardiens, veilleurs de nuit, servantes, nourrices, vigilance maternelle, prévoyance paternelle, soins de mille espèces de la part du père et de la mère, on met tout en oeuvre pour garder cette fleur de la virginité, et c'est à peine encore si on la conserve ainsi . eh bien ! cette mère était dépourvue de tous ces préservatifs; comment donc pouvait-elle sauver ses filles? Elle l'a pu, par la protection des lois divines. Elle n'avait pas de murs pour les enclore, mais elle avait pour elle la forte main qui d'en-haut les abritait; elle n'avait ni porte ni verrou, mais elle avait la vraie porte qui ferme l'accès aux embûches. Et de même qu'au milieu de Sodome la maison de Loth, quoique assiégée, n'éprouvait aucun mal, car il y avait des anges au dedans, de même ces saintes martyres, au milieu de Sodome et de tous leurs ennemis, n'éprouvaient aucun mal, quoique assiégées de toutes parts : car dans leurs âmes habitait le Maître même des anges. Pendant cette route déserte, elles n'eurent rien à souffrir, car elles suivaient la route véritable qui les conduisait au ciel. C'est pourquoi, au milieu d'une si grande guerre, d'un si grand bouleversement , d'une si grande tempête, elles marchaient avec sécurité; et, chose étonnante, les brebis étaient conduites parmi les loups , les agneaux se frayaient un chemin parmi les lions, et personne ne les regardait d'un oeil impudent; mais comme Dieu ne permettait pas aux Sodomites qui se tenaient près des portes, de voir l'entrée de la maison, de même il aveuglait alors tous les yeux, pour que ces corps de vierges ne fussent point livrés à leurs regards.

5. Elles s'en vont donc à Edesse, ville plus rustique que la plupart des autres, mais en même temps plus pieuse : en effet, quel autre lieu que cette ville pouvaient-elles choisir qui fût plus propre à leur servir de refuge contre un tel orage, de port dans une si grande tempête? Cette ville reçoit donc les étrangères, mais étrangères de la terre, et concitoyennes du ciel, et après les avoir reçues, elle les conserve comme un précieux dépôt. Que personne ici n'accuse ces femmes de faiblesse pour avoir pris la fuite : elles ne firent que se conformer au précepte du Maître, qui nous dit : Quand ils vous chasseront d'une ville, fuyez dans une autre (Matth. X, 23); elles le savaient, et c'est pour cela qu'elles s'enfuirent; en même temps il se tressait pour elles une couronne; laquelle donc? celle du mépris de toutes les choses de ce monde. Car, dit le Seigneur, celui qui aura quitté ses frères et ses sœurs, ou sa patrie, sa maison, ses amis ou ses parents, recevra cent fois autant, et héritera de la vie éternelle. (Matth. XXIX, 29.) Elles demeurèrent donc là, et Jésus-Christ habitait avec elles. En effet, s'il est vrai que là où deux ou trois personnes sont rassemblées, il est au milieu d'elles, comment ces saintes femmes n'auraient-elles pas à plus forte raison attiré son assistance, puisqu'elles étaient là, non-seulement réunies, mais réfugiées en son nom? Or, pendant leur séjour à Edesse, tout à coup des ordres criminels , respirant la plus cruelle tyrannie, la plus inhumaine férocité, étaient lancés de toutes parts : les parents devaient livrer leurs parents, les maris leurs femmes, (383) les pères leurs enfants, les enfants leurs pères, les frères leurs frères, les amis leurs amis. Souvenez-vous ici des paroles de Jésus-Christ, et admirez sa prophétie; car il avait depuis longtemps prédit tout cela : Le frère, dit-il, trahira son frère, et le père son fils; et les enfants se révolteront contre leurs parents. (Matth. X, 21.) Or, il l'avait prédit pour trois motifs : premièrement, pour nous faire connaître sa puissance, pour nous faire savoir qu'il est le vrai Dieu qui prévoit de loin ce qui n'est pas encore arrivé. Et pour preuve de ce motif, écoutez-le vous dire : Je vous l'ai dit avant que cela n'arrive, afin que, quand cela arrivera, vous croyiez en moi. (Jean, XIV, 29.) Le second motif, c'est afin que nul de ses ennemis ne dise que cela arrive à son insu ou malgré lui; en effet, celui qui l'avait prévu depuis longtemps pouvait aussi l'empêcher; s'il ne l'a point fait, c'est pour donner plus d'éclat aux couronnes de ses saints. Enfin, il y a encore une troisième raison. Quelle est-elle? C'est afin de rendre la lutte plus légère à ses athlètes : les maux imprévus, quels qu'ils soient, paraissent cruels et intolérables; ceux que l'on attend et auxquels on a réfléchi d'avance, deviennent légers et faciles à supporter. Ainsi les ennemis de la religion, en donnant alors de pareils ordres, prouvaient leur propre cruauté, et en même temps, ils rendaient témoignage sans le vouloir à la prophétie du Christ : les frères en effet livraient leurs frères , et les pères leurs enfants; la nature se faisait la guerre à elle-même, la parenté s'abandonnait aux divisions intestines, toutes les lois étaient renversées dans leurs fondements, le trouble, le désordre était extrême et général, et les familles, par l'œuvre des démons, se remplissaient du sang de leurs propres membres. Car le père qui avait livré son fils l'égorgeait réellement : s'il n'enfonçait pas lui-même le glaive, s'il n'exécutait pas le meurtre de sa propre main, il consommait le tout par l'intention; en effet, celui qui livre au meurtrier la victime qu'on doit immoler, accomplit lui-même le meurtre. Faisons d'eux, disaient les démons, des bourreaux de leurs enfants , rendons les enfants parricides par leur trahison; car autrefois on faisait aux démons de pareils sacrifices, et les pères leur immolaient leurs enfants. C'est ce que dit le Prophète lorsqu'il s'écrie : Ils ont sacrifié aux démons leurs propres fils et leurs propres filles (Psaum. CV, 37) ; et c'était là le sang dont ils étaient alors altérés.

Or, comme Jésus-Christ avait aboli ces immolations exécrables et impures, les démons s'efforçaient de les renouveler; mais ils n'osaient point dire effrontément et en propres termes égorgez vos fils, car personne ne les eût écoulés ; ils concertent donc l'injonction d'une autre manière, et éludent la loi, en ordonnant aux pères par l'organe des juges, de livrer leurs enfants; car peu nous importe, se disaient-ils, qu'un homme égorge son fils, ou qu'il le livre pour être égorgé : il sera toujours meurtrier de son fils. On put donc voir alors des fils parricides, des pères meurtriers de leurs enfants, des fratricides, enfin, le trouble et le désordre à leur comble partout; mais nos saintes femmes jouissaient d'un calme profond. En effet, l'espérance des biens futurs leur servait de tous côtés comme d'un rempart, puisqu'elles étaient sur la terre d'exil comme n'y étant point : elles avaient pour patrie véritable leur foi, pour cité leur confession religieuse, et nourries qu'elles étaient de bonnes espérances, elles ne sentaient rien des choses de ce monde: elles ne voyaient que la vie future. Telle était donc la situation, lorsqu'apparaît dans cette ville le père, accompagné de soldats, pour s'emparer de sa proie; c'est un père et un mari, père des jeunes filles, mari de leur mère, si l'on doit appeler du nom de père ou de mari un homme qui poursuit un tel projet. Mais faisons mieux ; épargnons-le autant que possible, car il a été père de martyres, et époux d'une martyre; n'aggravons donc pas sa blessure par nos accusations.

6. Mais voyez un peu avec moi la prudence de ces femmes : quand il fallait fuir, elles avaient fui, et quand il fallut marcher au combat, elles ne s'enfuirent plus, mais elles allèrent où on les conduisit, enchaînées par leur amour pour Jésus-Christ. Car de même qu'il ne faut pas provoquer les épreuves, de même , lorsqu'elles se présentent , il faut lutter ; nous devons ainsi montrer, d'une part notre modération, et de l'autre notre courage. C'est ce qu'elles firent alors : elles revinrent et luttèrent. En effet, le stade était ouvert, l'occasion était engageante pour la lutte, et voici quelles furent les circonstances du combat.

On arrive à Hiérapolis : et de là les saintes femmes s'élevèrent effectivement , par les moyens suivants, à la vraie Hiérapolis, à la (384) véritable cité sainte. S'étant dérobées aux soldats qui faisaient bonne chère et s'enivraient, elles rencontrèrent un fleuve sur leur passage. Quelques-uns disent que leur père fut de complicité avec elles pour tromper les soldats, et je le crois : peut-être en effet agit-il ainsi afin de pouvoir, au jour du jugement, se réserver au moins comme une faible excuse de sa trahison, de les avoir secondées, d'être venu à leur aide, de leur avoir facilité la route du martyre. Elles s'entendirent donc avec lui, et ayant réussi par son intermédiaire à donner le change aux soldats, elles entrèrent au milieu du fleuve, et se laissèrent aller au courant. La mère y entra avec ses deux filles: écoutez ceci, mères et jeunes filles, celles-ci pour obéir ainsi à leurs mères, celles-là, pour élever ainsi leurs filles, et aimer ainsi leurs enfants: la mère entra dans le fleuve au milieu de ses deux filles, qu'elle tenait par la main de chaque côté; celle qui avait un mari était entre les deux qui ne connaissaient point l'hymen, fhymen était au milieu de la virginité, et au milieu de l'un et de l'autre était Jésus-Christ. Ainsi, comme une racine d'arbre ayant un rejeton de chaque côté, cette bienheureuse femme entra dans le fleuve ayant à ses côtés ses deux filles; elle les abandonna au cours de l'eau, et elles furent ainsi suffoquées; ou plutôt, elles ne furent point suffoquées, mais baptisées d'un baptême étrange et nouveau. Et pour voir que c'était bien là un baptême, écoutez Jésus-Christ appelant sa propre mort un baptême. En effet, dans son entretien avec les fils de Zébédée : Vous boirez, leur dit-il, mon calice, et vous serez baptisés du même baptême que moi. (Marc, X, 39.) Or, quel baptême reçut le Christ après celui de Jean, sinon la mort et la croix? Ainsi, comme Jacques reçut le baptême de Jésus-Christ, non pas en étant crucifié, mais en perdant sa tête par l'épée, ainsi nos saintes femmes, quoique sans avoir été crucifiées, reçurent le baptême du Christ en périssant par l'eau. Et ce fut la mère qui baptisa ses filles. Comment? allez-vous dire; une femme baptisant? Oui certes, ce baptême-là, même les femmes le donnent; elle baptisa donc, et fut prêtresse; car elle amena des victimes raisonnables, et leur libre choix fut son ordination; chose remarquable, elle n'eut besoin pour son sacrifice, ni d'autel ni de bois, ni de feu ni de glaive; le fleuve était à la fois tout cela: il tenait lieu d'autel, ,de bois, de glaive, de feu, d'immolation, de baptême, et de baptême bien plus évident que le nôtre. Car saint Paul dit de notre baptême: Nous avons été entés sur lui par l'image de sa mort (Rom. VI, 5) ; mais en parlant du baptême des martyrs, il ne dit plus que ce soit l'image de la mort de Jésus-Christ, mais il dit que nous lui devenons conformes quant à la mort. (Philipp. III, 10.) La mère fit donc entrer ses filles, non pas comme dans un fleuve, mais comme si, les prenant par la main, elle les introduisait dans la chambre du saint hyménée. Elle les tenait à ses côtés, et disait : Me voici, moi et les enfants que Dieu m'a donnés: tu me les as donnés, Seigneur, et moi je te les confie, eux qui sont à moi, et moi-même avec eux. Ainsi le martyre de cette femme fut double, et même triple; car elle rendit témoignage une fois dans sa propre personne, et deux fois dans celle de ses filles; et s'il lui fallut beaucoup de courage quand elle eut à s'abandonner elle-même au fleuve, il lui fallut un courage aussi grand, quoique d'un autre genre, lorsqu'elle entraîna ses enfants avec elle; ce dernier genre de courage était même beaucoup plus grand, car les femmes ne sont pas ordinairement si affligées quand elles vont mourir, que lorsque leurs filles éprouvent le même sort. Ainsi, elle fut surtout martyre dans la personne de ses filles, car elle eut à s'armer contre la tyrannie de la nature, elle eut à résister aux angoisses brûlantes de sa tendresse, au trouble insupportable de ses entrailles, à la révolte de son sein maternel. En effet, si à la vue d'une seule fille mourante, une mère trouve l'existence intolérable, représentez-vous celle-ci, non pas seulement voyant mourir ses deux filles à la fois, mais les entraînant à la mort de sa propre main, et songez quels témoignages éclatants elle a rendus, puisqu'elle a supporté en réalité ce qui pour les autres n'est pas même supportable à entendre. Les soldats, ignorant tout cela, attendaient le moment de se ressaisir d'elles; mais elles étaient désormais avec les soldats de Jésus-Christ, qui sont les anges du ciel; et les gardes ne le voyaient pas, car ils n'avaient pas les yeux de la foi. Saint Paul avait dit de la femme devenue mère: Elle sera sauvée par ceux qu'elle aura mis au monde (I Tim. II, 15); ici au contraire ce sont les filles qui ont été sauvées par leur mère. C'est ainsi que les mères doivent enfanter. En effet, ce second enfantement, meilleur que le premier, cause des (385) douleurs plus cruelles, mais procure un fruit plus précieux. Toute mère qui a vu ses filles mourir, sait quelles angoisses on ressent alors; mais être leur mère, et les immoler de sa propre main, c'est un tourment si excessif que la parole ne saurait le dépeindre.

7. Mais pourquoi cette femme n'alla-t-elle pas devant le juge? Elle voulut élever son trophée avant la bataille, ravir sa couronne avant le combat, recevoir le prix avant la lutte, parce qu'elle redoutait, non pas les épreuves, mais les yeux impudents des infidèles; elle ne craignait pas qu'on lui déchirât les flancs, mais qu'on ne ternît la virginité de ses filles. Et la preuve que c'est cette dernière crainte, et non la première, qui l'empêcha de se rendre au tribunal, c'est qu'elle souffrit dans le fleuve des épreuves bien plus considérables car, je le répète, il est bien moins cruel et moins douloureux de voir lacérer sa propre chair, que d'engloutir de ses propres mains le fruit de ses entrailles, ses propres filles, et de les voir périr étouffées ; il eût fallu à cette mère bien moins de courage et de résignation pour supporter les tourments , que pour retenir ses enfants par la main, et les entraîner avec elle dans le courant du fleuve. Il eût été moins pénible de les voir maltraitées par d'autres, que d'être soi-même l'auteur de leur mort, l'instrument de leur trépas, et de servir de bourreau à ses propres filles : ce dernier malheur est bien plus cruel et plus insupportable que le premier. Vous me rendrez témoignage de la vérité de mes paroles, vous toutes qui avez été mères, qui avez éprouvé les douleurs de l'enfantement, vous toutes qui avez eu des filles. Comment a-t-elle pu tenir la main de ses enfants? comment la sienne ne s'est-elle pas engourdie ? comment les nerfs n'en ont-ils pas été paralysés? comment sa tête y a-t-elle résisté ? comment sa raison a-t-elle eu la force d'aider à un tel événement? En effet, c'était quelque chose de plus atroce que tous les supplices; un tourment qui lui déchirait l'âme au lieu du corps. Mais, jusques à quand nous efforcerons-nous de poursuivre l'impossible? Nul discours en effet ne saurait représenter la grandeur de pareilles souffrances; la femme qui les a éprouvées, et qui a soutenu cette lutte, connaît seule ce que sont de pareils assauts. Entendez, mères; jeunes filles, entendez : les mères pour élever ainsi leurs filles, et les filles afin d'obéir ainsi à leurs mères. En effet il ne faut pas seulement louer la mère d'avoir donné de pareils ordres, il faut encore admirer les filles d'avoir obéi à de tels commandements; car la mère n'eut pas besoin de chaînes pour traîner les victimes au sacrifice ; les génisses ne bondirent point, mais, portant le joug du martyre avec une même bonne volonté et une même résignation, elles entrèrent dans le fleuve après avoir laissé leurs chaussures sur le rivage ; ce qu'elles firent dans l'intérêt des gardes, tant était grande la prévoyance de ces saintes femmes. Elles tâchèrent de leur laisser ce moyen de justification devant le tribunal, pour que le juge cruel et inhumain ne pût les accuser de trahison, et prétendre qu'ils avaient reçu de l'argent pour laisser évader leurs prisonnières; c'est pour cela qu'elles quittèrent leurs chaussures cela témoignait en effet qu'il n'y avait eu nulle intention de la part des soldats, et que c'était sans leur complicité et tout à fait à leur insu qu'elles s'étaient échappées et jetées dans le fleuve.

J'espère que vous avez conçu un grand amour pour ces saintes femmes : animés donc de cette pieuse ardeur, prosternons-nous devant leurs restes; embrassons leurs châsses; car les châsses même des martyrs peuvent avoir une grande vertu, de même que les ossements des martyrs ont un grand pouvoir. Et non-seulement en ce jour de fête, mais encore les autres jours, venons leur rendre nos hommages, invoquons-les, prions-les d'intercéder pour nous; car si elles avaient beaucoup de crédit auprès de Dieu pendant leur vie, elles en ont beaucoup aussi après leur mort, et même bien davantage. En effet, elles portent maintenant les stigmates de Jésus-Christ, et en montrant ces stigmates , elles peuvent tout obtenir du Roi du ciel. Puis donc que leur pouvoir auprès de Dieu, et leur amour pour lui sont si grands, constituez-vous leurs familiers par votre assiduité continuelle, par vos visites fréquentes, et servez-vous de leur intermédiaire pour attirer sur vous les faveurs de Dieu ; puissions-nous tous obtenir ce bonheur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours , et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR LES SAINTS MARTYRS. L'évêque étant parti pour célébrer, à la campagne, la fête des martyrs, saint Chrysostome prononça, en leur honneur, l'homélie suivante, où il traite de la componction et de l'aumône.

AVERTISSEMENT SUR LES DEUX HOMÉLIES SUIVANTES.

L'homélie suivante, prononcée à Antioche, doit venir après les discours sur les Macchabées; c'est Chrysostome lui-même qui nous l'apprend, lorsqu'il dit, au n. 1, qu'il l'a prononcée peu de temps après la fête des Macchabées, quand l'évêque Flavien fut parti pour célébrer, à la campagne , la fête des martyrs, chargeant Chrysostome de prononcer un discours dans la ville. Le saint Docteur, dans cette homélie, parle d'une manière remarquable sur le courage des martyrs : Leurs ossements, dit-il, tout muets qu'ils sont, servent plus au salut, à la componction, à la pénitence, que les paroles et les avertissements de n'importe quels docteurs (650). Il passe ensuite à ceux qui participent indignement aux saints mystères, et il déclare qu'ils ne méritent pas un moindre châtiment que ceux qui crucifièrent Jésus. Quand ce discours eut été prononcé, beaucoup de gens, ne pouvant souffrir la rigueur de cette parole, faisaient éclater leur indignation : Tu nous détournes de la sainte Table, disaient-ils, et tu nous repousses de la communion. Chrysostome, ému de cet incident, prononça alors ce superbe discours où il prouve qu'il est extrêmement funeste, tant pour le prédicateur que pour l'auditoire, de parler en vue de plaire : il ajoute plusieurs autres choses relatives aux devoirs des orateurs et de ceux qui les écoutent. Or, quoique cette dernière homélie n'ait pas de rapport pour le sujet au panégyrique des saints, on se ferait scrupule de la séparer du discours prononcé avant, puisque c'est à l'occasion de ce que nous venons de dire, que l'orateur traite alors des communions indignes. Nous ne saurions dire, même par conjecture, en quelle aimée ces deux discours ont été prononcés ; il n'y a qu'un passage du second, celui qui a pour titre : Il ne faut pas parler en vue de plaire, qui puisse faire soupçonner qu'ils l'ont été après l'homélie sur Lazare : en effet le saint docteur dit, au n. 3, en parlant de Lazare : Et qu'est-il besoin de passer en revue la parabole entière ? Vous connaissez toute cette histoire, et la cruauté du riche qui ne donnait au mendiant rien de sa table, et cette misère et cette inanition qui accablaient incessamment le pauvre Lazare. Ces paroles semblent avoir été dites après les discours sur Lazare ; mais nous n'oserions l'affirmer. D'ailleurs, la date de ces discours sur Lazare est également incertaine, ainsi que nous l'avons vu dans l'avertissement qui les concerne.

ANALYSE.

1° Différence entre les pompes du démon et celles du christianisme. — La campagne n'est pas plus déshéritée des bienfaits de Dieu, que la ville. — Comparaison des martyrs avec les docteurs. — Les actes persuadent plus que les paroles. — 2° Effets salutaires de la présence des reliques des martyrs. — 3° Crime des gens qui participent indignement aux saints mystères. — La tristesse selon Dieu et le repentir de nos fautes sont nécessaires et promptement efficaces. — 4° Le démon ne pénètre pas dans le lieu saint. — La doctrine est le flambeau de notre âme. — C'est notre âme que nous devons orner, et non pas notre maison.

1. Hier, c'était la fête des martyrs, mais c'est encore leur fête aujourd'hui : et plût au ciel que nous la célébrassions tous les jours. Car si ces gens follement épris du théâtre, et admirateurs ébahis des courses de; chevaux, ne peuvent jamais se rassasier de pareils spectacles, à bien plus forte raison ne devons-nous jamais nous lasser de célébrer la fête des saints. Là c'est une pompe diabolique; ici une solennité toute chrétienne; là trépignent les démons, ici se forment les choeurs des anges ; là c'est la perdition des âmes, ici le salut de toute l'assemblée. Est-ce donc que leurs spectacles ont quelque charme? Mais ils n'en ont (390) pas autant que les nôtres. Quel plaisir y a-t-il, en effet, à voir tout simplement des chevaux courir au hasard? Ici, au contraire, ce ne sont pas des attelages d'animaux sans raison , ce sont des myriades de chars montés par des martyrs, et Dieu dirigeant ces chars, et les conduisant par le chemin qui mène au ciel. Oui, les âmes des saints sont bien le char de Dieu, car écoutez le Prophète qui vous dit : Le char multiple de Dieu, ce sont les milliers d'âmes joyeuses (Ps. LXVII, 18.) En effet, ce dont il a gratifié les puissances célestes, il en a également fait présent à notre nature. Il est assis sur les chérubins, comme dit le psaume : Il monta sur les chérubins, et prit son vol (Ps. XVII, 11) ; l'Ecriture dit encore ailleurs : Celui qui est assis sur les chérubins, et qui regarde les abîmes. (Dan. III, 55.) Eh bien ! à nous aussi il a accordé cette faveur : il est assis sur les chérubins, et il habite en nous : Car j'habiterai et je me promènerai en vous. (Lév. XXVI, 12 et II Cor. VI, 16.) S'ils sont devenus le char de Dieu, nous sommes devenus son temple. Voyez-vous la ressemblance d'honneurs? Voyez-vous comme il a réconcilié le ciel avec la terre? (Col. I, 20.) C'est pourquoi nous ne différons en rien des anges, si nous le voulons. Je reviens donc à mon point de départ : c'était hier le jour des martyrs, et c'est encore aujourd'hui leur jour, non pas de ceux de notre ville, mais de ceux de la campagne; ou plutôt, ceux-là sont aussi les nôtres. Car dans les affaires de ce monde, la ville et la campagne sont choses distinctes ; mais sous le rapport de la religion, elles sont unies, elles ne font qu'un. Ne considérez point la grossièreté du langage des gens de la campagne, mais leur âme éclairée par la foi. Que m'importe la communauté de langue, s'il y a diversité de sentiments? Et quel mal y a-t-il à ce que le langage soit différent, quand la croyance est la même? Sous ce rapport, la campagne n'est en rien plus à dédaigner que la ville; car à l'égard du bien suprême, elles ont des droits égaux. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui séjournait souvent dans les villes, ne délaissait pas pour cela les campagnes, et ne leur refusait pas sa présence; mais il allait par les villes et par les villages, prêchant l'Evangile et guérissant toutes les maladies et les langueurs. A son exemple, notre pasteur et maître commun Flavien nous a aujourd'hui laissés pour courir à eux, ou pour mieux dire, courir à eux, ce n'est pas nous quitter, car ce sont nos frères qu'il est allé voir. Et de même qu'à la fête des Macchabées, toute la campagne vint se déverser dans notre ville, ainsi, maintenant qu'on célèbre la commémoration des martyrs de la campagne, la ville aurait dû s'y porter tout entière. Car si Dieu a semé ses martyrs non pas uniquement dans les villes, mais encore dans les campagnes, c'est afin que nous ayons dans la célébration de leurs fêtes un motif pressant de nous mêler ensemble; et s'il y a eu plus de martyrs à la campagne qu'à la ville, c'est que Dieu a voulu donner le plus grand honneur à ceux qui avaient ici-bas l'infériorité (I Cor. XII, 23) ; comme ils sont la partie là plus faible, ils ont été de sa part l'objet d'une plus grande sollicitude. Les habitants des villes jouissent continuellement des bienfaits de l'instruction, c'est là une richesse que l'on ne partage pas au même degré dans la vie rustique.

Dieu a donc voulu, par l'abondance de leurs martyrs , compenser cette pénurie d'instructeurs, et il est entré dans ses vues que les tombes dés martyrs fussent plus nombreuses parmi eux que parmi nous. Ils n'entendent pas toujours la parole d'un maître, mais toujours la voix des martyrs se fait entendre de leur tombe, et le pouvoir en est autrement fort. Et pour vous convaincre que les martyrs, tout silencieux qu'ils sont, ont plus de puissance que nous qui parlons , voyez combien d'orateurs , parlant souvent de la vertu à un auditoire nombreux, n'obtiennent aucun résultat; tandis que d'autres, sans le secours des paroles, opèrent des merveilles par le seul éclat de leur vie; à plus forte raison les martyrs y réussissent-ils, eux qui nous parlent, non pas avec leur langue, mais par la voix de leurs actions; et de cette voix, bien autrement sublime que la voix matérielle, ils s'adressent ainsi à tout le genre humain : Regardez-nous, disent-ils, voyez tous les maux que nous avons soufferts. Et qu'avons-nous donc souffert en effet, d'être condamnés à mort pour gagner la vie éternelle? Dieu nous a trouvés dignes de sacrifier nos corps pour Jésus-Christ ? Eh quoi ! si nous ne les avions pas alors volontairement livrés pour lui, il eût bien fallu, peu de temps après, et malgré nous, sortir de cette vie passagère. Quand même le martyre ne fût pas venu nous les enlever, la mort commune au genre humain fût arrivée ensuite, et les eût (391) dissous. C'est pour cela que nous ne cessons de rendre grâces à Dieu, qui nous a trouvés dignes de mettre à profit pour le salut de nos âmes cette mort à laquelle nous étions assujettis sans cela, qui a accepté comme un don de notre part une dette obligatoire, et en y attachant le plus grand prix. Mais , direz-vous , les épreuves étaient pénibles, accablantes. Oui, mais elles n'ont duré qu'un court instant, et le soulagement qui les a suivies dure dans les siècles éternels; bien plus, ces épreuves ne sont même pas pénibles pendant un court instant, pour qui regarde l'avenir, pour qui soupire après le rémunérateur de la lutte. Ainsi, le bienheureux Etienne, qui voyait le Christ avec les yeux de la foi (Act. VII, 55), à cause de cela ne voyait point la grêle de pierres dont on l'assaillait, mais il comptait à leur place autant de récompenses et de couronnes. Toi aussi, reporte tes yeux du présent sur l'avenir, et tu n'éprouveras pas, même un court instant, le sentiment de tes maux.

2. Voilà les discours que nous tiennent les martyrs : ils nous disent bien d'autres choses encore, et d'une manière bien plus persuasive que je ne le puis faire. Car si je vous dis que les tourments n'ont rien de pénible, ce langage n'aura point tout ce qu'il faut pour vous couvaincre . il n'est pas difficile en effet d'être aussi courageux en paroles ; mais le martyr, qui vous parle par ses actes, ne peut trouver de contradicteur. Voyez ce qui arrive dans les bains : lorsque l'eau du bassin est extrêmement chaude, et que personne n'ose y descendre : tant que les baigneurs, assis au bord, ne font que s'encourager mutuellement en paroles, on ne décide personne; mais dès l'instant qu'un seul d'entre eux y trempe la main, ou qu'après y avoir entré son pied, il s'y laisse aller tout entier avec confiance, alors, quoiqu'il n'ait rien dit, il persuade bien plus que ceux qui parlaient tant; les baigneurs qui se tenaient assis en haut, osent affronter l'eau du bassin. Il en est de même des martyrs : seulement, le bassin est remplacé ici par le bûcher. Ceux qui se tiennent à l'écart ont beau prodiguer les paroles d'exhortation, ils ne persuadent guère; mais si un seul martyr plonge dans l'arène non pas un pied, non pas rune main seulement, mais son corps tout entier, il donne, par son acte même, un exemple de hardiesse bien plus puissant que toutes les exhortations et les conseils, et il dissipe les molles terreurs des assistants.

Voyez-vous bien maintenant, combien la voix des martyrs, même sans qu'ils parlent, est plus puissante que tout le reste ? C'est pour cela que Dieu nous a laissé leurs corps; c'est pour cela que, victorieux depuis longtemps, ils n'ont pas encore ressuscité ; depuis si longtemps qu'ils ont soutenu cette lutte, s'ils n'ont pas encore obtenu la résurrection, c'est à cause de toi, c'est pour ton avantage, afin que toi aussi, en songeant à ces athlètes, tu te prépares énergiquement à fournir la même carrière. Car ce délai ne leur fait aucun tort; mais pour toi, il peut résulter de cette circonstance la plus grande utilité. Car pour eux, ils retrouveront toujours plus tard ce qu'ils ne reçoivent pas maintenant ; mais si Dieu les enlevait actuellement du milieu de nous, il nous priverait d'un grand encouragement, d'une grande consolation; oui, les tombeaux de ces saints sont véritablement pour tous les hommes la source des plus profondes consolations, des encouragements les plus puissants, je vous en prends vous-mêmes à témoin. Que de fois en effet nous eûmes beau vous menacer, ou vous prendre par la douceur, cherchant soit à vous effrayer, soit à vous presser, tout cela, sans que vous en ressentissiez grande ardeur pour la prière, ni grand mouvement de zèle; mais, alliez-vous visiter la tombe des martyrs, alors sans que personne vous donnât de conseils, et à la vue seule du tombeau, vous laissiez échapper un déluge de larmes saintes, et votre cœur s'échauffait dans la prière. Pourtant, les martyrs reposent là, profondément muets et silencieux. Qu'est-ce donc qui aiguillonne ainsi notre conscience, et fait jaillir comme d'une source tous ces torrents de larmes ? C'est l'image même du martyr qui se présente à votre esprit, c'est le souvenir de son héroïsme. Quand les pauvres voient les hommes opulents, au sein des dignités, entourés d'une garde, et recevant du prince une foule d'honneurs, alors ils gémissent encore davantage de leur propre indigence, parce qu'ils s'en rendent un compte plus exact à la vue des prospérités d'autrui; de même, lorsque nous nous souvenons du crédit dont jouissent les martyrs auprès de Dieu, qui est le roi suprême, lorsque nous nous rappelons à la fois, d'une part leur splendeur et leur gloire, et de l'autre nos propres péchés, alors nous constatons plus exactement notre pauvreté en présence de leur richesse ; nous sommes pénétrés de chagrin et de douleur, en découvrant combien (392) nous sommes loin d'eux : voilà ce qui produit nos larmes. Telle a donc été l'intention de Dieu, en nous laissant leurs corps ici-bas c'est afin, lorsque le fardeau des affaires, la multitude des préoccupations d'ici-bas , ont répandu sur notre âme d'épaisses ténèbres, que nous arrachant à cette foule d'embarras de la vie particulière ou publique, quittant notre maison, abandonnant la ville, disant complètement adieu à tout ce tumulte, nous puissions nous rendre à la tombe des martyrs, jouir de cette atmosphère spirituelle, oublier nos mille soucis, goûter les douceurs du calme, communiquer avec les saints, invoquer en faveur de notre salut Celui qui les récompense de leurs luttes, épancher dans son sein de nombreuses supplications, et déchargeant par tous ces moyens le poids de notre conscience, rentrer chez nous l'allégresse dans le coeur.

Les châsses des martyrs ne sont autre chose que des ports de sûreté, des sources spirituelles, des trésors que rien ne peut nous ravir et qu'on ne trouve jamais en défaut. Et de même que les ports reçoivent les vaisseaux que les vagues ont assaillis de toutes parts et les mettent en sûreté, de même les châsses des martyrs reçoivent nos âmes assaillies de tous côtés par les affaires de la vie et les établissent dans un calme et une sûreté profonde. De même encore que les sources d'eau fraîche réparent les corps fatigués et consumés d'une ardeur dévorante, ainsi les châsses des martyrs rafraîchissent nos âmes enflammées par les passions insensées; elles éteignent., rien que par leur aspect, cette concupiscence effrénée, cette envie qui la consume, cette bouillante colère et tous les maux semblables qui peuvent l'accabler; enfin, par leur richesse inépuisable elles valent mieux que tous les trésors. Les trésors ordinaires sont pour ceux qui les trouvent, la source d'une foule de dangers, puis si on les divise en plusieurs parties, ce partage les diminue ; au lieu qu'ici vous ne voyez rien de tel ; tout au contraire des trésors matériels, ceux-ci n'exposent à aucun danger celui qui les trouve, et on ne les amoindrit pas en les partageant. En effet, les richesses matérielles, comme je le disais tout à l'heure, diminuent en se fractionnant, celles-ci, au contraire, lorsque plusieurs y prennent part, n'en manifestent que mieux leur abondance. Car telle est la nature des choses spirituelles : elles augmentent par le partage et se multiplient par la division. Non, les prairies, lorsqu'elles étalent à nos yeux leur parure de roses et de violettes, n'ont pas autant de charmes que les tombeaux des martyrs, qui procurent à l'âme de ceux qui les contemplent une joie inaltérable et indestructible.

3. Approchons-nous donc de ces châsses avec foi, échauffons nos âmes, poussons des gémissements. Nos péchés sont graves et nombreux; nous avons donc besoin d'un puissant remède, et d'un aveu énergique. Les saints martyrs ont versé leur sang, que nos yeux du moins laissent couler des larmes; les larmes. aussi peuvent éteindre le bûcher que nos fautes ont allumé : les martyrs ont eu leurs flancs déchirés, ils ont vu les bourreaux autour d'eux : agissez de même envers votre conscience : faites siéger votre raison au tribunal incorruptible de votre âme, faites-y comparaître toutes vos fautes, opposez des arguments terribles à toutes vos prévarications, châtiez vos désirs déréglés, d'où vos péchés ont pris naissance, déchirez-vous enfin vous-mêmes avec une grande sévérité. Si nous apprenons à nous juger ainsi, nous échapperons même au jugement terrible de Dieu. Oui, celui qui se juge maintenant, celui qui se demande à lui-même un compte exact de ses fautes, ne sera pas puni plus tard, c'est saint Paul qui nous le dit : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés par le Seigneur. (l Cor. XI, 31.) En effet, réprimandant ceux qui participaient indignement aux saints mystères; il leur disait: Celui qui mange et boit indignement, sera responsable du corps et du sang du Seigneur. Ce qui revient à dire : de même que ceux qui ont crucifié Jésus, ainsi seront châtiés ceux qui participent indignement aux mystères. Et que personne ici n'accuse ces paroles d'exagération. Le corps du maître est un manteau royal ; celui qui déchire la pourpre royale et celui qui la souille de ses mains impures commettent un outrage égal; aussi sont-ils punis l'un comme l'autre; or il en est de même du corps de Jésus-Christ. Les Juifs l'ont déchiré avec des clous sur la croix, mais vous, en vivant dans le péché, vous le déchirez par vos paroles et par vos pensées impures. Voilà pourquoi saint Paul vous menace du même châtiment, et il continue en ces termes : C'est pour cela qu'il y en a parmi vous beaucoup de faibles et de malades et un assez grand nombre de morts. C'est alors que, pour nous apprendre que ceux qui (393) sur cette terre se demandent compte à eux-mêmes de leurs péchés, ceux qui jugent leurs fautes et ne retombent plus dans les mêmes, pourront échapper à ce jugement futur, si terrible et si inexorable, il ajoute ces paroles : Car si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés; or le Seigneur nous juge maintenant pour nous instruire , afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.

Martyrisons donc notre âme, en reprenant ses pensées impures; effaçons-en les traces avec nos larmes ; le fruit de ces gémissements est grand, grande est leur douceur persuasive et consolante. De même en effet que le rire et la dissipation seront gravement châtiés, de même les gémissements continuels produisent la consolation. Bienheureux, dit Notre-Seigneur, ceux qui sont dans la douleur, parce qu'ils seront consolés! (Matth. V, 5.) Malheur à ceux qui rient, parce qu'ils pleureront! (Luc, VI, 25.) C'est pourquoi saint Paul même, quoique n'ayant aucune faute à se reprocher, passa toute sa vie dans les larmes et les lamentations. Qui nous l'apprend? C'est le bienheureux apôtre lui-même : Depuis trois ans, dit-il, je ne cesse d'avertir ni jour ni nuit chacun de vous avec larmes. (Act. XX, 31.) Ce qu'il fit pendant trois ans, faisons-le du moins pendant un mois; ce qu'il fit nuit et jour, et pour les péchés d'autrui, faisons-le pour nos propres fautes; ce qu'il fit sans avoir rien sur la conscience, faisons-le du moins pour la nôtre qui est si chargée. Et pourquoi donc pleure-t-il? pourquoi ne se contente-t-il pas d'enseigner et d'avertir, mais y joint-il encore les larmes? C'est qu'il ressemble à un tendre père qui, voyant son fils unique tombé malade, refuser, repousser les médicaments, s'asseoit auprès de lui, le supplie, l'embrasse, le caresse, voulant, par cette extrême assiduité, l'engager, le déterminer à recevoir la guérison que lui offre la médecine ; ainsi l'apôtre Paul, aimant tous les fidèles du monde entier comme on aime un fils unique, et en voyant beaucoup, tombés dans le vice et dans les maladies incurables de l'âme, supporter impatiemment les remontrances et la guérison que leur eût apportée ces réprimandés, les fuir avec un coeur rebelle, les retenait par ses larmes, afin qu'en le voyant gémir et pleurer, ils fussent émus à cet aspect, se soumissent au traitement salutaire, et que délivrés de leur maladie, ils revinssent à la santé : voilà pourquoi en les réprimandant il ne cessait de pleurer.

Or, si pour les péchés d'autrui saint Paul montre tant de préoccupation, quelle ardeur ne devons-nous pas apporter à corriger nous-mêmes les nôtres ? Car la tristesse selon Dieu est très-efficace en résultats utiles; c'est d'elle que parle Isaïe, ou plutôt Dieu lui-même par la bouche d'Isaïe, lorsqu'il dit : A cause de son péché je l'ai affligé un court instant. (Is. LVII, 17.) Ce qui veut dire : je ne l'ai pas châtié autant que le méritait sa faute. Car pour les bonnes actions, Dieu nous récompense outre mesure ; mais quant aux fautes, sa tendresse pour nous le porte souvent à nous reprendre, et à ne nous infliger qu'un court châtiment de nos transgressions. C'est à quoi fait allusion ce passage : A cause de son péché, je l'ai affligé un court instant; j'ai vu son affliction, j'ai vu qu'il s'en allait tout attristé, et je l'ai ramené dans la bonne voie. (Is. LVII, 17, 18.)

4. Voyez-vous combien rapide et combien grande est l'utilité de la pénitence? Après l'avoir quelque peu châtié pour ses péchés, dit le prophète, le voyant devenu triste et abattu, je lui ai remis même cette faible punition tant Dieu est disposé à se réconcilier avec nous, tant il ne cherche pour cela qu'un instant d'occasion ! Accordons-lui donc les élans de notre amour, tâchons de nous conserver purs de péchés, et si nous sommes venus à trébucher, relevons-nous promptement en pleurant nos fautes avec une grande rigueur, afin de posséder la joie qui est selon Dieu. Si en effet, pour être devenu triste, pour s'en être allé tout abattu, le pécheur a pu se réconcilier avec Dieu, de quoi ne sera point capable celui qui y ajoute les larmes, et qui l'invoque avec un vif désir? Je sais que votre âme est maintenant pleine de ferveur? mais il nous reste une chose à faire : prenons garde qu'une fois sortis d'ici, nous ne laissions refroidir cette ardeur, et sachons la conserver en nous. Notre âme est un sol fertile : elle reçoit les semences qu'on lui confie, et donne bientôt sa moisson; elle ne demande ni délai ni longueur de temps; mais ce qui m'effraye, c'est votre ennemi.

En dehors de l'église se tient le démon car il n'ose pas entrer dans cette enceinte sacrée; dans le bercail de Jésus-Christ le loup ne paraît point; le loup craint le pasteur, et il reste dehors. En sortant d'ici, ne nous livrons pas aussitôt à des réunions frivoles, à de vains (394) discours, à des occupations sans utilité; mais tandis que nous avons encore la mémoire des paroles qu'on vient de nous dire, courons à la maison, et là, que chacun, assis avec sa femme et ses enfants, médite avec soin ce qu'il vient d'entendre. Si vous ne voulez pas retourner chez vous, rassemblez dans quelque lieu particulier ceux de vos amis qui ont entendu les mêmes discours que vous, et là, formez une séance où chacun reproduise de lui-même ce qu'il a pu retenir; reconstituez ainsi une seconde instruction, afin que votre réunion ici n'ait pas été en pure perte. En effet, les commandements de Dieu sont un flambeau : Les prescriptions de la loi sont un flambeau, une lumière, elles sont la vie, la correction, l'enseignement (Prov. VI, 23) ; or celui qui allume un flambeau, ne reste pas sur la place publique, il court chez lui, de peur que le souffle du vent n'éteigne la flamme, ou qu'elle ne cesse avec le temps, faute d'aliment. Agissons de même. L'Esprit-Saint a allumé en nous sa doctrine; lors donc que nous sortons, pleins encore de ce que nous venons d'entendre, si nous rencontrons soit un ami, soit un parent, soit une personne de notre maison, ne nous arrêtons pas, de peur qu'en lui parlant de choses inutiles et superflues; nous ne laissions pendant ce temps-là éteindre en nous le feu de la doctrine, mais afin qu'il prospère dans notre âme comme dans une demeure qui lui appartienne, et que, brûlant sur les hauteurs de notre raison comme sur un chandelier, il éclaire tout ce qui est a l'intérieur. Il est absurde en effet, tandis que nous ne souffrons pas que notre maison reste jamais le soir sans un flambeau allumé, de laisser notre âme dépourvue du flambeau de la doctrine. La plupart des péchés proviennent en nous de ce que nous n'allumons pas aussitôt ce flambeau dans notre âme; de là vient que chaque jour nous trébuchons; de là vient que bien des notions (657) existent dans notre intelligence comme au hasard et sous la première forme venue; en effet, à peine avons-nous ouï la parole divine, avant même d'avoir franchi le vestibule de l'Eglise, nous rejetons à l'instant cette parole, et, comme nous avons éteint la lumière, nous marchons dans de profondes ténèbres.

Eh bien ! donc, si cela nous est arrivé par le passé, qu'il n'en soit plus de même à l'avenir; que ce flambeau brûle continuellement dans notre intelligence, et embellissons notre âme avant d'embellir notre maison. Car notre maison reste ici-bas, mais notre âme, nous l'emportons avec nous en quittant ce monde : il est donc juste que nous considérions celle-ci comme méritant de plus grands soins. Et pourtant, il y a des gens dont l'état est si misérable, qu'ils prodiguent à leur maison d'ici-bas lambris dorés , mosaïques aux mille couleurs, peintures de fleurs, colonnes éblouissantes et autres ornements de tout genre, pendant qu'ils laissent leur âme plus dénuée que l'hôtellerie la plus déserte, pleine de boue, de fumée, d'odeurs infectes, et dans un abandon inexprimable. La cause de tout cela, c'est que le flambeau de la doctrine ne brûle pas continuellement en nous; c'est pour cela que les choses nécessaires sont négligées, tandis que celles qui n'ont aucune valeur sont de notre part l'objet de mille empressements. Et cela, je ne le dis pas seulement pour les riches, mais aussi pour les pauvres. Car il arrive souvent que ces derniers parent leur maison suivant leurs moyens, et qu'ils laissent leur âme privée de soins : c'est donc aux uns comme aux autres que j'adresse cet enseignement; je les avertis, je leur recommande de faire peu de cas des choses de la vie présente, et d'employer tout leur zèle au soin des affaires spirituelles, qui sont les affaires nécessaires. Que le pauvre voie la veuve déposant ses deux oboles, et qu'il ne croie pas que la pauvreté soit un obstacle à la pratique de l'aumône et de la charité; que le riche pense à Job, et qu'il fasse comme lui , qui possédait tant de richesses, non pas pour lui-même; mais pour les pauvres. Car s'il supporta courageusement d'en être privé , c'est parce qu'avant d'être tenté par le démon, il avait réfléchi qu'il pouvait les perdre. Méprisez donc, vous aussi, les richesses présentes, afin que lorsqu'elles viendront à vous quitter, vous n'en soyez point affligés. Employez-les à ce qu'il faut, pendant que vous les avez, afin que lorsque vous en serez privés, vous ayez double avantage, d'abord la récompense qui vous reviendra pour en avoir fait le meilleur usage, puis la résignation provenant de leur mépris , laquelle vous servira pour le temps où vous ne les aurez plus. Car si on appelle les richesses khremata , c'est que nous devons nous en servir (khrestas) convenablement, et non pas les enfouir ; et on les appelle aussi khtemata parce que nous devons les posséder, et non (395) pas devenir nous-mêmes leur possession. Avez-vous de nombreuses richesses? Ne soyez donc pas l'esclave de ce dont Dieu vous a institué le maître : or, le moyen de ne pas être leur esclave, c'est de les dépenser comme il faut, et non pas de les enfouir. Il n'y a rien de mobile comme la richesse, il n'y a rien d'inconstant comme l'opulence. Puis donc que la possession en est incertaine, puisque ces trésors nous échappent souvent plus vite que l'oiseau le plus agile, qu'ils s'enfuient plus déloyalement que le serviteur le plus adroit dans son évasion, sachons en faire un usage convenable pendant le temps que nous en sommes maîtres; afin qu'après avoir fait servir des richesses incertaines à nous préparer les biens certains, nous héritions du trésor qui nous est réservé dans le ciel : puissions-nous tous obtenir cette faveur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ , par lequel et avec lequel gloire au Père ainsi qu'au Saint-Esprit , maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN

 

 

 

 

HOMÉLIE (1) Qu'il est dangereux pour l'orateur et pour l'auditeur de parler pour plaire , qu'il est de la plus grande utilité comme de la plus rigoureuse justice d'accuser ses péchés.

ANALYSE.

Saint Jean Chrysostome, dans la dernière instruction qu'on vient de lire, avait parlé avec force, d'après saint Paul, contre ceux qui communient indignement; plusieurs de ceux qui l'écoutaient, effrayés par ses discours, étaient venus se plaindre à lui qu'il les éloignait de la table sainte : il leur adresse ce discours pour les adoucir, pour se justifier lui-même, et leur apprendre qu'il n'est ni de leur intérêt ni du sien qu'il leur parte pour plaire. — 1° Il les adoucit en leur montrant que son instruction s'adressait à lui même, ainsi qu'à eux, et que c'est une preuve de la bonté du Seigneur de donner aux fidèles, pour maîtres, des hommes leurs semblables, sujets eux-mêmes à des faiblesses, et qui par conséquent puissent compatir aux faiblesses d'autrui. — 2° Il n'a point prétendu les écarter de la table sainte, mais plutôt les y attirer en les corrigeant par la crainte de la punition, en les corrigeant par la crainte de la punition, en leur inspirant par là plus de confiance. — 3° On ne doit rien cacher à ceux qu'on instruit, parce que Dieu nous rend responsables de leur salut, parce qu'il nous redemandera leur sang. Que gagnent les auditeurs à ce qu'on leur cache des fautes qui existeront toujours, qui, au temps des vengeances, seront dévoilées à la face de l'univers ? Puisqu'il faut s'affliger de ses péchés dans ce monde-ci ou dans l'autre, affligeons-nous-en ici-bas — 4° L'orateur prouve par des exemples pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qu'on ne doit jamais perdre de vue même les fautes pardonnées, que le souvenir en est utile; — 5° qu'on doit les confesser sans cesse dans l'amertume de son coeur à Dieu dont la bonté est infinie, qui ne cherche pas notre perte, qui ne désire que notre salut.

1. Nous vous avons suffisamment repris dans la dernière assemblée; nous vous avons fait une blessure profonde, sur laquelle il faut appliquer, en ce jour, des remèdes plus doux. Le meilleur procédé dans la médecine, est de ne pas se contenter de couper au vif, mais de bander les plaies : la meilleure manière d'instruire est de ne pas se contenter de reprendre, mais d'exhorter et de consoler. C'est l'avis que donne saint Paul : Blâmez, dit-il, reprenez, exhortez. (I Tim. IV, 2.) Exhorte-t-on sans cesse, les auditeurs se relâchent; se borne-t-on à reprendre, ils s'irritent; et comme ils ne peuvent supporter des réprimandes continuelles, ils refusent d'entendre d'où il résulte que les instructions doivent être variées. Puis donc que nous avons pu vous piquer et vous choquer dans l'assemblée précédente, il faut aujourd'hui une instruction plus douce, il faut répandre la douceur des paroles, comme une espèce d'huile,

1. Traduction de l'abbé Auger, revue.

sur les blessures qu'ont pu faire les réprimandes.

Nous vous avons lu, dans notre dernière instruction, le précepte de saint Paul, touchant la participation aux mystères, précepte qui s'adresse à tous les fidèles. Et quel était ce précepte! Rien n'empêche que nous ne vous le remettions sous les yeux : Que chacun s'éprouve soi-même, et qu'il mange ainsi de ce pain, et qu'il boive de ce calice. (I Cor. II, 28.) Les initiés sont instruits de ce que nous disons, ils savent ce que nous entendons par le pain et par le calice : Car quiconque , dit l'Apôtre, mange de ce pain et boit de ce calice indignement, sera coupable du corps et du sang de Jésus-Christ. En vous rappelant le précepte, nous vous avons expliqué le sens des paroles : nous vous avons dit ce que c'est qu'être coupable du corps et du sang du Seigneur; nous avons montré que celui qui est coupable de cette profanation subira la même peine que ceux qui ont crucifié Jésus-Christ. (397) Ceux qui ont crucifié Jésus-Christ étaient coupables de son sang; ceux qui participent indignement aux mystères, le sont aussi. Voilà ce qu'il faut entendre par ces mots : sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Les reproches vous ont paru trop durs et la menace trop forte. Nous avons confirmé les paroles de l'Apôtre par un exemple qui avait beaucoup de rapport à la question. Déchirer la pourpre impériale, disais-je, ou la souiller de boue, est un égal outrage pour le prince qui en est revêtu : de même ici, détruire le corps du Seigneur, ou le recevoir dans une âme impure, c'est outrager également le Roi suprême. Les Juifs ont déchiré le corps de Jésus-Christ sur la croix ; ceux qui le reçoivent dans une âme impure, le souillent; les délits sont différents, l'outrage est le même. Plusieurs ont été troublés, ont été vivement émus par cette comparaison. Ceux qui m'écoutaient, et moi-même qui parlais, nous étions singulièrement frappés; car l'instruction doit s'adresser, et les remèdes doivent s'appliquer à tous, puisque la blessure s'étend à tous.

C'est un effet de la bonté divine que l'orateur et les auditeurs participent à la même nature, qu'ils soient soumis aux mêmes lois, et qu'ils soient également coupables lorsqu'ils les violent. Et pourquoi Dieu a-t-il ainsi disposé les choses? c'est afin que l'orateur reprenne avec modération, qu'il soit indulgent pour les pécheurs, que se rappelant sa propre faiblesse, il ne se permette pas de trop durs reproches. Dieu n'a pas envoyé du ciel des anges pour instruire les hommes, de crainte que par le sentiment de leur propre excellence, et par l'ignorance de la faiblesse humaine , ils ne nous reprennent sans ménagement; mais il nous a donné des hommes mortels pour maîtres et pour prêtres, des hommes revêtus de faiblesse, afin que cette considération, jointe à celle que l'orateur et les auditeurs sont soumis aux mêmes lois, soit un frein pour la langue de celui qui parle, l'empêche de passer les bornes dans ses réprimandes. L'auteur lui-même du précepte dont nous avons parlé plus haut, Paul , confirme cette vérité , et produit la même raison que nous : Tout pontife, dit-il, pris d'entre les hommes, est établi pour les hommes, afin qu'il puisse être touché de compassion pour ceux qui pèchent par ignorance. Pourquoi cela? Parce qu'il est lui-même environné de faiblesse. (Héb. V, 1 et 2.) Vous voyez que la faiblesse est un motif de compassion et que la participation à la même nature ne permet pas à un homme, quelque animé qu'il puisse être, de passer les bornes en reprenant son semblable.

Et pour quel motif vous ai-je fait ces réflexions? C'est afin que vous ne me disiez pas Vous n'avez aucune faute à vous reprocher, vous êtes à l'abri de la peine que causent les réprimandes; c'est pour cela que vous nous attaquez plus librement, que vous nous faites une blessure plus profonde. Je sens, mes frères, je sens le premier la peine que vous ressentez, parce que je suis moi-même sujet à commettre des fautes. Nous méritons toits d'être repris, dit l'Ecriture. (Eccl. VI, 8.) Personne ne peut se glorifier d'être sans tache. (Prov. XX, 9.) Ce n'est donc point parce que je raisonne sur les maux d'autrui, ni par une sorte de dureté, mais par l'effet d'une affection particulière, que je vous ai fait des réprimandes. Dans les traitements du corps, celui qui coupe dans le vif ne sent pas la douleur de l'opération; le malheureux que l'on opère est le seul qui soit déchiré par des douleurs aiguës. Il n'en est pas ainsi du traitement des âmes, à moins que je ne me trompe en jugeant des autres par moi-même : celui qui parle est le premier qui sent la peine, lorsqu'il reprend les autres. Non, nous ne sommes pas aussi affectés lorsque nous sommes repris nous-mêmes, que lorsque nous reprenons nos fières des fautes auxquelles nous sommes sujets. La conscience de l'orateur lui fait aussitôt sentir ses remords l'idée qu'il déshonore la dignité de son ministère en commettant les mêmes fautes que ceux qu'il instruit et en s'exposant aux mêmes reproches, cette idée lui cause la douleur la plus vive.

2. Et ce n'est pas sans raison que je déplore nos faiblesses; mais comme plusieurs, effrayés par la force de nos discours, sont venus nous trouver au sortir de ce temple, se sont plaints à nous amèrement : Vous nous éloignez, disaient-ils, de la table sainte, vous nous écartez de la participation aux mystères. Je me vois forcé de répondre à leurs plaintes, afin de leur apprendre que , par mes reproches, je les appelle plutôt que je ne les éloigne , je les invite plutôt que je ne les écarte. Oui, la crainte de la punition qui tombe et qui s'arrête sur la conscience du coupable, comme le feu sur la (398) cire, dissout les péchés et les fait évanouir, rend à l'âme sa pureté et son éclat, et nous inspire une plus grande confiance, de laquelle confiance doit naître une plus grande ardeur pour participer sans cesse aux mystères ineffables et redoutables. Et comme en donnant des remèdes amers à ceux qui éprouvent des dégoûts on purge leurs mauvaises humeurs, on leur rend l'appétit qu'ils avaient perdu, on leur fait saisir avec plus de satisfaction les aliments accoutumés : de même en purgeant les mauvaises affections de l'âme par des reproches amers, et en la déchargeant du poids de ses péchés, on fait respirer la conscience, on lui fait goûter, avec plus de délices, le corps du Fils de Dieu. Loin donc de se plaindre de la rigueur de mes discours, on doit m'en louer et m'en savoir gré. Que si quelques chrétiens faibles ne sont pas satisfaits de ma justification, je leur dirai que ce ne sont pas mes préceptes que je leur explique, mais que je leur lis les Ecritures venues du ciel; que chargé du ministère de la. parole, je dois leur annoncer librement tout ce que ces Ecritures contiennent, plus occupé de ce qui leur est utile que de ce qui leur serait agréable, et non dans la crainte de leur déplaire, trahir leur salut et le nôtre par des ménagements funestes.

En effet, qu'il soit extrêmement dangereux pour l'orateur et pour les auditeurs de dissimuler quelque chose des préceptes divins, et qu'on doive regarder comme meurtrier quiconque, étant chargé d'instruire, ne publie pas toutes les lois de Dieu sans aucune considération humaine, j'en appelle au témoignage du même saint Paul. Si, dans tous les objets d'instruction , j'ai recours sans cesse à cette âme bienheureuse , c'est que je regarde ses paroles comme des préceptes essentiels et divins. Non, ce n'est point Paul qui parle, mais Jésus-Christ lui-même qui anime son esprit, et qui nous intime toutes ses volontés par la bouche de cet apôtre. Que dit donc saint Paul? Ayant fait venir les fidèles d'Ephèse, et leur parlant pour la dernière fois, parce qu'il devait les quitter, il avertit leurs chefs que s'ils cachent à leurs disciples ce qui leur est utile d'entendre, ils seront punis comme s'ils répandaient leur sang. Voici en quels termes il s'exprime : Je suis pur, dit-il, du sang de vous tous... Pourquoi cela? parce que je n'ai pas craint de vous annoncer toutes les volontés de Dieu. (Act. XX, 26 et 27.) Si donc il avait craint de leur annoncer les volontés de Dieu, il n'aurait pas été pur de leur sang, il aurait été regardé comme leur meurtrier ; et avec raison sans doute. Un meurtrier ne tue que le corps; celui qui parle pour plaire à ses auditeurs, et qui en conséquence les rend plus lâches, perd leur âme. L'un ne cause qu'une mort passagère; l'autre perd l'âme et la livre à des supplices éternels.

Paul est-il donc le seul qui s'exprime de la sorte? non, assurément; mais longtemps avant Paul, Dieu s'était exprimé de même par la bouche d'un prophète : Je vous ai donné, dit-il, pour sentinelle à la maison d'Israël (Ezéch. III, 17.) Qu'est-ce à dire pour sentinelle? Une sentinelle est celui qui, tandis que les troupes campent plus bas, occupe un lieu élevé, et de là observe les ennemis qui approchent, avertit les siens de se mettre en ordre de bataille pour que les ennemis ne les attaquent pas au dépourvu, pour qu'ils ne les égorgent pas sans trouver de résistance. Comme donc, nous qui marchons sur la terre, nous n'apercevons pas les dangers qui nous menacent, la grâce du Seigneur a disposé des prophètes, qu'elle place comme dans un lieu élevé pour nous annoncer de loin la colère divine prête à fondre sur nous, afin que, nous recueillant par le repentir et relevant notre âme de sa chute, nous puissions éviter de loin les traits du courroux céleste. Voilà pourquoi Dieu dit dans l'Ecriture : Je vous ai donné pour sentinelle à la maison d'Israël, afin que vous annonciez les malheurs prochains, comme la sentinelle annonce les ennemis. Et il ne lui inflige pas une peine médiocre s'il néglige d'annoncer la colère divine. Quelle est cette peine? je vous redemanderai, dit-il, l'âme de ceux qui auront péri. (Ezéch. III,18.) Est-il donc quelqu'un assez dur, assez cruel, assez insensible pour reprocher à un orateur de parler sans cesse de la colère de Dieu, lorsqu'il doit subir une telle peine s'il garde le silence ?

Le Prophète et l'Apôtre nous apprennent donc qu'il n'est pas utile à l'orateur de dissimuler je vais prouver encore qu'il le serait aussi peu pour les auditeurs. Si en me taisant je devais couvrir vos fautes par mon silence, vous auriez raison de m'en vouloir, et de vous plaindre de ce que je ne me tais pas. Mais si en nie taisant je ne puis empêcher que vos fautes ne soient manifestées un jour , que gagneriez-vous à mon silence? loin de vous procurer aucun avantage, ne vous causerait-il pas le plus (399) énorme préjudice? En parlant, je vous amène à la patience et à la componction; en me taisant, je vous dispense ici-bas de vous rappeler vos péchés et de vous en repentir; mais au temps des vengeances, vous les verrez dévoilés à la face de tout l'univers, et vous vous lamenterez en vain.

3. Puis donc qu'il faut nécessairement nous affliger de nos péchés dans ce monde-ci ou dans l'autre, il vaut bien mieux que nous le fassions ici-bas. Qu'est-ce qui le prouve? les paroles des prophètes et celles de l'Evangile : Qui est-ce qui vous confessera ses fautes dans les enfers? dit David. (Ps. VI, 6.) Ce n'est pas que l'on ne confesse ses fautes dans ce lieu d'horreur, mais on le fait alors sans fruit. Jésus-Christ nous enseigne la même vérité par une parabole -: Il y avait, dit-il, un pauvre nommé Lazare, affligé d'une maladie incurable et tout couvert d'ulcères; il y avait aussi un homme riche qui n'abandonnait pas même à ce pauvre les miettes de sa table. (Luc, XVI,19 et 20.) Qu'est-il besoin de parcourir toute la parabole? vous la connaissez tous, vous savez quelle était la cruauté du riche, qu'il ne faisait aucune part de sa table au pauvre Lazare; vous savez quelle était l'indigence de celui-ci et la faim contre laquelle il luttait sans cesse. Voilà pour ce monde. Mais lorsqu'ils furent morts tous deux, le riche vit le pauvre couché sur le sein d'Abraham ; et que dit-il? Père Abraham, envoyez-moi Lazare , afin qu'il trempe l'extrémité de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue et adoucir les tourments que j'endure. Vous voyez un juste retour : il n'a pas donné à Lazare les miettes de sa table, il ne reçoit pas une goutte d'eau. On se servira envers vous, dit l'Evangile, de la mesure dont vous vous serez servi envers les autres. (Marc, IV, 24.) Que lui répond Abraham? Mon fils, lui dit-il, souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans la vie, et que Lazare n'y a eu que des maux : c'est pour cela qu'il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments. Mais ce que nous voulons vous montrer, c'est que les hommes s'affligent de leurs péchés hors de ce monde, que les flammes de l'enfer les changent et les rendent meilleurs , sans qu'ils puissent par là éteindre ces flammes, ni les adoucir. Père Abraham, dit le riche, envoyez Lazare dans la maison de mon père, afin qu'il atteste à mes frères ce qui se passe ici, et qu'ils ne viennent pas dans ce lieu de tourment. Il voudrait procurer aux autres le salut qu'il n'a pu obtenir pour lui-même. Vous voyez combien il était cruel avant le supplice, combien il est devenu humain au milieu du supplice. Il ne daignait pas regarder Lazare qui était sous ses yeux, et il s'occupe de ses frères qui sont absents. Lorsqu'il nageait dans l'abondance, la vue pitoyable d'un indigent ne le touchait pas; et maintenant qu'il est livré à des tourments éternels, il songe à ses proches, il demande qu'on leur envoie annoncer ce qui se passe dans un autre monde. Vous voyez combien il est devenu humain, doux et compatissant. De quoi donc lui ont servi sa douleur et son repentir? de rien. Le repentir était hors de saison; le spectacle était fini, il n'y avait plus de lice ni d'arène, ce n'était plus le temps du combat.

Ainsi, je vous y exhorte et je vous en conjure, affligez-vous ici de vos péchés, pleurezles ici. Que les paroles vous attristent à présent, pour que les supplices ne vous effrayent pas alors; que nos reproches vous piquent utilement dans ce monde, pour qu'un ver funeste ne vous tourmente pas cruellement dans l'autre; que le feu de nos discours vous échauffe ici-bas, pour que les flammes de l'enfer ne vous brillent pas un jour. Il est juste que ceux qui pleurent en ce monde soient consolés dans l'autre. Ceux qui vivent ici-bas dans les délices, dans la joie, dans une froide indifférence par rapport à leurs péchés, doivent nécessairement trouver au sortir de ce monde, des pleurs, des lamentations, des grincements de dents. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est celui même qui doit nous juger à la fin des siècles : Bienheureux ceux qui pleurent, dit-il, parce qu'ils seront consolés! (Matth. V, 5.) Malheur à vous qui riez, parce que vous pleurerez ! (Luc, VI, 25.) Ne vaut-il donc pas beaucoup mieux acquérir des biens éternels et des plaisirs sans fin par des afflictions et des larmes passagères, qu'après avoir ri pendant cette vie si courte, de n'en sortir que pour endurer des tourments qui n'ont pas de terme.

Mais vous avez honte de déclarer vos péchés. Quand il vous faudrait les publier devant les hommes, vous ne devriez pas même alors rougir, puisqu'on doit rougir de commettre le péché, et non de le confesser; mais vous n'êtes pas obligé de les confesser en public. Que la recherche de vos fautes se fasse dans (400) l'intérieur de votre conscience; que le jugement se fasse sans témoins; que Dieu seul vous entende confesser vos péchés, Dieu qui ne vous les reproche pas, mais qui les efface d'après la confession. Et vous hésitez toujours, vous différez toujours cette confession ! Je sais que notre conscience ne s'occupe pas volontiers du souvenir de ses propres fautes, puisque même, s'il nous arrive par hasard de nous les rappeler, notre esprit se cabre comme un jeune cheval qu'on n'a pas encore dompté, qui ne connaît pas encore le frein. Mais réprimez-le, modérez-le, employez tour à tour la douceur et la rigueur, rendez-le souple et docile, persuadez-lui que s'il ne confesse pas à présent ses fautes, il les confessera dans un temps où la confusion sera plus grande et la punition plus rigoureuse. Ici-bas le jugement se fait sans témoins, vous vous jugez vous-même, vous qui avez péché: à la fin des siècles, toutes vos iniquités seront dévoilées à la face de l'univers, si vous ne les avez pas effacées avant ce moment terrible. Lorsque nous commettons le péché, nous sommes armés d'audace et d'impudence; c'est lorsqu'il faut le confesser, lorsqu'il faudrait montrer beaucoup d'ardeur, c'est alors que nous hésitons, que nous rougissons. Non, il n'y a pas de honte à confesser ses péchés, c'est une justice et une vertu. Si ce n'était pas une justice et une vertu, Dieu n'y aurait pas attaché une récompense. Or, que la confession ait sa récompense, l'Ecriture en fournit la preuve : Confessez le premier vos iniquités, dit Dieu par la bouche d'un de ses prophètes, afin que vous soyez justifié. (Isaïe, XLIII, 26.) Peut-on rougir d'une action par laquelle on devient juste? peut-on :avoir honte de confesser ses péchés afin de les effacer? Dieu vous ordonne de confesser vos fautes, non afin de les punir, mais afin de les pardonner.

4. Dans les tribunaux, la peine suit de près l'aveu des fautes; c'est dans cette appréhension-là même, c'est pour que la crainte de la peine qui suit l'aveu des fautes ne nous fasse pas nier nos péchés, que David nous dit : Confessez vos péchés au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde s'étend au delà des siècles. (Ps. CV, 1.) Est-ce que Dieu ne connaît pas vos fautes sans que vous les lui confessiez? Que gagnez-vous donc à ne les lui pas confesser? pouvez-vous les lui cacher? si vous ne les lui dites pas, il les connaît; si vous les lui dites, il les oublie : Je suis Dieu, dit-il lui-même, qui efface vos iniquités et qui ne m'en souviendrai pas. (Is. XLIII, 25.) L'entendez-vous? Je ne m'en souviendrai pas, dit-il. Mais vous, pécheur, souvenez-vous-en, afin que ce souvenir vous porte à vous corriger.

Plein de ces maximes, Paul se ressouvenait sans cesse des péchés dont Dieu ne se ressouvenait plus : Je ne suis pas digne, disait-il, d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu. (I Cor. XV, 9.) Jésus-Christ, dit-il encore, est venu dans le monde pour sauver les pécheurs entre lesquels je suis le premier. (I Tim. I, 15.) II ne dit pas j'étais, mais je suis. Les péchés étaient pardonnés auprès de Dieu, et le souvenir des péchés pardonnés n'était pas effacé dans l'esprit de Paul. Ce que le Seigneur avait oublié, il le publiait lui-même : Je ne me souviendrai pas de vos iniquités, dit Dieu par la bouche d'un prophète, mais vous, n'en perdez pas le souvenir. Dieu appelle son apôtre un vase d'élection, et l'Apôtre se déclare lui-même le premier des pécheurs. Que si Paul n'oubliait pas des péchés pardonnés, songez comment il se rappelait les bienfaits de Dieu. Le souvenir de nos fautes ne nous déshonore pas. Que dis-je? le souvenir de nos bonnes oeuvres ne nous procure pas autant de gloire que le souvenir de nos fautes; ou plutôt le souvenir de nos bonnes oeuvres nous couvre de honte et nous attire une sentence de condamnation, tandis que le souvenir de nos fautes nous remplit de confiance et nous comble de justice. Qui est-ce qui le dit? l'exemple du pharisien et du publicain. L'un, qui a confessé ses péchés, s'en est retourné justifié; l'autre, qui a publié ses bonnes oeuvres, s'est retiré moins favorisé que le publicain. Vous voyez combien le souvenir des bonnes oeuvres est nuisible, combien le souvenir des péchés est utile. Et cela doit être. Celui qui rappelle ses bonnes oeuvres, en conçoit de l'orgueil, et méprise le reste des hommes : ce qui est arrivé au pharisien. Non, il n'en serait pas venu à ce point d'arrogance, de dire : Je ne suis pas comme le reste des hommes (Luc, XVIII, 11), s'il n'eût rappelé ses jeûnes et ses aumônes. Celui, au contraire, qui rappelle ses péchés, réprime les saillies d'un esprit superbe, apprend à être humble, et, par l'humilité, se concilie la bienveillance de Dieu. Ecoutez comment Jésus-Christ nous ordonne de livrer à l'oubli nos (401) bonnes oeuvres : Quand vous aurez fait tout cela, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, l0.) Dites que vous êtes un serviteur inutile, et je ne vous regarderai pas comme inutile; si vous avouez votre bassesse, je vous comblerai de gloire et je vous couronnerai. Vous voyez combien de témoignages démontrent que le souvenir de nos fautes nous procure autant d'avantages, que le souvenir de nos bonnes oeuvres nous cause de préjudices, et que l'oubli des unes nous est aussi funeste que l'oubli des autres nous est avantageux. Voulez-vous apprendre d'ailleurs combien il y a de mérite à se rappeler ses fautes? écoutez Job, qui se glorifiait de la confession de ses fautes, autant que de tout ce qu'il avait fait de bien : Si, lorsque j'avais péché volontairement, dit-il, j'ai craint de le reconnaître dans l'assemblée du peuple. (Job, XXXI, 34.) Voici le sens de ces paroles: Le concours de mes semblables ne m'a jamais fait rougir; à quoi me servirait d'être inconnu des hommes, lorsque le souverain Juge connaît tout? quel mal pourrait me faire la connaissance qu'ils auraient de mes fautes, si le Seigneur veut me garantir de la peine? Quand tous les hommes me jugeraient, pourvu que Dieu veuille bien m'absoudre. je m'embarrasse peu de leur jugement; quand tous les hommes me loueraient et m'admireraient, si Dieu me condamne, à quoi me servent les louanges et l'admiration des hommes?

C'est toujours le Juge suprême qu'il faut considérer; et nous devons agir pour nos fautes comme pour les dépenses d'argent. Dès que nous sommes levés, avant de paraître dans la place publique, de nous occuper d'aucune affaire, nous faisons venir notre serviteur, nous lui demandons compte des dépenses qui ont été faites, afin de savoir ce qui a été dépensé bien ou mal à propos, et quelle somme nous reste. S'il nous reste peu de chose, nous cherchons dans notre esprit de nouvelles ressources pour ne pas nous trouver exposés à périr de faim. Nous devons procéder de même pour la conduite de notre vie. Appelons notre conscience, faisons-lui rendre compte des actions, des paroles, des pensées. Examinons ce qui est à notre avantage ou à notre préjudice; ce que nous avons dit de mal, les propos médisants, bouffons, outrageants, que nous nous sommes permis; quelle pensée nous a fait jeter des regards trop libres ; quel dessein nous avons exécuté à notre préjudice, soit de la main, soit de la langue, soit même des yeux. Cessons de dépenser mal à propos, et tâchons de mettre des fonds utiles à la place de dépenses nuisibles, des prières à la place de paroles indiscrètes, le jeûne et l'aumône à la place de regards trop libres. Si nous dépensons mal à propos, sans rien mettre à la place, sans amasser pour le ciel, nous tomberons insensiblement dans une extrême indigence, et nous serons livrés à des supplices aussi insupportables par leur durée que par leur intensité. C'est le matin que nous nous faisons rendre, compte de nos dépenses pécuniaires; c'est le soir, après notre repas, lorsque nous sommes couchés, et que personne ne nous trouble et ne nous inquiète, c'est alors qu'il faut nous demander compte à nous-mêmes de notre conduite, de ce que nous avons fait et dit pendant le jour; et si nous trouvons quelque chose de mal, il faut juger et punir notre conscience, attrister notre coeur coupable, le reprendre avec une telle force, que, sensible à nos réprimandes, il s'en ressouvienne le lendemain, et n'ose plus nous précipiter dans le même abîme de péché.

5. Ecoutez le Prophète , qui assure qu'il n'est point de temps plus propre à un tel compte : Examinez, dit-il, avec tristesse dans le repos de vos lits, ce que vous méditez contre moi au fond de votre coeur. (Ps. IV, 5.) Que de choses nous faisons pendant le jour, qui contredisent nos principes ! des amis nous fâchent, des serviteurs nous irritent, une femme nous inquiète, des enfants nous affligent, une foule d'affaires publiques et particulières nous investissent, nous ne pouvons même alors apercevoir ce qui est pour nous une occasion de chute. Délivrés de tous ces embarras, rendus à nous-mêmes sur le soir, jouissant de la plus grande tranquillité, formons-nous un. tribunal dans notre lit, et apaisons la colère de Dieu par les jugements rendus par nous contre nous-mêmes. Si nous péchons tous les jours, si nous pontons des atteintes à notre âme, sans même y prendre garde, qu'arrivera-t-il? semblables à ceux qui reçoivent sans cesse des coups, et qui, faute d'y faire attention, s'attirent à eux-mêmes des fièvres et une mort cruelle, nous aussi, nous nous attirons d'horribles supplices par une insensibilité habituelle.

Ces discours, je le sais, ne sont pas agréables, mais ils sont utiles. Nous avons un Maître plein de douceur, qui ne cherche que l'occasion (402) d'exercer sur-le-champ envers nous toute sa bonté. Si l'impunité dans nos fautes ne devait pas nous rendre pires, il nous ferait grâce de la punition. Mais il sait que de n'être pas punis lorsque nous avons commis le péché nous nuit autant que le péché lui-même; c'est pour cela qu'il nous inflige urne peine, moins dans la vue de nous châtier pour le passé, que de nous corriger pour l'avenir. Voulez-vous, par l'Ecriture, vous convaincre de cette vérité? écoutez ce que Dieu dit à Moïse : Laissez-moi agir, lui dit-il, et dans mon indignation, je les ferai tous périr. (Exod. XXXII, 10.) Laissez-moi agir, disait-il à Moïse: ce n'est pas que celui-ci le retînt; il ne lui disait pas un mot, il se tenait devant lui en silence, mais il voulait lui inspirer l'idée de le supplier pour les coupables. Comme les Juifs avaient fait des fautes qui méritaient la peine, et une peine rigoureuse, comme il ne voulait pas les punir, mais leur faire sentir les effets de sa bonté, et que cette indulgence pouvait les rendre plus lâches, il a trouvé un moyen pour qu'ils ne fussent pas punis sans que cependant l'impunité pût les rendre moins attentifs sur eux-mêmes , c'était de leur apprendre que ce n'était pas par leur propre mérite, mais par l'intercession de Moïse, qu'ils échappaient au courroux du souverain Maître. C'est ce que nous faisons souvent nous-mêmes. Lorsque nous ne voulons ni punir des serviteurs qui méritent punition, ni les affranchir de la crainte du châtiment, nous chargeons nos amis de les soustraire à nos mains, en sorte qu'ils échappent à notre sévérité, sans être délivrés d'une terreur salutaire. C'est ce qu'a fait Dieu, comme le prouvent ses propres paroles : Laissez-moi agir, dit-il, et dans mon indignation..... Cependant, lorsque nous voulons réellement punir, et qu'on s'y oppose, nous nous indignons alors, et Dieu dit : Laissez-moi agir, et dans mon indignation...., afin que vous sachiez que l'indignation dans Dieu n'est pas une passion, mais qu'on appelle ainsi la peine qu'il nous inflige. Lors donc que vous entendez ces paroles de Moïse : Si vous leur pardonnez leur faute, conservez-moi vos bonnes grâces; si vous ne leur pardonnez pas, effacez-moi de votre livre; lors, dis-je, que vous entendez ces paroles, admirez le Maître plus que le serviteur, parce qu'il lui a fourni cette occasion de manifester son vif amour pour des coupables.

Dieu a tenu la même conduite dans d'autres circonstances, et il a tenu les mêmes discours à Jérémie et à Ezéchias : Allez, dit-il, dans les rues de Jérusalem, considérez si vous trouverez un seul homme qui agisse selon l'équité et la raison, et je pardonnerai à toute la ville. (Jér. V, 1.) Voyez-vous la bonté divine? elle fait jouir une multitude même de méchants, de la vertu d'un seul homme ! et si dans tout un peuple il se trouve un seul homme vertueux, elle ne l'enveloppe pas dans la punition d'une multitude de méchants. Un seul homme qui marche dans la voie droite peut dérober tout un peuple à la colère de Dieu; et toute une ville corrompue ne pourra envelopper dans la. peine qu'elle mérite, ni entraîner dans sa ruine un seul homme de bien. C'est ce que prouve l'exemple de Noé, qui a été sauvé seul lorsque . tous les hommes périssaient, et celui de Moïse, qui seul a pu obtenir la grâce de tout un peuple. Mais je puis citer un trait encore plus fort de la bonté de Dieu. Lorsque parmi les hommes vivants, il n'en trouve pas qui aient. assez de confiance auprès de lui pour intercéder efficacement en faveur des coupables, il a recours aux morts, et il déclare que c'est à cause d'eux qu'il pardonne : Je protégerai cette ville, dit-il à Ezéchias, à cause de moi et de mon serviteur David. (IV Rois, XX, 6.)

Ainsi donc, convaincus que Dieu ne néglige aucun moyen pour nous affranchir de la peine, fournissons à sa miséricorde le plus que nous pourrons de motifs, des repentirs, des larmes, des confessions et des souvenirs continuels de nos fautes, l'humilité, la vigilance, la prière, des aumônes multipliées, le pardon des offenses commises envers nous. II ne suffit pas de dire : Je suis pécheur ; il faut exprimer dans sa confession chaque espèce de péché. Le feu qui tombe dans les épines, les consume aisément ; de même la méditation continuelle de nos fautes les détruit aisément et les fait disparaître. Que Dieu qui oublie les iniquités et qui les efface, nous délivre de nos péchés, et nous rende dignes du royaume céleste, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel la gloire soit au Père et à l'Esprit-Saint, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

 

 

 

HOMÉLIE SUR LES MARTYRS.

ANALYSE.

Faute d'endroit plus convenable et mieux déterminé, nous plaçons cette homélie, extrêmement courte, à la suite de celle qui a pour titre : Il ne faut pas parler en vue de plaire, c'est-à-dire à la même place que dans l'édition de Fronton du Duc. Certains savants pensent, à cause de sa brièveté et de la manière dont elle débute. qu'elle est tronquée au commencement. Cependant quant à la brièveté, nous ne pouvons rien en conclure, puisqu'on pourrait citer d'autres panégyriques des saints encore plus courts que celui-ci, et qui sont pourtant complets sous tous les rapports. La manière de débuter ne nous parait pas prouver non plus qu'il manque quelque chose au commencement. Ce qui est clair, c'est que cette homélie fut prononcée dans la campagne d'Antioche, où les habitants de la ville se rendaient en grand nombre ; mais après avoir honoré les martyrs et entendu les sermons, ils s'arrêtaient dans le pays pour boire et manger avec excès. Le saint docteur leur en fait de vifs reproches : Réfléchissez, leur dit-il, quelle dérision c'est, qu'un homme ou une femme, après une réunion comme celle-ci, après des veilles, après l'audition des saintes Ecritures et la participation aux divins mystères, après ces cérémonies toutes spirituelles, passe la journée dans une taverne.

1° De la vraie manière d'honorer les martyrs. — Leurs fêtes sont l'école des vertus. — 2° saint Chrysostome détourne ses auditeurs de la fréquentation des tavernes. — Les reliques des martyrs sont fécondes en bénédictions; mais il ne faut pas en détruire l'effet en nous livrant ensuite aux excès du boire et du manger.

1 . Les fêtes des martyrs ne consistent pas seulement dans certains jours ramenés à époques fixes, mais encore dans les dispositions de ceux qui les célèbrent. Par exemple avez-vous imité un martyr? avez-vous tâché d'être vertueux comme lui? avez-vous couru sur les traces de sa sagesse? alors, même sans que ce fût le jour de sa fête, vous avez célébré la fête de ce martyr. Car ce qui honore le martyr, c'est d'imiter le martyr. Et de même que les gens adonnés au vice ne sont pas en fête même les jours de fête, ainsi les hommes vertueux, même sans qu'il y ait aucune solennité, célèbrent une fête; car la fête consiste dans la pureté de la conscience. C'est ce qu'enseigne saint Paul lorsqu'il dit : Ainsi, célébrons nos fêtes non pas avec l'antique levain du vice et de la perversité, mais avec les pains sans levain de la pureté et de la vérité. (I Cor. V, 8.) S'il y a des pains sans levain chez les Juifs, il y en a aussi parmi nous : seulement, ce sont chez eux des azymes de farine, et chez nous, c'est la pureté de la vie, c'est une conduite exempte de tout mal. De sorte que celui qui préserve sa vie de tache et de souillure, celui-là est en fête tous les jours, c'est pour lui une solennité continuelle, même les jours où il n'y en a aucune, et sans qu'il soit dans l'enceinte consacrée aux martyrs; il est en fête même lorsqu'il est assis dans sa maison. Oui, il est possible de célébrer la fête des martyrs en son particulier. Non pas que je veuille vous détourner de venir visiter leurs tombeaux, mais c'est pour qu'en les visitant vous y apportiez le zèle convenable, et pour que vous montriez autant de piété en dehors des jours qui leur sont réservés qu'à ces époques elles-mêmes. Qui ne serait ravi en effet de voir notre réunion d'aujourd'hui, ce brillant appareil, cette charité ardente, ces coeurs enflammés, cet amour qui ne connaît point d'entraves? Avec quel ensemble d'élan presque toute la ville est ici accourue ! Le serviteur n'a pu être arrêté par la crainte d'un maître, ni le pauvre par les nécessités de son indigence, ni le vieillard parla faiblesse de son âge, ni la femme par la délicatesse de son sexe, ni le riche par l'enivrement de son opulence, ni le magistrat par le délire de son autorité : non, votre amour pour les martyrs a (404) effacé toutes ces inégalités, et les faiblesses de la nature et les besoins de l'indigence; et avec une seule chaîne il a entraîné ici toute cette multitude; il lui a donné comme des ailes, de sorte qu'en ce moment, elle est transportée dans le ciel où elle reconnaît sa patrie; car vous avez foulé aux pieds tout penchant au dérèglement et à la luxure, et vous brûlez d'une sainte ardeur pour les martyrs. De même qu'au lever du soleil les bêtes féroces s'enfuient et se cachent dans leurs tanières ; ainsi la splendeur des martyrs illuminant vos âmes, toutes les infirmités vont s'ensevelir dans l'ombre, et la divine sagesse allume sa flamme éblouissante. Mais que cette flamme ne nous éclaire pas seulement en ce moment, conservons-la toujours, même quand aura pris fin cette pompe spirituelle ; retournez chez vous avec la même piété, et n'allez pas dans les tavernes, dans les lieux de débauche, vous abandonner à l'ivresse et aux orgies. Par vos saintes veilles, vous avez fait de la nuit le jour n'allez pas faire du jour la nuit par l'ivrognerie, le désordre et les chansons obscènes. Vous avez honoré les martyrs par votre présence, par vos oreilles attentives, par votre zèle ; honorez-les aussi par votre retraite bienséante; que personne, vous voyant dans quelque taverne oublier la décence, ne puisse dire que vous êtes venus ici non pas pour les martyrs, mais pour fortifier encore vos passions, et satisfaire vos désirs coupables. Et si je vous parle ainsi, c'est pour vous empêcher, non pas de faire bonne chère, mais de pécher, non pas de boire, mais de vous enivrer. Car le vin n'est pas en lui-même une mauvaise chose; c'est l'excès qui est coupable; le vin est un présent de Dieu, mais l'intempérance est une invention du démon. Servez donc le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement. (Ps. II, 11.)

2. Voulez-vous faire bonne chère? Que ce soit dans votre maison; là, quand même l'ivresse surviendrait, il y aurait plusieurs personnes pour cacher votre état ; que ce ne soit pas dans une taverne, de peur que vous ne deveniez le spectacle de tous ceux qui s'y trouvent, et le scandale des autres. Non pas que je vous engage à vous enivrer chez vous ; mais je veux vous empêcher d'aller dans les tavernes. Réfléchissez quelle dérision c'est, qu'un homme ou une femme, après une réunion comme celle-ci, après des veilles, après l'audition des saintes Ecritures et la participation aux divins mystères, après ces cérémonies toutes spirituelles, passe la journée dans une taverne. Ne savez-vous pas quel châtiment est .réservé aux gens qui s'enivrent? 1Is sont exclus du royaume de Dieu, déshérités des biens mystérieux, et précipités dans le feu éternel. Qui nous l'apprend? C'est le bienheureux Paul : Ni les avares, dit-il, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs n'hériteront du royaume de Dieu. (I Cor. VI, 10.) Ainsi, quoi de plus malheureux que l'ivrogne, puisque, pour un plaisir si court, il perd la jouissance si précieuse du ciel? Et même, l'homme qui s'enivre ne peut goûter aucun plaisir; car le plaisir consiste dans la modération; quand l'usage devient immodéré, on ne sent plus rien. Or l'homme qui ne sent pas où il est assis ou étendu, comment sentirait-il le plaisir de la boisson ? Celui qui ne peut voir le soleil lui-même par suite de l'épais nuage que l'ivresse met sur ses yeux, comment goûterait-il la joie? Les ténèbres où il se trouve sont telles que les rayons du soleil ne lui suffisent pas pour les dissiper. Oui, mes très-chers auditeurs, l'ivresse est toujours un mal, mais surtout le jour de la fêle des martyrs. Car outre le péché, il y a un fort grand outrage et une extrême folie, et un insigne mépris de la parole divine ; nous méritons donc alors un double châtiment. Si donc vous devez, après avoir visité les martyrs, vous enivrer une fois partis d'ici, il vaut mieux rester chez vous que de manquer aux convenances, de déshonorer la fête des martyrs, scandaliser le prochain, donner l'assaut à son âme, et accumuler Méché sur péché. Si vous êtes venus voir des victimes déchirées par les supplices, toutes ruisselantes de sang, parées de leurs nombreuses blessures, dépouillant leur existence mortelle, et s'élançant à la vie future, soyez dignes alors de ces athlètes. Ils ont méprisé l'existence, méprisez en donc les délices; ils ont dépouillé la vie présente, dépouillez donc votre passion pour l'ivresse.

Mais voulez-vous enfin nager dans les délices ? Eh bien ! restez auprès de la tombe du martyr, répandez-y des flots de larmes, brisez votre coeur, emportez de ce tombeau des bénédictions, et les appelant à votre secours dans vos prières, méditez continuellement le récit des épreuves qu'il a subies; embrassez cette châsse, attachez-vous à ces reliques; ce ne sont pas seulement les os des martyrs, mais encore (405) leurs tombeaux et leurs châsses qui sont riches en bénédictions. Prenez l'huile sainte et oignez-vous-en tout le corps, la langue, les lèvres, le cou, les yeux, et jamais vous ne succomberez au naufrage de l'ivresse. Car l'huile par sa bonne odeur vous rappelle les luttes des martyrs, elle réprime tout dérèglement, elle vous maintient dans une grande fermeté et triomphe des malades de l'âme. Serait-ce que vous voulez passer votre temps dans des jardins, des parcs ou des prairies? N'y allez donc pas maintenant qu'il y a tant de monde, mais un autre jour; car aujourd'hui c'est le moment des luttes, aujourd'hui c'est un spectacle d'athlètes et non une représentation de mollesse ou de délassement. Vous. êtes venus ici , non pour vous livrer à la fainéantise, mais pour apprendre à combattre, à soutenir tous les genres d'assaut, et, hommes que vous êtes, à briser la force des esprits invisibles. Car il n'est personne qui, arrivé sur l'arène, se plonge dans les délices, qui, se présentant pour l'instant de la lutte, aille songer à se parer, qui enfin, à l'heure de l'action, demande à se mettre à table. Vous aussi, vous êtes venus voir ce que peuvent la force de l'âme et l'énergie de la volonté, vous assistez à une victoire nouvelle et surprenante, à un combat étrange, à des blessures, à des mêlées, à des rixes où l'homme est le héros ; n'y apportez donc pas les oeuvres du démon en vous livrant, au sortir d'un spectacle si extraordinaire et si terrible, à l'ivresse et aux excès; mais, rassemblant tout le profit que votre âme en a retiré, retournez chez vous et que tous s'aperçoivent en vous voyant que vous venez de visiter les martyrs.

De même en effet que ceux qui reviennent du théâtre portent des signes visibles pour tout le monde, de trouble, de bouleversement, d'amollissement, et l'impression de tout ce qui s'y est passé; ainsi lorsque nous revenons d'une fête de martyrs, il faut que chacun le reconnaisse à notre regard, à notre contenance, à notre démarche, à notre componction, au recueillement de notre âme; on doit nous voir respirant un zèle ardent, modestes, contrits, sobres, vigilants, et révélant par les mouvements de notre corps la sagesse qui est au dedans de nous. Retournons donc à la ville dans ces dispositions, avec la décence voulue, avec une démarche convenable, avec prudence et modestie, avec un regard doux et calme. Car l'habillement d'un homme, sa manière de rire et sa démarche indiquent ce qu'il est, dit l'Ecriture. (Eccl. XIX, 27.) Comportons-nous toujours ainsi à notre retour du tombeau des martyrs, de cette source de parfums spirituels, de ces prairies célestes, de ces spectacles extraordinaires et merveilleux, afin de recueillir pour nous-mêmes une grande bienveillance de la part de Dieu, de devenir pour les autres les médiateurs de leur délivrance, et d'obtenir les récompenses éternelles, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance, et honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR SAINT JULIEN (1).

AVERTISSEMENT ET ANALYSE,

Il est parlé, dans le martyrologe romain, d'un Julien, martyr, né à Anazarbe, en Cilicie. Son père était sénateur, et sa mère chrétienne. Ayant été élevé par sa mère dans la foi de Jésus-Christ, et ayant étudié les lettres sacrées, il fut dénoncé à l'âge de dix-huit ans au gouverneur Martian. Comme il refusait de sacrifier aux idoles, il fut tourmenté et déchiré dans différentes parties du corps. Jeté en prison , et animé par les exhortations de sa mère, il déclara qu'il confesserait Jésus-Christ jusqu'au dernier soupir. Le gouverneur, le voyant inflexible, le fit enfermer dans un sac rempli de sable et d'animaux venimeux, et le fit jeter dans la mer. Ce fut ainsi que Julien obtint la couronne du martyre. C'est lui, ajoute-t-on, que le grand Chrysostome a célébré dans un éloge.

1° Après avoir exposé les grands honneurs que Dieu réserve aux saints martyrs, pourquoi il ne les récompense pas dès cette vie, et le courage que leur inspire la perspective d'une félicité future, 2° l'orateur parle de la fermeté de Julien, qui, promené avec outrage par toute la Cilicie, ne faisait que montrer partout un athlète généreux, et qu'annoncer avec éclat dans sa personne la gloire du Très-Haut. — 3° Ici un lieu commun sur la splendeur dont brillent les martyrs. En vain on tourmente Julien, en vain on le déchire dans toutes les parties du corps, on ne peut lui ravir les trésors de la foi; on ne peut lui arracher que cette parole, et c'est la dernière qu'il prononce: Je Buis chrétien. Le gouverneur est obligé de s'avouer vaincu; il fait enfermer le saint dans un sac rempli de sable et d'animaux venimeux, et le fait jeter dans la mer. — 4° Saint Jean Chrysostome compare Julien enfermé dans ce sac, avec Daniel enfermé dans la fosse aux lions, et avec Noé enfermé dans l'arche. — 5° Ce discours est terminé par une très-longue et fort belle exhortation de l'orateur aux fidèles d'Antioche qui l'écoutaient. de ne pas se rendre le lendemain à un faubourg de la ville, nommé Daphné, où il y avait des divertissements peu conformes à l'esprit du christianisme, de ne pas se rendre, dis-je, à ce faubourg, et d'empêcher que leurs frères ne s'y trouvent, de les en détourner

même de force pour les ramener au tombeau du martyr, bien préférable au faubourg de Daphné. Cette exhortation prouve que le discours a été prononcé à Antioche , mais on ne sait en quelle année.

1. Si les martyrs obtiennent de tels honneurs sur la terre, de quelles couronnes, après leur départ de cette vie, ne seront pas décorées leurs têtes vénérables? s'ils jouissent d'une telle gloire avant la résurrection, de quelle splendeur ne seront-ils pas revêtus après la résurrection? si de simples hommes les honorent d'un tel culte, quelles marques de bienveillance ne recevront-ils pas de leur divin Maître? si nous, qui sommes méchants , nous accordons de pareils témoignages d'estime et d'admiration aux vertus de nos semblables, parce qu'ils ont combattu pour Jésus-Christ, combien plus notre Père céleste prodiguera-t-il ses faveurs à ceux qui se sont épuisés pour lui de peines et de travaux ! Ce n'est pas parce qu'il est libéral et magnifique dans ses dons, qu'il leur réserve de grandes récompenses, mais parce qu'il est leur débiteur. Les martyrs ne se sont pas immolés pour nous, et nous

1. Traduction de l'abbé Auger, revue.

nous empressons d'honorer leur cendre. Mais si nous, pour lesquels ils ne se sont pas sacrifiés, nous courons à leur tombeau, que ne fera point Jésus-Christ, pour lequel ils ont dévoué leurs têtes ! Si Dieu a comblé de telles grâces des hommes auxquels il ne devait rien, de quels dons ne gratifiera-t-il pas ceux dont il est le débiteur ! Dieu ne devait rien auparavant à la terre : Tous ont péché, dit saint Paul, tous ont besoin de la gloire de Dieu ( Rom. III, 23) ; ou plutôt il ne nous devait que des peines et des supplices. Toutefois, quoiqu'il ne nous dût que des peines et des supplices, il nous a accordé la vie éternelle. Si donc il a donné son royaume à des hommes auxquels il ne devait que des punitions, que ne donnera-t-il pas à ceux auxquels il doit la vie éternelle ! s'il a expiré sur la croix , s'il a répandu son sang pour ceux qui le haïssaient, que ne fera-t-il pas pour ceux qui ont répandu leur sang pour confesser son nom ! s'il a aimé des ennemis et des rebelles (408) , jusqu'à mourir pour eux, quelles marques de bienveillance et de distinction ne réserve-t-il pas pour des hommes qui lui ont donné la plus forte preuve d'amour, puisqu'on ne peut prouver plus fortement à ses amis qu'on les aime qu'en leur sacrifiant sa vie! (Jean, XIII, 15.)

Les athlètes des jeux profanes sont proclamés et couronnés dans la même lice où ils ont combattu et vaincu. Il n'en est pas de même des athlètes de la foi : ils ont combattu dans la vie présente, ils sont couronnés dans le siècle futur; ils ont lutté sur la terre contre le démon, dont ils out triomphé, ils sont proclamés dans le ciel. Et afin que vous soyez convaincus de cette vérité, que ce n'est pis sur la terre que les saints reçoivent leurs couronnes, mais que c'est dans le ciel que les plus magnifiques récompenses les attendent, écoutez saint Paul qui dit : J'ai bien combattu, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi: il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice (pour quel lieu et pour quel temps?) que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce grand jour. (II Tim. IV, 7 et 8). Il a couru sur la terre, il est couronné dans le ciel; il a vaincu sur la terre, il est proclamé dans le ciel. Vous avez encore entendu aujourd'hui le même apôtre s'écrier : Tous ces saints sont morts dans la foi, n'ayant pas reçu les biens que Dieu leur avait promis, mais les voyant et les saluant de loin. (Héb. II, 13.) D'où vient donc que pour les athlètes profanes, les couronnes suivent de près les victoires, tandis que pour les athlètes de la foi, les victoires sont séparées des couronnes par un long intervalle de temps? Les saints ont éprouvé ici-bas des peines et des fatigues, ils ont reçu mille blessures, et ils n'ont pas été couronnés à l'instant même ! Non, sans doute; parce que la nature de la vie présente ne comporte pas la grandeur de la récompense future. La vie présente est courte et fragile; la récompense future est immense, infinie, éternelle. Si donc Dieu a enfermé les peines dans le court espace d'une vie passagère, s'il a réservé les couronnes pour une vie incorruptible et inaltérable, c'est afin que le fardeau des peines soit allégé par la brièveté du temps qui les termine, et que la jouissance des couronnes, sans être bornée par aucun terme, se prolonge dans l'éternité des siècles. C'est donc parce qu'il voulait les récompenser plus abondamment qu'il a différé la récompense ; c'est aussi afin qu'ils goûtent, par la suite, une joie plus pure. En effet, comme celui qui doit éprouver des afflictions, après avoir vécu dans les plaisirs et dans les délices, ne sent pas les charmes de l'abondance où il vit maintenant, par l'attente des maux dont il est menacé : de même celui qui doit obtenir des couronnes après les plus rudes combats , et des peines sans nombre, ne sent pas les maux présents, animé par l'espoir des biens futurs. Et ce n'est pas seulement par de espérances dans l'avenir que Dieu allège à ses saints les peines de la vie présente, mais c'est encore en plaçant la tribulation avant le plaisir, afin que la perspective d'une félicité future empêche qu'ils ne soient accablés par les maux présent,. C'est ainsi que les athlètes reçoivent des blessures avec courage, considérant moins les peines qu'ils éprouvent, que ta couronne qu'ils espèrent. C'est ainsi que les nautonniers, en butte aux périls et aux tempêtes, exposés aux guerres les plus cruelles contre les monstres de la mer et les brigands qui l'infestent, ne pensent à rien de cela, mais ne voient que les ports, et le commerce qui doit les enrichir. C'est ainsi que les martyrs, qui souffraient une infinité de maux, dont le corps était déchiré par mille tourments divers, ne voyaient rien de cela, mais ne soupiraient qu'après le ciel, après le bonheur d'une autre vie. Et afin que vous sachiez que ce qui est difficile et accablant par soi-même devient facile et léger par l'espoir des biens à venir, écoutez le Docteur par excellence , qui nous dit : Le moment si court et si léger des afflictions de cette vie produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire (et comment, je vous le demande?), si nous ne considérons point les choses visibles, mais les invisibles. (II Cor. IV, 17 et 18.) Ce n'est pas au hasard que je vous prêche ces vérités : c'est pour votre instruction, c'est afin que, quand vous verrez le méchant, qui doit être puni dans un autre monde, jouir de toutes les délices, de tous les plaisirs de cette vie, ces plaisirs et ces délices ne vous le fassent pas trouver heureux, mais que plutôt vous le trouviez malheureux, en considérant les supplices qui l'attendent; et aussi afin que, quand vous verrez dans l'affliction, dans la détresse, environné de tous les maux d'une vie passagère, un de ces hommes qui dans le ciel doivent être comblés de gloire et de bonheur, vous ne déploriez pas son sort à la vue des maux (409) qu'il souffre actuellement, mais que les couronnes qui lui sont réservées dans les siècles éternels vous fassent regarder sa condition comme heureuse et digne d'envie.

2. Le saint martyr dont nous célébrons la mémoire naquit en Cilicie, où était né saint Paul; il était compatriote de cet apôtre, et tous deux, sortis de cette région, se sont montrés de dignes ministres de l'Eglise. Loi sue la carrière de la foi fut ouverte, et qu'il fallut soutenir des combats, il tomba entre les mains d'un gouverneur cruel et barbare. Et considérez les ruses qu'employa ce méchant homme : Comme il apercevait dans notre saint une volonté ferme, une âme courageuse, dont il était impossible de triompher par la violence des tourments, il diffère de jour en jour son supplice, il le fait paraître et retirer sans cesse. Il ne lui fait pas trancher la tête dès qu'il est instruit de ses dispositions, de peur que la promptitude de sa mort ne rende sa course plus facile; mais il le fait amener devant lui à plusieurs reprises, lui fait subir de fréquents interrogatoires, le menace de mille tourments, cherche à le gagner par des paroles flatteuses, en un mot, emploie tous les moyens pour ébranler ce rocher inébranlable. Il le promena même durant une année entière par toute la Cilicie, comme pour lui faire affront; mais il ne faisait que manifester la gloire de ce généreux martyr, qui s'écriait avec saint Paul : Je rends grâces à Dieu qui nous fait toujours triompher en Jésus-Christ, et qui répand par nous en tout lieu l'odeur de la connaissance de son nom. (II Cor. II, 14.) Un parfum renfermé dans un espace étroit n'embaume de son odeur que l'air dont il est environné ; mais s'il est porté dans plusieurs lieux, il les remplit tous d'une odeur suave : c'est ce qu'on vit alors dans notre bienheureux martyr. Il était transporté de pays en. pays pour être couvert de confusion; et par toutes ces courses répétées, devenu un athlète plus illustre, il faisait admirer sa vertu à tous les habitants de la Cilicie. Il était transporté partout, afin que les Ciliciens n'apprissent pas seulement par ouï-dire ses combats, mais qu'ils vissent de leurs propres yeux l'athlète couronné. Plus le gouverneur multipliait les courses de Julien, plus il augmentait sa gloire; plus il lui ouvrait de lices, plus il lui fournissait occasion de se signaler par des combats admirables; plus il prolongeait ses souffrances, plus il mettait sa patience à l'épreuve. Plus l'or reste dans la fournaise, plus il devient pur; plus l'âme du saint était éprouvée, plus elle brillait avec éclat. En faisant conduire partout le martyr, le gouverneur ne faisait que montrer partout un trophée contre lui-même et contre le démon, une preuve de la cruauté des gentils, un témoignage de la piété des chrétiens, un signe frappant de la puissance de Jésus-Christ, une exhortation aux fidèles pour les engager à soutenir courageusement les mêmes combats, un héraut de la gloire divine, un maître dans la science de pareils assauts. Le saint excitait tous les hommes à imiter son zèle, moins par ses paroles que par ses actions, dont la voix retentissait partout avec éclat. Et comme les cieux annoncent la gloire du Très-Haut aux mortels qui les contemplent; comme ils nous invitent à admirer le Créateur, non parles paroles qu'ils font retentir à notre oreille, mais par l'éclat dont ils frappent nos regards : de même le martyr annonçait la gloire du Très-Haut, étant lui-même un ciel, et un ciel plus éclatant que le ciel visible. Non, les choeurs des astres ne rendent pas aussi brillant le firmament qu'ils embellissent, que le sang qui sortait des blessures du martyr rendait son corps resplendissant; et voyez comment les blessures du martyr brillaient avec plus de splendeur que les astres placés dans les cieux ! Les hommes et les démons envisagent le ciel et les astres qu'il renferme; mais lus blessures de Julien, que les fidèles peuvent envisager, les démons n'osent les regarder en face, et s'ils entreprennent d'y jeter la vue , leurs yeux éblouis ne peuvent supporter l'éclat qu'elles renvoient. C'est ce que je vais prouver par des faits dont nous sommes les témoins, sans recourir aux anciens prodiges. Prenez un homme furieux, tourmenté par le démon, amenez-le au tombeau respectable où sont déposés les restes du martyr, et vous verrez l'esprit impur abandonner le corps qu'il tyrannise, et prendre honteusement la fuite. Dès le seuil de la chapelle où le martyr est honoré, il s'enfuit comme s'il allait marcher sur des charbons, sans oser même regarder la châsse qui renferme ses reliques. Mais si aujourd'hui, que le saint n'est plus que cendre et poussière, les démons n'osent regarder en face le monument où reposent ses os dépouillés, il est clair que, lorsqu'ils le voyaient revêtu de son (410) sang comme d'une pourpre royale, et brillant par ses blessures plus que le soleil par ses rayons, ils se sont retirés frappés de cette vue, les yeux éblouis. Voyez-vous comme les blessures des martyrs sont plus brillantes, plus admirables, et ont plus de pouvoir que les astres du firmament?

3. Le saint est amené devant le tribunal; il ne voit de toute part que tourments et supplices affreux, il ne voit que peines et douleurs dans le moment et pour la suite. Les bourreaux environnent son corps comme des bêtes féroces; ils déchirent ses flancs, découpent ses chairs, mettent ses os à nu, pénètrent jusqu'aux entrailles. Mais malgré leurs recherches cruelles, ils ne peuvent lui ravir le trésor de la foi. Dans les palais des princes , dans les lieux où est déposé leur or et d'autres richesses immenses, si on perce les murs, si on ouvre les portes, on aperçoit . aussitôt le trésor qu'ils renferment. Mais c'était tout le contraire pour notre saint, pour ce temple vivant de Jésus-Christ. Les bourreaux perçaient les murs; ils ouvraient la poitrine sans pouvoir découvrir ni prendre les richesses cachées au dedans; et de même que les habitants de Sodome, quoique à la porte de la maison de Lot, ne pouvaient en trouver l'entrée : ainsi, quoique les bourreaux ouvrissent de tous côtés le corps de Julien, ils ne pouvaient ni saisir ni ravir le trésor précieux de la foi qu'il tenait en réserve. Telles sont les vertus qui décorent l'âme des saints, qu'elles ne peuvent être ni saisies ni enlevées ; placées dans le courage et la constance, comme dans un asile sacré, ni les yeux des tyrans ne peuvent les découvrir, ni les mains des bourreaux ne peuvent les ravir; mais quand ils perceraient le coeur, qui est le siège du courage, quand ils le couperaient par morceaux, loin d'épuiser les richesses de la grâce que possèdent les saints, ils ne feraient même que les augmenter. La raison de ce prodige, c'est que, Dieu habite dans leurs âmes, et que, quand on fait la guerre à Dieu, il est impossible de triompher, il faut absolument qu'on se retire vaincu, couvert de honte et de confusion. C'est pour cela que, quoique les paroles ordinairement soient si faibles, et qu'elles aient si peu d'effet contre les attaques de la puissance, elles eurent alors une efficacité nouvelle, et triomphèrent de tous les efforts de la cruauté. Le tyran et les bourreaux employaient les fouets; le fer, le feu, en un mot, tous les instruments des plus affreux supplices; ils déchiraient de tout côté les flancs du martyr, qui ne prononçait qu'une parole , et cette parole seule triomphait de toutes les machines dressées contre lui. Une parole sainte sortie de sa bouche répandait une lumière plus éclatante que les rayons du soleil. Les rayons du soleil ne parcourent que l'espace qui est entre le ciel et la terre; ou plutôt ils ne peuvent parcourir tout cet intervalle, lorsqu'interceptés et arrêtés par un toit, par un mur, par un nuage, ou par quelqu'autre corps, ils sont rompus par ces obstacles et ne peuvent aller plus avant. La dernière parole du martyr, sortie de sa bouche sainte, s'élance jusqu'au ciel, elle pénètre jusqu'aux cieux supérieurs; les anges, les archanges, les chérubins, toutes les puissances célestes, se retirent pour la laisser passer; et pénétrés pour elle de respect, ils la portent humblement au trône du Roi suprême.

4. Lorsque Julien eut prononcé sa dernière, parole, le gouverneur voyant. que tous ses moyens et toutes ses ruses étaient inutiles, qu'attaquer le saint c'était regimber contre l'aiguillon, c'était vouloir entamer un diamant, que fait-il? il prend dès lors le parti d'avouer sa défaite, de terminer les jours du martyr; car la mort des martyrs est un aveu public que les tyrans font de leur défaite, et une victoire éclatante que les martyrs remportent sur ceux qui leur ôtent la vie. Voyez comme il imagine un genre de mort cruel, également propre à manifester la barbarie du tyran et la fermeté du martyr. Quel est donc ce genre de supplice? Il fait apporter un sac, qu'il remplit de sable, de scorpions, de serpents, de vipères et de dragons; il yfait mettre le saint, et le fait jeter à la mer. Un juste se trouva de nouveau enfermé avec des bêtes féroces; je dis de nouveau, afin que vous vous rappeliez l'ancienne histoire de Daniel. L'un a été jeté dans une fosse, dont les ministres du prince avaient fermé l'entrée avec une pierre; un sac a été la prison de l'autre, prison étroite où un gouverneur cruel l'a fait enfermer. Dans l'une et l'autre circonstance, les bêtes féroces respectent les corps des saints, pour condamner et confondre des êtres qui sont doués d'une nature humaine et raisonnable, et dont la férocité surpasse de beaucoup celle des brutes : tel était, sans doute, le tyran dont nous parlons. On vit alors un prodige aussi extraordinaire que du temps de Daniel. Les Babyloniens furent étonnés de voir, après plusieurs (411) jours, le prophète sortir plein de vie de la fosse aux lions; les anges furent surpris de voir l'âme de Julien sortir du milieu des flots et du sac qui la renfermait, pour s'élever jusqu'aux cieux. Daniel a combattu et vaincu deux lions, mais matériels: Julien a combattu et vaincu un seul lion, mais spirituel. Le démon, notre ennemi, dit saint Pierre, tourne sans cesse autour de nous, comme un lion rugissant, et cherche qui il pourra dévorer (I Pierre, V, 8); mais il a été vaincu par le courage du martyr. Le martyr avait déposé le venin du péché; aussi n'a-t-il pas été dévoré par l'esprit impur, et n'a-t-il craint ni la cruauté du lion, ni la fureur des bêtes féroces. Voulez-vous que je vous rapporte une autre histoire encore plus ancienne, où un juste s'est trouvé avec des bêtes féroces? rappelez-vous le déluge arrivé du temps de Noé, et l'arche qu'il avait construite un juste, alors, et des bêtes féroces se trouvèrent ensemble. Mais Noé entra homme dans l'arche et en sortit homme; Julien entra homme dans la tuer et en sortit ange. L'un entra de la terre dans l'arche et retourna sur la terre; l'autre entra de la terre dans la mer, et de la mer s'éleva dans le ciel. La mer l'a reçu, non pour lui donner la mort, mais pour lui accorder la couronne; et après qu'il a été couronné, elle nous a rendu cette arche sainte, je veux dire le corps du martyr. Nous avons conservé jusqu'à ce jour ce trésor précieux, la source d'une infinité de biens; car le Seigneur a partagé, en quelque sorte, avec nous les martyrs; il a pris leurs âmes et nous a laissé leurs corps, afin que nous ayons, dans leurs saintes reliques, un monument qui nous rappelle sans cesse leurs vertus. En effet, si en voyant les armes ensanglantées d'un guerrier, son bouclier, sa pique, sa cuirasse, l'homme le plus lâche est animé et enflammé, s'il soupire après la guerre, si la seule vue de ces armes l'excite à tenter les mêmes entreprises; nous qui voyons, non les armes, mais le corps d'un saint qui a mérité d'être ensanglanté pour avoir confessé le nom de Jésus-Christ, quand nous serions les plus timides des hommes, comment ne concevrionsnous point la plus grande ardeur? comment cette vue n'embraserait-elle point notre âme, ne nous porterait-elle point à soutenir les mêmes combats ? Dieu nous a abandonné les corps des saints jusqu'au temps de là résurrection, afin qu'ils nous donnent de grandes leçons de philosophie chrétienne. Niais craignons de diminuer, par la faiblesse de nos discours, les louanges dues à un martyr, laissons au souverain Juge de ses combats à le louer : Celui qui couronne les martyrs les louera lui-même; leur louange ne vient pas des hommes, mais de Dieu; et tout ce que nous avons dit de Julien, ce n'est pas pour illustrer davantage un martyr, mais pour enflammer de plus en plus votre ardeur.

Nous allons donc laisser son éloge pour vous adresser la parole; ou plutôt parler dans l'église d'objets instructifs, c'est faire l'éloge des martyrs. Ecoutez-moi avec attention : je veux détruire aujourd'hui un ancien abus, afin que nous imitions les martyrs, sans nous contenter d'honorer leurs tombeaux. Oui , l'honneur rendu aux martyrs ne consiste pas seulement à venir à leurs tombeaux, mais plus que cela encore, à s'efforcer d'imiter leur courage. Il faut dire , d'abord, quel est l'abus que j'attaque, parce que la maladie étant inconnue, il n'est pas facile d'appliquer le remède : je découvre d'abord la plaie, pour mettre ensuite l'appareil. Quel est donc l'abus dont je parle?

5. Quelques-uns (le ceux qui sont ici présents (car à Dieu ne plaise que mes reproches s'adressent à toute l'assemblée 1) nous abandonneront demain par lâcheté et par faiblesse, ils courront au faubourg de Daphné pour dissiper demain ce que nous avons recueilli aujourd'hui, pour détruire ce que nous avons édifié. Afin donc qu'ils ne- soient pas venus ici inutilement, nous finirons par dire quelques mots sur cet objet: Pourquoi, je vous prie, courez-vous au faubourg d'Antioche? c'est ici le faubourg de la Jérusalem d'en-haut, c'est ici le Daphné spirituel. Là-bas sont des fontaines d'eau, ici sont les sources des martyrs; là-bas sont des cyprès , arbres stériles; ici sont des arbres qui ont leurs racines en terre, et qui étendent leurs branches jusqu'au ciel. Voulez-vous voir le fruit de ces branches? ouvrez les yeux de la foi, et vous apercevrez aussitôt une espèce de fruit merveilleux. Non, le fruit de ces branches n'est pas corruptible et périssable, il ne ressemble à aucun de ceux que produit la terre : c'est la guérison des corps mutilés et des âmes malades, la rémission des péchés, l'abolition du vice, la prière continuelle, la confiance dans le Seigneur; tout ici est spirituel, tout est rempli de biens célestes. Ces fruits sans cesse cueillis repoussent sans cesse, et ne trompent jamais l'espoir du (412) cultivateur. Les arbres terrestres ne produisent qu'une fois l'année; et aux approches de l'hiver, ils perdent leur beauté propre, leurs fruits, qu'on n'a pas cueillis, se corrompant et tombant d'eux-mêmes. Les arbres dont je parle ne connaissent ni hiver, ni été, ne sont pas sujets à l'inclémence des saisons : jamais dépouillés de leurs fruits, ils conservent toujours leur beauté, sans être exposés ni à la corruption, ni à la vicissitude des temps. Combien, depuis que ce corps est planté dans la terre, les fidèles ont cueilli de ce tombeau des guérisons, sans que le fruit ait jamais manqué; ils ont moissonné les blés, et il reste encore une ample moisson; ils ont puisé aux fontaines, et les eaux jaillissent toujours. La source est intarissable, elle ne manque jamais; plus on y puise, plus on en voit couler de prodiges.

Et le tombeau du saint n'opère pas seulement des miracles, il produit encore la sagesse. Etes-vous riche, enflé d'orgueil, rempli d'arrogance ? venez ici, voyez le martyr, considérez combien votre richesse diffère de son opulence; et vous réprimerez bientôt votre fierté, vous vous en retournerez ayant déposé tout orgueil, et l'âme guérie d'une vaine enflure. Etes-vous pauvre, vous croyez-vous digne de mépris? venez ici, voyez la richesse du martyr, et dédaignant les biens de ce siècle, vous vous en retournerez plein d'une philosophie chrétienne. Oui, quand on vous aurait causé mille torts, quand on vous aurait accablé d'outrages et de coups, cette pensée, que vous n'avez pas encore souffert autant que le martyr, vous fera remporter d'ici une abondante consolation. Vous voyez quels fruits naissent de ces racines, combien ils sont inépuisables, combien ils sont spirituels, combien ils appartiennent à l'âme 1

Je n'empêche pas que vous vous rendiez au faubourg, mais je m'oppose à ce que vous y alliez demain. Pourquoi? c'est afin que votre plaisir ne soit pas répréhensible, afin que votre joie soit pure, qu'elle ne vous attire pas de condamnation; car vous pouvez, dans un autre jour, vous livrer sans crime à des divertissements honnêtes. Que si vous voulez goûter, même aujourd'hui, quelque plaisir, quoi de plus agréable que cette assemblée et ce spectacle spirituel? quoi de plus doux que la société de vos frères et de vos membres? Mais voulez-vous même participer à une table matérielle? vous pouvez, lorsque l'assemblée sera séparée, vous asseoir près de la chapelle du martyr, sons un figuier ou sous une vigne, et procurer à votre corps quelque satisfaction, sans charger votre conscience d'un crime. Le martyr qui est présent et qui assiste à votre table, ne permet pas que la joie dégénère en licence : comme un maître attentif ou un bon père aperçu des yeux de la foi, il réprime les ris immodérés, il arrête les joies excessives, il empêche toutes les révoltes de la chair, inconvénients inévitables dans le faubourg de Daphné. Pourquoi? c'est qu'il y aura demain des danses dans tout le faubourg . Or, la seule vue de ces danses entraîne le plus sage à imiter les mouvements indécents dont il est le témoin surtout lorsque le démon est de la partie ; et il est présent, appelé par les chants des prostituées, par les discours obscènes, par les pompes diaboliques qu'on y étale. Or, vous avez renoncé à toutes ces pompes, vous vous êtes attachés au culte de Jésus-Christ, du jour où vous avez été admis aux sacrés mystères. Rappelez-vous donc les paroles que vous avez prononcées, les engagements que vous avez pris, et craignez de violer vos promesses.

Mais je vais m'adresser à ceux qui ne se rendront pas à Daphné, et leur recommander le salut de leurs frères. Lorsqu'un médecin visite un malade, il dit peu de chose au malheureux gisant dans son lit : il s'adresse à ses proches, leur parle des remèdes , de la. nourriture, et leur recommande les autres parties du traitement. Pourquoi ? c'est que le malade n'est point en état, pour l'heure, de recevoir des conseils, au lieu que celui qui est en santé, écoute, avec la plus grande attention toutes les ordonnances du médecin. Voilà pourquoi je veux m'adresser aussi à vous. Saisissons-nous demain des portes, assiégeons les chemins, que les hommes fassent revenir malgré eux les hommes, que les femmes ramènent malgré elles les femmes. N'ayons pas de honte, il n'y a pas de honte à avoir lorsqu'il s'agit du salut de notre prochain. Si nos frères ne rougissent pas de se rendre à une fête profane et criminelle, ne rougissons pas de les ramener à une solennité sacrée; ne négligeons rien, lorsqu'il est question du salut de nos frères. Si Jésus-Christ est mort pour nous, nous devons tout supporter pour eux. Quand ils vous accableraient de coups et d'invectives, retenez-les, ne les quittez pas que vous ne les ayez ramenés au saint martyr. Quand il vous faudrait (413) prendre les passants pour juges, dites à ceux qui voudront l'entendre : Je veux sauver mon frère, je vois qu'il perd son âme, je ne puis négliger celui auquel je tiens de si près. Que celui qui le voudra m'accuse, que celui qui le voudra me condamne. Ou plutôt personne ne me blâmera, tous me loueront, tous me chériront, puisque ce n'est ni pour un vil intérêt, ni pour contenter un ressentiment personnel, ni pour aucun autre motif profane, que je dispute, mais pour le salut de mon frère. Qui n'approuvera pas ma conduite? qui ne l'admirera pas? Quoique nous n'ayons ensemble aucune liaison de parenté charnelle, la parenté spirituelle nous rend plus chers les uns aux autres, que des enfants ne le sont à leurs parents. Si vous voulez même, prenons avec nous le martyr; il ne rougira point de nous accompagner, et de sauver ses frères. Montrez-le à leurs yeux; qu'ils craignent sa présence, qu'ils respectent ses prières et ses exhortations. Si Dieu exhorte ses créatures : Nous faisons la charge d'ambassadeurs pour Jésus-Christ, dit saint Paul, et c'est Dieu même qui vous exhorte, par notre bouche, à vous réconcilier avec lui (II Cor. V, 20), à plus forte raison un serviteur de Dieu exhortera-t-il ses frères. La seule chose qui l'afflige, c'est notre perte, la seule chose qui le réjouisse, c'est notre salut; aussi ne se refusera-t-il à rien pour nous sauver. N'ayons donc pas de honte de nous-mêmes, et ne croyons pas en pouvoir trop faire. Si des chasseurs parcourent les montagnes, les précipices, les gouffres et les abîmes, pour prendre quelques animaux terrestres, ou même des oiseaux sauvages; vous qui devez ramener de la perdition, non un vil animal, mais votre frère spirituel, pour lequel Jésus-Christ est mort, vous rougissez, vous hésitez, je ne dis pas de franchir des forêts et des montagnes, mais de sortir simplement des portes de la ville ! quelle excuse, je vous prie, vous restera-t-il? n'entendez-vous pas l'avertissement d'un sage qui vous dit : Il y a une honte qui conduit au péché? (Ecclés. IV, 25.) Mais vous craignez qu'on ne vous blâme; rejetez toute la faute sur moi, qui vous ai donné le conseil; dites que c'est votre maître qui vous l'a ordonné. Je suis prêt à me justifier devant ceux qui m'accuseront , et à rendre compte de ma conduite; ou plutôt, aucun homme, quelque impudent qu'on le suppose, ne vous blâmera ni vous ni moi, mais tous nous approuveront, et applaudiront à nos soins. Tous les habitants d'Antioche, ceux même des villes voisines admireront la force impérieuse de notre charité et l'ardeur de notre zèle. Mais que parlé-je des hommes? le Maître des anges lui-même nous donnera son approbation. Puis donc que nous savons quelle sera la récompense de nos peines, ne négligeons pas cette chasse spirituelle; ne revenons pas seuls demain, mais présentons-nous chacun avec notre proie. Pourvu que nous nous rendions à l'heure où notre frère sortira de sa maison pour se mettre en chemin, et que nous l'engagions à visiter ce lieu, il n'y aura plus dès lors de difficulté. Lui-même vous en saura gré par la suite, tous les autres vous loueront, vous admireront, et, ce qu'il y a de plus essentiel, le Maître des cieux vous en récompensera abondamment, il vous comblera de biens et de louanges. Considérant donc l'avantage qui résulte pour nous d'une telle conduite, rendons-nous tous en foule aux portes de la ville, saisissons- nous de nos frères, ramenons-les ici, afin que demain l'église soit pleine, et que la solennité soit parfaite; afin que le bienheureux martyr, pour prix de notre zèle , nous reçoive avec confiance dans les tabernacles éternels. Poissions-nous obtenir cette faveur par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , par qui et avec qui soit la gloire au Père et à l'Esprit saint et vivifiant, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

 

 

 

HOMÉLIE SUR SAINT BARLAAM.

ANALYSE.

Ainsi que le remarque Fronton du Duc, il existe un calendrier grec manuscrit qui mentionne la fête de saint Barlaam, martyr, à la date du 16 novembre, comme dans le martyrologe romain. Les autres calendriers des Grecs portent cette fête au 19 du même mois. Mais, du temps de Chrysostome, elle se célébrait à une tout autre époque. Car dans l'homélie sur cette parole de saint Paul : Nolo vos ignorare, fratres, quod patres noslri omnes sub aube fuerunt, etc. (I Cor. X, 1), laquelle , comme le dit Chrysostome dans l'homélie même, a été prononcée le lendemain de la fête de saint Barlaam, le saint docteur dit éloquemment que l'hiver est passé et que l'été est venu : Nous sommes, dit-il, délivrés de l'hiver, et nous jouissons de l'été qui nous ramène la douce haleine des zéphyrs. Comme ces paroles ne peuvent en rien convenir an mois de novembre, il s'en suit que la fête du martyr saint Barlaam se célébrait alors à Antioche à une tout antre époque de l'année. Je dis à Antioche, car ce même discours fut prononcé dans une, ville, dans la campagne de laquelle, ainsi que nous l'apprend le discours lui-même, il existait un grand nombre dé tombeaux de martyrs où avaient coutume d'affluer tous ceux des habitants de la ville qui voulaient honorer la mémoire de ces martyrs et avoir part à leur protection ; or, personne ne contestera que cette particularité ne convienne à la ville d'Antioche. — En outre, à la fin de la susdite homélie, il demande les prières de tous les prélats (ton proedron apanton) ; or, Chrysostome ne connaissait point de prélat (proedros) à Constantinople, où il était lui-même le prélat suprême. Quant à l'année où fut prononcée l'homélie suivante, nous ne pouvons la déterminer même par conjecture.

1° Les puissants du monde ne peuvent souffrir d'égaux; il n'en est pas de même des saints qui ne désirent rien tant que de nous voir participer aux mêmes récompenses qu'eux. — Nous devons imiter les martyrs en triomphant de nos passions, de nos vices, de nos mauvaises pensées. — 2°, 3° Récit du martyre de saint Barlaam. — Nous devons conserver dans notre coeur la mémoire des belles actions des martyrs. — 4° Les délices et les excès de tout genre sont indignes des chrétiens; les représentations théâtrales ont pour effet la perte de nos rames ; les chrétiens doivent songer, non à satisfaire leurs sens, mais à fortifier leur âme contre leurs passions et contre les maux de la vie.

1. Le bienheureux Barlaam nous a conviés à cette fête, à cette solennité sainte, non pas pour recevoir nos éloges, mais afin que nous cherchions à l'imiter; non pas pour que nous écoutions ses louanges, mais afin que nous devenions les émules de son héroïsme. Dans les affaires de la vie, ceux qui parviennent aux grandes dignités ne voudraient jamais voir d'autres hommes partager les mêmes prérogatives ; car dans ces sortes de choses, l'envie et la jalousie détruisent la charité; mais il n'en est pas de même dans l'ordre spirituel; c'est au contraire tout l'opposé : car les martyrs ne ressentent jamais si bien leurs propres honneurs que lorsqu'ils voient leurs compagnons dans le service de Dieu courir à la participation des mêmes biens qu'eux. De sorte que celui qui veut louer les martyrs n'a qu'à imiter les martyrs; celui qui veut exalter ces athlètes pour leur piété, doit rivaliser de luttes pénibles avec eux : ce rie sera pas pour les martyrs une moindre joie que celle de leurs propres hauts faits. C'est saint Paul qui nous apprend qu'ils sentent surtout leur propre bonheur lorsqu'ils voient notre salut assuré, et que c'est là pour eux le plus grand honneur : Nous vivons, dit l'Apôtre, quand nous vous voyons affermis dans le Seigneur. (I Thess. III, 8.) Et Moïse avant lui disait à Dieu : Si vous leur remettez leur péché, à la bonne heure ! Sinon, effacez-moi aussi du livre que vous avez écrit. (Exod. XXXII, 31, 32.) Il veut dire par là : je ne puis goûter les honneurs célestes à cause de leur infortune; car la société complète des fidèles est comme un corps dont tous les membres se tiennent; à quoi sert que l'on couronne la tète, si l'on tourmente les pieds ?

Et comment est-il possible, dira-t-on, d'imiter les martyrs maintenant? Nous ne sommes pas dans un temps de persécution. Je le sais comme vous : ce n'est pas actuellement un temps de persécution, mais c'est un temps de martyre; ce n'est pas l'époque des combats contre les bourreaux, mais c'est toujours celle des (415) couronnes; nous n'avons plus pour persécuteurs les hommes, mais nous avons les démons; ce n'est plus un tyran qui est à notre poursuite , mais le. diable, de tous les tyrans le plus redoutable; vous ne voyez point des charbons allumés devant vous, mais la flamme des passions. Les martyrs d'alors ont foulé aux pieds les charbons; foulez aux pieds, vous autres, le brasier de la chair ; ils se sont mesurés avec des bêtes féroces; vous, mettez un frein à votre colère, ce monstre sauvage et cruel ; ils ont résisté à des douleurs insupportables, sachez triompher dès pensées déréglées et coupables qui fourmillent dans votre coeur ; de cette manière vous imiterez les martyrs. Car nous n'avons pas à lutter maintenant contre le sang et la chair, mais contre les puissances, les dominations, les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice. (Ephés. VI, 12.) Les passions de la nature sont un feu, un feu inextinguible et continuel; c'est un chien furieux et enragé, qui mille fois repoussé revient mille fois sur vous sans jamais se lasser. Le feu des charbons est terrible; mais celui des passions est plus cruel encore ; la guerre qu'elles nous font ne nous laisse ni trêve ni relâche pendant cette vie; la lutte est continuelle, afin que la couronne soit éclatante. C'est pour cela que saint Paul nous fournit toujours des armes, parce que c'est toujours le temps de la guerre, parce que l'ennemi veille sans cesse. Voulez-vous être convaincus que les passions ne sont pas moins brûlantes que le feu ? Ecoutez Salomon qui vous dit : Peut-on marcher sur des charbons de feu, sans se brûler les pieds? De même celui qui a commerce avec la femme de son prochain, et quiconque y touche, ne restera pas impuni. (Prov. VI, 28, 29.) Ainsi, vous le voyez, la concupiscence rivalise d'ardeur avec le feu. En effet, comme il est impossible de toucher au feu sans se brûler, ainsi la vue d'une belle figure s'empare avec plus de violence que le feu, de l'âme qui la regarde avec immodestie; et semblable à une matière inflammable, la passion s'allume dans l'âme de l'impudique à la vue de la beauté-. Il faut donc se garder d'alimenter le feu de la passion par les regards; il faut au contraire l'enfermer de toutes parts et l'éteindre par les pieuses pensées, arrêter les progrès de cet embrasement, et ne pas lui permettre de faire déchoir notre âme de sa fermeté. Et tous les plaisirs, au moment où la passion domine, portent l'incendie dans l'âme plus violemment que le feu, si on ne lutte courageusement contre eux par la patience et par la foi; c'est ainsi que le vaillant athlète de Jésus-Christ, le bienheureux Barlaam, se conduisit quand on lui brûlait la main ; il portait dans cette main le brasier tout entier, et ne cédait pas à la douleur; mais il était plus insensible qu'une statue : ou plutôt il sentait la douleur, et il la supportait ; car c'était bien son corps qui était là, ce n'était point du fer : or par ses souffrances et sa patience, il montrait dans un corps mortel la sagesse des puissances immatérielles.

2. Mais je vais reprendre son martyre de plus loin, afin d'en rendre le récit d'autant plus clair; et remarquez bien, je vous prie, la malice du démon. Parmi le nombre des saints, il plongeait les uns dans des poêles, les autres dans des chaudières bouillantes, plus cruelles que le feu même; aux autres il déchirait les flancs, il submergeait les autres dans la mer, en livrait d'autres aux bêtes, jetait les autres dans une fournaise; aux uns il désarticulait les membres, il en écorchait d'autres tout vivants, il plaçait le corps sanglant des autres sur des charbons, et les étincelles, en volant sur leurs plaies, dévoraient ces blessures d'une douleur plus aiguë que la dent des bêtes les plus féroces; enfin il imaginait pour chacun d'eux des supplices plus atroces les uns que les autres. Mais quand il vit que les martyrs se moquaient. de tout cela, et que ceux qui avaient souffert ces tortures en avaient triomphé avec beaucoup de facilité, et étaient devenus ainsi pour ceux qui viendraient ensuite aux mêmes luttes, le plus grand motif de confiance, que fit-il? Il imagina un nouveau genre de piège, afin d'abattre le courage du martyr par l'imprévue nouveauté du supplice. En effet, quand on a entendu parler d'une chose, et qu'on y pense, fût-elle du reste intolérable, elle devient facile à mépriser, parce qu'on s'y attend et qu'on y a réfléchi, mais un mal imprévu, même léger, est le plus insupportable de tous. Essayons donc, se dit le démon, une nouvelle espèce de combat, une invention inouïe, dont l'étrangeté inattendue trouble l'athlète et le fasse aisément trébucher. Que fait donc le démon ? Il fait sortir de la prison le saint personnage tout enchaîné. Car c'était encore là un trait de malice, de ne pas lui dévoiler tout d'abord ses cruelles machinations, de ne pas lui faire voir aussitôt les plus affreux supplices, (416) mais de commencer le combat par des escarmouches, en lui montrant d'abord ce qui était le moins terrible. Comment cela? En ce que, si le martyr était vaincu dès le commencement, sa défaite serait honteuse, puisqu'il n'aurait pas résisté même à une petite épreuve : si au contraire il en sortait vainqueur, ses forces seraient ruinées déjà par les tourments les moins douloureux, et il devenait plus facile à désarmer au moyen de supplices plus cruels. Voilà donc pourquoi le démon lui présente en premier les moindres épreuves : que le démon triomphe ou non du martyr, le démon n'aura point manqué son but : si j'en triomphe, se dit-il, j'en ferai ma risée; si je n'en triomphe pas, je l'aurai rendu plus faible pour la suite. Le voilà donc qui fait sortir le martyr de la prison : le martyr s'avance comme un vaillant athlète qui s'est longtemps exercé dans la palestre ; car la prison a été pour lui une palestre; et là, dans ses entretiens particuliers avec Dieu, il a appris de lui tous les genres de lutte ; car là où sont de tels prisonniers, là le Christ aussi est présent.

Il sort donc fortifié précisément par un plus long séjour dans la prison : le démon le fait conduire au milieu de la foule par les ministres de son iniquité; il n'attache pas le martyr à un poteau, il ne l'entoure pas de bourreaux, car il voit que sa victime le voudrait bien et qu'elle y pense depuis longtemps; non, c'est une machine de guerre toute nouvelle, étrange et complètement inattendue qu'il approche du rempart, une machine calculée pour le faire aisément crouler, car ce qu'il cherche avant tout, c'est de faire trébucher ses saints adversaires plutôt que de les frire souffrir. Et quelle est donc cette machine de guerre? On force le martyr d'étendre la main au-dessus d'un autel, on place dans le creux de cette main des charbons et de l'encens, afin que si la douleur lui fait retourner la main, on en prenne acte comme d'un sacrifice contraire à la foi chrétienne. Vous voyez toute la malice du démon ! Mais considérez en même temps comment Celui qui surprend les habiles dans leur propre fourberie sut rendre vaines toutes ces manoeuvres, et comment de ces tentatives d'embûches, de cette complication de méchanceté, il fit naître pour le martyr un accroissement et une surabondance de gloire. En effet, quand l'ennemi a inventé mille perfidies, et qu'après cela il se retire avec perte, alors la piété de l'athlète n'en devient que plus éclatante. C'est ce qui eut lieu ici. Le bienheureux Barlaam demeura ferme, tenant sa main ouverte dans la même position, comme si elle eût été de fer : et cependant, quand même il l'aurait retournée, on n'eût pu en faire un reproche au martyr.

3. Ici, prêtez-moi tous une grande attention, afin de savoir que, quand même sa main se serait retournée, ce n'aurait pas été une défaite. Et pourquoi? C'est qu'il faut en juger ici comme des martyrs à qui l'on déchire les flancs ou qu'on torture de quelque autre manière. En effet, s'ils se rendent et sacrifient, on est fondé à les accuser de faiblesse, parce qu'ils ont sacrifié faute de supporter la douleur; mais s'ils tiennent bon contre les supplices, et que leur souffrance leur arrache des plaintes, sans qu'ils renient leur piété, nul ne leur fait un crime de ces gémissements; au contraire, nous les louons et les admirons davantage, pour avoir persisté malgré les douleurs, et n'avoir point apostasié. Ici donc, si le bienheureux Barlaam, ne supportant point d'être brûlé, se fût décidé à sacrifier, il eût été vaincu ; mais si, bien qu'il ne se rendît point, sa main se fût retournée, il n'y aurait là rien à reprocher à l'intention du martyr, car ce n'est pas sa détermination qui eût faibli, t'eût été un effet de la contraction naturelle des nerfs, et la main du martyr eût fléchi malgré lui sous l'influence du feu. Quand on déchire les flancs d'un martyr, on ne lui fait pas un crime de ce que sa chair se fend; prenons même une comparaison plus voisine encore : quand une personne a la fièvre ou des convulsions, on ne lui reproche pas les contractions de ses mains, car cela ne vient pas de sa mollesse, c'est l'ardeur du mal qui dessèche l'humidité et qui resserre contre les lois ordinaires tout le système nerveux : de même ou n'aurait pas pu blâmer le saint martyr si sa main se fût retournée. Car si la fièvre est capable de contracter et de contourner les membres d'un malade sans qu'il le veuille, à plus forte raison des charbons placés dans la main produiront-ils cet effet, même sans que le martyr se rende. Mais il n'en a pas même été ainsi, afin que l'on sache du reste que c'était la grâce de Dieu qui assistait et fortifiait l'athlète, et qui corrigeait l’imperfection de la nature; car la nature n'a pas subi dans ce cas sa propre condition cette main, comme si elle eût été de diamant, (417) demeura immobile. Qui n'eût été, à cette vue, saisi d'admiration en même temps que d'horreur? Les anges regardaient du haut du ciel, les archanges étaient en contemplation; c'était un spectacle magnifique, et véritablement au-dessus de la nature humaine. Qui, en effet, n'eût été jaloux de voir un homme soutenant une pareille lutte, et exempt des sensations humaines, le même homme étant à la fois l'autel, la victime et le prêtre? On voyait donc s'élever deux fumées : l'une de l'encens qui s'allumait, l'autre de la chair qui se détruisait; et cette dernière fumée était plus agréable que la première, et son odeur était meilleure. Il arriva ici la même chose qu'au buisson ardent : de même que le buisson brûlait sans se consumer, de même ici la main brûlait, mais l'âme n'était pas dévorée par les flammes; le corps se détruisait, mais la foi ne se perdait pas; la chair disparaissait, mais non pas le zèle; et les charbons, après avoir troué la main par le milieu, tombaient à terre, mais le courage de l'âme ne succombait pas. La main se consumait et se détruisait, parce qu'elle était de chair, et non de diamant; mais l'âme aurait voulu encore une autre main pour continuer à montrer son courage. Et de même qu'un soldat généreux qui s'est précipité au milieu des ennemis, qui a rompu la phalange de ses adversaires, qui a fait voler son épée en éclats à force de frapper sans cesse, se retourne et en demande une autre parce qu'il n'est pas encore rassasié du carnage qu'il a fait des ennemis; ainsi l'âme du bienheureux Barlaam, après avoir perdu cette main à force de harceler les phalanges des démons, en aurait voulu une seconde ; pour donner encore des preuves de son ardeur. Ne me dites pas qu'il n'a sacrifié qu'une main; mais songez plutôt que celui qui a livré sa main aurait livré aussi sa tête et ses flancs, qu'il eût bravé le feu, les bêtes féroces, la mer, les précipices, la croix, la roue, qu'il eût résisté à tous les supplices imaginables, et qu'il a souffert tout cela, sinon par le fait, du moins en intention. Car les martyrs ne se préparent pas à des supplices déterminés, mais à des tourments dont l'espèce est incertaine pour eux : car ils ne sont point maîtres de la volonté des tyrans, et ils n'imposent à leurs persécuteurs ni la limite ni la mesure des supplices ; mais tous les maux qu'une volonté humaine et féroce pourra se plaire à inventer, voilà ce qu'ils auront à souffrir : à moins que le corps, succombant dans l'intervalle, ne laisse inassouvis les caprices des tyrans. Ainsi, la chair se flétrissait, et la détermination de l'âme devenait plus fervente, surpassant les charbons en vivacité, et jetant une clarté plus éclatante : car le feu spirituel brûlait à l'intérieur d'une flamme bien plus ardente que le feu terrestre. Ainsi, le saint martyr ne sentait pas cette flamme du dehors, parce qu'il était brûlé au dedans par le feu intense et dévorant de l'amour de Jésus-Christ.

4. Ne nous contentons pas d'écouter cela, mes frères bien-aimés, mais encore imitons-le. Car je vous répète ce que je vous disais en commençant : n'admirons pas le martyr seulement jusqu'au moment actuel, mais que chacun de nous, en retournant chez soi, y reconduise le saint, le fasse entrer dans sa propre maison, ou plutôt dans son propre coeur, par le souvenir de mes paroles. Accueillez-le, comme je l'ai dit plus haut, et établissez-le dans votre celer avec sa main étendue : donnez l'hospitalité à l'athlète couronné, et ne le laissez jamais sortir de votre pensée. Si nous vous avons réunis auprès des châsses dès martyrs, c'est afin que même leur simple aspect vous procure quelque encouragement à la vertu, et que vous vous disposiez au même zèle. Un soldat se sent excité rien qu'à entendre parler d'un héros : à plus forte raison le sera-t-il de le voir et de le contempler en personne, surtout lorsqu'en entrant dans la tente de ce héros, il apercevra son épée ensanglantée , la tête de son ennemi gisant à terre, des dépouilles suspendues, un sang tout frais encore dégouttant de ces mains qui viennent d'élever le trophée, de toutes parts des lances, des boucliers, des ares, des armes de toute espèce. C'est aussi pour cela que nous sommes venus. La tente du guerrier, c'est la tombe des martyrs : ouvrez les yeux de la foi, et vous verrez la cuirasse de la justice, le bouclier de la foi, le casque du salut, la chaussure de l'Evangile, l'épée de l'Esprit-Saint, et la tête elle-même du démon jetée à terre. En effet lorsque vous voyez un possédé couché sur le dos près de la tombe du martyr, et souvent se déchirant lui-même, vous ne voyez pas autre chose que la tête coupée du démon. Car encore aujourd'hui les martyrs, ces soldats du Christ, sont entourés de ces armes, et de même que les rois font ensevelir les héros avec leurs armes, (418) de même Jésus-Christ les a ensevelis avec leurs armes, afin de faire paraître, même avant la résurrection, toute la gloire et la puissance des saints. Prenez donc connaissance de toute leur armure spirituelle, et vous aurez beaucoup gagné quand vous partirez d'ici. Vous avez, mes chers frères, à soutenir vous aussi contre le démon une grande guerre : oui, une guerre compliquée, considérable, perpétuelle.

Mettez-vous donc au fait des luttes, afin d'imiter les victoires : méprisez l'opulence, les biens du monde, et toutes les autres illusions de cette vie; ne regardez pas comme heureux les riches, mais les martyrs; non celui qui vit dans les délices, mais celui que la flamme torture dans une poêle; non l'homme assis à une table somptueuse, mais celui qui souffre dans une chaudière bouillante; non ceux qui ne passent pas de jour sans le luxe du bain, mais ceux que renferme une fournaise cruelle; non pas enfin ceux qui exhalent les parfums, mais ceux dont les membres consumés ne laissent échapper qu'une odeur de fumée et de chair brûlée. Cette odeur est meilleure et plus utile que l'autre : car la première entraîne au châtiment ceux qui en usent, la seconde mène aux récompenses et aux couronnes célestes. Et pour vous convaincre que c'est un mal que le luxe, les parfums, l'ivresse, le vin pris sans mesure, et une table somptueuse, écoutez ce que dit le Prophète: Malheur à ceux qui dorment sur des lits d'ivoire, et qui vivent en prodigues sur leurs riches tapis; à ceux qui, dans le petit bétail, mangent les chevreaux, et dans le grand bétail, les veaux de lait; à ceux qui boivent le vin le mieux clarifié, et se parfument des odeurs les plus exquises. (Amos, VI, 4-6.) Si l'on parlait ainsi sous l'ancienne loi, que doit-on dire au temps de la loi de grâce, où la sagesse est plus grande? Et je parle ici pour les femmes comme pour les hommes, car la carrière à fournir leur est commune ; l'armée du Christ n'est point partagée en deux camps, suivant les sexes : elle ne forme qu'une seule assemblée ; les femmes peuvent , elles aussi , revêtir la cuirasse , présenter le bouclier , lancer des traits, soit dans les temps de martyre, soit à d'autres époques analogues, qui exigent une grande assurance. Et de même qu'un excellent archer, décochant habilement une flèche de son arc, jette le trouble dans tous les rangs ennemis, ainsi les saints martyrs, et tous les champions de la vérité, qui luttent contre les artifices du démon, se servent de leur langue comme d'un arc, et leurs paroles sont des flèches qu'ils envoient droit au but; elles volent à travers tes airs et vont tomber sur les invisibles phalanges des démons, dont elles troublent toutes les dispositions. C'est ce que fit le bienheureux Barlaam. Avec de simples paroles, comme avec des flèches rapides, il jeta le désordre dans l'armée du démon.

Imitons une telle habileté. Ne voyez-vous pas que ceux qui reviennent du théâtre sont amollis? Cela vient de ce qu'ils font une grande attention à ce qui s'y passe: ils sortent delà après avoir gravé dans leur âme ces tournements d'yeux, ces mouvements de mains, ces ronds de jambes, les images enfin de toutes ces poses qu'ils ont vues produites par les contorsions d'un corps assoupli. S'ils se montrent si préoccupés de perdre leur âme, et s'ils conservent ensuite le souvenir bien net de ces spectacles, ne serait-il pas insensé que nous, qui, en imitant ce que nous voyons ici; nous rendrons semblables aux anges, nous n'apportions pas autant de zèle à en conserver les bienfaits que les spectateurs en apportent aux représentations théâtrales ? Non, je vous en prie, je vous en conjure, ne négligeons pas ainsi notre propre salut, mais renfermons tous dans nos âmes le souvenir des martyrs, ainsi que de ces chaudières, de ces poêles, et de leurs autres supplices; imitez les peintres, à qui il arrive souvent de nettoyer un tableau terni par la fumée, la suie et l'ancienneté; suivez cet exemple, mes chers frères, pour la mémoire des martyrs; quand les inquiétudes de la vie, s'introduisant dans votre âme, l'auront obscurcie, éclaircissez-la par le souvenir des martyrs. Car si vous possédez ce souvenir, vous n'aurez plus d'admiration pour la richesse, ni de chagrin de la pauvreté, ni d'éloges pour la gloire et la puissance; en un mot, parmi les choses humaines, vous ne regarderez point comme ayant quelque grandeur celles qui ont de l'éclat, ni comme insupportables celles qui affligent les hommes; mais devenus supérieurs à tout cela, vous trouverez une école de vertu dans la contemplation continuelle de l'image de ces saints. Celui qui voit chaque jour des soldats s'illustrer dans des guerres et des combats, ne désirera jamais les délices de la vie, et n'aura nulle admiration pour une existence molle et relâchée; il n'aura de goût que pour l'austérité, la vigueur et les luttes. En effet qu'y (419) a-t-il de commun entre l'ivresse et les combats? entre la gourmandise et la vaillance? entre les parfums et les armes? entre la guerre et les festins? Vous êtes soldats du Christ, mes frères bien-aimés; armez-vous donc, et ne vous parez pas; vous êtes de généreux athlètes : montrez-vous donc vaillants, et non pas élégants. C'est ainsi que nous imiterons ces saints martyrs, c'est ainsi que nous honorerons ces héros, ces vainqueurs couronnés, ces amis de Dieu; et qu'après avoir marché dans la même voie qu'eux, nous recevrons les mêmes couronnes ; puissions-nous tous obtenir cette faveur par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, à présent et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR SAINTE DROSIS ET EXHORTATION A LA PENSÉE DE LA MORT.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Chrysostome prononça cette homélie dans la campagne d'Antioche, un jour que l'évêque Flavien profitant du beau temps, y conduisit le peuple de la ville, ainsi qu'il est dit au n° 2. — On n'a d'ailleurs que fort peu de renseignements sur cette sainte; et l'on ne sait guère autre chose de son martyre et de ses souffrances que ce gire dit le saint Docteur, qu'elle fut jetée sur un bûcher. — Chrysostome ne célèbre pas seulement sainte Drosis, mais encore beaucoup d'autres martyrs, dont les ossements avaient été déposés au même lieu; il exalte leur puissance contre les démons et contre toutes espèces de maladies; il explique assez au long toute l'utilité qu'on peut retirer des visites faites à leur tombeau. — Nous n'avons aucune donnée sur la date de cette homélie.

1° Utilité des saintes reliques. — 2° Les martyrs prouvent la résurrection de Jésus-Christ. — 3° Les démons craignent les reliques des saints. — La femme a été jadis sous la main du démon l'instrument de notre perte ; c'est elle aujourd'hui qui triomphe du démon. — L'exemple des saintes martyres prouvent que l'âge ni le sexe ne dispensent personne du courage chrétien. — Plus nous sommes faibles, plus Dieu nous accorde des grâces abondantes. — 4° Martyre de sainte Drosis : comparaisons diverses. — 5° Pourquoi Joseph ordonna de transporter ses os en Palestine. — Les promesses de Dieu sont certaines : nous ne devons pas craindre la mort. — 6° Saint Chrysostome combat un préjugé populaire qui faisait regarder comme malheureux ceux qui mouraient à l'étranger et sans être entourés de leurs parents et amis. — La mort malheureuse est la mort dans le péché; il ne faut pas considérer comme heureux celui dont les funérailles sont brillantes, mais se représenter ce riche défunt apparaissant au tribunal de Dieu. — Le pécheur est puni après sa mort, même par ce qui se passe sur cette terre où il n'est plus.

1. Lorsque des pasteurs diligents, au milieu d'un long hiver, aperçoivent un rayon brillant, et sentent un jour plus chaud qu'à l'ordinaire, ils font sortir les brebis de la bergerie et les conduisent aux pâturages accoutumés votre bon pasteur a fait comme eux : il a conduit ce troupeau sacré, ces ouailles de Jésus-Christ, dans ces pâturages spirituels où reposent les saints. Les brebis, en restant au bercail, peuvent encore, il est vrai, satisfaire leur appétit; mais quand elles sortent de cet enclos, elles profitent davantage dans les champs; là, elles ont un plaisir extrême à incliner leur tête pour tondre l'herbe avec leurs dents, elles respirent un air pur, elles regardent ces rayons purs et brillants, elles bondissent au bord des étangs, des fontaines et des rivières; la terre elle-même n'est pas sans leur causer quelque plaisir par les fleurs dont elle est ornée de tous côtés.

Eh bien ! ce qui leur est si profitable, l'est beaucoup aussi pour nous autres. Nous avions aussi à la ville une table servie de mets spirituels, mais il y a un certain attrait à sortir de nos murs pour visiter les saints, et l'avantage qui en résulte n'est pas moindre que l'attrait lui-même; ce n'est pas à cause de l'air pur que nous respirons, mais c'est que nous avons sous les yeux les exploits de ces héros ; nous bondissons, non au bord des rivières où l'eau coule, mais auprès des fleuves de la grâce; nous ne baissons pas la tête pour brouter l'herbe, mais nous recueillons les vertus des martyrs; ce n'est pas enfin parce que nous voyons la terre parée de fleurs, mais parce que nous contemplons des corps qui abondent en faveurs spirituelles. Toutes les églises de martyrs procurent de grands avantages aux fidèles qui s'y rassemblent, mais celle-ci plus que toutes les autres: car à peine a-t-on franchi le vestibule qu'à l'instant une foule de tombeaux frappent de tous côtés nos regards, et quelque (421) part qu'on les porte, on aperçoit les châsses, les monuments et les cercueils des trépassés? Cet aspect des tombeaux ne contribue pas médiocrement à nous inspirer la divine sagesse. Car notre âme, fût-elle nonchalante, se remonte bientôt à cette vue, et si elle a du zèle et de la vigilance, elle en acquiert encore davantage. Si quelqu'un gémissait de sa pauvreté, cette contemplation ne tardera pas à le consoler, et si tel autre s'enorgueillissait de sa richesse, il se sentira humilié et rabaissé. Car la vue des tombeaux, nécessairement et"malgré nous, nous fait faire de sages réflexions sur notre mort; elle nous persuade que rien n'est stable dans la vie présente; que rien n'y est ni affligeant ni vraiment bon; or, celui qui est dans cette persuasion , ne tombe pas facilement dans les piéges du péché. Aussi un sage nous donne-t-il ce conseil : Dans toutes tes paroles, souviens-toi de ta fin, et tu ne pécheras jamais (Eccl. VII, 40) ; et un autre nous fait cette recommandation, qui s'accorde avec la précédente : Prépare tes oeuvres pour le moment de ton départ, et fais tes apprêts pour la route (Prov. XXIV, 27) ; il ne nous parle pas d'un voyage matériel, mais de notre sortie de ce monde. Et, en effet, si tous les jours et à chaque instant nous envisageons l'incertitude de notre dernière heure, nous ne pécherons guère; car ni les splendeurs de la vie ne seront capables de nous enfler, ni ses chagrins, de nous abattre et de nous troubler, puisque nous ne savons pas quand les unes bu les autres finiront, et souvent, celui qui est en vie aujourd'hui n'ira pas même jusqu'au soir. Or, en restant dans l'intérieur de la ville, il n'est . pas fort vraisemblable que nous méditions ces vérités, que nous fassions ces sages réflexions; si au contraire nous sortons des murs, si nous venons à ces tombeaux-, si nous contemplons cette foule de trépassés, de toute nécessité, bon gré malgré, cette vue nous inspirera ces pensées et grâce à ces pensées, notre âme s'élèvera et s'affranchira de la complaisance aux choses de la vie. Et non-seulement nous en recueillerons ces pensées, mais nous y trouverons aussi les encouragements nécessaires pour nous disposer en toute hâte à entrer dans notre patrie éternelle, pour faire en vue de ce voyage tous les préparatifs qui dépendent de nous, sachant bien que tout ce que nous laisserons ici de ce qui nous appartient, sera autant de perdu pour nous.

Lorsqu'un voyageur ayant un long voyage à faire pour retourner dans sa patrie se hâte de l'accomplir, s'il laisse quelque objet dans une hôtellerie , c'est chose entièrement perdue pour lui, il en doit faire complètement le sacrifice; de même tout ce que nous laissons à nous dans ce monde lorsque nous en sortons-y est autant de perdu pour nous; il faut donc emporter certaines choses avec nous, et en envoyer d'autres devant nous. La vie actuelle est une route, elle n'a rien de stable; nous ne faisons que passer à travers ses maux et ses biens. Ce qui fait ma prédilection pour ce lieu-ci, c'est que toutes les fois que j'y viens, non-seulement les jours de réunion, mais même sans qu'il y ait réunion, je me souviens continuellement dé ces pensées , et que mes yeux, en contemplant dans le calme d'une profonde solitude ces tombeaux qui m'entourent, envoient devant eux mon âme au séjour des bienheureux défunts, et me font penser d'avance au bonheur qu'on y goûte.

2. Aussi ne saurais-je exprimer ma reconnaissance à notre noble prélat qui, saisissant l'occasion d'une belle journée, nous a conduits ici, sous les auspices et le patronage de la bienheureuse Drosis, dont nous célébrons la mémoire. Il y a même, outre les avantages que je viens d'énumérer, une autre utilité plus grande encore à retirer de notre séjour ici. En effet, lorsqu'après avoir passé devant les autres châsses, nous arrivons aux cercueils des martyrs, notre pensée s'élève, notre âme se fortifie, notre zèle grandit, et notre foi devient plus ardente.

Lors donc que nous passons en revue les souffrances, les luttes, les récompenses, les palmes et les couronnes des saints, nous y trouvons encore un autre motif plus puissant d'humilité. En effet, quelque grandes choses que l'on ait accomplies, on trouvera qu'on, n'a rien fait de grand si l'on compare sa vertu avec les combats qu'ils ont livrés; et si l'on n'a rien accompli de grand et de bon, on ne désespérera pas pour cela de son salut, car on trouvera dans leur courage une exhortation à changer de vie pour embrasser la vertu, et l'on se dira que peut-être, la miséricorde de Dieu daignant nous aider, nous prendrons enfin le même élan, et que, montant au ciel tout d'un coup, nous y jouirons de ce crédit immense auprès de Dieu. Telles sont, sans parler d'autres bien plus nombreuses, les sages (422) réflexions que nous pouvons remporter de ce lieu. Car la mort des martyrs est l'encouragement des fidèles, la confiance des Eglises, l'affermissement du christianisme, la destruction de la. mort, la démonstration de la résurrection, la confusion des démons, la condamnation de Satan, l'école de la sagesse, l'exhortation au mépris des choses de ce monde, et la voie ouverte aux aspirations vers l'autre vie ; c'est la consolation des maux qui nous assiègent, le motif .de notre patience, le principe de notre constance, la racine, la source et la mère de tous les biens. Et si vous le voulez, je puis vous démontrer tout cela et vous dire comment elle est l'encouragement des fidèles, la confiance des Eglises, la démonstration de la résurrection , et tout le reste que je viens d'énumérer. Lorsqu'il surgit des luttes, des combats à soutenir contre les païens au sujet de nos dogmes, lorsqu'ils calomnient notre foi, entre autres réponses que nous avons à leur faire, opposons-leur la mort des martyrs; disons-leur ceci : Qui est-ce qui leur a persuadé de mépriser la vie présente? Car si le Christ est mort et qu'il ne. soit point ressuscité, qui est-ce qui a opéré tous ces faits au-dessus de la nature ?

Il n'est pas en effet dans les moyens de la puissance humaine de persuader depuis si longtemps à tant de myriades d'hommes, que dis-je, de femmes, de vierges et de tout jeunes enfants de mépriser la vie présente, d'affronter les bêtes féroces, de se rire du feu, de fouler aux pieds toute espèce de supplice et de tourment, et de courir à la vie future : pour admettre cette vérité, les païens n'auront pas besoin de nos preuves, ils s'interrogeront eux-mêmes, et trouveront de cela une démonstration suffisante. Car depuis que le Christ est venu en ce monde, il y a eu des empereurs infidèles, il y en a eu aussi de fidèles; mais la plupart des empereurs infidèles ont envoyé leurs sujets chrétiens dans des gouffres, sur les bûchers, dans les précipices, dans la mer, ils les ont exposés à la fureur des bues, à mille supplices, à mille tourments divers, cherchant par tous les moyens à déraciner la foi de leurs âmes; et ils n'y ont rien gagné; ils se sont retirés couverts de confusion, après avoir, il est vrai, tourmenté de toute manière les croyants, mais n'ayant fait qu'augmenter la foi. Au contraire pas un empereur chrétien n'a ordonné le supplice, la torture d'un infidèle, pour le forcer à abandonner son erreur. Et cependant, même dans ces conditions, l'erreur s'efface et disparaît d'elle-même. Tout cela, afin que l'on connaisse et la force de la vérité, et la faiblesse du mensonge, puisque celui-ci périt de lui. même sans que personne le persécute, et que lorsqu'on veut entraver celle-là, elle ne fait que s'accroître et atteindre une hauteur indicible.

Et la cause, c'est que Jésus-Christ vit et opère dans les âmes des martyrs. Lors donc qu'ils nous disent qu'il n'est pas ressuscité, faisons-leur cette question : Et qui donc. a opéré ces grandes actions? Est-ce un mort, dites-moi? Mais il y a eu bien des morts, et aucun n'a jamais fait pareille chose. Etait-ce donc un magicien et un charlatan? Mais il y a eu aussi bien des magiciens, bien des charlatans et des menteurs, et tous se sont tus; nulle part il ne reste plus rien d'eux : tout cela a disparu avec leur vie, et leurs impostures ont fini avec eux. Au contraire les oeuvres du Christ ne font que grandir tous les jours, et cela est tout naturel, car les événements qui se sont accomplis ne provenaient pas de l'imposture, mais de la puissance divine, et c'est pourquoi ils ne cessent point d'avoir leur effet. Bien plus, je ne trouve pas seulement une preuve de cette puissance dans l'accroissement de ces oeuvres, mais dans ce fait qu'elles s'accroissent pour notre bien et pour le salut de notre vie. Car depuis la venue de Jésus-Christ les habitants de la terre sont devenus des hommes, de brutes qu'ils étaient, ou plutôt, d'hommes ils sont devenus des anges, tous ceux qui s'attachent à lui véritablement. Mais, dira-t-on, les martyrs ont été trompés, séduits, et c'est pour cela qu'ils ont méprisé la vie présente. Ainsi , l'exemple des premiers n'a pas fait ouvrir les. yeux aux seconds, ni celui des seconds aux troisièmes; mais plus la persécution grandissait, plus cet héroïsme prenait d'extension et nul pendant une si longue suite de temps, n'a su distinguer la fraude? Comment y aurait-il là quelque bon sens ?

Et s'ils ont été trompés, comment leur poussière est-elle l'effroi des démons? Comment leurs tombeaux suffisent-ils pour les mettre en fuite? Ce n'est pas apparemment que les démons ont peur des morts. Il y a des milliers de morts partout sur la terre et les démons font leur séjour auprès d'eux , on voit même plusieurs possédés qui vivent dans les lieux déserts et au milieu des tombeaux ; mais si des ossements de martyrs sont enfouis quelque (423) part, les démons fuient ce lieu comme un feu, comme un supplice intolérable, proclamant d'une voix éclatante qu'il est à l'intérieur de ces tombeaux une puissance qui les flagelle.

3. Nous venons de faire voir que la mort des martyrs est une preuve de la faiblesse des démons : nous allons actuellement mettre en évidence que ce fait les convainc de lâcheté. Lorsque les uns, je veux dire les martyrs , assujettis au corps et aux nécessités physiques, assiégés d'une foule de douleurs et de souffrances , vivant d'une existence périssable , ayant pour séjour la terre, montrent un tel mépris de la vie présente pour l'amour du Dieu qui les a créés; et que tous les autres, les démons, exempts de la chair et de toutes ces douleurs et ces souffrances, font éclater au contraire tant de violence, tant d'ingratitude envers leur bienfaiteur, quelle excuse ces derniers ont-ils? quel pardon méritent-ils? Aucun, en aucune façon, car la vertu des premiers condamne bien du reste la méchanceté des autres. En effet ce ne sont pas seulement des hommes qui condamnent des hommes, ou des gens plus zélés qui condamnent des gens plus négligents, mais ce sont les démons eux-mêmes que condamne le zèle des martyrs. C'est ce que saint Paul nous montre lorsqu'il dit : Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? et nous ne jugerions pas les choses du siècle ? (I Cor. VI , 3.) Or il veut parler des anges de Satan, des anges rebelles. Et comment les jugerons-nous? dira quelqu'un. Ce ne sera pas en siégeant à un tribunal et en les forçant à rendre des comptes; mais en condamnant leur lâcheté par notre propre zèle. C'est ce que saint Paul nous apprend encore : Et si, dit-il, le monde est jugé en vous (Ibid. 2); il ne dit pas devant vous, mais par votre moyen. De même que lorsqu'il dit : Les Ninivites se lèveront pour condamner cette génération-ci (Luc, XI, 32), il n'entend pas que les Ninivites feront rendre des comptes aux Juifs incrédules, mais que la foi de ceux-là condamnera l'incrédulité de ceux-ci. Il y a encore dans la mort des martyrs les plus grands avantages à gagner sous le rapport de la vertu et du mépris des choses de ce monde. En les voyant mépriser la vie entière, fussiez-vous le plus insensible et le plus nonchalant des hommes, vous sentirez s'élever votre pensée, vous mépriserez le luxe, vous dédaignerez les richesses, et vous désirerez le séjour d'en--haut. Si vous êtes malade, vous trouverez un puissant motif de patience dans les souffrances des martyrs; si vous êtes accablé par la pauvreté, ou par un autre malheur quelconque, vous n'aurez qu'à jeter les yeux sur la grandeur des épreuves qu'ils ont eues à subir, pour y puiser une consolation suffisante à toutes vos misères. C'est pour cela surtout que j'aime les commémorations des martyrs, que je les aime et les accueille toutes avec transport, mais surtout quand des femmes ont été de la lutte. Car plus le vase est fragile, plus la grâce est grande; plus aussi le trophée est brillant et la victoire éclatante, non pas à cause de la faiblesse du sexe des athlètes, mais parce que l'ennemi a été pris par où il avait autrefois triomphé. Le démon se servit jadis d'une vierge pour tuer Adam, et c'est par le moyen d'une vierge que le Christ vainquit plus tard le démon ; et le glaive que le démon avait aiguisé contre nous, est celui-là même qui coupa la tête du monstre, ainsi qu'il advint à David. Car de même qu'alors ce pieux héros, s'élançant sur Goliath, lui coupa la tête avec l'épée même du barbare, de même aujourd'hui le démon qui avait triomphé par la femme, a été vaincu par la femme. Elle était d'abord son arme, elle est devenue actuellement l'instrument de son supplice, le vase inexpugnable. La première femme est morte pour avoir péché: celle-ci est morte pour ne point pécher; l'une, enflée jadis de l'espoir d'une vaine promesse, foula aux pieds les lois de Dieu : l'autre a méprisé jusqu'à la vie présente, pour ne pas renier sa foi en son bienfaiteur. Quelle excuse, quel pardon y a-t-il donc désormais pour les hommes sans courage, quand les femmes en montrent tant? quand elles s'arment si généreusement pour les luttes de la piété ? Car ni le sexe, ni l'âge, ni rien autre chose ne saurait être un obstacle, quand il y a en nous l'élan de l'âme, le zèle, la foi ardente, dispositions qui nous attireront la grâce de Dieu, comme cela eut lieu pour notre sainte martyre. En effet, son corps était faible, son sexe l'exposait à l'injure, et son âge était encore tendre; mais la grâce survenant couvrit toutes ces faiblesses, parce qu'elle trouva dans cette âme un élan généreux, une foi absolue, et une volonté préparée contre les dangers.

4. C'est qu'il n'est rien, non rien de plus puissant qu'un homme qui a en lui la crainte de Dieu sérieusement enracinée; le feu, le fer, les bêtes féroces, n'importe quel autre danger, (424) peuvent le menacer, il méprise tout avec une grande sérénité, comme l'a fait notre bienheureuse Drosis. Le tyran fit allumer un bûcher car il ne la fit point jeter dans un gouffre, il ne lui fit point couper la tête, ne voulant pas, par le peu de durée du supplice, lui rendre la lutte plus facile; il voulait au contraire étonner son esprit, et par l'aspect du bûcher, venir à bout de cette âme indomptable : quand il eut jeté sa victime au milieu de l'arène, il alluma donc le bûcher; on mit le feu à la fournaise, la flamme s'élevait à une grande hauteur: à cette vue la bienheureuse martyre s'enflamma elle aussi d'un grand zèle; elle était dévorée du feu de l'amour de Jésus-Christ, et se souvenant des trois jeunes hébreux, elle réfléchissait qu'elle allait participer aux mêmes épreuves pour remporter ensuite les mêmes couronnes. Et de même que les gens qui ont le transport ne voient aucune chose telle qu'elle est, mais qu'ils se précipiteraient volontiers sur un glaive acéré qu'ils apercevraient pourtant, et qu'ils iraient sans trembler se jeter dans un bûcher, dans un gouffre, dans un précipice, dans la mer, ou n'importe dans quel autre lieu périlleux ; de même notre sainte, transportée, non pas d'une fureur pareille (à Dieu ne plaise !) mais d'une autre fureur plus sérieuse que toute espèce de sagesse, ne voyait rien des choses visibles, abîmée qu'elle était dans l'amour de Jésus-Christ. Ayant dès lors passé au ciel et y ayant transporté son âme, elle se riait de toutes les cruautés, et le feu ne lui paraissait plus du feu , mais une agréable rosée. Aussi j'appelle ce bûcher une source de l'eau la plus pure, une teinture merveilleuse, un creuset spirituel. De même, en effet, que l'or dans le creuset, ainsi l'âme de cette bienheureuse martyre s'épura par le moyen de ce bûcher. Ses chairs se consumaient, ses os se calcinaient, ses nerfs s'enflammaient, et tous les principes humides de son corps ruisselaient de tous côtés, mais la foi de son âme devenait plus ferme et plus éclatante. Ceux qui la regardaient croyaient qu'elle périssait, mais elle ne faisait que se purifier davantage; et de même qu'un ignorant qui voit l'or se liquéfier, se répandre et se mêler avec la cendre, s'imagine qu'il se détruit et se perd, au lieu que l'ouvrier qui est bien au fait de tout cela, sait que le métal n'en devient que plus pur et qu'après la fusion il détache de toutes parts et recueille le brillant produit; de même pour notre martyre, les infidèles voyant sa chair se consumer et se détruire pensaient qu'elle devenait cendre et poussière; mais les fidèles savaient fort bien qu'en se consumant elle se débarrassait de toute souillure, et qu'elle s'élevait au ciel plus resplendissante après avoir acquis l'incorruptibilité. Et sur ce bûcher même, avant de naître à l'autre vie, elle remportait un triomphe éclatant sur les puissances ennemies, car ses chairs; en se désorganisant et en pétillant sous l'influence du feu, les mettait en fuite par une influence irrésistible. Lorsqu'un vaillant soldat s'est revêtu de ses armes d'airain, rien qu'avec le bruit de ses armes il épouvante les plus craintifs de ses adversaires; de même alors la bienheureuse Drosis faisait fuir les puissances infernales par le bruit de sa chair qui brûlait, et non-seulement par ce moyen, mais par un autre encore qui n'était pas moins efficace. Car dès qu'elle fut montée sur le bûcher et que la fumée en s'élevant eut rempli les airs, cette fumée suffoquait tous les démons qui volaient dans l'espace, éloignait Satan et purifiait l'air lui-même. En effet, il avait été souillé parla fumée des idoles , or il s'élevait maintenant une autre fumée toute différente , qui enlevait les souillures causées par la première.

On peut encore comparer ce bûcher à une source. En effet, comme si la bienheureuse Drosis se fût dépouillée de ses vêtements dans une fontaine pour y laver son corps, ainsi elle dépouilla plus facilement que toute espèce de vêtement son enveloppe de chair dans cette flamme, y rendit son âme plus éclatante, et se hâta d'aller trouver l'époux à la lueur des flambeaux portés par les anges. Car si les anges portèrent dans le sein d'Abraham le pauvre Lazare tout couvert d'ulcères, à plus forte raison escortèrent-ils Drosis , qu'ils vinrent chercher dans cette fournaise comme dans la chambre d'un saint hyménée, comme dans un lit nuptial, pour la conduire là-haut chez le céleste époux. Et pourquoi ai-je encore appelé ce bûcher une teinture ? C'est qu'après être devenue dans un bain merveilleux une pourpre royale, Drosis fut envoyée au Roi des cieux, et qu'elle monta au céleste séjour toute pleine de confiance, le Christ tenant de sa main invisible la tête sacrée de la martyre, et la plongeant dans le feu comme dans une onde baptismale. O bûcher admirable! quel trésor il renfermait, que cette poussière et cette cendre était plus précieuse que tout l'or du (425) monde, plus suave d'odeur que tous les parfums, d'une valeur supérieure à toutes les pierreries ! Car tout ce que ne sauraient faire la richesse et l'or, les restes des martyrs le peuvent faire. L'or. n'a jamais chassé la maladie, ni mis en fuite la mort, tandis que les ossements des martyrs ont obtenu ces deux résultats, soit du temps de nos ancêtres, soit même à notre époque. Et du reste, nous ne sommes pas les seuls à le savoir, même avant l'avènement du Christ, les justes eurent parfaitement connaissance de cette vérité ; en effet, lorsque tout Israël sortit d'Egypte, les uns ayant pris avec eux de l'or, et d'autres de l'argent, Moïse, pour toute richesse, prit les ossements de Joseph qu'il avait recueillis, et les emporta avec lui comme le plus grand des trésors et la source de biens innombrables.

5. Mais on va peut-être me faire une question : Pourquoi les emporta-t-il d'Egypte en Palestine? c'est en effet l'un de ces points qu'il est nécessaire d'examiner plus que jamais en un jour employé à honorer la mémoire des martyrs. Beaucoup de personnes donnent sur leur sépulture des indications précises, et chargent leur famille , dans le cas où ils viendraient à mourir à l'étranger, de rapporter leurs restes dans leur patrie pour les y ensevelir; et si nous blâmons leur pusillanimité à cet égard, ils nous opposent ce fait historique : quand nous leur disons qu'il n'importe en rien d'être enterré dans son pays ou ailleurs, ils nous répondent : Pourquoi donc alors, s'il n'importe en rien, Moïse recueillit-il les ossements de Joseph en Egypte pour les emporter en Palestine ! Et moi, je vais même dire plus : non-seulement Moïse les prit, mais Joseph en mourant lui avait ordonné de les prendre. Voici en effet le texte de ce que j'ajoute comme plus important : Dieu, dit Joseph, vous visitera, et vous emporterez mes ossements. (Gen. L, 24.) Pourquoi donc Joseph a-t-il donné cet ordre, et pourquoi Moïse y a-t-il obéi ?

La question vaut la peine d'être examinée. Comment ! ce patriarche qui a méprisé la vie présente elle-même et qui n'a eu pour tout ce qui est ici-bas que du dédain, lui dont le monde n'était pas digne, qui n'y était que comme un hôte et un étranger, lui qui chaque jour songeait aux choses du ciel, lui dont les regards étaient tournés vers la Jérusalem céleste, cet homme qui pendant sa vie renonça, pour la crainte de Dieu, à sa patrie et à sa liberté, eut pour séjour une prison, et ne s'inquiéta pas des piéges qu'on lui tendit; ce même homme, sur le point de mourir, devient pusillanime au point de se mettre si fort en peine de la translation de ses ossements, et il ordonne si longtemps à l'avance d'emporter ses restes hors du pays l Qui aurait dit cela? En effet, quel avantage, quelle utilité peut-il y avoir pour un mort dans la translation de ses restes? A quoi bon cette recommandation? Ce n'est pas de ses ossements qu'il se préoccupait, mais nous pouvons admettre qu'il craignait l'idolâtrie des Egyptiens. Comme il leur avait rendu des services nombreux et signalés, qu'il avait été leur pourvoyeur et leur intendant, comme il avait trouvé contre la famine les plus grands soulagements, comme le premier, et seul, il avait découvert et publiquement révélé ce qui n'était connu de personne , qu'en expliquant les songes il avait non-seulement prédit la famine, mais encore préparé le remède convenable, qu'enfin il avait tellement rempli les greniers de l'Egypte, que personne ne s'était ressenti de la présence des Hébreux; de peur d'être regardé comme un Dieu après sa mort à cause de la grandeur de ses bienfaits, ces peuples barbares défiant volontiers les hommes, afin donc de supprimer tout sujet d'idolâtrie, il ordonna qu'on emportât ses os dans sa patrie. Voilà un des motifs; mais il y en a un autre qui est incontestable, car c'est d'après l'Ecriture que nous devons y ajouter foi. Quel est ce second motif ? Il savait pour l'avoir appris de son père, à qui son aïeul l'avait lui-même transmis, que les Egyptiens tiendraient les Hébreux plusieurs années en esclavage et les feraient souffrir. Car ta postérité habitera pour un temps le sol étranger, on la tiendra en esclavage et on la fera souffrir pendant quatre cents ans (Gen. XV, 13); c'est Dieu qui tient ce langage à Abraham. Joseph voulait donc empêcher que, découragés par la longueur du temps et ne pouvant supporter leur misère, ils ne désespérassent du retour et ne se laissassent abattre ; il leur donna donc le gage d'espérance le plus puissant, en leur prédisant qu'on remporterait ses os; en effet, ils devaient dès lors se dire en eux-mêmes, que si cet homme juste n'avait été fortement et exactement convaincu que toute la nation des Hébreux retournerait au pays de Chanaan, il n'aurait donné aucun ordre au (426) sujet de ses restes; ils avaient ainsi une démonstration incontestable, un motif d'espérance assurée du retour dans la patrie. Voulez-vous une preuve de cette vérité, voulez-vous voir que, s'il prédit le sort de ses os, ce n'est pas qu'il se préoccupât de sa sépulture, mais que c'était pour redresser leur incrédulité ? Ecoutez ce que dit saint Paul : C'est par la foi que Joseph en mourant fit mention du départ des enfants d'Israël et donna des ordres au sujet de ses os. (Hébr. XI, 22.) Que veut dire Par la foi? Cela signifie qu'il prévoyait les événements qui devaient s'accomplir longtemps après; et la possession que ses descendants reprendraient certainement un jour du pays de leurs pères. Ce fut pour le prouver aux Hébreux que Joseph leur prédit ces deux faits distincts; et ce fut un spectacle admirable et surprenant que cette translation des ossements du patriarche lors de la sortie d'Egypte. Ce même Joseph qui les avait amenés en Egypte, marchait encore à leur tête maintenant qu'ils en sortaient, et il les encourageait à la patience et à l'espérance en l'avenir, car en voyant ces restes sous leurs yeux, ils se ressouvenaient de toute son histoire; ils repassaient dans leur esprit, et les embûches de ses frères, et cette citerne où il fut descendu, et le péril auquel sa vie fut exposée, et son séjour dans la prison, et tous les autres malheurs qui lui arrivèrent. Puis , considérant qu'après toutes ces infortunes, il était devenu un puissant prince, le plus haut personnage de l'Egypte, l'administrateur et l'intendant d'un peuple si nombreux; alors ils concevaient un sérieux espoir d'être un jour délivrés des maux qui les assiégeaient continuellement; les ossements de ce juste leur apprenaient que nul de ceux qui ont mis leur confiance en Dieu, et qui ont attendu son appui, n'a jamais été abandonné.

En effet, lors même que des événements affligeants et fâcheux viendront interrompre et entraver les promesses de Dieu, ils ne pourront jamais frustrer de leur résultat ceux qui espèrent en lui, mais les prédictions se réaliseront certainement suivant les décrets du ciel et rendront plus glorieux encore ceux qui auront attendu avec patience l'accomplissement de tous les oracles divins. Voilà donc pourquoi Joseph avait donné des ordres au sujet de sa sépulture.

6. N'attachons donc pas tant d'importance à être ensevelis dans notre pays et ne craignons pas la mort, mais le péché. Car ce n'est pas la mort qui a enfanté le péché, mais le péché qui a engendré pour nous la mort, et la mort est devenue le remède du péché. Pour vous convaincre qu'il faut redouter non pas la mort, mais le péché, écoutez ce que dit le Prophète : La mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux (Ps. CXV,15), et ailleurs : La mort des pécheurs est mauvaise. (Ps. XXXIII, 22.) Vous voyez que ceux qui veillent à leurs propres intérêts peuvent même retirer de la mort les plus grands fruits, tandis que ceux qui négligent leur salut et vivent avec lâcheté , ce sont eux qui la subissent à titre de châtiment. Et ce que je dis là, ce n'est pas non plus sans motif, mais c'est que j'entends souvent bien des gens, parlant de tel et tel genre de mort, flétrir les unes, quoiqu'elles ne soient nullement répréhensibles et n'en point blâmer d'autres qui . méritent cependant la plus sévère condamnation, c'est pourquoi je veux aujourd'hui éclaircir encore cette question. C'est également du reste un point de doctrine fort bien à sa place en un jour employé à honorer les martyrs. J'entends dire souvent :un tel est mort plus ignominieusement qu'un chien, à l'étranger, sans personne de sa famille pour assister à ses obsèques et le mettre en terre , à peine quelques voisins se sont invités l'un l'autre; on a fait une espèce de quête pour l'ensevelir seulement et il n'a pas eu de tombeau. Eh bien ! pour que cela cesse de vous affliger, il est nécessaire de rectifier cette opinion. Mourir ainsi, ce n'est pas mourir plus misérablement qu'un chien : ô homme qui m'écoutez , celui qui meurt plus misérablement qu'un chien, c'est celui qui meurt en état de péché et non celui qui voit finir ses jours en pays étranger. Ne venez pas me citer tel autre personnage qu'on aura porté sur un lit tout doré, au milieu du cortége de la ville entière, des louanges de la foule, sur un monceau immense de draperies d'or et de soie, car tout cela n'est pas autre chose qu'offrir aux vers un festin plus somptueux. Ne me montrez donc pas cet homme, ou bien montrez-le moi, lui qu'on escorte aujourd'hui avec tant d'honneur, montrez-le moi en ce jour solennel où Jésus-Christ siégera sur son tribunal sublime; faites-moi voir cet homme quand on l'introduira, qu'on l'appellera, qu'on lui fera rendre compte de ses paroles, de ses actions, de ses pensées. Car alors personne de cette foule d'ici-bas ne prendra sa défense, ne le soustraira au (427) châtiment, à la vengeance; ces cris, ces louanges d'aujourd'hui ne lu protégeront pas; mais la tête baissée, l'âme déconcertée, tout confus de ses propres oeuvres qui seront sa con1ainnation, il sera emmené, entraîné par les puissances du mal au séjour des supplices éternels, il grincera alors des dents de la manière la plus cruelle, gémissant désormais en vain et dévoré d'insupportables douleurs.

Voilà ce qu'il souffrira là-haut; mais sur cette terre même, il se passera des choses qui lui seront insupportables. Après ces louanges officielles et payées, ou dictées par une crainte quelconque, il entendra tout le monde l'accuser; dans les carrefours, sur la place publique, dans les maisons particulières, dans les tavernes ou autres boutiques, sur les chemins, à la campagne; partout enfin chaque passant racontera plein de frayeur cette mort à ceux qu'il rencontrera, chacun dira : Quels maux il va éprouver maintenant, quelle vengeance lui est réservée : quels châtiments l'attendent ! A quoi lui a servi sa vie en ce monde ? qu'a-t-il gagné de plus à son avidité? Il est parti, laissant à d'autres ses richesses, et lui, il a emporté ses péchés dans la tombe; de tous côtés s'élèvent une foule d'accusateurs qui, même sans avoir eu rien à souffrir de lui, plaignent les victimes de ses injustices. Et en effet, il en est de cela comme des bienfaits : ceux-mêmes qui n'en ont point reçu, félicitent les personnes qui en ont été l'objet, et donnent des éloges au bienfaiteur. De même en fait d'injustices, même les gens qui n'ont reçu aucune atteinte, plaignent les victimes, et flétrissent l'auteur. C'est pourquoi saint Paul nous dit : La mort des pécheurs est mauvaise; elle l'est à cause des accusations d'ici-bas , et à cause des châtiments d'en-haut. Voilà celui qui meurt plus ignominieusement qu'un chien ; mais il n'en est pas ainsi du juste; il a beau mourir dans un désert, sans personne. pour l'ensevelir, personne pour assister à ses derniers moments, il trouve en quittant ce monde un tombeau qui lui suffit, c'est la confiance qu'il a en Dieu; il a un cortége admirable, puisque les anges sont là qui accompagnent son âme, comme je l'ai déjà montré en parlant de Lazare ; enfin, il a sur terre, après sa mort, de nombreux panégyristes de la vie qu'il a menée ; s'il laisse des enfants, tous les habitants de la ville seront leurs tuteurs et leurs protecteurs, reversant ainsi sur eux l'affection qu'on portait à leur père. Celui au contraire qui meurt dans le péché, dans la cupidité, s'il reste de lui des enfants, il leur lègue en héritage la haine qu'il avait attirée sur lui-même, il les abandonne au milieu d'ennemis. S'il meurt sans enfants, les constructions, les autres biens qu'il avait acquis par ses rapines et son avidité, font subsister contre lui une accusation éternelle. Il n'en est pas de même du juste : à son départ, il recueille une foule d'avantages; il est utile à tous les vivants par le souvenir de sa propre vertu, il les rend meilleurs. Les pécheurs au contraire sont encore punis par là ; car ce n'est pas seulement de leur vivant, mais jusques après leur mort, qu'ils nuisent à beaucoup de monde en laissant partout des exemples de leur avarice. A présent donc que vous êtes instruits sur ce point, cessez de plaindre ceux qui meurent à l'étranger, mais plaignez ceux qui meurent dans le péché ; ne proclamez pas heureux ceux qui finissent leurs jours dans leur maison et dans leur lit, mais ceux qui les terminent dans la vertu; et nous-mêmes, cultivons la vertu et fuyons le vice. Car la première profite aux vivants et aux défunts, et le second nuit aux morts en deux façons, en les couvrant de honte et en les conduisant aux châtiments éternels. Que Dieu donc, qui a daigné accorder à la sainte martyre qui nous a rassemblés ici en ce jour; la faveur de s'armer, de combattre, de vaincre, et d'être couronnée, nous juge tous dignes aussi, à notre dernier jour, de sortir de la vie présente fidèles à ses commandements et à ses lois, et de pouvoir ainsi entrer dans les mêmes tabernacles que notre sainte, et y jouir des biens éternels: puissions-nous tous obtenir ce bonheur par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il,

 

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR LES MARTYRS ÉGYPTIENS.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Nous n'avons aucun renseignement qui puisse nous apprendre d'une manière certaine si cette homélie fut prononcée à Antioche ou à Constantinople. Tillemont pense que ce fut dans cette dernière ville, et voici sur quoi il se fonde : l'occasion de ce discours fut une translation de reliques que l'on avait amenées d'Egypte dans la ville où il fut prononcé : or, on en transportait beaucoup plus souvent à Constantinople qu'à Antioche. Du reste, il n'y a pas d'autre preuve ; c'est aux érudits à juger de la valeur de cette conjecture.

1° Saint Chrysostome loue les Egyptiens de répandre en tous pays les reliques de leurs saints; elles sont pour les villes une protection puissante. — 2° Tourmenter les martyrs, c'est s'attaquer à Dieu même. — Les chrétiens condamnés aux mines. — Nous devons préférer la vie pénible et dure à une existence molle et passée dans les plaisirs.

1. Dieu soit béni de ce qu'il nous vient des martyrs de l'Egypte même, de cette terre de révolte contre Dieu, de ce pays d'insigne folie, de ce foyer du langage de l'athéisme et des paroles blasphématoires; béni soit Dieu de ce qu'il se trouve des martyrs non-seulement en Egypte, mais encore dans le voisinage, dans les contrées environnantes et même par toute la terre. Lorsqu'il arrive une année où les denrées sont abondantes , les habitants du pays voyant que le rapport est plus que suffisant aux besoins de la population, envoient une partie de la récolte aux contrées étrangères, tant pour leur prouver leur bon vouloir que pour acheter d'elles avec facilité, en échange des biens dont ils regorgent, ceux dont ils ont besoin à leur tour. C'est ce qu'ont fait les Egyptiens pour les champions de la foi. Voyant que la grâce de Dieu en avait produit chez eux un grand nombre, ils n'ont pas voulu restreindre à leur pays cet insigne présent de Dieu; ils ont envoyé ces trésors par toute la terre, afin de prouver leur charité pour leurs frères, de rendre gloire à notre Maître à tous, et en même temps pour faire honneur auprès de toutes les nations à leur propre pays, et montrer qu'il est la métropole de la terre entière. Ainsi des motifs frivoles et mesquins, des bienfaits qui ne profitent qu'à notre vie actuelle ont été assez puissants pour attirer cet honneur à plusieurs cités; or, voici une contrée qui nous envoie dans sa munificence, non pas un de ces dons fragiles et périssables, mais des héros qui ont valu, même après leur mort, une puissante protection aux villes qui ont eu le bonheur de les posséder : je vous le demande, n'est-il pas juste qu'un tel pays, bien plus que tout autre, recueille d'un tel bienfait ce titre de prééminence? En effet, les corps de ces martyrs sont pour notre ville un rempart plus assuré que les murailles les plus solides, les plus indestructibles; tels que des roches élevées qui s'avancent de tous côtés, ils repoussent non-seulement les attaques de ces ennemis sensibles et visibles, mais encore les embûches des esprits invisibles, ils renversent et détruisent toutes les combinaisons de Satan, avec autant de facilité qu'un homme vigoureux renverserait et bouleverserait des jeux d'enfants. Les différentes inventions humaines, telles que les murailles, les fossés, les armes, la multitude des soldats, tous les moyens enfin qu'on a pu imaginer pour la sécurité des habitants, un ennemi peut en venir à bout avec des ressources (429) de même nature, mais plus nombreuses et plus puissantes encore; lorsqu'au contraire, une ville est défendue par les corps des saints , ses ennemis auront beau dépenser des sommes immenses, ils ne pourront jamais opposer à cette place des moyens d'attaque proportionnés. Mais ce n'est pas seulement contre les piéges des hommes et les artifices des démons que ce trésor nous est utile , mes chers auditeurs ; notre commun Maître fût-il irrité contre nous à cause du nombre de nos péchés, nous pourrions encore, en lui présentant ces corps sacrés, obtenir pour notre cité une prompte miséricorde. Même du temps de nos ancêtres, les personnages qui avaient accompli de grandes choses se servaient ainsi des noms des saints ; en ayant recours à l'invocation d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ils obtenaient des consolations et recueillaient un grand fruit de la mémoire qu'ils faisaient de leurs noms; et nous, qui avons à présenter à Dieu, non pas de simples appellations, mais les corps même qui ont combattu, combien ne pourrons-nous pas davantage obtenir sa miséricorde, nous le rendre indulgent et favorable ! Ce que je vous dis là n'est point une vaine exagération, plusieurs le savent tant parmi les gens d'ici que parmi ceux qui sont venus d'autre part, ils savent quelle est la puissance de ces saints et ils rendent témoignage à mes paroles, ayant appris par expérience de quel crédit ces martyrs jouissent auprès de Dieu, et cela est tout naturel. En effet, ce n'est pas avec indifférence qu'ils ont lutté pour la cause de la vérité; ils ont résisté contre la violence impétueuse et insupportable du démon avec autant de patience et d'énergie que s'ils eussent été dans des corps de pierre ou de fer, et non dans une enveloppe périssable et mortelle ; ils ont combattu comme s'ils eussent déjà passé à l'état impassible et immortel que ne sauraient abattre les dures et douloureuses nécessités de la matière. Des bourreaux, pareils à une troupe de bêtes sauvages, cruelles et féroces, environnaient leur corps de toutes parts, occupés à déchirer leurs flancs, à lacérer leurs chairs, à dépouiller, à mettre à nu leurs os, sans que rien pût les arrêter dans leur fureur inhumaine et sanguinaire. Tourmentant avec acharnement leur dos et leurs entrailles et pénétrant jusqu'au plus profond de leur organisation, ils ne pouvaient parvenir à trouver, pour l'en arracher, le trésor de la foi renfermé en eux. Vous eussiez dit le siège d'une ville très-opulente, regorgeant de richesses, renfermant d'immenses trésors, et une soldatesque qui, après s'être emparée des murs, serait arrivée auprès de la précieuse cachette, et là enlevant les portes, arrachant les verroux, creusant le sol et fouillant partout, n'aurait pu trouver enfin les trésors, pour s'en aller chargée de ce butin. Tels sont, en effet, les biens de l'âme: les souffrances physiques ne nous les font pas livrer si notre âme les garde avec fermeté ; quand même on enfoncerait notre poitrine, qu'on y saisirait le coeur et qu'on le déchirerait en mille pièces, du moment que la foi a confié à notre âme ce trésor, notre âme ne le lâchera point. Or, ceci est l'œuvre de la grâce de Dieu qui gouverne toutes choses et qui a le pouvoir d'opérer des choses extraordinaires dans des corps débiles. Et ce qui est le plus étonnant, c'est qu'avec toute leur rage , non-seulement ils n'ont pu rien soustraire de ces trésors si bien renfermés , mais qu'ils les ont fait garder avec plus de sûreté encore, et qu'ils ont même ajouté à leur éclat et à leur abondance. Car ce n'était plus seulement leur âme , mais leur corps lui-même qui avait reçu un accroissement de grâce, et ce corps, loin de perdre par ce morcellement et ces déchirements multipliés la force qu'il avait déjà, acquérait au contraire une plus grande et plus puissante énergie. Quoi de plus admirable qu'une pareille victoire? ces captifs complètement réduits que l'on garrottait, et que l'on torturait ensuite arbitrairement, on ne put parvenir à les vaincre, au contraire, ce furent leurs persécuteurs qui éprouvèrent un pitoyable, un misérable échec. C'est qu'ils ne faisaient pas la guerre à leurs victimes, mais à Dieu qui habitait en elles; or, lorsqu'on s'attaque à Dieu , il est de toute nécessité que l'on soit vaincu, et d'une manière notable; on est puni rien que pour sa tentative : ce sont là, je crois, des vérités claires pour tout le monde.

2. Telles sont donc les victoires des saints. Or, si les luttes et les combats sont si admirables et si surprenants, que dirons-nous des récompenses et des couronnes qui leur sont réservées pour leur patience. Car ils n'en furent pas quittes pour ces épreuves, et là ne s'arrêta pas leur course ; ils avaient encore à s'avancer plus loin dans la carrière : l'esprit du mat espérait, en ajoutant de nouveaux supplices aux premiers, faire tomber les athlètes, et (430) Dieu, dans sa miséricorde, le permit ainsi au lieu de s'y opposer, car c'était rendre plus évidente à tous les yeux la fureur des infidèles et faire tresser pour les martyrs des couronnes plus nombreuses et plus brillantes. On vit se renouveler l'exemple de Job et du démon : celui-ci demandait à Dieu contre Job un surcroît de tourments, espérant qu'en ajoutant à ses malheurs il viendrait à bout de ce valeureux champion de la foi ; et Dieu y consentait; il acquiesçait aux malicieuses demandes de l'esprit malin, rendant ainsi plus illustre son propre athlète. C'est ce qui eut lieu pour nos martyrs. Quand le tyran, avec plus de cruauté que les bêtes les plus féroces, eut lacéré leur corps de toutes parts, et ensanglanté sa langue et sa bouche, sinon du sang même des martyrs, du moins de ces sentences barbares et inhumaines, vaincu enfin par la fermeté des victimes, et suffisamment gorgé de cet atroce festin, il se retira pris de satiété. Voyez en effet combien fut grande la patience des saints, pour avoir pu, avec leurs souffrances, rassasier une pareille rage. Mais il revint à la charge avec fureur, jaloux de surpasser les bêtes sauvages par d'autres espèces de cruautés. Car les bêtes ne vont à leurs sanglants repas que poussées par la nécessité de leur nature, et quand elles sont rassasiées, elles s'éloignent; verraient-elles alors des milliers de cadavres, elles ne toucheraient à aucun. Mais ce monstre ne vint assouvir sa voracité que par une méchanceté calculée, et une fois repu de leurs chairs, il trama contre eux un autre stratagème, ce fut de les livrer à la mort la plus lente et la plus cruelle, en les condamnant à travailler sans relâche dans les mines. O démence ! après une preuve si claire de leur courage et de leur constance, il espéra encore qu'il en viendrait à bout par ce nouveau moyen. Les voilà donc dans la compagnie des bêtes sauvages, ces saints personnages, les compagnons des anges, les citoyens du ciel, inscrits pour l'éternité au nombre des habitants de la Jérusalem d'en-haut. Le désert était devenu désormais plus saint que n'importe quelle cité. Car chaque jour dans les cités on avait l'audace de donner de ces ordres inouïs et tyranniques; tandis que le désert était exempt de ces mesures d'inhumanité. Ce n'étaient dans les tribunaux qu'actes impies et ordres sacrilèges ;les déserts, au contraire, n'avaient pour citoyens que les plus fidèles observateurs des lois, des hommes qui étaient devenus des anges; et le désert était devenu le rival du ciel quant à la vertu de ses habitants. Et si par nature le supplice était des plus cruels, il devenait par le zèle des victimes, léger, facile, aisément supportable. Ils croyaient alors voir une multiplication de lumière, et selon l'expression du Prophète : La lune sera comme le soleil et le soleil sera septuple (Isaïe, XXX, 26), ils croyaient que cette lumière était déjà leur partage. Car il n'est rien, non, rien de plus joyeux qu'une âme que Dieu a jugée digne de souffrir pour Jésus-Christ quelqu'une de ces choses qui nous paraissent terribles et intolérables. Ils se figuraient déjà être transportés au ciel et mêlés aux choeurs des anges. En effet, qu'avaient-ils besoin dès lors du ciel et des anges, puisque Jésus-Christ, le Maître des anges était avec ces saints martyrs dans le désert? Si Jésus-Christ est au milieu de nous, lorsque nous sommes deux ou trois rassemblés en son nom, à plus forte raison était-il au milieu d'eux, puisqu'ils étaient réunis là pour être continuellement tourmentés, non pas en son nom, mais pour son nom. Car, sachez-le, sachez-le bien, il n'est pas de supplice plus cruel que celui-là, ceux que cette sentence vint frapper, eussent préféré souffrir mille morts d'un genre différent, plutôt que d'avoir à supporter les douleurs dont cette condamnation est la source. On les jeta dans les mines, où il fallait déterrer l'airain, eux qui étaient bien plus précieux qu'une mine d'or, eux qui étaient d'un or immatériel, que ne déterrent pas les mains des condamnés, mais qu'avait découvert le zèle de ces hommes fidèles; ils travaillaient aux mines, eux qui regorgeaient de trésors immenses. Quoi de plus dur et de plus douloureux qu'une pareille existence? Ils voyaient s'accomplir aussi sur eux ce que dit saint Paul en parlant des grands hommes, des saints illustres d'autrefois : Ils allèrent çà et là, vêtus de peaux de moutons, de peaux de chèvres, dans les privations, dans l'oppression et les mauvais traitements, eux dont le monde n'était pas digne. (Hébr. XI, 37, 38.) Ils erraient dans les déserts, les montagnes, les antres et les cavernes. C'est l'exemple qui s'est renouvelé sous notre génération.

Ainsi, mes chers auditeurs, puisque nous savons, nous aussi, que de nos jours comme autrefois, depuis enfin qu'il existe des hommes, tous ceux qui ont été chéris de Dieu ont eu en partage une vie de tristesse et de peines, une (431) vie remplie de maux , ne recherchons pas cette existence molle, relâchée, pleine de langueurs, mais au contraire la vie laborieuse, pénible, féconde en tribulations et en malheurs. De même en effet que ce n'est pas en se livrant au sommeil, à la nonchalance et au luxe, qu'un athlète peut obtenir des couronnes, ni un soldat conquérir des trophées, ni un pilote arriver au port, ni un cultivateur voir ses greniers bien garnis; de même, ce n'est pas non plus en passant sa vie dans la nonchalance que le fidèle peut obtenir les biens promis. Ainsi, pour toutes les choses de la vie , on fait passer la peine avant le plaisir, les dangers avant la sécurité, et cela, quand il doit nous revenir de ces peines un si mesquin et faible avantage; eh bien ! quand c'est le ciel qui nous est proposé , quand il s'agit d'arriver aux mêmes honneurs que les anges, de jouir d'une vie sans fin dans la société des anges, et au milieu de biens tels qu'il n'est pas même possible de l'imaginer ou de l'exprimer, ne serait-il pas insensé de s'attendre à obtenir tout cela par la mollesse et la lâcheté de la vie, par l'indolence de l'âme , et de ne pas daigner y mettre autant d'ardeur qu'à la poursuite des choses de cette vie? Non, je vous en conjure, ne soyons pas si mal avisés pour nous-mêmes et pour notre salut, mais considérons ces saints martyrs, ces généreux et patients athlètes, qui nous. ont été donnés pour nous servir de flambeaux; réglons notre vie sur leur constance et leur fermeté, afin qu'aidés de leurs prières nous puissions après notre départ d'ici-bas, les voir, les embrasser, et être admis dans leurs célestes tabernacles : fasse le ciel que nous obtenions tous ce bonheur par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

HOMÉLIE EN L’HONNEUR DU SAINT MARTYR PHOCAS ET CONTRE LES HÉRÉTIQUES AINSI QUE SUR LE PSAUME CXLI : " J'AI CRIÉ VERS LE SEIGNEUR, J'AI FAIT ENTENDRE A DIEU MA PRIÈRE. "

AVERTISSEMENT A ANALYSE.

Il est surprenant que Fronton du Duc mette en doute si ce discours a été prononcé à Constantinople ou à Antioche, lorsqu'il est clair comme le jour que c'est à Constantinople. En effet, outre ce qu'on trouve au début, que le saint martyr est arrivé la veille du Pont, ce qui fait voir que c'est dans la ville impériale ; qu'y a-t-il de plus significatif, pour désigner Constantinople, que le passage suivant : Laissons la ville déserte, et accourons au tombeau du martyr; car les princes eux-mêmes y conduisent comme nous leur cortège. Quelle excuse y a-t-il pour un particulier, quand les princes quittent leur demeure royale pour venir s'asseoir au tombeau du martyr ? C'est donc , sans aucun doute, à Constantinople que saint Chrysostome a prononcé ce discours.

Après quelques mots sur le saint martyr Phocas, il prend à partie les anoméens contre lesquels il eut à lutter, non pas à Antioche seulement, mais aussi à Constantinople. — Tout dans ce discours est visiblement de Chrysostome : style, argumentation, figures, comparaisons : il est donc singulier que Savile ne soit pas sûr de son authenticité (peri gnesiotetos) ; du reste, comme il n'apporte aucun motif de son hésitation, et qu'en effet il ne pouvait en donner aucun, on peut dire en toute sûreté qu'il a porté ce jugement an hasard, sans avoir examiné la question.

On ne peut guère assigner de date certaine à cette homélie. Il y a quelque indication vague dans ces paroles de Chrysostome : Et moi. donc pareillement, si je combats les hérétiques, ce ne sont pas les hommes eux-mêmes que j'attaque, mais c'est l'erreur que je veux détruire en eux, c'est que je veux les purifier de la contagion. J'ai pour habitude d'endurer la persécution, et non d'être persécuteur; de souffrir qu'on me chasse, et non de chasser moi-même les autres. S'il désigne par là la première persécution qu'il eut à souffrir, celle où il fut exilé, après quoi il ne tarda pas à venir reprendre possession de son siège, il faut rapporter cette homélie à la fin de l'année 403, ou au commencement de 404. Comme il est certain que Chrysostome n'avait pas eu d'autres persécutions à souffrir avant celle-là, cette date parait assez vraisemblable.

Voici la dissertation de Fronton du Duc à propos de saint Phocas, martyr : " Saint Grégoire de Nazianze parlé du martyr Phocas à Vitatianus : il lui écrit qu'il y avait, auprès de Trapézonte, une église sous son invocation. Dans le catalogue de la bibliothèque d'Augsbourg , il est fait mention d'André Chartophylax, auteur d'un panégyrique du saint martyr Phocas le Thaumaturge, dont le manuscrit est conservé dans cette bibliothèque. Et dans te martyrologe romain, nous lisons, à la date du 5 mars, cette indication empruntée à Grégoire de Tours : De gloria Mortyrum : Natalis S. Phocœ opud Antiochiam. (Naissance de saint Phocas auprès d'Antioche). Et le 14 Juillet : Sinope in Ponto S.. Phocœ martyris ejusdem civitatis episcopi (A Sinope, ville du Pont, naissance de saint Phocas, martyr, évêque de la même ville) ; saint Adon, dans sa chronique, atteste " que ses reliques furent transportées à Vienne, en Gaule. Dans l'Horologium des Grecs, on trouve au 22 juin : e akanomide tou Deipsanou tou agiou ieromarturos phoka ce qui, dans l'édition d'Usuard, publiée par Molanus, est traduit par : Reportatio Lipsani sancti Hieroinartyris Phocae ; et dans le calendrier des Grecs, traduit par Génébrard : Translatio Reliquiarum Phocae Martyris; puis encore, au 22 septembre, tou agiou ieromarturos phoka. Dans le Menologium publié en grec à Venise, le martyre des deux Phocas est brièvement résumé à la même date du 22 septembre. A l'égard du premier tou agiou ieromarturos phoka tou Thaumatourgou (le saint hiéromartyr Phocas le Thaumaturge), il est dit qu'il était fils de Pamphile et " de Marie, qu'il naquit à Sinope, ville du Pont, et que, dés sa plus tendre enfance, il fut célèbre par ses miracles, et que son martyre lui fut annoncé par le prodige que voici : une colombe vint se poser sur sa tête et y plaça une couronne en prononçant d'une voix humaine les paroles suivantes : " Le calice est mêlé et il faut que tu le boives. " Dieu lui accorda en effet cette grâce, car, sous l'empereur Trajan , il souffrit le martyre par le glaive et par le feu, et, après sa mort, ses miracles continuèrent à le rendre célèbre. — Quant an second Phocas, suivant le même Menologium, il était jardinier, natif aussi de Sinope ; il donna l'hospitalité à des satellites qui le cherchaient pour le tuer ; il leur découvrit qui il était, comme le d raconte saint Astère , dans Lippomani ; les satellites lui coupèrent la tête et il devint ainsi une victime agréable à Dieu. De ces deux saints, nous pensons que le premier, celui qui fut évêque , est celui dont l'homélie suivante fait l'éloge, parce que, en tête du discours, il est qualifié de hiéromartyr, et l'on voit par le Menologium que les Grecs donnent plus ordinairement ce titre d'honneur aux évêques ou aux prêtres qui ont eu la gloire du martyre, tels que saint Ignace, saint Denis, saint Blaise, de même qu'ils appellent ieromonakous; les moines qui ont été créés prêtres et introduits dans la hiérarchie ecclésiastique. "

1° Saint Chrysostome engage les fidèles qui ont été absents à la cérémonie de la veille, à assister à celle-ci; il leur représente que les princes mêmes y sont venus, ce qui rendrait plus inexcusable la négligence des simples particuliers. — Les honneurs que nous rendons aux martyrs n'augmentent point leur gloire, mais nous attirent des bénédictions. — L'orateur profitera du psaume (434) du jour pour combattre l'hérésie. — Il ne combattra pas les hommes, mais leurs mauvaises doctrines. — 2° Jésus-Christ lui-même a pardonné à ceux qui le maltraitaient, tandis qu'il a puni les offenses fades à ses serviteurs ; nous devons donc pardonner à nos persécuteurs, mais venger les offenses faites à Dieu. — 3° Il prouve aux anoméens, par différentes citations de l'Écriture, que les noms de Seigneur et de Dieu conviennent également soit an Père, soit an Fils, que par conséquent ces deux noms ont la même valeur, et que par conséquent aussi, le Fils et le Père ne sont pas moins grands l'un que l'autre. — 4° Ces fidèles qui assistent à un sermon. doivent y faire assez d'attention pour en reporter la substance à qui les interroge, soit en les rencontrant sur le chemin, soit quand ils sont rentrés chez eux. — Les maris particulièrement doivent cette édification à leurs femmes.

1. Elle était brillante hier, notre cité, brillante, resplendissante, non pas à cause de ses colonnades, mais à cause du martyr qui nous arrivait du Pont en grand cortége. Il a vu votre hospitalité, et il vous a comblés de bénédictions; il a loué votre ardeur, et béni cette foule accourue pour le recevoir. J'ai félicité ceux qui s'y étaient rendus et qui avaient participé au parfum de sainteté qu'il répand, et j'ai plaint ceux qui étaient restés ailleurs. Mais afin que leur perte ne soit pas irréparable, voici encore un second jour où nous le célébrons, afin que ceux qui, par négligence, n'étaient point venus, doublent par leur zèle les bénédictions que le martyr envoie. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, et je ne cesserai de le répéter : je ne demande pas la punition des péchés, mais je prépare de quoi guérir les malades. Vous n'êtes parvenus hier; accourez du moins aujourd'hui, pour voir le saint martyr conduit à l'endroit qui lui est réservé. Si au contraire vous l'avez vu hier escorté à travers la place publique, contemplez-le porté aussi sur les flots de la mer, afin que l'un et l'autre élément soit également rempli de ses bénédictions.

Que personne ne manque à cette solennité sainte; que la jeune fille ne reste. pas au logis, que la femme ne garde pas la maison ; laissons la ville déserte, et accourons au tombeau du martyr ; car les princes eux-mêmes y conduisent comme nous leur cortége. Quelle excuse y a-t-il pour un particulier, quand les princes quittent leur demeure royale pour venir s'asseoir au tombeau du martyr? Car le pouvoir des martyrs est si grand, qu'ils enveloppent dans leurs filets non pas seulement les particuliers, mais aussi les têtes couronnées; c'est là l'opprobre des païens, la honte de leurs erreurs, et l'extermination des démons ; ce sont là nos titres de noblesse, et, l’auréole de l'Église. Je m'unis au choeur dés martyrs, et je bondis de joie; c'est qu'en guise de prairie, j'ai sous les yeux leur trophée, et que les sources dont elle est arrosée, c'est le sang qu'ils ont versé : leurs ossements ont été consumés, et leur mémoire devient chaque jour plus nouvelle. Car il est aussi impossible d'éteindre la mémoire des martyrs que la lumière du soleil; c'est Jésus-Christ lui-même qui l'a déclaré: Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. (Matth. XXIV, 35). Mais différons jusqu'au moment convenable les éloges du saint martyr : nous venons d'en dire suffisamment touchant le zèle de ceux qui doivent se réunir ici, et donner de l'éclat à ce jour de fête. Ce que je vous disais hier, je le répète aujourd'hui, la présence d'une multitude nombreuse n'ajoutera rien à la gloire du martyr; mais c'est vous qui gagnerez, à venir visiter le martyr, des bénédictions plus abondantes. Celui qui regarde le soleil, ne rend pas l'astre plus resplendissant, mais il éclaire ses propres yeux; de même celui qui honore un martyr n'augmente pas la splendeur du martyr, mais c'est lui-même qui attire sur sa personne les rayons de ce foyer de bénédictions.

Faisons encore une fois de la mer un temple, en nous y rendant avec des flambeaux, portant le feu au milieu de l'eau, et couvrant l'eau de feu; que personne ne redoute la mer ; le martyr n'a pas craint la mort, et vous craindriez l'eau ? Mais nous avons déjà suffisamment parlé dans ce sens; prenons donc dans les paroles que vous avez entendues aujourd'hui de quoi vous servir votre nourriture accoutumée. Si nos corps sont à l'étroit, que notre âme ait des ailes; car je ne fais pas attention au peu de place que vous avez, mais bien au zèle qui vous anime. Comme un pilote aime une mer agitée, un orateur chrétien aime une église où un nombreux auditoire semble onduler comme les flots; car il n'y a ici ni onde amère, ni écueils, ni monstres : ce sont les vagues d'un océan qui exhale mille parfums; où les barques ne vont point d'une terre à une terre, mais s'élancent de la terre au ciel; ces barques ne sont point chargées de richesses, ce n'est pas de l'or ou de l'argent qu'elles portent, mais la foi, la charité, le zèle et la science chrétienne.

2. Lançons donc à la mer avec ardeur cette barque qui ne périt jamais, et qui n'essuie jamais de naufrage. Mais prêtez une grande (435) attention à nos paroles; car le psaume d'aujourd'hui nous engage dans une campagne contre les hérétiques, non pas pour renverser des hommes qui sont debout, mais pour relever des adversaires abattus : telle est la guerre que nous entreprenons ; des vivants,- elle n'a pas pour but de faire des morts, mais des morts elle doit faire des vivants ; c'est une guerre toute de douceur et de clémence. Et en effet, je n'attaque pas par mes actions , mais je poursuis par mes paroles, non pas l'hérétique, mais l'hérésie ; je n'ai pas d'aversion pour l'homme, mais je déteste son erreur, et je veux le ramener à nous ; je ne fais pas la guerre à l'être, car l'être est l'ouvrage de Dieu ; mais je veux redresser la croyance, que le démon a pervertie. C'est ainsi qu'un médecin, lorsqu'il soigne un malade, ne fait pas la guerre au corps, mais cherche à détruire le vice qui est dans le corps. Et moi donc pareillement, si je combats les hérétiques, ce ne sont pas les hommes eux-mêmes que j'attaque, mais c'est l'erreur que je veux détruire en eux, c'est que je veux les purifier de la contagion. J'ai pour habitude d'endurer la persécution, et non d'être persécuteur; de souffrir qu'on me chasse et non de chasser moi-même les autres. C'est par ce moyen que Jésus-Christ, lui aussi, a triomphé : il n'a pas crucifié les autres, il s'est laissé crucifier ; il n'a souffleté personne, mais on l'a souffleté. Si j'ai mal parlé, dit-il, témoignez du mal que j'ai dit ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? (Jean, XVIII, 23.) Ainsi le Maître de la terre se justifie à l'esclave du grand prêtre, quoique de cette bouche que l'on frappait, fussent sorties les paroles qui avaient dompté la mer et ressuscité Lazare depuis quatre jours au nombre des morts, ces paroles qui mettaient en fuite le mal, qui guérissaient les infirmités et les péchés. Voilà ce qu'il y a d'admirable cirez le Dieu crucifié. Il pouvait lancerla foudre, ébranler la terre, dessécher la main de cet esclave; et il n'a rien fait de tout cela; bien plus, il se justifie, et il triomphe par la douceur, vous apprenant, à vous qui êtes hommes, à ne jamais vous emporter ; si l'on vous met en croix, si vous recevez un soufflet, vous devez dire comme votre Maître : Si j'ai mal parlé, témoignes du mal que j'ai dit ; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? Et vous allez voir sa charité pour les hommes; vous allez voir comme il venge les injures que l'on fait à ses serviteurs, lui qui néglige ainsi la vengeance de celles qu'il reçoit lui-même. Il y eut autrefois un prophète qui vint pour confondre l'impiété d'un roi : il arriva, et s'écria : O autel, ô autel ! écoute mes paroles ! (III Rois, XIII, 2.) Le roi Jéroboam était alors à offrir de l'encens aux idoles : le prophète arrive, et c'est à l'autel qu'il s'adresse. Que fais-tu, ô prophète ? tu laisses l'homme de côté, et c'est à l'autel que tu parles ? Oui, vous répondra-t-il ? Et quel motif as-tu d'agir ainsi? C'est que l'homme est devenu plus insensible que la pierre même, voilà pourquoi je le laisse de côté, et je m'adresse à la pierre, pour vous apprendre que la pierre entend, et que l'homme n'entend pas. Ecoute, ô autel, écoute ! et à l'instant l'autel se brisa. Le roi étendit la main, voulant se saisir du prophète, et il ne put la ramener à lui. Vous le voyez, l'autel entendit mieux que le roi; vous voyez que si le prophète a laissé de côté l'être raisonnable pour s'adresser à l'ubjet privé de raison, c'est afin de corriger, par l'obéissance de l'objet inanimé, l'insensibilité et la perversité de l'homme. L'autel se brisa, et la perversité du roi ne fut point brisée. Mais considérez ce qui arriva: le roi étendit la main pour s'emparer du prophète, et aussitôt sa main sécha. Comme la vengeance exercée sur l'autel n'avait pas rendu le roi meilleur, celui-ci apprend alors à ses propres dépens que l'on doit obéir à Dieu. j'ai voulu, pour t'épargner, détourner ma colère sur cette pierre ; mais puisque la pierre ne t'a point servi de leçon, subis donc toi-même ton châtiment. Alors, il étendit sa main, qui à l'instant fut desséchée. Le prophète avait désormais le témoignage de sa victoire : le roi ne pouvait ramener à lui sa main. Où fut alors son diadème? qu'étaient devenus, et sa pourpre royale, et les armures, et les boucliers, et cette multitude de soldats et de lances? Dieu donna un ordre, et tout cela s'évanouit ; les grands de la cour étaient là, mais ils ne pouvaient secourir le roi ; ils n'étaient plus que les spectateurs de son châtiment. Il avait étendu la main : elle était devenue sèche : il avait sa récompense. Considérez l'exemple de l'arbre du paradis, et celui de l'arbre de la croix. Le premier était couvert d'un vert feuillage, et il enfanta la mort; le bois de la croix était sec, et il engendra la vie; il en fut de même de la main de Jéroboam : quand elle était vivante, elle enfanta l'impiété, et lorsqu'elle fut devenue sèche, elle amena l'obéissance ; voyez-donc par là (436) combien sont étranges les oeuvres de Dieu. Mais je reviens à ce que je disais : lorsque le Christ reçut un soufflet, il ne fit point de mal à celui qui le lui donna; et lorsqu'un de ses propres serviteurs allait être maltraité, Notre-Seigneur punit un roi; vous enseignant ainsi à venger les injures faites à Dieu, et à négliger celles qu'on vous fait. Mais, prêtez-moi votre attention, car lorsqu'il s'agit de combattre, on a besoin de prêter une oreille extrêmement attentive; écoutez donc bien, afin de savoir exactement dans quelle mesure je lie et je délie les péchés de nos adversaires, et comment je les combats et les accable. Lorsque dans un théâtre on voit lutter deux hommes, on se penche, on tient ses regards fixes et tout son corps tendu, pour voir une lutte pleine d'opprobre, une lutte qu'on aurait honte d'imiter

à plus forte raison devons-nous être, nous autres, très-appliqués à écouter les saintes Ecritures. Car si vous donnez des éloges à l'athlète, que ne vous faites-vous athlète? et si c'est une honte pour lui d'être athlète, pourquoi irritez-vous ce public qui lui donne des éloges? Mais ce ne sont point ici des luttes semblables, ce sont des luttes communes à tous, et également utiles à ceux qui parlent et à ceux qui écoutent. Car si je combats l'hérétique, c'est pour vous rendre athlètes vous-mêmes, et pour que vous puissiez, non-seulement par les paroles de vos psaumes, mais encore par votre discussion, réduire leur langue au silence. Que dit donc le Prophète : J'ai crié vers le Seigneur ; j'ai fait entendre à Dieu ma prière. (Psaume CXLI, 2.) Faites attention : cette parole peut-être ne vous semble pas contenir un motif de lutte. Voyez comment je vais préparer le triomphe et développer l'objet du combat. J'ai crié vers le Seigneur; j'ai fait entendre à Dieu ma prière. Appelez ici l'hérétique, présent ou non. S'il est présent, qu'il soit instruit par notre voix; s'il est absent, vous l'instruirez d'après ce que vous aurez entendu dire. Seulement, je le répète, s'il est ici, je neveux point le persécuter, mais lui donner un asile contre la persécution qui lui vient non pas de nous, mais de sa propre conscience, suivant cette parole de l'Ecriture : L'impie fuit sans que personne le poursuive. (Prov. XXVIII, 1.) L'Eglise, notre mère, n'accueille pas seulement ses propres enfants : elle ouvre encore son sein aux étrangers. L'arche de Noé était un asile pour toutes les créatures, mais l'Eglise est plus parfaite. L'arche, en effet, recevait les animaux sans raison, et elle les gardait tels : l'Eglise reçoit les créatures déraisonnables, mais elle les transforme. Par exemple, s'il entre ici un renard partisan de l'hérésie, j'en ferai une brebis; qu'il entre un loup, j'en ferai un agneau, autant qu'il sera en moi : s'il s'y refuse, cela ne dépendra nullement de moi, mais de sa propre déraison ; en effet, parmi les douze disciples de Jésus-Christ lui-même, il y en eut un qui fut traître, non pas par la faute de Jésus, mais par son propre sens perverti; Elisée aussi avait un disciple avare ; et ce n'était pas par suite de la faiblesse du maître, mais par la lâcheté du disciple. Je répands des semences ; c'est vous qui les recevez; si vous êtes une bonne terre, vous produirez une moisson ; si vous êtes un terrain pierreux et stérile, cela ne dépend pas de moi ; que vous écoutiez, ou que vous n'écoutiez pas, je ne cesserai de faire retentir à vos oreilles le chant spirituel, et de panser vos blessures, pour ne pas m'entendre dire au jour suprême : Mauvais serviteur, tu aurais dû confier mon argent aux banquiers. (Matth. XXV, 26, 27.) J'ai crié vers le Seigneur; j'ai fait entendre à Dieu ma prière.

3. Que dis-tu, hérétique ? De qui parle le Prophète, et qui appelle-t-il Seigneur et Dieu? car il ne s'agit que d'une seule et même personne. C'est ainsi que dénaturant le sens des Ecritures pour leur propre malheur, et cherchant toujours des arguments aux dépens de leur propre salut , ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se précipitent dans un gouffre de perdition; pour ce qui est du Fils de Dieu, ce ne sont pas nos bénédictions qui augmentent sa gloire, ni les blasphèmes qui la compromettent ; car l'être incorporel n'a pas besoin de nos louanges ; mais de même qu'en disant que le soleil est brillant, on n'ajoute rien à sa lumière, et qu'en disant qu'il est ténébreux, on n'enlève rien à l'essence de cet astre, mais que l'on montre par un tel jugement , que l'on est aveugle soi-même; ainsi, celui qui dit que le Fils de Dieu n'est point Fils, mais créature, donne une preuve de sa propre folie, tandis que celui qui reconnaît au Fils de Dieu son essence véritable, fait voir qu'il a lui-même le jugement sain. Le premier de ces hommes ne cause aucun dommage au Fils de Dieu; le second ne lui est point par là dé quelque utilité; mais l'un (437) d'eux lutte contre son propre salut, et l'autre pour son salut. Dénaturant, comme je le disais, le sens des Ecritures, les hérétiques y passent rapidement à côté de certaines choses, cherchant s'ils ne trouveront pas quelque part quelque argument qui leur semble concorder avec leur maladie. Et ne me dites pas que la faute en est aux Ecritures non, ce ne sont pas les Ecritures qui en sont cause, mais bien la déraison de ces hommes; le miel est bien réellement doux, mais le malade le trouve amer; la faute n'en est pas au miel, mais au mriuvais état de la santé. Quand on est dans le délire, on n'aperçoit pas ce que l'on voit : ce n'est pourtant pas la faute des objets visibles, mais c'est le jugement qui est perverti chez l'homme en délire. Dieu a fait le ciel, afin qu'en voyant l'ouvrage, nous adorious le Créateur; mais les païens ont déifié l'ouvrage : or, ce n'est pas non plus l'ouvrage qui en est cause, mais leur déraison. Et de même que l'insensé ne retire aucune utilité de personne, l'homme sensé en trouve jusqu'en lui-même. Qu'y a-t-il d'égal à Jésus-Christ? Pourtant Judas n'en retira aucun profit. Et qu'y a-t-il de pire que le démon? pourtant Job en a triomphé. Si le Christ n'a pas profité à Judas, c'est que Judas était insensé; et si le démon n'a pas nui à Job, c'est que Job était sage. Je vous tiens ce langage, pour que personne n'aille calomnier les Ecritures, et pour qu'on s'en prenne à la déraison de ceux qui interprètent mal ce qui a été bien dit. N'était-ce pas, en effet, en invoquant les Ecritures que le diable même discutait avec Jésus?

La faute n'en est donc pas à l'Ecriture, mais à la pensée qui interprète mal ce qui a été bien dit. En effet, voulant montrer que le Fils est moindre que le Père, ils se tourmentent pour aller chercher aux mots des sens étranges, et à propos de ces noms Dieu et Seigneur, ils disent que le Père est Dieu, et que le Fils est Seigneur; ils distinguent ces deux appellations, attribuant celle de Dieu au Père, et celle de Seigneur au Fils, comme s'ils prétendaient diviser la divinité et l'adjuger par portions. L'Ecriture, n'est-il pas vrai, se sert du mot Seigneur en s'adressant au Fils? Eh bien ! n'avez-vous pas entendu le psaume d'aujourd'hui, qui dit à une seule et même personne : J'ai crié vers le Seigneur, j'ai fait entendre à Dieu ma prière ! C'est donc qu'elle appelle le Fils Seigneur et Dieu. Maintenant, qui voulez-vous qui soit Dieu? Est-ce le Fils ou le Père? Les deux noms de Dieu et de Seigneur, direz-vous, s'appliquent évidemment ici au Père. Eh bien! alors le Fils est Dieu et le Père est Seigneur : car pourquoi traitez-vous les deux noms différemment, et, adjoignant le premier au second dans l'un des cas, séparez-vous le second du premier dans l'autre cas? Saint Paul (et plût au ciel que vous écoutassiez saint Paul; bienheureux seriez-vous alors ! ), saint Paul dit aussi : Nous n'avons qu'un seul Dieu, c'est le Père, d'où proviennent toutes choses; et un seul Seigneur Jésus-Christ par lequel toutes choses existent. (I Cor. VIII, 6.) Il n'a pas, dira-t-on, donné au Fils le titre de Dieu. Et comment l'a-t-il appelé? Il l'a appelé Seigneur. Eh bien ! répondez, en quoi le titre de Dieu est-il plus auguste que celui de Seigneur? Et en quoi Seigneur est-il moins que Dieu? Prêtez-moi, je vous prie, une grande attention : Si je vous montre que Seigneur et Dieu sont la même chose, qu'aurez-vous à dire? Prétendez-vous que Dieu soit plus, et que Seigneur soit moins? Ecoutez ce que dit le Prophète : Le Seigneur qui a fait le ciel; le Dieu qui a créé la terre. (Isaie, XLV, 18.) Ainsi, le Seigneur a fait le ciel, et Dieu a créé la terre; c'est donc pour la même personne qu'il a employé les deux mots Seigneur et Dieu. On lit encore ailleurs dans l'Ecriture : Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un seul Seigneur. (Deutér. VI, 4.) Le mot Seigneur y est deux fois, et le mot Dieu n'y est qu'une fois : la première fois, c'est le mot Seigneur; ensuite, c'est le mot Dieu, puis encore le mot Seigneur. Or, si ce dernier titre eût été inférieur au second, et celui-ci supérieur à l'autre, le Prophète n'aurait pas employé le moins noble en premier, ayant à parler d'un être si grand, d'un être plus grand que le langage ne peut l'exprimer. Après s'être servi du mot le plus noble, il s'en serait contenté, sans en ajouter un plus faible. Avez-vous bien saisi mes paroles? Je vais vous instruire encore.: car nous ne sommes pas ici dans un théâtre et pour la montre, mais à une école et dans un but de componction; il ne s'agit pas de s'en aller sans armes; il s'agit de s'éloigner d'ici bien armés. Tu prétends, ô hérétique, que Dieu est plus, et que Seigneur est moins? Je t'ai fait voir que le Prophète nous dit : Le Seigneur qui a fait le ciel, Dieu qui a créé la terre. Je t'ai montré encore les paroles de Moïse : Ecoute, (438) Israël, le Seigneur ton Dieu est un seul Seigneur. Comment serait-il un, si les noms sont deux, l'un désignant un être inférieur, et l'autre un être plus grand ? Un être ne peut pas être à la fois plus grand et plus petit que lui-même; il est égal à lui-même et forme un tout harmonique : Le Seigneur ton Dieu est un seul Seigneur; et je t'ai fait voir que le titre de Seigneur vaut celui de Dieu; en définitive, si Seigneur est moins, et que Dieu soit plus, lequel des deux noms devait être le sien? Est-ce Seigneur, qui dit moins, ou Dieu, qui dit plus? S'il te disait: Quel est mon nom? que lui répondrais-tu, ô hérétique? lui dirais-tu que Seigneur est plus particulièrement le nom du Fils, et Dieu celui du Père? Et si je te montre que le nom de Seigneur, le nom inférieur, sert à désigner le Père, que feras-tu? Qu'ils sachent, dit le Prophète, que ton nom est le Seigneur. (Ps. LXXXII, 19.) Il n'a pas dit : que Dieu est ton nom. Pourtant, si Dieu est plus que Seigneur, pourquoi le Prophète n'a-t-il pas dit : Qu'ils sachent que Dieu est ton nom? Si Dieu est son nom spécial et particulier, et que Seigneur ne lui convienne pas, comme étant inférieur, pourquoi le Psalmiste dit-il : Qu'ils sachent que ton nom est Seigneur, en se servant du titre moindre, inférieur, moins noble, au lieu d'employer l'autre, qui est le plus grand, le plus élevé, le plus convenable à l'être qu'il désigne. Et afin de t'apprendre que le nom de Seigneur n'a rien de moindre, rien d'inférieur, mais qu'il a la même valeur que celui de Dieu, après avoir dit : Qu'ils sachent que ton nom est le Seigneur, le Prophète ajoute immédiatement : Toi seul es le Très-Haut, élevé au-dessus de toute la terre.

4. Mais tu ne te tiens pas encore pour vaincu, tu répètes toujours que Dieu est plus et que Seigneur est moins. Et si je te fais voir le Fils désigné par le nom le plus grand des deux, que diras-tu? Cesseras-tu le combat? Abandonneras-tu la discussion? Reconnaîtras-tu ton salut? Renonceras-tu à ta folie? As-tu compris mes paroles? Puisque tu attribues le nom de Seigneur au Fils, et celui de Dieu, comme plus grand, à la personne du Père; si je te montre le Fils désigné par le nom le plus grand, par celui de Dieu, le combat est terminé ; car je te réduis avec tes propres armes, et je t'accable de tes propres ailes. Tu as prétendu que Dieu est plus et que Seigneur est moins : je veux te faire voir que le moindre ne conviendrait pas au Père, si le Père était plus grand, et que le plus grand ne conviendrait pas au Fils, si le Fils était moindre. Ecoute donc le Prophète qui dit : C'est notre Dieu; nul autre ne lui sera comparé : il a trouvé toutes les voies de la science; après cela on l'a vu sur la terre, et il a conversé avec les hommes. (Baruch, III, 36-38.) Que réponds tu à cela? Yeux-tu contredire ces paroles? Mais tu ne le peux, car la vérité subsiste, faisant briller son flambeau, et, aveuglant les yeuxdes hérétiques qui ne veulent pas ajouter foi en elle. Quelque rudes que soient les luttes, quelque pénible que soit la chaleur, la parole est la plus forte : elle triomphe du malaise des auditeurs et elle tempère l'ardeur du jour par la rosée de la doctrine. Quoi que nous nous réunissions ici une ou deux fois par semaine, il ne faut pas que les auditeurs soient négligents. Car si vous sortez d'ici, et qu'on vous demande: Quel a eté le sujiA du discours? quand vous aurez répondu . Le prédicateur a parlé contre les hérétiques ; si l'on ajoute . Qu'a-t-il dit? et que vous ne trouviez rien à répondre, ce sera pour vous la plus grande honte. Si an. contraire vous pouvez répondre, c'est alors votre interlocuteur que vous confondrez ; s'il est hérétique, vous le redresserez; si c'est un de vos amis, et qu'il soit mou, vous le stimulerez; si c'est une femme déréglée, vous la rendrez plus sage, car vous devez aussi vos explications à vos femmes : Que les femmes, dit Saint Paul, gardent le silence dans l'église, et si elles veulent s'instruire de quelque chose, qu'elles interrogent leurs maris. (I Cor. XIV , 34, 35. ) Si vous rentrez chez vous, et que votre femme vous demande : Que me rapportes-tu de l'église ? Répondez-lui : Je ne rapporte ni viande, ni vin, ni or, ni parures pour embellir le corps, mais des paroles qui rendent l'âme, sage. Quand vous rentrez auprès de votre femme, servez-lui un banquet spirituel; dites-lui tout d'abord, pendant que votre mémoire est encore fraîche : Goûtons d'abord la nourriture spirituelle, et ensuite nous goûterons, les aliments matériels ; car si nous réglons ainsi notre conduite, nous aurons Dieu au milieu de nous, qui bénira notre table et qui nous couronnera. Ainsi donc, mes chers auditeurs, rendons grâces pour tous ces bienfaits, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours,et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE EN L'HONNEUR DE TOUS LES SAINTS QUI ONT SOUFFERT LE MARTYRE DANS TOUT LE MONDE ENTIER.

ANALYSE.

Rien dans ce discours ne fait voir s'il a été prononcé à Antioche ou à Constantinople. — L'année est pareillement inconnue. — Depuis que nous avons célébré la solennité sainte de la Pentecôte, dit Chrysostome, il n'y a pas encore sept Jours de passés, et nous voici encore une fois occupés du choeur des martyrs, ou plutôt, de cette milice, de ces phalanges de martyrs, qui ne sont inférieures en rien à la milice des anges, qu'a vue le patriarche Jacob, mais qui lui sont égales et rivalisent avec elle. — Il s'agit ici du choeur des martyrs, c'est-à-dire de tous les martyrs absolument, ainsi que l'exprime le titre : Eloge de tous les saints qui ont souffert le martyre dans le monde entier. — Ecoutons là-dessus Fronton du Duc : " Dans le calendrier des Grecs, publié par A. Conti, d'après le Menologium grec, imprimé à Venise en 1535, on trouve au 25 juin : Kuriake tes agias Pentekostes (dimanche de la sainte Pentecôte); puis, au 1er juillet : Kuriake ton agion panton (dimanche de tous les saints) — Dans l'Eglise latine on célébra d'abord la fête de tous les martyrs d'après une prescription de Boniface 1V : ensuite au temps de Grégoire IV, on célébra celle de tous les saints. — Peut-être en fut-il de même dans l'Eglise grecque : elle aurait eu autrefois, peu de jours après la Pentecôte, une fête consacrée à la mémoire de tous les martyrs, qui serait devenue plus tard unie solennité en l'honneur de tons les saints. — Du reste, ce discours est attribué à Chrysostome, non-seulement par l'exemplaire manuscrit de la bibliothèque royale de Médicis, mais aussi par le Catalogue des discours authentiques de ce Père, conservé dans la bibliothèque d'Augsbourg, et par un certain index tes biblou ton margariton qu'on nous a envoyé d'Italie, et dans lequel ce discours est porté sous le titre de ‘Egkomion eis tous agious pantas (Panégyrique en l'honneur de tous les saints). "

1° Saint Chrysostome compare les martyrs aux anges; la condition mortelle est pour les martyrs une source de biens. — Comparaison des tourments des martyrs avec la guerre; tableau saisissant de leurs souffrances et de leur patience — 2° Récompenses réservées aux martyrs. — 3° Animés par leur exemple, nous devons combattre nos passions, et nous préparer à souffrir comme eux si l'occasion du martyre se présente. — Leur souvenir toujours vivant dans notre âme la rend une demeure agréable à Dieu.

1. Depuis que nous avons célébré la solennité sainte de la Pentecôte, il n'y a pas encore sept jours de passés, et nous voici encore une fois occupés du choeur des martyrs, ou plutôt de cette milice, de ces phalanges de martyrs, qui ne sont inférieures en rien â la milice des anges qu'a vue le patriarche Jacob, mais qui lui sont égales et rivalisent avec elle. En effet, martyrs et anges ne diffèrent entre eux que par le nom, mais sont réunis par les oeuvres : si les anges habitent le ciel, les martyrs l'habitent aussi ; les anges possèdent une jeunesse éternelle, les anges sont immortels, les martyrs jouiront aussi de ces avantages. Mais, direz-vous, les anges ont de plus reçu en partage une nature immatérielle. Et qu'importe? les martyrs sont en effet revêtus d'un corps, mais il est immortel; bien plus, même avant leur immortalité, la mort de Jésus-Christ honore leurs corps plus que ne fait leur immortalité. Le cortège des étoiles n'orne pas le ciel d'une manière aussi brillante que cette multitude de blessures n'embellit de son éclat les corps des martyrs. Aussi, quand ils sont morts, c'est là surtout leur supériorité, et même avant leur immortalité, ils ont reçu une récompense, puisqu'ils ont été couronnés par la mort. Vous l'avez mis un peu au-dessous des anges, vous l'avez couronné de gloire et d'honneur (Ps. VIII, 6); c'est ainsi que David parle de la nature commune des hommes; mais le Christ est survenu et a comblé même cette faible différence,, en condamnant la mort par la mort. Mais ce n'est- pas seulement là ce que je (440) prétends: je prétends que cette infériorité de la mort est même devenue un avantage; car s'ils n'eussent point été mortels, ils n'auraient pas été martyrs; de sorte que si la mort n'existait pas, il n'y aurait pas non plus de couronne; s'il n'y avait point de terme à cette vie, il n'y aurait pas de martyre; si enfin la mort n'existait pas, saint Paul n'aurait pu dire : Je meurs chaque jour; oui, j'en prends à témoin la gloire que je reçois de vous en Jésus-Christ (I Cor. XV, 31) ; s'il n'y avait pas une mort, une destruction de la vie actuelle, il n'aurait pas pu dire non plus : Je me réjouis dans mes souffrances pour vous, et j'accomplis dans ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ. (Coloss. II, 4.) Ainsi ne gémissons pas d'être mortels, mais soyons reconnaissants de ce que la mort nous a ouvert la carrière du martyre; de ce que la perte de cette vie nous donne un sujet de récompenses; de ce que nous avons là un motif de luttes. Voyez quelle est la sagesse de Dieu: ce qui était le plus grand des maux, le point capital de notre malheur, ce que le démon avait introduit dans le monde, la mort en un mot, Dieu l'a fait tourner à notre honneur et à notre gloire, c'est grâce à elle qu'il conduit les athlètes aux récompenses du martyre ! Eh quoi? rendrons-nous grâces au démon à cause de la mort? A Dieu ne plaise ! car le bien qui en est résulté n'est pas la réalisation des plans du démon, mais le bienfait de la sagesse de Dieu. Le démon l'avait introduite pour notre perte, pour nous ramener vers la terre et nous fermer ainsi tout espoir de salut. Mais le Christ la reprit à son tour et la métamorphosa, et par elle il nous fit rentrer dans le ciel. Que nul ne m'accuse donc pour avoir appelé à la fois choeur et milice la foule tout entière des martyrs, et d'avoir ainsi donné à un seul et même objet deux appellations contradictoires: choeur et milice se contredisent en effet, mais ici les deux choses se sont confondues; car de même que ces troupes qui figurent dans les réjouissances, ils ont marché aux épreuves avec joie; ?et, semblables à des guerriers, ils ont montré toute espèce de courage et de patience, et ont vaincu leurs adversaires. A ne considérer que les faits matériels , c'est un combat, une guerre, une expédition; mais si vous examinez l'esprit dans lequel tout cela s'est passé, ce sont des choeurs, des réjouissances, des solennités pleines d'allégresse.

Voulez-vous que je vous montre que les souffrances des martyrs sont plus épouvantables que la guerre? Qu'y a-t-il dans la guerre de formidable ? Des deux côtés des armées sont debout, bien défendues, étincelantes de leurs armes, et couvrant la terre de cet éclat; de toutes parts on lance des nuées de traits dont la multitude obscurcit l'air, des ruisseaux de sang inondent le sol; partout, semblables à une moisson que l'on fauche, tombent les cadavres des soldats qui se massacrent les uns les autres. Eh bien ! maintenant, laissez-moi vous faire passer de ce champ de bataille à celui des martyrs. Ici également nous avons deux corps d'armée en présence : celui des martyrs et celui des tyrans. Seulement les tyrans sont bien armés, et les martyrs combattent dépourvus de tout appareil guerrier; toutefois la victoire reste à ceux qui n'ont point , d'armes, et non à ceux qui en sont si bien pourvus. Qui ne serait stupéfait, de voir le tyran armé du fouet, vaincu par sa victime flagellée, l'ennemi qui enchaîne vaincu par son captif, le persécuteur qui brûle vaincu par le martyr que le feu torture ; le bourreau enfin vaincu par le supplicié ? Voyez-vous combien cette dernière scène est plus épouvantable que la première? Dans le premier cas, quelque horrible qu'il soit, tout arrive d'une manière naturelle ; mais ici, tout déconcerte la nature, tout l'ordre des choses est bouleversé ; et c'est pour vous montrer que c'est la grâce de Dieu: qui opère ces résultats. Et pourtant, quoi de plus injuste qu'un pareil combat? Quoi de plus illégitime que des luttes semblables? A la guerre du moins, les deux partis se munissent pour l'action : ici, rien de tel : l'un est sans armes, et l'autre est armé. Dans les jeux athlétiques encore, chacun des combattants a la faculté de, lever le bras contre son adversaire ; ici, il y en a un d'attaché, et l'autre décharge des coups arbitrairement; et comme si, en vertu de leur pouvoir tyrannique, les juges s'étaient arrogé le droit, de faire le mal, et n'eussent réservé aux justes martyrs que celui de le souffrir, ils s'acharnent contre les saints ; et même ainsi, ils ne peuvent en venir à bout, car à la suite de ce combat inégal, ce sont les tyrans qui se retirent vaincus. C'est comme si on amenait un guerrier sur le champ de bataille, et qu'après avoir brisé la pointe de sa lance, après l'avoir dépouillé de sa cuirasse, on le contraignît à combattre ainsi désarmé; et que ce guerrier pourtant, frappé, blessé, recevant (441) de toutes parts mille coups meurtriers, sortît victorieux de cette épreuve. En effet, les martyrs ont été amenés nus, les mains liées derrière le dos, on les a frappés, déchirés de toutes parts, et avec tout cela, leurs persécuteurs ont été vaincus; et ceux qui recevaient les blessures ont élevé un trophée de leur victoire sur le démon. Lorsque l'on frappe sur du diamant, il ne cède point, il ne s'amollit point, il détruit au contraire le fer dont on le frappe; ainsi les âmes des saints, soumises à de pareilles épreuves, n'en éprouvaient elles-mêmes aucun dommage, mais elles brisaient la puissance de ceux qui les. frappaient, et les renvoyaient de la lutte, bafoués de leur défaite et .couverts de blessures intolérables. Les tyrans attachaient les martyrs sur le chevalet : là, ils leur déchiraient les flancs, ils y creusaient des sillons, semblant ouvrir la terre avec la charrue plutôt que lacérer des corps humains ; on voyait ces entrailles à nu, ces flancs ouverts, ces poitrines en lambeaux; et là ne s'arrêtaient pas même dans leur rage ces tigres altérés de sang; ils enlevaient les victimes du chevalet pour les étendre sur une échelle de fer placée elle-même sur des charbons ; alors se produisait un spectacle plus atroce encore que le premier, ces corps laissant dégoutter deux sortes de substances : l'une, celle de leur sang qui ruisselait, et l'autre, celle de leurs chairs qui se consumaient; et les saints martyrs, couchés sur ces charbons comme sur un lit de roses, contemplaient avec joie ce qui se passait.

2. Je viens de vous parler d'une échelle de fer : rappelez-vous maintenant l'échelle spirituelle que vit le patriarche Jacob, et qui allait de la terre au ciel; par cette échelle les anges descendaient, par celle-ci, les martyrs montaient au ciel; l'une et l'autre était soutenue par le Seigneur. Ces saints martyrs n'auraient pu supporter leurs douleurs, s'ils n'eussent eu pour appui une telle échelle. Oui, de même que les anges descendaient et montaient par l'échelle de Jacob, ainsi les martyrs montent au ciel par leur échelle de fer : cela est évident pour tout le monde. Et comment? Les anges étaient envoyés pour le service de ceux qui devaient hériter du salut (Hébr. I, 14) , et les martyrs s'étant acquittés de leurs luttes en athlètes victorieux, sont remontés pour toujours auprès du maître des athlètes. Et n'écoutons pas à la légère ce que l'on nous dit; mais lorsque nous entendons parler de ces charbons sur lesquels on plaçait leurs corps déchirés, pensons à ce que nous sommes quand la fièvre s'empare de nous. Nous trouvons la vie insupportable, nous-sommes troublés, impatients, nous nous fâchons comme de petits enfants, nous nous figurons que le feu' de l'enfer né saurait être plus cruel; et voilà les martyrs, en proie non pas au feu de la fièvre, mais à une flamme, qui les assiège de toutes parts, à des étincelles qui sautent sur leurs blessures, et qui dévorent ces plaies d'une manière plus cuisante que la dent des bêtes les plus féroces; et eux, comme s'ils étaient de diamant, comme s'ils voyaient tout cela se produire sur le corps d'autrui, ils demeurent avec générosité, avec le courage conforme à leur devoir, fermement attachés aux paroles de leur croyance, inébranlables au milieu de tous les maux, et donnant une preuve éclatante de leur courage et de la grâce de Dieu. Vous avez vu souvent, au point du jour, le soleil se lever, et darder ses rayons d'or; eh bien ! tels étaient les corps des martyrs, lorsque des ruisseaux de sang s'échappaient tout alentour, comme autant de rayons vermeils, et jetaient sur leurs corps un éclat bien plus vif que le soleil n'en répand dans le ciel. A la vue de ce sang, les anges se réjouissaient , les démons frissonnaient, et Satan lui-même tremblait. Car ce n'était pas simplement du sang qu'ils voyaient, mais un sang salutaire, un sang sacré, un sang digne des cieux, un sang qui arrose continuellement les belles plantes de l'Eglise. Satan vit donc ce sang, et il frissonna : c'est qu'il se rappelait un autre sang, celui du Maître : c'était pour ce sang-là que celui des martyrs coulait; car depuis le jour où le flanc du Maître fut percé, vous voyez des milliers de flancs percés comme le sien. En effet, qui est-ce qui ne se préparerait avec une grande joie à des épreuves qui doivent nous donner part aux souffrances du Maître, et assimiler notre mort à celle de Jésus-Christ? Oui, c'est là une rétribution suffisante ; un honneur bien au-dessus de nos peines, une récompense bien plus grande que nos luttes, même avant de recevoir la possession du royaume céleste. N'ayons donc point de ces frissonnements, lorsque nous entendons dire qu'un tel a souffert le martyre; frissonnons, au contraire, lorsqu'on nous apprend qu'un tel autre a pu faiblir et tomber, en présence de rémunérations si glorieuses.

Que si vous demandez ce qu'ils deviennent (442) après leur martyre, aucun langage ne saurait l'exprimer. Car l'oeil n'a point vu, dit l'Apôtre, ni l'oreille entendu, ni le coeur de l'homme soupçonné, ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. (I Cor. II, 9.) Or personne n'a aimé Dieu comme l'ont fait les martyrs. Cependant, de ce que la grandeur des biens qui les attendent surpasse le langage et la pensée, nous ne prendrons pas un motif de nous taire ; mais, autant que nous serons capables, moi de l'exprimer, et vous de le comprendre, nous tâcherons de vous dépeindre en traits affaiblis la béatitude qui leur est réservée : ceux-la seuls la connaîtront clairement, qui par les mêmes épreuves auront mérité d'en jouir. Les maux donc si cruels et si insupportables que souffrent ici-bas les martyrs, ne durent qu'un court instant; mais quand ils ont quitté cette vie, ils montent aux cieux, précédés par les anges, escortés par les archanges; car les anges et les archanges ne rougissent pas de les avoir pour compagnons dans le service de Dieu; ils sont . prêts à tout faire pour eux, puisque ceux-ci ont été prêts à tout souffrir pour Jésus-Christ leur maître commun. Lors donc qu'ils montent au ciel, toutes ces saintes puissances du ciel accourent au- devant d'eux. Si, en effet, lorsque des athlètes étrangers arrivent dans une ville, on voit tout le peuple affluer de toutes parts, les entourer, et considérer la beauté de leurs membres; à plus forte raison, quand les athlètes de la foi montent au ciel, les anges accourent-ils, et toutes les puissances célestes affluent-elles de tous côtés, pour considérer leurs blessures; alors les martyrs sont accueillis et salués avec joie comme des héros qui reviennent de la guerre et du champ de bataille à la suite de plusieurs victoires et chargés de trophées; ils sont, par un cortége nombreux, conduits au Roi des cieux, au pied de ce trône d'où déborde une gloire infinie, là où les chérubins et les séraphins ont leur demeure. Parvenus en ce lieu, ils adorent celui qui est assis sur le trône, alors ils trouvent auprès du Maître un accueil plus bienveillant encore qu'auprès de leurs compagnons dans le service de Dieu. En effet, il ne les reçoit pas comme des serviteurs (quoique ce soit déjà là un honneur insigne, dont on ne saurait trouver l'égal); mais il les reçoit comme ses amis : Car pour vous, dit Notre-Seigneur, vous êtes mes amis (Jean, XV, 14) ; et cela est tout naturel; car, ainsi que Notre-Seigneur venait de le dire : Il n'y a point de plus grand amour, que de donner sa vie pour ses amis. (Ibid. 13.) Comme ils ont donc fait preuve du plus grand amour, Dieu les accueille, et ils jouissent de cette gloire céleste, se mêlent au choeur des anges, et prennent part aux concerts mystérieux. Car si, tandis qu'ils étaient dans un corps mortel, ils étaient admis dans ces chœurs célestes par la participation aux saints mystères, de sorte qu'ils chantaient l'hymne trois fois saint (Isaïe, VI, 3) en compagnie des chérubins mêmes, comme vous le savez, vous qui avez été initiés aux saints mystères; à plus forte raison, maintenant qu'ils ont rejoint ceux dont ils partageaient déjà les chants d'allégresse, unissent-ils désormais leurs voix à celle des puissances célestes, pour chanter, pleins d'une sainte confiance, l'hymne éternel de louanges. N'avez-vous pas eu jusqu'ici horreur du martyre? Et maintenant, ne le désirez-vous pas? Ne gémissez-vous pas à présent de ce que l'occasion ne s'en présente point? Aussi, exerçons-nous en vue de cette occasion. Ils ont méprisé la vie : méprisez la mollesse; ils ont livré leur corps au feu : livrez maintenant vos biens entre les mains des pauvres; ils ont foulé aux pieds les charbons ardents: et vous, éteignez la flamme de vos passions. Tout ceci est pénible, mais profitable. Ne considérez pas les incommodités présentes, mais les avantages à venir, non les maux actuels, mais les biens en espérance, non les souffrances, mais les récompenses, non les travaux, mais les couronnes; non les sueurs, mais le salaire, non les douleurs, mais la rétribution, non le feu qui vous brûle, mais le royaume qui vous est proposé, non les bourreaux qui vous entourent, mais le Christ qui vous couronnera.

3. Telle est la meilleure méthode et le chemin le plus facile pour arriver à la vertu, c'est de ne pas considérer les épreuves seulement, mais en même temps les récompenses, et de ne pas envisager non plus les récompenses isolément des épreuves. Lors donc que vous ferez l'aumône, ne faites pas attention à l'argent dépensé, mais à la justice que vous amassez: Il a distribué ses biens, il a donné aux pauvres; sa justice demeure pour l'éternité. (Ps. CXI, 9.) Ne regardez pas le monceau de richesses qui diminue, mais le trésor qui augmente. Si vous jeûnez, ne pensez pas à l'affaiblissement produit par le jeûne, mais au bien-être qui provient de cet affaiblissement; si vous veillez (443) dans la prière, ne songez pas à la fatigue résultant de votre veille, mais à la confiance que vous procure la prière. Ainsi font les soldats ils considèrent non les blessures, mais les récompenses, non les massacres, mais les victoires, non les morts qui tombent, mais les héros que l'on couronne. Ainsi encore les pilotes songent moins aux flots de la mer qu'au port, moins aux naufrages qu'aux affaires commerciales, moins aux dangers de la navigation qu'aux avantages qui s'ensuivent. Agissez de même : réfléchissez quel honneur c'est pendant une nuit profonde, quand tous les hommes, toutes las bêtes, tous les êtres animés sont endormis, que le plus grand calme règne au loin, d'être vous seul éveillé, et de vous entretenir plein de confiance avec le Maître commun de toutes les créatures.

Mais , dira-t-on , le sommeil est bien doux. Oui, mais rien. n'est plus doux que l'oraison. En vous entretenant seul avec lieu, vous pouvez obtenir bien des résultats, n'ayant personne qui vous gêne et vous dérange de votre prière; le moment lui-même vous vient en aide pour vous faire obtenir ce que vous demandez. Au lieu de cela, resterez-vous couchés sur un lit moëlleux, vous retournant sans cesse, et ne pouvant vous décider à vous lever? Songez aux martyrs d'aujourd'hui, étendus sur leur échelle de fer, sous laquelle il n'y a pas de molle draperie, mais une couche de charbons ardents. Je veux terminer ici mon discours, afin que vous ayez en partant la mémoire fraîche et récente de ce supplice, et que vous vous en souveniez jour et nuit; car en y songeant toujours, fussions-nous retenus par une multitude de liens, nous pourrons facilement les rompre tous, et nous lever pour la prière. Du reste, gravons dans toute l'étendue de notre cœur, non pas seulement leurs échelles de fer, mais aussi leurs autres tourments. Et de même que ceux qui veulent rendre leurs maisons brillantes, les ornent partout de peintures gracieuses, de même représentons sur les murs de notre intelligence les tortures diverses des martyrs. Car les peintures dont j'ai parlé en premier lieu ne servent à rien, tandis que ces dernières sont fort utiles : elles n'exigent aucuns frais, aucune dépense, aucun art il suffit, pour remplacer tout cela, d'un zèle ardent, d'une réflexion généreuse et pure ; voilà la main pleine d'habileté qui reproduira l'image de leurs souffrances. Représentons-les donc dans notre âme, les uns étendus dans des poêles brûlantes , les autres étendus sur les charbons; d'autres plongés dans des chaudières, d'autres précipités dans la mer, ceux-ci déchirés, ceux-là disloqués sur une roue, d'autres jetés dans des gouffres à pic; ceux-ci luttant contre des bêtes féroces, ceux-là roulant dans des abîmes, tous enfin périssant de mille manières différentes. Ayant ainsi embelli notre maison par ces représentations diverses, nous aurons préparé au Roi des cieux une station convenable. Car lorsqu'il verra ces peintures dans notre âme, il y viendra avec son Père., et il s'arrêtera chez nous avec le Saint-Esprit; et notre âme sera désormais une demeure royale, nulle pensée déraisonnable ne pourra plus y pénétrer, car le souvenir des martyrs, semblable à une gracieuse peinture, subsistera toujours en nous, y répandra le plus brillant aspect, et Dieu, le roi suprême, séjournera continuellement en nous. Ayant ainsi reçu Jésus-Christ en ce monde , nous pourrons, après notre départ d'ici-bas, être reçus à notre tour dans les tabernacles éternels; puissions-nous tous obtenir cette faveur par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire au Père ainsi qu'à l'Esprit saint et vivifiant, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

HOMÉLIE PRONONCÉE APRÈS LE TREMBLEMENT DE TERRE.

Tome III, p. 443-447

Traduit par M. MALVOISIN

AVERTISSEMENT ET ANALYSE. Nous avons publié une autre homélie sur un tremblement de terre, qui est la sixième sur Lazare, tome fer, dans l'avertissement de laquelle nous avons prouvé par plusieurs témoignages, tant de Chrysostome que d'autres autorités, qu'Antioche fut ébranlée par de fréquents tremblements de terre, surtout à l'époque de Chrysostome. — Celui dont il est ici question arriva tandis que Chrysostome était malade au lit; mais, dans son ardent désir d'instruire le peuple, qu'il voyait attristé par l'approche du fléau, il ne sentit plus son mal, et vola vers son troupeau : c'est à quoi il fait allusion dans ces paroles : L'enseignement de la parole divine a changé en bonne santé ma maladie. - Ce discours fut prononcé hors de la ville, dans une des églises que fréquentait la piété du peuple d'Antioche; c'est ce que nous apprennent plusieurs passages du discours, dans lesquels Chrysostome loue le peuple d'avoir entrepris, pour entendre la parole de Dieu, un voyage fatigant et pénible. — Nous voyons également par un passage que Chrysostome avait déjà prononcé un discours la veille à l'occasion de ce tremblement de terre. Nous a avons aucune donnée sur l'année de ce discours la maladie de Chrysostome ne peut rien faire conjecturer, car il avait une santé assez faible et était souvent malade. — François Combefis avait publié cette homélie à l'étranger, en 1656. Le texte que nous avons suivi a été transcrit d'après un manuscrit du Vatican et comparé avec celui de Combefis.

Amour de Chrysostome pour son troupeau; piété des habitants d'Antioche; fruit à retirer des calamités. — Combien les fidèles sont devenus meilleurs par la pénitence que le tremblement de terre leur a fait faire; la colère de Dieu est maintenant apaisée. Les vices des riches avaient causé le fléau, les prières des pauvres ont sauvé la ville.

Si la maladie m'a empêché de célébrer avec vous cette fête spirituelle, la fatigue du voyage à faire ne vous a pas découragés. Et si cette fatigue ne vous a permis d'arriver ici que tout baignés de, sueur, l'enseignement de la parole divine a, tout à la fois, changé en bonne santé ma maladie, et apporté par le chant des psaumes un soulagement à vos forces épuisées. C'est pourquoi je n'ai point, quoique malade, tenu ma langue silencieuse; et vous, quoique fatigués, vous ne vous êtes pas exemptés de m'entendre; mais en même temps que la parole a retenti, les fatigues ont cessé, en même temps que l'enseignement a commencé, l'épuisement a disparu. La maladie et la fatigue n'affligent que le corps, au lieu que l'enseignement est le noble produit et le remède de l'âme. Or, autant l'âme l'emporte sur le corps, autant les oeuvres de la première sont les plus précieuses. C'est pourquoi, malgré la maladie et bien d'autres empêchements, je n'ai point cessé de vous porter dans mon coeur, et je n'aurai pas été privé, même aujourd'hui, de ma part à cette belle fête. Il n'y a encore qu'un instant, j'étais cloué sur mon lit, mais Dieu n'a pas permis que je mourusse entièrement de faim. Car de même que vous avez faim d'écouter, j'ai, moi aussi, faim de parler. C'est ainsi que souvent une mère malade aimerait mieux sentir ses mamelles tourmentées par son enfant, que de voir son enfant souffrir de la faim, : je consens, moi aussi, que mon corps s'épuise pour vous. Et qui ne donnerait avec joie jusqu'à son sang pour vous, pour vous dont la piété est si (445) ardente, pour vous qui brûlez d'un tel désir d'écouter la parole divine, pour vous enfin qui, en un instant si court, venez de montrer de tels sentiments de pénitence? Vous ne connaissez ni jour ni nuit : vous faites de l'un et de l'autre le jour, sans même changer d'air, mais vous éclairant la nuit pour en passer toute la durée à veiller; les nuits sont pour vous sans sommeil; la tyrannie du sommeil, vous en avez secoué le joug, car votre amour pour Jésus-Christ a vaincu en vous l'imperfection de la nature. Vous avez affranchi vos corps de là condition humaine en imitant les puissances célestes : vous les imitez à tous les yeux par vos veilles, par votre jeûne prolongé, par un si pénible voyage qui est une fatigue quant à la nature et un repos quant à l'intention. Voilà quel est le fruit de vos craintes, voilà le profit que vous tirez de ce tremblement de terre, profit qu'on ne dépense jamais , profit qui met les pauvres plus à l'aise et qui enrichit encore les riches : il ne connaît ni riches, ni pauvres. Le tremblement de terre arrive , et voilà qu'il enlève l'inégalité des conditions humaines. Où sont maintenant les riches vêtus de soie ? Où est leur or? Tout cela a disparu, plus facilement détruit qu'une toile d'araignée; tout cela s'est trouvé plus fugace que les fleurs printanières. Mais puisque je vois votre esprit bien préparé, je veux vous servir une table plus somptueuse. Je vois que votre corps est fatigué, mais que votre âme est vive de jeunesse. Les sources de vos sueurs sont en grand nombre, mais elles servent à laver votre conscience. Et si des athlètes vont jusqu'à se couvrir de sang pour des feuilles de laurier qu'on donne aujourd'hui et qui demain seront flétries, combien plus vous autres, qui êtes entrés dans la carrière des bonnes oeuvres , devez-vous ne céder à aucune des fatigues que vous avez à subir pour la vertu et ne point vous laisser amollir. Votre auditoire est ma couronne, et un seul qui m'écoute parmi vous vaut pour moi la ville entière. Il en est qui ont couronné leurs coupes, d'antres qui ont réuni des convives à des festins de Satan, d'autres qui ont préparé une table somptueuse ; mais vous, vous avez accompli une longue veille, vous avez purifié la ville entière par la sainte trace de vos pieds en traversant la place publique, et vous avez sanctifié l'air. Oui, l'air aussi est sanctifié par le chant des psaumes, comme vous avez entendu aujourd'hui que Dieu le dit à Moïse : Car le lieu où tu es est une terre sainte. (Exod. III, 5.) Vous avez sanctifié le sol, la place publique, vous avez fait pour nous de la ville une église, Et comme un torrent qui passe et qui, emporté par l'abondance dé Son courant, renverse toutes choses, ainsi ce torrent spirituel, ce fleuve de Dieu, qui réjouit là cité de Dieu (Psaumes XLV, 5, et LXIV,10), s'est grossi jusqu'à ses bords et a purifié le bourbier de l'impiété. Il n'y a plus d'impudique, ou si quelqu'un l'est encore, il est en voie de se transformer. L'homme entend lés accents divins, et son esprit est remené à la mesure, les chants sacrés pénètrent en lui , et son impiété disparaît, ses passions d'avarice prennent la fuite. Si elles ne fuient pas, du moins elles imitent les bêtes sauvages qui se réfugient l'hiver dans des tanières. Ainsi se cache l'esprit déréglé semblables aux serpents qui; lorsque le froid vient engourdir leur corps, s'enfoncent dans la terre, ainsi ces passions viles et ignobles s'engloutissent comme dans un abîme. C'est qu'en effet, ceux-là même qui les traînent avec eux en rougissent, car ils les traînent encore avec eux, mais elles sont mortifiées. Vos chants sacrés deviennent pour eux la saison d'hiver. La sainte mélodie entre dans l'oreille de l'avare, et si elle ne chasse point hors de lui la passion, du moins elle la mortifie; elle entre dans l'oreille de l'impudique et de l'orgueilleux, et si elle ne tue pas l'impudicité et l'orgueil, du moins elle les enfouit. Or c'est déjà un grand point que le vice n'ait passa franchise. Je vous disais hier aussi qu'il y avait un grand fruit à retirer des tremblements de terre. Vous avez vu la miséricorde du Seigneur ébranlant la ville et affermissant votre âme, secouant les fondements de vos maisons et consolidant vos pensées, rendant la cité chancelante et fortifiant vos coeurs. Réfléchissez à cette miséricorde : il vous a secoués un instant et il vous a affermis pour jamais; le tremblement de terre a duré deux jours, puisse votre piété ne jamais cesser ! vous avez été affligés pendant peu de temps, mais c'est pour toujours que vous avez été enracinés. Car je sais bien que votre piété a pris racine dans la crainte de Dieu, et quoique le calme soit revenu, le fruit reste. Il n'y a plus ni ronces qui étouffent le bon grain, ni pluie torrentielle qui l'inonde ; la crainte a merveilleusement travaillé le sol de votre âme , et elle a secondé mes paroles. Je me tais, et les fondements de vos maisons élèvent la voix; je (446) garde le silence, et ces secousses vous crient d'une manière plus éclatante que le son de la trompette : Le Seigneur est miséricordieux et compatissant, il est plein de longanimité et de pitié. (Psaume CII, 8, 9.) Si je suis venu, continue-t-il, ce n'est pas pour vous écraser, mais pour vous donner de l'énergie. Oui, ce tremblement de terre emprunte une voix pour vous dire : je vous ai épouvantés, non pour vous affliger, mais afin de vous rendre plus diligents. Faites une grande attention à ce que je vais vous dire : comme la parole n'avait plus assez de force , le châtiment a élevé la voix; l'enseignement se fatiguait à la tâche, la crainte est arrivée à son aide. Je suis venu vous entretenir un moment et je fais ce qui dépend de moi : après vous avoir vigoureusement étreints je vous remettrai à la parole,afin que la parole ne s'épuise pas en pure perte. Comme je trouve des pierres et des ronces, je commence par en purger le terrain, afin que la parole jette ensuite la semence à pleines mains.

Quel dommage avez-vous éprouvé de cette affliction momentanée? D'hommes que vous étiez, vous êtes devenus des anges; vous avez passé au ciel, sinon quant au séjour, du moins quant à l'état de vos âmes. Et ceci n'est pas une flatterie : les faits m'en sont témoins. Qu'avez-vous négligé en effet sous le rapport de la pénitence? Vous avez banni l'envie, expulsé les passions viles, implanté en vous, la vertu; vous avez persévéré la nuit tout entière dans de saintes veilles, et dans les sentiments d'une grande charité ainsi que d'un zèle ardent. Nul ne songe plus à ses affaires d'argent, nul ne tient plus le langage de l'avarice; non-seulement vos mains sont pures de péchés,. mais encore votre langue est affranchie de la licence et de l'injure; nul n'outrage plus son prochain, nul ne va prendre place à des banquets de Satan; les maisons sont pures, la place publique est lavée de toute souillure; le soir nous gagne, et nulle part des choeurs de jeunes gens ne font entendre de chants théâtrals. Il y a, il est vrai, des choeurs, mais dont les chants ne sont pas ceux de l'impureté: ce sont de vertueux cantiques; on peut entendre, sur la place publique, les hymnes retentir; les fidèles qui sont restés chez eux chantent, les uns des psaumes, les autres des hymnes; la nuit arrive, et tout le monde se réunit à l'église, ce port qui n'est point battu des flots, cet océan qui ne connaît point de tempêtes. Je croyais, moi, qu'après un ou deux jours, la veille aurait brisé vos corps, et voici que plus elle se prolonge, plus aussi votre ferveur augmente. Ceux qui vous chantaient des psaumes se sont fatigués, et vous, vous êtes toujours dispos; ils ont manqué de force, et vous, vous avez acquis une énergie nouvelle. Où sont les riches? dites-moi : qu'ils apprennent des pauvres la divine sagesse ! Les riches dorment, mais les pauvres, sur la terre nue, ne dorment point: ils fléchissent les genoux, comme Paul et Si. las. (Act. des Ap. XVI.) Eux aussi chantaient des psaumes, et ils ébranlèrent la prison: vous, vous chantez des psaumes comme eux, et vous avez raffermi la ville ébranlée. Les résultats sont opposés, mais ils tournent l'in et l'autre à la gloire de Dieu. Les apôtres firent trembler la prison afin d'ébranler l'âme des infidèles, de délivrer le geôlier, et de proclamer la parole de Dieu; vous, vous avez raffermi la ville, afin d'apaiser la colère de Dieu; les deux buts ont été atteints d'une manière différente. Toutefois, je me réjouis, non pas de ce que la ville s'est, raffermie, ruais de ce qu'elle le doit à vos prières, et de ce que vos chants sacrés en sont devenus les fondements. La colère venait d'en-haut : votre voix est venue d'en bas; et le torrent de colère qui tombait du ciel a été arrêté par cette voix qui s'élevait de la terre. Les cieux s'étaient ouverts, notre sentence en était descendue: le glaive était aiguisé: la ville allait joncher le sol; la colère semblait impossible à conjurer. Nous n'eûmes besoin d'autre chose que de la pénitence, des larmes et des gémissements, et tout s'apaisa: Dieu avait prononcé, mais nous avons calmé sa colère. Ce n'est donc pas à tort qu'on vous appellerait les protecteurs et les sauveurs de cette ville. Où sont-ils, les magistrats? où sont-ils, ces grands protecteurs officiels? C'est véritablement vous qui êtes les tours, les murailles, la sûreté de la ville. Car pour eux, par leur iniquité, ils ont miné la ville, et vous, par, votre vertu, vous l'avez consolidée. Si vous demandez à quelqu'un d'où vient que la ville a été ainsi ébranlée, quand même on ne vous répondrait pas, il reste bien avéré que cela vient des péchés, de l'avarice, des injustices, des prévarications, de l'orgueil, de la sensualité, du mensonge. Et de la part de qui? de la part des riches. Et si ensuite on vient demander ce qui fait que la ville s'est raffermie, il est (447) bien avéré que c'est le chant des psaumes, que ce sont les prières, que ce sont les veillés. Et de qui? des pauvres. Ce qui a ébranlé la ville est le fait des premiers; ce qui l'a raffermie est votre fait: de sorte que c'est vous qui en êtes devenus les protecteurs et les sauveurs.

Mais terminons ici notre discours pour continuer nos veilles et le chant de nos psaumes, en renvoyant la gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN.

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR LA TRAHISON DE JUDAS.

AVERTISSEMENT.

Ce n'est pas sans un certain scrupule que nous plaçons parmi les discours authentiques de Chrysostome cette homélie que nous publions pour la première fois, d'après un manuscrit du cardinal Ottoboni : en effet, malgré la mention de Daphné, l'un des faubourgs d'Antioche, par laquelle commence le discours, malgré celle d'Apollon Pythien, honoré dans ce faubourg par les païens, et quelques autres traits analogues semblant indiquer que c'est Chrysostome qui parle, il y a aussi beaucoup de caractères qui lui sont étrangers, comme par exemple ces exclamations et ces interrogations perpétuelles, bien plus fréquentes encore que chez Chrysostome (1). — Cependant, comme ce discours ne manque ni de finesse., ni d'invention, et que d'ailleurs, comme on l'a déjà souvent dit, Chrysostome ne se ressemble pas toujours; cette homélie peut ici trouver place. — Nous avons vu qu'il y avait eu un assez grand nombre de discours prononcés hors de la ville et dans les faubourgs d'Antioche, et qu'ils étaient ordinairement plus courts que les autres.

Le faubourg de Daphné est maintenant délicieux et aimé de Dieu, non-seulement parce qu'il est arrosé des sources les plus limpides, et que les arbres s'y couvrent du plus charmant feuillage, mais encore parce qu'il s'est enrichi d'un arbre étranger, l'arbre de la, croix ; il renferme à présent une source de vraie sagesse, une source redoutable au démon Pythien. Il ne déroule plus son sol sous les pas des hommes impies, mais il offre à votre foule pieuse un bocage sacré, image de ce lieu chéri, de ce jardin où l'on osa trahir le Sauveur, et où commencèrent à germer les semences de notre salut. Aussi, je ne sais à quel objet m'arrêter pour la solennité présente : la solennité par elle-même excite ma langue à accuser Judas; mais la miséricorde du Sauveur m'en dissuade, et demande à ma bouche des louanges. Je flotte entre deux sentiments divers : la haine du traître et l'amour du Maître; mais l'amour triomphe de la haine, comme étant plus grand et plus puissant. Je laisserai donc le traître et je célébrerai le

1. Je prends la liberté d'observer que ces réflexions me paraissent porter à faux, attendu que cette homélie est fort belle, et que les interrogations et exclamations n'y sont nullement déplacées. (Note du traducteur.)

bienfaiteur, non pas autant qu'il le mérite, mais autant que j'en suis capable. Comment a-t-il abaissé les cieux et est-il descendu sur la terre? Comment celui qui remplit toute la création est-il venu vers moi, après être né pour moi et à mon image ? Comment a-t-il pris pour disciple celui qu'il savait devoir le trahir, et s'est-il fait suivre de son ennemi comme d'un ami ? Comment ne se préoccupait-il pas de cette trahison, mais s'inquiétait-il du salut de ce traître? Le soir étant venu, dit l'Evangile, Jésus était ci table avec les douze disciples, et tandis que l'on mangeait, il leur dit: En vérité, en vérité, je vous dis que l'un de vous me trahira. (Matth. XXVI, 20, 21.) II prédisait la trahison, afin d'empêcher le crime ; et cette prédiction, par laquelle il ne désignait personne, ne put triompher de l'iniquité du disciple, alors que cette iniquité n'était point connue des convives. Qui a jamais vu bonté semblable à celle que montra alors le divin Maître ? Il est trahi et il aime le traître. Quel est l'homme qui a de la compassion pour celui dont il est méprisé ? l'homme qui reçoit à sa table le vil trafiquant par lequel il a été vendu, l'homme qui épargne celui qui lui a tendu un piège? Et tandis que l'on mangeait, il leur dit : En vérité, en vérité, (450) je vous dis que l'un de vous me trahira. Eu sa qualité d'homme, il mangeait; en sa qualité de Dieu, il révélait l'avenir; il se soumet pour moi aux exigences de ma nature. Tous les disciples furent atterrés de cette parole ; leurs consciences étaient à la torture, et le temps du dîner était pour eux un temps de désolation ; chacun disait : Est-ce que c'est moi, Seigneur? (Ibid. 22.) Ils voulaient, par cette question, provoquer une parole qui tranquillisât leur cruelle inquiétude. Alors le Sauveur, pour guérir l'esprit de ceux qui se tourmentaient sans motifs, dévoila par la réponse suivante l'auteur inconnu de cette trahison : Celui qui a mis avec moi la main dans le plat, c'est celui-là qui me trahira; et quant au Fils de l'homme, il s'en va selon ce qui est écrit de lui. Mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme est trahi ! ce serait un bien pour cet homme de n'être jamais né. (Ibid. 23, 24.) Il a pitié de celui qui ne veut pas avoir pitié de lui-même, il épargne celui qui n'épargne pas son âme. Il évitait de dévoiler celui qui s'était dévoilé depuis longtemps; il voulait lui donner le temps de se repentir, et calmer le découragement des autres disciples; mais le traître n'en devint nullement meilleur. Il aurait dû, aussitôt après ces effroyables paroles, se lever de table; il aurait dû prier les disciples d'intercéder pour lui, il aurait dû embrasser les genoux du Sauveur, et chercher à l'apaiser par des paroles comme celles-ci : J'ai péché, Maître plein de miséricorde, j'ai péché, j'ai prévariqué, en vendant aux hommes pour un vil prix la perle inestimable; j'ai prévariqué, en sacrifiant pour un peu d'argent le trésor inépuisable. Pardon pour moi, qui ai trafiqué de tes souffrances et de ta mort, pardon pour moi, à qui l'or a enlevé la raison; grâce pour celui que les pharisiens ont indignement trompé ! Il ne dit rien, il ne pensa rien de tout cela, mais il montra l'effronterie de son âme en s'écriant brusquement: Est-ce que c'est moi, Seigneur? O langue impudente ! ô âme intraitable ! Il questionne, comme s'il ignorait ce qu'il médite lui-même; il se figure qu'il a échappé à l'œil qui jamais ne sommeille. Il portait la ruse dans l'âme, et sa langue affichait le langage de l'ignorance; il ourdissait une trahison dans son esprit, et sa bouche, à ce qu'il croyait, tenait le crime caché. Il se sert des mêmes paroles que les autres disciples, et sa conduite est tout autre; loup ravisseur dans l'âme, il interpelle le Maître avec la voix des brebis. Et que lui répond le Sauveur? C'est toi qui l'as dit. Par cette parole pleine de longanimité, il confondit l'imposture du misérable. Il aurait pu lui dire : Que dis-tu , misérable, infâme? que dis-tu , esclave de l'argent, et digne affidé du diable? tu oses contrefaire l'ignorance? tu oses cacher ce qui ne peut être caché? N'étais-je pas là, par ma divinité, quand tu tramais ton projet? ne t'ai-je pas vu de mon oeil de Dieu aller trouver les princes des prêtres? ne t'ai-je pas, quoique absent, entendu leur dire : Que voulez-vous me donner, pour que je vous le livre? (Matth. XXVI, 15.) Ne sais-je pas aussi pour combien tu m'as vendu ? Eh quoi ! après ces preuves, tu as encore cette impudence ! pourquoi es-tu si jaloux de cacher ce que tu veux exécuter? tout pour moi est à découvert. Jésus-Christ pouvait lui parler ainsi: il ne le fit point, et se contenta de lui dire avec douceur et sans amertume : C'est toi qui l'as dit, nous apprenant à nous conduire de la sorte à l'égard de nos ennemis. Et pourtant, après un pareil traitement, la maladie de Judas subsista, par l'incurie non pas du médecin, mais du malade. Notre-Seigneur en effet apporta tous les remèdes propres à sauver cette âme, mais Judas ne voulut pas les recevoir : ne connaissant que l'avarice, il aima mieux l'or que le Christ, et il se montra fidèle et favorable aux gens qui l'avaient salarié. Il s'approcha de Jésus, et lui dit : Salut, Maître, et il l'embrassa. (Ibid. 49.) Voici une étrange manière de trahir, que de commencer par un salut et un baiser. Jésus lui répondit: Ami, que viens-tu faire ? (Ibid. 50.) Pourquoi formules-tu un voeu pour mon bien-être, lorsque tu as résolu de m'affliger ? Pourquoi me flattes-tu en paroles, quand par ton action tu me déchires? Pourquoi m'appelles-tu maître, n'étant pas mon disciple? Pourquoi blesses-tu les droits de la charité? Pourquoi, du symbole de paix, fais-tu un signal de trahison? à l'exemple de qui as-tu donc agi de la sorte? Est-ce ainsi que tu, as vu naguère la femme de mauvaise vie embrasser mes pieds? est-ce ainsi que tu as vu le centenier tomber à genoux? est-ce ainsi que tu as vu les démons se soumettre ? je sais qui t'a indiqué en secret le chemin de ce traître baiser; c'est Satan qui t'a suggéré ce genre de détour, et toi, tu t'es laissé persuader par ce méchant conseiller, et c'est sa volonté que tu exécutes. Ami, que viens-tu faire? Eh bien ! remplis les indignes conventions que tu as (451) faites avec les pharisiens : réalise ton contrat de vente ; signe l'acte que tu as dicté ; livre celui qui veut bien être livré ; possède désormais, avec la bourse de l'argent, celle de l'iniquité; cède le pas au larron qui par sa confession, obtiendra le rang dont tu t'es privé par ta trahison. Alors ils s'approchèrent, mirent la main sur Jésus et le retinrent captif. (Ibid.) Alors s'accomplit cette parole du Prophète : Ils m'ont entouré comme les abeilles entourent un rayon de miel, et ils se sont enflammés comme le feu dans les épines. (Ps. CXVII,12.) Et ailleurs : Ils m'ont entouré comme une meute nombreuse; ils m'ont environné comme une troupe de taureaux pleins de vigueur. (Ps. XXI, 17.) Mais, ô mansuétude qui n'appartient qu'à Jésus ! dans le ciel les chérubins et les séraphins n'osent pas regarder sa gloire éblouissante, ils se couvrent le visage de leurs ailes; et sur terre, il souffre que sa chair soit retenue captive par des mains sacrilèges. Vous venez de voir toute la longanimité, toute la charité du Maître dont vous êtes les serviteurs; soyez donc à l'égard de vos ennemis, qui sont ses serviteurs comme vous, tels que vous venez de voir que le Seigneur était à l'égard de ses persécuteurs. Car vous devez aussi être conviés au banquet spirituel ; vous devez vous mettre à la table du Maître; qu'il n'y ait donc personne parmi vous qui soit un Judas par la disposition de son âme; approchez-vous tous avec calme et en paix, accourons tous à notre Sauveur avec une conscience pure. Car c'est lui qui est à la fois et le jeûne et l'aliment des fidèles; il est en même temps le nourricier et la nourriture, le pasteur et l'agneau. A lui appartient la gloire dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Traduction de M. MALVOISIN.

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR SAINT MÉLÉCE.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Chrysostome fixe lui-même la date de ce discours lorsqu'il dit vers le commencement : Il y a déjà plus de cinq ans qu'il est allé trouver Jésus. — Or, Mélèce mourut à Constantinople où il avait été appelé par l'empereur, en 381, vers la fin de mai. Ainsi cette homélie doit avoir été prononcée après le mois de mai de l'année 386, en présence de la chasse de ses reliques, non pas le jour anniversaire de sa mort, car Chrysostome n'aurait pas dit que la cinquième année était déjà passée, ede paredramen , mais peut-être le jour de la translation de ses reliques à Antioche, qui parait tomber le 12 février, date où les martyrologes grec et romain annoncent sa fête. — Si le calcul est juste, et si les martyrologes ont exactement noté le jour de la translation, ce qui est loin d'être toujours ainsi, la date du discours serait le 12 février 387, c'est-à-dire cinq ans et huit mois et demi depuis la mort de Mélèce. — Il paraît tout à fait certain qu'il fut prononcé, ou en 386, après le mois de mai, ou au commencement de 387.

Saint Mélèce fut porté sur le siège d'Antioche par les ariens qui le croyaient de leur parti; mais, au contraire, il se montra défenseur très-zélé du omoousios; ; alors les ariens, qui étaient puissants, le firent exiler. — Quant à la dissidence qui s'éleva de son temps, même parmi les catholiques, voyez ce que nous en avons dit dans l'avertissement pour l'homélie sur l'anathème. — Du reste le culte des images et l'intercession des saints sont ouvertement prêchés dans le présent discours.

1° Les habitants d'Antioche montrent leur amour pour saint Mélèce, qui fut leur évêque, par leur empressement à assister à la célébration de sa fête, en donnant son nom à leurs enfants, et en représentant partout son image. — 2° L'orateur rapporte différentes circonstances de la vie de saint Mélèce, son exil, l'action généreuse qu'il fit en protégeant de son corps le magistrat qui, exécutant la sentence de l'empereur contre le saint évêque, faillit être lapidé par le peuple. — Son retour de l'exil et l'enthousiasme qui éclata à Antioche à cette occasion. — 3° Sa mort, loin de sa patrie, à Constantinople, où il était venu assister à un Concile. — Sa succession recueillie dignement par Flavien. — Intercession des saints.

1. Lorsque je porte mes regards de tous côtés sur cette sainte assemblée, et que j'y vois présente la ville entière, je ne sais à qui je dois accorder mes premières félicitations, à saint Mélèce qui, même après sa mort, reçoit encore un tel honneur, ou à vous, dont la charité témoigne tant d'affection pour vos pasteurs, même après qu'ils ne sont plus de ce monde. Heureux, en effet, Mélèce, d'avoir su laisser en vous tous un tel amour pour lui, et heureux vous aussi, de ce qu'ayant reçu le dépôt de la charité, vous l'avez conservé jusqu'ici sans altération à celui qui vous l'a confié. Il y a déjà plus de cinq ans qu'il est allé trouver ce Jésus qu'il désirait, et comme si vous l'eussiez encore vu ces jours derniers, vous venez à lui aujourd'hui le coeur brûlant d'amour. C'est pourquoi son sort excite l'envie, puisqu'il a pu engendrer de tels fils, et votre sort excite l'envie aussi, puisque vous avez eu en partage un père semblable. La racine de l'arbre est généreuse et admirable, mais les fruits sont dignes de la racine. Et de même qu'une excellente racine, cachée qu'elle est dans les replis du sol, n'est pas visible à nos yeux, mais qu'elle nous décèle par ses fruits l'énergie de sa vertu propre, ainsi le bienheureux Mélèce, caché dans cette châsse, n'est pas visible aux yeux de notre corps, mais par vous qui êtes ses fruits, il nous manifeste la force de la grâce qui est en lui. Quand même je garderais le silence, cette solennité seule et la chaleur de votre zèle suffiraient pour publier avec plus d'éclat que la trompette, l'amour de Mélèce envers ses enfants; car il a tellement embrasé vos esprits de son amour, qu'à son simple nom ils s'enflamment et s'élancent.

Aussi , n'est-ce point par hasard, mais tout exprès et à dessein, que j'entremêle sans cesse le nom de Mélèce à mes discours. Quand on a tressé une couronne d'or, on la rend encore plus brillante en la garnissant ensuite de pierreries nombreuses; de même aujourd'hui, (453) dans cette couronne de louanges que je tresse pour cette tête bienheureuse , son nom, fréquemment répété, est comme une multitude de perles , qui la rendront, j'espère, plus enviable et plus éclatante. Ordinairement lorsque l'on aime, le nom seul de l'objet aimé nous attendrit et nous enflamme ; c'est ce qui vous arrive à l'égard de notre saint. Dès le commencement, quand vous l'accueillîtes en cette ville, chacun donnait à son enfant le nom de Mélèce, chacun croyait par cette appellation introduire le saint personnage dans sa famille, et les mères, laissant de côté pères, aïeuls et bisaïeuls, donnaient à leurs nouveaux-nés le nom du bienheureux évêque. C'est qu'un désir pieux l'emportait sur la nature, et que par là les enfants devenaient chers aux auteurs de leurs jours, non plus seulement par l'affection naturelle, mais encore par les sentiments que l'on rattachait à ce nom. On le regardait comme la parure d'une famille, la sûreté d'une maison, le salut de ceux qui le portaient, et un adoucissement à nos regrets; et comme à une seule lampe qu'on apporte dans l'obscurité, chacun vient en allumer une autre pour l'emporter dans sa chambre; de même une fois que la lumière de ce nom fut tombée sur la ville, chacun vint pour ainsi dire y allumer la sienne et l'emporta dans sa famille, comme un trésor inappréciable. Et c'était là un grand enseignement de piété. Forcés de se souvenir continuellement de ce nom, d'avoir Se Saint présent aux'yeux de l'âme, vous aviez en lui le préservatif de toute passion, de toute pensée déraisonnable; et le fait devint si général que partout, dans les carrefours, sur la place, dans la campagne et sur les chemins on entendait de tous côtés retentir le nom de Mélèce. Et ce n'est pas seulement à l'égard de son nom que vous avez été dans ces dispositions, c'est encore envers son image. Ce que vous avez fait à propos de l'un, vous l'avez également fait à propos de l'autre. Beaucoup de personnes faisaient graver sa sainte représentation sur les chatons de leurs bagues, sur leurs cachets, sur des tasses, sur les murs de leurs chambres, de sorte que non-seulement l'on entendait son nom, mais que l'on voyait encore en tout lieu l'image de sa personne, et que c'était ainsi une double consolation de son absence.

En effet, à peine arrivé, il fut banni de la ville, chassé par les ennemis de la vérité. Mais Dieu le permit afin de prouver à la fois et la vertu de Mélèce et votre courage. Pendant son séjour, il avait, comme Moïse en Egypte, délivré la ville des erreurs de l'hérésie, retranché du reste du corps les membres gangrenés et incurables, et rendu à l'Eglise une santé sans mélange. Alors les ennemis de la vérité ne pouvant souffrir cette réforme, influencèrent l'Empereur et firent bannir le saint évêque, s'imaginant ainsi triompher de la vérité, et détruire l'effet des réformes opérées. Mais il arriva tout le contraire de ce qu'ils espéraient, car votre zèle n'en parut que plus grand, et son talent à instruire reçut une consécration éclatante : lui, en moins de trente jours, vous avait si bien affermis dans le zèle de la foi, que malgré les mille vents divers qui ont soufflé depuis, ses enseignements sont demeurés inébranlables; et vous, en moins de trente jours, vous avez reçu avec tant d'ardeur les semences qu'il a jetées en vos âmes, que les racines ont déjà pénétré jusqu'au fond, et que vous n'avez laissé prise à aucune des épreuves survenues depuis lors.

2. Ce qui arriva lors de sa persécution mérite aussi de ne pas être passé sous silence. Pendant que le gouverneur de la ville traversait en voiture la place publique, ayant à son côté le saint évêque, une grêle de pierres fondit de toutes parts sur la tête du gouverneur, car la ville ne pouvait souffrir une telle séparation, et les fidèles aimaient mieux qu'on leur arrachât la vie présente que de se voir enlever ce saint personnage. Que fit alors Mélèce? Voyant les pierres que l'on lançait, il enveloppa de ses propres habits la tête du gouverneur afin de la préserver. En même temps qu'il confondait ainsi ses ennemis par cette extrême bonté, il apprenait à ses disciples quelle patience on doit montrer à l'égard de ceux qui nous persécutent, puisque, non contents de ne leur faire aucun mal, il nous faut encore, s'ils se trouvent exposés à quelque danger de la part d'autrui, le conjurer de tout notre pouvoir. Qui ne fut alors saisi, stupéfait, de voir et cet amour frénétique de la ville, et aussi la sublime philosophie du maître, sa douceur et sa mansuétude? Car ce qui se passa dans cette circonstance est vraiment étrange. On chassait le berger, et les brebis n'étaient point dispersées; on rejetait le pilote, et la barque ne sombrait pas; on persécutait le vigneron, et la vigne n'en fructifiait (454) que davantage. En effet, comme vous étiez unis ensemble par les liens de la charité, ni les séductions de la tentation, ni l'apparition des dangers, ni la grandeur des distances, ni la longueur du temps, ni rien autre chose n'était capable de vous détacher de la société de votre bienheureux pasteur; on le chassait pour qu'il fût loin de ses enfants, et c'est le contraire qui arriva. En effet, les liens de charité qui le rattachaient à vous se resserrèrent davantage, et on peut dire qu'il emmena toute la ville avec lui en Arménie. Son corps était dans sa patrie; mais sa pensée et son esprit, portés comme sur les ailes de la grâce du Saint-Esprit, étaient toujours au milieu de vous; il portait ce peuple tout entier dans ses entrailles, et vous étiez pareillement disposés à son égard. Vous séjourniez ici, confinés dans l'enceinte de cette ville , mais l'esprit de charité vous emportait chaque jour en Arménie, et vous ne reveniez ici qu'après avoir joui de sa vue sacrée, qu'après avoir entendu sa voix enchanteresse et bienheureuse. Si Dieu a bien voulu que son départ fût si prompt, c'est afin, je le répète, de montrer aux ennemis qui vous combattent la solidité de votre foi, et l'habileté doctrinale de Mélèce.

En voici la preuve. De retour après sa persécution il passa ici, non plus seulement trente jours, mais des mois, mais un an, mais deux années et plus. C'est qu'une fois que vous eûtes suffisamment prouvé la solidité de votre foi, Dieu vous accorda la faveur de posséder sans crainte votre père une seconde fois. Oui, c'était un délicieux bonheur que de jouir de sa sainte vue. Non-seulement ses leçons, non-seulement sa parole, mais rien que son aspect suffisait pour faire pénétrer dans l'âme des assistants tout l'enseignement de la vertu. Aussi lorsqu'il revint parmi vous, et que toute la ville courut à sa rencontre, les uns se tenant plus près embrassaient ses pieds et ses mains, entendaient sa voix; les autres empêchés parla foule et l'apercevant de loin seulement, trouvaient que sa vue seule était une bénédiction suffisante, et aussi bien partagés que les plus proches, ils s'en allaient complètement satisfaits. Il en était de lui comme des apôtres. Tout le monde ne pouvait arriver jusqu'à eux, mais leur ombre en s'étendant touchait ceux qui étaient au loin , et ceux-là obtenaient les mêmes grâces, et se retiraient guéris comme les autres. De même une sorte de gloire spirituelle émanait de la tête sacrée de Mélèce, et se faisait sentir de loin à tous ceux qui ne pouvaient approcher, tellement qu'ils s'en allaient remplis de toutes sortes de bénédictions, sans avoir été autrement que spectateurs.

3. Puis, lorsqu'il plut à Dieu, notre maître à tous, de le rappeler de cette vie, et de le placer dans le choeur des anges, ce ne fut point encore de la manière ordinaire. Une lettre de l'empereur lui ordonne de venir; c'était Dieu qui inspirait à l'empereur cette détermination. Cette lettre ne le mande pas dans quelque lieu rapproché d'ici ; elle l'appelle en Thrace même, afin que Galates, Bithyniens, Ciliciens, Cappadociens, et tous les peuples voisins de la Thrace, connaissent quels sont nos biens; afin que tous les évêques du monde, voyant en lui comme le type de la sainteté, et trouvant en lui un clair modèle de la manière de remplir leur ministère, aient une règle évidente et infaillible pour l'administration et la direction de leurs Eglises. En effet, à cause de l'importance de la ville, à cause de la résidence de l'empereur, il y avait alors là grande affluence: et comme les Eglises, au sortir d'une longue période de guerres et d'orages, commençaient à jouir du calme et de la paix, des lettres impériales venaient d'y convoquer tous les évêques. Mélèce y arrive donc comme les autres. Lorsque, sous Nabuchodonosor, Dieu voulut publier et couronner la vertu des trois jeunes hommes, ils éteignirent la violence du feu, foulèrent aux pieds l'orgueil du tyran, et confondirent toute espèce d'impiété,'ayant pour spectateurs les habitants de toute la terre; car les satrapes, les princes et les toparques de tout l'empire avaient été réunis en ce lieu pour un autre motif, mais ils devinrent les spectateurs de ces illustres athlètes; de même pour que le bienheureux Mélèce eût un théâtre éclatant , les évêques de toutes les Eglises du monde, assemblés là dans un autre but, purent contempler ce saint personnage. Et quand ils l'eurent vu, et qu'ils eurent parfaitement appris de lui la piété, la sagesse, le zèle de la foi, et toutes les vertus convenables à un prêtre et qu'il réunissait en sa personne, alors Dieu le rappela vers lui.

Il en disposa ainsi. pour épargner notre ville. Si Mélèce eût expiré ici, le poids de notre malheur eût été intolérable. Qui aurait soutenu la vue de ce saint homme rendant le dernier soupir? qui aurait pu voir ces (455) paupières se fermer, et cette bouche à peine entr'ouverte dicter ses dernières recommandations ? Qui eût pu, à ce spectacle, ne pas être accablé par titi si grand malheur? Afin donc qu'il n'en fût pas ainsi, Dieu voulut qu'il expirât dans un autre pays; il voulut que nous eussions le temps de nous accoutumer à ce triste événement, et que lorsque nous verrions ramener son corps, notre âme ne fût point si vivement frappée , par l'habitude que nous nous serions faite des larmes. C'est ce qui arriva. Quand la ville reçut dans ses murs sa dépouille sacrée, le deuil et les gémissements furent grands encore ; mais la douleur s'apaisa bientôt, et par la raison dont je viens de parler, et par une autre qui me reste à dire.

Dieu, dans son amour pour nous, eut pitié de notre affliction, et nous désigna bientôt un autre pasteur reproduisant fidèlement les caractères du premier, et offrant aussi en lui l'image de toutes les vertus. Il monta sur le siége épiscopal, et ne tarda pas à nous faire quitter la robe de deuil et à essuyer nos larmes, mais il ne fit que nous rappeler davantage son bienheureux prédécesseur. Notre douleur se calmait, mais notre amour devenait plus ardent, et notre découragement s'effaçait entièrement ; ce n'est pas là pourtant ce qui a coutume d'arriver lorsque nous perdons ceux qui nous sont chers. Quand on perd un fils bien-aimé, quand une épouse se voit enlever un époux respectable, tant que leur souvenir reste vif en nous, l'affliction ne fait que s'accroître dans notre âme; puis, quand la suite du temps a fini par l'adoucir, la vivacité du souvenir s'éteint avec la force de la douleur. Pour Mélèce il en a été tout autrement : le découragement a complètement disparu, mais le souvenir, loin de s'en aller avec la douleur, n'a fait que s'augmenter. Vous en êtes la preuve, vous qui, après un temps si long, venez, comme des abeilles à la ruche, vous rassembler autour de la dépouille mortelle de Mélèce. Ce souvenir n'est point l'effet d'une affection naturelle, il est le résultat d'un jugement droit et raisonnable. C'est pourquoi la mort ne l'a point éteint, et il ne s'est point affaibli avec le temps ; il augmente au contraire, et il ne fait que grandir, non-seulement chez vous qui avez vu Mélèce, mais chez ceux-là même qui ne l'ont point connu. Chose admirable en effet, ceux qui étaient encore jeunes lorsque Mélèce vivait, sont enflammés des mêmes regrets. Vous, dont l'âge est avancé, vous avez cet avantage sur ceux qui ne l'ont pas vu, que vous avez vécu avec lui et joui de sa sainte société ; et ceux qui ne l'ont pas vu ont sur vous l'avantage que sans l'avoir jamais eu en leur présence, ils font preuve envers lui d'un regret aussi grand que le vôtre. Prions donc tous en commun, supérieurs et inférieurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, esclaves et hommes libres, en associant à notre prière le bienheureux Mélèce lui-même, car son crédit est encore plus grand maintenant devant Dieu et son amour plus ardent envers nous; prions tous Dieu qu'il augmente en nous cette charité, et que, de même que nous sommes ici autour de cette châsse, nous soyons tous jugés dignes de pouvoir dans le ciel approcher du tabernacle éternel de Mélèce, et d'obtenir les biens qui nous sont réservés ; puissions-nous tous obtenir ce bonheur par la grâce et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire et puissance soient au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR SAINT LUCIEN. PRONONCÉE LE 7 JANVIER 387.

AVERTISSEMENT ET ANALYSE.

Le panégyrique du saint martyr Lucien fut prononcé le 7 janvier de l'année 387, le jour même de la fête de saint Lucien; pour s'en convaincre, on peut comparer le début de cette homélie-ci avec celui de l'homélie sur l'Épiphanie et le baptême de Notre-Seigneur. Le martyre de saint Lucien, prêtre d'Antioche, arriva l'an 311 ou 312 dans la persécution de Maximin. Le. martyrologe romain marque sa fête le 7 de janvier. Les ariens le revendiquaient pour un des leurs, mais rien n'était plus faux. Ils se fondaient sur ce que certains de ses disciples avaient embrassé l'arianisme, sur ce que les chefs de la secte, Arias et Eusèbe de Nicomédie avaient été ses disciples, mais ces hommes s'étaient séparés de saint Lucien, en se séparant de l'Église catholique. — 1° L'orateur attaque assez vivement ceux qui manquent aux réunions de l'Église par négligence. — Si c'est pour vaquer à l'acquisition des richesses, qu'ils sachent que les richesses sont d'une nature passagère. — 2° Hier Notre-Seigneur Jésus-Christ a été baptisé dans l'eau , aujourd'hui un disciple est baptisé dans le sang. — Saint Lucien endure la faim plutôt que de mangé des viandes offertes aux idoles. — Exhortation morale.

1. Mes craintes d'hier se sont réalisées; c'est un fait accompli maintenant; le jour de la solennité s'écoulant, la foule aussi a bien vite disparu , et nous n'avons plus aujourd'hui qu'une faible réunion. Je l'avais bien prévu; je n'ai pas toutefois supprimé l'instruction d'aujourd'hui : si tous ceux qui m'entendaient hier, ne me sont pas fidèles, tous ne sont pas infidèles. Douce consolation pour moi! je veux donc persévérer aujourd'hui à vous instruire, ceux qui n'entendront pas la parole par moi, l'entendront par vous. Qui pourrait supporter, sans rien dire, une telle indifférence? Des enfants qui ont vu si longtemps leur mère les combler de ses dons se sont éloignés d'elle ; ils n'ont pas eu la pensée de revenir auprès d'elle; ils n'ont pas fait comme la colombe de Noé (Gen. VIII); ils ont imité le corbeau, et cela, quand le déluge dure encore, quand l'orage, quand la tempête redouble chaque jour plus furieuse, quand l'arche sainte, au milieu des flots, nous appelle tous, nous attire , nous entraîne, montrant, aux naufragés l'asile où rien n'est plus à craindre ! Refuge qui défie, non les vagues ou le choc des flots, mais l'assaut continuel des passions en délire, qui écarte l'envie frappée de mort, qui chasse l'orgueil. Là, en effet, le riche ne peut plus mépriser le pauvre; on y entend ces paroles de l'Écriture: Toute chair n'est que de l'herbe, et toute la gloire de l'homme est comme la fleur des champs (Ps. XL, 6) ; et le pauvre, à son tour, envoyant la richesse d'autrui, ne sera pas la proie de la haine envieuse , car il entend ces paroles d'un autre prophète : Ne craignez point en voyant un homme devenu riche et sa maison comblée de gloire, parce que, lorsqu’il sera mort, il n'emportera point tous ses biens, et que sa gloire ne descendra point avec lui, (Psaum. XLVIII, 16, 17.) Car telle est la nature de ces biens; ils ne se déplacent pas avec ceua qui les possèdent; ils ne voyagent pas, ils n'escortent pas les maîtres qui s'en vont; ils ne prêtent aucune assistance là-haut, devant le juge qui demande les comptes; la mort produit l'absolue séparation. Souvent même, avant la mort, les richesses ont déserté ; trompeur en est l'usage; incertaine, la jouissance; périlleuse, la possession. Pour la vertu, il n'en est pas de même, ni pour l'aumône; voilà ce qui (457) ne peut être ravi; voilà le vrai trésor. Oui le prouvera? celui qui a dit avec sagesse : Sa gloire ne descendra point avec lui, sa gloire ne le suivra pas, celui-là parlant des trésors de l'aumône, toujours subsistants, jamais ravis, nous a donné cette instruction: Le juste a dispersé ses biens sur les pauvres, sa justice demeure dans toits les siècles. (Psaum. CXI, 9.) Quoi de plus étrange? Ce qu'on amasse se perd; ce qu'on disperse demeure. Et cependant quoi de plus juste? C'est qu'il est de ces biens que Dieu reçoit de nous; et de la main de Dieu , nul ne les peut ravir; mais il est d'autres richesses que nous déposons entre les mains des hommes; richesses exposées dès lors à mille convoitises, à toutes les attaques de la haine et de l'envie. Ne négligez donc pas, ô mon bien-aimé, cette sainte demeure : ici se dissipe le chagrin qui vous trouble ; ici s'évanouissent les inquiétudes de la vie ; ici , les passions insensées s'éteignent. Au retour de la place publique, des théâtres, des autres réunions mondaines, nous traînons après nous la foule des soucis, des découragements, des maladies de l'âme; nous les rapportons dans nos maisons. Si, au contraire, vous séjournez habituellement ici, vous cessez de ressentir les maux du dehors: délivrance complète; si vous vous échappez loin d'ici, si vous prenez la fuite, vous perdez les biens dont vous avaient enrichis les divines Ecritures ; vous perdez tout; en quelques instants les entretiens, les discours du dehors vous enlèvent votre richesse. Et voici qui vous prouvera la vérité de mes paroles. En sortant d'ici , hâtez-vous de vous rendre auprès de ceux qui nous manquent aujourd'hui , et vous verrez quelle différence entre votre sérénité et leurs inquiétudes. Il n'est pas de jeune épouse, belle, charmante dans la chambre nuptiale, qui mérite autant d'admiration , qui brille d'autant de gloire que l'âme apparaissant dans l'église où elle répand le parfum de ses vertus. Car celui qui vient ici, animé d'une foi vive et plein de zèle, ne quitte ce saint lieu qu'après avoir amassé d'immenses trésors; ne ferait-il qu'ouvrir la bouche, aussitôt il remplira ceux qui se trouvent avec lui de la bonne odeur de ses vertus et de ses richesses spirituelles ; fût-il frappé de maux sans nombre, il supportera tout facilement; les divines Ecritures lui communiquent suffisamment ici le courage et la sagesse. Et comme un homme , debout sur un rocher, méprise les flots, de même le fidèle, assidu 'à nos réunions, celui qui arrose son âme de la divine parole, affermi sur le roc de la droite raison, juge à leur valeur les choses humaines; aucun homme ne met sur lui la main; solide et de haut, il domine le courant des choses de ce monde. Aux salutaires avertissements, ajoutez la prière, la bénédiction paternelle, les biens qui jaillissent de ces réunions fraternelles, de la charité commune, tant d'autres avantages sans nombre, quels fruits, quelle moisson spirituelle, quel trésor celui qui sort de cette enceinte, porte dans sa maison ! Quelle bénédiction pour vous en ce jour; pour les absents, quelle perte ! A vous la récompense des martyrs; vous l'emporterez en vous retirant; les absents auront perdu ce gain précieux , ils perdront plus encore ; de leurs folles occupations, ils ne retireront que des soucis accablants. Car, comme celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète recevra la récompense du prophète, et comme celui qui reçoit un juste en qualité de juste recevra la récompense du juste (Matth. X, 41) ; de même, celui qui reçoit un martyr en qualité de martyr, recevra la récompense du martyr. Recevoir un martyr, c'est se rassembler en mémoire de lui, c'est prendre sa part du récit de ses combats, c'est l'admirer, vouloir imiter sa vertu, raconter son héroïsme : voilà les présents qu'il faut aux martyrs, c'est ainsi qu'on reçoit les saints, c'est aujourd'hui ce que vous avez fait.

2. Hier donc Notre-Seigneur Jésus-Christ fut baptisé dans l'eau ; aujourd'hui, son serviteur est baptisé dans le sang; hier s'ouvraient les portes du ciel; aujourd'hui ont été foulées aux pieds les portes de l'enfer. Et ne vous étonnez pas que j'appelle le martyre un baptême, puisque le Saint-Esprit descend alors avec l'abondance de ses grâces; puisque c'est la rémission des péchés, l'âme purifiée d'une manière merveilleuse, étonnante; et, de même que ceux qu'on baptise sont lavés dans l'eau, de même les martyrs sont lavés dans leur propre sang, ce qui est arrivé à notre saint. Mais avant de vous parler de sa mort, il faut vous dire toute la malice du démon. Car, comme il vit que le saint méprisait n'importe quels tourments et quels supplices; que, ni les feux allumés par l'enfer, ni les fosses ouvertes, ni les roues préparées, ni les tortures des ceps, ni les précipices où le martyr avait été lancé , ni les dents des bêtes féroces n'avaient pu vaincre sa vertu, (458) il conçut un plus cruel tourment; il cherchait de tous côtés un supplice horrible dont la durée égalât l'atrocité. Les douleurs insupportables amènent promptement la délivrance; les plus longues sont toujours un peu moins atroces ; il s'attacha donc à découvrir une torture à la fois interminable , insupportable, pour triompher, par la durée, par la violence des douleurs, de la constance du martyr.

Que fait-il donc? C'est à la faim qu'il le livre. J'ai dit la faim, méditez ce mot : de toutes les morts, c'est la plus horrible. Ceux qui l'attestent le savent par expérience. Puissions-nous ne pas être tentés par là ! Nous avons reçu une belle instruction qui nous dit de prier pour ne pas être induits en tentation. (Matth. XXVI.) Figurons-nous un bourreau dans nos entrailles, déchirant tous nos membres, plus dévorant que le feu le plus ardent, que toute espèce de bête féroce; nous rongeant le corps de partout; nous torturant d'un supplice continuel, affreux, inexprimable. Voulez-vous savoir ce que c'est que la faim? des enfants, plus d'une fois, ont été dévorés parleurs mères, incapables de supporter la violence d'une telle douleur. C'est ce que le Prophète déplorait par ces paroles : Les mains des femmes sensibles à la pitié ont fait cuire leurs enfants. (Thren. IV, 10.) Des mères ont mangé ceux qu'elles avaient enfantés; le ventre où les enfants avaient pris la naissance est devenu leur tombeau, et la nature a été vaincue par la faim; et non-seulement la nature, mais la volonté ; mais la faim n'a pas vaincu le généreux courage de notre martyr. Qui ne serait frappé d'admiration à ce récit? Et cependant, quoi de plus puissant que la nature ? de plus changeant que la volonté ? Vous faut-il une preuve que rien n'est plus fort que la crainte de Dieu ? la volonté s'est montrée plus puissante que la nature , les mères ont faibli, les mères ont méconnu le fruit de leurs entrailles; le saint, notre saint n'a pas chancelé; le supplice n'a rien pu contre sa sagesse, la torture a été sans effet sur son courage; plus solide que le diamant, il a tout enduré; il s'enivrait d'une bonne espérance ; il se glorifiait de ses combats; il puisait sa consolation dans la nécessité même de la lutte ; surtout il entendait chaque jour la voix de Paul : Dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité (II Cor. XI, 27); autres paroles encore : Jusqu'à cette heure, nous avons faim, et nous avons soif, et nous sommes nus, et on nous meurtrit de soufflets. (I Cor. IV, 11 .) C'est qu'il connaissait, il connaissait bien cette parole : Ce n'est pas seulement de pain que vit l'homme, mais de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu. (Matth. IV, 4.) Et maintenant, quand ce détestable démon vit qu'une si pressante nécessité ne le domptait pas, il rendit le supplice plus cruel ; il prit les offrandes destinées aux idoles, en chargea une table, et la fit placer sous ses yeux, pour que la facilité du plaisir triomphât de son énergie. En effet nous succombons moins vite quand ce qui nous tente ne frappe pas nos yeux ; on surmonterait plus facilement les désirs de la volupté en l'absence de la beauté, qu'on ne le peut faire quand les regards s'y attachent sans cesse. Cependant le juste triompha encore de ce nouveau piège ; ce que le démon avait regardé comme la ruine de son courage ne servit qu'à le fortifier : non-seulement l'aspect des offrandes n'ébranla en rien sa volonté, mais il ne fit paraître que plus d'aversion et de haine. A l'aspect de nos ennemis, nous sentons que notre haine redouble avec le désir de nous éloigner d'eux ; c'est ce qu'éprouva le saint devant cette impure victime; il la détestait plus; en la voyant il s'en détournait avec horreur, et parce qu'il l'avait continuellement sous les yeux, il n'en ressentait que plus d'aversion pour ce qui lui était présenté ; la faim criait en lui, et lui disait de goûter les mets qui lui étaient offerts, mais la crainte de Dieu retenait ses mains, et lui faisait oublier la nature ; à la vue de la table impure et souillée, il pensait à une autre table, à la table terrible, remplie de l'Esprit-Saint, et tel était le feu qui le brûlait qu'il aurait tout enduré, tout souffert, plutôt que de goûter à ces mets infects. Il se souvenait de cette table fameuse des trois enfants (Dan. I, 8), jeunes, prisonniers, privés de tout appui, sur une terre étrangère, dans un pays barbare, qui montrèrent tant de sagesse qu'aujourd'hui encore on célèbre leur courage. Les Juifs, quand ils étaient encore en possession de leur patrie, montrèrent leur impiété sacrilège ; dans le temple même, ils sacrifièrent aux idoles; ces enfants au contraire, transportés sur une terre barbare, où ils ne rencontraient qu'idoles et occasions d'impiété, gardèrent jusqu'à la fin les rites de leurs pères. Si donc des prisonniers, des captifs, des enfants, avant la loi de grâce, montrèrent tant de vertu, se disait-il, quelle (459) serait notre excuse à nous de ne pas pouvoir égaler leur courage ?

3. Sous l'empire de ces pensées, il se riait de la perversité du démon, il méprisait sa perfide adresse, et il ne succombait pas à la tentation de ses yeux. Voyant que rien ne réussissait, l'esprit impur le ramène devant le tribunal, et lui prépare d'autres tortures sans relâche, et mille questions. A chacune d'elles, je suis chrétien, pas d'autre réponse; le bourreau lui disait : Ta patrie? je suis chrétien ; ta profession ? je suis chrétien; tes parents? à toute question : je suis chrétien. Ce seul mot, ce mot si simple, tombait comme un coup sur la tête du démon ; c'étaient de continuelles blessures qu'il lui faisait l'une après l'autre. Le saint avait reçu sans doute l'instruction profane, mais il savait parfaitement que dans de tels combats, ce qu'il faut, ce ne sont pas de beaux discours, mais (le la foi; ce n'est pas de l'habileté dans le langage, mais de l'amour de Dieu dans le coeur; un seul mot suffit, se disait-il, pour mettre en fuite toutes les légions de l'enfer. Ceux qui sont distraits dans leurs jugements trouvent cette réponse peu convenable ; un peu d'attention fait reconnaître comment éclate, par cette réponse, la sagesse du martyr. Qui dit : je suis chrétien, déclare quelle est sa patrie, sa famille, sa profession ; il dit tout. Comment cela ? Le chrétien n'a pas sa cité sur la terre, c'est la Jérusalem d'en-haut. La Jérusalem d'en-haut, dit l'Apôtre, est vraiment libre; et c'est elle qui est notre mère. (Gal. IV, 26.) Le chrétien n'a pas de profession sur la terre, il appartient au royaume d'en-haut. Pour nous, dit l'Apôtre, nous vivons déjà dans le ciel. (Philipp. III, 20.) Le chrétien a pour parents tous les saints, ce sont là ses concitoyens . Nous sommes concitoyens des saints, dit l'Apôtre, et serviteurs de Dieu. (Ephésiens. II, 19.) Ainsi un seul mot lui suffisait pour dire exactement ce qu'il était, d'où il était, quels étaient ses parents et sa profession. Et après avoir prononcé cette parole, il expira, et il partit, rapportant au Christ le dépôt intact, et il laissa, à ceux qui devaient venir après lui, l'exemple de ses souffrances, pour leur apprendre à ne rien craindre que le péché et le renoncement à Dieu.

Méditons donc cette conduite, et, dans les jours paisibles, préparons-nous à la guerre, afin qu'à l'heure du combat nous puissions élever, nous aussi, un brillant trophée. Ce grand martyr a méprisé la faim; méprisons, nous aussi, les délices ; détruisons la tyrannie du ventre, afin que, si l'occasion se présente pour nous de montrer le même courage, après nous être exercés dans des épreuves moins difficiles, nous supportions glorieusement les rudes assauts. En présence des princes et des rois il a fait entendre un langage entièrement libre : faisons de même, nous aussi, en ces jours, et, si nous allons nous asseoir dans les riches assemblées des païens orgueilleux, confessons en toute liberté notre foi , sachons rire de leurs erreurs. S'ils entreprenaient d'exalter leurs doctrines, de rabaisser nos croyances, ne restons pas muets ; ne montrons pas une patience hors de saison ; sachons dévoiler leur ignominie ; dans la plénitude de la sagesse et de la liberté, confessons bien haut la foi chrétienne. L'empereur montre à tous le diadème qu'il porte sur la tête . montrons à tous, nous aussi en tout lieu, la foi que nous professons. Sa couronne à lui n'est pas un ornement qui égale notre diadème à nous, la foi, la confession de la foi commune; notre foi ne se contente pas de paroles : joignons-y l'action, une conduite conforme à nos discours, en tout et toujours ; ne déshonorons pas nos dogmes par une vie indigne, mais, en toute circonstance , glorifions Notre-Seigneur pour être honorés et sur la terre et là-haut ; puissions-nous entrer tous dans le partage de cette gloire du ciel, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec qui gloire au Père, puissance , honneur, et en même temps à l'Esprit-Saint, à l'Esprit vivifiant, aujourd'hui et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. PORTELETTE.

 

 

 

HOMÉLIE ET LIVRE SUR LE SAINT HIÉROMARTYR BABILAS.

ANALYSE.

L'homélie sur saint Babylas fut prononcée après la troisième homélie sur Lazare, voyez-en la preuve dans l'exorde de la quatrième homélie sur Lazare, tome II, page 432. L'évéque Flavien et plusieurs autres parlèrent le même jour et firent probablement l'éloge des trois enfants mentionnés au début de l'homélie sur saint Juventin et saint Maximin. L'année ne se peut fixer sûrement. Après l'homélie sur saint Babylas, nous avons mis, dit Montfaucon, ce livre si prolixe, intitulé : Sur saint Babylas contre Julien et les Gentils. En cela nous avons suivi l'exemple de Savile et de Fronton du Duc. Nous disons livre et non homélie, car il est impossible qu'une pièce si démesurément longue ait été prononcée dans une assemblée populaire. Au surplus elle ne finit point par la formule en l'honneur de la Sainte-Trinité qui termine toutes les homélies de saint Chrysostome. L'époque de la composition de ce livre se déduit de ce que dit saint Chrysostome lui-même au numéro 21, savoir qu'il l'a écrit vingt ans après que Julien l'Apostat eut entrepris de reconstruire le temple de Jérusalem, c'est-à-dire l'an 382.

1. Je voulais aujourd'hui vous payer ma dette et tenir la promesse que je vous fis naguère ici. Mais quoi l je vois apparaître le bienheureux Babylas; il nous appelle à lui non point avec la voix, mais en attirant nos regards par l'éclat de sa présence. Ne vous irritez donc pas si je diffère le payement de ma dette, car il est sûr qu'à mesure que le temps augmente, les intérêts croissent aussi. Ainsi c'est avec usure que cet argent vous sera rendu, puisqu'ainsi le veut le Maître qui nous l'a confié. (Luc, XIX, 23.) Ainsi, sans crainte pour cette dette, sûrs de toucher enfin intérêt et principal, pourquoi renoncer au gain qui se présente aujourd'hui? Jouissons des admirables actions du bienheureux Babylas.

Comment il fut mis à la tête de notre Eglise, comment il sauva ce sacré vaisseau du courroux des flots et des tempêtes; quelle liberté de langage il porta devant l'empereur; comment il donna sa vie pour son troupeau et accepta ce bienheureux supplice, ce sont toutes choses que je laisserai aux vieillards, aux docteurs et à notre père commun le soin de vous raconter. Car ce sont les vieillards qui peuvent dire les choses qui datent de loin; quant aux plus récentes, à celles qui se sont passées de nos jours, moi qui suis jeune, je puis vous les rappeler; je parle de ce qui suivit la mort du martyr et sa sépulture, de ce qu'il fit pendant qu'il séjourna dans le faubourg. Je sais bien que les gentils riront de cette promesse que je fais de dire ce que fit le saint homme après sa mort, du fond de ce tombeau où il était réduit en poussière. Et je ne garderai point pour cela le silence; au contraire, je parlerai pour montrer la vérité de ce prodige et retourner contre eux leur rire et leurs moqueries. Ce n'est point en effet un simple mortel qui pourrait après son trépas accomplir de belles actions, mais un martyr en accomplit beaucoup, non point pour acquérir plus de gloire, car il n'a nul besoin de réputation parmi le peuple, mais pour t'enseigner, à toi, infidèle, que la mort du martyr n'est point une mort, mais le commencement d'une vie meilleure, le prélude d'une existence plus sainte, un passage d'un état inférieur à un état meilleur. Ne considérez point seulement le corps du martyr gisant dans la nudité de la mort, et privé de la force active de l'âme; mais voyez au contraire qu'une autre force l'anime, plus puissante que cette (462) âme; je dis la grâce du Saint-Esprit, qui fait éclater aux yeux de tous, par des miracles, la vérité de la résurrection. Car si des cadavres tombés en poussière ont reçu de Dieu plus d'efficace que tous les vivants ensemble, à plus forte raison Dieu donnera-t-il. à ces saintes victimes une vie meilleure que celle qu'elles ont quittée et un plus grand bonheur au jour qu'il distribuera les couronnes. Quelles sont donc ces belles actions? souffrez que je reprenne mon discours d'un peu plus haut. Les peintres qui veulent montrer une image dans son vrai jour éloignent un peu le spectateur du tableau qu'ils découvrent ensuite pour en rendre la vue plus nette par la distance même. Permettez que de même je ramène mon discours en arrière et revienne sur mes pas.

Dès que cet homme qui a surpassé l'univers entier en impiété, monta sur le trône impérial, dès que Julien saisit le sceptre, aussitôt il leva ses mains contre Dieu son créateur, méconnut son bienfaiteur, et jetant de la terre au ciel des regards audacieux, il aboyait, comme font ces chiens transportés de rage, qui poursuivent également de leurs cris et ceux qui les ont nourris et les étrangers. Sa fureur fut plus sauvage encore : car les chiens ont une égale horreur, une égale haine de ceux qu'ils connaissent et de ceux qu'ils ne connaissent pas; mais Julien flattait les démons, ennemis de son salut, et leur adressait son culte et ses adorations. Son bienfaiteur au contraire, son Sauveur, qui pour lui n'avait pas épargné le sang de son Fils unique, il l'abhorrait, le haïssait, se riait de la croix qui a relevé le monde abattu, et nous a éclairés de l'éclat plus vif des rayons célestes. Et là ne s'arrêta point sa folie; il déclarait qu'il extirperait de la terre la race galiléenne, car c'est de ce nom qu'il nous appelait. Et cependant s'il regardait le nom de chrétien comme un opprobre, comme un sujet de honte infinie, pourquoi ne le choisissait-il pas de préférence à un nom étranger pour nous noter d'infamie? c'est qu'il savait bien que ce nom qui marque une intime union avec le Christ, est un titre d'honneur non-seulement pour les hommes, mais encore pour les anges et pour les pouvoirs célestes. C'est pourquoi il faisait tout pour nous dépouiller de cette gloire et effacer notre titre. Mais cela n'était pas plus possible, ô malheureux, ô infortuné, que de renverser le ciel, d’éteindre le soleil, d'ébranler et de confondre les fondements de la terre ! N'est-ce point ce que voulut signifier le Christ quand il disait: Le ciel et la terre passeront, niais mes paroles ne passeront point. (Matth. XXIV, 35.) Tu es sourd aux discours de Jésus: entends du moins la voix des faits. Car moi, qui ai eu le bonheur de connaître la vérité de la révélation divine, et son invincible certitude, je la crois plus sûre que l'ordre des choses physiques, plus réelle que toute expérience; quant à toi, qui rampes encore à terre, qui ne t'élèves point au-dessus de la recherche des pensées humaines, reçois du moins le témoignage des faits: je rie soulève ni controverse, ni dispute.

2. Quel est donc ce langage des faits? Le Christ a dit que le ciel et la terre passeraient plutôt qu'aucune de ses paroles. (Luc, XVI, 17.) C'est contre ces paroles que s'élevait l'empereur, ce sont les dogmes chrétiens qu'il menaçait de détruire ! Mais où est-il lui-même, le roi qui faisait ces menaces? Il a disparu; il est mort; il est maintenant aux enfers, où il souffre d'inévitables supplices. — Où est le Christ qui révélait ces vérités? Aux cieux, à la droite du Père, assis sur le trône de gloire le plus élevé. Où sont les blasphèmes de l'empereur, où cette langue en délire? Cendre et poussière, pâture des vers l Qu'est devenue la parole du Christ? Elle resplendit de la vérité des faits accomplis, comme du faîte d'une colonne d'or où les événements l'ont placée. Et cependant l'empereur n'oublia rien dans ses préparatifs de guerre contre nous : il appelait à lui les devins et les faux prophètes; tout était plein de démons et d'esprits du mal.

Et quel fut le prix de ce zèle criminel? Des villes renversées, et la plus terrible des famines. Vous savez et vous vous souvenez qu'on vit le forum vide de marchandises, les boutiques pleines de trouble : car c'était à qui se saisirait de ce qu'il rencontrait et s'échapperait à la hâte. Et que fut cette famine auprès de la sécheresse des fontaines mêmes dont l'abondance dépassait celle des fleuves? Mais puisque j'ai parlé des fontaines, suivez-moi au faubourg de Daphné; mon discours vous montrera les glorieuses actions du martyr. Vous désirez voir divulguer la honte des gentils; elle va éclater aux yeux en même temps : car partout où apparaît le nom des martyrs se manifeste aussi l'opprobre des gentils.

L'empereur donc étant venu à ce faubourg de Daphné, fatiguait Apollon d'incessantes (463) prières, le suppliant, le conjurant de lui prédire ce qui lui devait arriver. Que répondit le devin, le dieu puissant des gentils? Les morts m'empêchent de parler, dit-il : brise leurs sépultures, exhume leurs ossements, transporte ailleurs leurs restes. Y a-t-il impiété plus grande que de semblables ordres ? C'est le démon lui-même qui porte des lois inouïes sur la violation des sépultures et imagine de nouveaux moyens de proscription. Qui donc vit jamais chasser les morts, et des corps sans vie forcés de s'exiler, comme le voulaient ces ordres impies qui renversaient jusque dans leurs fondements les lois générales de la nature ? Car c'est une loi générale entre les hommes d'ensevelir en terre celui qui meurt, de l'enfermer au tombeau, de le coucher dans le sein de la mère commune. Cette loi, ni les Grecs ni les Barbares, ni les Scythes ni les peuplades plus sauvages encore ne la violèrent jamais; elle est partout respectée, observée; pour tous, elle est sainte et vénérable. Mais le démon lève le masque, et ouvertement s'élève contre les lois de la nature : c'est un objet impur, dit-il, qu'un cadavre! Non, les cadavres ne sont point impurs, ô esprit du mal ! mais la volonté coupable est un sacrilège. Ecoutez une étonnante parole : les corps des vivants plutôt que ceux des morts sont pleins d'impureté; car les uns obéissent aux volontés de l'âme, les autres gisent insensibles, et tout objet insensible échappe aux accusations. Et même ce ne sont point les corps des vivants que j'appellerai impurs, mais toutes les volontés coupables et corrompues qui sont dignes de toute accusation.

Non, les corps des morts ne sont pas impurs, ô Apollon ! mais poursuivre une jeune fille qui veut vivre chaste, tenter la pudeur d'une vierge, et pleurer l'insuccès d'une impudique entreprise, voilà ce qui appelle et les accusations et les châtiments. Combien avons-nous eu de grands et d'admirables prophètes qui ont prédit l'avenir? Pas un d'entre eux n'a ordonné à ceux qui les interrogeaient de tirer de la terre les ossements des morts. (Ezéch. III, 7.) Au contraire , Ezéchiel s'approche de ces ossements, et, loin d'y trouver un obstacle, il leur rend leur enveloppe de nerfs et de chairs et les ramène à la vie. Et le grand Moïse ! non-seulement il s'approchait des morts, mais il portait partout avec lui le corps tout entier de Joseph (Exod. XIII, 19), et cependant il prédisait l'avenir. Et quoi d'étonnant? Les paroles de nos prophètes découlent de la grâce du Saint-Esprit; celles des oracles païens ne sont que tromperies et mensonges qu'aucun voile ne saurait cacher aux yeux. Mais ce n'étaient là que de vains prétextes : l'empereur craignait le bienheureux Babylas, et sa conduite le prouve. Si ç'eût été de l'horreur et non de la crainte, il fallait faire briser son sépulcre, jeter les ossements à la mer, ou les disperser au désert, enfin les faire disparaître par tout autre moyen. Ainsi se fût manifestée l'horreur. C'est ainsi que Dieu ordonnait aux Hébreux de traiter les objets d'horreur qu'ils rencontraient chez les peuples infidèles: il faisait briser leurs idoles; mais on ne transportait point ces impures images des faubourgs dans les villes.

3. La sépulture du martyr était donc violée, et cependant le démon n'était point encore en sécurité : mais il ne tarda point à apprendre que s'il est possible de transporter les ossements d'un martyr, il n'est point possible d'échapper à ses mains. Car au moment même qu'on traînait ces restes sacrés vers la ville, la foudre du ciel tomba sur la tête de la statue et consuma tout. Certes, si la colère du prince impie était jusque-là sans motif, elle aurait pu alors éclater sur l'église du martyr. Mais Julien n'eut pas cette audace. Au lieu de s'irriter à la vue de cet incendie dont il n'ignorait pas la cause, il se tint en repos. Et, chose étonnante, non-seulement il ne détruisit point l'église du saint martyr, mais il n'osa même point rebâtir le faîte du temple. Il savait, oui, il savait que ce coup partait de la main de Dieu, et il tremblait , en poussant plus loin ses tentatives , d'attirer sur sa tête ce feu céleste. La crainte seule lui fit supporter l'abandon où était réduit ce temple. Car quelle autre cause l'aurait pu décider à ne point réparer ces ruines et à se contraindre au repos, quoiqu'il sût bien que la honte d'une défaite laissée au démon était autant de gloire accordée au martyr? Ils existent encore, ces débris, véritables trophées : il en sort une voix plus éclatante que le son des trompettes. Aux habitants de Daphné, à ceux de la ville, aux étrangers, aux générations présentes et aux races futures ils racontent, par leur seule présence, l'attaque, la lutte et la victoire du martyr. Car ceux qui habitent loin du faubourg et qui voient l'église du martyr privée de ses reliques, voyant en même temps (464) le temple d'Apollon sans faîte, demandent pourquoi les choses sont ainsi, et ne se retirent qu'informés de tous les événements.

Telles furent les oeuvres que ce martyr accomplit après sa mort. Je loue votre ville du zèle qu'elle a montré pour ce saint. Car lorsqu'il revenait de Daphné, nous vîmes toute la ville se répandre sur la route; plus d'hommes sur les places, de femmes dans les maisons, de jeunes filles dans leurs appartements; tous les âges, tous les sexes s'élançaient à l'envi comme au-devant d'un père longtemps désiré et revenant enfin d'un long voyage. Vous l'avez rendu au choeur des saints qu'enflammait le même zèle : la grâce de Dieu n'a pas voulu qu'il séjournât ici perpétuellement: elle l'a transporté à l'autre rive du fleuve, afin que plusieurs contrées fussent remplies du parfum de ses vertus. Et, quand il y fut arrivé, il n'y devait point rester seul; il y trouva aussitôt un voisin, un compagnon plein des mêmes perfections, qui remplit la même charge et montra pour la cause de la religion la même liberté de parole. Aussi est-ce à bon droit qu'il a partagé la demeure du martyr qu'imitaient ses admirables vertus. Que de temps il travailla, écrivant sans cesse à l'empereur, visitant les magistrats, et consacrant son corps même au service du martyr ! Vous savez, vous n'avez point oublié comme, au milieu de l'été, sous les rayons du soleil de midi, suivi de ses assesseurs, il s'en allait là-bas, non point en simple spectateur, mais pour prendre part lui-même à ce qu'on y faisait. Car souvent il mania les pierres, tira le câble, et dans ce besoin pressant de construire un asile au martyr, devança les ouvriers et les manoeuvres. Il savait . bien de quel prix seraient payées ces peines. Aussi restait-il fidèle au culte des martyrs, non-seulement en leur élevant de splendides édifices, en les honorant de fêtes continuelles, mais, ce qui vaut mieux encore, en imitant leur vie, leur courage, et, autant qu'il pouvait , en conservant dans sa personne leur vivante image. Voyez, en effet : les uns exposent leurs corps aux supplices, l'autre mortifie sa chair, l'enveloppe terrestre de son âme; les uns résistent aux feux et aux flammes, l'autre étouffe la flamme de ses passions; ceux-là luttent contre les dents des bêtes fauves, l'autre dompte la plus redoutable de nos passions, l'orgueil.

Pour tous ces bienfaits rendons grâces à Dieu qui nous a donné de si nobles martyrs, et des pasteurs dignes de ces martyrs pour le perfectionnement des saints et l'édification des corps de Jésus-Christ, qui, avec le Père , possède la gloire, l'honneur, la puissance, avec le Saint-Esprit, source de vie, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. VIERREJSKI.

 

 

 

 

LIVRE SUR SAINT BABYLAS. CONTRE JULIEN L'APOSTAT ET LES GENTILS

ANALYSE.

1-4. Dans un écrit intitulé Monologue, le sophiste Libanius avait cherché à expliquer humainement la destruction miraculeuse du temple et de la statue d'Apollon, au faubourg de Daphné; saint Chrysostome le réfute au commencement de son livre; de là vient apparemment qu'on l'a intitulé : contre les Gentils.

4-11. Il raconte aussi, d'une manière fort détaillée le martyre de saint Babylas. Mais ce qu'il en dit ne soutient pas toujours l'épreuve de la critique et parait plutôt emprunté à des traditions populaires qu'à des documents authentiques et certains. Quel est le prince chrétien dont saint Chrysostome dit que l'entrée de l'église lui fut refusée par saint Babylas, pour avoir mis à mort le fils d'un roi barbare qui lui avait été donné en otage ? C'est là un sujet de controverse. Quelques-uns disent que c'est Numérien, ce qui ne peut se soutenir, puisque Numérien ne fut jamais chrétien. Il vaut mieux l'entendre de Philippe, le premier empereur qui ait porté le nom de chrétien. Cette histoire, saint Chrysostome la raconte comme certaine et indubitable; mais Eusèbe ne la rapporte que comme une chose qui se disait de son temps, et qu'il n'avait pas trouvée écrite.

12-23. Dans la dernière partie du livre, saint Chrysostome expose des faits dont il avait été lui-même témoin, ainsi que la plupart de ses auditeurs, savoir : Comment les reliques de saint Babylas, déposées à Daphné, empêchèrent l’oracle du lieu de parler; comment Julien l'Apostat obligea les chrétiens de transporter ces reliques ailleurs ; comment, après cette violation du tombeau du saint martyr, le temple et la statue d'Apollon furent foudroyés et renversés ; quelle était la persécution sous Julien et comment finit l'Apostat.

1. Notre-Seigneur Jésus-Christ, au moment d'aller à la Passion et de mourir de cette mort qui donna la vie au monde, dans sa nuit dernière, prit à part ses disciples, conversa longtemps avec eux et leur donna de nombreux préceptes; entre autres choses, il leur dit : Je vous le dis en vérité, celui qui croit en moi accomplira les choses que j'accomplis moi-même, et de plus grandes encore. (Jean, XIV,12.) Beaucoup d'autres maîtres s'étaient rencontrés qui avaient eu des disciples et avaient accompli des prodiges, comme le proclament les Gentils, mais aucun d'entre eux n'osa jamais ni concevoir ni dire rien de semblable. Les Gentils mêmes, malgré leur impudence, ne pourraient montrer dans leur doctrine une pareille prophétie ni une telle parole. Ils parlent beaucoup des apparitions, des ombres évoquées souvent par leurs thaumaturges, de voix sorties des sépulcres; mais qu'aucun de ceux qui ont vécu citez eux et s'y sont fait admirer, de ceux mêmes qu'après leur mort ils ont comptés au nombre des dieux, ait jamais tenu pareil langage à ses disciples, c'est là ce que nul n'oserait affirmer. Voulez-vous que je vous dise pourquoi ces hommes qui ne savent pas rougir, qui mentent le front levé, n'ont jamais eu l'audace d'imaginer un tel mensonge? Ce n'est ni sans raison ni sans calcul qu'ils s'en sont abstenus. Ils ont vu, ces fourbes aussi avisés que funestes , que pour trouver créance , il faut qu'une invention soit croyable, adroite et ne puisse pas être aisément convaincue de fausseté. Les habiles pêcheurs, les oiseleurs habiles ne tendent point leurs piéges nus : ils les cachent soigneusement sous l'appât et font ainsi riche capture : mais s'ils laissaient leurs piéges découverts devant la proie qu'ils doivent prendre, ni poissons ni oiseaux n'entreraient dans ces filets; ils ne s'en approcheraient même pas, et le chasseur et le pêcheur reviendraient au logis les mains vides. De même, ces fourbes qui avaient dessein de leurrer les hommes n'ont pas jeté leur filet découvert dans l'océan de la vie; mais en fabriquant et en composant des appâts à l'usage des moins sensés, ils se (466) sont abstenus de pousser la fraude au delà des bornes, se défiant d'aller trop loin, et craignant de compromettre le succès de leurs précédentes fourberies par l'impudence des dernières. Car, s'ils avaient prétendu qu'on eût dit chez eux une parole semblable à celle qu'adressait le Christ à ses disciples, ceux mêmes qu'ils avaient trompés se seraient moqués de leur maladresse à mentir. Ces prédictions vérifiées par l'accomplissement n'appartiennent qu'à une puissance céleste.

Si les démons purent jamais abuser d'illusions ceux qu'ils avaient trompés, ce fut au temps où la source de la lumière était encore inconnue au plus grand nombre des hommes. Car ces prodiges étaient l'oeuvre des démons; on en trouve la preuve dans toutes leurs fourberies et dans les sacrifices mêmes. Ils voulaient que le sang humain coulât sur leurs autels et demandaient ces victimes à ceux même qui les mettaient au monde : cela ne dépasse-t-il pas le comble de la démence? Et ces hommes que n'assouvissent point tous nos malheurs, qui ne mettent point de terme à la guerre qu'ils nous ont déclarée, et que transporte une éternelle rage, il ne leur a point suffi, pour rassasier leur fureur, de voir leurs femmes et leurs enfants comme des brebis et des boeufs immolés sur leurs autels : ils ont imaginé, pour faire couler le sang, une nouvelle iniquité, un moyen inouï de cruauté. A ceux qui devaient déplorer la mort de ces victimes humaines, ils persuadaient de les offrir eux-mêmes à ce déplorable carnage. Et non contents de violer les lois portées par les hommes, ils ébranlèrent jusque dans leurs fondements celles de la nature, eu l'armant contre elle-même, en enseignant aux hommes le plus criminel, de tous les meurtres. Dès lors, les plus terribles ennemis étaient les parents mêmes, et ceux surtout à qui l'on aurait dû se fier devenaient les plus suspects et les plus odieux. Car ces esprits de perdition poussaient ceux dont Dieu s'était servi pour mettre des enfants au inonde et leur en faire contempler les merveilles, à les priver eux-mêmes du bienfait dont ils avaient été les ministres, et, après leur avoir donné la vie, à devenir les auteurs de leur mort. Ils voulaient ainsi montrer qu'il ne leur revenait aucun fruit de la bonté de Dieu, puisqu'ils n'avaient besoin d'autres bourreaux que de ceux mêmes qui leur avaient donné le jour. Quand même ces horreurs auraient été suivies de quelque grand prodige, et l'on n'en vit paraître que d'insignifiants, indignes d'attention et pleins de fourberie, mais quand même aurait éclaté quelque grande merveille, ce que j'ai dit suffit à montrer à ceux qui n'ont point perdu la raison quels étaient ceux qui les opéraient, esprits de mal et de scélératesse, conjurés pour notre mort et notre ruine.

2. Tels ne furent point les commandements de notre Seigneur Jésus. Il fut admirable par ses prodiges et par ses préceptes autant que par ses miracles : tous les hommes devraient l'adorer et croire à sa divinité. Car sa venue effaça de la terre cette impiété. Bonté plus surprenante encore ! Cette cruelle et sanguinaire tyrannie cessa de peser non-seulement sur nous, ses adorateurs, mais encore sur ceux qui le blasphèment. Désormais aucun des Gentils ne fut forcé d'offrir à ses dieux de semblables victimes. Admirable effet du constant amour de Dieu pour les hommes ! les démons avaient fait moins de mal à leurs serviteurs qu'il ne fit de bien à ses ennemis ! Les démons, en effet, forçaient leurs adorateurs à devenir les meurtriers de leurs propres enfants; Jésus-Christ au contraire a exempté ses plus cruels ennemis de ces horribles préceptes, de ces barbares sacrifices, et a donné cette admirable paix non-seulement à ceux de sa maison, mais encore aux étrangers, montrant par là que les démons sont des tyrans acharnés, ennemis des hommes, et que c'est pour cette cause qu'ils ont maltraité leurs serviteurs comme ils eussent fait des étrangers. Que dis-je ! ils étaient des étrangers pour eux ; mais Jésus qui est le roi, le créateur , le sauveur de tous les hommes a épargné les étrangers comme s'ils eussent été siens. Tous les hommes ne sont-ils pas son oeuvre comme le déclare son disciple en disant : Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont point reçu ? (Jean, I, 11.)

Ce n'est point le temps de compter ses miséricordes; d'ailleurs vous en pourriez parler durant une infinité de siècles; eussiez-vous autant de force qu'en ont les êtres incorporels, vous n'arriveriez point encore à la vérité. La mesure de sa bonté n'est connue que de lai, parce qu'il est le seul qui soit bon comme lui.

Considérez donc ce qu'il dit à ses disciples : Je vous le dis en vérité, celui qui croit en moi accomplira les choses que j'accomplis moi-même, et de plus grandes encore. Leur eût-il fait part (467) d'une semblable puissance si sa bonté n'avait pas été surabondante et infinie.

Que si quelqu'un demande comment s'est accompli cet oracle, qu'il prenne en main le livre des Actes des Apôtres. Ce livre ne contient pas toutes les actions de tous les Apôtres, mais d'un ou deux seulement, et en petit nombre. Il verra les malades couchés sur leurs lits : l'ombre de ces saints les touche et les ramène à la santé ; les seuls vêtements de Paul suffisent à chasser les démons qui agitaient les possédés. Et si quelqu'un dit que ce sont là de beaux discours, d'incroyables fictions, ce que nous voyons tous les jours suffit pour fermer la bouche aux blasphémateurs, les couvrir de confusion et mettre un frein à leurs langues insolentes. Il n'y a pas aujourd'hui sur la terre un pays, une nation, une ville qui ne célèbre ces merveilles, et on ne les eût point admirées si elles n'étaient que des fictions. Vous rendrez vous-mêmes témoignage à cette vérité, et nous n'en chercherons point d'autre pour faire croire à nos paroles, car vous êtes nos ennemis. D'où vient, dites-moi, que les noms même de Zoroastre et de Zamolxis sont inconnus aux hommes, à tous les hommes, hormis quelques-uns à peine? N'est-ce point parce que tout ce qu'on leur attribue n'est que mensonge et fiction? Et ces hommes cependant, ainsi que ceux qui ont écrit leur histoire étaient, dit-on, gens fort habiles, les uns à imaginer et à faire valoir leurs impostures, les autres à voiler le mensonge sous les charmes de l'éloquence. Mais tous les efforts sont vains et inutiles quand cette éloquence n'a pour fonds que l'imposture et le mensonge. Et de même quand elle s'appuie sur une ferme vérité, elle rend vains et, inutiles tous les efforts des ennemis, car la force de la vérité n'a pas besoin de soutien. Eût-elle mille adversaires pour l'étouffer, non-seulement elle n'est point accablée, mais par les efforts même de ceux qui tentent de la renverser, elle se relève plus éclatante et plus glorieuse et se rit de cette impuissante fureur qui se déchire elle-même.

Ce que vous appelez nos fictions, les tyrans, les rois, les plus habiles orateurs, les philosophes, les devins, les magiciens, les démons on essayé de le détruire, et leur langue, selon l'expression du Prophète, a perdu sa forci contre eux-mêmes, et les plaies qu'ils on faites ont été semblables à celles des flèches des petits enfants. (Ps. LXIII, 8-9.) Et les rois n'ont recueilli d'autre fruit de leurs persécutions qu'une renommée de férocité : leur fureur contre les martyrs atteignant l'humanité tout entière, ils se sont couverts sans le savoir de mille opprobres. Quant aux philosophes et aux habiles orateurs qui avaient dans le public une grande réputation, les uns de sagesse, les autres d'éloquence, ils ne nous ont pas plutôt déclaré la guerre, qu'ils sont devenus ridicules, et en tout semblables aux petits enfants qui badinent. De tant de nations, de tant de peuples, ils n'ont pu gagner ni un sage, ni un ignorant, ni un homme, ni une femme, ni même un petit enfant; et leurs écrits ont été si dérisoires, qu'ils ont depuis longtemps disparu et, pour la plupart, sont morts en naissant. Que s'ils se sont conservés en quelque endroit, c'est chez les chrétiens qu'on les peut trouver, tant nous sommes éloignés de craindre qu'ils nous puissent faire aucun mal.

C'est ainsi que nous nous rions de la vanité de toutes ces machinations. Si nous avions des corps d'airain, de nature impérissable, nous tiendrions sans crainte dans nos mains des scorpions, des serpents, du feu, et nous en ferions ostentation. Jésus-Christ a prémuni nos âmes et notre foi : pouvons-nous craindre de conserver chez nous les écrits empoisonnés de nos ennemis? Car s'il nous est ordonné de fouler aux pieds les serpents, les scorpions et toute la puissance du démon , à plus forte raison pouvons nous marcher sur les vers de terre et les escarbots. La différence est la même entre le mal que nous font ces livres et le terrible danger des embûches du démon.

3. Tel est le caractère de notre religion. Quant à la vôtre, personne ne l'a jamais combattue. Car il n'est pas permis aux chrétiens d'user de contrainte et de violence pour détruire l'erreur : c'est par la persuasion, la parole et la douceur qu'ils sauvent les hommes. Ainsi les rois qui servent Jésus-Christ n'ont jamais publié contre vous de ces cruels édits que les adorateurs des démons ont portés contre nous. Mais c'est en pleine paix, sans persécutions, qu'on a vu s'éteindre d'elles-mêmes votre superstition et vos erreurs; votre religion est tombée d'elle-même, comme les corps minés par une longue maladie périssent par eux-mêmes, se dissolvent et se consument peu à peu. Et quoique vos ridicules et diaboliques (468) croyances ne soient pas complètement effacées de dessus la terre, le passé vous montre ce que vous devez attendre de l'avenir. L'idolâtrie a presque entièrement disparu en un moment prétendrez-vous à la durée de ses débris? Quand une ville est prise, que les murs sont détruits, les prétoires, les théâtres, les promenades brûlées, tous les jeunes guerriers morts, parce qu'on voit encore debout quelques portiques à demi-consumés, quelques maisons en ruines avec de vieilles femmes et de petits enfants, contestera-t-on au vainqueur, dont le triomphe est presque complet, le pouvoir de détruire ces débris ? Il n'en est pas ainsi de l'oeuvre des pêcheurs. Elle est chaque jour plus florissante; et cependant ce n'est point par les chemins unis et aisés qu'elle est parvenue jusqu'à nous, mais parmi les afflictions, les guerres et les combats. L'idolâtrie avait perverti la terre et possédait toutes les âmes, et ce n'est qu'après avoir acquis cette force et cet accroissement qu'elle a cédé à la puissance du Christ. Au contraire ce n'est point après s'être partout propagée et fermement assise que notre prédication trouva des ennemis. Dès son commencement, avant de s'être établie et d'avoir poussé ses racines dans l'âme des fidèles, elle eut à combattre contre toute la terre, contre les principautés et les puissances, contre les princes de ce siècle, de ténèbres, contre les esprits de malice. (Ephés. VI, 12.) Car l'étincelle de la foi n'était pas encore bien allumée, que des fleuves et des torrents ont fondu sur elle de toutes parts.

Or, vous savez qu'il est plus difficile d'arracher un arbre planté depuis longues années et qui a jeté de profondes racines que celui qu'on vient de mettre en terre. Cependant les flots ennemis s'élancèrent, comme je l'ai dit, contre cette étincelle de la foi, et elle ne fut pas éteinte : au contraire, avec plus d'éclat et de force, elle embrasa tout, consumant et ruinant sans peine tout ce qui appartenait à nos ennemis, relevant au contraire les fidèles, les plaçant au plus haut point de grandeur, et cela, par les mains de quelques hommes simples et obscurs. Et ce succès ne vint ni des paroles des pécheurs, ni de leurs miracles, mais de la vertu et de la puissance de Jésus qui résidaient en eux. Car qui étaient ceux qui accomplissaient ces oeuvres? c'étaient Paul, un faiseur de tentes, Pierre, un pêcheur, et jamais hommes si simples et si humbles n'auraient conçu semblable dessein, à moins qu'on ne dise qu'ils étaient insensés et en délire. Or, ils ne l'étaient point, et ce qui le prouve, c'est le succès de leurs paroles, et le nombre de ceux qui leur obéissent encore aujourd'hui. Ils n'auraient donc eu garde d'inventer de pareils mensonges et de les publier hautement. En effet, comme je l'ai dit dès le commencement, celui qui veut tromper, ment, mais il ne ment pas si grossièrement qu'il puisse être découvert de tout le monde : et si, même après l'accomplissement de ces merveilles, et lorsque, tant de gens rendent témoignage à leur accomplissement, et ceux qui les ont crues en ce temps-là, et ceux qui depuis les chantent partout, non-seulement chez nous, mais chez les barbares et les peuples plus sauvages encore, si, dis-je, il se trouve encore des incrédules qui , après tant de preuves et le témoignage de tout l'univers, pour ainsi dire, refusent d'ajouter foi à des faits si évidents et la plupart sans avoir rien approfondi ni examiné; qui donc, dans le principe , n'ayant point vu les événements, n'ayant point de témoins dignes de foi, aurait voulu embrasser une telle religion ?

Mais où ces hommes pouvaient-ils prendre confiance pour imaginer et débiter de telles faussetés? Ce n'était ni en leur éloquence, car l'un deux ne savait pas même lire , ni en l'abondance de leurs richesses, puisqu'ils avaient à peine le nécessaire et vivaient tous deux du travail de leurs mains. Ce n'était point davantage l'éclat de leur naissance qui les pouvait rendre hardis : nous ne savons qui était le père de Paul, tant il était obscur et inconnu; quant au père de Pierre, nous le connaissons, mais tout l'avantage qu'il a , c'est que son nom est rapporté dans les Ecritures; mais il est nommé seulement, et encore n'est-ce qu'à l'occasion de son fils. Que si quelqu'un veut rechercher leur patrie et leur nation, il trouvera que l'un était de Cilicie, et l'autre, citoyen d'une petite ville, ou plutôt, d'une pauvre bourgade, Bethsaïde en Galilée, car c'est là que naquit ce saint apôtre. Enfin si l'on parle de leurs professions, on verra qu'elles n'ont rien de grand ni de noble. Un faiseur de tentes est au-dessus d'un pêcheur, mais il est au-dessous des autres artisans. D'où donc, dites-moi , d'où leur venait la confiance de jouer un pareil rôle ? Quel espoir les soutenait? Où s'assuraient-ils? En leurs lignes et leurs hameçons, en leurs tranchets et leurs (469) tarières sans doute ! Allez, pendez-vous ou précipitez-vous , insensés ; c'est le seul remède à votre folie !

4. Prenons, si vous voulez, qu'une chose impossible aujourd'hui ait été possible; un homme sort de ses étangs et vient dire : L'ombre de mon corps a ressuscité les morts. Un autre quitte son atelier et les peaux de ses tentes , et se vante que ses vêtements ont fait le même miracle. Qui d'entre ceux qui les entendaient fut assez insensé pour croire de telles merveilles sur la chétive assurance d'une parole? D'où vient qu'aucun des artisans qui vivaient en ce temps n'a dit de lui-même pareille chose, ni aucun autre de lui ? Et si ce que nous soutenons n'est que fiction, il est vraisemblable qu'après ces deux apôtres, d'autres auraient pu plus facilement inventer des mensonges Pierre et Paul n'avaient point de devanciers dont l'exemple leur pût faire espérer le succès de leurs inventions. Mais ceux qui les suivirent, jetant les yeux sur eux, eussent été bien plus hardis à mentir, car l'exemple des premiers eût donné de l'audace aux seconds; ils se fussent bien vite persuadé qu'il n'y avait plus de gens de bon sens en ce monde, et que dans ce délire et cette démence de tous les esprits, le premier venu pouvait dire et faire croire de soi-même tout ce qu'il voudrait. Pure dérision, risible folie des Gentils ! Si l'on voyait un homme tendre son arc contre le ciel et le vouloir percer de ses flèches, ou tenter de vider l'océan du creux de ses mains, tous les gens moqueurs se riraient de lui tandis que les plus sérieux le pleureraient à chaudes larmes; de même, lorsque les Gentils, dans leurs paroles, s'élèvent contre nous, il faut en rire et les pleurer; car ils tentent bien plus difficile que de percer le ciel ou de dessécher les abîmes de la mer. Jamais, en effet, la lumière ne sera ténèbres; tant qu'elle sera lumière, jamais la vérité de ce qui s'est accompli chez nous ne sera convaincue de fausseté, car elle est vérité et rien n'est plus fort qu'elle.

Les anciens miracles, que nous ne savons que par ouï-dire, ne sont pas moins dignes de foi que ceux d'aujourd'hui qui s'accomplissent sous nos yeux : c'est là ce qu'avoueront tous ceux qui n'ont pas perdu le sens. Mais pour que notre victoire soit complète, je veux vous rapporter un événement singulier, arrivé de nos jours. Ne vous étonnez point, si, vous promettant le récit d'un miracle opéré de notre temps, je commence ma narration par une ancienne histoire: je ne m'y tiendrai point et ne dirai rien d'étranger à mon sujet: mais les faits anciens sont si étroitement liés aux nouveaux qu'il n'est pas possible d'en séparer la suite. Vous vous en convaincrez en m'écoutant.

5. Du temps de nos pères il y eut un empereur dont je rie vous ferai point un portrait entier; mais par le récit du crime qu'il osa commettre, vous jugerez de son caractère et de la cruauté de son naturel. Quel fut ce crime? Une des nations qui étaient en guerre avec cet empereur résolut de finir la lutte, de ne plus attaquer les autres et de n'être plus attaquée désormais, mais de se délivrer de ses inquiétudes, de ses dangers, de ses craintes, de se contenter de ce qu'elle avait, et de ne rien désirer au delà, persuadée qu'il vaut mieux jouir de peu avec tranquillité que désirer beaucoup au prix de craintes et de terreurs perpétuelles, et vivre pour faire du mal aux autres et en recevoir d'eux. Ayant donc pris le parti de terminer la guerre et de vivre en paix, elle crut qu'il fallait, par un solide traité et des conditions certaines, s'assurer un si grand bien. Elle fit une alliance qui fut jurée de part et d'autre, et par surcroît, elle tâcha d'engager son roi à livrer son fils, encore fort jeune, comme un gage assuré de la paix, pour inspirer de la confiance à ceux qui avaient été ses ennemis, et pour leur témoigner la bonne foi de ses intentions et la sincérité de la paix conclue.

Le roi se laissa persuader et livra son fils à un ami, à un allié, ainsi qu'il le croyait, mais comme l'événement le montra, à un homme plus cruel qu'une bête féroce. En effet, l'empereur reçut l'enfant royal sous la sauvegarde des lois de l'amitié et des traités, puis il foula tout aux pieds et viola serments et traités, sans crainte des hommes, ni respect de la divinité, ni pitié pour l'enfance. Il ne fut point touché, ce barbare, de la jeunesse de cet enfant, ni effrayé du châtiment qui s'attache à ces forfaits. Il n'entendit point les paroles d'un père, qui, en lui remettant cet otage si cher, le priait de lui prodiguer ses soins, l'appelait le second père de son fils, le conjurait de l'élever comme si lui-même l'eût mis au monde, et de le rendre digne de la grandeur et de la vertu de ses ancêtres; qui mettait en disant ces paroles, la main de l'enfant dans la main du meurtrier et se retirait en versant des (470) larmes. Rien ne pénétra dans cette âme scélérate; elle resta fermée, et alors s'accomplit le plus exécrable de tous les meurtres. Car son crime fut plus horrible que s'il avait tué son propre fils. Je vous prends à témoin vous-mêmes: vous n'auriez pas ressenti une douleur si vive, s'il faut juger de vos sentiments par les miens, si je vous avais dit qu'il eût fait mourir son propre fils. Alors, à la vérité, avec les lois communes à tous les hommes les lois de la nature eussent été violées: mais ici se réunissaient plusieurs motifs que leur concours rendaient plus forts que les liens de la nature.

Quand je considère cet enfant innocent, livré par son père, arraché au palais de ses ancêtres, aux délices, à la gloire, aux honneurs qui lui appartenaient, forcé de vivre dans une terre étrangère, afin qu'un prince inhumain ne pût douter de la sincérité du traité qu'on venait de faire; quand je vois ensuite ce même prince maltraiter celui qui pour le satisfaire a été dépouillé de la splendeur de sa maison, et enfin le massacrer cruellement, deux passions opposées se partagent mon âme à la fois abattue par la tristesse et gonflée de colère. Quand je vois le meurtrier armé de son épée, saisissant l'enfant à la gorge et le perçant de la même main qui reçut le dépôt sacré, j'éclate, j'étouffe de colère. Quand je vois ensuite l'enfant tremblant, épouvanté, poussant des sanglots et des cris déchirants, appelant son père, l'accusant d'être cause de son malheur, attribuant sa mort non à celui qui lui plonge l'épée dans le sein, mais à celui qui lui donna la vie; incapable de s'enfuir ni de se défendre, se répandant en vaines plaintes contre son père; enfin recevant le coup mortel, tombant, palpitant sur le pavé et couvrant le sol d'un ruisseau de sang, mes entrailles sont déchirées, ma raison s'obscurcit, et le nuage de la tristesse se répand sur mes yeux. Mais cette bête féroce, insensible à la pitié, accomplit son horrible meurtre comme s'il eût immolé un agneau ou un veau. L'enfant frappé à mort, gisait à terre, et le meurtrier prenait sa propre défense en essayant de couvrir son premier crime par un second. Vous croyez peut-être que je parle de la sépulture et de la cruauté du tyran qui refusa un peu de terre à sa victime. Non voici un crime qui dépasse le premier. Les mains teintes du sang innocent, au sortir de cette tragédie inouïe, comme s'il eût été pur de tout crime, l'impudent, l'homme au coeur plus dur que les pierres, s'avance vers l'église de Dieu. Vous vous étonnez peut-être qu'un coup du ciel n'ait point atteint l'audacieux, que Dieu ne l'ait point frappé d'en-haut, et n'ait point, au seuil du temple, arrêté son impudence d'un coup de tonnerre? Si vous avez eu cette pensée, je loue et j'admire l'ardeur de votre zèle. Mais il s'en faut de beaucoup que vous méritiez d'être admirés et loués sans réserve.

Vous avez été justement indignés de voir un enfant si injustement massacré et les lois de Dieu si ouvertement violées: mais le transport , de votre colère ne vous a pas permis de réfléchir autant que vous auriez dû: car au-dessus de cette justice humaine, il y a dans le ciel une justice plus élevée. Quelle en est la loi? c'est de ne pas laisser tomber à l'instant la punition sur les pécheurs, mais de leur donner du temps et des délais pour expier leurs crimes et devenir semblables par la pénitence à ceux qui n'ont point fait de mal. C'est ce que Dieu fit alors pour ce malheureux: mais il ne tira point profit de cette clémence, et persista dans, son endurcissement. Dieu, dans sa bonté, l'avait prévu; il ne l'abandonna point et n'arrêta point le cours de ses miséricordes; il soigna son mal et n'oublia rien pour le ramener à la santé ; mais le rebelle repoussa les remèdes et fit mourir le médecin que Dieu lui avait envoyé. Or voici quel était le remède et le moyen employé pour sa guérison.

6. Au temps où se passait cette cruelle et touchante scène il y avait un homme véritablement grand et admirable, si toutefois il le faut appeler homme, qui gouvernait le troupeau de cette ville, et qui se nommait Babylas. Il avait été choisi par le Saint-Esprit pour être le chef de cette Eglise; et, si je n'ose dire, de peur que mes paroles ne paraissent outrées, qu'il surpassait Elie, et Jean, l'imitateur du prophète, du moins il fut leur rival et il eut toute leur noble liberté. Car ce ne fut pas le gouverneur de quelques villes, ni le roi d'une seule nation, mais l'Empereur, à qui obéissait la plus grande partie de la terre, ce prince homicide, qui avait sous sa puissance plusieurs peuples, de nombreuses villes et une immense armée, un homme enfin que tout rendait redoutable, et l'étendue de son pouvoir, et la férocité de son caractère, qu'il traita à l'égal d'un vil et méprisable esclave, qu'il chassa de l'église avec (471) autant de calme et d'intrépidité qu'un pasteur éloignerait de son troupeau une brebis galeuse et malade pour préserver les autres de la contagion. Et en agissant ainsi il confirma par ses actes la parole du Sauveur que le pécheur seul est esclave, eût-il la tête ceinte de mille couronnes, commandât-il à toute la terre; qu'au contraire celui qui ne se sent coupable d'aucune faute, fût-il au rang des sujets, est plus roi que tous les rois. Celui donc qui était né pour obéir fit la loi à son maître; le sujet jugea le souverain de l'univers et prononça sa condamnation. Vous qui entendez ce récit, ne passez pas légèrement sur mes paroles : un roi chassé de l'église par son sujet ! Cette étonnante nouvelle suffit pour saisir vos âmes et les frapper de stupeur. Mais si vous voulez avoir une exacte idée de cette merveille, représentez-vous les gardes, les écuyers, les généraux, les chefs, les officiers du palais, les gouverneurs des villes, l'imposant appareil de ceux qui précédaient le cortége, de ceux qui le suivaient et écartaient le peuple, enfin toute la suite des serviteurs. Au milieu d'eux l'empereur s'avançant dans l'orgueil de sa majesté, se distinguant par l'éclat de ses vêtements, de sa pourpre, des pierreries semées en profusion et brillant à sa main droite, à l'agrafe de son manteau, au diadème qui rayonnait sur sa tête! Que votre imagination ne s'arrête point à ce tableau. Voyez maintenant le serviteur de Dieu, le bienheureux Babylas, son extérieur simple, ses vêtements vulgaires, son âme pleine de componction, nulle audace dans ses sentiments ; dépeignez-vous ainsi ces deux hommes, comparez-les, et alors vous vous formerez une idée juste de cet événement merveilleux. Que dis-je ! vous ne le connaîtrez pas même alors avec une entière exactitude : cette admirable liberté ne saurait être retracée par aucun discours, ni par la vue même, mais seulement par l'expérience et l'usage, et nul ne peut comprendre la fermeté de cette âme généreuse, que celui qui a pu monter à ce haut degré de courage. Car comment ce saint vieillard osa-t-il marcher au-devant de l'empereur, traverser ses gardes, ouvrir la bouche, parler, accuser le prince, poser sa main sur sa poitrine encore bouillante de colère et respirant le meurtre? Comment osa 1-il chasser l'homicide? Rien ne fut capable de l'effrayer ni de le détourner de son dessein. Ame inébranlable et sublime ! coeur céleste, angélique constance ! On eût dit, à sa noble intrépidité, qu'il voyait tout cet appareil de vanité peint sur une muraille. C'est qu'il avait appris des préceptes divins que toutes les choses de ce monde ne sont qu'une ombre, un songe, et quelque chose de plus vain encore. Ainsi tout ce faste, loin de l'effrayer lui inspira plus de hardiesse. En effet, tout ce qu'il voyait éleva son esprit vers ce roi qui est assis au-dessus des chérubins et qui contemple les abîmes, vers ce trône sublime et glorieux, vers cette armée céleste, ces milliers d'anges et d'archanges, vers ce tribunal terrible, et ces jugements inexorables, vers ce fleuve de feu, vers le Juge même. Il se transporta tout entier de la terre au ciel, auprès du Juge céleste et l'entendit lui ordonner de chasser du saint troupeau l'homicide, le sacrilège. Il le chassa, le sépara du reste des brebis, et, sans s'arrêter à cet effrayant appareil, il le repoussa courageux, intrépide, et vengea les lois divines que le tyran avait foulées aux pieds.

Et quelle eût été sa liberté à l'égard des autres? Celui qui abordait un empereur avec tant de hardiesse pouvait-il. craindre quelqu'un? Pour moi, je présume, ou plutôt je crois que cet homme n'a jamais rien fait par faveur ni par haine, mais qu'il a courageusement résisté à la crainte et à l'adulation, plus puissante encore que la crainte, et à toutes les passions qui agitent les hommes sans avoir laissé jamais altérer la droiture de son coeur. En effet, si le vêtement du corps, le ris des dents et la démarche de l'homme font connaître quel il est (Eccl., XIX, 26), à plus forte raison de telles actions nous peuvent montrer quelle fut la grandeur de sa vertu dans tout le reste de sa vie.

7. Il ne faut point l'admirer seulement pour sa liberté , mais encore parce qu'il l'a portée jusqu'à ce point et ne l'a point étendue au delà des bornes. Telle est la sagesse du Christ : elle n'admet dans le combat ni défaillances, ni emportements, mais en tout elle garde la juste mesure. Il aurait pu, en effet, aller plus loin s'il avait voulu. Ayant fait le sacrifice de sa vie, car il n'eût point marché au-devant de l'empereur s'il ne se fût armé d'une telle résolution ; il pouvait tout entreprendre, couvrir le prince d'outrages, lui arracher son diadème, le frapper au visage , lorsqu'il l'arrêta de la main. Mais il ne fit rien de semblable, car son âme était remplie du sel spirituel de la sagesse; aussi n'agit-il point en aveugle, mais suivant la droiture de la raison et du jugement le plus (472) sain. Ce n'est point ce qu'on peut dire des philosophes païens; jamais ils ne gardent la mesure, et en toutes choses , si j'ose dire, ils font paraître trop ou trop peu de liberté, de sorte qu'ils n'ont nulle part la réputation d'être courageux, mais esclaves des passions les plus déraisonnables : timidité, quand ils font moins qu'il ne faudrait; arrogance et vaine gloire, dont chacun les convainc, quand ils font plus qu'il n'était nécessaire. Telle ne fut pas la conduite de notre saint : il n'accomplissait pas au hasard le premier projet venu, ce n'était qu'après les avoir exactement pesés et conformés à la loi de Dieu qu'il exécutait ses desseins. Aussi en traitant ce malade, il ne fit pas une légère incision sur la plaie de peur de ne point retrancher toute la partie atteinte, ni il ne porta le fer trop avant de peur de blesser les parties saines par une entaille trop profonde ; il mesura l'ouverture à la grandeur du mal et agit ainsi en médecin habile. Je conclus donc hardiment qu'il fut exempt de colère, de timidité, d'arrogance, de vaine gloire, de haine, de crainte et d'adulation.

Faut-il vous dire une chose qui vous étonnera? J'admire moins le saint évêque d'avoir osé affronter la fureur de l'empereur que d'avoir connu jusqu'à quel point il le fallait faire, et de n'avoir été au delà ni dans ses actions, ni dans ses paroles. Or, que l'un soit plus admirable que l'autre, il est aisé de s'en convaincre : bien des hommes ont montré semblable hardiesse, mais n'ont pas su s'arrêter à temps. Les hommes ordinaires peuvent souvent faire paraître de la liberté , mais n'user de cette liberté que quand il faut, dans un temps opportun , avec la modération et la prudence convenable , c'est le propre d'une âme grande et généreuse. Séméï outragea le saint roi David avec beaucoup de hardiesse et l'appela homme de sang; mais je n'ai garde d'appeler cela liberté, je le nommerai intempérance de langue, audace coupable, insolence, arrogance, tout enfin plutôt que. liberté. Car il faut, selon mon sentiment, que celui qui en veut reprendre un autre ait avant tout une âme très-éloignée de la fierté et de l'arrogance, et qu'il ne fasse paraître que son zèle dans ses actions et dans ses paroles. Un médecin qui doit couper un membre gangrené ou adoucir le feu d'une enflure, ne vient pas l'âme pleine de colère faire son opération ; au contraire, il s'efforce alors surtout de maintenir son esprit dans le calme de peur de manquer, dans son trouble, aux règles de son art. Or, si celui qui doit guérir les corps a besoin d'une telle tranquillité, que sera-ce, dites-moi, du médecin des âmes, et quelle vertu ne lui demanderons-nous pas? Plus grande mille fois, sans doute, et pareille à celle que fit paraître le saint martyr. Car il nous prescrivit, pour ainsi dire, des maximes et des règles, il nous enseigna la modération que nous devons garder dans le reste de notre conduite quand il chassa de l'enceinte sacrée de l'Eglise ce malheureux pécheur.

Il semble qu'il n'y a dans cet événement qu'une bonne oeuvre ; mais qu'on le regarde de près, qu'on l'examine de toutes parts, on trouvera qu'il en renferme deux ou trois et un grand trésor d'utilité. Il n'y eut alors qu'un homme chassé de l'Eglise, mais ceux qui profitèrent de cet exemple furent en grand nombre. Cardans tout l'empire soumis à ce prince, c'était la plus grande partie de la terre , tous ceux qui n'avaient pas encore embrassé la foi furent frappés de surprise et d'étonnement en voyant quelle liberté Jésus-Christ inspire à ses serviteurs; ils méprisèrent leur propre bassesse, leur vile servitude, et connurent la différence qui sépare la gloire des chrétiens de la honte des gentils. En effet, les ministres de leur culte honorent, bien moins leurs dieux et leurs idoles que les empereurs; c'est la crainte qu'ils en ont qui les retient aux pieds de leurs statues , de sorte que les démons sont redevables aux empereurs des honneurs qu'on leur rend. Aussi quand il arrive que celui qui devient le maître de l'em-' pire n'est pas de leur sentiment sur la relis gion, on ne saurait entrer dans aucun temple d'idoles sans voir toutes les murailles couvertes de toiles d'araignée et les statues si pleines de , poussière qu'on ne distingue plus ni leur nez, ni leurs yeux, ni aucun de leurs traits; quelques débris des autels écroulés , et autour l'herbe si épaisse que celui qui ne sait point que c'est un autel le prendrait pour un amas de fumier. Quelle est la cause de cet abandon? C'est qu'autrefois ils pouvaient dérober ce qu'ils voulaient et faire bonne chère des offrandes; mais maintenant pourquoi se donneraient-ils quelque peine? leur assiduité et leurs fatigues ne seront point récompensées, leurs dieux d'ailleurs sont de bois et de pierre; de plus, ce qui les engageait à feindre de les honorer, c'était le culte que leur rendaient les maîtres du monde, et ce culte leur est (473) désomais refusé depuis que les empereurs ont connu notre religion et qu'ils adorent le Fils de Dieu.

8. Notre situation est toute différente. Lorsqu'un prince qui partage notre foi monte sur le trône, la piété des chrétiens s'affaiblit, bien loin de s'affermir, pour les honneurs que lui rendent les hommes. Mais lorsqu'un prince impie nous entoure de persécutions et de maux, alors notre religion fleurit et prend un nouvel éclat; alors nous remportons les prix et les trophées; alors retentissent nos louanges, alors éclate notre courage. Que si l'on me dit qu'il y a encore aujourd'hui des villes qui montrent le même attachement à leurs superstitions et au culte insensé de leurs idoles, je répondrai qu'on n'en saurait compter qu'un petit nombre et que cela ne peut infirmer nos paroles. L'hypothèse reste la même: au lieu de l'empereur, ce sont les citoyens qui rendent le même culte aux faux dieux , et ce qui les engage à ce culte, ce sont les débauches, les journées et les nuits de festins, les flûtes, les tambours, les paroles éhontées, les propos infâmes, les actes plus impudiques encore; la liberté de manger jusqu'à la satiété, de boire jusqu'à l'ivresse et de tomber dans la plus honteuse folie. Seules ces fêtes impures soutiennent encore et affermissent l'idolâtrie prête à tomber. Car les riches; choisissant ces hommes que leur paresse réduit à la faim pour en faire leurs parasites, les nourrissent comme des chiens autour de leurs tables, et rassasiant leurs appétits éhontés des restes de leurs criminels festins, ils en disposent à leur gré. Nous, au contraire, qui avons en horreur votre folie et votre iniquité, nous ne nourrissons point ceux que (oisiveté jette dans la misère, mais nous leur persuadons de gagner par leur travail et leur pain et celui des autres : aux mutilés seuls nous permettons de recevoir de la main des riches ce qu'il leur faut pour vivre. Quant aux festins, à l'ivresse, honte et folie, nous les rejetons loin de nous ; à leur place nous avons mis tout ce qui est honnête, chaste, juste, louable, tout ce qui est vertueux et noble. Au reste, tout ce qu'ils nous rapportent avec tant de faste de leurs philosophes ne respire que vaine gloire, audace, orgueil et puérilité. On ne voit, il est vrai, parmi nous personne qui se soit enfermé dans un tonneau, qui ait parcouru en haillons les places publiques. Cette conduite peut paraître étonnante, difficile et pleine de mille maux, mais elle ne mérite aucun éloge. Là paraît la ruse du démon qui condamne ses serviteurs aux plus rudes travaux, tourmente ceux qu'il trompe et surtout les couvre de ridicule : car tout travail sans utilité est indigne de louanges.

Il se trouve encore aujourd'hui des hommes perdus et remplis de vices qui dépassent ce philosophe. Les uns avalent des clous pointus et aiguisés; d'autres mâchent et mangent des souliers; d'autres se livrent à des folies plus difficiles encore et plus surprenantes que celle du tonneau et des haillons; mais nous n'approuvons non plus les unes que les autres, et nous déclarons aussi misérables que le philosophe, aussi dignes de pitié, tous ces faiseurs d'inutiles prodiges. Mais, dira-t-on, il fit paraître une grande liberté à l'égard d'Alexandre ! Voyons si cette grande liberté n'est pas aussi vaine que la ridicule singularité de son tonneau. Quelle fut cette liberté ? Le roi de Macédoine allant à son expédition de Perse passa près de lui et lui demanda s'il n'avait besoin de rien : de rien, dit-il, sinon que tu ne me fasses point d'ombre. En ce moment le philosophe prenait le soleil. Ne vous cacherez-vous pas ? Ne vous couvrirez-vous pas la face? N'irez-vous pas vous enfoncer dans quelque caverne, vous qui tirez vanité de ce qui vous devrait couvrir de confusion ?N'eût-il pas mieux fait de prendre un habit plus chaud, de travailler, et de demander au roi quelque chose d'utile que de se vêtir de haillons et de se chauffer au soleil comme les enfants à la mamelle que leurs nourrices, après les avoir baignés et frottés d'huile, mettent au soleil pour la même cause qui faisait demander à ce philosophe la même grâce qu'une malheureuse vieille femme ? — Mais cette liberté est peut-être digne d'admiration! — Rien au contraire de plus monstrueux. Il faut qu'un homme de bien rapporte toutes ses actions à l'utilité publique et songe à améliorer les autres. Mais prier qu'on ne lui fasse point d'ombre ! Quelle ville, quelle maison, quel homme, quelle femme a-t-il ainsi sauvée? Quel bienfait, dites-moi, a-t-on recueilli de cette liberté ? Nous vous avons montré ceux qu'a répandus notre martyr, et nous vous les montrerons plus clairement dans la suite.

9. Il punit donc le téméraire empereur autant qu'il est permis à un prêtre de le faire; il réprima l'insolence des maîtres du pouvoir, (474) vengea les lois de Dieu violées et imposa au meurtrier de l'enfant le plus rigoureux des châtiments aux yeux des hommes sensés. Vous vous souvenez comment, au récit de ce meurtre, ceux qui m'écoutaient étaient enflammés de colère , désiraient tenir l'assassin dans leurs mains, et voir paraître un vengeur? Le vengeur fut le saint évêque ; il ne demande point à l'empereur de se retirer de son soleil, mais il le chasse de l'enceinte sacrée que troublait sa présence audacieuse , comme un chien ou comme un esclave coupable que le maître chasse de sa maison. Voyez-vous que je n'ai point exagéré en disant que le saint a montré que les prétendus prodiges de vos philosophes ne sont que puérilités? — Mais, direz-vous, Diogène de Sinope fut tempérant, passa sa vie dans la continence, et ne contracta pas même de légitime mariage. — Ajoutez comment et de quelle manière ! Vous n'oserez point et vous aimerez mieux le priver des louanges de la chasteté que de dire comment il la garda, tant ses moeurs étaient honteuses et pleines d'ignominie. Passerai-je maintenant aux futilités, aux vaines occupations , aux turpitudes des autres faux sages? Que sert, dites-moi, de goûter la semence humaine, comme faisait le Stagirite? Que sert d'avoir commerce avec sa mère ou sa soeur, comme l'ordonnait le chef des stoïciens? Et le chef de l'académie, et son maître, et d'autres plus admirés encore! je les pourrais montrer plus impudiques encore. Je dévoilerais sans détour l'amour infâme des garçons qu'ils jugent honnête et dont ils font une partie de leur philosophie, si mon discours n'était déjà trop étendu, s'il n'avait vn autre but, et si je n'avais pleinement démontré dans un seul le ridicule de tous les autres. Puisque le premier d'entre eux', le plus austère dans sa philosophie, le plus :grand par sa liberté de langage et par sa tempérance a paru si infâme, si ridicule, si absurde en prétendant qu'il est indifférent de manger de la chair humaine, ai-je besoin de parler contre les autres? .Celui qui brille au premier rang par la sublimité de sa doctrine est aux yeux de tous convaincu d'absurdité, de puérilité, de démence. Je reviens donc au sujet que j'avais quitté pour faire cette digression.

C'est ainsi que le saint réprima les incrédules et rendit les fidèles plus religieux, non-seulement les particuliers, mais les soldats, les

1. Platon.

tribuns, les préfets, en leur montrant que l'empereur et le dernier des hommes ont même titre chez les chrétiens, et que le roi couronné du diadème n'est pas plus respecté que le plus infime des sujets au jour du châtiment et de la correction. De plus, il ferma la bouche à ceux qui disaient impudemment que notre religion n'est que forfanterie et mensonge, en leur faisant paraître dans ses actions la liberté des apôtres et leur apprenant qu'autrefois il fallait de tels hommes, au temps où l'opération des miracles leur donnait plus de puissance. Voici encore une troisième action qui n'est pas commune : il a rabaissé l'orgueil des empereurs à venir et relevé la confiance de ses successeurs en déclarant que le prêtre dispose plus souverainement de la terre et des choses qui s'y accomplissent que le prince revêtu de la pourpre; qu'il ne doit jamais laisser diminuer la grandeur de cette puissance, mais perdre la vie plutôt que l'autorité attachée par Dieu à sa dignité. Car celui qui meurt pour une telle cause peut même, après sa mort, être utile à tout le monde; au contraire, celui qui trahit ce devoir, non-seulement est inutile à tous après sa mort, mais rend pendant sa vie faibles et timides la plupart de ceux qu'il gouverne, et encourt le mépris et les moqueries des infidèles. En quittant ce monde, il paraîtra devant le tribunal du Christ couvert de honte et de tristesse, et ensuite sera précipité dans le feu éternel par les puissances chargées de punir les méchants. Voilà pourquoi l'Ecriture nous donne ce précepte si sage : Ne faites pas acception des personnes contre le salut de votre âme. (Eccli. IV, 26.) S'il n'est pas sûr, de dissimuler l'injure faite à un homme, de quel supplice sera puni celui qui , lorsque les lois de Dieu sont violées, garde le silence et détourne la tête?-En outre, il nous a donné une autre instruction non moins salutaire. C'est que chacun doit faire son devoir, quand même personne n'en retirerait aucun avantage. En effet, quoique l'empereur ne dût point profiter de la liberté du saint martyr, il fit pourtant tout ce qui était en son pouvoir et ne négligea rien.

Le malade, par sa folie, . rendit inutile la science du médecin, en arrachant avec fureur l'appareil qu'il avait mis sur ses plaies. Comme s'il ne suffisait pas à son impiété d'avoir versé le sang, et audacieusement franchi le seuil du temple de Dieu, il ajouta un meurtre à un (475) autre meurtre; on eût dit qu'il voulait rivaliser avec lui-même, surpasser ses premiers crimes par les seconds et effacer ses anciens excès par l'énormité des nouveaux. Telle est la malice du démon qu'il unit ensemble les contraires : c'est ainsi que , par une étonnante singularité, il donna à ces deux crimes une sorte d'affinité en même temps qu'un caractère spécial à chacun; le premier, le meurtre de l'enfant, fut plus digne de pitié : le second, celui de saint Babylas, plus impie. Car une âme qui a une fois goûté le péché et n'en sent point les atteintes, ne fait qu'accroître et aggraver son mal. Lorsqu'une étincelle tombe dans une immense forêt, elle brûle d'abord ce qu'elle rencontre; mais l'incendie ne s'arrête point là, il consume tout le reste; plus il dévore, plus il prend de force pour tout embraser, la partie qu'a saisie la flamme devient fatale à la partie encore intacte, et le feu s'arme de ce qu'il a ravagé contre ce qu'il n'a point encore gagné : de même lorsque le péché est entré dans l'âme, s'il ne se rencontre personne pour étouffer le fléau naissant, il devient par le progrès toujours plus terrible et plus insurmontable. C'est pourquoi les dernières fautes enchaînent le coupable plus puissamment que les premières; avec le nombre des crimes croissent son orgueil et son aveuglement : ainsi il diminue ses propres forces et augmente celles du péché. Voilà comment bien des pécheurs, pour n'avoir pas étouffé ce feu naissant, se sont insensiblement portés à tous les crimes. C'est ainsi que ce malheureux à ses premiers méfaits en ajouta de plus grands encore. D'abord il tue l'enfant : du meurtre il passe au sacrilège et souille le temple; il va plus loin encore : il insulte au sacerdoce, l'insensé; il charge le saint de chaînes,,le jette en prison, le punit de ses bienfaits, et quand il devait l'admirer, le couronner, l'honorer plus que son père même, il lui fait endurer les fers des criminels et les misères qui en sont inséparables.

10. Ainsi, comme je l'ai dit, 1e péché ayant pris naissance et n'étant point arrêté dans ses progrès ne saurait être modéré ni contenu. Semblable aux chevaux fougueux qui, ayant secoué le frein et renversé le cavalier, font trembler tous ceux qu'ils rencontrent; et personne ne s'opposant plus à leur fougue, ils ne suivent qu'une folle impétuosité qui les conduit au précipice. C'est pour cela que l'ennemi, de notre salut jette de telles âmes dans ces emportements, pour les surprendre dénuées de secours, les couvrir de blessures et les accabler de maux. Car tant que les malades laissent approcher les médecins, ils peuvent espérer la guérison; mais s'ils tombent en frénésie, s'ils frappent et mordent ceux qui les veulent soulager, .leur mal est incurable moins par sa nature que par l'éloignement de ceux qui auraient pu calmer ce délire. C'est ainsi que l'empereur courut lui-même à sa perte : car ayant un médecin qui portait déjà le fer dans la plaie, il le chassa et l'éloigna de sa maison. On put alors non-seulement entendre raconter, mais voir renouveler avec plus d'audace le drame d'Hérode que le démon fit paraître une seconde fois sur la scène du monde avec plus d'éclat et d'appareil: à la place d'un tétrarque, il mit un empereur, donna à cette tragédie un nouveau sujet plus criminel que le premier, et la rendit plus célèbre non-seulement par le nombre, mais par la nature des choses. Car l'empereur ne déshonora point le mariage comme Hérode, et ce ne fut point de son abominable inceste que le démon fit la trame de cette histoire, mais du meurtre d'un enfant et de l'outrage fait non à une femme, mais à la sainteté même.

Le saint martyr jeté au fond d'une prison se réjouissait donc de ses chaînes, mais s'attristait de la perte de celui qui l'en avait chargé. Car ni un père ni un précepteur qui deviennent plus illustres, l'un par les crimes et les méfaits de son fils, l'autre par ceux de son disciple, ne goûtent jamais dans cet honneur une joie exempte d'amertume. C'est pourquoi saint Paul disait aux Corinthiens Nous demandons à Dieu que voies ne fassiez rien de mal, non dans le désir d'être approuvés, mais pour que vous fassiez le bien, dussions-nous être comme déchus. (II Cor. XIII, 7.) De même alors l'admirable martyr désirait avec plus d'ardeur le salut de son disciple que les récompenses attachées aux souffrances de sa prison; il souhaitait avant tout que le malheureux, revenant à lui-même, l'eût privé des louanges qu'il méritait, ou plutôt qu'il ne fût jamais tombé dans ces funestes erreurs. Car les saints ne veulent pas que leurs couronnes soient tressées des maux d'autrui, et bien moins encore des maux de ceux qu'ils aiment. C'est pourquoi le saint roi David, après sa victoire, gémit et pleura, car à son triomphe était joint .le malheur de son fils; il (476) recommanda le salut du rebelle à ses officiers qui sortaient de la ville, et, voyant qu'ils voulaient le faire mourir, il les en détournait en disant : Epargnez mon fils Absalon. (II Rois, XVIII, 5.) Quand il eut succombé, il le pleura, et quoiqu'il fût son ennemi, il l'appela par son nom avec beaucoup de soupirs et de larmes.

Or, si le père selon la chair a tant d'amour pour son enfant, qu'est-ce du père spirituel? Oui, le père spirituel a plus de tendresse que le père selon la chair ; écoutez saint Paul : Qui est faible sans que je sois faible avec lui? qui est scandalisé sans que je souffre ? (II Cor. XI, 29.) Mais cela ne montre qu'une tendresse égale, et cependant à peine trouve-t-on un père qui tienne ce langage. Admettons néanmoins qu'ils aillent jusque-là. Nous avons à montrer mieux encore. Et comment? parles entrailles de charité , par les paroles de Moïse : Si tu leur pardonnes, soit; sinon efface-moi du livre que tu as écrit. (Exod. XXXII , 31.) Est-il un père qui pouvant jouir de beaucoup de biens, consentît à marcher au supplice avec ses enfants? Mais l'Apôtre, administrant dans la grâce a encore porté plus loin l'affection à cause du Christ. Non-seulement il a voulu partager la peine de ses fils, comme Moïse, mais pour sauver les autres il a désiré se perdre disant : Je souhaitais de devenir anathème et d'être séparé de Jésus-Christ pour mes frères qui sont mes parents selon la chair. (Rom. IX, 3.) Tant les âmes des saints sont pleines de miséricorde et d'affection. Aussi le saint martyr sentait ses entrailles déchirées en voyant l'empereur faire chaque jour un pas vers sa perte. Car ce n'était point seulement la profanation du temple qui lui inspirait ces sentiments, mais encore l'amour qu'il portait à l'empereur; celui qui fait injure au saint ministère ne l'atteint point, mais s'enveloppe lui-même de mille maux.

11. Le tendre père voyant donc l'insensé emporté vers le précipice, voulut arrêter son aveugle élan, comme un cheval emporté qu'on essaye de ramener en arrière. Mais lé malheureux n'écouta rien; il prit le mors aux dents, lutta, fit taire la raison, se livra tout entier à sa fureur, à son délire, et se jeta dans l'abîme où il périt sans retour. 11 fit tirer le saint de sa prison et le traîna tout enchaîné au supplice. Et ce qu'on vit alors était le contraire de la réalité. Le martyr dans ses liens était libre, libre de ses fers et de chaînes plus lourdes encore, je dis les peines et les maux qui nous assiégent pendant cette vie mortelle. Et celui qui semblait n'avoir ni fers ni chaînes, était chargé de liens plus lourds encore, les liens indissolubles du péché. Au moment de mourir, le saint demanda qu'on l'ensevelît avec ses fers, montrant que ce qui paraît ignominieux devient, lorsqu'on souffre pour Jésus-Christ, illustre et plein de gloire, et qu'il ne faut pas avoir honte, mais se faire honneur de ses souffrances. Il imitait en cela saint Paul, qui a parlé en toute occasion de ses plaies, de ses liens, de ses chaînes, se glorifiant et s'enorgueillissant de ce dont les autres rougissent. Oui, les autres en rougissent : c'est ce que nous montre sa défense devant Agrippa. Comme Agrippa lui disait : Je suis tenté par tes paroles de devenir chrétien, il répondit : Je demande â Dieu que toi et tous ceux qui m'entendent soient non-seulement tentés mais résolus de devenir chrétiens, à là réserve de ces chaînes. (Act. XXVI, 28, 29.) Ce qu'il n'aurait pas ajouté si cela n'avait paru ignominieux au plus grand nombre.

Mais les saints, dans leur amour pour le Seigneur, recevaient avec ardeur ces souffrances pour le Seigneur et n'en étaient que plus joyeux. Je me réjouis, dit saint Paul, dans mes souffrances. (Col. I, 24.) Saint Luc dit la même chose des autres apôtres : après avoir été battus de verges, ils se retiraient, dit-il, heureux d'avoir été jugés dignes de subir cet outrage pour le nom de Jésus-Christ. (Act. V, 41.) Craignant donc que les Gentils ne crussent qu'il ne soutenait ces combats que par force et par nécessité, il voulut qu'on enterrât avec son corps les symboles de sa lutte, montrant ainsi qu'il les aimait et les chérissait parce qu'il s'était tout entier donné à l'amour du Christ. Ces fers sont encore avec ses cendres dans son tombeau, et avertissent tous les chefs de l'Eglise qu'il faut recevoir les chaînes , la mort et toutes les souffrances avec courage, avec joie, pour ne laisser en rien amoindrir, pour ne point déshonorer cette liberté confiée à notre garde. C'est ainsi que le saint martyr finit glorieusement sa vie. Peut-être croira-t-on que je vais terminer ici mon discours, et qu'après la vie on ne saurait plus faire éclater sa vertu ni la force de ses oeuvres, de même que les athlètes, après le temps du combat, ne peuvent plus conquérir de couronnes. Les Gentils ont raison d'avoir ce sentiment, parce qu'ils renferment toutes leurs espérances (477) dans les bornes de cette vie; mais nous, pour qui la mort sur la terre est le commencement d'une vie plus brillante et plus heureuse, nous sommes loin de cette opinion. Je montrerai dans un autre discours combien en cela nous sommes sensés. En attendant, les merveilles que fit le noble Babylas après sa mort suffisent pour donner créance à mes paroles. Il combattit jusqu'à la mort pour la vérité, il lutta contre le péché jusqu'à donner son sang, et, pour rie point déserter le poste où l'avait placé le Roi suprême, il perdit la vie et mourut plus glorieusement qu'un héros. Le ciel eut son âme, et son corps , qui avait été l'instrument de ses luttes, reposa dans la terre : c'est ainsi que les deux parties de la création se divisèrent le généreux athlète. Il aurait pu être transporté comme Enoch ou ravi au ciel comme Elie, ayant été leur imitateur. Mais Dieu qui, dans sa bonté, nous a donné mille moyens de salut, nous a, parmi bien d'autres, ouvert cette voie si propre à nous conduire à la vertu : il nous a laissé les reliques des saints. Car après la vertu de la parole de Dieu, les tombeaux des martyrs tiennent le second rang par la puissance qu'ils ont à exciter un semblable zèle dans l'âme de ceux qui les contemplent. En approchant du lieu où ils sont renfermés, on éprouve aussitôt, d'une manière sensible, l'efficace de leur présence. La vue de la châsse saisit l'âme, la frappe, l'élève ; elle sent le bienheureux martyr prier avec elle et auprès d'elle, elle le voit. Et celui qui a fait cette heureuse épreuve sort de ce lieu plein de zèle et tout autre qu'il n'était auparavant. On peut se convaincre que les lieux où reposent les morts renouvellent leur image dans l'âme des vivants, en songeant que ceux qui y vont pleurer, dès qu'ils approchent des sépulcres, comme s'ils voyaient au lieu du tombeau les morts qui y reposent, les appellent aussitôt par leurs noms. Plusieurs même , affligés d'une intolérable douleur, ont, pendant toute leur vie, fait leur demeure auprès des tombeaux des morts; ce qu'ils n'auraient point fait, si la vue de ces lieux ne leur eût procuré quelque consolation. Que dis-je ? les lieux et les tombeaux ! Un vêtement , une parole revenant à l'esprit n'a-t-elle pas souvent réveillé dans l'âme un souvenir qui s'allait effaçant ? Voilà pourquoi Dieu nous a laissé les reliques des saints.

12. Et pour vous montrer que je ne dis pas de vaines paroles, mais que tout est arrivé pour notre utilité , je prétends qu'il suffit des miracles que font chaque jour les saints martyrs, et de la multitude d'hommes qui accourent à leurs tombeaux, et surtout des grandes oeuvres du bienheureux Babylas après sa mort. En effet, après qu'il eût été enterré suivant ses volontés et qu'il se fût écoulé, depuis sa sépulture, assez de temps pour qu'il ne restât, dans le tombeau, que ses ossements et sa cendre, un des empereurs suivants voulut qu'on le transportât dans le faubourg de Daphné. Ce fut Dieu qui mit ce dessein dans l'âme du prince. Car, voyant que ce lieu était tout entier envahi par la débauche des jeunes gens et qu'il y avait danger que les gens de bien et ceux qui veulent mener une vie réglée n'osassent en approcher, il remédia au mal en envoyant un prince qui arrêta ce désordre. En effet, Dieu n'a pas fait de ce faubourg un séjour agréable et charmant par l'abondance des eaux, la douceur du ciel, la nature du sol et la régularité des saisons, seulement pour nous donner un lieu de plaisance, mais pour que nous rendions grâce et honneur au suprême Ouvrier. Mais l'ennemi de notre salut, abusant toujours des dons de Dieu pour faire le mal, s'empara de ce lieu, le livra à la multitude des libertins et aux démons dont il devint la demeure , et inventa, pour y attacher un mauvais renom, une fable impure qui consacrait à l'esprit du mal ce faubourg et ses beautés. Or, voici cette fable.

Daphné était une jeune vierge, fille du fleuve Ladon, car ces artisans d'erreur ont coutume de donner des enfants aux fleuves, de métamorphoser ensuite leur progéniture en objets insensibles, et d'imaginer mille prodiges semblables. Cette jeune fille était fort belle. Apollon la vit un jour, s'éprit d'amour pour elle, et la poursuivit pour la prendre. Elle s'enfuit et, en fuyant, s'arrêta dans ce faubourg. Sa mère, pour la préserver de la violence, ouvrit son sein et y reçut la jeune fille ; puis, au lieu de sa fille, elle ne trouve plus qu'un arbre du même nom. L'amant passionné, privé de l'objet de son amour embrassa cet arbre, se le consacra aussi bien que le lieu, fit désormais de ce faubourg son séjour ordinaire, et le préféra à tout le reste de la terre. L'empereur qui régnait alors lui fit élever un temple et un autel, afin que le démon pût trouver en ce lieu quelque soulagement à sa folle pension. Telle est cette fable. Mais le mal qu'elle causa ne fut point, une fable. Car les jeunes libertins ayant (478) d'abord, comme je l'ai dit, souillé la beauté de ce lieu en y passant leur vie dans les festins et les orgies, le diable, qui voulait propager ces désordres, inventa cette fable et établit là l'empire d'un faux dieu, afin d'enflammer leur ardeur pour la débauche et l'impiété. L'empereur, pour mettre un terme à ces dérèglements, imagina un expédient très-sage : ce fut d'y transporter le corps du saint martyr et d'envoyer un médecin à ces malades. S'il eût, par une défense et un édit impérial, fermé le chemin de ce faubourg aux habitants d'Antioche, sa défense aurait paru tyrannique, dure et inhumaine. S'il avait permis d'y aller à ceux dont la conduite était sage et réglée, et s'il en eût empêché les libertins et les débauchés, cet ordre eût été cause de mille embarras, car il aurait fallu chaque jour juger la vie de chaque citoyen. La seule présence du martyr mettait fin à de si grands maux, brisait la puissance du démon, arrêtait la licence des jeunes gens. Cette espérance ne fut point déçue. Car aussitôt que quelqu'un, approche de Daphné, et que, dès l'entrée du faubourg, il aperçoit l'église du saint martyr, il se contient : semblable à un jeune homme qui voit dans un festin son précepteur à ses côtés, lui faisant signe des yeux de manger, de boire, de parler et de rire avec bienséance, et de se garder d'imprimer, par ses excès, une tache à sa réputation, à la vue de l'église, il devient plus religieux, se représente l'image du martyr, court à son tombeau, se pénètre d'une crainte salutaire, et chassant loin de lui toute faiblesse, sort du sanctuaire rempli d'une sainte ferveur. Et lorsqu'il rencontre sur le chemin ceux qui viennent de la ville, il les envoie se divertir à Daphné avec la même tempérance, leur criant presque avec le Prophète: Réjouissez-vous dans le Seigneur avec tremblement (Ps. II, 11), et ajoutant cette parole de l'Apôtre : Que vous mangiez, que, vous buviez, que vous fassiez autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu. ( I Cor. X, 30.) Et s'il arrive que ceux qui retournent à la ville se soient livrés à des excès dans leurs repas, s'ils ont secoué le frein de la sobriété et se sont plongés dans la débauche et l'intempérance, le saint les reçoit de nouveau dans sa demeure, et ne les laisse point revenir chez eux chargés du mal que leur a causé l'ivresse; il les corrige par la crainte qu'il leur inspire et les ramène à la tempérance qu'ils gardaient avant de se plonger dans cet excès. On dirait un vent léger qui rafraîchit de toutes parts ceux qui entrent dans l'église; vent insensible qui ne guérit point le corps, mais qui pénètre l'âme , la dispose tout entière à la sagesse, la ranime et l'allège du poids qui la faisait chanceler.

13.Ainsi la beauté de Daphné attire les plus indifférents, et le martyr, assis comme un pêcheur, tend ses filets à ceux qui arrivent, les arrête, modère leurs passions et ne les renvoie qu'après les avoir disposés à ne plus user des charmes de ce lieu pour la débauche, mais pour la piété. Et comme, parmi les hommes, les uns par indifférence, les autres pour être trop livrés aux soins de la vie, ne veulent point visiter les tombeaux des martyrs, Dieu, par une sage économie, a voulu qu'ils se prennent à ces filets et laissent appliquer à leur âme de salutaires remèdes. Ainsi lorsqu'un malade refuse les médicaments qui doivent guérir son mal, on prend soin de lui en cacher l'amertume sous quelque enveloppe douce et agréable. Revenant ainsi peu à peu à la santé, ils sont attirés à ce faubourg non-seulement par les divertissements, mais aussi par le désir de visiter le saint. Les plus sages n'y viennent que pour ce motif; ceux qui ont moins de vertu y vont pour les deux causes; les moins parfaits enfin n'y vont chercher que le plaisir. Mais quand ils y arrivent, le martyr les appelle, les convie à ses festins, et leur donne des armes contre tous les maux: en sorte qu'il n'est pas moins surprenant de voir en ce lieu des débauchés et des libertins rendus à la tempérance et sauvés, si je puis dire, de l'abîme de leur folie, que s'ils tombaient dans une fournaise et en sortaient sans avoir souffert aucune atteinte. Car tandis que la jeunesse, la fougue aveugle, le vin et les excès allument dans les coeurs une flamme plus dévorante encore, la rosée que le saint répand dans l'âme de ceux qui le contemplent assoupit la flamme, arrête l'incendie et inspire la plus vive piété. C'est ainsi que le martyr détruit l'empire tyrannique de la débauche. Mais comment a-t-il renversé le pouvoir du démon? D'abord en détruisant l'effet de sa présence constante en ce lieu, et de la fable impure qu'il avait imaginée, ensuite en le chassant lui-même. Mais avant de vous dire comment il le chassa, je vous prie de remarquer qu'il ne le fit point dès son arrivée en ce lieu, mais qu'il l'y laissa séjourner et rendit sa présence vaine, lui ferma la bouche (479) et le fit paraître plus muet que les pierres. Or le vaincre en le laissant séjourner n'est pas une oeuvre moins grande que de le chasser. Et celui qui auparavant trompait tout le monde n'osa pas regarder les cendres du martyr. Telle est la puissance des saints, que pendant leur vie les démons reculent devant leurs ombres ou leurs vêtements, et après leur mort tremblent d'approcher leurs tombeaux. Et si quelqu'un douté encore de ce qu'ont fait les Apôtres, qu'il ouvre les yeux aujourd'hui et dépose son impudence et son incrédulité. Car ce Dieu si puissant jadis chez les Grecs, comme un esclave à la voix du maître, a obéi au saint martyr, a fait taire ses cris et n'a plus parlé. Et d'abord il parut qu'il gardait le silence parce qu'on avait cessé de lui offrir des sacrifices et de célébrer son culte. Car c'est ainsi que font les démons : tant qu'ils trouvent sur leurs autels la graisse, la fumée et le sang des victimes, ils viennent s'en repaître comme des chiens sanguinaires et voraces; mais que ces offrandes leur manquent, on dirait qu'ils meurent de faim. Tant qu'on leur fait ces sacrifices et qu'on accomplit ces honteuses cérémonies, car les mystères des Gentils ne sont qu'amours infâmes, violation de l'enfance, adultères, ruines des familles, sans parler de ces meurtres inouïs et de ces festins plus impies que les meurtres mêmes; tant qu'on célèbre leur culte, ils sont là, pleins de joie, quoique leurs ministres ne soient que des malfaiteurs, des fourbes et des scélérats; car ils n'ont point d'autres prêtres. En effet un homme sage, chaste et honnête rougirait de s'asseoir à ces festins de la débauche, de prononcer lui-même ou d'entendre une parole obscène. Or, si les faux dieux eussent été soigneux de la vertu des hommes, s'ils avaient eu le moindre souci du bonheur de leurs serviteurs, ils n'auraient dû rechercher que la bonne vie et la pureté des mœurs, et rejeter ces festins impurs. Mais comme ils n'ont rien tant à coeur que la perte des hommes, ils disent qu'ils sont réjouis et honorés de ces pratiques qui déshonorent la vie et ruinent entièrement toutes les vertus.

14. Ce fut donc par ce motif qu'Apollon parut garder le silence. Mais on vit plus tard qu'il était comme enchaîné par une invincible nécessité. La crainte le retenait comme un frein et l'empêchait d'user envers les hommes de ses tromperies habituelles. Comment le pourrai-je? Prenez patience, je vous le démontrerai de telle sorte que les plus impudents ne pourront plus contredire ni les miracles anciens, ni désavouer la puissance du martyr ni la faiblesse des démons. Je n'aurai recours ni aux conjectures, ni à la vraisemblance, mais j'emploierai le témoignage même du démon. C'est lui-même qui vous a porté un coup mortel et ruine d'avance vos objections. Mais ne vous mettez point en colère contre lui: ce n'est pas volontairement qu'il a renversé sa propre puissance ; il cédait à une force supérieure. Comment et de quelle manière cela est-il arrivé? A la mort de l'empereur qui avait transféré les restes du saint martyr, celui de qui il avait reçu sa puissance lui donna son frère pour successeur. Ce prince reçut le pouvoir royal saris recevoir le diadème, car il avait eu le même pouvoir que son frère. C'était un fourbe et un impie : il fit d'abord semblant de professer la religion du Christ à cause de celui qui lui avait donné l'empire; mais, quand il fut mort, il jeta le masque et déclarant à visage découvert la superstition qu'il cachait depuis longtemps, il en fit profession ouverte et ordonna par toute la terre de rouvrir les temples des idoles, de relever leurs autels, de rendre aux démons les mêmes honneurs qu'autrefois et de leur payer de riches tributs. Aussitôt accoururent de tous les coins de la terre les magiciens, les enchanteurs, les devins, les aruspices, les prêtres de Cybèle, les charlatans et tout leur appareil; le palais impérial était plein d'hommes infâmes et de fugitifs. Car ceux qui auparavant mouraient de faim, qui convaincus d'empoisonnements et de maléfices avaient été jetés dans les prisons ou condamnés aux mines, tous ceux qui, par de honteux métiers, avaient eu peine à gagner leur vie devenaient prêtres et ministres des idoles et étaient en grand honneur. L'empereur éloigna de sa personne les généraux et les magistrats sans souci de leur dignité, et retirant les hommes infâmes et les femmes perdues des maisons où elles se prostituaient, il fit avec ce cortége le tour de la ville et des carrefours. Son cheval et ses gardes suivaient à une grande distance, tandis que les pourvoyeurs, les entremetteuses et la foule des débauchés entouraient le monarque, et en traversant les places tenaient des discours et poussaient des éclats de rire comme peuvent faire des gens de semblable profession.

Je sais que cela paraîtra incroyable à ceux qui viendront après nous par l'excès de (480) l'invraisemblance; car il n'est pas un particulier, parmi les plus dissolus et les plus corrompus, qui voulût tenir en public une conduite si honteuse. A ceux qui sont vivants je n'ai pas besoin de prouver ce que j'avance : ceux qui ont assisté à ce spectacle et l'ont vu de leurs yeux sont les mêmes qui entendent aujourd'hui mes paroles, et j'écris du vivant même de ces témoins, afin qu'on ne m'accuse point de parler de faits anciens à des gens qui les ignorent et de m'assurer ainsi toute liberté pour mentir. De ceux qui ont vu ces événements, il reste encore et des vieillards et des jeunes gens; je les conjure tous, si j'exagère la vérité, de s'avancer et de me confondre. Non, ils ne me convaincront pas d'avoir exagéré , mais plutôt d'être resté au-dessous de la vérité; car où trouver des paroles pour représenter l'excès de ces honteux dérèglements? Quant à nos descendants incrédules, je leur dirai : Le démon que vous appelez Vénus aphrodite ne rougit pas d'avoir de tels ministres. Il n'est donc pas surprenant que ce malheureux qui s'était voué au culte ridicule des démons ne se soit point caché pour rendre à ces dieux des honneurs dont ils font eux-mêmes vanité. Qui nous racontera les évocations des morts, les immolations d'enfants? Car ces sacrifices, qu'avant la venue de Jésus-Christ les hommes osaient offrir et que sa présence avait abolis, furent alors renouvelés, mais non publiquement; car tout empereur qu'il était, son autorité souveraine n'aurait pu suffire à couvrir des excès de barbarie et d'impiété. Toutefois ces sacrifices se renouvelèrent.

15. Ce prince allait donc souvent à Daphné avec quantité d'offrandes et de victimes; il faisait couler à flots le sang des brebis et pressait l'oracle de l'éclaircir sur les desseins qu'il avait dans l'esprit. Mais ce dieu puissant, qui compte les grains de sable et mesure les mers, qui comprend les muets et entend ceux quine parlent point, comme il le dit lui-même, ne voulut point dire que le voisinage du bienheureux Babylas lui fermait la bouche et arrêtait ses oracles, de peur de donner à rire à ses serviteurs; mais pour dissimuler sa défaite, il donna à son silence un prétexte plus ridicule que n'eût été son silence même ; car ce silence ne l'eût convaincu que d'impuissance, tandis qu'avec son impuissance il faisait paraître sa honte et son impudence, en essayant de cacher ce qui ne se pouvait cacher. Quel fut ce prétexte? Daphné, dit-il, est un lieu rempli de morts; c'est là ce qui m'empêche de rendre des oracles. Ne valait-il pas mieux, malheureux, confesser la puissance du saint que d'alléguer cet impudent prétexte ? Telle fut sa réponse, et l'empereur insensé, comme s'il eût joué sur la scène un personnage de tome= die, courut aussitôt aux reliques de saint Babylas. Méchants et fourbes l Ne vous trompez-vous point les uns les autres et ne joignez-vous point vos ruses pour perdre le reste des hommes ? D'où vient que toi, démon, tu parles des morts indistinctement et sans désignation, et que toi, empereur, comme si l'un d'eux eût été nommé ou désigné, tu laisses les autres en repos et ne remues que la cendre du saint martyr? Il fallait, suivant la parole de l'oracle, déterrer tous les cercueils qui étaient à Daphné et porter bien loin de la vue de vos dieux cet épouvantail. Mais il ne parlait pas de tous les morts. Pourquoi donc ne s'expliquait-il pas clairement? C'est sans doute qu'il te laissait, à toi, comédien d'erreur, le soin dé deviner cette énigme. Je parle des morts en général, dit le démon, pour ne pas publier ma défaite; j'ai d'ailleurs appréhendé de désigner le saint par son nom, à toi de comprendre le sens de mes paroles et d'éloigner, le martyr sans toucher aux autres : car c'est lui qui m'a fermé la bouche. Il connaissait si bien l'aveuglement de ses serviteurs, qu'il était assuré qu'ils ne découvriraient pas une fraude si grossière. Mais eussent-ils tous été insensés et en délire, ils n'auraient pu éviter de reconnaître sa défaite, tant elle était claire et évidente à tous les yeux. Car si les cadavres des hommes sont comme tu le prétends, ô démon ! des objets impurs, ceux des bêtes -le sont d'autant plus qu'elles nous sont très-inférieures. Or, auprès du temple sont enterrés une foule de chiens, des singes et des ânes ; ce sont eux qu'il fallait. d'abord transférer, à moins que tu n'estimes moins un homme qu'un singe.

Où sont maintenant ceux qui calomnient le soleil, ce bel ouvrage de Dieu fait pour l'usage de l'homme, en l'attribuant au démon et disant qu'il n'est qu'une même chose avec lui? Car ce sol(il se répand sur toute la terre qui est pleine de morts et ne retire d'aucun endroit ses rayons ni sa chaleur bienfaisante dans la crainte de se souiller. Et votre Dieu, qui, bien loin de détester la corruption des moeurs, les prestiges et les meurtres, les aime, les (481) recherche et les chérit, a horreur de nos corps ! Ceux même qui commettent ces crimes se croient dignes de la plus sévère condamnation, mais un cadavre insensible est à l'abri et des fautes et des châtiments. Tel est pourtant le caractère de vos démons de détester ce qui n'est point détestable, d'honorer au contraire et d'approuver ce qui n'est digne que de haine et d'exécration. Un homme de bien ne saurait être empêché par le corps d'un mort de former un dessein utile ni d'accomplir une action juste. Si son âme n'est point en démence, ferait-il sa demeure près des tombeaux, il pratiquera la tempérance, la justice et les autres vertus. Chaque ouvrier fera sans obstacle tout ce qui dépend de son art et se prêtera à ceux qui ont besoin de lui, non-seulement quand il serait proche des morts, mais quand même il faudrait construire leurs tombeaux peintres, tailleurs de pierres, charpentiers, graveurs, tous enfin feront oeuvre de leur métier, et seul, Apollon prétend que les morts l'empêchent de prévoir l'avenir ! Nous avons eu parmi nous des hommes grands et admirables qui, depuis plus de quatorze cents ans, ont prédit l'avenir et qui, pour prophétiser, n'ont point montré de semblables exigences ni fait de pareilles plaintes, ni ordonné d'ouvrir les sépulcres des morts et d'éloigner leurs restes, ni enfin imaginé ces profanations sacrilèges et inouïes. Ils vivaient, les uns chez des peuples impies et criminels, les autres, au milieu des barbares, parmi les souillures et l'impureté : cependant ils faisaient leurs prédictions selon la vérité, et ces souillures étrangères ne faisaient point obstacle à leurs prophéties. Pourquoi? c'est qu'une force vraiment divine leur dictait leurs paroles, tandis que le démon, privé du secours de cette inspiration, ne pouvait rien prophétiser; et, pour ne point paraître sans réponse, il était forcé d'en imaginer de vraisemblables peut-être, mais ridiculement vaines. Pourquoi, dites-moi, n'avaitil auparavant rien dit, rien demandé de semblable? C'est qu'alors il pouvait prétexter qu'on manquait de l'honorer; mais quand lui fut enlevée cette excuse, il eut recours aux. morts, dans l'inquiétude où il était de perdre son crédit. Il n'aurait pas voulu se couvrir de ridicule; mais vous l'y avez contraint: le culte et les honneurs que vous lui avez rendus lui ont ôté son excuse et la liberté de se plaindre de la rareté des victimes.

16. Quand il entendit cet oracle, ce prince comédien fit enlever le cercueil du martyr afin de publier et de faire connaître à tous la défaite du démon. S'il avait dit : le saint m'empêche de parler, mais ne remuez point, ne troublez point sa cendre, cela n'eût été connu que de ses adorateurs: ils ne l'auraient point divulgué, la honte les eût retenus. Mais comme s'il voulait faire parade de sa faiblesse, il agit de telle sorte qu'il n'aurait pas pu la cacher, quand il l'aurait voulu. En effet, la ruse était à découvert, puisqu'on ne transférait de Daphné aucun autre mort que le saint martyr. Et non-seulement les habitants de la ville, du faubourg et des campagnes voisines, mais encore ceux qui venaient de loin, ne voyant plus la châsse du martyr, s'informaient et apprenaient que le démon, conjuré par l'empereur de rendre un oracle, avait répondu qu'il ne le pouvait faire jusqu'à ce qu'on eût éloigné le corps du bienheureux Babylas. Tu pouvais cependant, ô ridicule divinité, recourir à d'autres prétextes, imaginer une de ces réponses ambiguës et artificieuses qui te tirèrent si souvent d'embarras. C'est ainsi que tu déclaras au roi de Lydie que, s'il passait l'Halys, il détruirait un grand empire, et qu'on le vit plus tard sur le bûcher. A la veille de Salamine, tu employas le même artifice, mais en ajoutant une conjonction ridicule : car dire : Tu perdras les fils des femmes, est semblable à la prédiction que tu avais faite au roi de Lydie; mais ajouter : Que Cérès soit dispersée ou qu'on la rassemble, cela est plus digne encore de risée ainsi parlent les charlatans dans les carrefours. Mais tu n'as pas voulu répondre ainsi. Tu pouvais, suivant ton artifice ordinaire, envelopper ta réponse; mais personne ne l'aurait comprise et l'on t'aurait pressé de l'expliquer. Tu pouvais recourir aux astres, ce que tu fais souvent sans pudeur ni honte; car ce n'est point à des hommes sensés que tu as affaire, mais à des bêtes, ou à des hommes plus stupides encore que les bêtes. Ils n'étaient pas plus clairvoyants que les Grecs qui entendirent ces oracles et s'y laissèrent tromper. Ils auraient, malgré tout, reconnu le mensonge. Il fallait donc découvrir la vérité au prêtre; lui seul aurait su, mieux que toi, cacher ta défaite. Qui t'a poussé, malheureux, à cette impudence manifeste ? Peut-être n'en es-tu point coupable : c'est l'empereur qui a mal joué son rôle, et qui, entendant parler des morts sans (482) distinction, ne s'en est pris qu'au saint martyr. Oui, c'est lui qui t'a convaincu, c'est lui qui a mis à nu tes fourberies, mais malgré lui; car celui qui t'honorait par tant d'offrandes n'a pas pu vouloir te couvrir de honte. Non : la puissance du martyr vous a tous aveuglés et ne vous a pas permis de connaître ce qui se passait alors. Vous faisiez tout contre les chrétiens; mais la confusion est tombée sur les persécuteurs et non sur les victimes. C'est ainsi que les furieux s'imaginent repousser ceux qui les approchent en frappant des pieds contre les murs et en accablant d'injures ceux qui les entendent; mais, en agissant de la sorte, ce ne sont pas les autres qu'ils outragent. Ils ne nuisent qu'à eux-mêmes.

Ce fut ce qui arriva aussi dans ce temps-là. On portait le cercueil à travers les chemins, et le martyr, comme un athlète, portait une seconde couronne dans la ville où il avait reçu la première. Que si quelqu'un doute de la résurrection, qu'il rougisse de son incrédulité, en voyant que le martyr a fait après sa mort de plus grandes oeuvres que pendant sa vie ; comme un héros, il a ajouté trophées sur trophées; à de grandes merveilles des merveilles plus étonnantes encore. Auparavant, il ne combattait que contre un empereur; maintenant c'est contre un empereur et le démon tout à la fois ; jadis il avait chassé l'empereur de l'enceinte sacrée, maintenant il chasse de Daphné l'esprit du mal ; il ne le repousse point de la main, comme il fit l'empereur, mais à un être invisible il oppose une puissance invisible, Pendant sa vie, un meurtrier ne put souffrir la liberté de ses paroles ; après sa mort, ni le démon, ni l'empereur, qui obéissait à ses ordres, ne purent soutenir la présence de ses cendres. Il les frappa de plus de terreur que le premier, car l'un le fit saisir, enchaîner et conduire au supplice; les autres firent seulement transférer son corps. Pourquoi l'un n'ordonna-t-il pas, pourquoi l'autre ne voulut-il pas qu'on jetât la. châsse dans les flots? Pourquoi ne l'ont-ils pas fait briser ou brûler? Que ne l'envoyaient-ils dans un désert inhabité ? Si t'eût été un objet impur et abominable, exhumé par horreur et non par crainte, il ne fallait point souiller la ville par sa présence, mais le renvoyer bien loin dans les montagnes et les forêts.

17. Non ; ce malheureux prince connaissait aussi bien qu'Apollon la puissance du saint, et l'accès qu'il avait auprès de Dieu ; il craignit d'attirer sur lui la foudre du ciel ou quelque maladie violente. Car il avait eu du pouvoir de Jésus-Christ de nombreuses marques, qui avaient éclaté dans ses prédécesseurs et dans ceux qui gouvernaient l'empire avec lui. Parmi les anciens empereurs, ceux qui avaient osé former de telles entreprises, après d'intolérables malheurs avaient honteusement et misérablement fini leur existence : l'un d'eux, étant encore en vie, avait senti ses prunelles sortir d'elles-mêmes de ses yeux : c'était Maximin; un autre était mort furieux, un autre enfin par quelque malheur semblable. Parmi ceux qui étaient auprès de lui, son oncle, qui nous persécutait avec plus de fureur, avait osé porter sur les vases sacrés ses mains criminelles; et, non content de ce sacrilège, il avait poussé plus loin son audace : les ayant renversés et rangés sur le pavé, il s'était assis sur eux. Aussitôt il fut puni de cette impiété. Ses parties naturelles se corrompirent et engendraient des vers. On vit bien que cette maladie était un châtiment du ciel; car les médecins, pour la guérir, appliquèrent sur les endroits corrompus (les oiseaux gras et étrangers au climat, afin d'attirer les vers, sans les pouvoir détacher de cette pourriture : les chairs furent lentement dévorées, et le prince mourut dans les souffrances. Un autre, commis à la garde du trésor impérial, au moment de franchir le seuil du palais creva par le milieu du corps, et expia ainsi quelque crime semblable. Ces vengeances et d'autres plus terribles encore qu'il serait hors de propos d'énumérer ici , frappèrent l'esprit du prince impie ; il craignit de pousser plus loin son audace. Ce ne sont point là des conjectures que j'imagine : vous en serez convaincus par ce qu'il a fait dans la suite.

Qu'arriva-t-il après cela ? Un événement miraculeux, où éclata non-seulement la puissance de Dieu, mais encore son ineffable miséricorde. Le saint martyr avait été placé dans la même église où il était avant de venir à Daphné. Le démon reconnut aussitôt que tous ses artifices étaient vains et qu'il n'avait pas à combattre contre un mort , mais contre un saint vivant et agissant avec plus de puissance que lui-même et tous les démons ensemble. En effet, le martyr pria Dieu de faire tomber le feu du ciel sur le temple d'Apollon, et aussitôt la foudre brûla tout le faîte de l'édifice, consuma l'idole jusqu'au piédestal, la réduisit en cendres (483) et en poussière, et ne laissa debout que les murailles. Ceux qui visitent aujourd'hui ce lieu ne peuvent croire que ce soit là l'oeuvre du feu; car l'incendie n'a pas dévoré au hasard comme eût fait un élément inanimé : on dirait que la flamme a été conduite par une main qui lui montrait ce qu'il fallait épargner et ce qu'il fallait détruire ; ce temple a été découvert avec tant d'habileté et tant d'art qu'il ne ressemble point à un édifice dévoré par le feu, mais à un bâtiment dont l'enceinte vient d'être terminée et qui attend sa toiture. Car tous les murs et les colonnes même qui soutenaient le toit et le vestibule sont demeurés debout, excepté une qui s'élevait à la partie postérieure du temple. Encore celle-ci ne fut-elle pas brisée sans dessein, mais pour la cause que j'exposerai dans la suite. Après cet événement, on traîne devant les juges le prêtre du démon; on le somme de nommer l'auteur de l'incendie, et comme il ne put pas, on le chargea de liens et de coups, puis on lui ouvrit les flancs et on le suspendit sans en rien apprendre davantage; et il se passa la même chose qu'à la résurrection de Jésus-Christ. Des soldats furent préposés, dit l'Ecriture, pour garder le corps de Jésus, afin que ses disciples ne le pussent point dérober; et la chose tourna de telle sorte qu'il ne reste pas le moindre prétexte aux plus impudents mêmes pour s'opposer à la foi de la résurrection. Et ici l'on avait traîné au supplice le prêtre du faux dieu pour le forcer de témoigner que cet accident n'était pas l'effet de la colère céleste, mais de la malice des hommes ; au milieu de ses tortures, ne pouvant désigner personne, il témoigna que le feu était descendu du ciel, et ferma ainsi la bouche aux plus incrédules.

Je vais maintenant vous dire ce que j'ai différé tout à l'heure, le temps est venu de le rapporter. C'est que le saint martyr frappa l'esprit de l'empereur d'une telle crainte, qu'il n'osa pas pousser plus loin son audace. En effet, après avoir accablé de tant de maux, à cause de l'incendie du temple, le prêtre qu'il avait auparavant comblé d'honneurs, et , plus' cruel qu'une bête sauvage, ne s'être abstenu peut-être de manger de sa chair qu'à cause que ce crime eût fait horreur à tout le monde, il n'aurait point fait transférer à la ville le saint qui avait fermé la bouche au démon, afin qu'il y fût plus honoré. Et quoiqu'il n'eût rien fait auparavant, lorsque le démon confessa sa défaite, alors du moins, après l'incendie du temple, il aurait tout renversé, tout détruit, brûlé le cercueil du saint et ses deux églises de Daphné et de la ville , si la crainte n'avait été plus forte que la colère , si la frayeur n'avait surmonté la douleur. En effet, la plupart des hommes , en proie à la colère ou à la douleur, lorsqu'ils ne découvrent pas les auteurs de leurs maux, font éclater leur ressentiment sur les premiers venus ou sur les personnes suspectes. Or, les soupçons devaient tomber sur le martyr, car aussitôt qu'il fut entré dans la ville, le feu prit au temple. Mais, comme je l'ai dit, une passion luttait contre une passion , et la crainte l'emportait sur la colère. Car représentez-vous la situation de cet honnête homme, lorsqu'allant au faubourg, il voyait l'église du martyr debout, le temple brûlé, la statue consumée, les offrandes détruites, et la mémoire de sa munificence et de sa pompe satanique à jamais effacée ! Quand même , à cette vue, la colère ou la douleur ne seraient pas entrées dans son âme, il n'aurait pu souffrir la honte et la risée; il aurait porté ses mains impies sur l'église du saint, s'il n'avait été retenu par la cause que j'ai fait connaître. L'événement n'était pas de médiocre importance; il faisait perdre aux Gentils toute leur confiance , étouffait toute leur joie et répandait sur eux un nuage de tristesse aussi profonde que si tous les temples avaient été ruinés.

18. Et pour vous montrer qu'il n'y a point de vaine exagération dans mes paroles, je vous rapporterai les lamentations et la monodie que le sophiste de la ville fit alors sur Apollon. Ainsi commence son chant de douleur : O vous, dont les yeux ont été couverts de ténèbres comme les miens, n'appelons plus cette ville ni belle, ni grande! Puis il parle quelque temps de la fable de Daphné (je ne rapporterai pas ici tout son discours de peur d'être long et ennuyeux), et il dit ensuite que le roi de Perse, ayant autrefois pris la ville, épargna le temple d'Apollon. Voici ses paroles: Ce roi ayant conduit une armée contre nous, voulut sauver le temple, et la beauté de la statue triompha de la fureur des barbares. Mais aujourd'hui, ô soleil! ô terre ! quel est cet ennemi qui, sans fantassins, ni cavaliers, ni soldats armés â la légère, a tout détruit avec une faible étincelle? Ensuite montrant que le bienheureux Babylas vainquit le démon dans le temps même que la superstition des Gentils était le plus florissante (484) et qu'on offrait le plus de victimes et de sacrifices, il ajoute : Ce ne fut point ce terrible orage qui détruisit notre temple, le ciel était serein, la tempête était dissipée quand il a péri. Il appelle orage et tempête le règne du précédent empereur.

Ayant ensuite un peu avancé son discours, il revient à ce malheur et le déplore plus amèrement: Le sang ne coulait plus sur tes autels, Apollon, et tu demeurais le fidèle gardien de Daphné, malgré l'oubli où tu étais tombé: parfois même attaqué et dépouillé de tes ornements extérieurs, tu as supporté cette injure. Et aujourd'hui que les brebis et les boeufs abondaient dans ton temple, que la bouche sacrée de l'empereur baisait tes pieds, que lu avais vu celui que tu avais annoncé, celui dont tu avais prédit la venue; que tu étais délivré d'un voisinage funeste, de ce cadavre dont la cendre te faisait obstacle, tu t'es dérobé aux honneurs dont les hommes t'entouraient ! Comment nous glorifier encore devant ceux qui se souviennent de ton culte et de tes images? Que dis-tu, sophiste, avec tes lamentations? Méprisé et foulé aux pieds, Apollon est demeuré le fidèle gardien de Daphné, et quand il avait son culte et ses honneurs, il n'a pas pu conserver même son temple, et cela, sachant bien que ce temple une fois ruiné, il tomberait dans un plus grand mépris qu'auparavant ! Et quel était ce mort, ô sophiste, dont la présence importunait le dieu? Quel était ce voisinage funeste? Ici se présentait le récit des grandes oeuvres du martyr, et le sophiste, ne pouvant point traverser cet abîme de honte, a gardé le silence et passé outre. Il a témoigné que le démon était importuné et inquiété par le saint, mais sans ajouter qu'en voulant cacher sa défaite il l'avait rendue plus manifeste : il dit simplement délivré d'un funeste voisinage. Que ne disais-tu, artisan de bavardage, quel était ce mort, pourquoi lui seul importunait votre dieu, pourquoi lui seul a été transféré? Pourquoi l'appelles-tu un voisin funeste, dis-moi? Parce qu'il découvrait les ruses du démon? Mais ce n'était point là l'oeuvre d'un mauvais voisin, ni même l'oeuvre d'un mort, mais d'un vivant plein de force, de vertus et de bonté,d'un défenseur, d'un protecteur qui faisait tout pour vous sauver, si vous l'aviez voulu ! Si le saint martyr a chassé votre dieu du pays qu'il préférait à tous les autres jusqu'à y demeurer quoiqu'on négligeât son culte, c'était afin que vous ne pussiez plus vous faire illusion à vous-mêmes et dire que le dieu, irrité de voir les sacrifices interrompus et son culte oublié, s'était retiré de lui-même. Tu l'as dit avant moi : Dans le temps même que l'empereur lui offrait brebis et bœufs en abondance. Tout conspire à montrer jusqu'à l'évidence qu'il a cédé à une force supérieure à la sienne en quittant Daphné. Le saint aurait pu le chasser en laissant debout sa statue; mais vous n'auriez pas cru que ce fût l’oeuvre de sa puissance, car autrefois, quand il lui lia la langue, vous continuâtes à l'honorer d'un culte assidu. Et si auparavant il laissa debout la statue et ne la renversa qu'au moment où s'élevait le plus haut la flamme de l'impiété, c'était pour montrer comment le vainqueur doit remporter sa victoire et triompher de ses ennemis, non' lorsqu'ils sont abattus, mais lorsqu'ils sont puissants et qu'ils lèvent la tête. Pourquoi donc le saint ne demanda-t-il pas à l'empereur qui le transportait à Daphné de détruire le temple d'Apollon, et de transférer la statue comme on transférait sa châsse? C'est qu'Apollon ne lui causait aucun dommage et qu'il n'avait pas besoin du secours des hommes; alors, et maintenant, il l'a vaincu sans que la main d'un homme y ait eu part. Et il ne nous a pas manifesté sa première victoire; après avoir fermé la bouche au démon, il s'est tenu en repos. C'est ainsi qu'agissent les saints : ils ne cherchent qu'à procurer le salut aux hommes et ne font point éclater leurs oeuvres si la nécessité ne les y force, et cette nécessité ne peut être encore que le salut des hommes. C'est ce qui arriva en ce temps. En effet, comme les maux causés par la ruse du démon augmentaient chaque jour, la victoire du saint nous fut manifestée, non par le vainqueur, mais par le vaincu même. Un pareil témoignage ne pouvait être suspect à nos ennemis et le saint échappait à la nécessité de publier ses actions. Mais comme l'erreur ne se dissipait point encore et que ces hommes, plus insensibles que des pierres, continuaient d'implorer le démon vaincu et fermaient les yeux à une vérité si manifeste, il fallut alors que la statue fût frappée de la foudre, afin que la flamme étouffât une autre flamme, celle de l'idolâtrie.

19. Pourquoi accuser le démon, pourquoi lui dire : tu t'es dérobé aux honneurs? il ne s'est point retiré volontairement, mais malgré lui (485) et par force ; il a été exclu et chassé, dans le temps qu'il aurait surtout voulu demeurer, alléché qu'il était par les victimes et les sacrifices. Car on eût dit que l'empereur qui gouvernait alors ne régnait que pour exterminer les troupeaux de l'univers tout entier : il égorgeait tant de brebis et de boeufs sur les autels et poussait si loin sa folie que plusieurs de ceux qui passent encore pour sages parmi les Gentils l'appelaient cuisinier, boucher, et d'autres noms semblables. Certes, puisque sa table était si riche, que ses autels fumaient et que le sang coulait à flots en son honneur, il ne se fût point retiré, le démon qui, sans ces sacrifices mêmes, restait à Daphné par amour.

Ici j'interromps un moment mon discours; écoutant de nouveau les lamentations du sophiste, il laisse là son Apollon et se plaint à Jupiter : O Jupiter ! quel lieu de repos est fermé désormais à nos âmes fatiguées ! quelle paix régnait à Daphné ! quelle paix surtout dans le temple! c'était un port dans un autre port, tous deux à l'abri des tempêtes, mais le second offrant plus de calme encore! Quel homme en ce lieu n'a pas été guéri de ses maladies, de ses craintes, de ses douleurs? Qui jamais y a désiré les îles fortunées? Quel lieu de repos vous est fermé, misérable? La paix règne dans le temple, c'est un port à l'abri des tempêtes? Mais ce n'était que le bruit des flûtes et des tambours, des débauches, des festins, de l'ivresse ! .. Quel homme en ce lieu n'a pas été guéri de ses maladies, dit-il ! Au contraire, quel est celui de tes adorateurs, ô démon, qui n'a pas contracté en ce lieu une maladie, s'il était auparavant en santé, et la plus terrible des maladies ? Car celui qui adore le démon, qui entend la fable de Daphné, qui voit un dieu en démence s'attacher, après avoir perdu celle qu'il aimait, à un lien et à un arbre, n'aura-t-il pas le coeur brûlé d'une flamme furieuse ? Quel orage en son âme ! quel trouble, quelle maladie, quelle passion ! Voilà donc ce lieu de repos, ce port à l'abri des tempêtes ! Mais faut-il s'étonner que tu joignes ensemble les contraires ? Les insensés ne voient point les choses comme elles sont; ils en portent toujours des jugements contraires à la réalité. Les Jeux Olympiques sont proches. Je reviens encore à ces lamentations pour faire voir que tous les Gentils qui habitaient alors la ville avaient été profondément blessés, et que l'empereur n'aurait point gardé son calme, mais qu'il aurait fait tomber sa fureur sur le cercueil du martyr si la crainte n'eût été la plus forte. Que dit donc le sophiste? Les Jeux Olympiques sont proches. Cette fête rassemblera les villes, et elles viendront amenant des boeufs pour les offrir à Apollon. Que ferons-nous alors? où nous cacherons-nous ? quel dieu entrouvrira la terre sous nos pas? quel héraut, quelle trompette ne fera point couler nos larmes? qui nommera cette fête les Jeux Olympiques, dans le deuil où nous jette un malheur tout récent ? Donnez-moi un arc, dit la tragédie! Je demande en outre le don de divination; l'un me découvrira l'auteur du désastre, l'autre lui percera le sein. Audace impie! âme criminelle, main sacrilège! Quel est ce nouveau Tityus, ou ce nouvel Idas, frère de Lyncée ? Ce n'est point un géant comme le premier, ni un habile archer comme l'autre; il ne sait qu'une chose, entrer en fureur contre les dieux. Quand les enfants d'Aloée tramèrent des embûches contre les dieux, tu les arrêtas en les frappant de mort, ô Apollon! Et celui qui venait la torche à la main n'a point eu le coeur percé de ta flèche ? O main furieuse ! injuste flamme ! où tomba-t-elle d'abord ? par où commença le désastre ? le feu prit-il au faîte d'abord et gagna-t-il ensuite tout le reste, la tête du dieu, son visage, l'ornement de son cou, son diadème, sa longue robe ? Vulcain, le maître du feu, n'a point par des menaces arrêté ses ravages en récompense de l'avis qu'Apollon lui avait autrefois donné! Jupiter, qui dispense les pluies, n'a pas jeté l'eau sur cette flamme, lui qui éteignit jadis le bûcher où montait le roi de Lydie vaincu! Que dit-il d'abord au dieu, l'impie qui lui déclarait la guerre? D'où prenait-il son audace? Comment ne retint-il pas sa fougue? Comment ne renonça-t-il pas à son dessein par respect pour la beauté du dieu? Jusques à quand, malheureux, infortuné, fermeras-tu les yeux et diras-tu que la main d'un homme a causé cet accident? Combien de temps encore, comme les insensés, refuseras-tu de voir que tu te contredis et que tu combats contre toi-même? Le roi de Perse, dis-tu, avait conduit contre vous une immense armée, avait pris la ville, brûlé les autres temples et allait de sa main porter la torche dans celui d'Apollon, quand le dieu changea son dessein : c'est là ce que tu prétendais au commencement de tes lamentations : Un roi de Perse, un des ancêtres de celui qui nous fait maintenant la (486) guerre avait pris cette ville par trahison et l'avait brûlée; il allait ù Daphné continuer son oeuvre; mais Apollon changea ses desseins; il jeta le flambeau qu'il tenait et adora le dieu dont la vue avait adouci et calmé sa colère. Mais ce dieu qui vainquit, comme tu le dis, la fureur des barbares et une immense armée, et qui pouvait alors échapper au danger, puisqu'il arrêta par la mort les coupables desseins que tramaient les fils d'Aloée contre les dieux, pourquoi n'a-t-il fait à ce moment rien de semblable ? Il devait au moins avoir pitié de son prêtre injustement supplicié, et dévoiler le coupable. Et s'il avait fui au moment de l'incendie, du moins pendant que le malheureux était suspendu, les flancs ouverts, et pressé de révéler l'auteur du désastre sans le pouvoir nommer, il devait aller à son secours et livrer l'incendiaire ou le faire connaître, s'il ne le pouvait point livrer. Non : il abandonne avec la dernière ingratitude et son serviteur injustement tourmenté, et l'empereur, que ses offrandes et ses sacrifices ont couvert de ridicule. Car tout le monde se moquait .de sa folie et de sa démence quand il faisait éclater sa colère sur ce malheureux. Et comment celui qui avait prédit la venue d'un empereur si longtemps à l'avance, comme le disaient tout à l'heure tes lamentations, n'a-t-il point vu tout près de lui l'homme qui brûlait son temple ? Il est devin, dites-vous; vous attribuez à chacun de vos dieux, comme s'ils étaient des hommes, un art différent : à celui-ci vous assignez l'art de la divination, et tu ne lui demandes pas de te faire participer à sa science ? Comment n'a-t-il point connu son propre malheur? Un homme même ne l'eût point ignoré ! Il dormait peut-être quand le feu a pris au temple ? mais est-il quelqu'un d'assez insensible pour ne point s'éveiller, quand on porte la flamme jusqu'à lui, et arrêter l'incendiaire? Vraiment, les Grecs sont toujours des enfants, il n'y a point de vieillards chez eux (1). Vous voilà pleurant la perte d'une statue, quand vous devriez déplorer votre folie, quand la fraude des démons est si criante , et, qu'au lieu de les abandonner, vous vous livrez vous-mêmes à votre perte, et négligeant votre salut, vous vous laissez mener comme des bêtes partout où ils vous ordonnent de les suivre. Et toi, pour ressembler entièrement au personnage de la tragédie, tu demandes un

1. Ces paroles sont une citation du Timée de Platon, c'est un prêtre égyptien qui les dit à Solon.

arc? N'est-ce point une folie évidente et manifeste que d'attendre de ces armes ce qu'elles n'ont point fait dans la main qui les tient toujours ? En effet, si tu te prétends plus adroit et plus habile que le dieu, tu ne devais point honorer moins puissant et moins fort que toi dans un art où vous dites qu'il excelle sur tous les autres. Mais si tu lui accordes la palme, soit dans l'art de lancer les flèches , soit dans l'art de la divination, comment, y étant moins expert, as-tu compté faire ce que n'a pu faire celui qui en a la plus parfaite science?

20. Ridicule bavardage ! Il n'est point devin, et le fût-il, il n'aurait rien fait davantage. Non, ce n'est point un homme qui a brûlé ton temple, c'est une force divine. J'en rapporterai bientôt la cause. En attendant, il n'est point inutile que vous appreniez pourquoi il accuse Vulcain d'ingratitude en disant : Et Vulcain, le maître du feu, n'a point par ses menaces arrêté la flamme, en récompense de l'avis qu'autrefois ce dieu lui avait donné. En récompense de quel avis autrefois donné? Parle, pourquoi caches-tu les belles actions de tes dieux? En déclarant quelle reconnaissance il lui devait, tu feras mieux connaître encore l'ingratitude de Vulcain. Tu rougis de honte ! c'est donc moi qui dévoilerai sans détour ce que tu ne veux pas dire. Quelle est cette reconnaissance? Mars autrefois devint amoureux de Vénus, et, craignant Vulcain, son mari, il épia le temps de son absence pour aller trouver la déesse. Apollon les vit embrassés, courut à Vulcain et lui dévoila l'infidélité de Vénus. Le mari arriva, les surprit sur le lit, les enchaîna dans l'état où ils étaient, appela les dieux à ce honteux spectacle et se vengea ainsi de leur adultère. Voilà la reconnaissance que Vulcain devait à Apollon ; et l'occasion venue, il la paye d'ingratitude, dit le sophiste. Et Jupiter, ô sublime philosophe ! tu l'accuses aussi de cruauté : Ni Jupiter, le dispensateur des pluies ne répandit l'eau sur ce feu, lui qui jadis éteignit le bûcher où montait le roi de Lydie vaincu. Tu as bien fait de nous remettre en mémoire le roi de Lydie. C'est encore une victime des ruses du démon qui le remplit de vaines espérances et le jeta dans un abîme manifeste. L'humanité de Cyrus le sauva; mais qu'aurait fait pour lui Jupiter? C'est donc à tort que tu reproches à Jupiter d'avoir sauvé le Lydien et abandonné son fils. Ne s'abandonna-t-il pas lui-même dans la ville où il était le plus honoré, la ville (487) de Romulus, quand son temple fut frappé de la foudre?

Mais écoutons jusqu'au bout les lamentations du sophiste, pour connaître entièrement la douleur dont l'âme des Gentils fut saisie: Mon coeur est entraîné à se ressouvenir de la beauté du dieu; la pensée retrace à mes yeux son image, la douceur de ses traits, la délicatesse de sa peau qui paraissait même sur le marbre, sa ceinture, qui rassemblant sur sa poitrine les plis de sa tunique d'or, en laissait tomber une partie, en relevait une autre. Son attitude n'avait-elle pas calmé la plus violente colère ? On eût dit qu'il chantait, et au milieu du jour, dit-on, l'on entendit une fois le son de sa lyre. Heureux l'homme dont l'oreille reçut ses accents! Il chantait les louanges de la terre à laquelle il me semble que sa coupe d'or verse des libations parce que, pour cacher la jeune fille, elle s'était ouverte et refermée. Puis il déplore un moment l'incendie du temple. Le voyageur, dit-il, jetait des cris en voyant briller la flamme dans les airs; la prêtresse du dieu était troublée au fond dit bois qu'elle habitait. Les poitrines retentissaient sous les mains qui les frappaient et le bruit aigu des sanglots, traversant l'épaisseur du bois, arrivait à la ville, douloureux, effrayant. Le prince commençait alors à goûter le sommeil; à la triste nouvelle il quitte sa couche, et, plein de fureur, il demande les ailes de Mercure : il vole, il cherche l'auteur du désastre, et son âme est enflammée comme le temple. Cependant les poutres tombaient, portant dans le temple le feu qui brûlait le faîte, consumant tout ce qu'atteignait leur chute; la statue d'abord qui touchait presque au faîte, tous les ornements, les images des Muses, les pierres précieuses qui brillaient de tous côtés, les belles colonnes ! Le peuple consterné entourait le temple sans lui pouvoir porter secours; ainsi ceux qui du bord regardent un naufrage n'ont pour les malheureux d'autre aide que leurs larmes. Les nymphes gémirent en sortant de leurs sources. Jupiter, qui était proche, gémit en voyant les honneurs de sort fils à jamais détruits; les dieux qui habitaient en foule le bois sacré gémirent aussi; à ces gémissements Calliope répondit du milieu de la ville et pleura le chef des Muses dévoré par les flammes. A la fin il dit : Reviens, ô Apollon. tel que te fit Chrysès dans sa colère contre les Grecs, reviens plein de colère et semblable à la nuit, puisqu'au temps où nous te rendions ton culte et tous les honneurs qu'on t'avait enlevés, nous avons perdu l'objet de nos adorations, comme un fiancé qui s'enfuirait au moment qu'on tresse les couronnes nuptiales.

21. Telle est cette lamentation, ou plutôt une faible partie de cette lamentation. Je ne puis m'empêcher de dire comme il se fait gloire de ce qui le devait couvrir de honte; il représente son dieu comme un jeune libertin, un débauché jouant de la lyre à midi et chantant sa maîtresse , et il appelle heureuses les oreilles qui ont entendu ces honteux accents ! Qu'il dise que quelques habitants de Daphné et des lieux voisins versèrent des larmes, que le prince brûla de colère sans pouvoir faire autre chose: que gémir, rien d'étonnant ! Mais que les dieux aient été réduits à la même impuissance, à des larmes inutiles; que Jupiter, ni Calliope, ni la foule des dieux, ni les Nymphes mêmes n'aient pu éteindre l'incendie et n'aient fait que gémir et pleurer, c'est le comble du ridicule. Ils étaient sensiblement atteints, je l'ai bien démontré, et le sophiste même avoue au milieu de son chant de douleur qu'ils sont frappés d'un coup mortel. Et l'empereur n'eût point montré tant de patience si la crainte et la terreur n'eussent été plus fortes que sa colère. Il est temps enfin de montrer pour quelle cause Dieu n'a pas fait tomber sa vengeance sur l'empereur, mais sur le démon, et d'où vient que le feu n'a pas consumé tout le temple, mais seulement le faîte et l'idole. Car ce n'est point au hasard et sans cause que cela est ainsi arrivé, mais parce que Dieu, dans sa miséricorde, a tout fait pour le salut des Gentils. Celui qui sait toutes choses avant qu'elles arrivent, savait bien aussi que si l'empereur était frappé de la foudre, les témoins de ce châtiment en auraient été sur le moment effrayés, mais qu'après deux ou trois ans la mémoire s'en serait effacée et qu'il y aurait bien des gens qui refuseraient de croire au miracle; tandis que si le feu prenait au temple, il annoncerait, d'une manière plus éclatante qu'un héraut, la colère de Dieu, non-seulement à ceux qui vivaient en ce temps, mais encore à leurs descendants, de sorte qu'il ne resterait plus aucun moyen, même aux plus impudents, de taire cet événement. En effet, tous ceux qui visitent ce lieu ont l'âme aussi émue que si l'incendie était récent; ils se sentent saisis d'une religieuse terreur et, levant les yeux au ciel, (488) ils célèbrent la puissance de celui qui a fait cette merveille. Si un homme forçant la caverne d'un chef de brigands, pénétrait dans sa retraite, l'en retirait chargé de chaînes, lui enlevait toutes ses richesses et abandonnait le lieu aux bêtes et aux oiseaux, tous ceux qui entreraient en ce lieu se rappelleraient à sa vue les brigandages, les larcins, le visage même de celui qui l'habitait; il en est de même aujourd'hui : ceux qui voient de loin les colonnes, qui s'approchent ensuite et franchissent le seuil, se représentent les abominations du démon, ses fraudes, ses embûches et s'en retournent admirant la colère et la puissance de Dieu. Ainsi la maison de l'erreur et du blasphème est devenue un sujet de louanges. Telles sont les voies secrètes et admirables de notre Dieu. Et ce n'est pas seulement aujourd'hui qu'il fait ces merveilles; il les a opérées dès le commencement et dans les siècles les plus reculés. Ce n'est point maintenant le moment de les énumérer. Je n'en rapporterai qu'une semblable à celle qui vous venez d'entendre. Les Juifs faisant un jour la guerre en Palestine contre les nations voisines, furent vaincus par leurs ennemis qui saisirent l'Arche du Seigneur et la consacrèrent, comme une dépouille et un trophée, à une des idoles du pays qui s'appelait Dagon. Dès que l'arche entra dans le temple, la statue tomba la face contre terre. Et comme cette chute ne fit pas sentir aux infidèles la puissance de Dieu, ils la relevèrent et la remirent en sa place. Mais le lendemain, quand ils revinrent à l'aurore, ils virent la statue, non plus seulement renversée, mais brisée et dispersée. Les bras, séparés des épaules, avaient été lancés sur le seuil avec les pieds, et le reste du corps était jeté en divers lieux. Et le pays de Sodome, s'il faut comparer les petites choses aux grandes, fut brûlé avec ses habitants et devint stérile, afin que, non-seulement ceux qui vivaient alors, mais ceux qui viendraient après eux fussent corrigés par le spectacle de ces lieux désolés. Si le châtiment n'avait atteint que les hommes, on n'y aurait pas cru dans la suite ; et si la terre en fut frappée , c'est qu'elle pouvait en prolonger le souvenir et avertir toutes les générations futures que tous ceux qui commettent de pareils crimes doivent attendre des lois divines de semblables châtiments, alors même qu'ils n'en seraient point aussitôt atteints comme le fut ce temple. Car vingt ans se sont passés depuis cet incendie, et rien de ce qu'a épargné le feu n'a péri; les parties qui ont échappé à l'incendie sont demeurées fermes et stables et sont si solides qu'elles dureront cent ans et deux fois autant, et bien plus longtemps encore. Et pourquoi s'étonner qu'aucune colonne séparée des autres ne soit tombée sur le sol? De celles qui sont à la partie postérieure du temple, une seule fut brisée alors, et celle-là même n'est point tombée ; elle a été déplacée de sa base et s'est inclinée sur le mur où elle est demeurée; la partie qui va du socle à la fracture est obliquement appuyée à la muraille, et la partie brisée jusqu'au chapiteau demeure un peu penchée et soutenue par la partie inférieure. Des vents violents se sont abattus sur ces ruines, la terre a tremblé et les restes de l'incendie n'ont point été ébranlés; ils sont debout et crient, pour ainsi dire, qu'ils n'ont été conservés que pour l'instruction des siècles à venir.

22. Si tout le temple n'a pas péri par le feu, on en peut donner cette raison. Mais si nous cherchons pour quelle cause la foudre n'est pas tombée sur la tête de l'empereur, nous en trouvons une autre qui part de la même source, je dis de la bonté et de la miséricorde de Jésus-Christ. S'il n'a point lancé le feu céleste sur la tète de l'empereur et n'a frappé que le faîte du temple, c'était pour l'instruire par un malheur qui ne l'atteignît point, pour l'engager à éviter la punition qui le menaçait, à se corriger et à se délivrer de l'erreur. Car ce n'est ni la seule ni la première preuve que le Christ lui ait donnée de sa puissance; il lui en a donné d'autres plus grandes encore. La mort de son oncle et du questeur du trésor, la famine qui entra avec lui dans la ville, l'eau qui manqua pour la première fois lorsqu'il fit des sacrifices aux fontaines , et d'autres fléaux qui frappèrent l'armée et les villes suffisaient à toucher un coeur de pierre, non-seulement parce qu'ils éclataient en foule et tous ensemble sous les pas des coupables, comme autrefois au temps de Pharaon en Egypte, mais parce que chacun d'eux était tel qu'il suffisait à lui seul pour convertir ceux qui en étaient témoins. Sans parler des autres, quel homme parmi les plus insensibles n'eût point été frappé du prodige qui arriva lorsqu'on creusa les fondements où s'élevait jadis l'ancien temple de Jérusalem? Quel fut ce prodige ? l'empereur voyant que la foi de (489) Jésus-Christ s'était répandue dans toutes les provinces de son empire, qu'elle avait pénétré dans la Perse, chez d'autres barbares plus éloignés et qu'elle marquait ses progrès dans toute la terre que le soleil éclaire, il se prépara, plein de dépit et de douleur, à faire la guerre aux Eglises. Il ne savait pas, le malheureux, qu'il regimbait contre l'aiguillon ! Et d'abord il tâcha de relever le temple de Jérusalem que la puissance du Christ avait détruit de fond en comble, et tout Gentil qu'il était, il s'intéressa en faveur des Juifs pour éprouver la vertu de Jésus-Christ. Il en fit d'abord venir quelques-uns et leur ordonna de sacrifier, disant que telle était la religion de leurs ancêtres. Ils se retranchèrent à dire que leur temple était abattu et qu'il ne leur était point permis de sacrifier hors de leur ancienne capitale. Il leur commanda alors de prendre de l'argent dans le trésor impérial, leur donna tout ce qui était encore nécessaire et voulut qu'ils allassent rebâtir ce temple et qu'ils reprissent leur ancien usage d'offrir des sacrifices. Ces insensés, livrés à l'erreur dès le sein de leurs mères, et qui avaient besoin d'enseignements jusqu'à la vieillesse, s'empressèrent de suivre les ordres de l'empereur. Mais comme ils commençaient de creuser la terre, un feu sortit des fondements et les consuma tous. A cette nouvelle l'empereur s'abstint de pousser plus loin son audacieuse entreprise, car la crainte le retenait. Il ne voulut pas non plus renoncer au culte des démons dont il s'était une fois fait l'esclave ; toutefois il garda quelque temps le repos.

Mais bientôt après, il revint à son oeuvre insensée. Il n'osa point, il est vrai , tenter encore de rebâtir le temple, mais il dirigea contre nous des attaques détournées. Il différait de nous faire ouvertement la guerre, d'abord parce qu'il était persuadé qu'il tentait l'impossible ; ensuite pour ne nous donner aucune occasion de ceindre la couronne du martyre; car c'était une chose insupportable pour lui et pire que les plus grands malheurs, de voir un chrétien souffrir publiquement les tourments et la mort pour la défense de la vérité, tant il nous haïssait du fond du coeur. Il savait, oui, il savait que s'il avait osé nous persécuter, tous auraient donné leur vie pour Jésus-Christ. Mais il usa de ruse et de finesse. Il donna la liberté à tous ceux que les évêques avaient punis à cause de leurs crimes, à tous ceux qu'ils avaient exclus du saint ministère : il accordait ainsi toute licence aux plus pervers des hommes, renversait toutes les règles de l'Eglise et armait les chrétiens les uns contre les autres, comptant les vaincre plus aisément quand ils seraient affaiblis par une guerre intestine. Il y avait un homme de doctrines perverses , de moeurs corrompues, chassé jadis du trône épiscopal; il se nommait Etienne ; il le rétablit dans sa dignité. Il fit tous ses efforts pour éteindre le nom de Jésus-Christ en nous appelant Galiléens au lieu de chrétiens dans ses édits, et en recommandant à ses magistrats de faire de même. Malgré les fléaux dont j'ai parlé, la famine et la sécheresse, il persista dans son impudence et son endurcissement. Au moment de partir pour la guerre de Perse, comme il marchait contre ces barbares avec autant de fierté que s'il eût été sûr d'en exterminer la race, il nous fit les plus terribles menaces, disant qu'à son retour il nous ferait périr jusqu'au dernier. Il croyait que la guerre qu'il devait nous faire serait plus difficile que celle de Perse, et qu'il fallait d'abord terminer la plus aisée pour entreprendre ensuite la plus périlleuse. C'est ce que nous ont appris ceux qui avaient part à ses conseils. Ainsi, dans sa fureur contre nous, dans sa folie toujours croissante, il changeait sans cesse de sentiments, et, quittant son premier dessein, il nous menaçait de nouveau de la persécution. Mais Dieu, pour le calmer et arrêter sa colère par un nouveau prodige, fit tomber le feu du ciel sur le temple de Daphné.

23. Mais sa fureur ne s'apaisa point; brûlant de nous détruire, il n'attendit pas le temps qu'avaient fixé ses menaces : au moment de passer l'Euphrate, il fit une tentative sur ses soldats. Ses caresses n'en pervertirent qu'un petit nombre, et il ne chassa point de son armée ceux qui lui résistèrent, dans la crainte d'affaiblir, en les séparant des autres, les forces qu'il menait contre les Perses.

Qui nous racontera les malheurs de cette expédition? Ceux qui arrivèrent au désert, à la mer Rouge, en Egypte, lorsque l'insensé Pharaon fut châtié par Dieu et périt dans les flots avec son armée, furent moins terribles mille fois. Et de même qu'alors Dieu perdit avec tous ses soldats , le prince aveugle et rebelle aux châtiments; de même cette fois, voyant cet homme résister à tous les prodiges qu'il avait fait paraître et demeurer dans l'endurcissement et l'impénitence, il l'accabla des derniers (490) malheurs afin de corriger les autres par l'exemple de celui qui n'avait pas profité des malheurs d'autrui. En effet, le prince qui conduisait plus de soldats que n'en eut jamais aucun roi, et qui croyait soumettre la Perse par sa seule présence et sans aucun effort, eut un succès aussi déplorable que s'il avait commandé non une armée d'hommes, mais de femmes et d'enfants. D'abord son imprudence les réduisit à une telle extrémité qu'ils furent forcés de manger de la chair de cheval et qu'ils moururent, les uns de faim et d'autres de soit, et comme s'il eût combattu en faveur des Perses et qu'il eût songé non à les prendre, mais à leur livrer ses soldats, il les enferma dans des défilés et les mit aux mains des ennemis pour ainsi dire pieds et poings liés. Toutes les misères de cette campagne, pas même ceux qui les ont vues et essuyées ne les sauraient raconter, tant elles surpassent tout ce qu'on pourrait imaginer. Pour vous en instruire en quelques mots , l'empereur mourut honteusement et misérablement. Les uns disent qu'un valet d'armée, indigné des maux que souffrait l'armée, le frappa mortellement; d'autres prétendent qu'on ne connaît pas le meurtrier, mais que l'empereur blessé ordonna qu'on l'ensevelît en Cilicie, où il est encore. Après cette mort si honteuse, ses soldats se voyant à la dernière extrémité, se rendirent, firent serment d'abandonner une place très-forte , inexpugnable rempart de notre pays, et trouvèrent ainsi leur salut dans la clémence des ennemis de tant de milliers d'hommes quelques-uns à peine revinrent, mais malades, couverts de honte par le traité qu'ils avaient conclu et furent contraints, par leur serment, à céder des provinces que nous tenions de nos pères. On vit alors un spectacle plus triste que la plus dure captivité. Les habitants de la ville qu'on rendait, qui attendaient de la reconnaissance de ceux qu'ils avaient abrité derrière leurs murs comme dans un port, pour lesquels ils s'étaient exposés aux plus grands dangers, souffraientpar eux tous les maux de la guerre, quittaient leurs pays, leurs maisons et leurs champs, l'héritage de leurs pères et ne devaient ces malheurs qu'à leurs amis. Voilà ce que nous avons gagné avec ce grand empereur. Ce n'est point inutilement que j'ai fait ce récit, mais pour répondre à ceux qui demandent pourquoi Dieu n'a pas dès l'abord châtié ce prince. Il a voulu souvent arrêter l'élan de sa fureur aveugle et le corriger par l'exemple d'autrui. Mais l'impie a résisté, et Dieu l'a jeté alors dans les derniers malheurs, réservant pour le grand jour la véritable punition de crimes, et exhortant par le châtiment présent les plus faibles à sortir de leurs désordres et à mener une vie plus honnête. Car telle est la patience de Dieu qu'il punit plus sévèrement ceux qui en abusent; et de même qu'elle est utile aux pénitents, de même elle attire aux pécheurs endurcis et obstinés des peines plus terribles. — Mais quoi, pourra-t-on dire, Dieu n'avait-il pas prévu que ce prince ne se corrigerait jamais? — Il l'avait prévu sans doute; mais quoiqu'il prévoie toute notre malice , il ne laisse pas de faire ce qui dépend de lui , et resterions-nous sourds à ses avertissements, il n'en montre pas moins sa miséricorde. Et si nous nous jetons toujours dans de plus grands maux, ce n'est point sa faute ; car il n'use point envers nous de tant de patience pour nous perdre, mais, au contraire, pour nous sauver. N'accusons que nous qui méconnaissons son ineffable longanimité. Et ce qui montre encore son infinie bonté, c'est que si nous refusons de profiter de sa longue patience, il la tourne à l'avantage des autres et fait ainsi paraître en toutes choses sa bonté et sa sagesse, comme il fit en ce temps. C'est donc ainsi que mourut le prince, et il reste des monuments de sa folie et de la puissance de Babylas : le temple et l'Eglise; l'un désert, l'autre conservant son empire d'autrefois. On n'y rapporte point son cercueil; ainsi le veut la providence de Dieu, afin que ceux qui y viennent connaissent mieux les grandes actions du saint. Car les étrangers qui abordent en ce lieu cherchent le martyr, ne le trouvent point, s'informent et apprennent tous ces événements et s'en retournent plus édifiés; ainsi en arrivant à Daphné et en le quittant ils se procurent les plus grands avantages.

Telle est la puissance des martyrs pendant leur vie, après leur mort, quand ils sont présents en un lieu, quand ils en sont éloignés. Car, depuis le commencement jusqu'à la fin, les grandes actions de notre saint ont une suite et une liaison merveilleuses. Voyez: il a vengé la loi de Dieu, puni un meurtrier, montré la différence qui sépare le pouvoir du prêtre et le pouvoir des rois; il a abaissé l'orgueil du siècle, foulé aux pieds ce que le monde a de plus éblouissant; il a appris aux empereurs à ne pas user de leur puissance au delà des bornes (491) que Dieu leur a fixées, et montré aux évêques comment ils doivent exercer leur charge. Telles furent, sans les rappeler toutes, les oeuvres qu'il accomplit durant sa vie terrestre ; quand il en fut sorti , il brisa la puissance du démon, confondit la fausseté des Gentils, mit à découvert la vanité des oracles, leur arracha le masque, fit voir à nu toute leur fourbe en fermant la bouche au plus habile des devins et en renversant son crédit avec un immense éclat. On voit encore debout les murs de son temple; ces débris publient à tout le monde la honte du démon, sa vanité et sa faiblesse, en même temps que la victoire du martyr, son triomphe et sa puissance. Telle est la force des saints . c'est ainsi qu'elle est invincible et redoutable aux rois, aux démons et au prince même des démons!

Traduit par M. VIERRJSKI.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE SUR LES SS. MARTYRS JUVENTIN ET MAXIMIN.

ANALYSE.

Comme il est dit air commencement de cette homélie, elle fut prononcée peu- de jours après l'homélie sur saint Babylas. Dernièrement, non pas hier, comme on a traduit à tort, Dernièrement c'était le bienheureux Babylas et trois enfants qui nous rassemblaient en ce lieu; aujourd'hui deux saints soldats rangent sous leurs drapeaux la milice du Christ. C'est cependant sur l'autorité de cette traduction inexacte , que les martyrologes ont mis la fête de saint Juventin et de saint Maximin, le 25 janvier, c'est-à-dire le lendemain de la fête de saint Babylas. Ces martyrs sont mentionnés par Théodoret (liv. 3, Hist. eccl., c. 14). L'année de cette homélie est incertaine.

1° Tableau de la persécution sous Julien l'Apostat. — 2° Les deux saints soldats ayant, au milieu de leurs camarades, laissé voir quels sentiments leur inspirait la conduite de l'empereur, furent dénoncés et jetés en prison comme coupables de conspiration; on confisqua leurs biens, mais peut-on appauvrir les martyrs ? ce que leurs persécuteurs leur prennent, Dieu le leur rend au centuple. — 3° Astuce de Julien l'Apostat ; exécution des saints martyrs, in vita sua non sunt separati, et in morte non sunt divisi. (Il Rois, I, 2-3.)

1. C'étaient naguère le bienheureux Babylas et trois enfants qui nous réunissaient en ce lieu, aujourd'hui deux saints soldats rangent sous les drapeaux la milice du Christ; naguère un quadrige de martyrs, aujourd'hui deux martyrs attelés au char céleste. Ils n'avaient point même âge, mais ils avaient même foi; diverses furent leurs luttes, mais pareil leur courage; les uns moururent les premiers, les autres, victimes nouvelles, ont donné leur sang les derniers. Tel est le trésor de l'Eglise : il enferme des joyaux anciens et d'autres nouveaux , mais tous ont même beauté : ce sont des fleurs qui ne se fanent point et que le temps ne peut flétrir. La rouille de la vétusté ne s'attaque point à l'éclat de leur nature. Les biens corporels périssent et cèdent à la succession des années. les vêtements s'usent, les maisons s'écroulent, l'or s'obscurcit, en un mot, toutes les choses sensibles tombent et disparaissent sous l'effort du temps. Mais il n'en est point ainsi des trésors spirituels : leur durée est éternelle, leur jeunesse et leur fraîcheur toujours égales; toujours brille et resplendit l'éclat de la gloire qui appartient aux martyrs. Vous vous en souviendrez et n'honorerez pas autrement les anciens et les nouveaux; avec le même zèle, le même amour, la même ardeur, vous les devez honorer et glorifier tous. Car ce n'est point de l'ancienneté que vous vous enquérez, mais du courage, de la piété de l'âme, de la foi invincible, du zèle ardent et sublime, tel que l'ont montré ceux qui nous rassemblent aujourd'hui. Car telle fut leur ferveur, tel fut leur amour de Dieu, qu'ils auraient pu, même sans la persécution, ceindre la couronne du martyre, sans combat élever le trophée, sans guerre emporter la victoire , sans lutte conquérir la palme. Comment cela se peut-il faire ? C'est ce que je vais vous dire, mais souffrez que je reprenne les choses d'un peu plus haut.

Un empereur a existé de nos jours, qui a surpassé en impiété tous ses devanciers, et dont je vous parlais dernièrement. Il voyait l'éclat que donne à notre Eglise la mort des martyrs, et que non-seulement les hommes, mais les jeunes enfants, les vierges, chaque âge enfin et chaque sexe s'élançaient au supplice pour notre religion. C'était pour lui une douleur et une torture. Cependant il ne voulait (494) pas ouvertement sonner la bataille : Ils vont tous, se disait-il, comme les abeilles à la ruche, voler au martyre. Il le savait par l'exemple de ses ancêtres. Car les gouvernants avaient fait la guerre à l'Eglise, et les peuples sans cesse s'étaient soulevés, alors que la religion n'était encore qu'une faible étincelle. Mais ils n'avaient pu l'éteindre ni l'étouffer. Cette étincelle avait gagné : le feu s'élevait et embrasait toute la terre. On égorgeait, on brûlait, on pendait, on noyait, on livrait aux bêtes les fidèles en foule. Et ils marchaient sur les charbons ardents comme sur la terre des chemins, entraient aux abîmes des flots comme en des prairies, couraient au glaive comme à un diadème et à une couronne et triomphaient des tortures de tout genre, non-seulement par leur courage à les souffrir, mais par la joie et l'ardeur dont ils s'y portaient. Car ainsi que les plantes croissent quand on les arrose, de même notre foi persécutée fleurit plus belle et grandit par les épreuves, et moins féconds deviennent les jardins par l'eau qu'ils boivent que notre Eglise par le sang des martyrs. L'empereur le savait, il savait plus encore; aussi craignait-il de nous déclarer ouvertement la guerre. Ne leur donnons point, disait-il, l'occasion d'élever trophées sur trophées, de remporter de continuelles victoires et de ceindre toujours la couronne. Que fait-il alors ? Voyez sa malice ! Médecins, soldats, sophistes, rhéteurs, tous seront arrachés à leur profession s'ils n'abjurent la foi. Ainsi attaqués de loin, s'ils cédaient, ils se couvraient par leur défaite du ridicule de n'avoir pas préféré leur foi à leurs richesses ; s'ils résistaient bravement et faisaient tête, leur victoire n'avait point de retentissement, leur trophée point d'éclat; car il n'y a pas grande gloire à dédaigner pour sa religion son art ou sa profession. Et il ne s'arrête point encore là. Si un homme se rencontrait qui eût, dans les temps précédents, sous le règne des empereurs pieux, renversé des autels, ou détruit des temples, ou fait disparaître des offrandes, ou autre action semblable, il le traînait en justice et le mettait à mort, et non-seulement quand il était convaincu, mais sur la seule accusation. Sa ruse inventait mille prétextes pour tourmenter ceux qui vivaient dans la foi. Ce qu'il cherchait toujours, c'était à obscurcir l'éclat de la couronne du martyre : le sang coulait toujours sous ses mains, ses meurtres avaient leur cours, et la gloire du prix attaché au martyre s'effaçait aux regards. Mais ses ruses furent vaines. Qu'importaient en effet ses calculs et sa malice à ceux qu'il tourmentait ainsi? Ils attendaient tout du Juge incorruptible qui est au ciel, c'est de sa main qu'ils devaient recevoir la couronne.

2. Les choses en étaient là : il enfantait à grands efforts la guerre contre nous et tremblait d'y être vaincu, quand les soldats se réunirent en un festin où prenaient part les martyrs que nous célébrons aujourd'hui. Là , comme il arrive dans les festins, les paroles s'échangeaient, on conversait sur divers sujets. Quelques convives se disaient les uns aux autres et disaient aux assistants : est-ce désormais la peine de vivre, de respirer, de voir le soleil, quand ces saintes lois sont ainsi foulées aux pieds , la religion insultée , le Créateur, le Maître commun ainsi méprisé? Partout l'odeur des victimes et la fumée des sacrifices impurs. L'air même que nous aspirons est chargé de souillures ! — Que ces paroles ne passent point inaperçues : songez au lieu où elles étaient dites et à la piété de ceux qui parlaient. Si dans un festin de soldats, où le vin coule à flots , où rivalisent et l'ivresse et l'orgie , où s'ouvrent des luttes d'intempérance et de débauche effrénée , on entendait de pareilles plaintes, de pareils gémissements, que faisaient ces mêmes hommes enfermés dans leurs maisons et conversant les uns avec les autres dans le secret? Comment devaient-ils prier ceux qui, à l'heure de la débauche, montraient tant de tempérance et des coeurs si apostoliques ? D'autres tombaient et ils pleuraient ; d'autres vivaient en impies et tous mouraient dans les flammes; dans la maladie de leurs frères, ils ne faisaient nul état de leur santé, et comme des tuteurs donnés au monde entier, ils gémissaient sur ses maux. — Leurs propos ne restèrent pas secrets. L'un des convives, bouffon et flatteur, pour plaire au prince, lui rapporta toutes leurs paroles, c'était là ce qu'il cherchait depuis longtemps. Saisissant l'occasion favorable de priver ses victimes de la gloire du martyre, il les accuse d'avoir aspiré au pouvoir, confisque leurs biens et les jette nus en prison. Grande joie pour ces hommes ! Que nous servent la fortune et les vêtements précieux, disaient-ils. S'il faut dépouiller pour le Christ ce dernier vêtement, la chair de notre corps, nous ne refuserons pas, nous le quitterons volontiers l On marque leurs maisons, on les pille. Et comme ceux qui vont émigrer (495) vers une patrie lointaine réalisent le prix de leurs maisons et l'envoient devant eux, de même, sur le point de partir pour le ciel, ils envoyaient devant eux leur fortune, et leurs ennemis même les servaient dans ce message. Car ce ne sont pas seulement ces richesses que nous nommons aumônes qui passent dans le ciel, mais celles encore que nous arrachent les ennemis de la foi, les persécuteurs des fidèles, celles-là aussi s'amassent là-haut. Et les unes ne sont pas moindres que les autres. Écoutez Paul: Vous vous êtes vu avec joie arracher vos biens, espérant trouver au ciel une fortune plus belle et plus solide. (Hébr. X, 34.) Les martyrs y étaient donc dans la prison, et la ville entière accourait, malgré les dangers, les menaces, les périls sans nombre qu'encourait quiconque les aborderait, leur parlerait et communiquerait avec eux. Mais la crainte de Dieu chassa ces terreurs : et ces martyrs en enfantèrent d'autres en grand nombre. Ceux qui précédemment les avaient fréquentés avaient appris d'eux le mépris de la vie. Ce n'étaient dans ces réunions que cantiques sacrés, saintes veilles, enseignements spirituels , et quand l'église fut fermée, la prison devint désormais une église. Car non-seulement ceux qui venaient du dehors, mais encore ceux qui vivaient captifs trouvaient de grandes leçons de sagesse et de vertu dans la patience et la foi de ces saints hommes. L'empereur l'apprit et sa douleur augmenta. Pour les abattre et éteindre leur zèle, il leur envoya quelques scélérats, des imposteurs chargés de leur tendre des piéges; habitant avec eux, les trouvaient-ils seuls, ils leur conseillaient, comme d'eux-mêmes et sans laisser paraître qu'ils fussent envoyés du prince, de renier leur religion et de passer au parti de l'impiété. Ainsi, dis~rient-ils, non-seulement vous conjurerez le péril qui vous menace, mais vous verrez s'accroître vos honneurs et vos dignités, si vous désarmez la colère de l'empereur. Ne voyez-vous pas l'exemple que vous en ont donné plusieurs gens de votre parti? Ils répondirent : C'est pourquoi nous resterons plus fermes, afin de nous offrir comme victimes expiatoires et de racheter leur faiblesse. Nous avons un bore Maître ; il sait, par un seul sacrifice , se réconcilier avec tout l'univers. Et comme autrefois les trois enfants disaient: Il n'est en ce temps ni prince, ni prophète, ni chef, ni holocauste, ni sacrifice, ni offrande qui nous puisse obtenir ta miséricorde; soyons agréés dans la contrition de notre coeur et l'humilité de notre âme (Dan. III, 38-39) ; de même les martyrs voyant les autels renversés, les églises fermées, les prêtres chassés, les fidèles dispersés voulaient s'offrir à Dieu pour le salut de tous, et, quittant les rangs des soldats, ils avaient hâte de se mêler aux choeurs des anges. Si nous ne mourons pas maintenant, disent-ils, la mort ne tardera guère et dans peu nous en aurons la douleur. Mieux vaut mourir pour le roi des anges que pour un roi impie. Mieux vaut poser les armes en tombant pour la patrie céleste que pour cette patrie terrestre que foulent nos pieds. Qu'un soldat meure ici , il ne saurait recevoir de son roi un prix digne de son courage; car à celui qui est mort que peut donner un homme? Souvent il n'a pas même l'honneur d'un tombeau et reste en pâture aux chiens ! Mais en mourant pour le Roi des anges, nous recevrons en échange un corps plus glorieux, une nouvelle vie plus brillante, une plus riche récompense de nos travaux, et de plus nobles couronnes. Prenons donc les armes spirituelles : arrière les javelots, les arcs, arrière toute arme sensible. Il nous suffit de nos voix. En effet, les bouches des saints ressemblent à des carquois pleins de traits sans cesse dirigés contre la tête du démon.

3. Voilà ce qu'on rapportait à l'empereur; mais il ne se rebuta point et dressa contre eux de nouveaux piéges. Il voulait, le fourbe, le scélérat, l'homme habile à tous les crimes, s'ils se laissaient fléchir et vaincre, les faire paraître aux regards du peuple et les amener à sacrifier; s'ils persévéraient, s'ils montraient un ferme courage et résistaient avec vigueur dans la lutte, il effaçait l'éclat de leur"victoire, et les accusant d'avoir aspiré au pouvoir, les traînait au supplice. Mais Celui qui dévoile les secrets ensevelis dans l'ombre ne voulut point que ces embûches et ces piéges restassent cachés. L'Égyptienne qui dans l'entière solitude de son appartement tentait de séduire Joseph, espérait échapper aux regards des hommes; mais elle n'échappa point à l'œil dont la vigilance jamais ne s'endort : bien plus, la postérité connut son crime; les paroles qu'elle dit sans témoin à Joseph, la terre entière les répète. De même , le tyran comptait qu'on ignorerait qu'il parlait dans la prison par la bouche de ces conseillers imposteurs; mais il se trompait. (496) La postérité tout entière connut les embûches et les piéges, la victoire et le triomphe. Car, comme le temps passait et que les jours coulaient sans que leur nombre ralentît l'ardeur des captifs ; comme au contraire leur zèle s'enflammait encore et attirait de nombreux imitateurs, il les fait conduire de nuit au lieu du supplice. Au milieu des ténèbres on allume les torches et ils meurent. Et leurs têtes, même après la mort, effrayaient le démon plus qu'au temps où elles parlaient encore : la tête de Jean était moins effrayante quand elle avait la voix que lorsqu'on la portait muette sur le plateau. Car il a une voix aussi, le sang des saints; non point une voix qui parle aux oreilles , mais qui saisit la conscience des bourreaux. Après ce supplice, gage d'immortalité , ceux qui ensevelissent les restes des suppliciés, peu soucieux de leur salut, enlevèrent les corps de ces braves : ils étaient eux-mêmes des martyrs vivants. Car s'ils ne perdirent point la vie, ce n'était qu'après l'avoir sacrifiée qu'ils s'élancèrent à cette sainte proie. Ceux qui vinrent alors et qui eurent le bonheur devoir ces corps à peine inanimés, disent qu'au moment qu'ils étaient gisants au bord du tombeau, on voyait fleurir en eux la même grâce que Luc accorde à Etienne, quand il va répondre aux Juifs ; à cette vue tous les assistants se sentirent frappés et saisis d'une religieuse terreur, ils répétèrent tous la parole de David : Unis dans la vie, ils ne furent point séparés dans la mort. (Il Rois, I, 23.) Car ensemble ils avaient rendu témoignage, habité la prison, vu le lieu du supplice, ensemble leurs têtes étaient tombées, le même cercueil enferme leurs corps et le même tabernacle les attend au ciel quand ils les reprendront dans une gloire plus grande. Nous pouvons dire qu'ils furent comme des colonnes, des rochers, des tours, des flambeaux et des taureaux; car ils soutiennent l'Eglise comme des colonnes; comme destours, ils la fortifient, comme des rochers, ils repoussent les surprises et assurent un calme parfait à ceux qu'ils protègent; comme des flambeaux, ils ont dissipé les ténèbres de l'impiété; comme des taureaux, corps et âme , avec une égale ardeur, ils ont porté le joug bien-aimé du Christ.

Il nous faut donc les visiter souvent, toucher leur châsse et avec foi embrasser leurs reliques pour gagner ainsi des bénédictions. De même que des soldats montrent les blessures reçues au combat et parlent à leur roi avec confiance, de même ces martyrs, portant-dans leurs mains leurs têtes coupées, s'avanceront parmi les saints et obtiendront sans peine du Roi des cieux tout ce qu'ils demanderont. Approchons-nous donc avec foi, avec ardeur, contemplons ces reliques saintes, considérons les prix du martyre, amassons de toutes parts de riches trésors avec lesquels, lorsque finira la vie présente au terme fixé par Dieu, nous aborderons au port céleste et prendrons possession du royaume des cieux , par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur et l'adoration dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. VIERRJSKI.